La commanderie templière de Xugney

Bâtiment commanderie Xugney avant 1914Intérieur chapelle XugneyChapelle XugneyCommanderie Xugney Tours encadrant l'entrée

 

Alors que de nombreux Lorrains se mobilisent pour la sauvegarde de la commanderie de Libdeau (Meurthe-et-Moselle), allons si vous le voulez bien, faire un petit tour à la commanderie templière de Xugney (Vosges).

Inscrite aux monuments historiques par arrêté du 3 mars 1926, l’ancienne commanderie est une propriété privée. Mais les propriétaires successifs ont, à priori, tout mis en oeuvre pour sauvegarder l’édifice, voire lui redonner une nouvelle vie.

Dans l’ancienne commanderie, vous pourrez en effet déjeuner à l’auberge, louer des chambres d’hôtes, louer des salles pour un mariage ou un séminaire, et bien entendu visiter la chapelle : Auberge à la ferme Les Templiers 88130 Rugney.

Ce qui prouve de façon évidente que l’on peut sauvegarder le patrimoine ancien, voire très ancien, tout en exerçant une activité du XXIe siècle !

En attendant que vous alliez découvrir la chapelle et ses nouveaux vitraux (2009), je vous propose une description et un petit historique de l’ancienne commanderie.

Les photos récentes de l’ancienne commanderie sont extraites du site Structurae et publiées avec l’aimable autorisation d’Olivier Petit, administrateur du blog Patrimoine de Lorraine. La photo d’un bâtiment prise avant 1914, est extraite du site Base Mérimée.

D’après les « Mémoires de la Société d’archéologie lorraine – Année 1877 »

Lorsque l’on suit la route de Charmes à Mirecourt, après avoir dépassé le village de Florémont, on aperçoit à gauche la maison de ferme de Xugney. C’est une cense dépendant actuellement de la commune de Rugney.

Xugney autrefois Suniacum, était une des nombreuses maisons que possédaient les Templiers dans le duché de Lorraine. Après la suppression de leur ordre, cette maison fut donnée aux Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, qui la conservèrent jusqu’à la Révolution.

Les seuls titres qui soient parvenus jusqu’à nous, concernant la commanderie de Xugney, ne sont pas antérieurs à l’année 1630. On sait cependant que sa fondation par les Templiers remonte au XIIe siècle. Il en est fait mention dans un acte d’acensement passé, en 1173, entre Gérard, abbé de Senones, et un nommé Pierre, précepteur à Xugney.

Elle souffrit beaucoup des guerres du XVIIe siècle, ainsi que l’on en peut juger d’après un pied-terrier de l’année 1656 dans lequel on y lit ce qui suit :

« La commanderie de Xugney, située entre les villages de Rugney, Savigny et Bouxerieul (Bouxurulles), et entre les villes de Mirecourt et Charmes, est circuite de murailles tout à l’entour, ruinées et démolies en beaucoup d’endroits, consistant aujourd’huy en un bâtiment neuf y construit, contenant un corps de logis avec les granges, étableries au milieu, etc., tout cela en bon état et bâti au-dessus de la cour, du côté du bois de ladite commanderie, vers Savigny.

Plus bas, du côté de Rugney, il y a une tour servant de colombier. Du même côté, une autre petite tour en partie ruinée et découverte (elle avait servi de prison), et à la suite un vieux bâtiment presque entièrement démoli, n’y restant que quelques pans de murailles qui sont encore droits, le surplus étant ruiné.

Joignant lequel bâtiment, et environ le milieu de la cour, est située l’église sous l’invocation de saint Jean-Baptiste, aussi ruinée, particulièrement le chœur, la nef étant couverte tout à neuf, servant d’écurie, les murailles de part et d’autre étant droites et en assez bon état.

Au derrière dudit bâtiment, du côté du village de Florémont, y a un mur et curtille fermés de haies et murailles tout à l’entour, lesdites murailles ruinées.

Au dehors de ladite commanderie, y avoit un moulin avec le cours d’eau, le tout aujourd’huy ruyné, et aux environs tant de ladite commanderie que dudit moulin quelques six jours d’héritages… lesquels sont aujourd’hui en buissons et broussailles pour la plupart incultes et infertiles ».

Voilà l’état misérable dans lequel se trouvaient les bâtiments de la commanderie de Xugney après les guerres qui ensanglantèrent la Lorraine, peu de temps après l’avènement du duc Charles IV.

Cependant, il est à croire que l’on profita de quelques années de tranquillité pour faire des réparations nécessaires aux bâtiments d’exploitation et à la chapelle.

Voici l’extrait d’un procès-verbal d’inventaire, dressé en l’année 1679, qui nous donne plusieurs renseignements à ce sujet.

« Mil six cens septente neuf, nous commissaires susdictz, accompagnés dudit sieur commandeur et dudit Henrion notaire en continuant nostre visitte, sommes partis de la ville de Toul pour aller de suite à Vézelize, distant de cinq lieues en la maison ditte de Sainct Claude, dont estans sortis, nous nous sommes transportés en la maison seigneurialle de Xugny, chef-lieu de ladite commanderie, où ayant mis pied à terre, accompagnés comme dessus, serions entrés dans l’église, que nous avons trouvé être sous l’invocation de sainct Jean-Baptiste, notre patron, et après avoir fait nos prières, avons procédé à la visitte de ladicte chapelle.

Nous y avons trouvé un devant d’autel de satin bigarré à fleurs jaulnes, la chasuble, estolle et manipulle sont en petite estoffe blanche et rouge de mesme estoffe ; un corporal de jolie toille, le tout très-bon, y ayant peu de temps que les ornements sont faicts. II y a aussi un calice d’estain fin, une patène et les chopinettes de mesme. Un missel, une aube, un amict et ceinture, trois nappes d’autel, le tout de bonne toille et honneste, deux chandeliers et une croix, le tout en bois ».

Le commandeur de Xugney était haut, moyen et bas justicier à Xugney et bans voisins dépendant de la commanderie. Une pièce datée du 6 février 1682, et intitulée Déclaration des droits de la commanderie de Sugny, est conçue en ces termes :

« Premièrement est composée d’une maison enceinte de murailles autour et possédée par ledit sieur frère Gaspard de Pernes, avec les usuines, bassecourt, grange, escuerie, colombier et four, et possédés avec les droits cy-dessus de haute justice, moyenne et basse, avec création et destitution des officiers pour le service d’ycelles ».

Le commandeur avait également le droit du cri de la fête, le jour de la Saint-Jean, patron du lieu ; il faisait rendre la justice tant au civil qu’au criminel. Lorsque ses officiers avaient fait le procès d’un criminel, ils devaient conduire ce dernier, nu et son procès au cou, de l’autre côté du ruisseau de Jemenel, et le remettre au prévôt de Charmes, lequel en faisait faire l’exécution.

La commanderie possédait des terres sur le territoire d’un grand nombre de communes, telles que Rugney, Florémont, Bouxurulles, Ambacourt, Rapey, Jorxey, Vaubexy, Bazegney, Bouzanville, Blémerey, Fresnes, Saint-Firmin, Forcelles-sous-Vaudémont, Frenelle-la-Grande, etc. ainsi que nous l’indiquent les terriers faits en 1656, 1682, 1711, 1736 et 1763.

Le terrier de 1656 a été fait par ordre de Me Pons Renepont, commandeur de Xugney ; Celui de 1682, par ordre de Me Gaspard de Pernes, commandeur ; Celui de 1711, par ordre de messire Louis Descrot-Duchon, commandeur. En tête se trouve un lavis fort bien exécuté, représentant les armes du commandeur, et portant la mention « Nobilis Houat fecit ».

Celui de 1736, a été fait par ordre de messire Claude de Thiard de Bissy, commandeur. Ses armes, au lavis, se voient en tête du terrier, et sont évidemment de la même main que les précédentes, quoique non signées. Enfin, le terrier de 1763 a été fait par ordre de Me Louis Robert de Bermonde, commandeur.

Aujourd’hui, les bâtiments d’exploitation n’offrent rien de remarquable, si ce n’est la tour, qui est à un angle du mur de clôture. Mais la chapelle, qui subsiste encore dans son entier, quoique mutilée et séparée en deux parties par une muraille élevée en avant du choeur, mérite l’attention. Les voûtes ont disparu, mais le portail est conservé et offre d’intéressants détails.

Il se compose de six colonnes, placées trois de chaque côté et ornées de chapiteaux variés. L’archivolte est formée de gros tores de même grosseur que le fût des colonnes, mais sans aucune sculpture. Les chapiteaux, tous variés, sont ornés de feuilles de différente nature ;

Sur quelques-uns, on voit des rosaces dans le tailloir et l’on remarque à la base des colonnes, sur l’angle de la partie carrée du socle, des pattes sculptées, ainsi que cela se trouve dans les monuments d’architecture romane.

Au-dessus du portail, se voit une corniche offrant une particularité remarquable. Elle se compose de deux rangs, placés l’un au-dessous de l’autre, de petits arcs trilobés d’un effet gracieux.

Il existait primitivement une rosace, malheureusement cette façade de l’édifice a été affreusement mutilée par l’ouverture de deux fenêtres carrées, l’une à la place de la rose, l’autre à la place du cintre et du tympan du portail.

La nef était percée de six fenêtres à plein-cintre avec ébrasement évasé sur les deux faces. Elle était plus élevée que le chœur. Les murs sont fortement déversés en dehors et ne se trouvent soutenus que par des constructions modernes qui y sont adossées.

Le chœur, à pans coupés, indique déjà l’époque de transition de l’architecture romane à l’architecture ogivale (c’est-à-dire la fin du XIIe siècle ou le commencement du XIIIe). Il est éclairé par cinq fenêtres à plein-cintre avec ébrasement évasé comme celles de la nef. A l’extérieur, les fenêtres sont décorées de grandes arcades feintes, reposant sur des pilastres formant l’angle des pans coupés. Au-dessus et tout autour du chœur, règne une corniche ornée de modillons cubiques, sans ornement, mais cependant variés.

On voit encore l’autel, composé d’un massif de moellons, couronné par une tablette de pierre, sur laquelle on distingue la place du marbre consacré, mais qui a été enlevé. On montait à cet autel par trois marches en bois, dont il reste quelques débris.

Dans l’intérieur de la chapelle, il n’y a ni inscription, ni sculpture, et on ne voit rien de remarquable qu’un chapiteau roman d’un bon style et une retombée de voûte se terminant en cul de lampe.


Archives pour la catégorie Les Vosges d’Antan

Les perles des Vosges

La Vologne et ses perles

 

Il était une fois « les perles des Vosges »

D’après « Le département des Vosges » de Charles Charton et Henri Lepage – Année 1845

Les perles des Vosges proviennent de la Mulette allongée (Unio elongata), qui vit dans la Vologne et dans son principal affluent le Neuné.

La Vologne sort du lac de Retournemer au pied du Hohneck et au milieu de sombres sapins. Paisible, elle traverse le lac de Longemer, mais fougueuse, elle se précipite de rochers en rochers au saut des Cuves, qu’elle quitte en mugissant et en conduisant son onde écumeuse dans la vallée de Granges. A Laveline, le village aux Gentilshommes, elle reçoit le Neuné, qui lui-même est important par l’étendue de son cours.

Après avoir traversé les beaux villages de Champ, Laval, Lépanges, Deycimont, Docelles et Cheniménil, arrosé de riches prairies entrecoupées de riants hameaux et servi de moteur à des papeteries renommées, elle se jette dans la Moselle à Jarmenil.

La vallée de la Vologne ou de la Perle (la rivière a aussi porté ce nom) est à juste titre une des plus belles vallées des Vosges. Sa réputation ne lui vient donc pas seulement des perles qu’elle charrie, expression consacrée par les anciens naturalistes.

Le mollusque, qui produit des perles, semble plutôt provenir du Neuné, d’où il s’est répandu dans la Vologne, que de cette rivière elle-même, puisqu’en remontant son cours, on ne le rencontre pas au delà de cet affluent. Il est vrai qu’il pénètre aussi dans les petits ruisseaux qui se jettent dans la Vologne inférieure, mais en se tenant toujours dans la partie la plus rapprochée de son cours. Le ruisseau de Barba, renommé par ses belles écrevisses, en offre l’exemple.

Il aime les eaux tranquilles, celles qui parcourent des prairies ou des champs cultivés et qui reçoivent par là quelques principes nutritifs. Il se tient dans les endroits profonds, sur le sable ou le gravier limoneux, où il trace des sillons assez profonds, et s’éloigne des chutes d’eau et des courants rapides. C’est la raison pour laquelle on ne le voit plus au delà de Laveline, où la Vologne a un cours tourmenté par les gros cailloux que roule son lit et par les rochers qui, dans la vallée de Granges, hérissent son onde. Il est probable aussi que les eaux qui coulent sur un sol entièrement granitique, et qui sortent des forêts de sapin sans aucun mélange d’eau agricole, sont trop crues et trop froides, et par conséquent nuisibles à son existence.

Les perles de la Vologne n’offrent pas sans doute ce brillant nacré, ce vif éclat qui reflète toutes les couleurs d’une manière si riche et qui fait tout le prix des perles d’Orient. Mais il en est quelquefois de fort belles, de bien régulières et d’une belle eau. Souvent, plusieurs perles se trouvent ensemble dans la même coquille, mais il ne s’en rencontre jamais plus d’une qui soit d’une grosseur et d’une couleur qui les rendent propres à être employées comme bijou.

Il en est de différentes couleurs : de blanches, de roses, de roussâtres et de jaunâtres. Leur grosseur varie depuis celle d’un pois jusqu’à celle d’un grain de millet. On en trouve aussi qui sont piriformes et encore de celles appelées baroques.

Ce n’est pas dans les plus belles coquilles, ni dans les plus jeunes que l’on trouve les perles, mais dans les plus irrégulières, les plus raboteuses, les plus excoriées, celles qui offrent le plus de rugosités et qui ont atteint leur grosseur. On en voit presque toujours dans les coquilles qui présentent des cicatrices de fractures occasionnées par accident. On prétend qu’il faut que la coquille ait quatre ans pour produire des perles. C’est donc quatre années qu’il faut à la mulette pour atteindre sa grosseur. Ceux qui les recherchent prétendent encore que lorsqu’une coquille contient une perle, elle n’est jamais isolée, mais toujours environnée d’un grand nombre de coquilles, comme si elle avait besoin de soins particuliers.

La pêche des perles de la Vologne présentait autrefois une certaine importance, puisqu’elle était aménagée par ordonnance du souverain. En effet, les ducs de Lorraine se la réservaient, l’interdisaient à tous leurs sujets et la faisaient faire par leurs officiers, qui établissaient un pêcheur en titre. La pêche ne devait se faire que dans les mois de juin, juillet et août. Nous mentionnerons à titre de curiosité l’existence d’un corps d’officiers de pêche, sur les rivières de la Vologne et du Neuné, et dont la mission spéciale consistait à empêcher ou à surveiller les pê ches de perles alors assez communes dans ces deux cours d’eau. Leur traitement était de 50 francs.

Cependant, au commencement du siècle dernier, soit que la pêche ne fût pas assez productive, soit que le souverain en voulût gratifier l’un des seigneurs de sa cour, il parait qu’elle ne se faisait plus déjà avec les mêmes soins, puisqu’on voit le comte Humbert de Bourcier, seigneur de Girecourt et du faubourg de Bruyères, jouir du droit de la pêche des perles dans tout le cours de la Vologne. Ou bien était-il seulement l’officier chargé des intérêts des princes ?

D’un autre côté, le chapitre de Remiremont, étant propriétaire pour moitié de la rivière de Vologne, ne devait pas manquer d’exercer ses droits dans la pêche des perles. De même, le seigneur de Cheniménil, qui avait droit de pêche depuis le pont de Jarmenil jusqu’au Jambal de Granges, devait aussi les mettre à exécution.

Quoi qu’il en soit, il est certain qu’à aucune époque cette pêcherie n’a fourni de revenus aux ducs de Lorraine ni au chapitre, et qu’elle était établie seulement dans le but de satisfaire à la vanité suzeraine, au luxe et aux caprices de la mode. Aussi, l’épouse de Léopold Ier en possédait un très beau collier et des pendants d’oreilles, et sa fille, la princesse Charlotte, abbesse de Remiremont, en avait aussi un collier, dont elle se parait dans les solennités.

Aujourd’hui, l’administration ne juge pas à propos d’empêcher la recherche de cet ornement qui a bien perdu de son ancienne faveur. Elle a senti que notre siècle, prenant chaque jour plus de goût pour les choses utiles et moins pour ce qui n’est qu’agréable, laissait à la curiosité seule la recherche des perles de la Vologne.

Ce n’est sans doute que dans ce but, qu’on en offrit à l’impératrice Joséphine prenant les bains à Plombières, et cette auguste princesse, qui a laissé de si bons souvenirs dans nos contrées, ayant exprimé le désir de posséder le mollusque qui les produisait, on lui en envoya de quoi peupler les pièces d’eau de la Malmaison.

Ce fut aussi par le même motif qu’en 1828, Mme la duchesse d’Angoulême visitant les Vosges, en désira un bracelet, désir qui n’a pu être satisfait puisqu’on ne put réunir le nombre de perles nécessaires pour le former. Ce n’est pas qu’elles soient bien rares, car il n’est pas une famille aisée des bords de la Vologne qui n’en possède quelques-unes, mais elles y attachent du prix et ne s’en dessaisiraient pas, même pour une princesse, et la jeune mariée est encore heureuse de voir figurer dans sa parure de noce la perle de la Vologne. Il n’y a pas à douter que la Mulette allongée n’ait été autrefois beaucoup plus nombreuse dans la Vologne qu’elle ne l’est aujourd’hui. Du temps de Dom Calmet, elle était en si grand nombre dans le Neuné, que le fond du ruisseau semble, dit-il, en être pavé.Leur diminution provient de plusieurs causes :
- les recherches des perles par des enfants ou des personnes ignorantes, qui inconsidérément ouvrent toutes les coquilles sans s’attacher à aucune
- l’accroissement de la population qui a multiplié les habitations et qui, perfectionnant le mode d’irrigation des prairies, a dressé le cours de la rivière, comblé les bas fonds, aplani et défriché ses rives
- le grand nombre d’usines établies sur son cours
- enfin les produits chimiques employés en grande quantité par les papeteries, tels que le chlorure de chaux, les alcalis et l’alun , et par le blanchiment des toiles à Lépanges et à Deycimont.

Si l’on en croit Dom Calmet, la Vologne ne serait pas la seule rivière des Vosges qui donnerait des perles : il dit en avoir trouvé lui-même dans la Meurthe, entre Saint-Dié et Etival, au village de la Voivre. Il dit aussi que, dans les moules de l’étang Saint-Jean près de Nancy, on en rencontre quelquefois. Ces perles ne provenaient certainement pas de la Mulette allongée, qui ne se rencontre dans les Vosges, que dans la Vologne et ses affluents, mais probablement de la Mulette des peintres ou de la Mulette obtuse.

 

 

Les ruines du château des fées à Ruaux

Blason PlombièresRuines du château des fées à RuauxPlan du château des fées de RuauxRuines du château des fées à Ruaux

 

Une petite promenade sur les vestiges du Château des Fées de Ruaux, datant selon les uns, de l’époque gallo-romaine, ne remontant d’après les autres, qu’au XIIe siècle, époque à laquelle Simon, duc de Lorraine, en aurait interrompu la construction sur la réclamation des Dames de Remiremont.

D’autres croient encore, qu’étant donné la forme octogonale de l’enceinte et l’appareil des murs, elle ne remonterait pas au-delà du XVIe siècle. Enfin, la légende prétend qu’elle serait l’œuvre de fées !

Je vous propose une description de ce château, faite il y a plus d’un siècle et demi. La configuration a bien changé, plusieurs conflits sont malheureusement passés par là.

Les photos de ces ruines sont publiées avec l’aimable autorisation de Pascal.

 

D’après un article de M. Maud’heux publié dans les « Annales de la société d’émulation des Vosges » – 1858

 

Le château des fées occupe le sommet de la partie extrême du plateau du Feys, qui s’élève entre la vallée de la Semouze et une petite vallée arrosée par un ruisseau qui descend du hameau de Clairefontaine et vient se jeter dans la Semouze. Les flancs de cette espèce de promontoire sont hérissés par les affleurements des assises à peu près horizontales du grès bigarré qui constitue le massif de la montagne. Ces affleurements sont entrecoupés par des failles et supportent des roches détachées, de toutes les grosseurs et de toutes les formes, les unes isolées, les autres réunies en groupes.

Le plateau du Feys forme un sol plat et horizontal qui commence à prendre une légère inclinaison à partir d’une distance d’environ cent mètres de l’enceinte, dont le coté TT’ est extérieurement de plein pied avec le plateau. Mais la roche qui le constitue et qui n’est elle-même qu’une assise de grès, forme saillie sur le sol intérieur, d’une hauteur qui varie de 0,60 à 0,80m. Depuis T jusqu’en T’, le plan du sol intérieur incline davantage vers l’ouverture C, de telle sorte qu’une autre assise du grès, d’abord couchée sous le sol vers le point T, forme progressivement une saillie qui, à peu de distance du point D, laisse le sol en contrebas de 0,60 à 0,70m. Il a paru inutile de signaler cet accident sur le plan.

Les roches RR forment un double massif, séparé par un passage étroit et irrégulier : elles n’offrent aucune trace du travail de l’homme, et si, comme je le crois, elles sont les restes d’une assise, il faut admettre que les autres parties en ont été séparées par la rupture des blocs contigus à ces rochers. Ce n’est pas non plus le travail de l’homme qui a creusé le passage qui les sépare. Une fouille pratiquée dans le passage a prouvé que les rochers ne se rejoignent qu’à l’angle de rencontre de leur inclinaison, ce qui dénote une des failles naturelles que les assises offrent d’ailleurs sur une foule d’autres points. L’élévation des rochers RR sur le sol de l’enceinte est de 1,60m.

La grande pierre S offre une longueur de 4m sur 1m de largeur, et 0,60m d’épaisseur en moyenne. Elle repose inclinée sur deux roches plus petites et de formes plus massives. D’autres roches, de dimensions beaucoup moindres, et des pierres détachées des murs sont disséminées dans l’enceinte et à son pourtour extérieur.

Une pierre, en partie fouillée, m’avait paru un bas-relief complètement mutilé, mais, après un examen plus attentif, M. Laurent a pensé que l’évidement n’était que le commencement d’un travail destiné à la creuser en auge, travail que la rupture de cette pierre en deux fragments aura fait abandonner. La pierre Z gît dans l’enceinte près de l’ouverture C : en dehors de cette ouverture, deux pierres de même dimension, taillées de même, mais n’ayant pas d’échancrure à l’extrémité, reposent l’une sur l’autre. On doit supposer que ces trois pierres étaient dressées debout dans l’ouverture et servaient à la fermer au moyen de barres ou de poutres assujetties dans les échancrures.

Le plan donne une exacte idée du mode de construction des murs et de leur largeur. Ils régnent sur tous les côtés où l’enceinte borde les rampes très-inclinées de la montagne. Les pierres des deux parements ne sont pas toutes de même dimension. La plupart cependant portent 0,30 ou 0,40m en hauteur et en largeur.

Dans l’intervalle des deux parements, la disposition est plus irrégulière encore : cet intervalle est rempli d’un blocage de moellons et d’un mortier de médiocre qualité. Des terres se sont amassées sur le sommet des murs : des herbes, des plantes, des buissons et des arbres y sont percrus. Mesurés depuis l’intérieur de l’enceinte, les murs présentent encore, vers le point D, une hauteur de 2,50m. Elle varie ailleurs de 1m à 1,80m. Aucune des pierres tombées à leurs pieds n’a paru différente de celles du corps des murs, et n’a dénoté qu’ils eussent été surmontés d’un couronnement quelconque.

Leur ajustage dans les angles offre les meilleures conditions de solidité. En général, l’irrégularité de l’appareil et le mode de construction de ces murs, ressemblent à ceux qui étaient en usage après la période romaine et durant le moyen âge. Mais ils ressemblent aussi à l’opus incertum et antiquum de Vitruve, tel qu’il est représenté dans l’atlas du manuel d’archéologie de Muller.

L’ouverture C, où il ne reste que l’assise inférieure du parement externe, est placée vis-à-vis de failles qui ouvrent, à travers les affleurements du grès, un passage étroit et rapide comme la rampe de la montagne.

Après avoir étudié toutes les particularités intérieures et extérieures de cette enceinte, après avoir ouvert sur plusieurs points, et notamment suivant une ligne du nord au sud, des fouilles qui ont immédiatement rencontré le sol vierge, qui n’ont amené aucune découverte, mais qui ont justifié qu’aucune construction n’avait partagé l’enceinte en plusieurs parties, nous avons cherché à nous rendre compte de l’origine et de la destination primitive des ruines que nous avions sous les yeux.

Leur position à l’extrémité d’un plateau est bien celle que les Romains préféraient pour l’emplacement des camps et des postes militaires destinés à protéger un point important ou à garder un passage. Une première hypothèse se présentait donc à l’étude.

En jetant les yeux sur la carte de l’état-major, feuille de Lure, on reconnaît que le plateau du Feys n’est qu’à 6 ou 7 kilomètres de Plombières. Et que le chemin le plus court entre cette ville et Bains, autre établissement thermal, devrait être dirigé par Ruaux et par le hameau de Clairefontaine, descendre la vallée creusée par le ruisseau qui en découle, franchir la rivière de Semouze, vis-à-vis Petenpoiche, et de ce point gagner Bains ou Fontenoy-le-Château par les forêts du Clerjus et de Trémonzey.

Cette communication a-t-elle existé ? Les renseignements que j’avais recueillis ne signalent aucun vestige de voie romaine dans cette direction, excepté sur le territoire de Trémonzey, au lieu dit la Vieille-Chaussée, où l’on a reconnu le tronçon d’un chemin pavé paraissant se diriger vers Saint-Loup, mais qui aurait pu cependant appartenir à une voie tracée entre Bains et Ruaux, déviée de sa direction pour contourner la hauteur au pied de laquelle elle existe.

Le nom de Ruaux qui n’est que la corruption du mot Rual, employé dans les anciens manuscrits pour signifier une rue ou un chemin et qui parait dérivé des mots Ravent et Raon, ayant le même sens dans les anciens dialectes réputés Celtiques, semble révéler qu’une voie y a existé à une époque ancienne mais indéterminée. On a découvert à Ruaux des tombeaux en pierre portant des inscriptions et des armoiries dans une partie appelée la rue ancienne. Un canton voisin porte encore le nom de champ du marché. D’anciens titres, dit-on, donnent à Ruaux le nom de ville. Mais ces traditions et ces vestiges ne permettent pas de remonter au-delà des temps féodaux. On ne signale aucune trace de l’époque romaine.

Il y a lieu de penser aussi que Ruaux, qui dépendait de l’évêché de Besançon, faisait originairement partie de la Séquanie, et l’on ne remarque dans l’histoire, aucune époque où les circonstances politiques auraient pu engager les Romains à établir un poste militaire, destiné à prévenir un péril venant de cette province, vers laquelle le château des fées fait précisément face.

Ces objections s’affaibliraient si l’on admettait que le château des fées aurait été construit pendant la période franke, lorsque Ruaux formait en quelque sorte la frontière des royaumes d’Austrasie et de Bourgogne. Mais alors, on élevait bien plutôt des châteaux-forts et des tours que des postes militaires, et il est évident qu’il n’eût pas fallu plus de travail et de dépenses pour construire une tour que pour ériger l’enceinte du château des fées.

Ce qui d’ailleurs forme une objection qui semble insurmontable contre ces deux hypothèses, et contre celles qui présenteraient cette enceinte, ou comme le commencement d’un château dont la construction serait restée inachevée et abandonnée , ou comme une place de refuge que les populations se seraient ménagée pour les temps de guerre, toujours accompagnés autrefois de dévastations et de pillages, ce sont les groupes des rochers RR et S et les nombreuses roches disséminées dans l’enceinte. Elles n’auraient pas permis à des soldats, encore moins à des familles rurales et à leurs bestiaux, de se loger dans l’espace d’ailleurs peu étendu que les murs environnent.

Bien certainement, le premier soin de ceux qui l’auraient établie dans l’une ou l’autre de ces destinations, aurait été de la rendre logeable en la nivelant et en la débarrassant des rochers qui l’encombrent. Et rien n’était à la fois plus facile et plus commode que de les utiliser en y taillant les pierres qui ont été employées à la construction des murs.

Sans la présence de ces rochers, l’idée d’un poste militaire de l’époque romaine, ou même de l’époque franke, aurait pu être admise. On ne peut douter que les établissements thermaux de Plombières et de Bains, où les Romains ont laissé des vestiges considérables de leur occupation, n’ont pas pu être dépourvus alors de communication entr’eux. On peut très bien supposer aussi que les guerres des rois d’Austrasie et de Bourgogne auraient motivé, dans quelque circonstance ignorée aujourd’hui, la construction de cette enceinte.

L’hypothèse d’une place de refuge serait beaucoup moins acceptable, parce que le château du seigneur était le refuge naturel et obligé des populations rurales, parce qu’au besoin les vastes forêts du pays leur offraient de nombreuses retraites, où les partis ennemis ne se seraient pas aventurés à les poursuivre.

Mon impression, à la première visite du château des fées, avait été qu’il constituait une enceinte gauloise, entourant un dolmen, offrant dans l’intérieur de l’enceinte la place réservée aux druides et aux chefs, en dehors du côté TT sur le plateau, celle d’où le peuple, sans pénétrer dans l’enceinte réservée, pouvait assister aux sacrifices et en suivre l’accomplissement dans tous leurs détails.

L’ouverture C et le passage dans les rochers inférieurs formant la voie par laquelle on amenait les victimes, et par laquelle aussi les druides et les chefs arrivaient dans l’enceinte et en sortaient sans se mêler au peuple.

Cette impression était loin cependant de me donner une conviction exempte de doutes, et je désirais surtout la soumettre à mes collègues, après avoir recueilli préalablement tous les souvenirs que le pays pouvait avoir conservés sur l’ancien état de l’enceinte.

Deux vieillards qui nous ont été signalés comme ayant conservé les notions les plus anciennes sur ces ruines, nous ont dit qu’une grande quantité de pierres, provenant du château des fées, avaient été enlevées à l’époque de la construction de l’église de Ruaux, et employées dans cette construction. Suivant eux, le mur se prolongeait sur le côté TT qui, étant plus voisin du chemin, aurait été complètement détruit : ce mur aurait été garni d’anneaux en fer.

Je crois que la première partie de ces souvenirs est exacte. Il y a lieu de croire que les murs atteignaient en hauteur le même niveau horizontal. Les pierres qui gisent à leurs pieds ne suffiraient pas pour leur restituer partout ce niveau. Les murs de l’église de Ruaux ne paraissent pas en provenir, mais, ceux du cimetière qui l’entoure offrent des dimensions et un appareillage analogue.

Dans l’assertion que le mur se prolongeait sur le côté TT, j’aperçois de graves sujets de doute : on aurait certainement laissé sur place les moellons et le mortier du blocage qui unissait les parements, et on ne les retrouve pas. En tout cas, le mur de ce côté n’aurait pu avoir qu’une très faible élévation, à moins de dépasser de beaucoup le niveau supérieur des murs des autres côtés. Ce qui n’est pas vraisemblable.

Quant aux anneaux en fer, c’est une pure fable qu’on rencontre fréquemment dans les traditions relatives aux ruines antiques : tantôt, suivant elles, ces anneaux servaient à attacher les chevaux des gardes de cavalerie ; tantôt, à attacher des malfaiteurs.

Sur un point des Vosges alsaciennes, la tradition veut qu’ils aient servi à retenir les vaisseaux lorsque la vallée du Rhin était encore un lac. Je n’ai pas besoin d’ajouter que nous avons inutilement recherché des vestiges de ces anneaux et des pierres dans lesquelles ils auraient été fixés.

Ces souvenirs n’élèvent aucune objection sérieuse contre l’hypothèse dont j’avais été préoccupé dès ma première visite. Il faut les chercher ailleurs et je n’entends nullement atténuer leur gravité.

Il n’est pas certain que la pierre S soit le fragment d’une table de dolmen. Sa position, à quelque distance des rochers RR, semble exclure cette pensée. Des fragments aussi massifs reposeraient aux pieds des piliers du monument. Sa forme, ses dimensions, la disposition de l’emplacement qu’elle occupe, inclinée contre deux autres roches, n’ont rien d’extraordinaire, et se rencontrent ainsi réunies pour d’autres roches jetées çà et là sur les rampes de la montagne.

Les rochers RR n’ont subi aucun travail humain. Leur disposition est purement accidentelle, et aucun motif sérieux n’autorise à les considérer comme les piliers d’un dolmen.

L’appareil et le mode de construction des murs ne sont pas ceux qu’on remarque dans les enceintes gauloises, toujours formées de pierres brutes posées sans ciment, et leur emploi remonte tout au plus au Ve siècle, ou à la fin du IVe. Il faudrait donc supposer que l’enceinte n’aurait été établie qu’à cette époque relativement moderne, lorsque la religion chrétienne était dominante, lorsque celle des druides était proscrite. Si telle était bien l’origine de cette enceinte, elle constituerait un monument peut-être unique en son genre.

Je n’ai pas la prétention de détruire ces objections. Je crois cependant permis de supposer que nos ancêtres pouvaient très bien se dispenser de recourir au travail et à la force de l’homme, quand la nature avait préparé par hasard des dispositions telles qu’ils s’efforçaient de les établir.

Pourquoi n’auraient-ils pas accepté pour leurs cérémonies religieuses, des rochers accidentellement superposés comme les pierres du dolmen, ou dressés debout comme le menhir et le peulvan. Sans doute, rien ne prouve que la roche S soit le fragment d’une table. Mais il est certain que les diverses parties de l’enceinte ne sont plus dans leur état primitif. Sans doute, il y a une énigme dans le contraste d’une série de murs construits en pierres taillées et avec une certaine symétrie, et la présence des rochers RR, de la roche S et des autres roches dispersées dans l’enceinte.

Mais, hypothèse pour hypothèse, celle vers laquelle j’incline, est encore celle qui fournit la solution la plus plausible. Elle semble d’ailleurs concorder avec deux circonstances d’une autre nature, le nom que portent ces ruines, le sobriquet de fous que de tout temps on a donné aux habitants de Ruaux.

On sait que la superstition populaire rattache partout le nom des fées aux lieux qui étaient consacrés par le paganisme et surtout par le druidisme. Ce n’est pas parce que le niveau de l’intelligence serait trop abaissé parmi les habitants de Ruaux, qu’un sobriquet insultant a été attaché à leur nom depuis une époque inconnue. Ne serait-ce pas plutôt parce qu’ils auraient conservé plus longtemps que leurs voisins le culte druidique ? Ne sait-on pas que plusieurs lieux qui lui étaient consacrés portent aujourd’hui la désignation de cantons des fous ou de la folie ?

Toutes ces considérations, toutes ces objections ont été discutées et pesées sur les lieux mêmes. Nous avons été à peu près d’accord pour reconnaître que, si les ruines que nous avions sous les yeux ont constitué une enceinte druidique, elle ne remonterait pas au-delà de la fin du IVe siècle. Mais, quant à l’hypothèse elle-même, si les uns l’ont considérée comme la plus probable, les autres, sans l’exclure d’une manière absolue, l’ont réputée très douteuse.

Quoiqu’il en soit, les ruines du château des fées méritent bien certainement l’attention et les études des archéologues, et, en terminant cette notice, j’exprimerai le vœu bien sincère qu’elles soient visitées par ceux que Plombières attire dans le pays et pour lesquels le bois du Feys peut devenir ainsi le but d’une excursion intéressante.

La forteresse de Châtel-sur-Moselle (88)

Blason Châtel-sur-MoselleTour de l'Etuve Châtel-sur-MoselleForteresse Châtel-sur-MoselleRemparts Châtel-sur-Moselle

 

Bâti sur un promontoire calcaire au bord de la Moselle et isolé du plateau par des fossés de 57 mètres de largeur, le château dominait la ville et son enceinte flanquée de 12 tours et dotée de deux porteries.

Autour d’un gros donjon carré, le château primitif des XIe et XIIe  siècles fut agrandit au début du XIIIe. Il connut au XVe siècle une extension considérable et une précoce adaptation à l’artillerie. La longueur cumulée de ses deux enceintes, flanquées de 21 tours, atteignait 1,4 km. Un réseau de galeries réunissait les ouvrages de défense et faisait communiquer le château avec le bas de la ville et avec la rive de la Moselle.

Cette forteresse, considérée comme l’un des plus grands châteaux-forts du Moyen-âge, a malheureusement subi le même triste sort que pratiquement tous les autres châteaux de la Lorraine : le démantèlement et la ruine.

Depuis mai 1972, une association oeuvre au dégagement et à la consolidation des tours et murailles. Près de 130 chantiers ont été exécutés et plus de 135 000 tonnes de déblais ont été enlevés.

Je vous propose un petit historique et une description de cette splendide forteresse, inscrite aux monuments historiques depuis 1988, et vous encourage à venir la découvrir par vous-mêmes.

 

D’après les « Annales de la Société d’émulation du département des Vosges » – Années 1861 et 1904

Châtel est devenu lorrain en 1543. Il l’était pourtant à l’avènement du premier duc héréditaire Gérard d’Alsace. A la mort de ce dernier, son second fils, appelé Gérard comme lui, mécontent de sa part de succession, finit par obtenir le comté de Vaudémont, qui lui constitua une principauté indépendante de son frère Thierry duc de Lorraine.

Châtel, qui probablement faisait partie de l’apanage de Gérard, joint au nouveau comté de Vaudémont, cessa d’être lorrain.

Il devint le centre des domaines que possédaient dans la région, les comtes de Vaudémont. Il restera sous la domination des seigneurs de Vaudémont jusqu’en 1377. A cette époque, Alix de Vaudémont, mariée à un bourguignon Thiebault de Neufchâtel, lui apporta la seigneurie de Châtel qui resta (toujours indépendante des ducs de Lorraine) dans cette famille jusqu’en 1543.

Châtel est placé sur la rive droite de la Moselle. Au sommet d’une grande courbe décite par la vallée, il la commande et la domine en amont et en aval. La Moselle coulait au pied du château et des murailles de la ville.

Le fond de la vallée resta longtemps soumis aux caprices de la rivière, dont le régime torrentiel promenait les eaux d’une rive à l’autre, laissant après chaque crue, de grands amas de sable qu’une autre crue enlevait. Il est certain que la Moselle, ou une de ses branches, coulait autrefois du côté de Nomexy, les coteaux taillés en falaise, de ce côté, en sont une preuve incontestable.

A cette époque, l’emplacement du village était occupé par la rivière. Pour maintenir les eaux du côté de Châtel, les habitants durent plus d’une fois, faire un passage à l’eau, barrée par des bancs de sable et cailloux après un débordement. Cet état de la vallée ne rendait pas les relations faciles entre les deux rives, aussi le premier sur la rivière date seulement de 1730.

On entrait au château par une porte, véritable petite forteresse, formée d’un bâtiment central flanqué de quatre tours. Cette porte était protégée par une muraille formant une avant-cour devant elle. On arrivait à cette porte par la rue des Capucins. Le fossé franchi par un pont-levis, on entrait dans un long couloir voûté, fermé dans son milieu par une forte grille en fer. A chaque extrémité, existait une solide porte de bois.

Le couloir franchi, se voyait une première cour, à droite, le donjon, véritablement architectural, de forme carrée, à trois hauts étages, couronné de deux beffrois aux lanternes élégantes appuyées sur les quatre tourelles qui encadrent l’horloge. A gauche, le corps de garde. Derrière celui-ci et le donjon, une seconde tour. Au fond, le château proprement dit. La salle d’étude et la grande salle de récréation du séminaire occupent l’emplacement de cette portion de la forteresse.

Sur chacune des faces, devant et derrière, un fossé avec pont-levis. A l’extrémité nord-ouest du château, la chapelle castrale, à l’autre, la tour de l’Etuve.

Au-delà de ces constructions, une troisième cour, du Colombier. Des souterrains, dont une portion subsite encore, mettaient en communication le château proprement dit avec les principaux ouvrages de la défense.

De fortes et énormes murailles entouraient les diverses constructions composant le château. On peut se faire idée de ce qu’étaient ces murs, par celui qui se voit le long de la Moselle, sous le séminaire.

La ville, petite, enserrée dans ses murailles, avait deux portes : la Porte d’en bas, à l’extrémité du pont sur la Moselle ; la Porte d’en haut ou de Rancourt. Toutes deux étaitent pourvues de tours et de travaux de défense très importants.

De la Porte d’en bas, la muraille remontait la Moselle, jusqu’à la jonstion avec celle du château (à la tour de la Fontaine). A ce point, entrait dans la ville, le canal du moulin, passant en arrière de la muraille, si bien qu’en dehors de celle-ci et séparée par une bande terrain, se trouvai la Moselle et à l’intérieur le canal du moulin.

La muraille de la Porte d’en haut, s’élevant sur la pente du coteau, allait se souder au château. Dans toute cette portion de l’enceinte, il ne pouvait y avoir d’eau dans les fossés. Ceux-ci, dans cette portion, étaient convetis en faussebraye, c’est-à-dire revêtus de briques et de maçonnerie. Ce qui permettait de faire des bords à pic.

En 1670, Châtel fut assiégé et pris par le maréchal de Créquy. La démolition du château et de la ville fut ordonnée.

Les fortifications de cette petite ville étaient solidement établies, puisque après la reddition de la place, il ne fallut pas moins de six semaines aux Français pour faire sauter, au moyen d’une immense quantité de poudre, les tours et les remparts de sa forteresse. Ceci de manière à en empêcher le prompt rétablissement pour le cas d’une nouvelle rentrée du duc de Lorraine dans ses États. Mais cette coûteuse précaution était inutile, car le malheureux Charles IV ne devait plus revoir les rives de la Moselle.

26 402 livres de poudre furent employées à faire sauter tours, boulevards, murailles :

« Estat de consommation de poudre qui a este employée pour les mines et fourneaux de Chastel, lorsqu’on a démoly la ville et le chasteau, avec les noms de chacune des tours, et la date de chacun jour, à commencer du vingt quatrième décembre 1670 jusqu’à parfaite démolition :

- Pour la tour du Parterre tirante à la tour Bruslée, laquelle saulta le jour de Noël vingt cinquième décembre, quatre mille quarante livres
-
Pour la tour du Moyne saultée le jour de la saint Jean l’évangéliste, vingt-septième décembre, mille quatre cent quarante livres
-
Pour la tour des Rasoirs saultée le mesme jour, mil huit cent soixante livres
-
Pour la grande tour du milieu du château, saultée le deuxième janvier, mille deux cent trente livres
-
Pour le boullevard où estoit le corps de garde de la porte d’en haut de la ville, huit cent trente livres
-
Pour la tour quarrée nommée la tour du Guet, et jadis la tour au passage en la mesme porte d’en haut, qui saulta avec ledit boullevard le deuxiesme janvier, mille huit cent quarante livres
-
Pour la tour des Sorciers, saultée le quatriesme janvier, sept cent quarante livres
-
Pour la tour de la Grosse-Folie, saultée la veille des roys le cinquième janvier, huit cent soixante livres
-
Pour la Petite-Folie, saultée le mesme jour, huit cent quarante livres
-
Pour la tour de la porte du Pont, suyvante des Sorciers, saultée le septième janvier, quatre cent vingt-quatre livres
-
Pour la courtine du parterre du chasteau, saultée l’unziesmc janvier, mil quatre cent trente livres
-
Pour la courtine d’entre la tour des Princes et celle des Razoirs, saultée le mesme jour, mille quatre cent trente livres
-
Pour la tour des Mouchettes, saultée le douzième janvier, mille vingt-quatre livres
-
Pour la tour du Trésor, saultée le même jour, huit cent trente livres
-
Pour la tour des Princes, saultée le mesme jour, cinq cent vingt-une livres
-
Pour la tour du Foin, saultée le quatorzième janvier, huit cent vingt-cinq livres
-
Et pour les Saucisses, cinquante livres
- Pour un petit fourneau à la tour des Princes, septante cinq livres
-
Le 18e janvier 1671 délivré à Monsieur Saccis pour la courtine de la porte de campagne qui saulta le mesme jour, huit cent vingt-quatre livres
-
Le 19e janvier, pour un fourneau dans l’une des tours de la porterie du chasteau, cent soixante-deux livres
-
Pour un autre fourneau dans une autre tour de la même porterie, quatre cent livres
-
Pour une autre tour au pont levis audit chasteau et un fourneau, cent septante quatre livres
Lesquelles trois tours, et porteries ont saulté le dix-neuf janvier.
-
Pour la tour de la Cloche, saultée le vingt-unième janvier, mil trente-neuf livres
-
Pour la courtine devant la porte du chasteau, saultée le vingt-troisième janvier, six cent vingt-six livres
-
Pour la tour sur l’eau, tenante à la ville entre la tour de la porte d’en bas et celle au-devant de la fontaine, saultée le vingt-cinquième janvier, quatre cent vingt-quatre livres
-
Pour la tour au devant de la fontaine tenante aux murailles de ladite ville, saultée le vingt-cinquième janvier, quatre cent vingt-quatre livres
-
Pour la tour de Campagne, en un fourneau, saultée le trentième janvier, quatre cent quarante livres
-
Pour un autre fourneau à la même tour, quatre cent dix-huit livres
-
Pour la tour de la porte d’en bas tenante icelle aux murailles de ladite ville, saultée le cinquième février, quatre cent dix-huit livres
-
Pour la platte forme de la porte de Campagne dudit chasteau, sept cent quarante livres
-
Pour les estançons et boettes pour les sappes, vingt-quatre livres

Somme totale de la poudre employée aux articles cy-devant pour la démolition de la ville et chasteau de Chastel, se monte sauf erreur de compte et calcul, à vingt-six mille quatre cent deux livres.

Pour copie tirée des vrays originaux, à la description desquels ledit Menissier souscript certifie avoir été employé les an et jour spécifiez cy-devant, tesmoin son seing manuel cy mis.

Fait à Chastel cejourd’huy 25 mars 1708, signé Menissier, avec paraphe ».

Toutefois, il est une chose dont la force ne put dépouiller la petite ville de Châtel devenue simple bourgade champêtre, c’est le souvenir des luttes glorieuses qu’elle soutint, pendant quarante ans (sièges de la part des Français, en 1636, 1641 et en 1651, et de la part des Lorrains en 1637 et en 1650) pour l’indépendance de la patrie, et dont les derniers actes sont la capitulation de 1670 et la démolition de son château.

Mais comme cela arrive toujours en pareil cas, ce fut un démantèlement et non une destruction. Les deux portes de la ville furent conservées. Les murailles devinrent la propriété des bourgeois qui y appuyèrent des constructions, les ouvrirent pour faire des fenêtres, des portes.

 

Le siège du château et de la ville d’Epinal en 1670 (3)

Château EpinalChâteau Epinal

Les photos du château d’Epinal sont extraites de cet album et publiées avec l’aimable autorisation de monsieur Pascal Colombain.

D’après un article paru dans les « Annales de l’Est » en 1890

Indignes traitements aux assiégés

Épinal n’eut pas seulement à subir les exigences ordinaires du vainqueur : – imposition de 30 000 livres - abandon des maigres provisions et munitions qui restaient dans le château - perte de ses canons qui furent crevés ou conduits à Metz - pillage régulier par les soldats français qui réduisirent la ville à ne pouvoir payer sa taxe - obligation de détruire elle-même les remparts qui l’abritaient depuis des siècles.

Il lui fallut encore voir ses défenseurs exposés à un châtiment presque inouï. Les historiens lorrains, qui s’indignent à juste titre contre la dureté des traitements infligés aux assiégés, paraissent cependant n’en avoir pas connu toute l’horreur, et les attribuent injustement au caprice inhumain du maréchal de Créqui. Ils protestent contre la prison imposée aux officiers et à quelques soldats, et ils semblent ignorer que le plus grand nombre des soldats, par ce terme de « pris à discrétion », était en réalité condamné aux galères.

Ils font peser sur le maréchal la responsabilité de cet acte odieux, tandis qu’il faut l’attribuer à Louvois et à Louis XIV eux-mêmes. Quand le roi de France et son ministre avaient résolu la conquête de la Lorraine, ils la savaient épuisée d’hommes et de ressources. Ils avaient néanmoins pris contre elle toutes les mesures qui devaient leur assurer une prompte et facile victoire. Ils avaient forcé le duc à licencier les débris de son armée, et avaient tenté de s’emparer de sa personne, pour paralyser toute résistance. Le coup n’avait pas réussi, mais la fuite de Charles IV avait rendu bien difficile la défense de ses États. Du reste, l’invasion inopinée d’une grande armée en Lorraine, sans déclaration de guerre, devait arrêter tous les préparatifs.

Louvois comptait donc prendre le duché sans coup férir, et, le 11septembre, il écrivait à Saint-Pouenge : « De la manière que parlent ici (à Paris) les princes de la maison de Lorraine, il n’y a pas d’apparence qu’aucune place se défende ».

Et voilà qu’Epinal osait résister ! Cette Lorraine, qu’on croyait déjà un cadavre, paraissait se réveiller encore ! Quel affront pour Louvois qui avait si habilement pris toutes ses précautions !

Il ressentit la colère furieuse du bourreau qui verrait sa victime se relever, après avoir reçu le coup de la mort, et marcher contre lui.

Dès le 21 septembre, il écrivait au maréchal de Créqui cette lettre, où l’on sent la main de celui qui ordonnera bientôt les incendies du Palatinat. On voudrait oublier en la lisant qu’elle a été dictée en plein XVIIe siècle, au nom de Louis XIV, par le ministre de la nation la plus civilisée de l’Europe.

« Je ferai réponse par votre courrier aux lettres qu’il m’a apportées du 18e de ce mois, et vous dépêche celui-ci, auquel je recommande de faire la dernière diligence, pour vous dire que le roi ayant appris par votre courrier qu’il avait entendu tirer le canon a jugé par là que les places de M. de Lorraine se défendraient ; et ayant considéré qu’elles sont fort mal pourvues, qu’elles ne peuvent espérer aucun secours, et qu’ainsi c’est une témérité à ceux qui les défendent, qui mérite une punition exemplaire, Sa Majesté a résolu que tout ce qui se trouvera de cavaliers, soldats, élus et habitants lorrains qui auront contribué à la défense de la place soient envoyés aux galères, si, quinze jours après la réduction, ils ne se rachètent pas de cent écus chacun, qu’ils paieront entre les mains des commis de l’extraordinaire de la guerre.
Qu’à l’égard des Français qui se trouveront, soit dans l’infanterie, soit dans la cavalerie, ils soient pendus, s’il n’y en a pas un grand nombre ; sinon, décimés et le surplus envoyé aux galères.
Et pour ce qui est des officiers lorrains et de la noblesse qui se trouveront dans la place, qu’ils soient mis prisonniers, et, à l’égard de la noblesse, taxés à proportion de ce qu’ils auront de biens pour se racheter, à faute de quoi leurs maisons soient abattues. Elle (Sa Majesté) veut que celles des élus lorrains soient brûlées, au moins une par village, pour l’exemple, choisissant celle du plus riche dans chaque lieu, afin qu’il (l’exemple) soit plus grand.
Quant aux officiers français qui se rencontreront dans les troupes, Sa Majesté veut que le commandant de chaque corps soit pendu sur-le-champ, ainsi que les autres, s’il n’y en a pas plus de cinq ou six ; et, s’il y en a un plus grand nombre, ils soient pendus de deux un, et les autres envoyés aux galères, et ce, sans que lesdits commandants des corps puissent tirer avec les autres, parce qu’ils doivent être exécutés à mort.
Tout ce que dessus, Monsieur, doit être exécuté avec grande ponctualité. Je mande à M. de Saint-Pouenge de prendre un grand soin de l’exécution des ordres que vous lui donnerez sur cela, et de prendre de si grandes précautions pour empêcher que personne n’échappe à la punition, et que les intentions de Sa Majesté puissent être exécutées. Il faut faire donner du pain à ces gens-là pendant qu’ils demeureront prisonniers et j’aurai soin, du moment que j’aurai des nouvelles du nombre qu’il y en aura, de pourvoir à les faire conduire en lieu où ils pourront être attachés à la chaine. Sa Majesté désire que la même chose soit exécutée tant à Épinal qu’à Châtel, et à toutes les autres places où on tirera sur ses troupes. Elle s’attend que cet exemple pourra faire que peu de places se voudront défendre, et que, si M. de Lorraine, ou ceux de sa maison rentrent jamais en Lorraine, ils ne trouveront pas si facilement des gens qui s’engagent à défendre leurs places, quand le roi les voudra attaquer ».

Telle est cette lettre barbare qui prouve sans réplique, que le maréchal de Créqui, s’il appliquait ces mesures odieuses, du moins n’en était pas l’instigateur.

C’est bien sur Louvois et sur Louis XIV que doit en peser la responsabilité, et sur Louvois encore plus que sur Louis XIV : le roi a approuvé, mais c’est le ministre qui a provoqué cet ordre terrible.

On le sent du reste au ton de la lettre : Louvois y parle avec un accent trop personnel, avec une colère trop naturelle pour permettre de croire qu’il s’y faisait l’écho du royal courroux de Louis XIV. C’est bien lui qui est irrité de la résistance imprévue des Lorrains et déclare que leur « témérité mérite une punition exemplaire ». C’est bien sa dureté dédaigneuse qui a inspiré ce mot méprisant : « Il faut faire donner du pain à ces gens-là ». C’est bien la sécheresse hautaine de ses commandements qui se trahit dans cette recommandation défiante « Tout ce que dessus, Monsieur, doit être exécuté avec grande ponctualité ».

On a dit que cet ordre n’était qu’un artifice destiné à effrayer les Lorrains, et que jamais le roi de France n’avait eu l’intention de le faire exécuter. Même avec cette réserve, le traitement serait indigne de la noble et vaillante conduite des Lorrains. Mais, cette explication est inacceptable, c’est la politique française qui l’a imaginée après coup pour calmer l’opinion.

Sans revenir sur la lettre de Louvois, où perce un accent de sincérité qu’une résolution feinte ne lui aurait jamais donné, toute la correspondance de Louis XIV et de son ministre pendant douze jours, du 21 septembre au 3 octobre, proteste contre cette interprétation. Dans chacune de leurs lettres, soit au maréchal, soit à l’intendant, ils parlent toujours de ces traitements aux Lorrains comme d’un fait acquis, et étudient les moyens les plus pratiques et les plus sûrs de les infliger.

S’il ne se fût agi que de vaines menaces, à quoi bon tant de précautions ? Pourquoi ne pas informer en secret le maréchal du but que le roi poursuit et ne pas arrêter son zèle quand il en vient à l’exécution ? Pourquoi enfin ne révoquer cet ordre cruel que sous la pression de l’opinion et après une démarche politique de M. de Lyonne ?

Le maréchal regarde si bien l’ordre du roi comme sérieux, que dans sa lettre du 26, il s’excuse longuement de n’avoir pas suivi les intentions du roi et d’avoir adouci les conditions de la capitulation en accordant que les élus seuls se rendraient à discrétion.

Il plaide en sa faveur les circonstances atténuantes : « Votre Majesté aura la bonté de considérer que les troupes dont il est question (chevau-légers et gardes) sont affectées et entretenues par le consentement de Votre Majesté ; – que l’état de la place est tel que l’on pourrait y trouver encore une assez grande résistance, capable de donner l’exemple de se bien défendre aux troupes de M. de Lorraine ; – qu’il est même, si je l’ose dire, plus avantageux au service de Votre Majesté de dissiper dans des contrées éloignées les officiers et les cavaliers des troupes lorraines que de leur donner la liberté de se racheter par 300 livres ; – que plusieurs sortes de gens donnent un exemple assez fort de la soumission qu’exige l’armée de Votre Majesté, puisque l’infanterie, les vingt compagnies d’élus, la noblesse et la bourgeoisie est abandonnée à discrétion, c’est-à-dire prête à être taxée à quelle rançon il plaira à Votre Majesté, ou à être attachée à la chaîne.
Je crois en cela, Sire, avoir fait ce que l’occurrence des choses et la nécessité de profiter de la saison m’ont obligé de faire. Si cela ne plaît pas à Votre Majesté, elle aura la bonté de me le faire savoir ; car, ne regardant aucune circonstance, je ne m’attacherai qu’à exécuter ce que je verrai par écrit ».

Le roi approuva les concessions faites aux chevau-légers et aux officiers ; mais dans la même lettre où il rassure Créqui, il prouve qu’il n’a pas abandonné l’idée d’envoyer aux galères les défenseurs d’Épinal, car il dit : « Je désire que, si, quinze jours après la reddition de la place, les soldats ne se rachètent pas de cent écus chacun, vous les fassiez conduire à Saint-Dizier par troupes de cent, et que vous les fassiez remettre à ceux que j’ordonne à Colbert d’y envoyer, pour les faire conduire aux galères. Vous aurez bien soin de recommander aux gens qui les conduiront par votre ordre de n’en laisser évader aucun, et de tirer des décharges par écrit de ceux auxquels ils les remettront ».

On ne saurait même défendre Louvois et Louis XIV d’avoir voulu envoyer les Lorrains aux galères, en disant qu’ils permettaient aux soldats de se racheter moyennant 300 livres. Car ils savaient l’état de pauvreté et d’impuissance où était réduite la Lorraine et l’impossibilité où se trouvaient les élus de se racheter.

Voici même une lettre de Saint-Pouenge à Louvois, qui atteste au ministre cette impossibilité : « Mon sentiment est que vous pourrez en compter la meilleure partie (des soldats prisonniers) pour fournir les galères, n’y ayant presque à le bien prendre de tous les élus en état de se pouvoir racheter que ceux qui les commandaient… Pour ce qui est des cavaliers et des soldats, il ne faut pas espérer que jamais on puisse en tirer aucune rançon, à moins que M. de Lorraine ne la voulut payer pour eux ». (Lettre du 29 septembre).

Ainsi la condamnation aux galères est bien effective. Elle reçut même un commencement d’exécution, car le 5 octobre le maréchal de Créqui écrivait à Colbert : « Suivant les ordres que vous avez remis aux commissaires à la conduite des chaînes, j’ai ordonné que les élus d’Épinal fussent conduits à Toul pour être transférés ensuite à Saint-Dizier ».

Il ajoute : « Je vois que dans les pays éloignés l’on murmure contre la rigueur qui a été exercée ». En effet, l’opinion publique s’alarmait et protestait, surtout chez les peuples alliés au duc de Lorraine, qui se sentaient menacés par l’omnipotence du roi de France.

Aussi, dès le 1er octobre, le ministre des affaires étrangères, M. de Lyonne, écrit au roi une lettre éloquente où il plaide la cause des Lorrains. Après avoir déclaré au roi que MM. Le Tellier et Colbert partagent son avis, il montre que les Lorrains n’ont fait que défendre leur souverain légitime et reconnu par le roi lui-même.

Il fait redouter à Louis XIV, les plaintes de ses ennemis et les attaques des journalistes étrangers qui l’ont déjà comparé au grand Turc. Puis il ajoute « Votre Majesté pardonnera si je lui représente que, selon mon petit avis, rien au monde ne préjudicierait plus à la réputation de Votre Majesté au dehors et au dedans du royaume, que de faire une pareille chose. Je suis persuadé qu’il vaudrait mieux pour son service que les deux ou trois galères qu’elle pourrait équiper de chiourmes fussent abîmées dans la mer, que de les voir armées des sujets d’un autre prince, sans autre cause que pour lui avoir été fidèles ».

Noble et beau langage, qui honore à la fois l’homme de cœur et le bon serviteur qui le tint, et le roi qui le comprit. Ce fut le salut des Lorrains. 

Louis XIV, éclairé par la sagesse de ses ministres sur le crime qu’il allait commettre, se rangea de leur avis, et y amena Louvois lui-même, que le succès avait rendu traitable. Ainsi l’humanité recouvra ses droits.

Le 3 octobre, Lyonne annonce en fin politique, que le roi est revenu sur cette mesure, et prête à son maître ses propres sentiments dans une dépêche aux ambassadeurs qu’il termine en ces termes : « J’oubliais de vous dire que le maréchal de Créqui, pour faire craindre davantage la milice du pays qui est dans Châtel et l’obliger à quitter les armes, a pu s’être expliqué qu’il enverrait aux galères les prisonniers d’Épinal… Mais je dois vous assurer que ce n’est pas l’intention du roi. Au cas que quelque esprit malin, ou quelqu’un croyant la chose vraie, ait écrit en vos quartiers cette mesure, vous détromperez tout le monde de cette opinion, et direz que Sa Majesté vous a mandé elle-même, pour la contredire, qu’elle n’est pas capable de commettre l’injustice et l’inhumanité de condamner de pauvres misérables à une peine infamante pour avoir obéi aux ordres de leur souverain ».

Le même jour, Louvois informe Saint-Pouenge que le roi a résolu de ne point envoyer aux galères les gens pris dans Épinal. On modère de huit jours en huit jours le prix de leur rançon qui descend successivement à 150, puis à 100, même à 40 livres. On impose une taxe sur les prévôtés pour le rachat des élus de ces prévôtés.Au 28 décembre, il ne reste plus que 113 prisonniers, tous cavaliers, qui n’ont pu rien payer. En vain on leur offre d’entrer dans le régiment de Roussillon. On ne peut les y décider, et on leur donne la liberté après leur avoir fait promettre de ne pas reprendre de service dans l’armée du duc de Lorraine. Ainsi, le sort des soldats pris à discrétion ne fut en réalité guère plus dur que celui des prisonniers de guerre. Ceux-ci partaient pour Metz le jour même de la capitulation. Mais un bien petit nombre devait y arriver.

« Des 250 prisonniers et des 30 officiers que M. de Paulens a été chargé de conduire à Metz avec le commissaire Le Vacher, il n’y en est arrivé que 54 et 16 officiers. On m’a dit (c’est Saint-Pouenge qui parle ainsi à Louvois, le 4 octobre) qu’en partant d’Épinal, ils arrivèrent à deux heures de nuit au lieu où ils devaient coucher, et qu’en allant au Pont-à-Mousson, il s’en est sauvé la nuit près de cent ».

Du reste, leur captivité ne fut pas longue, surtout quand ils purent faire agir de puissantes influences. Dès le 7 octobre, Louvois écrit au maréchal : « Sa Majesté trouve bon que vous mettiez en liberté deux frères de Mme de Ludre, qui ont été pris dans Épinal, et désire seulement que, s’ils étaient officiers, ils donnent leur parole de ne servir d’un an ». Le 29 octobre, c’est le tour du comte de Tornielle et du baron des Armoises, qui sortent de prison aux mêmes conditions.

Enfin, le 17 décembre, le roi trouve bon que « l’on vide les prisons des cavaliers et officiers qui ont été pris dans la guerre de Lorraine ». Seulement, « il faut leur faire entendre que, si on les retrouve contre leservice du roi, ils seront traités comme déserteurs et punis de mort ».

Les Français qui servaient dans les troupes lorraines, s’ils ne profitèrent point dès le premier instant du retour du roi à des sentiments plus humains, rencontrèrent du moins beaucoup dedévouementchez les habitants d’Épinal, qui s’ingénièrent à les cacher.

Le marquis de Beauvau raconte avec orgueil que sa fille, chanoinesse d’Épinal, « sauva deux gentilshommes français, Boucaut et du Hamel. Elle trouva encore moyen de sauver plusieurs autres gens de guerre du duc, de quoi il la fit remercier par Mme la duchesse de Lorraine ». Les officiers français l’ayant appris, l’en louèrent eux-mêmes, s’étonnant qu’elle eût pu conserver tant de présence d’esprit parmi le trouble des armes, « ce qui est assez rare en une fille ».

Néanmoins, les Français n’échappèrent pas tous à la sévérité du roi, et le 29 septembre, au moment où l’on arrive devant Châtel, le premier soin du maréchal est de faire pendre deux Français, tout à la vue des assiégés pour les effrayer et les démoraliser. Le moyen réussit à souhait, puisque Châtel se défendit à peine et que la Lorraine fut soumise à la France en quelques semaines. Le siège d’Épinal avait été le dernier effort sérieux des Lorrains pour sauver leur indépendance.Dès lors, l’imprudent Charles IV a beau se mettre à la tête des armées de l’Empire, se surpasser lui-même en bravoure et en habileté militaire, et prendre à Consarbruck, contre le maréchal de Créqui, sa revanche du siège d’Épinal, il a perdu son duché, il mourra dans l’exil. Son successeur, Charles V, ne paraitra jamais à Nancy, et, si Léopold y rentre en 1698, c’est sous le bon plaisir du roi de France.

En attendant, Louis XIV règne sur la Lorraine, de 1670 au traité de Ryswick, comme sur une province française. Le maréchal de Créqui trouve longtemps à Nancy, dans la charge de gouverneur, une grasse et glorieuse récompense.

Nos pères subissent la loi du vainqueur. Ils voient leur fidélité outragée, leurs privilèges réduits. Ils paient de la ruine la plus complète, les gloires de la France et de son roi. Ils souffrent toutes les horreurs de la guerre sans en partager les profits, et gémissent de sentir leur malheureux pays transformé en un vaste camp retranché, où se rassemblent et se forment, où s’entretiennent et se gorgent, où viennent se rétablir après chaque campagne, les grandes armées françaises qui soutinrent la guerre de Hollande et la guerre de la seconde coalition.

123456

clomiphenefr |
allopurinolfr |
Parler l'anglais en Martinique |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | La Boite qui Mijote
| NON A LA MONARCHIE AU SENEG...
| Alain Daumer