Le siège du château et de la ville d’Epinal en 1670 (2)

Château EpinalChâteau Epinal

 

Les photos du château d’Epinal sont extraites de cet album et publiées avec l’aimable autorisation de monsieur Pascal Colombain.

 

D’après un article paru dans les « Annales de l’Est » en 1890

Le siège

C’est le 19 septembre que le siège commence. Le maréchal de Créqui rend compte des travaux dans deux rapports datés du 23 et du 26 septembre. Il suffira de les citer en les complétant et en les éclaircissant pour donner une idée des opérations.

« Je satisferai ponctuellement à l’ordre que m’a donné Votre Majesté en l’informant de l’arrivée de son armée devant Épinal, qui fut le 19e courant, environ sur le midi. Au moment que la place eut découvert les troupes, elle les salua de quantité de volées de coups de canon et au même instant le corps de garde de cavalerie ayant été aperçu par les commandés tirés des gardes de Votre Majesté, elle fut poussée fort vigoureusemeut, mais si loin que Le Brun y fut blessé avec deux gardes et un de tué.

Sur l’après-dînée l’on prit les quartiers. La gendarmerie avec la première brigade d’infanterie fut mise à la droite ; la deuxième ligne de l’aile droite avec la deuxième brigade ferma, tout le côté de Châtel et l’autre côté de la rivière fut fermé par toute la cavalerie et deux bataillons. La grande marche m’empêcha d’ouvrir la tranchée le soir ce qui fut mis au lendemain » (Lettre du 23 septembre).

En vain, les Lorrains canonnent les Français pendant toute la nuit pour gêner l’établissement des quartiers. Le 20 au matin, tout est en règle du côté des assiégeants, qui ont même occupé un couvent de capucins, « très utile à incommoder les ennemis », parce qu’il dominait la petite ville. Le marquis de Vaubrun est chargé de garder ce poste avec un régiment d’infanterie et des dragons.

Le second jour, les tranchées sont ouvertes. « Champagne et Auvergne, dit le maréchal de Créqui, formèrent leurs attaques à un endroit où Épinal paraît assez fort, mais sur lequel il y a de grands avantages à prendre. Les deux tranchées furent poussées avec assez de succès, et deux batteries établies sur deux faces opposées. M. d’Ambre, qui eut toute l’application qu’on peut désirer, fit bien servir son régiment, et l’on y perdit trois ou quatre soldats et sept ou huit blessés ».

C’est contre la porte d’Ambro ou d’Ambrail qu’étaient dirigées les deux attaques. Elle donnait un facile accès dans la ville haute, et permettait en même temps d’approcher le château.

Les tranchées furent ouvertes à la nuit tombante. Le maréchal de Créqui commandait à droite, et le duc de Luxembourg à gauche, et pendant cette nuit du 20 au 21, on fit de chaque côté environ mille pas de tranchée.

Mais le succès des Français était moindre sur un autre point : « Il est vrai, dit le maréchal, qu’une petite diversion du côté de la basse ville nous coûta quelques hommes, les officiers du régiment d’Anjou s’étant engagés dans une fausse braie, où du commencement il n’y avait personne, et où le feu fut si meurtrier un moment après, qu’il y eut quinze ou seize soldats blessés et trois soldats tués ».

Ainsi la seconde journée du siège se termine sans trop de désavantage pour les Lorrains. Mais les journées du 21 et du 22 avancent beaucoup les affaires des Français.

« Le deuxième jour de tranchée, continue le maréchal de Créqui, montée par Dauphin et par Lyonnois, l’on s’est avancé sur ce qui était marqué pour une contrescarpe. Ce travail a coûté plus de gens que le premier, sept ou huit hommes y ont été tués, et il y a eu quarante blessés.  La nuit (du 21 au 22), à dire vrai, a été assez forte, et Baudran qui servait d’ingénieur y a été tué. Quelques cadets des gardes de Votre Majesté y ont très bien fait, comme Barbeziers, Sannebœuf et quelques autres et les deux régiments ont poussé les attaques avec tout le succès possible ».

En effet, après cette nuit, les assiégeants touchent au fossé, à dix pas de l’angle du bastion, et les huit pièces de canon battent les deux côtés de la porte d’Ambro. Le régiment Lyonnois a fait des merveilles et le marquis de Villeroy s’est signalé par une vigilance et une bravoure extraordinaires.

« Le marquis de Villeroy, dit le maréchal, s’est établi sur la contrescarpe et y a fait un grand logement du bel air (il pouvait tenir 60 hommes) et le régiment Dauphin composé de capitaines bien choisis, comme Durban, Beauvisy et la Ville-Dieu, ont aussi entrepris un travail extraordinaire et l’ont maintenu ».

La journée et la nuit du 22 assurent encore les progrès des assiégeants. Vers cinq heures après midi, la basse ville demande à capituler à condition qu’on ne fasse aucun tort aux habitants, et le régiment d’Anjou avec un bataillon de celui de Furstemberg l’occupent. Mais ce fait paraît si peu important au maréchal de Créqui et au comte de Tornielle que ni l’un, ni l’autre, ne le signale dans son rapport. En effet, la ville haute et le château restent bien défendus de ce côté par la Moselle et une ligne de remparts.

Ce qui inquiétait le plus les assiégés, c’étaient les progrès des travaux d’attaque du côté de la porte d’Ambro. En effet, le 22, les régiments d’Artois et de Louvigny poussent la tranchée jusque dans le fossé et perdent une cinquantaine d’hommes, tués ou blessés. Le maréchal, toujours à la tête du travail de 5 heures du soir à 9 heures du matin, « à découvert, nonobstant le feu », descend deux fois dans le trou de la sape, au péril de sa vie, après que le sieur de la Ville-Dieu et plusieurs officiers y avaient été tués.

Aussi, les travaux d’approche sont-ils à peu près terminés le 23. « J’espère, dit le maréchal dans son courrier de ce jour, que cela me donnera lieu d’attacher le mineur ce soir, et de me rendre maître de cette enveloppe de bastions, qui non seulement me donne la ville, mais qui me facilite l’attaque du château qui n’est pas mauvais. J’espère que Votre Majesté en sera la maîtresse dans peu. Au moins puis-je l’assurer que je n’y oublierai rien de tout ce qu’il faut faire pour cela ».

Il revient encore dans sa lettre du 26 sur les incidents de la tranchée : « Après avoir parlé des affaires en général, trouvez bon que je vous rende compte de ce qui s’est passé dans nos gardes d’infanterie. La première attaque était Champagne avec sa brigade, Auvergne avec sa brigade faisait l’autre.
M. le duc de Luxembourg et Genlis se chargeaient de cette attaque, et M. de Vaubrun, dont l’application est louable, l’autre. M. de Roqueservières a fort aidé à la conduite des travaux et a bien servi. L’application des colonels a été grande, et la fierté, avec laquelle les gardes se sont montées et les logements faits, n’aurait pas déplu à Votre Majesté.
Lorsque nous fimes le logement sur le bord du fossé, les deux attaques s’approchèrent et l’ennemi donna quelque soupçon d’une sortie. Il est vrai que des commandés de Louvigny et du régiment Dauphin l’abordèrent dans le fossé avec une fierté étonnante, toutes les faces et les courtines étant en feu.
Dans le travail de la droite j’ai été fort aidé par le sieur Durban, homme d’intelligence et de cœur, et par Beauvisy, et le chevalier de la Fare (Fut blessé le 24 d’une mousquetade à la cheville) qui sont de très braves officiers. Le régiment de Crussol, dont la garde s’est employée vigoureusement, et il a eu la plus rude nuit à essuyer, et, de ses travailleurs, il y en a eu plus de trente-cinq blessés et trois ou quatre tués ».

Ainsi, pendant les cinq premiers jours, le siège suit de part et d’autre sa marche régulière. Les habitants de la Lorraine, habitués à d’énergiques défenses et mal renseignés sur les opérations, se redisent avec empressement des bruits erronés qui entretiennent leurs espérances. D’après ces bruits, les assiégés auraient fait deux sorties, une le premier jour, l’autre le quatrième, si vigoureuses et si heureuses que Créqui, découragé, aurait parlé de convertir le siège en blocus. La diversion malheureuse des Français sur la ville basse se convertit dans l’opinion en une grande défaite pour eux.

Ces fausses nouvelles arrivent jusqu’à Paris et y jettent la consternation. Louvois écrit au maréchal : « Le courrier chargé de vos lettres du 23 est arrivé ici bien à propos pour dissiper un bruit qu’un courrier de Mme de Vaudémont avait semé dans toute la cour, que vous aviez fait attaquer la basse ville d’Épinal par 2 000 hommes qui avaient été repoussés avec une très grande perte, que M. de Louvigny y avait été blessé à mort, et M. le chevalier de Fourille tué, et que vous aviez commandé 6 000 hommes pour attaquer de nouveau ladite basse ville le jour suivant. L’alarme avait été si chaude, que M. le maréchal de Gramont avait pris congé du roi, il n’y avait pas deux heures, pour aller trouver M. son fils ». (Lettre du 26 septembre).

Par malheur pour les Lorrains, la réalité ne répondait pas à leurs espérances. La nuit du 23 au 24, marque le commencement d’une situation désespérée. Les Français sont « en état d’attacher le mineur aux deux faces des bastions attaqués » de chaque côté de la porte d’Ambro. Les assiégés font un feu terrible, ils tuent sept ou huit mineurs, blessent cinq ou six officiers et soixante-dix soldats.

Mais ils n’ont aperçu le mineur qu’à un seul bastion, celui que défendait le colonel de Silly. Il y en avait cependant un autre au bastion où se trouvait le colonel Ilten, on ne le remarque qu’au jour. On fait une contre-mine qui n’avance pas, parce que le comte de Tornielle et les colonels diffèrent d’avis sur l’endroit précis de la mine. A la fin, les mineurs enfoncent trop leurs mines et se trouvent sous les Français.

Cependant, les assiégeants se préparent à charger la mine pour la faire jouer le 25 au matin. Le grand maitre de l’artillerie arrive le 24, et signale sa présence aux assiégés par une canonnade furieuse, qui augmente la consternation de la ville. En effet, les habitants et les élus étaient dans l’abattement. Beaucoup des soldats improvisés qui s’étaient enfermés dans la ville « branlaient au manche plus qu’on ne saurait dire», selon l’expression du comte de Tornielle.

Le gouverneur n’est plus sûr de ses troupes. Le colonel Ilten témoigne peu de résolution, et comme son poste est sur un des deux bastions qu’on s’attend à voir sauter quand la mine aura joué, le gouverneur lui adjoint cent cavaliers de Boudonville, commandés par L’Huillier, et des chevau-légers. A l’autre bastion attaqué, se trouve le colonel de Silly, décidé à la plus vive résistance.

Mais son régiment n’est pas sûr, et on le remplace dans ce poste d’honneur par le régiment de Tornielle avec des chevau-légers. Le régiment de Bassompierre et la compagnie de Saint-Maurice sont sur les remparts et aux autres portes avec des Armoises. Ainsi, malgré l’hésitation des soldats, toutes les mesures sont prises pour soutenir l’assaut.

Mais une recommandation inopportune du gouverneur vient mettre le comble aux terreurs de l’armée. « Ayant exhorté nos gens à ménager notre plomb, ils s’aperçurent de la disette que j’en avais, dit le comte de Tornielle, et se mirent à se plaindre que j’avais tort de les tromper en leur cachant l’état des choses ».

Ce fut le coup de foudre qui acheva de paralyser l’ardeur des soldats. Dès lors, la résistance fut molle, on finit même par abandonner sans ordre les bastions que l’on croyait déjà minés. En vain, M. de Boudonville, dont le régiment est au château, envoie le sieur de Ceintrey au comte de Tornielle pour le prier de remettre les soldats dans les bastions, et lui offrir d’aller lui-même soutenir l’assaut avec tous les gardes et les officiers. La peur est la plus forte, et on laisse les Français charger les fourneaux tout à leur aise pendant la nuit.

Le lendemain, 25 septembre, sur la demande d’un grand nombre, le gouverneur appelle les officiers de la place à une conférence. Les seuls détails connus sur cette réunion sont empruntés à une lettre de M. de Boudonville, citée par Dom Calmet. Elle décrit assez bien l’état de la ville au moment de la reddition, et laisse deviner les dissensions qui divisaient les officiers.

« On commença à me questionner, dit-il, si le canon n’abattait pas toutes les défenses du côté gauche du château, qui est ce que défendait le bastion de M. de Silly. Je leur dis qu’oui, mais que cela ne faisait point d’effet. Ils me demandèrent par après s’il y avait assez d’eau pour tous les hommes et les chevaux étant au château. Je leur fis réponse qu’il y avait un puits dans la vouerie et une citerne dans le donjon, et que je ne savais pas la quantité d’eau, et qu’il fallait le demander au sieur de Majastre qui en avait plus de connaissance que moi et qui avait vu faire le puits.
Je connus bien que ces messieurs voulaient m’obliger à me plaindre de quelque manquement du château. Mais je leur dis pour couper court, qu’il ne manquait rien au château et que je n’étais point attaqué qu’à coups de canon.
Sur quoi ils me produisirent aussitôt l’état des magasins qu’ils s’étaient fait donner par écrit par le sieur Comte, commissaire des magasins, et me firent voir qu’ils n’avaient point de mèches, ni de balles à soutenir un assaut, et qu’il n’y en avait pas pour plus d’une nuit. Je vous avoue que cela me surprit fort, quand je vis les choses en cet état-là.
Sur quoi l’on demanda aussitôt ce qu’il y avait à faire, et chacun dit son sentiment. L’on commença à nous remontrer que si on attendait qu’il n’y eût plus de plomb, il n’y aurait plus de composition à faire. Enfin on résolut de battre la chamade ».

Que cette triste résolution dut coûter à leur honneur et à leur patriotisme ! Sans se montrer injuste pour ces vaillants cœurs, qui étaient accourus dans Épinal par bravoure et par fidélité pour leur prince, et qui se voyaient réduits à ne pouvoir plus compter ni sur leurs soldats, ni sur leurs armes, on peut du moins regretter pour leur gloire, qu’ils n’aient pas subi malgré tout ce premier assaut, épuisé jusqu’à leur dernière balle, disputé le terrain pied à pied, sauf à s’enfermer ensuite dans le château pour traiter avec l’ennemi.

En face de ce conseil, si vite prêt à battre la chamade, avant que les remparts de la ville aient une seule brèche, on se rappelle sans le vouloir l’héroïsme des colonels Béru et Remenécourt. Ceux-ci voyaient, dans un siège semblable (1651), ces mêmes murs d’Épinal ébréchés déjà par les attaques d’une armée française. Au lieu de penser à la soumission, ils osèrent adresser au maréchal de la Ferté cette fière provocation : « Si la brèche n’est pas suffisante, nous la ferons élargir ! ».

Mais en 1670, ce sont les conseils de la prudence qui triomphent. « Les officiers de la garnison, dit le résultat du conseil, ont déclaré tous unanimement avec nous gouverneur, que, pour éviter les dernières extrémités, il était à propos de savoir à quelles conditions on voudrait les recevoir, pour être employés au service de son Altesse, et ce, afin de conserver la garnison, puisqu’on ne peut conserver la place ».

Suivent les signatures de tous les officiers supérieurs, sauf celle du colonel Ilten, qui avait sans doute continué sa révolte contre le gouverneur. Mais la capitulation allait être tout autre qu’ils ne la désiraient.

« En finissant cette lettre, dit le maréchal de Créqui au roi dans une dépêche commencée le 24 et terminée seulement le 26, l’ennemi bat la chamade et vient pour capituler. A l’arrivée de des Armoises, lieutenant des chevau-légers de M. de Lorraine, l’on me demande des otages. Ne croyant pas qu’il soit de la dignité, j’en refuse. L’on me propose des conditions soumises, je ne veux pas en accepter, afin de prendre toute la garnison à discrétion et point comme prisonniers de guerre, car le mot de discrétion emporte tout le méchant traitement que l’on peut faire à des hommes. Cependant, des Armoises rentre (dans Épinal). La rupture se fait, l’on tire et La Fresnoye, lieutenant-colonel de Furstemberg, est blessé à mort, et le chevalier de Campaniac reçoit un coup dans le dos. Je m’applique avec diligence à continuer le travail, à faire charger les mines, et des Armoises continue à me faire des demandes qui ne se rapportent pas aux ordres de Votre Majesté. Dans ces entrefaites la nuit survient ».

L’attitude du maréchal ne fut pas dans la réalité aussi nette et aussi ferme qu’elle le paraît dans son récit, et il se demanda toute cette journée du 25 s’il entrerait oui ou non en composition avec les assiégés. Sans doute, il avait reçu dès le 23 des ordres du roi qui lui enjoignaient d’infliger les plus durs traitements aux assiégés. Mais, d’autre part, il désirait précipiter la fin du siège pour courir avant l’hiver aux places qui tenaient encore pour le duc de Lorraine.

Il craignait la désertion, « qu’il est difficile d’éviter ici », disait-il au roi, et qui s’était mise dans ses troupes, surtout dans le régiment de Furstemberg. Il considérait que les travaux d’attaque n’avançaient pas trop, puisque « les troupes ne sont logées qu’au pied du bastion avec des fourneaux chargés qui promettent de grandes ouvertures, mais dont les mines peuvent aussi être fautives et éventées ». Enfin, il redoutait un acte de désespoir des assiégés, car il écrivait le jour même : « Il pourrait fort bien arriver que la cavalerie renfermée dans la ville songerait à prendre le parti de se sauver, ce qui conviendrait fort à M. de Lorraine et à l’humeur de ses troupes ». Aussi donna-t-il les réponses les plus diverses.

A sa première visite, le baron des Armoises « fit d’abord de grands préambules qui n’aboutissaient à rien, raconte une relation française, en disant que le duc de Lorraine avait donné la démission de son État à son successeur, et qu’ainsi il n’était plus question d’agir contre cette place qui ne lui appartenait plus. Mais le maréchal lui ayant répondu qu’il ne s’agissait que des propositions qu’il voulait faire pour la capitulation, il demanda entre autres choses que la garnison sortit avec armes et bagages ». Le maréchal de Créqui offrit de la recevoir à discrétion. Le baron des Armoises se retira pour en conférer avec les officiers lorrains, qui furent unanimes à rejeter une si méchante proposition.

Au retour du parlementaire, Créqui, touché peut-être par la réponse des officiers lorrains, ou plutôt par les vrais intérêts de la cause française, s’adoucit un peu et offre de recevoir la garnison tout entière prisonnière de guerre. Nouvelle protestation des Lorrains qui veulent vie et bagues sauves, mais continuent cependant à négocier.

Plus ils insistent pour obtenir des conditions, plus ils persuadent le maréchal qu’ils sont à bout de forces. Des transfuges ont du reste appris aux Français que les assiégés sont plongés dans le désordre et le découragement. Aussi Créqui prend enfin un parti irrévocable, et déclare à des Armoises que le roi lui a ordonné de ne pas recevoir les assiégés autrement qu’à discrétion, et que, puisqu’on ne l’a pas pris au mot quand il offrait de les recevoir prisonniers de guerre, sa parole est dégagée. C’était une rupture, et l’on se remit à tirer de part et d’autre.

Le feu des assiégés ne dura guère. « Dans ces entrefaites, dit le maréchal, la nuit survient et laisse une tranquillité entre la place et les deux attaques, qui marque la faiblesse de la ville, et aussi le besoin que nous avions encore de travailleurs ».

Les Français travaillent en effet pendant cette nuit « à une ligne qui prenait tout le long de la hauteur pour escarmoucher dans les dehors du château, et à une batterie nouvelle ».

Le colonel de Boudonville, furieux de les voir s’approcher de si près, veut faire tirer et envoie à trois reprises en demander l’autorisation. Il se la voit refuser par le comte de Tornielle, qui réserve sans doute le reste de ses munitions pour soutenir l’assaut dans le cas où assiégeants et assiégés n’arriveraient pas à une convention.

Le lendemain 26, le maréchal fait dire aux Lorrains par M. de Vins, major de Béthune, que si, dans une demi-heure, on n’accepte pas la composition offerte, il n’y a plus rien à espérer. Le baron des Armoises retourne donc au camp français et finit par rapporter une capitulation où le maréchal reçoit à discrétion toute la garnison, sauf les chevau-légers et les gardes qui seront prisonniers de guerre. En même temps le régiment français de Champagne s’avance pour occuper les portes de la ville.

Mais le comte de Tornielle ne veut point signer cet acte déshonorant, et renvoie le baron des Armoises avec le sieur de Boudonville pour obtenir une meilleure composition.

Les députés sont introduits chez le maréchal, qui est entouré de son conseil. « Monsieur, lui dit Boudonville, auteur de ce récit, je suis envoyé de la part de M. le comte de Tornielle et de tous les officiers qui sont à Épinal pour vous dire que nous ne voulons point sortir sur la composition que nous a apportée M. des Armoises. Sur quoi il me dit que c’était une affaire faite. Je lui dis : « Monsieur, nous nous enterrerons plutôt les uns sur les autres que d’en sortir de cette manière ». Sur quoi il demanda : « Le régiment de Champagne n’est-il pas marché ? ». On lui dit qu’oui. Je lui dis encore : « N’espérez pas qu’il y entre car M. de Tornielle et tous les officiers sont à la tête, qui m’attendent ».

Il regarda M. de Fourille et lui fit signe et le même M. de Fourille lui dit ces propres termes : « Je vous prie, Monsieur, pour l’amour de M. de Boudonville et de tous ces messieurs qui sont gens de condition et de cavalerie, de leur accorder la même grâce de sortir prisonniers de guerre ». Je lui dis que nous n’en ferions rien et que la même composition qu’avait la cavalerie, nous la voulions pour l’infanterie.

Si bien qu’il dit à M. de Colbert (Saint-Pouenge) : « Ajoutez que tous les officiers et soldats, tant de cavalerie que d’infanterie lorraine, sortiront prisonniers de guerre comme les chevau-légers ». Je lui dis : « Monsieur, je ne sais si ces messieurs voudront y accorder ; s’il vous plaît me donner le papier, je vais le leur montrer ». M. des Armoises s’y opposa et dit à M. de Créqui : « C’est moi qui l’ai apporté, je vous prie de me le remettre en main ». Je ne pus jamais l’avoir, et je courus aussitôt pour le dire à M. de Tornielle. Je trouvai le régiment de Champagne à la barrière et tous les Français alentour. M. de Tornielle me disant que tout le monde l’avait abandonné ».

En effet, le désordre le plus complet régnait alors dans la ville. « Le bruit ayant couru parmi nos gens, dit le comte de Tornielle au duc de Lorraine, que la capitulation était faite, les gardes de Votre Altesse abandonnèrent leur poste à mon insu. Le régiment français de Champagne ayant marché droit à moi pour prendre possession de la porte, suivant les ordres qu’on lui en avait donnés, dans la croyance que je signerais la capitulation que je venais de recevoir, je me trouvai abandonné, n’ayant que dix ou quinze hommes à la barrière, le régiment de Champagne ne voulant point arrêter sa marche, ni les gardes de Votre Altesse retourner, quoique je leur disse toutes les injures que je me pus aviser, les menaçant de les tuer. Enfin en ayant ramassé sept ou huit et quelques élus et valets, j’en fis montre et apparence, et étant monté sur la barrière avec un mousquet et fait mine de tirer, le régiment de Champagne arrêta à trente pas de la porte, qui, faite comme elle était, eût été aisément emportée, s’ils l’eussent entrepris. Pouvant assurer Votre Altesse que je ne vis jamais un tel désordre ».

C’est au milieu de ce tumulte que le comte de Tornielle voit arriver le sieur de Boudonville et le baron des Armoises. Tout hors de lui, persuadé qu’on accorde à l’infanterie les mêmes articles qu’aux chevau-légers, et contraint par la situation humiliante où il se trouve, il signe cette « méchante et infâme capitulation, comme il l’appelle puisque ce n’en est point une, mais un ordre de nous rendre, chose que je n’eusse jamais passée sans le désordre de nos gens ».

« J’ai été extrêmement sollicité, dit en effet le maréchal de Créqui au roi, d’accorder des articles à la garnison, mais il m’a paru qu’il était mieux qu’un ordre leur expliquât les volontés de Votre Majesté. Il est succinct et conçu en termes courts, comme vous le pourrez remarquer, Sire, par la copie que je prends la liberté d’en adresser à Votre Majesté.

« De par le Roi, François, sire de Créqui, maréchal de France, général de l’armée du roi en Lorraine et pays messin. On fait à sçavoir aux gouverneur et autres officiers lorrains, tant d’infanterie que de cavalerie, des troupes qui composent la garnison d’Épinal, qui ont soutenu la place contre les armées de Sa Majesté, qu’ils auront a en sortir, à huit heures du matin, pour être menés, sçavoir, les compagnies des gardes et chevau-légers seulement en prison, en qualité de prisonniers de guerre, aussi bien que ledit gouverneur et lesdits officiers lorrains; et le reste des troupes généralement quelconques et autres gens seront pris à discrétion pour être traités suivant les ordonnances. Fait au camp d’Épinal, le 26 septembre 1670.

Signé Maréchal de Créqui, Comte de Tornielle ».

Ainsi les espérances de Boudonville étaient déçues : seuls, les chevau-légers, les gardes et les officiers des troupes régulières étaient considérés comme prisonniers de guerre, et le reste des soldats et tous les élus se rendaient à discrétion. D’où venait ce malentendu ?

Peut-être Boudonville troublé par l’émotion et l’effarement trop naturels dans cette crise terrible, avait-il cru trop vite que le vainqueur faisait droit à sa requête tout entière, quand il ne lui en accordait qu’une partie.

Peut-être aussi le maréchal, qui venait d’assister dans sa tente à la scène regrettable où Boudonville et le baron des Armoises se disputaient le triste honneur de présenter la capitulation à la signature du gouverneur, eut-il une vue plus claire du désarroi qui régnait chez les assiégés, et retira-t-il au dernier moment, sans autre explication, une concession, qu’il ne se jugeait plus obligé de faire, et qu’il savait n’être pas conforme aux instructions dit roi.

Toujours est-il que les Français profitèrent de ces pénibles circonstances et imposèrent toutes leurs exigences.

C’en était fait de la résistance des Lorrains. Le plus fort rempart de leur indépendance s’écroulait ! Un cri de douloureux étonnement retentit dans toute la Lorraine.

Les princes et le peuple, convaincus par le bruit public qu’Épinal tiendrait longtemps et découragerait les assiégeants, se refusaient à voir s’évanouir si vite leurs belles espérances. Ils allaient même jusqu’à accuser les malheureux défenseurs de la ville. C’était une injustice. Les officiers d’Épinal ne méritaient le reproche ni de lâcheté, ni de trahison.

Ils tombaient victimes d’une situation sans issue : l’insuffisance de munitions entassées à la hâte ; la faiblesse et l’indiscipline d’une armée que le zèle des officiers n’avait pu former en quelques jours ; les hésitations, peut-être l’incapacité de certains officiers, que le malheur aigrissait et troublait ; enfin et surtout l’attaque vigoureuse et habile d’un ennemi nombreux, puissant, heureux, pourvu de toutes ressources, dirigé par des chefs vaillants et capables.

Telles sont les causes de cette chute si prompte d’Épinal. C’était une dure humiliation, qu’allait accroître encore l’indignité des traitements que Louvois et Louis XIV réservaient aux assiégés.

A suivre …


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Le siège du château et de la ville d’Epinal en 1670 (1)

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Les photos du château d’Epinal sont extraites de cet album et publiées avec l’aimable autorisation de monsieur Pascal Colombain.

 

D’après un article paru dans les « Annales de l’Est » en 1890

 

Le dernier siège d’Épinal (du 19 au 26 septembre 1670) par le maréchal de Créqui est un des épisodes les plus intéressants de notre histoire à la fin du XVIIe siècle.

La Lorraine, épuisée par trente années de guerres, y fait un dernier effort pour rester fidèle à ses princes et pour sauver son indépendance. L’armée française s’y couvre d’une gloire moins éclatante, mais aussi légitime que dans les plus fameuses batailles. Louis XIV et Louvois, qui ont préparé l’attaque et dirigent le maréchal de leurs conseils, y déploient cette habileté et cette vigueur souveraines qui assurèrent si longtemps le succès de leurs entreprises.

L’histoire de ce siège est peu et mal connue. Les journaux français, qui en rendirent compte au XVIIe siècle, ou bien en exagèrent l’importance pour la plus grande gloire du roi, ou bien passent sous silence les incidents qui concernent les Lorrains.

Les historiens de Louis XIV et de Louvois ont négligé cet obscur fait d’armes perdu parmi tant de sièges célèbres, où éclatèrent le génie de Vauban et la puissance du grand roi.

Les historiens lorrains eux-mêmes n’ont été ni complets, ni impartiaux sur la question.

Guillemin (Histoire manuscrite de Charles IV), une créature de Charles IV, accuse franchement les officiers lorrains qui défendaient la ville et ne craint pas d’articuler contre eux des graves reproches de lâcheté et de trahison. Le président Canon (Mémoires du président Canon) parle un langage plus modéré, mais rempli de sous-entendus. Le marquis de Beauvau (Mémoires du marquis de Beauvau) et le P. Hugo (Histoire de Charles IV), plus justes envers les Lorrains, imputent au maréchal de Créqui les cruels traitements infligés aux soldats, tandis qu’il faut les laisser à la charge de Louvois et de Louis XIV. Enfin Dom Calmet lui-même (Histoire de la Lorraine, tome III) manque d’exactitude et accepte, dans son texte et dans ses pièces justificatives, des récits incomplets ou même contradictoires.

Peut-être ne serait-il pas sans intérêt d’étudier à nouveau la question, de comparer entre eux ces récits de sources si diverses et de jeter, s’il est possible, quelque lumière sur cet épisode de notre histoire. Ce qui facilitera ce travail et lui donnera quelque nouveauté, c’est qu’on y mettra pour la première fois à profit la correspondance inédite du maréchal de Créqui et celle de son intendant avec Louvois et Louis XIV (Archives anciennes du ministère de la guerre).

Les préparatifs

Le duc de Lorraine, Charles IV, venait d’échapper au guet-apens que le chevalier de Fourille, mestre de camp général de la cavalerie, avait organisé, sur l’ordre du roi de France, pour le surprendre dans son palais de Nancy, le 26 août 1670. Mais il n’avait pas échappé pour cela aux poursuites de son redoutable ennemi.

« Ni la soumission du duc de Lorraine, écrit Louis XIV au maréchal de Créqui, ni sa résistance ne me feront pas changer de résolution et puisque sa méchante conduite m’a obligé à vous y envoyer, je n’entendrai à aucune négociation que tous ses États ne soient réduits sous mon obéissance ». (Lettre du 6 septembre 1670).

Une armée française, qui séjournait dans les Trois-Évêchés et en Champagne, envahit sur-le-champ la Lorraine sans défense. Elle est bientôt renforcée par les troupes que Louvois met en route, dès le 26 août, du camp de Saint-Sébastien, près de Saint-Germain, et qui arrivent par Reims, Sainte-Menehould et Saint-Mihiel.

Après avoir occupé sans coup férir toutes les petites villes de Lorraine, l’armée française se trouve réunie, le 16 septembre, à Saint-Nicolas-de-Port, prête à marcher sur Épinal.

Son effectif ferait croire à une expédition importante. Elle compte neuf régiments d’infanterie Champagne, Auvergne, Lyonnois, Dauphin, Crussol, Anjou, Artois, Royal-Roussillon, et le régiment allemand de Furstemberg, à la solde du roi de France. La cavalerie aussi est nombreuse, quoiqu’il s’agisse d’un siège : 16 escadrons et quelques compagnies des gardes de Sa Majesté. En tout, à peu près 20 000 hommes. L’artillerie, il est vrai, est assez mal équipée. Le maréchal n’a que 8 pièces de canon, prises pour quelques-unes à la citadelle de Nancy et traînées péniblement par les chevaux que l’on a réquisitionnés aux paysans.

Pour diriger cette belle armée, tout un brillant état-major d’officiers distingués, désireux de se signaler. Ils savent que, sous un roi jeune et ami de la guerre, la faveur récompensera surtout les exploits militaires, et ils marchent à cette campagne comme à une fête. L’empressement est si grand que tous les gentilshommes ne peuvent obtenir un emploi dans l’armée et que beaucoup suivent l’expédition en qualité de volontaires.

Mais la présence de ces volontaires à Épinal parait à Louvois une cause d’indiscipline, et sur son ordre, le maréchal les cantonne d’abord à Rambervillers, puis les renvoie à Paris. Du reste, l’armée comprend les plus illustres représentants de la noblesse française.

Voici les jeunes cadets des gardes, heureux de faire leurs premières armes. Voici des officiers déjà célèbres et rompus aux fatigues de la guerre : le chevalier, bientôt marquis de la Fare, alors aide-major du régiment Dauphin, plus tard fameux par ses aventures et ses malheurs, qu’il raconte dans d’intéressants mémoires ; M. de Vins, major de Béthune, attaché à la personne du maréchal de Créqui ; le marquis de Villeroy, le fils de l’ancien gouverneur de Louis XIV, alors colonel du régiment Lyonnois, en attendant qu’il devienne, après la victoire de Neerwinden, maréchal de France et successeur malheureux de Luxembourg.

Mais tous s’effacent devant le jeune duc d’Anguien, le fils du grand Condé. Sa présence à l’armée est la preuve de la reconnaissance du roi pour le vainqueur de la Franche-Comté. Le jeune prince a 26 ans. A cet âge, son père était un illustre capitaine, et il est impatient de montrer que le sang de sa race coule pur dans ses veines. Le maréchal de Créqui offre de lui rendre les honneurs dus à son rang, mais il les refuse et cherche à se distinguer de ses compagnons d’armes, non par un vain appareil, mais par une valeur intrépide et un plus fier mépris du danger. Aussi mérite-t-il les éloges de son chef et de Louvois. Louvois écrit au jeune prince, le 14 octobre : « J’ai toujours eu tant de respect pour Votre Altesse que je n’ai pu m’empêcher de prendre une très grande part à la gloire qu’elle s’est acquise en Lorraine… ».

Cependant Louis XIV ne lui a pas confié un commandement important : il est à la tête de la cavalerie, mais sous les ordres et la haute direction du chevalier de Fourille. Le chevalier de Fourille était un officier remarquable, que Louis XIV et Louvois honoraient de toute leur confiance. Il était chargé d’inspecter la cavalerie française et de lui faire prendre ces habitudes d’ordre, de travail et de discipline que le ministre avait tant à cœur, pour arriver à l’execution de ses glorieux projets. Aussi Fourille remplissait le premier rôle dans la conquête de la Lorraine après le maréchal de Créqui.

A côté du mestre de camp général de la cavalerie, vint aussi prendre son rang le comte du Lude, grand maître de l’artillerie, mais seulement dans les derniers jours du siège, pour répondre aux plaintes du maréchal sur le médiocre état de son équipage d’artillerie.

L’infanterie obéissait à trois lieutenants généraux : le comte de Genlis, qui avait amené les troupes en Lorraine ; le marquis de Vaubrun, officier d’avenir, bientôt lieutenant de Turenne, qui devait tomber prématurément dans la campagne d’Alsace quelques jours après son général, enfin le duc de Luxembourg, qui s’était déjà signalé pendant la conquête de la Franche-Comté et rêvait de trouver en Lorraine le bâton de maréchal.

En attendant, il obéit à Créqui, son compagnon d’armes plus heureux que lui pendant la guerre de Dévolution. A cette époque, le maréchal de Créqui, général en chef de l’armée du roi, s’était acquis déjà un grand renom par sa victoire sur le comte de Marsin. Cette victoire avait assuré le succès du siège de Lille et valu au nouveau maréchal la faveur de Louis XIV, qui le récompensa en lui donnant le commandement de l’armée chargée de surveiller le duc Charles IV.

Créqui fut dès lors le mauvais génie de la Lorraine, comme l’avaient été, trente ans plus tôt, les maréchaux de la Ferté et de la Force. Depuis deux ans, il guettait la Lorraine et son duc comme une proie, et, quand l’heure de l’action sonne enfin pour lui, il est heureux. Le ton de ses lettres atteste la joie souveraine qu’il éprouve à commander, à se signaler. Pendant quinze ans, il gouvernera notre pays, comme une sorte de vice-roi, à la fois exigeant et négligent, qui ne paraît à Nancy, entre deux campagnes, que pour étaler sa grandeur, et vivre aux dépens de sa conquête.

Louis XIV avait eu la main heureuse en le choisissant pour accomplir ses desseins sur la Lorraine. Outre que sa bravoure personnelle et son habileté militaire étaient à l’abri du soupçon, il était homme à se prêter sans peine à toutes les tâches qu’imposaient les circonstances.

Ni Condé, ni Turenne n’auraient abaissé leur génie aux petites besognes qu’exigeait cette conquête. Créqui, au contraire, se trouve comme dans son élément : il n’est ni scrupuleux, ni désintéressé. La dureté ne lui coûte pas quand il s’agit d’exécuter un ordre. Par-dessus tout, il a le zèle, l’ardeur du courtisan. Il veut à tout prix justifier la confiance du roi, c’est un docile instrument. Il ne cesse de répéter dans ses lettres que son seul but est de satisfaire son maître : « Je ne sais point entrer en tempérament sur les choses qui me sont prescrites ; … la seule chose que je me propose est le bonheur de plaire à Votre Majesté en exécutant ses commandements » (Lettre du 23 septembre). Et il le fait comme il le dit, qu’il s’agisse de pressurer les populations, d’être dur envers les soldats lorrains, d’adresser de hautaines réponses aux princes et aux princesses de Lorraine, ou même de descendre jusqu’à fouiller les appartements du duc pour y trouver une somme d’argent que l’on y croit cachée, il est toujours prêt.

Il flatte les ministres comme le roi : « Quand il vous plaira de rendre un homme capable d’affaires, écrit-il à M. de Lyonne au commencement de septembre, il ne tiendra qu’à vous. Car on sait si à point nommé quelles sont les intentions de sa Majesté par vos dépêches, qu’il n’y a qu’à suivre ce qui est prescrit sans rien ajouter du sien ». Une autre fois, c’est Colbert qu’il prend par son faible. Il sait avec quel soin le sage ministre ménage les revenus du roi, et il lui écrit dès son arrivée en Lorraine pour lui dire tout son zèle « touchant les choses qui peuvent regarder les domaines de ce pays et les fermes établies dedans la Lorraine » (Lettre écrite de Gondreville le 16 septembre).

Il essaye même, à force d’empressement et de souplesse, de gagner Louvois qui lui est moins sympathique. Il connaît le dévouement du ministre pour le duc d’Anguien, et il ne perd pas une occasion de signaler la bravoure du jeune prince. Il sait aussi que le duc de Luxembourg est l’ami du ministre, et il est attentif à rapporter tous ses exploits. Enfin, il prodigue en toute circonstance les compliments les plus empressés.

Néanmoins, Créqui n’a pas toute la confiance de Louvois, qui lui reproche de parler beaucoup de sa soumission et de suivre cependant ses caprices et d’être caché dans sa conduite. Il lui demande d’envoyer trois courriers par semaine et de faire au roi des rapports très détaillés. De plus, il a placé près de lui un intendant dévoué et rompu au métier, avec la mission délicate d’observer le maréchal et de rendre un compte secret de sa conduite.

C’est Saint-Pouenge, le cousin germain de Colbert, qui a accepté cette fonction. Il écrit à Louvois le 29 septembre : « M. le maréchal de Créqui a, jusqu’à cette heure, autant que j’en puisse juger, exécuté les ordres qui lui ont été envoyés de la part du roi, à part peut-être de ceux dont je ne puis rien assurer qu’il a reçus d’envoyer vers le prince d’Aremberg, et touchant la publication de l’ordonnance pour obliger les paysans de retourner dans les villages. Parce que, comme c’est un homme fort caché et qui ne s’ouvre en aucune manière des choses mêmes qu’on fait savoir, il est bien difficile de pouvoir découvrir s’il les exécute. Néanmoins, j’y apporterai mes soins de si près, que j’espère vous rendre compte de tout ce que vous pouvez désirer ». Il écrit encore le 4 octobre : « Il serait bon que l’on eût ici plus de sévérité que l’on a, la désertion en serait assurément moins fréquente ».

Toutefois, le maréchal ne se défie pas de son intendant, et ils s’entendent sans peine sur les mesures à prendre pour assurer le succès de leur entreprise.

Le 16 septembre, les troupes se mettent en route pour Épinal. Voici comment Saint-Pouenge rend compte de cette marche à Louvois : « Au camp de Romont, le 18 septembre 1670. Depuis les dernières lettres que je me suis donné l’honneur de vous écrire, Monseigneur, nous avons campé à Saint-Nicolas et à Xermaménil, et nous sommes arrivés aujourd’hui en ce lieu. Les pluies ne nous quittent point, et les chemins, étant presque tous défilés, à cause des bois, nous ont fait quelque peine, principalement à l’infanterie, laquelle est fort déchaussée et commence à être beaucoup fatiguée d’une marche de 23 jours (depuis le camp de Saint-Sébastien). A quoi il est difficile d’apporter remède, non seulement à cause de la misère des officiers, mais aussi parce que nous ne sommes pas en lieu où l’on trouve des souliers. Les troupes n’ont pas tout à fait vécu depuis deux jours avec le même ordre qu’elles ont fait ci-devant. Ce qui a fait que M. le maréchal de Créqui, qui en a été averti, a fait arrêter aujourd’hui quelques-uns dans la marche et a ordonné que quatre des plus coupables tireraient au sort, dont un sera demain pendu pendant que les troupes seront en marche. Quoique l’artillerie et les vivres ne soient la plupart traînés que par des chevaux de ce pays-ci, qui sont très médiocres, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le mander, ils n’ont pas laissé de nous suivre et d’arriver en même temps que les charrettes les mieux attelées ».

Le même jour, l8 septembre, le maréchal de Créqui écrivait au roi : « Demain je serai à l’entour de la place avec une avant-garde de cavalerie, et au moment que l’infanterie sera arrivée, si le temps me le permet, j’ouvrirai la tranchée et prendrai mes mesures pour placer les huit pièces de canon que je mène avec moi. Je ferai toute diligence, Sire, pour que rien ne retarde le service de Votre Majesté ».

Il ajoutait : « Ce que j’apprends en approchant Épinal, c’est que M. de Lorraine, depuis deux jours, a quitté Remiremont et fait ses adieux en homme qui abandonne pour quelque temps son pays. Il a jeté dans Châtel et Épinal tout ce qu’il a pu depuis l’alarme de Nancy, en telle sorte que qui compterait par élu et par paysan, l’on ne trouverait guère moins de 3 000 hommes dans la place (Épinal) assez fortifiée, mais qui a pourtant de méchants côtés ».

Ces paroles donnent une idée assez exacte de la situation d’Épinal au moment du siège.

Après l’alerte de Nancy, Charles IV, qui ne connut jamais le désespoir, avait sur-le-champ fait son plan de défense : jeter les quelques soldats qu’il avait sous la main à Epinal et à Châtel, pour attirer l’ennemi et le forcer à les assiéger pendant qu’il formerait lui-même une nouvelle armée entre Bitche et Hombourg.

Dès le 28 août, il est à Épinal pour improviser la défense. Il nomme le comte de Tornielle gouverneur de la place, et le sieur de Majastre pour commander au château. Il appelle à lui tous les hommes de cœur qui veulent combattre pour lui et pour l’indépendance de la Lorraine.

Son appel trouva un écho sympathique malgré la difficulté des temps, et il put espérer un instant qu’il formerait encore une armée redoutable contre son puissant ennemi.

Depuis que Louis XIV l’avait contraint à licencier ses troupes, il n’avait pour toute armée que deux compagnies de chevau-légers et ses gardes à cheval. Mais ces compagnies « n’étaient remplies, dit Guillemin, que d’officiers qu’il avait réformés lorsqu’il avait été obligé de licencier ses troupes, et sur lesquels il comptait autant que sur une armée entière, parce que sachant tous où leurs soldats étaient dispersés, ils n’auraient eu, pour ainsi dire, qu’à siffler pour les rassembler, si une surprise si soudaine leur en eût donné le temps ».

Charles rencontra en effet chez ces officiers, des auxiliaires décidés à improviser la défense, et capables de conjurer le péril, si ce péril foudroyant eût été de ceux que les lumières, la valeur et le dévouement conjurent : le baron des Armoises, capitaine des chevau-légers, commandant en chef de toute la cavalerie ; le chevalier de Beauvau, fils du marquis, qui est à la tête de la compagnie des gardes ; M. de Bassompierre, bailli de Vosge, qui forme un régiment de cavalerie ; le colonel de Boudonville, qui rêve une défense glorieuse et voudrait s’ensevelir sous les ruines de la ville ; le colonel de Silly qui commandait avant le siège les quelques soldats chargés de tenir garnison dans la place et élargit les cadres de sa petite troupe jusqu’à réunir un régiment entier ; enfin de vaillants capitaines connus par leur bravoure dans les guerres de Charles IV, L’Huillier, des Viviers, Borand, d’Arnolet, Boucaut. Il se trouvait même dans Épinal quelques officiers et soldats d’origine française, qui avaient sans doute pris du service dans l’armée de Charles IV, au temps où il était l’allié du roi de France.

Mais ces chefs courageux ne purent appeler autour d’eux qu’un nombre insuffisant de soldats mal équipés et surtout mal exercés. La cavalerie comptait à peu près quinze compagnies d’environ cinquante hommes chacune, divisées en chevau-légers, gardes à cheval, gendarmes de Bassompierre et de Boudonville.

L’infanterie se composait de trois régiments : le régiment de Silly, qui comptait le plus de vrais soldats ; vingt compagnies d’élus réparties entre les régiments de Tornielle et Ilten, enfin une compagnie de bourgeois d’Épinal. En tout de 3 000 à 3 500 hommes seulement, parce que les compagnies n’avaient pas été complétées à leur chiffre normal.

L’artillerie de la place n’était pas non plus bien redoutable. Le maréchal de Créqui n’y trouve après le siège que quelques pièces de fonte qui vaillent la peine de compter dans le butin, les autres pièces sont en fer et ne lui paraissent bonnes qu’à être crevées.

Les munitions et les vivres sont insuffisants, les munitions plus encore que les vivres. Après sept jours de siège, les Français trouvent dans les magasins du château 300 sacs de farine et 150 de blé, de 8 000 à 9 000 livres de viande salée et 40 pièces de vin. Mais la provision de mèches et de plomb est épuisée.

On n’a pu en faire entrer dans la ville que 12 000 livres, et le gouverneur a obtenu des habitants à force de les presser, 1 200 livres d’étain. Ainsi c’est sur ce point surtout que la préparation a été trop hâtive, soit incurie du gouverneur, comme le répètent les amis de Charles IV, soit impossibilité de trouver ces munitions dans l’état de la Lorraine subitement envahie, resserrée entre la France, l’Alsace française et la Franche-Comté obligée à une stricte neutralité. Cette insuffisance de munitions aggrava le découragement des soldats et fit le malheur de la ville.

Les murailles d’Épinal étaient cependant capables de résistance. « Jusqu’à présent, dit le maréchal de Créqui après trois jours de siège, l’on a parlé d’Épinal comme d’une place fort médiocre. Mais, en vérité, cela garni de 1 500 hommes se peut maintenir quelque temps ».

Les Lorrains avaient eu dès le premier instant plus de confiance que le maréchal dans la force d’Épinal. Ils se rappelaient que, pendant les années malheureuses de la guerre de Trente Ans, cette ville avait soutenu avec fierté un grand nombre de sièges et qu’elle avait presque toujours été la dernière forteresse perdue par le duc de Lorraine. Ils se disaient avec orgueil qu’en 1651, le maréchal de la Ferté avait été contraint de lever le siège d’Épinal devant l’énergique résistance des assiégés. Ils savaient aussi qu’en 1667, Charles IV, feignant de craindre l’invasion des Espagnols, avait fait réparer les fortifications d’Épinal. Et que, tout le temps que Créqui lui avait laissé libre depuis le 26 août, il l’avait employé à restaurer les murs et les portes, à creuser un puits dans le château et à compléter les travaux de défense.

Épinal se composait alors de trois parties, comme on le voit d’après le plan de Bellot en 1626 : la ville basse ou petite ville, construite dans une sorte d’île formée par la Moselle et son canal, la ville haute située sur la rive droite de la Moselle, enfin le château, sorte de citadelle séparée de la ville haute par un fossé et un pont-levis et qui pouvait se défendre à elle seule. Les murailles de la ville n’étaient point « terrassées », la défense consistait en une suite de petites tours, ou bastions reliés entre eux par un mur de briques assez solide. Cinq portes donnaient accès dans la ville.

La petite ville elle-même était défendue, mais sa perte devait être sans importance, parce que la Moselle, qui la sépare de la ville haute, restait toujours comme un obstacle difficile à franchir. Le château avait surtout bonne réputation, aucune porte extérieure n’en compromettait la solidité. Puis ses murs et ses tours mieux bâtis se trouvaient encore fortifiés par une massive construction centrale. Enfin, il avait l’avantage de la position, puisqu’il était situé sur une petite colline aux pentes abruptes. Il était « en estime de si bonne défense, dit le marquis de Beauvau, que j’ai ouï soutenir à La Porte, qui l’avait fait fortifier, qu’il ne se pouvait prendre que par le bec ».

Mais comment cette place aurait-elle tenu, contre une armée cinq fois plus nombreuse et mieux disciplinée que celle des assiégés, contre les ingénieurs formés par Vauban au siège de Lille, contre un général et des officiers ardents et ambitieux qui rêvent d’assurer leur fortune par la victoire ?

A suivre …

La porte du Boudiou à Epinal

Epinal porte du BoudiouBlason EpinalEpinal porte du Boudiou

 

Il était une fois… la porte du Boudiou à Epinal.

D’après un article paru dans le « Pays lorrain » – Année 1904

En ce temps-là, on l’appelait la Porte du Petit-Pont. A l’une des extrémités de la rue du même nom, du côté de la Moselle, s’élevait une pyramide de pierre surmontée d’une statue de déesse. A l’autre extrémité, du côté du faubourg, se dressait la tour de la Porte. C’était une haute tour carrée et couverte en tuiles de diverses couleurs.

Son toit à deux étages, comme un toit de pagode, était coiffé d’un campanile. Le rude édifice reposait sur deux arches latérales qui enjambaient le petit canal du Moulin de la ville. Et, de la sorte, la face antérieure de la tour avait ses fondations dans l’étroite bande de terrain serrée entre le canal du Moulin et le canal parallèle qui existe encore.

Le pont-levis s’abaissait à l’intérieur de la tour, sur le petit canal, tandis que le Petit-Pont, de fameuse mémoire, était fixe et franchissait le canal des Grands-Moulins, reliant Rualménil, dit aussi le Grand-Rualménil, au Petit-Rualménil, aujourd’hui faubourg des Bons-Enfants.

Comme les tours des autres Portes de la ville, la tour du Petit-Pont était fortifiée. Elle contenait un corps de garde, une prison bourgeoise, une façon de réduit pour l’artillerie et le logement du portier. Elle était munie d’arquebuses à croc et, des chambres hautes, comme on disait, un guetteur surveillait les abords de l’enceinte. En sonnant du cor d’ivoire ou en mettant en branle la cloche du campanile, il signalait à la garnison du château l’approche des ennemis et des troupes suspectes.

En plus, comme d’un attribut de paix, la tour du Petit-Pont était pourvue d’une horloge à double cadran. Un cadran regardait Rualménil, l’autre le Petit-Rualménil. Les Spinaliens, enclins pour l’ordinaire à la simplicité, se faisaient gloire de parer leur horloge avec quelque élégance.

Au XVIIe siècle, Maître Nicolas Bellot fut chargé de ce soin délicat. Les bourgeois ne pouvaient mieux choisir. Bellot était un peintre de mérite, et la vue cavalière d’Epinal que nous avons de lui, ne laisse point d’être fort estimable.

En vérité, l’on s’étonne qu’un artiste, et de cette qualité, ait entrepris cette humble tache et ne l’ait point jugée indigne de son talent. Une pareille modestie est singulière. Heureux temps où l’orgueil, cette plante vénéneuse, n’habitait pas le coeur des hommes !

Donc, Nicolas Bellot exécuta l’ouvrage commandé avec autant de conscience que d’habileté. Les officiers municipaux louèrent sa dextérité et son adresse. Et pour ses peines et vacations, comme ils dirent, ils lui comptèrent cent-quarante beaux francs en monnaie de Lorraine.

C’est que Nicolas Bellot avait accompli des merveilles. Il avait peint la « montre du Grand Rualménil » et l’avait enrichie d’azur et d’or, « n’y ayant rien épargné pour résister à l’injure du temps ». Les lettres du cadran extérieur ou du Petit Rualménil avaient été dorées pareillement et entourées d’un cercle d’or. Ainsi l’horloge de Rualménil était resplendissante.

Mais, comme la beauté ne fait pas la vertu, les plus belles horloges ne sont pas les plus exactes. Tout ornée qu’elle était, l’horloge de Rualménil avançait ou retardait, mais ne marquait jamais l’heure véritable. En quoi elle ne se distinguait point des autres horloges publiques. Le peuple d’Epinal, philosophe et malin, s’en était vengé en l’appelant « le Boudiou », d’un mot patois qui signifie menteur.

Et la Porte de Rualménil devint de la sorte, à une époque qui n’est point connue, la Porte du Boudiou. C’est sous ce nom, ou mieux ce sobriquet, qu’elle a vécu dans le souvenir des Spinaliens.

Par leur position, la Porte et la tour de Rualménil formaient l’entrée principale de la ville et la clef de son enceinte. La Porte s’ouvrait sur le Petit Rualménil qui était, à vrai dire, le carrefour des grandes voies de Lorraine, des routes de Nancy, de Mirecourt, de Plombières et de la Franche-Comté.

Au sud, du côté de l’amont, on entrait dans la ville par la Porte d’Arches. Au nord et vers l’aval, la ville avait une double issue par la Porte du Moulin et par la Porte plus forte de la Fontaine, où aboutissait la route de Rambervillers. A l’Est, l’enceinte n’avait point d’ouverture et le château, comme une boucle inviolable, fermait de ce côté la ceinture de murailles qui étreignait la ville. Enfin, à l’Ouest, s’élevaient, baignées par la Moselle, les deux tours massives de la Porte du Grand-Pont.

Là, était l’entrée véritable de la grande ville, d’Epinal ou du grand Bourg comme on disait. Mais on n’arrivait au Grand Bourg qu’en passant la Moselle sur le grand pont et d’abord en traversant Rualménil. En façon que la Porte du Petit-Pont était, pour tout dire, la Porte d’Épinal.

Ainsi s’expliquent l’importance singulière de la Porte du Boudiou et sa glorieuse fortune.

En vérité, les ennemis d’Épinal dédaignaient pour l’ordinaire le poste avancé de Rualménil. Ils conduisaient leurs troupes et leurs canons sur la rive droite de la Moselle. Et, des collines prochaines, ils attaquaient de préférence la ville même et le Château, centre de la résistance. C’est pourquoi l’histoire de la tour est plutôt pacifique.

Mais le Petit-Pont, le petit pont de bois à l’apparence modeste, aux frêles proportions, fut souvent le témoin, si j’ose dire, de grandes choses et d’événements mémorables. Je songe avec admiration aux princes magnifiques et aux nobles cortèges qu’il a vus défiler.

Il a vu en l’année 1422, l’armée lorraine et son chef le duc Charles Il éconduits par les bourgeois, qui ne firent cas des ordres de leur seigneur Conrad, évêque de Metz, et n’ouvrirent point leurs Portes.

Il a vu, en 1444, le roy de France Charles II faire dans la cité, qu’il unissait à sa couronne, une entrée solennelle. Dès lors, l’écu de France, aux trois fleurs de lys d’or sur champ d’azur, fleurit sur le mur extérieur de la tour.

Il a vu les envoyés du Maréchal de Bourgogne, Thiébaut de Neufchatel, pressant les Spinaliens de leur faire ouverture, ordonnant et priant à demi, et les bourgeois, obstinés et narquois, souriant du haut de la courtine et tenant leurs portes closes.

Il a vu, en 1465, le gentil prince Nicolas venant au milieu des acclamations et de la joie du peuple recevoir la foi et l’hommage de la ville qui s’était, avec allégresse, donnée à son père le duc Antoine. Et de ce temps, les armes de Lorraine, accostées de la Tour d’argent sur champ écarlate, remplacèrent l’écu royal et éclatèrent en la face de la tour.

Il a vu les bons Ducs de Lorraine et les belles Duchesses, Henri II et Catherine de Bourbon, Charles IV et Béatrix de Cusance visitant leur ville fidèle quand ils se rendaient, chaque année, à Plombières. Les gouverneurs et les conseillers dans leurs plus beaux atours, les arquebusiers en armes, les ménestrels, les bourgeois déférents et heureux les attendaient à la Porte et les accueillaient avec cérémonie. Et les Ducs menaient, par les rues parées de guirlandes et de pavois, leur cortège triomphal.

Hélas, le Petit-Pont a vu Charles IV poursuivi et traqué se jeter dans la ville comme un fugitif, comme un gibier aux abois. Puis, à quelque temps de là, les soldats de Créqui sont venus sur la colline voisine où s’élevait le couvent des Capucins. Ses canons ont bombardé la ville et le Château et brisé leur résistance. Ainsi le Petit-Pont, comme le reste de la ville, est devenu français.

Ce long passé d’histoire donnait à l’antique Porte du Boudiou le droit de vivre. Un jour, l’horloge, qui marquait la fuite des heures, sonna la mort de la Tour. La Némésis des dieux, jalouse de sa fortune, la guettait dans l’ombre.

En l’année 1840, elle inspira au Conseil de la ville une résolution fatale. A la vérité, les conseils municipaux ne sont pas toujours formés d’artistes et de poètes. Le Conseil de 1840 était rempli de barbarie. Le 21 du mois d’octobre, il prit cette délibération à jamais détestable.

La tour, chargée d’années et caduque, menaçait ruine. Les hommes pieux, amis des souvenirs et qui d’ailleurs inclinent aux moyens raisonnables, l’eussent consolidée, sans plus. Et la tour aurait continué de vivre.

Les édiles de 1840 en décidèrent autrement. « Considérant, dirent-ils, que l’inconvénient qui résultera pour les habitants de la Petite Ville d’être privés d’horloge pendant quelque temps ne saurait balancer les conséquences désastreuses qui pourraient résulter de l’écroulement de la tour… ».

On ne saurait mieux penser ni mieux dire. Sans doute le peuple de Rualménil préférait régler sa vie sur le soleil, plutôt que de s’ensevelir sous les pierres et les décombres. Il faut avouer que ces conseillers concevaient
des idées d’une belle simplicité et qu’ils les exprimaient avec force.

Sur quoi, le Conseil décida que la vieille tour serait démolie sans retard. Et dans le fait, elle fut détruite au bout de peu de jours. Ce fut un crime contre la tradition.

Au temps de Hadès, les âmes des conseillers eussent erré, après leur mort, sur les bords du Styx, le long des berges brumeuses, parmi les asphodèles et les arbres stériles. Et c’eut été leur châtiment éternel de se lamenter dans la triste nuit.

Et cependant il s’en fallut de cela que l’acte irréparable ne fût point consommé et que la Porte du Boudiou demeurât entourée de nos égards pieux.

Dans le courant de l’année 1840, le comte de Montalivet, ancien ministre de Louis-Philippe, passa par Epinal, se rendant à Plombières, où il allait prendre les eaux. Il gîta en l’hôtel de l’ancienne Poste qui était situé en face de la Porte du Boudiou. Il ne laissa point de remarquer celle-ci, car il avait le goût des choses de l’art et de l’histoire. Il l’a bien montré en créant le musée de Versailles et en enrichissant les collections du Louvre.

Il examina la tour avec le soin et la joie d’un connaisseur qui tâte avec amour le grain d’une belle statue, d’un poète qui respire une fleur du passé. Il résolut au-dedans de soi de prendre, dès son retour à Paris, les mesures d’usage pour assurer la conservation de la porte historique. Quand il repassa par Epinal, la Porte n’était plus.

M. de Montalivet en eut beaucoup de dépit. Il s’en plaignit amèrement au Préfet.

C’est l’avantage de la hiérarchie, que tout fonctionnaire peut déverser sur un subordonné, le flux des reproches qu’il reçoit d’en haut. Ce système de cascade administrative est profitable. Il disperse les responsabilités au point de les anéantir. C’est de plus un précieux onguent pour panser les blessures de la vanité humaine.

C’est pourquoi le préfet manda le chef de division responsable, et lui transmit le blâme du ministre. Il l’accusa avec aigreur, de ne lui avoir point soumis la délibération du Conseil municipal. Nul doute qu’il ne l’eût point approuvée.

Ce chef de division était un ancien soldat de l’Empire. Il avait combattu dans vingt batailles rangées. Il avait entendu siffler les balles et gronder le canon. Il avait vu l’Empereur.

La réprimande d’un préfet ne pouvait l’émouvoir. Il ne se troubla point. Et, gardant la même sérénité que quand il essuyait sans broncher le feu des Kaiserlicks, il répondit simplement, avec une franchise et une rondeur militaires : « M. le Préfet, la délibération du Conseil vous a été soumise comme les autres. Et vous l’avez signée, comme les autres ».

Le Préfet ne répliqua point à ces paroles pleines de vérité et de philosophie. Hélas la vieille tour était détruite et détruite pour toujours. Car la mort des choses, comme la mort des êtres, est éternelle.

L’enceinte fortifiée de la Petite-Ville à Epinal

Blason Epinal 

Après avoir visité la rive droite de la Moselle ou la Grande-Ville d’Epinal, je vous propose de visiter la rive gauche de la Moselle, la Petite-Ville ou Rualménil au moyen-âge.

D’après un article extrait des Annales de la Société d’Emulation des Vosges – Année 1904 

A l’autre extrémité du Grand-Pont, mettant en communication la grande et la petite ville, il y avait du côté de celle-ci (rive gauche de la Moselle) une porte. De cette dernière, la muraille longeait le canal du Moulin, qui se trouvait à l’extrémité de la rue actuelle des casernes. Aujourd’hui que le canal est disparu et comblé, c’est la rue du Quartier qui en occupe l’emplacement.

A partir de la rue des casernes, l’enceinte abandonnait le canal pour s’infléchir à l’ouest, puis vers le sud, parallèlement, mais à une certaine distance du canal des Grands-Moulins, passant derrière les maisons du côté ouest de la rue des Minimes (du Derrière autrefois). A l’extrémité de celle-ci, et à sa jonction avec la rue du Boudiou, se trouvait la Porte du Petit-Pont, ou de l’ouest, ou du Boudiou.

De là, l’enceinte qui s’était rapprochée du canal, se dirigeait au sud-ouest, longeant le côté est de la rue de l’Ancien-Hospice, laissant à droite, hors de l’enceinte, l’ancien hôpital (aujourd’hui le musée et la bibliothèque), puis allant vers l’est, elle aboutissait à la Porte Aubert, d’où longeant la Moselle, elle retrouvait le Grand-Pont.

En 1747, l’enceinte de la Petite-Ville était presque entière. Il n’en manquait qu’un bout en amont du Grand-Pont, représentant le cinquième de la muraille longeant le côté gauche de la Moselle. Le surplus était littéralement noyé dans les maisons : on en avait non seulement bâti dans l’intérieur de l’enceinte, mais aussi à l’extérieur, rétrécissant d’autant plus le cours de la Moselle. C’est ce quartier qui donne à cette rive de la Moselle, un aspect si pittoresque.

Il en était de même pour le reste de l’enceinte de la Petite-Ville, et l’on peut dire que pour celle-ci, le pillage de la muraille fut encore plus grand que pour la Grande-Ville. On relève soixante ouvertures faites, afin de faire communiquer les constructions entre elles, ou avec les jardins établis dans les fossés, à la place du chemin de ronde. Cette muraille de la Petite-Ville était protégée par la Moselle, entre le Grand-Pont et la Porte Aubert. C’était le canal de la rive gauche qui servait de fossé à la partie de l’enceinte allant du Grand-Pont à l’extrémité de la rue des casernes, ou si l’on préfère, au moulin de la Petite-Ville.

De la Porte Aubert, en amont, partait une prise d’eau qui remplissait le fossé, protégeant toute la partie sud-ouest, ouest et nord de l’enceinte. Cette dérivation venait rejoindre le canal du moulin de la Petite-Ville, juste en dessous de ce dernier. Il en résultait que la Petite-Ville ne s’étendait pas jusqu’au canal des Grands-Moulins, et qu’entre ce dernier et le fossé, il y avait un espace vide, occupé aujourd’hui par le côté ouest de la rue de l’Ancien-Hospice, par la rue entière des Petites Boucheries et par le quart ouest de la rue Leopold-Bourg.

A hauteur de la Porte du Petit-Pont, l’espace compris entre le fossé et le canal des Grands-Moulins, se réduisait à quelques mètres. Sur le fossé et la bande de terre, se trouvait la porte, entièrement en saillie sur l’enceinte.

Cette porte était la principale entrée de la ville. Là, aboutissaient les chemins de Nancy, de Mirecourt, de France et de Franche-Comté. Elle était composée de deux tours superposées de hauteurs égales, mais de dimensions différentes. Une toiture recouvrait la tour supérieure. Enfin, au sommet, un campanile dans lequel fut placée une horloge, qui, fort inexacte, trompant les bourgeois, fut baptisée du nom de Boudiou : menteuse.
Ce nom de Boudiou finit par devenir celui de la porte, ainsi que celui de la rue qui y aboutissait. La Porte du Boudiou ne fut démolie qu’en 1840. Un pont, le Petit-Pont, sur le canal des Grands-Moulins, la reliait à l’autre rive.

Quant à la Porte Aubert, c’était plutôt une poterne, mettant les bourgeois en communication avec les jardins environnants. Elle était surmontée d’une haute tour, couverte par une toiture pointue.

Voici quelques noms de tours relevés dans les archives d’Epinal :
Tour Montbeliard (grande ville) au trou du collège, dans le voisinage de la Tour de la Monnaie. Elle fut comme celle-ci ruinée par les eaux.
Tour Malperthuis (grande ville) sur la Moselle. Une poterne percée au pied permettait de communiquer avec la Moselle. Cette tour était placée à l’extrémité de la rue Malpertuis.
Tour Brenel, Burnel, Breney (petite ville), placée à la Porte de la Petite-Ville, sur le Grand-Pont.
Tour Abay (petite ville) : serait-ce la Tour Aubert ?
Tour derrière le Gaucheu (petite ville), près du moulin, à côté de la rue des casernes.

D’autres tours portaient les noms de : Hoberdon, Jehan Gourman, Poytabar, Jean-Pierre, Oblat, Maistre-Pasquier, Baulloux.

A visiter, un splendide site présentant la maquette de la ville d’Epinal en 1626  d’après le tableau de Nicolas Bellot.

L’enceinte fortifiée de la Grande-Ville à Epinal

Tour du musée du chapitre remparts EpinalBlason EpinalTour Jacques remparts Epinal

Si les ruines du château d’Epinal représentent un lieu de promenade très fréquenté, il n’en est pas de même pour les remparts de l’ancienne enceinte fortifiée de la ville. Ils méritent pourtant un détour, car ils sont les vestiges de l’immense muraille qui protégeait la ville d’Epinal au moyen-âge.

Je vous propose de remonter le temps et de visiter la rive droite de la Moselle, il y a plusieurs siècles.

 

D’après un article de la société d’émulation des Vosges – Publication 1904

Vers 1139, l’évêque de Metz, Etienne de Bar, avait reconquis le château (la tour) d’Epinal sur un seigneur qui avait usurpé la vouerie du monastère. A cette date, il semble qu’Epinal était pourvu d’une enceinte, faite de palissades et de fossés.

Le temporel de Metz possédait de vastes domaines enclavés et indépendants dans la Lorraine. De là, de perpétuels conflits, des guerres sans fin, comme on les faisait alors, c’est-à-dire en pillant les sujets de l’ennemi, en ravageant leur terres, brûlant leurs habitations. Les évêques, très éloignés d’Epinal, furent forcément obligés de créer pour leurs sujets, des lieux de refuge. Epinal fut un de ceux là.

Jean de Bayon raconte (chronique de Moyenmoutier) qu’en l’an 1089, le duc lorrain Thierry II mit le siège devant Epinal, mais y renonça, voulant épargner le sang de la multitude qui s’y était réfugiée et se retira à son château d’Arches.
Ce passage est caractéristique : il est clair que la multitude des sujets de l’évêque n’aurait pu trouver place au château, qui n’était qu’une tour, et que ce ne pouvait être que dans la ville, protégée par des palissades et des fossés, comme on le faisait alors, qu’elle avait pu se réfugier.

Au XIIIe siècle, l’évêque de Metz Jacques de Lorraine (1236-1260), entreprit d’entourer Epinal d’une véritable muraille et en fit une place forte de premier ordre. En même temps, il dotait Rambervillers d’une pareille enceinte, ce qui montre que les deux chefs-lieux des possessions de l’évêché de Metz, avaient, dans cette région des Vosges, pris une grande importance.

C’est l’enceinte construite par Jacques de Lorraine, que nous retrouvons sur le tableau de Nicolas Bellot.

La ville était formée de deux groupes séparés par la Moselle :
- sur la rive droite, Epinal proprement dit ou la Grande-Ville,
-
sur la rive gauche Rualménil ou la Petite-Ville.

Chaque ville avait son enceinte, formant autant d’unités de défense. Un pont, le Grand-Pont, les reliait. En amont de ce pont, se trouvait un barrage de la Moselle, d’où partaient, à droite et à gauche, deux dérivations des eaux ou canaux, faisant mouvoir chacune un moulin.

De Rualménil, après avoir franchi la Moselle, le Grand-Pont traversait ensuite le canal qui n’en était séparé à cet endroit, que par le barrage, et l’on se trouvait devant la Porte du Pont ou du Grand-Pont.

C’était l’entrée principale de la Grande-Ville : elle avait la forme d’une tour allongée, de même hauteur que la muraille, seule sa toiture dépassait. A côté, et pour la protéger, une autre tour, la tour Rolland, ruinée dès 1617. En 1673, une prison bourgeoise fut établie dans le bâtiment. On y trouvait un logement pour le portier, et en haut, un logement pour le guetteur.

De la Porte du Pont, longeant le canal qui servait de fossé, la muraille se dirigeait vers la Porte du Moulin, parallèlement à la rue Jeanne d’Arc, coupant la rue Lormont et aboutissant place du Vieux-Moulin. La muraille laissait ainsi un espace entouré par le canal et la Moselle, que l’on appelait le Gravot du Tripot, occupé aujourd’hui par le quai de Juillet, le square, le monument commémoratif, l’imprimerie Fricotel, la place Guilgot.

Il y avait (d’après le tableau de Bellot) quatre tours entre les portes du Pont et du Moulin, le canal servant de fossé. La porte du Moulin était une haute tour carrée, couverte d’une toiture. Près de la porte et accolé à la muraille, se trouvait le moulin ou moulin du Tripot, parce qu’il occupait l’emplacement d’un ancien jeu de paumes. Le meunier avait été autorisé à percer la muraille, afin de pouvoir communiquer avec une construction en dedans de la muraille. On y établit en même temps un battant-foulon à draps (1617), les boucheries et tueries (abattoirs) étaient aussi près de la porte du Moulin sur la rive droite du canal (1613).

De la Porte du Moulin, l’enceinte s’infléchissait vers l’est, abandonnant le canal qui allait rejoindre la Moselle, se dirigeait en ligne droite jusqu’au château où elle se soudait avec le donjon. Elle suivait une direction parallèle à la rue Entre-les-deux-Portes (en dehors de l’enceinte).

En face de la jonction des rues Haute et de la Maix (1), se trouvait la Porte de la Fontaine Saint-Goëry, formée par une haute tour carrée, de dimensions supérieures à celle de la Porte du Moulin. Sur la porte, se voyaient les images de Saint-Goëry et de ses filles, Sainte Précie et Sainte Victorine.

A cette porte, aboutissait le populeux faubourg de la fontaine (puis de Saint Michel) et la route de Lunéville à Rambervillers. Les jours de marché surtout, l’affluence très grande était fort génée par l’étroitesse de la porte et de la rue de la Maix, par où passaient les voitures de grains pour aller au Poids et ensuite au marché qui se tient sur la place devant les religieuses de la Congrégation (2).
Plusieurs maisons faisaient saillie sur la rue et étaient si basses « qu’un cavalier ne pouvait y passer sans se heurter contre ces saillies ». On démolit ces maisons et la porte fut élargie (1731).

La Porte d’Ambrail était une tour ordinaire, sans toiture. Là, commençait le fossé rempli d’eau par le ruisseau d’Ambrail. La pente obligea, pour retenir les eaux et maintenir pleins les fossés, de créer de petites digues tranversales. De la porte d’Ambrail, la muraille suivait le côté nord de la rue des forts. A l’extrémité de celle-ci, à la jonction avec la rue d’Arches, se trouvait la Porte d’Arches. Celle-ci, flanquée de deux tours minces, élancées, était la seule qui eût un certain cachet.

De cette porte, partait la Grande-Voie (rue de la préfecture), dont le nom caractéristique et très ancien, rappelle que là passait la voie romaine de Bâle à Metz. A partir de la porte d’Arches, le fossé profond, large, formait un véritable étang : l’étang de la porte d’Arches (3).

Une chaussée permettait d’élever le niveau de l’eau : « ouverture d’une porte à la chaussée de l’étang de la porte d’Arches pour découler les eaux à la Moselle » (Archives Epinal 1673). Entre les deux portes d’Ambrail et d’Arches, il y avait six tours.

De la Porte d’Arches, l’enceinte décrivant un léger arc de cercle, allait aboutir sur la Moselle, à l’angle de l’ancien collège, et de là, suivant le cours de la Moselle, elle allait rejoindre la Porte du Pont. Le nombre de tours est de sept.

Le pourtour de l’enceinte de la grande ville (château exclu) est de 1350 mètres, avec le château de 1600 mètres environ. Il y avait trente-cinq tours, dont cinq appartenaient aux portes.

Dès la fin du XVIIème siècle et au XVIIIème siècle surtout, les fortifications de la grande ville, devenues inutiles et n’étant plus entretenues, furent littéralement mises au pillage par les habitants : on appuyait contre elles des maisons, on les éventrait pour y ouvrir des fenêtres, des portes, on les démolissait pour en utiliser les matériaux. Puis, on s’empara des chemins de ronde, des fossés pour en faire des jardins, y élever des constructions, si bien que certaines portions des murailles sont littéralement noyées dans les maisons.

L’entretien des murailles et du Château était entièrement à la charge de la ville qui se considérait comme la propriétaire. Après la prise de la ville par les Français en 1670, ceux-ci en ordonnèrent la démolition. La démolition ne fut que partielle. Ce qui resta ne fut plus entretenu et abandonné. La ville, continuant à se comporter comme si elle en était propriétaire, en disposa et acensa aux bourgeois murailles, chemins de ronde, fossés.

Mais en 1725, sur la réclamation du fermier du domaine, ces cens perçus par la municipalité, le furent par l’état. Plus tard (1747), le domaine contesta aux bourgeois, la propriété des murailles ; il y eut donc procès. Dans les mémoires et plaidoiries, on relève que le collège avait rebâti son église avec les débris des murailles qui l’entouraient des deux côtés, que la ville elle-même, ayant à réparer les vannes des canaux, se servit des pierres provenant de la démolition des Portes de la Fontaine, des Moulins, d’Ambrail, …

Lors du procès intenté en 1747, un plan des usurpations faites par l’habitant fut dressé : on y constate qu’à cette époque, la presque totalité de l’enceinte de la Grande-Ville existait encore. Seules les portes du Grand-Pont, du Moulin, d’Ambrail, étaient détruites. De chaque côté de ces portes, on avait démoli un pan de muraille (au Grand-pont surtout). Au collège, il y avait deux vides, et le mur allant de la porte de la Fontaine au bas du château n’existait plus qu’à moitié et était totalement disparu vers la porte d’Ambrail.

Entre la porte du Moulin et celle de la Fontaine, l’enceinte était noyée dans des maisons formant le côté sud de la rue Entre-les-Deux-Portes. Il est relevé pour la Grande-Ville, quarante ouvertures dans les murailles, mettant en communication les maisons avec les fossés devenus des jardins.

(1) Maix, Meix dérivent du latin mansus et aussi du celtic maes, ferme, grange. On le trouve dans le midi, sous la forme mas. Les copistes, toujours fantaisistes ou ignorants, l’ont écrit sous les formes meix, maix, may.
Ce nom vient d’une grange dite de la may, située « au grant bor d’Espinal » achetée par la ville au XVIème siècle à un bourgeois.
On a fait aussi venir ce nom du mot mare, prononcé en vieux langage , et que les scribes ont pu écrire maix, meix ou may. Tout près de cette rue, se trouve la source de Saint-Goëry, très abondante, qui à l’origine a pu former une mare ou mé. La grange aurait pris le nom de Grange de la Mare ou de la , maix ou may. Cette dernière explication est aussi vraisemblable que la première : on retrouve dans les vieux textes ce nom de meix ou maix, désignant d’anciennes pièces d’eau.

(2) Le palais de justice occupe l’ancien couvent de la Congrégation. C’était donc sur la place du palais de justice, que se tenait le marché aux grains. De la Porte de la Fontaine, on suivait pour y arriver, la rue de la Maix, puis celle des Halles, et à gauche, on aboutissait à la place.

(3) Tous les fossés alimentés par les eaux très claires de la Moselle, des ruisseaux d’Ambrail et de Saint Michel, étaient très poissonneux. On y faisait de grandes pêches et souvent, on y jetait des alevins : 1520, pêche des fossés de Rualménil et de la porte d’Arches – 1522, 1591, pêche du fossé du Grand-Moulin – 1553, achat de 800 alevins pour mettre dans le fossé du Grand-moulin – 1506, 800 grands alevins mis à la porte d’Arches.
Les populations dépendant du baillage d’Epinal étaient tenues de curer les fossés.

N’hésitez pas à visiter ce site, présentant la maquette de la ville d’Epinal en 1626  d’après le tableau de Nicolas Bellot.

Les photos de la tour Jacques et de la tour du musée du chapitre sont publiées avec l’aimable autorisation de monsieur Olivier Petit qui présente bien d’autres superbes photos sur son blog.

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