Les routes du commerce et les péages de la Haute-Moselle avant 1789

D’après un article paru dans le « Bulletin trimestriel de la Société d’émulation du département des Vosges » – Année 1929

La Moselle naît à Bussang, à 1 kilomètre environ en amont de « la Salmade », au pied du col de Taye. Elle est d’abord grossie, dans les deux cuvettes de Bussang et de Saint-Maurice, par les nombreux torrents venus de tous les Ballons qui encadrent sa vallée. Cette vallée s’élargit ensuite en amphithéâtre, entre les Hauts de Comté, le môle puissant du mont Lochère et la forêt boisée de Longegoutte. Le Thillot repose mollement au centre de cet amphithéâtre, dont Fresse en amont, Ramonchamp en aval et Le Ménil au nord semblent garder les avenues.

En aval de Ramonchamp, vers Ferdrupt, une série de verrous rocheux vont fermer cette région de la Haute-Moselle, qui constituait sous l’ancien régime le ban de Ramonchamp, l’un des 52 bans que comprenait la très importante abbaye de Remiremont.

Avec deux communes, Ferdupt et Rupt, du ban de Lonchamp, l’ancien ban de Ramonchamp a constitué le canton actuel du Thillot. Le rupt de Morbrieux séparait jadis les deux bans, comme il sépare encore aujourd’hui les deux sections de l’ancien village de Remanvillers, dont la moitié d’amont fait partie de la commune de Ramonchamp et celle d’aval de la commune de Ferdrupt.

Les seigneurs du pays étaient les ducs de Lorraine et les abbesses des dames nobles du chapitre de Remiremont. Les ducs de Lorraine revendiquèrent dès l’origine la souveraineté exclusive sur les régions giboyeuses des chaumes et des forêts. Cependant, par les vallées de la Moselle, du Breuchin, de l’Oignon, peu à peu, aux temps si troublés du Moyen Age, des colons vinrent, quand « il faisait bon vivre sous la crosse », après les grands moines d’Occident, du Saint-Mont, de Luxeuil ou de Lure, défricher les vallées.

De là peut-être les droits de garde fort anciens des abbés de Lure et des sires de Faucogney comme voués du ban de Ramonchamp et surtout le partage de suzeraineté, mal défini encore par l’Echappe Noise à la fin du XIIIe siècle, entre les ducs et le chapitre.

Rattaché une première fois à la France avec le ban de Longchamp et le Val-d’Ajol en 1681, par la Chambre de Réunion de Dôle, puis rendu à son duc en 1704, notre pays était enfin devenu français, avec toute la Lorraine, en 1766, à la mort de Stanislas le Bienfaisant. Sans doute déjà, l’extrême diversité de condition des choses et des gens qui caractérise le Moyen Age, avait peu à peu fait place à une unification relative aux dépens des diverses seigneuries locales : cure de Ramonchamp, abbaye du Saint-Mont, Ecclésiants, Forestaux, abbé de Morbach, dozon de Faucogney, et surtout an préjudice de l’abbaye de Remiremont.

Si les ducs avaient déjà poursuivi au cours des siècles ce grand rassemblement de la terre féodale que les Capétiens ont pratiqué en France, on sait avec quelle constance et quel succès, dans nos villages perdus des Hautes-Vosges où la Lorraine confinait à l’Alsace et à la Comté de Bourgogne, l’isolement d’autrefois avait persisté jusqu’en 1789, l’isolement économique surtout, faute de relations commerciales faciles avec le monde extérieur. De véritables routes manquaient pour relier ce cul de sac du fond de la Lorraine au reste du monde.

Or, les routes d’un pays sont fonction du développement de sa population et de sa prospérité économique. Cette loi géographique se vérifie partout, chez un grand peuple, dans une simple province, dans le plus petit coin de terre, le nôtre par exemple.

Des abris sous roche, de nombreux noms de lieux d’apparence celtique : Demrupt, Drumont, Draimont, Lochère nous font croire que certaines clairières de nos forêts furent habitées par les Gaulois.

Mais il n’y avait alors que de mauvais sentiers. Il n’y avait guère plus de routes au temps où Charlemagne vint dans nos montagnes, avec ses fidèles, chasser l’aurochs. Le grand empereur, qui domine de toute sa hauteur le seuil du Moyen-Age, a laissé dans nos Vosges des souvenirs vivaces. A Cornimont, on peut voir encore à la mairie la corne d’un aurochs qu’il aurait abattu. Au Ménil, la colline des Granges a des Fourrières Charlemagne ; un lieudit de Demrupt s’appelle la Charlemagne, et près de là, on trouve un clos Charlemagne à la Mouline, section du Thillot actuel. Mais les grands chasseurs aiment chevaucher. Il devait suffire au grand empereur de posséder ça et là, dans les forêts giboyeuses, quelques rendez-vous de chasse. Le Ménil, lou Mesgny ou Magny au Moyen Age, en désigna un sans doute. En effet, l’origine du mot est, d’après Ducange, en son Glossaire de la base latinité du Moyen Age, mansilium, qui signifie chenil et qui désigne une petite demeure.

Une seule route traversait alors nos régions, la voie romaine, qui remontait la vallée de la Moselle pour descendre en Alsace et gagner Bâle. Le souvenir de cette voie (en latin via strata) est rappelé par les noms des lieux où elle passait Létraye ou Lestraye, le Tiaite ou Tertre, l’Estaye ou Taye. Avec ses larges dalles recouvrant la surface, les couches stratifiées de cailloux et de graviers qui caractérisent toutes les voies romaines, allant tout droit sans se préoccuper d’adoucir les pentes, elle remontait sans doute depuis la Hardoye derrière le Tertre, pour gagner Bussang, Taye et descendre ensuite par Urbès, vers Saint-Amarin, qui fut un camp et probablement une bourgade gallo-romaine.

Cette route, qui suivait la Moselle, la grande voie naturelle du pays, menait à Remiremont, dès le Moyen-Age, les manants de Saint-Maurice qui, chaque année, le lundi de Pentecôte, s’en venaient apporter aux nobles dames du chapitre, la hotte de neige traditionnelle, symbole de leur hommage, laquelle était remplacée, quand la neige avait disparu des flancs du Ballon, par un plat d’œufs à la neige. Dans les temps modernes, elle conduisait les justiciables à la prévôté ducale d’Arches et aux cours souveraines du duché lorrain.

Elle était déjà fréquentée en 1302. En effet, au mois de mai de cette année, le mercredi d’après l’Invention de la Sainte-Croix, le procureur du chapitre de Remiremont, Gauthier de Darney, signait un acte authentique qui déterminait la dîme du trecens imposée à divers habitants de la vallée. Cet acte obligeait en particulier Demenge du Thillot, Gueriot, Morand et Demenge de Xoarupt à mener tous les ans à Remiremont le foin du trecens, sous peine d’une amende de cent sous toulois bons et marchands. Jusqu’en 1789, les transports de marchandises se feront de plus en plus fréquents, par cette route, vers Remiremont, vers la Lorraine.

Elle était d’ailleurs doublée de fort bonne heure par la voie d’eau. Huguenin, en ses Chroniques, nous parle des flottes de bois qui, au XVIe siècle, descendaient des Vosges jusqu’à Metz et au-delà. Vers la même époque, un péage pour « le bois de voile flottant sur la Moselle » se payait au pont de Remiremont. Les deux tiers de la somme revenaient au domaine ducal et l’autre tiers au chapitre des nobles dames de l’abbaye.

Dans les Vosges du sud, le flottage a cessé dès que les transports par route devinrent commodes. Il s’est continué presque jusqu’à nos jours dans la région de Saint-Dié.

Par cette ancienne route de la Haute-Moselle, le commerce se faisait avec l’Alsace durant tout le Moyen Age.

Les sujets de la grande mairie du ban de Ramonchamp devaient donner, chaque année, seize livres de cire et une livre d’argent aux officiers et bourgeois de Thann, pour acheter et vendre librement dans cette ville. Quand une épidémie survenait en Alsace, le passage de Taye était interdit. En 1628, une somme d’argent fut donnée au sergent prévôt d’Arches « pour faire fermer le passage de la Thaye » afin d’empêcher voitures et gens d’aller à Thann, à cause de la contagion qui y régnait. Une autre route fort ancienne montait directement du Thillot au col des Croix actuel, pour redescendre ensuite vers le Haut-du-Tem, par les Chazeaux.

Les marchandises, qui passaient de Lorraine en Comté ou de Comté en Lorraine, transitaient par ce passage dans le ban de Ramonchamp ou, en aval, dans le ban de Longchamp par le col de Montefourche ou Mont des Fourches.

De mauvais chemins reliaient Le Thillot d’une part, et Ramonchamp de l’autre, à Demrupt et au Ménil. De là, par le Peuvois et les Gouttes de l’Air, l’un d’eux aboutissait à Cornimont, en face des Champs à Nabord. La belle route actuelle du Thillot à Cornimont ne date que de 1848. D’autres conduisaient à Ventron d’une part, par l’Envers de Travexin et vers Bussang par le col de Rochelotte, l’un venant de Ménil par l’Endroit de la Colline des Granges et l’autre de Demrupt par l’Envers. On distingue, dans chaque vallée, l’endroit, c’est-à-dire le versant exposé au soleil, et l’envers, celui qui est à l’ombre et où la végétation retarde toujours.

Tous ces chemins de la vallée du Ménil franchissaient les rupts et les gouttes par des ponts de bois ou baranches souvent emportés par les eaux et qui furent remplacés par des ponts de pierre seulement au XVIIIe siècle. Larges à peine de 5 à 6 pieds, pavés d’énormes dalles de granit brut mal assemblées, ils étaient souvent encombrés de neiges ou couverts de glace en hiver, et fréquemment coupés de fondrières. Le seuil de Travexin, le passage vers Cornimont et Ventron, encore peu peuplés au début du XVIIe siècle, n’était guère utilisé. Les routes du Ménil n’étaient que des « courues », des « sentes » par où les bœufs traînaient dans la vallée, vers les chaumières des manants, les arbres abattus par eux dans la forêt de Longegoutte, indivise entre le duché et l’abbaye, ou dans celle de Forgoutte, qui appartenait exclusivement au seul duc de Lorraine.

Dès le XVIe siècle, une population de marcaires et de bûcherons assez nombreuse avait déjà défriché le Ménil et Demrupt et la longue vallée des Granges, dont le rupt limitait les deux communautés. Manants des ducs seuls, forestaux ou gens des répandises, ces marcaires jouissaient, depuis un temps immémorial, depuis le Moyen Age évidemment, d’usuaires très importants, et surtout dans les forêts qui dépendaient de la chaume de Forgoutte.

Pour quelques sous par an, par exemple, ils pouvaient mener leurs troupeaux paître dans les forêts ducales. Pour quelques sous ou francs, ils étaient autorisés à abattre dans ces mêmes forêts les plus beaux arbres à leur convenance.

Nous en trouvons des preuves nombreuses dans les comptes des gruyers du ban de Ramonchamp, aux archives de Meurthe-et-Moselle. Tantôt pour « amoisonner », c’est-à-dire réparer sa maison, le manant payait 1 franc barrois le plus beau sapin, un lot de cent planches, qu’il faisait débiter à l’une des deux scies ou scieries du Ménil, celle du Ménil d’en Haut et celle du Ménil d’en Bas, amodiées dès le XVIe siècle à des particuliers par le duc et l’abbesse, pour 18 livres par an l’une et pour 12 livres l’autre, desquelles sommes le duc percevait deux tiers et l’abbesse un tiers seulement. Tantôt un lot de « fangs » (du latin fagus) ou hêtres, était acheté aux agents du duc par un charbonnier : le charbon se vendit bien aux XVIe et XVIIe siècles, lorsque les mines du Château Lambert, du Thillot et des environs, étaient l’objet d’une exploitation active.

Mais fort souvent les paysans qui obtenaient des permis d’abattage avaient jeté leur dévolu sur des bois d’industrie, platanes, frênes, ormes, aliziers, sorbiers ou autres, beaucoup plus abondants alors qu’aujourd’hui dans nos forêts. Ils en fabriquaient, en hiver, les menus objets de boissellerie, qu’ils allaient ensuite vendre en Alsace ou en Bourgogne, et qui étaient alors, avec le fromage déjà, la principale industrie de leur pauvre pays. C’étaient des sabots, des formes de fromages, des hottes, des cuveaux, des charpaignes ou paliers, etc.

Parfois aussi, le bois était expédié en agrume ou en planches, vers l’aval, en véritables flottes, sur la Moselle, comme nous l’avons indiqué plus haut.

Les mêmes chemins, dans les divers hameaux de Bussang, de Saint-Maurice, de Fresse, servaient de même à sortir, pour des usages identiques, les bois des forêts ducales des répandises ou dépendances des chaumes des Neuf Bois ou des Ballons.

Mais un véritable commerce ne peut se faire que par les grandes routes. Et naturellement, c’est par les seuils des passages ouverts d’un versant à l’autre que ces grandes routes passent. Et naturellement aussi, aux endroits où elles se croisent, se développent le commerce et se groupent les populations.

Et c’est ainsi que Le Thillot, carrefour de routes, a dû d’assez bonne heure à sa situation, son importance et sa prospérité.

Le Thillot s’est développé à la croisée des deux grandes failles de dislocation de l’écorce terrestre qu’a déterminées, sur le versant occidental des Vosges, l’effondrement de la plaine d’Alsace, c’est-à-dire à la croisée des deux vallées de la Moselle et de l’Oignon, dirigées l’une du nord-ouest au sud-est, l’autre du nord-est au sud-ouest, celle-ci prolongée par le seuil du Ménil vers la Haute-Moselotte, c’est-à-dire vers Cornimont et La Bresse.

Un pareil endroit devait tout naturellement devenir un lieu d’échanges. Mentionné dès 1302, Le Thillot eut de très bonne heure ses marchés et ses foires. En 1681, un jeune homme de Fresse, Nicolas Monerat, fut blessé, à la foire du Thillot, d’un coup de sabre, dont il mourut trois semaines plus tard. Dès le XVIe siècle, Le Thillot avait aussi une halle, bordée de maisons à arcades, où se promener à l’ombre, comme en Espagne. Le Thillot subissait alors l’influence espagnole, sous Charles Quint et son fils, Philippe II, qui exploitèrent activement les mines du Château-Lambert. Vers 1683, il y eut un notaire, dans ce village comtois, Nicolas Pingant : il y avait alors près de 1 000 habitants.

Au Thillot, on trouve, au début du XVIIe siècle, une fabrique de fer blanc, une fonderie, un moulin banal, des mines de plomb argentifère, une chapelle dédiée à sainte Barbe pour les mineurs. On y trouve aussi, en ce temps-là, des notaires ou tabellions, des contrôleurs des mines.

La pénétration et l’influence espagnoles et francs-comtoises dans nos régions s’expliquent aisément, quand on sait que les ducs de Lorraine en avaient, dès le Moyen-Age, confié la garde aux seigneurs francs-comtois du pays d’Amont, c’est-à-dire au sire ou dozon de Faucogney et à l’abbé de Lure, remplacé plus tard par l’abbé de Morbach, en Alsace.

Nous voyons, sous l’ancien régime, les sires de Faucogney et les abbés de Morbach assister, par l’intermédiaire de leurs agents, avec le titre de voués des ducs de Lorraine, à la tenue des deux plaids banaux annuels de la grande mairie du ban, à Ramonchamp, en mars et en voïen. Le plaid de voïen, c’est-à-dire des regains, se tenait en septembre ou octobre. Ils percevaient autrefois, dans la seigneurie des Forestaux, un droit de 15 francs, dont le sire de Faucogney avait les deux tiers pour sa part. Dans leurs doléances, en 1789, les paroissiens du Ménil mentionnent encore une redevance de quelques sols due au seigneur de Faucogney.

Quant à leur droit de garde ou de surveillance, maintes fois reconnu ou confirmé par les ducs lorrains, ils se marquaient par les deux châteaux~forts qui commandaient la route d’Alsace et celle de Comté, et aussi par le péage du Thillot.

L’entrée du col ou pertuis d’Estaye, de la Taye ou de Taye était commandée, il y a fort longtemps, du côté lorrain, par un château bâti au pied des répandises de la Chaume des Neuf-Bois. Sa construction remontait sans doute au début du Moyen-Age. A la fin du XVIe siècle, dans la cherche ou délimitation des chaumes, conduite par Georges Maimbour, le 13 juin 1599, nous lisons ce qui suit : « On dict y avoit heu un chasteau du nom de la Taye, sur le pied de la répandise de la Chaume de Neuf-Bois ».

Les ruines de ce château furent achetées, le 21 août 1610, par le duc Henri, au très riche gruyer d’Arches, Demenge Aubert. L’acte de vente dit que Demenge Aubert cède « la place de la tour et chasteau d’Estaye, les ruynes et materiaulx d’yceulx, ensemble le petit passage dudit Estaye qui en deppens » pour 600 fr. monnaie de Lorraine, « que ledit vendeur a confessé avoir reçu manuellement ». Nous ignorons l’emplacement exact, le plan et la composition de ce château.

Nous sommes, en revanche, mieux renseignés sur celui qui commandait le passage de Château-Lambert, le col des Croix. Il s’élevait à l’endroit même où est la Vierge de Notre-Dame des Neiges. Il se composait d’une tour carrée entourée d’une muraille. On y pénétrait par un pont-levis du côté du village de Château-Lambert. La tour était surmontée de 3 eschiffes pour le guet, chacune de 20 pieds de long sur 5 de large. L’une regardait le pont-levis, l’autre le val de Servance et la troisième, Le Thillot.

Ce château avait deux cheminées, qui furent recouvertes, en 1386, avec des tuiles provenant de la tuilerie de Bitaine. La première mention qui est faite de ce château se trouve dans le cartulaire de Faucogney, dans un traité signé par Marie de Blois, duchesse de Lorraine, avec Henri et Thiebaut de Faucogney, seigneurs de Châtel-Humbert. Henri de Faucogney y résida dans sa jeunesse, au XIVe siècle.

Le château était alors défendu par des arbalétriers. En 1344, la duchesse de Bourgogne prescrit à Jean de Montaigu d’envoyer au plus vite au Château-Lambert, une garnison d’arbalétriers que le chatelain réclame. Mais à la fin du XVe siècle, en 1498, nous voyons, par les comptes du receveur de Faucogney, Jean Masson, que « ledict chastel est de pièçe inhabitable ».

Les deux châteaux de la Taye et du Chastel Humbert avaient été bâtis évidemment pour garder les passages et aussi pour surveiller le ban de Ramonchamp. C’est aussi pour la même raison que Marie de Blois, duchesse de Lorraine, concéda, le 26 février 1348, au sire ou dozon de Faucogney, l’autorisation d’établir un péage au Thillot au-dessous de sa maison forte de Château-Lambert, à condition qu’il la tiendrait d’elle en fief à l’avenir. Ce péage comprenait certains droits de passage depuis Remiremont jusqu’au pertuis de Thaye.

Ces droits étaient perçus de toute ancienneté « depuis la Croix de Vaulx proche Remiremont jusques au pertuis de Taye, pays de Lorraine ». Les gens des deux bans de Ramonchamp et de Longchamp en étaient exempts. De même, dès 1418, Jean de Bourgogne, affirmant ses droits comme voué des vaux de Longchamp et de Ramonchamp, interdit à ses officiers d’exiger ce droit pour le passage des denrées appartenant au chapitre de Remiremont.

Au XVIe siècle, le péage du Thillot rapportait 71 francs par an au sire de Faucogney, c’est du moins la somme que donnent les comptes du trésorier, Georges Renard, pour l’année 1564.

Plusieurs documents énumèrent les taxes que comportait ce droit de péage et de passage.

Le 12 janvier 1578, le procureur général de Lorraine, Georges Mainbour, dans une enquête, nous signale déjà les droits de passage à payer au col des Croix. On doit 2 gros par char, un gros par charrette chargés de sel, de vin ou de fer. On doit aussi 2 gros pour balle de marchandises, denrées, tonnes de miel ou de harengs, un gros pour chaque fardeau porté sur un cheval ou « sur le col de la personne », 4 deniers pour chaque bête à 4 pieds. Enfin pour toute caisse de verres, le porteur devait donner un verre au fermier, à condition que celui-ci le lui remplit de vin.

Trente ans plus tard, en 1605, un autre tableau nous est donné des sommes que doivent les marchandises qui transitent de Lorraine en Comté. Doivent tonnes de miel, harengs ou aultres, 3 gros chaque ; chariots ne menant balles ou tonnes, 2 gros par rouage ; charette, un gros ; chevaux portant balle ou fardeau, un gros ; hommes ou femmes portant fardeau, hottes ou paniers, un gros ; bêtes à 4 pieds, 3 deniers ; hommes et femmes portant caisses de verres doivent un gros, mais le fermier et admodiateur « leurs doibt donner ledict verre plein de vin ».

D’autre part, en l’acte d’achat des ruines du château et du pertuis de Taye, par Henri de Lorraine, nous trouvons aussi qu’ès lieux, bans et finages du Thillot et du Chesne se payaient à peu près les mêmes taxes sur gens ou bêtes, chars ou hottes, passant des terres à l’abbaye ou Remiremont vers l’Alsace, et réciproquement. C’étaient 2 deniers sur chaque char, chargé ou vide, par voyage ; un denier et une maille par charrette, chargée ou vide ; autant de chaque bête à 4 pieds.

Mais quand un troupeau nombreux passait la Taye, le marchand devait donner une bête par cent au fermier pour droit de passage. On devait aussi les denier et maille pour « toutes balles de marchandises, tonnes de miel et de harengs, les cents de fer, clous, ferrailles, et toutes autres marchandises ». La maille était la plus petite pièce de monnaie. On disait de quelqu’un « Il n’a ni sou ni maille » pour dire qu’il ne possédait absolument rien du tout.

De bonne heure, les marchands et voituriers se plaignirent d’être taxés abusivement par les fermiers ou sous-fermiers du péage du Thillot. Déjà en 1577, Etienne Demenge, de Ruz, se plaignit au procureur général, Georges Mainbour. « Depuis 12 ans en ça les fermiers de Bourgogne ont trouvé moyen de faire louer baux particuliers dudit passaige et ont cessé de le faire recueillir par comis de leur part ». Au lieu de 2 gros par char, les admodiateurs ont exigé 2 gros par tonne de miel, harengs, etc. Certains voituriers ont payé, d’autres non.

Vers l’époque où Colbert, par ses réformes hardies, supprimait en France la plupart de ces détestables douanes intérieures, elles avaient pris en Lorraine un caractère d’autant plus odieux que rien ne les justifiait plus. Le péage était, à l’origine, la juste rétribution d’un service rendu. II indemnisait le seigneur des frais qu’exigeait l’entretien du château fort et de la police du passage.

Depuis longtemps, les châteaux forts du col des Croix et du col de Taye avaient disparu ou étaient en ruines, inhabités. Celui du col des Croix, le Château Lambert, ne fut plus occupé dès le début du XVIIe siècle. Et les guerres continuelles avaient ruiné le pays, les pestes suivirent, qui décimèrent la population. Les routes étaient, jusqu’en 1789, presqu’aussi peu sûres qu’au Moyen Age.

Sans faire nôtre le fameux quatrain satirique, nous pouvons bien en redire les deux premiers vers, qui s’appliquent parfaitement à notre haute vallée mosellane aux XVIIe et XVIIIe siècles : « Les temps étaient durs autrefois, on pendait les voleurs aux croix ».

En effet, durant tout l’ancien régime, dans nos régions, on a continué de pendre les brigands et les voleurs aux cols les plus fréquentés par les voyageurs et les marchands, et on laissait leurs cadavres branchés durant des mois entiers, pour l’exemple, afin d’inspirer ainsi une crainte salutaire aux malfaiteurs.

Les noms de col des Croix et de col de Montefourches ou Mont des Fourches viennent précisément de ce qu’on pendait là, à des croix ou à des fourches, les bandits de grand chemin condamnés à mort.

Aux anciens péages vinrent s’ajouter, sous Louis XVI, après la réunion de la Lorraine à la France, les impôts français sur le sel, sur le tabac, aussi très odieux, très vexatoires par leur inégalité choquante. Il y avait, à la veille de la Révolution, un grenier à sel à Bussang et un bureau des fermes du Roy au Ménil. Et les gens s’en plaignaient amèrement.

Au cahier des doléances de la paroisse du Ménil, nous lisons : « Onzième chef. Les sels qu’on tire des salines de Dieuze et de Moyenvic sont bien moindres que les sels de la mer. Ces premiers sels qui traversent la Lorraine, se vendent tout au plus en la province d’Alsace à 4 sols la livre, tandis que les remontrans en paient 6 sols et 6 deniers. Un prix si haut surpasse les forces et les facultés des pauvres habitants ». Il serait désirable « que le prix du sel soit modéré dans la paroisse, et aussi qu’il y soit établi un grenier à sel, afin que les pauvres artisans n’aient pas à faire 2 ou 3 lieues et à perdre une journée de travail pour s’en procurer ».

Dans nos vallées vosgiennes, la principale ressource du paysan était déjà alors la fabrication des fromages. Et nous aurons encore l’occasion de le constater durant la période révolutionnaire, la privation du sel était très vivement ressentie par les marcaires, à qui il est aussi indispensable pour saler les fromages que pour saler la soupe.

Le tabac faisait aussi l’objet de vives réclamations. Le douzième chef du cahier des doléances dit « On vend tout au plus l’espèce commune 4 sols la livre à fumer et onze sols en poudre dans la province d’Alsace. D’où vient cette différence, alors qu’il coûte jusqu’à 4 livres 10 sols en Lorraine ? ».

On le voit, invités par Louis XVI à lui exprimer leurs doléances, nos ancêtres surent se plaindre. Et le mécontentement était, en somme, très justifié par l’inégale répartition des impôts et des taxes de toutes sortes d’une province à l’autre, péages, régies, fermes, douanes intérieures qui, arrêtant le marchand presque à chaque village, allaient jusqu’à tripler parfois le prix des denrées en passant d’une province à la province voisine.

L’entretien des routes prêtait aussi à des critiques bien curieuses. Si nous nous en référons encore au cahier des doléances de notre paroisse, nous y lisons que la réforme de Targot, l’abolition de la corvée, cependant accueillie partout avec gratitude par les populations rurales, parut désastreuse aux gens du Ménil. Autrefois, disent-ils, les habitants éloignés de la route à réparer payaient, faute d’y travailler eux-mêmes, une somme fixée par une adjudication du subdélégué de la province. Et il n’en coûtait guère aux gens du Ménil que 60 livres par an.

Depuis que la corvée est remplacée par une prestation en argent, il en coûte à la paroisse 549 livres, 19 sols 3 deniers, « après quoy la paroisse entretient une traverse d’environ une lieue, outre 5 ponts sur le ruisseau qui traverse le finage ». On conçoit que, dans ces conditions, les gens du Ménil déclarent qu’ils « préféreraient de faire leurs travaux comme autrefois ».

Quoiqu’on pense de cette protestation contre la corvée, due à des causes locales particulières, il est incontestable qu’avant 1789, dans nos contrées, les routes étaient insuffisantes, mal tracées, mal entretenues, peu sûres, et le commerce local était entravé par toutes sortes de taxes, particulièrement choquantes dans les régions forestières des provinces comme la Haute-Moselle.


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Château-sur-Perle

Carte Château sur Perles

 

D’après un article paru dans les « Mémoires de l’Académie de Stanislas » – Année 1869

Il existait autrefois un manoir féodal, situé sur une petite montagne, à proximité de la Vologne, entre Docelles et Cheniménil. Il était connu sous le nom de Château-sur-Perle, dénomination qui doit sans aucun doute son origine au produit des mollusques de cette rivière.

Ce château fit longtemps partie des domaines de la maison de Lénoncourt, mais à la mort de Charlotte, Dame Surette du chapitre de Remiremont, la dernière héritière de cette lignée, il fut vendu à un curé de Docelles du nom de Parisot.

Son dernier possesseur fut Philippe Antoine de Chainel qui l’avait acheté des héritiers de cet ecclésiastique en 1755. Il l’a restauré, a créé de beaux jardins sur les flancs de la colline où il a été construit, et y menait la vie d’un riche seigneur. Cependant sa noblesse lui fut contestée par un maire de Docelles.

Il est certain cependant qu’il appartenait à la noblesse lorraine. Le premier de ses ancêtres, qui reçut des lettres de noblesse, fut Thielman Chenel ou Chesnel, prévôt de Vaudémont. Elles lui furent accordées par Charles, duc de Lorraine, le 22 mars 1588, et son blason porte de gueules à l’écrevisse mise en pal.

La branche aînée de sa descendance quitta la France pour cause de religion, mais la branche cadette resta en Lorraine et l’un des membres de cette branche, Toussaint Chesnel, officier de la gruerie de Bruyères, reçut du Duc Léopold des lettres confirmatives de noblesse, le 10 août 1706.

Enfin, Philippe Antoine Chainel, son petit fils, fut investi par Stanislas, le 10 juin 1757, de la seigneurie de Cheniménil et de Château-sur-Perle et, le 14 septembre 1759, du fief de Turkheim, par de Saint-Simon, évêque de Metz. Il avait épousé Jeanne Marguerite de Montzey et il est mort à Bruyères en 1791. Il ne reste plus de sa descendance que sa petite fille qui a épousé Monsieur H. Laprevotte de Mirecourt. Ses enfants émigrèrent pendant la révolution.

Château-sur-Perle fut ruiné, puis vendu avec les terres considérables qui en dépendaient. Le tout fut adjugé le 26 fructidor an III à des cultivateurs de Cheniménil et de Laneuveville pour la somme de 415 000 livres.

Sur la carte des Naudin, vous pourrez découvrir Château-sur-perle, entre Chenimeny (Cheniménil) et Ladoncelle (Docelles) ici : Carte 48 – Zone C48 / Z02-02

Le château d’Arches

Ruines du château ArchesBlason ArchesCarte Arches

 

Arches est une petite ville de 1800 habitants, située au bord de la Moselle, à quelques kilomètres d’Epinal. Je me propose de vous transporter à l’époque où Arches était le siège d’une prévôté ducale.

 

D’après un article publié dans la revue « Le Pays Lorrain » de 1905

En l’année 1085, le duc Thierry de Lorraine réunit une troupe de fantassins et de cavaliers, et s’achemina vers Epinal. Il sema sur son passage la misère et la ruine, dévastant les campagnes et brûlant les villages. Enfin, il arriva devant Epinal qu’il assiégea. Ce prince, écumeur de grands chemins, avait, à l’occasion, de fières allures et les sentiments d’un chevalier. Il proposa aux gens de Vidric, qui occupaient la ville, de combattre ses soldats à nombre égal, moyennant que ceux d’Epinal fassent la promesse de rester neutres.

Les Spinaliens promirent et la lutte s’engagea dans la plaine, à peu de distance des murailles. Elle fut brève au premier choc, les troupes de Vidric lâchèrent pied et, prenant la fuite, rentrèrent en désordre dans la ville. Alors les Spinaliens, oublieux de la parole donnée, fermèrent leurs portes et, par les jets des balistes établies sur les remparts, arrêtèrent la poursuite des Lorrains.

Toutefois, le duc n’en eut point de colère et montra qu’il savait être magnanime et pacifique. Il craignit de verser le sang de la multitude entassée dans la ville, la jugeant innocente de la trahison des gens de guerre. C’est pourquoi il s’éloigna simplement avec son armée et tira vers le lieu d’Arches où il bâtit une forteresse. Ainsi, selon la Chronique de Jean de Bayon, le château d’Arches se trouva fondé pour surveiller la ville et le pays d’Epinal.

La Chronique exagère les vertus ducales et la perfidie de nos bourgeois. Il n’en faut point douter et je tiens pour bien plus vraisemblable ce simple récit du Père Benoit Picard, qui écrivit l’Histoire de la Maison de Lorraine.

En ce temps-là, a-t-il conté, la ville d’Epinal était le refuge de plusieurs seigneurs qui, sous prétexte de la défendre, couraient les terres voisines et les mettaient au pillage. Le duc Thierry, connaissant ces désordres, résolut de les réprimer. En quoi il accomplit son devoir de souverain. Donc, il assembla des troupes et porta le siège devant Epinal. Le seigneur Vidric y commandait. Il défendit si bien la ville et le château qu’il lassa les efforts de Thierry et le contraignit à battre en retraite. Celui-ci se retira avec son armée jusqu’au lieu d’Arches, où il édifia un château fortifié pour garder le pays des incursions et des rapines.

Fondés par le duc de Lorraine, le château et la ville d’Arches-sur-Moselle devinrent le siège d’une prévôté ducale.

Cette prévôté était gérée et gouvernée par les officiers ordinaires : un prévôt, un gruyer, et un substitut du procureur de Vôge. En outre, le château, à cause de son importance stratégique, était spécialement confié à la garde d’un gentilhomme qui avait la confiance du duc. Ce châtelain ou capitaine d’Arches, était bien un chef militaire, mais il joignait à cette qualité les fonctions moins glorieuses de geôlier.

Même le temps arriva où le pays d’Arches connut l’adversité comme toute la Lorraine et le château, ruiné par la fortune de guerre, comme on disait, de l’altière forteresse qu’il était, devint une prison vile. Alors les châtelains, déchus de leur premier honneur, n’eurent plus d’autre devoir que garder les prisonniers enfermés dans le donjon, qui restait seul debout. Et leurs émoluments devinrent aussi modestes que leurs attributions car, outre la franchise coutumière des impôts et des charges publiques, ils n’eurent plus que la résidence au château et la jouissance d’un jardin.En vérité, leurs avantages ne furent jamais considérables. Au commencement du XVIIe siècle, ils recevaient un traitement annuel d’une centaine de livres, et ils ne percevaient au-delà que quelques droits insignifiants, moins lucratifs que singuliers.

C’est ainsi que chaque année, le jour de la Saint Jean Baptiste, les officiers du val de Munster, qui en étaient requis par le sonrier de l’église Saint-Pierre de Remiremont, envoyaient des gens par tout le val, dans toutes les granges des chaumes. Ces émissaires avertissaient les marcaires de se trouver, au jour fixé par le sonrier, en la place publique de Gérardmer et d’y porter les fromages dont ils devaient le tribut. Une part de ces fromages revenait, de toute ancienneté, au capitaine d’Arches. En retour, le capitaine était tenu de payer le dîner des officiers du Val, le greffier et le maître des bourgeois, et de fournir quelques victuailles aux délégués des marcaires. Et de la sorte, le pauvre capitaine ne retenait que fort peu de chose et ne tirait de cette redevance qu’un bien maigre profit.

Les châtelains avaient coutume, à cause de leur office, de lever un autre droit, qui était dit le droit de lance. Toutes fois qu’un manant du pays d’Arches quittait la prévôté et sortait des terres de la suzeraineté du duc pour devenir le vassal d’un autre seigneur, il devait en obtenir le congé de son Altesse ou du châtelain, son représentant. Il comparaissait devant celui-ci et lui offrait un fer de lance en argent, un baril de vin, une paire de gants et « une douzaine d’aiguillettes ferrées d’argent ».

Tout cela n’emplissait pas les coffres du châtelain et, pour bien dire, son office était surtout honorifique.

Le prévôt, le gruyer et le substitut géraient le domaine de Son Altesse, selon les règles accoutumées. Le prévôt, premier officier de la Prévoté gouvernait au nom du duc de Lorraine, les habitants, ses sujets. Il organisait les levées de troupes, présidait aux « monstres » ou parades et menait à l’armée ducale le contingent de la circonscription ou, comme on disait, la bannière de la Prévoté. C’est pourquoi il était dit que les hommes du ban étaient « sujets au cri d’armes et d’alarmes ».

Le prévôt rendait la justice, et il la rendait dans les formes, avec l’appareil et, si j’ose dire, parlant de si graves choses, avec les accessoires habituels.

Le Tribunal tenait ses audiences et rendait ses sentences sous une halle, en dehors du château. Aux accusés qui s’obstinaient dans la dénégation, le maître du vil office de Remiremont appliquait la question. Et sans aucun doute, ici comme ailleurs, les épaisses murailles de la chambre de torture étouffaient à l’aventure les gémissements des innocents et des coupables. Car, ainsi que l’écrit La Bruyère : « La question était une invention merveilleuse pour perdre un innocent qui avait la complexion faible, et sauver un coupable qui était né robuste ».

Les prisons étaient creusées, en manière d’oubliettes, dans le sous-sol de la grande tour du donjon. Leur nom l’indique assez. On les nommait les fonds de fosse. De même, à Epinal, la prison dite le Puits du Château, était un trou profond où les prisonniers s’engageaient en glissant le long d’une corde. Et il advint qu’à l’usage, la corde se trouva trop courte et que les prisonniers qu’on « avalloit » (descendait) par ce chemin, se laissaient choir de trop haut sur le sol et s’y rompaient les os. Il fallut quelque temps pour que l’administration du domaine ducal, qui était parcimonieuse, se décidât à rallonger la corde.

A Arches, une grille de fer, lourde et « matérielle », fermait l’ouverture des fonds de fosse et empêchait l’évasion des prisonniers. Telles étaient les prisons criminelles du château d’Arches. La prison civile, beaucoup moins rigoureuse, était simplement une chambre voisine de la salle où le bourreau donnait la question.

Dans l’enceinte du château, il y avait un puits dont, naguère encore, les vestiges subsistaient. Les délinquants étaient promenés autour de ce puits et battus de verges jusqu’à effusion de sang. Ailleurs se dressait le signe patibulaire où l’on suspendait le corps des suppliciés. Au bout de peu de temps, les cadavres se détachaient, décomposés par la pluie et le soleil, et les animaux sauvages, qui peuplaient les forêts voisines, emportaient dans leurs retraites des lambeaux dérobés à ce charnier lugubre. On dut, par décence, élever autour du signe une muraille de six pieds pour garder les cadavres de l’atteinte des bêtes.

Au demeurant, la justice d’Arches pratiquait les supplices usités dans le reste du Duché et figurés dans l’estampe fameuse de Callot : le feu pour les sorciers, le gibet, la marque. Nous avons, pour exemple, le récit d’une exécution par les verges et la marque, qui eut lieu à Arches au XVIe siècle. Le condamné fut remis à l’exécuteur des hautes-oeuvres de Remiremont qui l’exposa, au carcan, à la vue du peuple. Puis il fut conduit jusqu’à une croix de pierre, proche du grand Pont d’Arches à Archettes, et durant qu’il cheminait, il était fustigé « par plusieurs fois et en divers endroits jusqu’à effusion de sang ». Arrivé à la Croix, il fut marqué sur l’épaule droite d’un fer chaud à l’empreinte d’une double croix de Lorraine et déclaré banni à jamais des terres et pays de son Altesse, si Elle ne lui donnait grâce. L’exécution terminée, le condamné s’agenouilla et cria « merci à Dieu, à Son Altesse et à justice ».

Comme il est naturel, les peines corporelles étaient réservées aux méfaits de quelque gravité mais pour les fautes légères, les juges de la Prévôté ne prononçaient que des amendes. Voici une sentence de justice où l’on voit que le tribunal montrait, à l’occasion et selon les personnes, une belle mansuétude.

Vers la fin du XVIe siècle, le jour de la Saint-Jacques qui était jour de foire à Arches, le curé d’Eloyes, nommé Demange Mourat, s’en revenait au presbytère. En chemin, entre la Justice d’Arches et le village de Pouxeux, il rencontra un Bourguignon avec qui il se prit de querelle. Le prêtre, apôtre de douceur et ministre de paix, n’était doux ni pacifique. Même il inclinait à la violence, d’une pente naturelle. C’est ce qui apparaissait à la rapière qu’il portait au côté et qui n’était point de son état. Il eut tôt fait de tirer son épée et d’en ruer au Bourguignon un grand coup d’estoc qui lui fit à la cuisse une blessure profonde. Pour quoi le tribunal le condamna seulement à une amende de quinze francs.

Arches, chef-lieu de la prévôté de ce nom, comprenait le château et la ville proprement dite qui le joignait immédiatement et se trouvait enclose dans l’enceinte des murailles. Au-delà des murs et des fossés s’éparpillaient les maisons du vieux bourg, sur l’emplacement du village actuel. Dans le fait, si la forteresse avait quelque importance stratégique, la ville et le vieux bourg étaient fort peu considérables.

En 1585, la Ville comptait cinq conduits ou ménages (25 habitants) et le bourg trente six conduits (180 habitants). En 1652, quand le Château fut détruit par les troupes de France, Arches n’avait plus qu’une vingtaine d’habitants. Plus tard, le duc de Lorraine Léopold imagina de relever de ses ruines l’infortunée bourgade. Le 5 janvier 1719, il promulgua un curieux Edit par quoi il promettait d’importants avantages à tous ceux qui viendraient s’établir dans le lieu d’Arches. Entre autres décisions, il prescrivait que la future cité serait nommée Arches-la-Neuve. Hélas Arches-la-Neuve n’exista jamais que dans le désir et le rêve du souverain, personne ne répondit à son appel.

Des temps les plus éloignés, un pont franchissait la Moselle, reliant Arches et Archettes. Emporté ou endommagé par les crues fréquentes de la rivière et l’injure du temps, il était pour la prévôté une occasion de lourdes dépenses. Tout près de nous, il devint le sujet d’une plaisante aventure. Certain candidat au conseil général promettait, s’il était élu, de faire voter par le conseil la construction d’un pont neuf. Son concurrent, qui était ingénieux et savait plus qu’homme du monde les ruses de la politique, jura qu’il ferait mieux ; il promit deux ponts, pour l’aller et le retour. En bonne philosophie, dupait-il plus ses électeurs ?

Enfin il y avait, dans la ville d’Arches, à l’intérieur de l’enceinte, une maison-fief ou seigneuriale qui était au sieur de Jussy. Un privilège singulier y était attaché, c’était le droit d’asile, ce qui s’entend qu’elle était aux criminels un refuge inviolable. L’immunité durait quarante jours. Elle était renouvelable si le coupable, déjouant la surveillance des hommes de justice, parvenait à sortir de la maison-fief et y rentrer.

Telle fut autrefois la ville d’Arches-sur-Moselle, qu’on appellerait mieux une bourgade. Voisine d’Epinal, elle en eut à peu près la fortune. Le bonheur, pour elle, ce fut l’existence simple, ignorée et lointaine, la vie sans histoire. De loin en loin, elle était visitée par les Ducs qui venaient d’Epinal et gagnaient Plombières. Ils s’arrêtaient dans le Grand Bourg, où ils prenaient leur repas. Plus rarement ils gîtaient au Château selon l’usage, on saluait leur présence de quelques livres de poudre.

En ce temps-là, Arches vivait les plus beaux moments de sa durée. Puis les malheurs sont venus. Déjà au XVe siècle, les soldats de Charles le Hardi avaient envahi le pays et les Lorrains de la prévôté avaient, comme les autres, donné leur foi au Duc de Bourgogne. Mais ils ne l’avaient donnée que des lèvres et, dans leur cœur, ils étaient restés bons Lorrains.

Au XVIIe siècle, comme le reste de la Lorraine, comme Epinal, la prévôté connut les pires misères. Les troupes du Roy de France lui infligèrent toutes les horreurs de la guerre : les campagnes dévastées, les maisons pillées, les habitants mis à mal, décimés ou en fuite.

En 1645, détail piquant, le tabellion de la prévôté donne sa démission de fermier du sceau, parce que les habitants sont ruinés par les Suédois, les sinistres alliés du Roy de France, et qu’ils n’ont le moyen de ne passer aucun contrat. Dans l’immense détresse qui submerge le pays, le tabellion prudent ne perd point le sens de son intérêt.

En 1652, la ville ne comptait plus que trois ménages. La forteresse épuisée cessa la résistance, et ses vainqueurs impitoyables la brûlèrent, comme ils détruisirent par la mine le noble Château d’Epinal. Ces ruines lamentables, déjetées et caduques se sont émiettées avec le temps. Aujourd’hui, l’on n’en aperçoit plus que de rares vestiges, des pans de murs lépreux, des amas de pierres croulantes qui font des taches grises sur la colline verte.

Il reste fort peu de choses du Château d’Arches. Mais pour le promeneur averti, ces pauvres ruines sont doucement évocatrices d’un passé troublant et d’une chère histoire. Je l’éprouve bien en ce jour où le ciel gris et froid répand sur toutes choses comme un voile de tristesse.Voici que devant mes yeux la vieille forteresse surgit avec son donjon, ses tours et ses murailles. Autour d’elles les maisons renaissent, humbles et chétives. Je vois sur les courtines les soldats casqués comme autrefois, et, parmi les basses demeures du bourg, les laboureurs tranquilles, simples et modestes.

Alors une grave pensée me vient à l’esprit. Je songe que ce que je découvre aujourd’hui du sommet de la colline, ces hommes le découvraient jadis. Ils voyaient la même plaine qui s’enfonce là-bas et va mourir bien loin dans 1a brume, au pied des montages bleues. Ils voyaient les mêmes villages d’Arches et d’Archettes, pareils et géminés, posés sur les deux rives de la Moselle. Ils voyaient la même rivière qui s’écoule lentement dans la vallée entre les pentes boisées qui l’enserrent. Ils voyaient le même ciel et la même terre. Eux seuls ne sont plus. Ainsi la nature demeure immuable sous l’écoulement éternel des choses.

Le château de Girecourt-sur-Durbion (88)

Château de Girecourt sur DurbionChâteau de Girecourt sur DurbionGrille du château de Girecourt sur Durbion

 

Village de 320 habitants sur la N 420 entre Epinal et Saint-Dié, Girecourt-sur-Durbion possède une résidence seigneuriale du XVIe siècle, qui fait l’objet d’une inscription au titre des monuments historiques depuis 1997.

C’est lors des journées du patrimoine, que j’ai visité ce magnifique château. Je vous propose de partager l’historique de cette demeure, historique rédigé par l’actuel propriétaire et publié avec son aimable autorisation.

« 1540, ce 22ème avril.
Antoine, par la grâce de Dieu, Duc de Calabre, de Lorraine et de Bar, marquis de Pont, comte de Provence et de Vaudémont… Nous avons reçu l’humble supplication de Messire Pierre de Haraucourt, seigneur de Parroye, contenant qu’il fait bâtir au lieu de Girecourt, en notre bailliage des Vosges, une sienne maison, et que craignant que notre procureur général de Lorraine présent et advenir ne lui donne empêchement, nous a supplié très humblement, comme Prince souverain, lui vouloir permettre le parachèvement d’icelle.
Savoir faisons que pour les agréables services que dès longtemps, il nous a fait et que nous espérons il fera à l’avenir, de grâce espéciale lui avons permis et permettons, comme Prine souverain, ledit achèvement, agréant de notre même grâce ce que déjà il en a fait, qui pourra être à l’aide, force et conservation de nos pays.
Nous demandons à tous nos maréchaux, sénéchaux, baillis, résidents, gens de nos comptes, Procureur général de Lorraine, particuliers et tous officiers, justiciers, hommes et sujets qu’il appartiendra, de ne lui donner aucun empêchement ».

Ainsi donc par décision princière, le château de Girecourt allait être achevé. Probablement construit sur les restes de la maison d’un certain Philippin de Girecourt attesté en 1355, il ressemblait alors très peu à ce que l’on voit aujourd’hui. Il s’agissait d’une maison forte quadrangulaire, cantonnée de quatre grosses tours rondes, dont vous pouvez encore distinguer les bases qui mordent les quatre angles des douves.

De cette époque, subsistent deux cheminées monumentales, deux escaliers en colimaçon, un portail très endommagé lors des travaux du XIXe siècle mais venant d’être restauré, trois plafonds Renaissance à caissons finement sculptés d’un motif de cordes, comptant parmi les plus beaux de Lorraine.

Pierre de Haraucourt vivra peu ici, car né en 1514, il meurt en 1546, laissant en usufruit le château à Françoise de Stainville, sa seconde épouse.

Son fils Antoine lègue le domaine en 1603 à son neveu Théodore II, et en 1623, la propriété revient à Antoine de Lenoncourt, primat de Nancy, appartenant lui aux quatre Grands Chevaux de Lorraine. Par tradition, on dénommait ainsi les quatre plus vieilles maisons remontant à l’ancienne chevalerie, et dont les chefs se tenaient aux quatre coins du dais, sous lequel trônait le Duc lors des cérémonies officielles. Outre les Haraucourt et les Lenoncourt, on trouvait également les Lignéville et les du Châtelet.

Pâques 1639. La guerre de Trente Ans fait rage, et des Suédois parviennent devant Girecourt. Ils débutent un siège dont l’issue est incertaine.

Le maître des lieux est alors Pierre de la Porte de Saint Julien, époux de Françoise de Mercy. Ils auront deux fils, Pierre et Louis, qui seront baptisés en 1645 et 1646, dans la chapelle du château, dont une magnifique fenêtre ogivale vient d’être mise à jour.

Bailli et gouverneur d’Epinal, Pierre de la Porte est colonel de cavalerie. Il commande 120 mousquetaires à cheval, aux ordres du Duc Charles IV. Ils défendront le château protégé par ses douves, qui représentaient le premier obstacle défensif de la forteresse. Longtemps envasées et partiellement comblées, elles sont à nouveau en eau depuis l’an 2000.

Jean-François Humbert

Né en 1663, Jean-François était le fils de François Humbert, écuyer, seigneur de Hémaménil et de Bures, brigadier de la noblesse de la Vôge, et de Georgette Baradel, fille de Toussaint Baradel, capitaine au service de la France, puis de Charles IV. Après des études de droit à Pont-à-Mousson, il avait été reçu avocat au parlement de Metz le 13 avril 1684. Il devient conseiller au bailliage d’Epinal le 3 décembre 1685.

Seigneur de Faucompierre, de la châtellenie de Vaubexy, des bans de Vaudicourt, Dompierre et autres lieux, il est nommé commissaire par le Duc Léopold en 1701, afin de répertorier les mines d’argent de Lorraine.

Il devient en 1707, grand maître des eaux et forêts au département des Vosges. Conseiller-secrétaire d’état des ducs Léopold Ier (1690-1729), puis François III (1729-1737), il est fait chef du conseil des finances.

Il prend possession de la terre de Girecourt en 1705. Le 3 décembre de la même année, il est autorisé par lettres patentes du duc Léopold, d’y exercer la haute justice et d’y faire ériger un signe patibulaire, prison et carcan, contre l’abandon de 3 réseaux de seigle et 6 d’avoine. Chevalier, puis baron de Girecourt le 10 décembre 1722, il est finalement comte de Girecourt le 18 juin 1737.

A cette époque, il s’agit toujours d’un château-fort, entouré de fossés et d’une muraille flanquée de 12 tours, basse-cour et jardin, au village ban et finage dudit Girecourt, séparé en 2 parties par le ruisseau d’Urbion.

Son ancêtre Nicolas Humbert, avait été anobli par le Duc Charles III en 1573 avec pour armoiries : une porte d’or au chevron d’azur, accompagnée de trois pattes de lion coupées de sable, armées de même, deux en chef affrontées, et une en pointe. Et pour cimier, une patte de l’écu, entre deux ailes dragonnées d’or, d’azur et de sable.

Ce sont ces armes, ainsi que celles de sa seconde épouse, que l’on admirer au fronton de cette superbe grille en fer forgé, attribuée à Jean Lamour.

Jean François Humbert reste attaché à sa ville natale, Bruyères, et y fonde en 1716, un hôpital tenu par six sœurs, pour les malades des 57 communes avoisinantes. Après le traité de Vienne en 1738, mettant fin à la guerre de succession en Pologne, il devient chancelier, garde des sceaux de la duchesse douairière Elisabeth Charlotte, veuve de Léopold, à qui il fait don d’un collier de perles de la Vologne.

En l’absence de Son Altesse Sérénissime, il est régent de cette souveraineté, par lettres patentes du 1er mai 1739.

Il avait épousé en premières noces Marguerite Gauthier de Vienville. De cette union, était née Marie-Catherine Humbert, qui devint le 19 avril 1712, la 3ème femme de Charles de Hourières, comte de Viermes, seigneur de Domèvre, chambellan de S.A.R et capitaine de ses gardes.

En secondes noces, Jean-François épouse Suzanne Raymonde le Roy, baronne de Seraucourt, dont il a Joseph-Georges et Dieudonné-Gabriel. Dieudonné-Gabriel Humbert, chevalier, sera reçu dans la compagnie des cadets gentilshommes du roi de Pologne le 24 mars 1748, puis officier dans le régiment du Roi-Infanterie.

Il a également une fille, Marguerite-Suzanne, dame de l’ordre impérial et royal de la croix étoilée, qui se marie avec Charles-Dieudonné, compte de Bourcier de Villers, baron d’Amermont, par contrat passé à Nancy le 18 janvier 1757.

C’est ainsi que le château de Girecourt passe au XVIIIe siècle dans la famille de Bourcier, qui le détiendra jusqu’en 1922.

Principal personnage ayant été maitre de Girecourt, Jean-François Humbert s’éteindra à Nancy le 9 juin 1754, à l’âge vénérable pour l’époque de 91 ans. Sa troisième épouse, Marguerite Sébastienne, lui survivra et mourra à Bruyères, le 17 décembre 1768, âgée de 100 ans 10 mois 20 jours.

Le 7 frimaire an III, par ordre de la Convention, la propriété dite « le château de Girecourt » est confisquée à la citoyenne Marguerite Suzanne Humbert, pour punition de toutes les vilenies, dont elle et ses ancêtres, se sont rendus coupables dans les siècles passés.

Les habitants ne doivent plus désormais battre l’eau des douves pour empêcher les grenouilles de coasser à la période des amours. Le citoyen Bouillot est chargé de détruire toutes les insignes rappelant la féodalité, la royauté et leurs tyrannies.

Combien de trésors ont été vandalisés, et combien de témoignages de cette ancienne France ont à cette époque définitivement disparu ?

La tour de Crillon, dont on remarque la silhouette au fond du parc, le long de la route menant à Bruyères, fait partie de ces victimes. Elle fut érigée vers 1782 par le comte de Girecourt, en l’honneur de son cousin, Louis des Balbes de Berton de Quiers, duc de Crillon et de Mahon, fait grand d’Espagne par Charles III. Il voulait ainsi commémorer la victoire du Duc qui venait de prendre la citadelle de Mahon sur l’île de Minorque, aux mains des Anglais depuis le traité d’Utrecht. On dit que rappelant une bataille navale, cette tour était surmontée d’un trois-mats, détruit par les révolutionnaires qui ont également rendu illisibles toutes les inscriptions relatant cette histoire et vantant les mérites de Crillon.

Le 6 vendémiaire an IV, le citoyen Collet achète pour la somme de 100 100 livres le château de Girecourt. Il s’agit en fait d’un prête-nom, agissant pour le compte de la famille de Bourcier de Villers, dont Charles Dieudonné avait épusé Margurite Suzanne de Girecourt.

La maison rentre alors dans une famille de grands propriétaires terriens, possédant des centaines d’hectares forestiers, des hôtels particuliers à Nancy et Paris. Les Bourcier se sépareront du château à la fin de la première guerre mondiale.

Aux premières heures du XXIe siècle, Girecourt est devenu le berceau de l’œuvre universelle du temps. Ce tableau imaginé par Astier, est le dernier tableau achevé dans les ultimes secondes du deuxième millénaire. Constitué de 2000 feuilles d’or numérotées, et surmontées des symboles chromosomiques de la femme et de l’homme, il représente la traversée par l’humanité de ces 2000 ans d’histoire. Il se veut également un trait d’union entre toutes les nations et tous les peuples de la terre, par l’intermédiaire des 2000 laps numérotés, diffusés pour l’instant dans une cinquantaine de pays, et qui ornent des lieux aussi prestigieux que le musée du Vatican, la villa Médicis, l’O.N.U, l’Elysée ou Ground zero à New-York.

Clin d’œil du destin, ou signe d’encouragement d’un grand architecte, la charpente du château a la caractéristique d’être composée d’une double superposition de croix de saint André ayant la forme d’un X. Mais partout, sauf au dessus de la galerie, où sans qu’on sache pourquoi, quelqu’un a coupé il y a très longtemps la patte inférieure droite d’une croix, transformant un X en Y…

Les travaux de restaurations, depuis plus de 10 ans, ont permis de sauver Girecourt, et l’étude minutieuse du bâtiment a révélé de nombreuses splendeurs masquées par des agencements discutables réalisées au XIXe siècle. La galerie vitrée remonte à cette époque, mais érigée en dépit des règles de l’art, elle menaçait de s’effondrer. Il devenait urgent de réagir et deux possibilités pouvaient être envisagées : refaire à l’identique une structure non fonctionnelle très sombre et insalubre, ou garder le concept de galerie vitrée, mais supprimer le plancher du premier étage, dégageant ainsi la façade du XVIe siècle, intégré dans un design résolument contemporain.

Un monument historique doit évoluer s’il ne veut disparaître et, en partenariat avec la direction régionale des affaires culturelles et avec le service départemental de l’architecture et du patrimoine, c’est cette seconde solution qui a été retenue. Elle ancre désormais le château de Girecourt dans le XXIe siècle, garante de sa modernité mais fidèle à son histoire et à son âme. Elle est le symbole de l’orientation culturelle du site, ami de l’art sous toutes ses formes, terre inspirée, où viennent méditer et créer petits et grands, beauté romantique qu’il nous a été donné de protéger et transmettre à la postérité.

Après avoir parcouru l’histoire du château, je vous propose de découvrir un document quelque peu insolite. Il s’agit d’un autodafé de titres de noblesse.

D’après un article paru dans la revue « Le Pays Lorrain » – Année 1912.

Dieudonné-Gabriel Humbert, comte de Girecourt, était né à Bruyères-en Vosges, vers I735. Un de ses ancêtres, Jean Humbert, avait été conseiller du duc de Lorraine, Charles III, et envoyé extraordinaire à Vienne en 1578. Son père, Jean-François Humbert, décédé en 1754, fut grand maitre des eaux et forêts, conseiller, puis secrétaire d’Etat, sous les ducs Léopold et François III.

C’est en sa faveur que, le 10 décembre 1722, le premier de ces deux princes avait érigé la terre de Girecourt en baronnie.

Dieudonné-Gabriel Humbert, ancien officier du régiment Roi-Infanterie, avait été nommé en 1766, bailli d’épée du bailliage royal de Bruyéres, et c’est à ce titre qu’il présida, dans cette ville, le 16 mars 1789, la réunion des trois ordres pour la rédaction des cahiers de doléances du bailliage.

Le procès-verbal de cette séance le qualifie seigneur de la baronnerie de Girecourt, du fief de Vienville et en partie du ban de Dompierre et Vaudicourt, de la mairie de Barbey-Seroux, de Faucompierre, Jarménil, mairie de Granges, Gugnécourt, Granvillers et Destord en partie. En 1779, M. de Girecourt avait été admis au nombre des membres titulaires de la Société des Lettres et Sciences de Nancy et, de 1778 à 1781, il avait publié un Essai sur l’histoire de la Maison d’Autriche, dédiée à Marie-Antoinette.

Le 1er juillet 1793, le comte de Girecourt arrivait à Plombières, pour y prendre les eaux, et descendait chez Nicolas Géhin, notable. Un certificat de résidence qu’il demanda le 15 octobre, à la municipalité, nous le dépeint ainsi : taille cinq pieds et six pouces, cheveux et sourcils blancs, yeux gris, nez long, bouche moyenne, menton petit, front élevé et visage long.

Que se passa-t-il pendant son séjour ? Quelles circonstances l’obligèrent à agir de la manière que nous allons voir ? Nous l’ignorons.

Le fait est qu’à la date du 14 frimaire an II (4 décembre 1793) se trouve inséré, dans les registres municipaux, l’acte qui suit :
« Aujourd’hui 14 frimaire an II de la République, une et indivisible, est comparu au greffe de la municipalité de Plombières, devant le maire, les officiers municipaux et le procureur de la Commune, Dieudonné-Gabriel Humbert, ci-devant Girecourt, citoyen de Nancy, actuellement Plombières, lequel déclare, de la meilleure forme, tant pour lui que pour la postérité, renoncer à sa noblesse et à tous les privilèges et prérogatives qui y étaient attachés et pour en éterniser l’oubly et en effacer jamais les traces, il déposait, entre les mains desdits officiers municipaux, tous les titres, documents, tant anciens que modernes, plusieurs au parchemin et d’autres en papier, écrits en différents idiomes (portant tous ses droits qui étaient attachés la ci-devant seigneurie, ditte Girecourt), dans lesquels titres de noblesse sort aussi comprises les patentes et commissions données par les différents princes et souverains, un grand nombre portant armoiries et scel, au nombre de cinquante et une pièces, lequel après avoir pris lecture de sa déclaration y a persisté et a signé ». La phrase entre parenthèses a été biffée sur le manuscrit.

Les officiers municipaux délibérèrent d’abord que ces pièces seraient envoyées au directoire du district. Mais voulant peut-être, à l’instar d’autres localités, donner à leurs concitoyens l’attrait d’un spectacle nouveau, ils décidèrent d’en faire un autodafé.

En voici le procès-verbal :
« Aujourd’hui 20 frimaire an II de la République, une et indivisible, en la maison commune, séance publique.
Les maire, officiers municipaux, membres et procureur composant le Conseil général de la commune de Plombières, assemblés au lieu ordinaire des séances, pour l’exécution de la célébration de la fête civique et de la décade annoncées, ainsi que de l’union de la fraternité de toutes les autorités constituées pour ce invitées, et en suite du réquisitoire du procureur général de la commune, il a été délibéré, à l’unanimité, que la délibération intervenue en suite du dépôt fait à la municipalité par le citoyen Dieudonné-Gabriel Humbert (ci-devant Girecourt), domicilié à Nancy, de tous les titres, papiers, documents, titres de noblesse, etc., au nombre de cinquante et une pièces, serait rapportée et regardée comme non advenue, que le dépôt dont il s’agit, serait brûlé au pied de l’arbre de la Liberté (*), en présence des autorités assemblées ce dit jour, à cinq heures de relevée, ce qui à l’instant a été exécuté en présence du peuple assistant à ladite fête civique ».
 

(*) L’arbre de la Liberté était placé « au-devant du Temple de la Raison ». En Pluviôse, an II, il « tombait en vetusté ». Le 30 de ce mois (18 février 1794), jour de décadi, la municipalité le remplaça, à ses frais, par un chêne de moyenne grosseur. Cette plantation eut lieu solennellement « au son de la cloche, de l’artillerie, et des chants des hymnes patriotiques ».

Le ci-devant Girecourt quitta Plombières le même jour, 20 frimaire. Il y revint l’année suivante et descendit chez Thomas Jacotel, où il résida du 28 messidor (16 août) au 10 fructidor (27 août). En floréal, an III, il était à Nancy et donnait pouvoir à Thomas Jacotel, pour obtenir de la municipalité, un certificat de résidence qui attestat ses deux séjours passés à Plombières. Cette pièce lui était délivrée le 14 floréal, an III (3 mai 1795). Il mourut la même année.

Le château d’Epinal (88)

Blason EpinalLes ruines du château d'EpinalPlan du château d'EpinalTableau de Nicolas Bellot

Classé monument historique depuis 1992, le château d’Épinal et les ruines de l’ancienne forteresse dominent la ville d’Épinal et la vallée de la Moselle à 387 m d’altitude.

Je vous propose de remonter le temps, et d’imaginer à quoi pouvait ressembler cette magnifique forteresse.

D’après les Annales de la Société d’Emulation des Vosges 

Une tradition populaire veut que le château ait été construit au Ve siècle mais aucun document ne vient étayer cette thèse. Le premier document relatant l’existence du château de Spinal est la chronique de Saint-Symphorien de Metz qui parle de la fondation du monastère au pied du château, à la fin du Xe siècle.

Les quelques ruines du château subsistant aujourd’hui, ne permettent pas de se rendre compte exactement de ce qu’il était autrefois. Pourtant, ces vestiges font reconnaître que le donjon était carré, d’autres en tracent l’enceinte : 3 piliers massifs (de construction plus récente) servaient à soutenir une passerelle reliant le donjon à des ouvrages de défense extérieurs placés sur une éminence voisine.

Heureusement, le tableau de Nicolas Bellot représentant la ville d’Epinal en 1626, permet de se rendre compte de ce qu’était, à cette époque, cette forteresse, au moins sur sa face antérieure, celle qui regardait la ville.

Longtemps, jusqu’au XIIIe siècle, le château occupa simplement le point culminant du coteau dominant la ville. Le château était formé surtout par un gros donjon carré, assez élevé et couvert de tuiles. Là se trouvaient les salles pour les soldats, l’arsenal, les magasins, la chambre du commandant. Ce donjon massif aux murailles épaisses, était surmonté d’un beffroi contenant le logement du guetteur.

Sur l’autre côté (Ambrail), formant pendant au donjon et relié à celui-ci par une galerie intérieure couverte, se trouvait la tour Saint-Georges, surmontant la chapelle dont le faîte ne dépassait pas la hauteur de la muraille la reliant au donjon. Du haut de la Tour Saint-Georges, les sentinelles, disent les archives d’Epinal, découvrent la ville, la campagne et les fortifications.

De la Tour Saint-Georges, partait (côté de la ville) une haute muraille, en forme de trapèze, venant rejoindre le donjon, et formant une enceinte dans laquelle se trouvaient une cour et divers autres bâtiments. Tel était le château primitif.

Au XIIIe siècle, le Haut-Château fut englobé dans l’ensemble des fortifications de la ville. L’enceinte nouvelle, remontant chacun des versants du coteau, vint se souder (côté Ambrail) à la Tour Saint-Georges d’un côté et au donjon (côté Saint-Michel) de l’autre. L’enceinte du château fut agrandie (côté ville) par une muraille transversale, basse, protégée par un fossé. Aux deux extrémités de cette muraille furent élevées deux tours.

Probablement à la même époque, furent ajoutés à la face postérieure du château des travaux de défense que l’on ne voit qu’en partie sur le tableau de N. Bellot, ces fortifications nouvelles formèrent Le Châtelet.

Sur la gauche du château (côté Saint-Michel), on voit sur le tableau de N. Bellot une redoute appelée la Tour de Lespinoux, placée au delà du ravin et reliée au château par une haute passerelle dont les piliers subsistent encore. Cette tour de Lespinoux était bien postérieure au donjon et aussi à l’enceinte du XIIIe siècle.

Tout ce côté du château était le point faible de sa défense. Si les autres faces en étaient protégées par de fortes pentes, il n’en était plus de même pour le côté postérieur séparé du plateau par un simple ravin. C’est pour cela qu’il fallut créer sur cette face, le Châtelet, la Tour Lespinoux et augmenter la profondeur du ravin.

Au moment où la ville fut entourée d’une seconde enceinte de pierres (XIIIe siècle), le château dut être augmenté et une seconde muraille transversale contournant le pied du coteau au-dessus des rues Haute et d’Ambrail, engloba dans le château le coteau tout entier. L’enceinte du château ainsi augmentée, comprenait tout le versant ouest du coteau, c’est à dire celui qui dominait la ville. Sur cet espace (place des Ormaux), se trouvaient 12 maisons servant à loger les soldats, les chevaux et autres animaux.

Au milieu de la muraille transversale, se trouvait la Vouerie, formée d’une haute tour carrée et de divers bâtiments, servant à loger le Bailly. Là se trouvait aussi la porte d’entrée à laquelle on parvenait par la ruelle de la Vouerie.

Au XVIIe siècle, château et murailles, déjà en mauvais état, furent démantelés définitivement par les Français (1670)  à l’époque de l’occupation de la Lorraine sous Louis XIV.  Il arriva pour le château, ce qui se produit pour des ruines abandonnées. Elles devinrent des carrières où tous allaient chercher des matériaux tout prêts pour leurs constructions. Ce fut avec les murs du château que furent élevés, sur les flancs du coteau (côté Ambrail surtout) les murs de soutènement.

Les souverains interdisaient cette exploitation des ruines : le 17 janvier 1723, interdiction est faite d’enlever les matériaux provenant des ruines du château. En revanche, l’année suivante, le duc Léopold autorisait la ville d’Epinal à prendre dans ces ruines, les pierres nécessaires à la construction d’une muraille le long du canal de la Petite-Ville.

C’est ainsi que disparurent, ou à peu près, les ruines du château d’Epinal. Elles sont éparses dans les murs de soutien du coteau, dans les nombreuses maisons construites au XVIIIe siècle, et dans les quais le long de la Moselle et de ses dérivations.

A voir, un superbe album photo des ruines du château d’Epinal.

A visiter, un splendide site présentant la maquette de la ville d’Epinal en 1626  d’après le tableau de Nicolas Bellot.

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