La pierre des douze apôtres de Meisenthal (57)

 

ou le menhir du Breitenstein

 

Seul le tilleul colossal a disparu !

D’après « Le Pays Lorrrain » – 1904

 

De même que la terre a des stratifications naturelles qui révèlent au géologue expert ses différents âges, elle a aussi pour l’archéologue, l’historien, le savant, ses couches historiques visibles, où les traces de l’humanité qui a précédée la nôtre sont demeurées vivantes.

Quand ce ne sont pas des créneaux, des ponts-levis, des pans de tours déchiquetés par le bec des ans, c’est de la poussière humaine, ce sont des tombes, des nécropoles qui rattachent à travers les siècles, nos paisibles cultivateurs et nos modernes cyclopes, aux bâtisseurs d’aqueducs et de chaussées militaires, et aux fiers Gaulois, nos ancêtres, qui dans le silence de la nature immolaient à leurs divinités vengeresses des enfants, des femmes, des otages et des prisonniers.

Souvent, on voit se réveiller en soi la vision tragique de ces sacrifices sanglants, et volontiers on se reporte à cette époque lointaine où Triboques et Médiomatriciens, foulaient impunément cette terre lorraine sous leurs sandales de peau, surtout quand on se trouve au pied d’un menhir, d’un dolmen, d’une pierre branlante, qui évoquent plus impérieusement leur souvenir.

Mais, hélas, combien peu de ces monuments antiques ont su résister à la barbarie des peuples et à la destruction des temps, et de ce petit nombre, combien encore ne sont point oubliés au fond de la solitude et ignorés même de ceux qui vivent à proximité ?

La pierre des douze apôtres de Meisenthal (57) dans La Lorraine pittoresque Pierre-des-douze-apotres-97x150Et du nombre de ces réprouvés, de ces bannis, de ces méconnus, est le fameux Breitenstein, qui dresse sa stature colossale près du village de Gœtzenbruck, à quelques pas d’une antique voie romaine.

C’est un bloc de grès rouge, de forme pyramidale, profondément fiché en terre, qui malgré les mutilations du siècle dernier, présente encore au-dessus du sol, une saillie de 4m40 de haut sur 1m20 de large.

Pierre-des-douze-apotres-1-100x150 dans La Moselle d'AntanCouronné depuis 1787, d’un groupe de 1m50 de hauteur, représentant le Christ en croix avec les deux Marie à ses pieds, il porte à sa partie supérieure les douze apôtres sculptés en relief, ainsi que l’inscription suivante, dont l’orthographe montre un cachet germanique incontestable :

1787
S. PETRVS                  S. SIMON            S. ANDREAS
S. TOMAS                  S. JOHANNES    S. MATIAS
JVTAS DADEVS              S. FILIBVS          S. BARTOLOMEVS
S. JACOBVS BASDOP    S. MATTEVS      S. JACOBVS MINNER

Sur une des faces, on remarque également un écu portant la croix de Lorraine, gravé en creux à environ un mètre au-dessus du sol, et, avec plus de difficulté, la date de 1609. C’est un souvenir, comme il en subsiste encore beaucoup dans la contrée, de la délimitation des frontières entre l’ancien comté de Bitche (Lorraine) et celui de Hanau-Lichtenberg (Empire) ordonnée par le duc de Lorraine après les fameuses guerres de religion qui désolèrent le pays.

 

Quelle a bien pû être la destination primitive de ce monolithe, qui a certainement été dressé là, par main d’homme, et qui est mentionné pour la première fois en 713 sous le nom latin de « lata petra » ?

Les avis sont partagés. Tandis que Boulangé (Austrasie – 1873), Benoit (Mémoires de l’Académie de Metz – 1884), Marcus (Les verreries du pays de Bitche, Nancy 1887) voient en lui un menhir ou pierre-levée qui reporte nos souvenirs à l’époque des druides, Kraus et d’autres historiens, ne le prennent que pour une simple pierre bornale, servant à délimiter les frontières de deux anciennes peuplades. Le plus sûr serait peut-être de dire, qu’à tour de rôle, il a fait office de menhir et de borne car, après que druides et faux-dieux, sacrifices sanglants et supertitions barbares eurent cédé le pas au christianisme qui s’enracinait chaque jour davantage dans ces sinistres forêts, à quoi aurait servi cette « haulte pierre sur haulte montagne » comme l’appellent les anciennes chroniques ? La destruction et la ruine auraient été certainement son sort, si une nouvelle destination ne lui eut été trouvée !

 

Des récits populaires et pleins de merveilleux se rattachaient jadis au Breitenstein, qui, pendant les longues veillées de l’hiver, faisaient la ronde des villages.

Malheureusement, dans notre siècle de progrès et de réalisme, ils ont sombré un à un, dans le profond cimetière de l’oubli, et pour en retrouver de faibles vestiges, il faut feuilleter les vieux livres, ou s’asseoir dans quelque chaumine écartée, au coin du foyer des bonnes gens. C’est là qu’elles se retrouvent les touchantes et naïves traditions dont personne ne s’est jamais avisé de contester l’autorité et qui passent de génération en génération, comme un pieux héritage, sur la parole respectée des vieillards.

C’est ainsi qu’on a longtemps crû aux réunions fantastiques, organisées par Frida, la fée des feuilles mortes et des pluies d’automne, et aux brillantes revues militaires, qui s’y tenaient chaque soir, sous les veux d’un général armé à l’antique, enterré depuis des années et des années aux pieds du vieux monument.

 

Aujourd’hui, un tilleul colossal enveloppe avec une fraternelle sollicitude la nudité saignante de cette vieille pierre, attestant l’inexorable retour des fatalités, et les bruits des industries voisines viennent quelquefois expirer sous le couvert des grands bois, qui lui font une ceinture de silence et d’oubli. Mais, il demeure là, comme un tronc resté droit dans un bois décimé par la cognée, et s’éternise au cœur de la solitude avec une mélancolie hautaine et méprisante.

 

 


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Le cimetière mérovingien d’Audun-le-Tiche

 

 

 

La région d’Audun-le-Tiche est riche en vestiges archéologiques, du néolithique à l’âge de bronze, des Celtes aux Mérovingiens et jusqu’au moyen-âge. Tout atteste d’une occupation régulière de la région.

Le cimetière mérovingien d’Audun-le-Tiche dans La Moselle d'Antan Cimetiere-merovingien-Audun-le-Tiche-150x112La nécropole se trouve sur une petite colline, au lieu-dit « Le calvaire ». Le site découvert date sans doute des invasions barbares, mais on y a trouvé toutefois des vestiges d’une villa romaine, une mosaïque, une statuette de la déesse égyptienne Isis (dont le culte fut introduit en Gaule par les marchands orientaux et les légionnaires romains), et les restes d’un aqueduc souterrain.

Il est vraisemblable de la découverte – fortuite – de ce cimetière remonte assez loin dans le temps. Au début du XXe siècle, les premières exploitations minières provoquèrent la mise à jour de sépultures qui furent alors considérées comme des tombes de « seigneurs ».

En 1952, la construction d’un calvaire, dans le bois de Butte, permit la découverte d’autres tombes.

C’est en traçant un chemin avec un engin mécanique, que furent mises à jour quelques sépultures qui excitèrent la curiorisité de certainces personnes. Et l’on vit bientôt l’apparition de fouilles clandestines. C’est dans le but de mettre fin au pillage que fut créée la Société Audunoise d’Histoire Locale et d’Archéologie (S.A.H.L.A) en 1967.

Depuis 1968, les fouilles se sont succédées sans interruption et ont permis de dégager quelques 200 tombes avec leur mobilier funéraire. Les tombes sont orientées à l’est et sont soit contigües, soit isolées. Pour la plupart en pierres sèches recouvertes de dalles, quelques unes sont montées en petit appareil gallo-romain. D’autres sont des sarcophages monolithiques.

Tombe-100x150 dans La Moselle d'AntanUne des tombes renfermait un crâne percé de cinq clous, et certaines sépultures contenaient des crânes en surnombre, jusqu’à huit disposés en cercle dans la tombe n° 9. Outre la décapitation rituelle, la mutilation des cadavres est aussi présente à Audun-le-Tiche : plusieurs squelettes présentent des manques (bras, jambes) ou leurs os portent des traces de coups portés par des armes tranchantes.

De nombreux objets ont été trouvés sur le site : couteaux, scramasax (couteau long), fourches à deux dents, bijoux, peignes en os, colliers de perles, bagues, pendentifs, monnaies, fibules, boucles de ceinture…

Un espace archéologique a été créé sur place, où sont exposées les différentes trouvailles, et où sont reconstituées des tombes avec leur mobilier.

 

Crédit « Photo Jean-Claude Kanny / Moselle Tourisme ».

 

Le carnaval à Metz aux XVe et XVIe siècles

 

 Le carnaval à Metz aux XVe et XVIe siècles dans La Moselle d'Antan Folies-du-Carnaval-150x117

D’après « Le Pays Lorrain » – 1909

 

Nos ancêtres ne manquaient pas d’originalité dans l’organisation des réjouissances carnavalesques. Voici quelques notes tirées de nos anciennes chroniques, au sujet du carnaval :

En 1468 :

Le dimanche-gras, joute au Champ-à-Seille (actuellement le quartier Coislin) par les jeunes seigneurs messins. Ce fut Collignon Remiat qui remporta le premier prix.

En 1475 :

Le lundi-gras, il y eut une grande fête sur la même place, mais la fin en fut troublée par un accident. En joutant, l’un des seigneurs fut grièvement blessé et resta alité pendant cinq semaines.

En 1497 :

Pendant le carnaval, le temps était si beau que les gens tout heureux se déguisèrent en grand nombre pour courir à travers la ville ; seigneurs et nobles dames, bourgeois et bourgeoises, gens d’église et autres, chacun selon ses moyens.

Quelques bonnes farces étaient de règle. On raconte que les seigneurs s’amusèrent à faire un géant dont le corps était en osier. Vêtu d’un riche habit, ce géant sortit de la maison de l’échevin Gournaix, qui demeurait au Neuf-bourg. Il mesurait 15 pieds de hauteur et avait une énorm tête. Un homme de forte taille promena dans toute la ville ce mannequin qui portait de gros anneaux aux oreilles et un bâton à la main.

Le mardi-gras, ce fut le tour d’une géante. Les réjouissances se terminèrent par une originale cérémonie de mariage entre ces deux personnages.

En 1501 :

Pendant les « jours gras » se firent plusieurs « momeries et joieusetés », en la cité de Metz. Le lundi-gras, joute en Change (place Saint-Louis), au cours de laquelle il y eut plusieurs blessés. A l’issue de cette joute, on alla festoyer avec les dames en la Neuve-Salle où le souper était préparé. La soirée se termina par un bal dans ce même local était tendu de riche tapisserie. La Neuve-Salle était située entre les placés Saint-Louis et du Quarteau.

En 1510 :

Parmi les réjouissances de cette année-là, il faut noter l’organisation d’un cortège à travers la ville. Il y eut un magnifique char construit en forme de voûte, au milieu de laquelle on voyait un grand coeur blanc et noir aux armes de la cité de Metz. A chaque angle, était élevée une tourelle aux couleurs blanches et noires.

Dans l’intérieur du char avaient pris place des personnages richement costumés dont l’un figurait la cité. Tous les corps de métier étaient représentés par un artisan à cheval, tenant en main ses principaux outils, faits en bois et peints en or et argent. Le cortège était précédé par des trompettes, des clairons et des tambourins « et ce fut chose bien joieuse, bien triomphante, car il faisoit moult biault oyr ces personnaiges ».

En 1511 :

Cette année, on fêta le carnaval de façon plus grandiose encore que d’habitude. Un cortège fut organisé par le bourgeois et chroniqueur Philippe de Vigneulles. Il arrangea un char couvert et richement orné, dans lequel il plaça de jeunes enfants bien costumés au nombre desquels se trouvaient son fils et sa fille.

Dans son parcours à travers la ville, il s’arrêta à chaque place, les enfants descendaient pour jouer quelques farces et réciter des tirades composées par ledit Philippe de Vigneulles.

Chacun, cette année, rivalisa de zèle et d’entrain pour réjouir le peuple. Seigneurs, bourgeois, chanoines et autres se déguisèrent en divers personnages, tels que David, Moïse, Elie, Salomon, Hérode, etc., etc.

Le dimanche dit « les Brandons », les Messins virent de nouveau défiler une riche cavalcade. En tête, marchaient les neuf preux : trois juifs, Josué, David et Judas Maccabée ; trois païens, Hector, Jules César et Alexandre-le-Grand, et trois chrétiens, Charlemagne, Artus, et Godefroy de Bouillon. Ces neuf personnages étaient « moult » richement et « maignifiquement accoustrés ». Ils étaient montés sur des chevaux déguisés en licorne, dromadaire, chameau, gros mouton, etc.

Venaient ensuite trois chars magnifiquement garnis sur lesquels se trouvaient des personnages représentant en tableaux vivants des scènes de la Bible.

Le cortège se terminait par un autre char rempli de buveurs, figurant le « Paradis des ivrognes ».

En 1521 :

Cette année, Philippe de Vigneulles et les marchands de Metz organisèrent un nouveau cortège. Chaque corps de marchands avait son char occupé par les dames déguisées. Les hommes, montés à cheval ou à mulet, les suivaient habillés en princes. Avec eux se trouvait le seigneur Chaverson, maître-échevin de Metz, qui avait fait préparer un banquet dans son hôtel, où il régala toute la compagnie.

 

 

Les lépreux en Lorraine

 

 Les lépreux en Lorraine dans La Meurthe-et-Moselle d'Antan Maladerie-150x74

 

D’après un article paru dans les « Mémoires de l’Académie de Stanislas » – Année 1881

 

Parmi les maladies qui affligèrent les populations du moyen âge, il en est peu qui, autant que la lèpre, aient laissé dans l’histoire des traces de leur existence. Considérée comme un châtiment que Dieu infligeait à ceux qui en étaient atteints, redoutée par les populations en raison du caractère contagieux qu’on s’accordait à lui attribuer, la lèpre entourait les malheureux qui en étaient affectés, comme d’une auréole sinistre, dans laquelle à des pensées de charité et de sympathique commisération s’associaient des idées de répulsion et d’horreur. Sous l’influence de ces sentiments opposés, on fonda de bonne heure des refuges spéciaux pour les lépreux, on promulgua à leur égard des ordonnances, on prit des dispositions légales destinées tout à la fois à les protéger et à les séquestrer.

Il nous a semblé qu’il pouvait ne pas être sans quelque intérêt, de colliger, en les coordonnant, les éléments épars qui, dans notre histoire locale, se rapportent à la lèpre et de chercher à retracer ce que furent les lépreux en Lorraine.

Mazels, musel, mezel, mezieu, mezeauls, ladres (Les ladres invoquaient saint Ladre ou saint Lazare pour les guérir, d’où le nom qui leur fut donné. Les Italiens appellent la lèpre : il malo di santo Ladri), frères lépreux, soeurs lépreuses, bons hommes, bons malades, ou parfois simplement malades, telles étaient les dénominations par lesquelles au moyen âge, en Lorraine et ailleurs, on désignait les lépreux.

Il est probable que de bonne heure, sous l’influence de la pitié qu’inspiraient leurs maux et l’état de misère de la plupart d’entre eux, furent établies des maisons de refuge consacrées à ces malheureux. On les désignait sous les noms de mezelerie, ladrerie, et plus fréquemment de maladerie, malarie ou maladière.

La lèpre, comme la peste, est originaire de l’Orient. Elle était endémique en Egypte, Moïse en fait mention. Job et Pharaon en furent atteints, les Hébreux en furent frappés pendant la captivité de Babylone.

A quelle époque et par quelles voies, la lèpre envahit-elle l’Europe occidentale ? Les Sarrasins l’ont-ils importée en France au VIIIe siècle pendant leur séjour dans nos provinces méridionales, ou les débris des armées chrétiennes, à leur retour des premières croisades (1095-1147) ont-ils ramené avec eux des lépreux qui, ayant contracté le germe de leur maladie pendant leur séjour en Palestine, l’ont propagée dans nos pays, on l’ignore.

Ce qu’on peut affirmer, c’est que longtemps avant ces grands événements, la lèpre existait en France.

Les légendaires de la première Belgique racontent les guérisons miraculeuses de lépreux opérées au IVe siècle par saint Maximin, de Trèves, au VIe siècle, par saint Vannes, de Verdun, et par saint Géry, d’Ivoy. Dès 549, le concile d’Orléans, auquel assistait Désiré, évêque de Verdun, recommandait expressément les lépreux à la charité ecclésiastique et les confinait dans des maisons isolées placées sous la surveillance des évêques.

En 583, le concile de Lyon (et plus tard celui d’Aix-la-Chapelle en 809) imposait aux évêques le soin de veiller sur les lépreux, de les nourrir et de les vêtir, en échange de leurs héritages qui advenaient à l’Eglise. En 630, saint Arnould, évêque de Metz, qui s’était retiré sur le Saint-Mont, près de Remiremont, et y vivait, à la même époque que saint Romaric, dans la solitude et la prière, avait réuni des lépreux et poussait le dévoûment jusqu’à les soigner lui-même. En 634, Adalgise ou Grimont, diacre de l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Verdun, neveu ou tout au moins proche parent du roi de France Dagobert Ier, dotait avec une libéralité princière les lépreux de Maestricht, Metz et Verdun en leur faisant don d’Audun-le-Roman et de terres très étendues. Au VIIe siècle, fut fondée à Metz, à une lieue de cette ville, la maison de Dieu ou maladrerie de Longeau ; elle fut créée et dotée par douze chefs de famille du val de Metz, pour servir d’asile aux ladres ou lépreux.

Godefroy de Bouillon partant pour la Terre-Sainte, y éleva une chapelle et fit donation de terres et de rentes pour l’entretien des malades. Enfin, au concile tenu à Compiégne en 756, le divorce fut déclaré facultatif de la part du lépreux, qui pouvait autoriser son époux à le quitter et à se marier avec un autre.

Tous ces faits ne prouvent-ils pas qu’au VIe siècle, déjà la lèpre était connue et même assez répandue en France et en Lorraine.

Dans les siècles suivants, des famines meurtrières, des guerres incessantes augmentèrent d’une manière effrayante le nombre des malheureux et multiplièrent ainsi le nombre de ceux qui étaient prédisposés à contracter la lèpre. En même temps, les relations de commerce et de guerre entre l’Orient et l’Europe occidentale devinrent plus fréquentes : faut-il s’étonner de l’augmentation progressive du nombre des lépreux et de la nécessité qui s’imposa dès lors, de créer des établissements spéciaux pour les recevoir et les séquestrer ? Sous le règne de Philippe Ier, après la première croisade (1095), fut fondé en France un ordre de religieux soldats appelés hospitaliers, dont la mission spéciale était de soigner les lépreux.

Aussi est-ce pendant les XIIe et XIIIe siècles que les asiles de lépreux sont les plus nombreux et les plus prospères. Sous saint Louis (1226-1270), la France n’en compte pas moins de deux mille. Il existait à cette époque neuf mille léproseries répandues dans la chrétienneté.

En Lorraine, nous avons pu relever l’existence de près de soixante léproseries existant dans des villes, des bourgs et jusqu’en de simples villages. Les plus nombreuses sont réparties dans les pays qui, de nos jours, forment le département de la Meuse.

Dans nombre de villages du département de la Meurthe, les noms de censes, cantons ruraux, champs, etc., rappellent l’existence de maladreries ou tout au moins de bordes de lépreux.

C’est au XIIe siècle que les bourgeois de Toul fondèrent, à une heure de cette ville, à Valcourt, une léproserie dans laquelle devaient demeurer un prêtre et douze lépreux, et dont l’administration fut confiée aux abbés et religieux de Saint-Epvre. Une charte verdunoise de 1185 fait mention d’une léproserie appelée les Grands-Malades ou Saint-Jean-des-Malades (située à quelque distance du faubourg du Pavé de Verdun, au pied de la côte Saint-Michel, sur l’emplacement du cimetière actuel).

Au XIIIe siècle, s’élèvent des léproseries nouvelles : à Verdun, sur la route qui conduit à Saint-Mihiel, la maladrerie de Haudainville, près du village de ce nom, qui, à partir de 1247, fut appelée les Petits-Malades ou les Pauvres-Malades, où étaient reçus les lépreux étrangers à Verdun ; à Toul, dans le faubourg Saint-Mansuy (elle fut fondée par les religieux de Saint-Mansuy et les bourgeois de Toul) ; à Laître-sous-Amance, à Leyr dans la vallée de la Seille, à Sommières dans la Meuse, à Saint-Aubin, dans les environs de Commercy, à Neuf- château, etc.

En 1273, à Nancy, sous le règne du duc Ferry III, existait déjà la léproserie de la Magdelaine, aux alentours de laquelle se sont successivement élevées les maisons qui ont fini par former de nos jours le faubourg Saint-Pierre. On l’appelait maladrerie de la Magdelaine-lez-Nancy ou devant-Nancy, pour la distinguer d’une léproserie de la Magdelaine élevée à Varangéville, à peu de distance de Saint-Nicolas-du-Port.

Le mai 1312, le duc Thiébaut II donna la léproserie de la Madelaine de Nancy, et confia le soin des lépreux aux Dames prêcheresses, religieuses de l’ordre de Saint-Dominique, qui, en 1292, étaient venues s’établir à Nancy et dont le couvent était peu distant. Cette donation fut confirmée en septembre 1328, par le duc Ferry IV.

En 1478, une chapelle fut construite à la Madelaine de Nancy. Cette maison jouissait de privilèges et franchises qui furent confirmés par le duc René Ier (22 mars 1436), par la duchesse Isabelle en 1441, par le duc Antoine en 1508 et par lettres patentes du 8 août 1603 du duc Charles III.

A Remiremont, dans les Vosges, existait une léproserie de la Madelaine, située aux portes de cette ville, près d’une ancienne chapelle dédiée à sainte Marie-Madelaine. Brûlée en 1645 par les gens de guerre, elle fut reconstruite peu après par les soins d’Antoinette Maillot, veuve d’Adam de la Madelaine. L’emplacement occupé par cette léproserie a conservé jusqu’à nos jours le nom de la Madelaine.

Vers le commencement du XIVe siècle, se trouvaient dans le val de Saint-Dié, trois léproseries : la Rouge-Pierre, Charémont et la Schenalle. En 1562, un chanoine du chapitre de Saint-Dié, convaincu de lèpre, fut condamné à terminer ses jours dans une cellule qu’il dut se faire construire au milieu des forêts, près de l’ermitage de la Madelaine.

 

La plupart des léproseries durent leur existence à l’initiative privée. C’était un ou plusieurs bourgeois riches d’une ville, tantôt quelque prince ecclésiastique ou temporel, qui, émus de pitié pour le triste sort des lépreux, fondaient par donation ou testament, et le plus souvent dotaient en même temps un hôpital pour les recevoir.

Pour subvenir à leur entretien, les ressources, loin de manquer, ne firent que s’accroître. Outre la charité publique qui subvenait aux menus besoins des lépreux et les redevances que ceux-ci étaient parfois tenus de leur payer, les léproseries s’enrichirent peu à peu par les libéralités et les donations des grands, par les droits, priviléges et franchises qui leur furent octroyés par les princes ou les villes. Devant quelques églises, existaient des troncs spéciaux dont les produits leur étaient destinés.

A Nancy, chaque lépreux occupant une maison de la Madelaine, payait un cens annuel d’un franc aux Dames prêcheresses, outre le droit d’entrée convenu de gré à gré avec elles. Un décret du duc Charles III (2 avril 1562) autorise « les bons malades de la Madelaine encore qu’ils ne soient de la paroisse de Nancy ou de Saint-Dizier à participer aux aumônes qui se distribuent les dimanches, jeudis et vendredis de chaque semaine ».

Au commencement du XVIIe siècle, les lépreux avaient la coutume de faire faire la quête des aumônes près de l’église collégiale Saint-Georges, par un lépreux qui, autorisé à se tenir dans une loge, faisait appel à la charité publique. Les comptes du cellerier de Nancy montrent que jusqu’en 1640, on délivrait par an « douze rézeaulx de bled aux bons malades de la Magdelaine pour subvenir à leur nourriture et autres nécessités de leur vie calamiteuse ».

Le soir du jour de la Toussaint, la ville faisait un don de trois francs aux malades de la Madelaine pour « faire leur bon soir ».

A Metz, dès 1196, un des trois deniers de l’impôt des morts établi par l’époque Bertram, était destiné à l’entretien des bons malades. En 1326, la ville de Metz donne la moitié des moulins de la Seille à la léproserie de Saint-Ladre ; en 1299, une donation considérable de terres est faite à la léproserie des Bordes. Plusieurs papes avaient dispensé de la dîme la maison de Dieu de Longeau ainsi que les autres léproseries de Metz, et une bulle du pape Honoré III confirma en 1435 tous ces privilèges.

A Verdun, la maladrerie des Petits-Malades, à part quelques pièces de terres et de prés, ne jouissait que d’un revenu annuel en argent de vingt-huit livres verdunoises. Des bulles de Martin IV et de Boniface III exemptaient de la dîme, les immeubles des malades et leur bétail. La cité les affranchissait de tous impôts. D’après le manuscrit intitulé les Droits de Verdun, les armes des vaincus en combat singulier leur étaient attribuées.

La léproserie des Grands-Malades était plus richement dotée. Par une charte de novembre 1213, Thiébaut IV, comte de Bar, avait institué les Grands-Malades usagers de la forêt de Dieue « pour tailler et prendre ce qu’il faudroit de bois pour lesdits malades, en telle manière qu’ils n’en peurent vendre ny donner aultre part ». Au XIVe siècle, cette maladrerie était exemptée de tous impôts par la cité, qui lui avait en outre attribué le droit de mortuaire. Elle possédait de nombreuses rentes en argent, grains et vin provenant de prés, terres, vignes et bois dont les seigneurs des environs lui avaient fait don. Outre ces ressources et les droits d’entrée assez onéreux qu’elle exigeait de ses pensionnaires, cette maladrerie possédait des rentes annuelles et perpétuelles, souscrites en sa faveur par des congrégations religieuses ou des corps ecclésiastiques, par de simples particuliers ou des familles, sous la condition de recevoir ceux de leurs membres qui viendraient à être entachés de lèpre.

La léproserie de la Madelaine à Remiremont, très pauvre à son origine, s’agrandit par les dons de la charité. Un chanoine de Remiremont, du nom de Fleury, fit en 1349, à cet hospice, donation de tous ses biens, en reconnaissance des bienfaits qu’il y avait reçus et aussi pour participer aux biens spirituels dont cet asile était enrichi.

Quelques villes, comme Toul et Verdun, eurent deux maladreries. Metz en a compté cinq. L’inégalité des conditions sociales se retrouvait dans les maladreries d’une même ville. A Metz, la léproserie des Bordes, qui appartenait à la cité, paraît avoir été principalement destinée aux indigents, comme à Verdun celle des Petits-Malades.

La léproserie des Grands-Malades ou Saint-Jean des malades est exclusivement réservée aux familles verdunoises auxquelles leur position de fortune permet d’acquitter une large prébende (prouvende) pour ceux de leurs membres qui devront entrer dans la maison.

Parmi les mézeaulx, existait aux Grands-Malades, à Verdun, une hiérarchie : les frères et les convers. Ces derniers « debvaient faire à la maison tout ce de bien qu’ils pourroient et entendre aux œuvres et labour d’icelle ». Il y avait encore de simples locataires (le plus souvent des nobles) auxquels n’était dû que le logement, leur entretien et leur nourriture restant à la charge de leur famille. Enfin, outre les malades, y résidaient, notamment au XIVe siècle, des personnes qui n’étaient point lépreuses, des haitiez (sains) qui moyennant une donation, s’y étaient assurés un asile et une prébende.

Sept miches de pain blanc et trois sols par semaine, par an quarante sols pour leur robe, douze sols pour leur lard, un cent de faixains (fagots) à deux harts, une part aux vignes communes, telle était la prébende que l’on trouvait à la léproserie de Saint-Ladre à Metz. Celle des Grands-Malades à Verdun devait lui ressembler beaucoup.

L’administration des léproseries a varié selon les localités et les époques. A Nancy, nous l’avons vu, les ducs de Lorraine avaient fait don de la Madelaine aux Dames prêcheresses. A Valcourt, près de Toul, la surveillance était confiée à l’abbé et aux religieux du monastère de Saint-Epvre de Toul.

Les deux maladreries de Verdun furent administrées par des maîtres, gouverneurs ou procureurs laïques, institués au XIIIe siècle « de par l’Eveske et par la citeit » et dont plus tard, après la lutte des lignages des corps de métiers contre l’autorité épiscopale, l’investiture passa exclusivement au corps municipal. Toujours élus parmi les jurés de la cité, ces gouverneurs furent presque tous d’anciens maîtres échevins pendant le XIVesiècle. Beaucoup d’entre eux remplirent plusieurs fois les mêmes fonctions.

Jusqu’en 1428, ils stipulaient pour la léproserie dans tous les actes d’acquêt ou de vente. Leur intervention était moins nécessaire pour les baux ou constitutions de cens. C’étaient les lépreux eux-mêmes qui signaient beaucoup d’actes de ce genre.

A Remiremont, jusqu’en 1645, le gouvernement de la Madelaine fut confié à des frères hospitaliers convers, ayant fait vœu de pauvreté et de chasteté et qui suivaient la même règle que ceux établis en 1140 en Angleterre, sous le règne de Henry Ier. Leur supérieur portait le nom de maître. Le curé de Remiremont, qui avait le droit d’installer et de surveiller ces religieux, était le supérieur principal de la léproserie. Aucun malade d’ailleurs n’y était reçu sans la permission expresse de l’évêque.

A côté de ces administrateurs ecclésiastiques ou laïques, nous ne serons point étonnés de ne jamais trouver, dans les asiles consacrés aux lépreux, de médecins chargés de les soigner et de soulager leurs maux. Considérant les lépreux comme des infortunés frappés par la main de Dieu, la société au moyen âge, logique avec elle-même, croyait avoir tout fait en pratiquant la charité chrétienne en faveur des malheureux qu’elle condamnait à l’isolement et à la séquestration.

 

Les léproseries étaient situées le plus souvent à une certaine distance des centres de population pour éviter les chances de contagion, tout en permettant aux malheureux qui y passaient le reste de leurs jours de revoir de temps à autre leurs parents et d’être plus à la portée des aumônes qu’ils recevaient de la charité publique.

Une fois par an, à Remiremont, les personnes bienfaisantes avaient l’habitude de visiter la Madelaine pour donner aux lépreux des pains, que par crainte de la contagion, on leur tendait au bout d’un bâton. Les lépreux ont disparu, mais le souvenir de cette charitable coutume a, pendant longues années, persisté à Remiremont. Naguère encore, les enfants portant des pains au bout d’une baguette, se rendaient en foule, à certain jour, à la Madelaine, qui jusqu’aujourd’hui a conservé son nom. On recevait les pains pour les distribuer aux pauvres de la ville, des féveroles étaient remises aux enfants, pour leur rappeler l’infime nourriture dont autrefois les lépreux devaient se contenter.

Les lépreux ou les membres d’une même famille de lépreux habitaient en général chacun une hutte ou maisonnette séparée, appelée en Lorraine, Borde, parce que dans l’origine, elles furent élevées le long des chemins, d’où la possibilité pour les lépreux d’implorer de leurs bordes la charité des passants.

La réunion de plusieurs d’entre elles était désignée sous le nom de Bordel, terme qui, dans l’origine synonyme de léproserie, perdit cette signification dès le XIVe siècle. Plus tard, les léproseries formèrent de petites et lugubres cités : la maladrerie des Grands-Malades à Verdun, entourée de murs, renfermait une église, un cimetière, un grand jardin et un cloître qu’entouraient les cellules des mézeaulx.

Le nombre légalement limité des maisons de lépreux dans chaque maladrerie (il y en avait seize dans celle de la Madelaine à Nancy en 1603, douze dans celle de Valcourt près de Toul, sept aux Petits-Malades de Verdun, etc.), impliquait la limitation du nombre de bons malades susceptibles d’y être admis. Parfois, il arrivait que dans les grandes villes, ou déjà comme de nos jours tendaient à affluer les malheureux, la totalité des loges de lépreux était occupée. C’est du moins ce que l’on peut inférer des lettres patentes du duc de Lorraine Charles III (8 août 1603), qui autorisent les Dames prêcheresses de Nancy à recevoir et loger dans la maladrerie de Madelaine de Nancy, les lépreux des ville, prévôté et banlieue de Nancy, des pays et terres de l’obéissance du duc (excepté le bourg de Saint-Nicolas où il y avait une léproserie), à condition que si les maisons, loges ou bordes où habitent les lépreux sont remplies, et s’il se présentait des lépreux des ville, prévôté ou banlieue de Nancy, les Dames prêcheresses devront faire déloger les forains pour leur faire place, quand même ils ne pourraient, vu leur pauvreté, payer de droit d’entrée.

 

L’horreur qu’au moyen âge on avait de la lèpre, la crainte qu’inspirait le danger de sa contagion, étaient telles, que découvrir ceux qui en étaient infectés, paraît avoir été une des préoccupations constantes des autorités.

Dans les anciens droits et privilèges de la ville de Saint-Avold, sont énumérées toutes les dispositions qui devront être prises contre les lépreux, dès qu’on aura connaissance du mal dont ils sont atteints.

A Metz, un atour ou règlement de police rendu en 1278 par les Treize, institue des commissaires spéciaux pour rechercher dans chaque paroisse les lépreux et condamne à la perte d’une oreille tout individu qui sans titre se livrerait à ces investigations. Le même règlement défend à tout mezel d’entrer dans Metz avant la Chandeleur (2 février), établit une amende de dix sols contre tout habitant qui leur donnerait quelque chose, et ordonne de séquestrer les lépreux aux ribauds ou sergents de ville, menaçant leur négligence du supplice de la xippe.

Aux XIVe et XVe siècles, les médecins de Metz prêtaient serment entre les mains du maître échevin de lui déclarer tous les cas de lèpre. Pendant longtemps cette obligation resta rigoureuse, elle ne commença à tomber en désuétude que vers le commencement du XVIIe siècle, quand les cas de lèpre ne furent plus devenus que très rares. Dès qu’une personne à Metz était soupçonnée d’être affectée de la lèpre, elle était conduite, pour être examinée, chez le myr, le physicien ou médecin stipendié de la cité, qui avait à se prononcer sur son état de maladie.

A Nancy, encore en 1623, la procédure suivie contre les lépreux était plus compliquée : toute personne soupçonnée de lèpre était, par les ordres de la Chambre de ville, arrêtée et conduite à Toul par un sergent, aux frais de la ville quand elle était pauvre. Là, elle était soumise par plusieurs chirurgiens à « l’examen de l’épreuve » qui se passait devant l’offcialité de Toul. A Pont-à-Mousson, toute personne soupçonnée de lèpre était pareillement conduite à Toul par un valet de ville.

A Verdun, dès qu’un individu était soupçonné d’être entaché de la lèpre, la police locale (dans l’évêché et comté de Verdun, les curés des paroisses) le soumettait à la visite d’un médecin ou d’un chirurgien. L’examen du praticien confirmait-il les premiers soupçons, le malade devait subir la Preuve.

Celle-ci n’était pas partout la même. Aussi la valeur qu’on lui reconnaissait variait-elle suivant la ville où elle avait été subie et arrivait-il au même malade d’être obligé de subir l’examen de la preuve dans plusieurs villes. En 1470, Nicole François, abbé de Saint-Vincent-lès-Metz, était « jugiés laidre par les preuves de Toul, Verdun et Triève ». En 1580, Jean de Schœnenburg, archevêque de Trèves, critiquait sévèrement les divers modes d’épreuve en usage dans les villes voisines, décrétait que nul de ses sujets dénoncé comme mezel ne serait rendu à la liberté, s’il n’était reconnu sain, pur, suivant l’antique épreuve de la cité de Trèves.

 

Dans le diocèse de Verdun, après avoir longtemps appartenu à l’évêque et été une des attributions des archidiacres, le droit super examine et condemnatione leprosorum, avait été à la fin du XVe siècle dévolu à l’officialité épiscopale.

C’était presque toujours à la léproserie que l’épreuve était subie. Souvent, par une disposition étrange, l’official adjoignait aux médecins un ou plusieurs lépreux de la maison. Parfois les curés prenaient la précaution de faire accompagner le prévenu par deux prud’hommes de la paroisse, afin de constater son identité devant les juges et d’empêcher une substitution de personne. On avait eu l’exemple de personnes saines qui s’étaient soumises à l’épreuve, sous le nom d’individus réellement lépreux, auxquels elles avaient cédé, à beaux deniers, les lettres d’absolution frauduleusement obtenues.

Au jour fixé pour le jugement, le malheureux sur lequel pesait la terrible prévention d’être lépreux, comparaissait seul et à huis clos devant la Cour spirituelle. Après avoir évoqué le nom de Dieu, l’official rappelait aux hommes de l’art que c’était un crime « sequestrare non sequestrandos, dimittere cum populo leprosos ». Il interpellait le misérable du sort duquel on allait décider, l’assurait de l’impartialité de ses juges et s’inspirant de l’Évangile, lui montrait en perspective la liberté ou le ciel. Enfin il lui faisait prêter serment de répondre avec vérité aux questions que lui adresseraient les médecins.

La mission de ceux-ci commençait. Ils interrogeaient le patient : comptait-il des ladres dans sa famille ? N’avait-il pas eu de relation avec les lépreux ? A quelles indispositions était-il sujet ? On procédait ensuite à deux séries d’épreuves dont M. Buvignier, dans son intéressant travail sur les Maladreries de la cité de Verdun, a retracé les péripéties. Dans une épreuve préliminaire, on examinait le sang du malade, qui était réparti en trois vases : quelques grains de sel, du vinaigre, de l’urine d’un jeune garçon servaient de réactifs. L’examen était-il favorable, le prévenu, proclamé sain, était renvoyé libre des faits de l’accusation, muni de lettres d’absolution dont le pasteur de la paroisse devait donner lecture au prône.

Dans le cas contraire, les médecins procédaient le lendemain, devant la Cour ecclésiastique, à une seconde série d’investigations et recherchaient la présence de quelques-uns des signes sur lesquels était basé le diagnostic de la lèpre. Leur absence était-elle constatée, le prévenu était déclaré sain et recevait des lettres d’absolution.

Quelques indices seulement venaient-ils confirmer les premières présomptions, il était déclaré cassot (cassatus), ou capot suspect de ladrerie et comme tel, renvoyé dans sa demeure où il restait interné et soumis aux visites des médecins et à certaines prescriptions hygiéniques.

Mais si le patient présentait des signes nombreux ou décisifs de la lèpre, la voix était-elle rauque, les bulbes des cheveux ou des poils étaient-ils entourés d’une sécrétion rougeâtre, la peau était-elle onctueuse ou présentait-elle des taches ou des ulcères, les urines étaient-elles cendreuses, la peau de la jambe et du talon était-elle insensible aux piqûres, le prévenu était déclaré lépreux et « cum multis verbis bonis et consolatoris sequestrandum a populo ».

La multiplicité des épreuves prescrites, la minutie des précautions observées avant de prononcer l’arrêt qui décidait du sort du patient accusé de lèpre n’a rien qui doive étonner. Pouvait-on entourer de trop de formes, de trop de solennité un acte qui retranchait de la société un de ses membres, un acte qu’il n’était pas rare d’avoir vu provoquer par la haine ou par la cupidité d’héritiers avides ? Le fait d’être reconnu lépreux n’avait-il pas pour sanction d’être mis au ban des chrétiens, d’être considéré comme mort civilement et condamné à l’isolement et à la séquestration ?

 

L’Église regardant le lépreux comme un infortuné que la main de Dieu avait frappé et qu’un miracle seul pouvait guérir, ne pouvait plus qu’invoquer en sa faveur la charité chrétienne. Aux yeux de la loi, il était tenu pour déchu de tous ses droits. L’autorité civile n’avait pour mission que de veiller à l’exécution de toutes les ordonnances restrictives de sa liberté.

La sentence rendue par le juge ecclésiastique, qui seul avait autorité en cette matière, le lépreux était mort au monde. Avant toutefois d’être exclu de la société, il y reparaissait une dernière fois pour entendre dire, à son intention, les prières des morts et, vivant, assister à ses funérailles.

Nous empruntons à M. Richard, le récit des lugubres cérémonies qui, à la fin du XVIe siècle, s’accomplirent à Remiremont lors des funérailles de deux lépreuses.

En 1597, deux jeunes filles, Marie et Jeanne de Ranfaing, ayant comparu devant le Consistoire, avaient été déclarées par les médecins qui les examinèrent, être atteintes de la lèpre, et d’après la sentence du juge ecclésiastique, condamnées à être transférées à la maladrerie de la Madelaine, près de Remiremont.

« Le 15 juin 1597, à huit heures du matin, au son de toutes les cloches de la ville, les lépreuses, recouvertes d’un grand voile noir, se rendirent à la porte de l’église paroissiale. Le curé, revêtu simplement d’une aube et d’une étole, vint les y recevoir, et après les avoir aspergées d’eau bénite, leur dit d’aller se placer devant l’autel de la sainte Vierge, qui était entouré d’une balustrade afin de séparer les lépreuses du peuple. Sur une table, dans un coin de cet enclos, étaient déposées deux housses ou robes longues, des gants, une cliquette, un baril et une panetière.

Les lépreuses entendirent la messe et communièrent dans cet enclos. Ensuite le curé, revêtu d’un surplis et d’une étole violette, vint bénir ce qui était sur la table et dit aux lépreuses en leur présentant les housses « Recevez ces habits et les revêtez en signe d’humilité, sans lesquels, désormais, je vous défends de sortir de votre maison, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ». Prenant le baril, il dit « Prenez ce baril pour recevoir ce qu’on vous donnera pour boire et je vous défends, sous peine de désobéissance, de boire aux rivières, ruisseaux, fon-taines et puits communs ; ne vous y lavez en quelque manière que ce soit, ni vos draps, chemises et toute autre chose qui ait touché votre corps ».

Leur offrant la cliquette, il dit « Prenez cette cliquette en signe qu’il vous est défendu de parler à personne, sinon à vos semblables. Si c’est par nécessité et si vous aviez besoin de quelque chose, le demanderez au son de cette cliquette, en vous te- nant loin des gens et au-dessous du vent ».

En leur donnant les gants, le curé dit « Prenez ces gants, par lesquels il vous est défendu de toucher chose aucune à mains nues, sinon ce qui vous appartient et ne doit venir entre les mains des autres ». En leur donnant la panetière, il dit « Prenez cette panetière pour y mettre ce qui vous sera donné par les gens de bien et aurez souvenance de vos bienfaiteurs ».

Ces recommandations faites, le curé donna aux lépreuses son aumône et exhorta tous les assistants à imiter son exemple. Ensuite, il les conduisit à la Madelaine avec la croix et l’eau bénite, accompagné du clergé et d’un grand concours de peuple récitant les litanies et des psaumes qu’on terminait par des « Orate pro eis ».

A la porte de la léproserie, le curé dit en se tournant vers les lépreuses : « Voici le lieu qui vous est donné pour y faire votre résidence. Je vous défends d’en sortir pour vous trouver aux places et assemblées publiques, comme églises, marchés, moulins, fours, tavernes et autres semblables. Cependant vous ne vous fâcherez pas d’être ainsi séquestrées, parce que cette séparation n’est que corporelle et que quant à l’esprit, qui est le principal, vous serez toujours autant avec nous que vous le fûtes autrefois et vous aurez constamment part et portion à toutes les prières de notre sainte Mère l’Église et comme si personnellement vous étiez tous les jours assistantes au service divin avec les autres. Et quant à vos petites nécessités, les gens de bien y pourvoiront et Dieu ne vous délaissera pas. Seulement, prenez bon courage et ayez patience. Dieu demeure avec vous ».

Après ce discours, le curé introduisit les lépreuses dans la léproserie, en referma la porte, devant laquelle il planta une croix en bois. Se tournant vers le peuple, il recommanda les lépreuses à ses prières, défendit expressément de les injurier, de les maltraiter et dit qu’elles étaient sous la protection de Dieu. Il termina en exhortant les frères convers de la léproserie, les parents et amis des lépreuses de les assister durant trente heures, afin de les fortifier dans le nouveau genre de vie qu’elles allaient forcément embrasser.

 

De la comparaison de ce récit, avec les prescriptions relatives aux funérailles des lépreux contenues dans le missel de Verdun de 1509, dans le rituel messin imprimé en 1541 par ordre du cardinal Jean de Lorraine, administrateur perpétuel de l’évêché de Metz, dans le Manuel à l’usage des prêtres du Verdunois, rédigé en 1554 par l’évêque Psaume et dans le rituel de Toul de 1616, il ressort qu’en Lorraine, comme du reste dans les autres provinces, ces cérémonies ont, à peu de choses près, offert pendant une longue série d’années, le même caractère d’un sinistre symbolisme.

Basées sur des croyances acceptées par tous, elles devaient exercer une influence profonde sur l’esprit de tous ceux qui assistaient à ce lugubre cérémonial et remplir les imaginations de terreur et d’effroi. Chacun ne pouvait-il pas redouter d’être un jour ou l’autre l’objet d’une condamnation semblable ?

Il s’en faut de beaucoup que les conditions civiles et religieuses, sous l’empire desquelles ont vécu les lépreux, aient, dans la suite des siècles, toujours été identiques. Jusqu’aux XIIe et XIIIe siècles furent observées les décisions des conciles relatives aux ladres, toutes empreintes d’un sentiment de religieuse pitié.

Le pape Urbain III faisait un devoir aux époux de suivre leur conjoint atteint de lèpre et de cohabiter avec lui. Jusqu’au milieu du XVe siècle, l’église de Verdun ne refusait aux lépreux à ses derniers moments ni les prières de ses prêtres, ni les sacrements.

Au XVIe siècle, on voit encore des ladres hériter, vendre, acquérir, comparaître en personne devant les notaires des officialités des archidiacres de Verdun. Le lépreux n’est pas encore maudit, sans relation avec le monde : des journaliers, des vignerons s’établissent à ses côtés, en se rendant adjudicataires de cellules et de vignes situées dans l’enceinte même des Grands-Malades de Verdun. De petits bourgeois attendent la vacance d’une prébende de lépreux qu’ils se disputent au plus offrant. La situation des mézeaulx paraît si peu à plaindre, que parfois des goujats simulent les plaies hideuses qui caractérisent la lèpre et forcent la police à sévir contre les faux lépreux.

Loin de frapper comme au XVIe siècle presque exclusivement des malheureux sans ressources, la lèpre, dans les siècles antérieurs, atteignait parfois les personnages les plus éminents : en 1160, Raoul, comte de Vermandois ; en 1185, Baudouin, roi de Jérusalem ; en 1291, Robert Bruce, le héros de l’Écosse, succombaient aux atteintes de la lèpre. Pendant sa campagne en Palestine (1249), saint Louis ne craignit pas d’admettre dans sa tente des chevaliers de Saint-Lazare atteints de lèpre. Attachés à sa personne, ils accompagnèrent le monarque, à son retour d’Orient, à la cour de France.

Peu à peu toutefois, à mesure que par suite des progrès de la civilisation le bien-être se développa, que les prescriptions de l’hygiène furent mieux observées, la lèpre cessa de chercher ses victimes dans les classes élevées de la société. Au lieu de frapper indistinctement nobles, prêtres, bourgeois ou manants, elle ne sévit plus que sur les classes peu aisées. Serait-ce par le fait de cette modification dans la répartition sociale du fléau, est-ce sous l’influence d’accusations odieuses autant qu’imméritées portées contre les lépreux, toujours est-il que vers la fin du XIVe siècle, un revirement se produisit à leur égard dans l’esprit des populations. Terribles en furent les conséquences.

 

A partir de cette époque, des mesures sévères sont prises contre eux. Elles tendent toutes au même but : mettre les lépreux au ban de la société.

Dans les villages ou dans les villes dans lesquelles n’existait pas de maladrerie, les lépreux durent élever leurs huttes au bord des chemins. Le plus grand nombre toutefois étaient condamnés à passer dans les léproseries leur triste existence.

Un grabat et quelques meubles composaient le chétif mobilier du lépreux. Une tunique, une housse à capuchon et collet pour couvrir les épaules et la poitrine, une ceinture de cuir pour la serrer, une panetière, des gants et des cliquettes, telle était sa garde-robe. La housse était toujours de couleur sombre : grise à Nancy et à Verdun, brune à Remiremont, noire dans d’autres localités. Elle était à Nancy, en 1607, munie de doubles marques en laiton aux armes de la ville, pour signaler à l’attention des passants ceux qui la portaient.

Aux termes des statuts synodaux du diocèse de Verdun, de 1507, si le ladre est à l’aise, c’est à ses héritiers à subvenir aux frais de ses funérailles, du costume qu’il ne devra plus quitter, à son mobilier, à la construction d’une cabane. Dans le cas contraire, ces dépenses incombent à la ville (c’était le cas à Nancy encore en 1623) ou à la paroisse dont le ladre faisait partie.

 

Quittait-il sa borde, le menton, la bouche et la partie inférieure du nez cachés par un bandeau, pour se procurer en ville les choses nécessaires à la vie, les humiliations attendent le lépreux à chaque pas. Veut-il adresser la parole à quelqu’un, il devra ne pas oublier de se placer sous le vent. Veut-il renouveler sa provision de vin, c’est à la porte du cabaret que le marchand lui remplit son baril, non sans se servir de l’entonnoir spécial qui appartient à chaque lépreux.

Désire-t-il acheter des fruits ou toute autre denrée, défense lui est faite d’y toucher avant qu’elle soit sienne, et ce n’est que de loin, qu’avec sa baguette il lui est permis de désigner d’une façon précise l’objet dont il a besoin.

Le lépreux ne peut passer sur un pont ayant appui sans avoir mis ses gants. Défense absolue lui est faite de dépasser le porche des églises, d’entrer dans les maisons où l’on cuit le pain. Sur les chemins, dans les rues, dans celles surtout qui sont étroites, sans cesse, tous les cinq ou six pas, il doit agiter ses cliquettes. A ce bruit redouté, le vide se fait autour de lui, tous se retirent à son approche, les mères notamment qui, de crainte de les exposer au danger de la contagion, se hâtent d’emporter leurs enfants.

Mendier était la principale sinon l’unique occupation des lépreux, quand leur mal ne les retenait pas cloués sur leur grabat. Encore cette liberté de mendier était-elle soumise à bien des restrictions.

Au XIIIe siècle, à Verdun, il ne leur était permis de venir mendier et quêter qu’en un certain lieu, devant le portail de l’église Saint-Airy. Plus tard, il leur fut accordé de mendier dans toutes les rues, mais seulement pendant quatre mois de l’année. Du 1er mars au 31 octobre, défense leur était faite de pénétrer dans Verdun. Durant ces huit mois, les jurés de la ville faisaient distribuer par mois à chaque lépreux trois setiers de vin, deux franchards de froment conseigle et alternativement un demi-franchard de pois et un demi-franchard de fèves.

Quand, en 1564, Nicolas Psaume, évêque de Verdun, institua l’aumône publique, la mendicité dans l’intérieur de la ville fut défendue aux ladres comme aux ordres mendiants. Malgré une indemnité de 12 gros qui en compensation leur fut allouée, et bien que l’aumône publique fût désormais chargée de subvenir aux besoins des lépreux, ils n’en continuèrent pas moins à mendier, stationnant près des portes de la ville et importunant les passants de leurs lamentations. En 1594, on les avait obligés à se re- tirer à une portée d’arquebuse des murailles, quand l’année suivante, la situation de l’administration charitable devient si précaire que force fut de permettre de nouveau aux ladres de venir, pendant les mois d’hiver, mendier dans les rues de Verdun.

A Nancy, on fut plus sévère à leur égard jusqu’en 1603, ce n’était qu’a certain jour, le soir de la fête de tous les Saints, qu’il était permis aux lépreux de venir quêter dans les rues et devant les portes de certaines églises. Leur entrée en ville était souvent l’occasion de rixes et de scandales qui rendaient nécessaire l’intervention des valets et sergents de ville. Peu d’années après cependant, le nombre des lépreux ayant notablement diminué, on paraît ne plus s’être opposé à ce qu’ils parcourussent les rues en demandant l’aumône. Du moins peut-on l’inférer de la permission accordée le 1er février 1624, à Nancy, à une femme récemment reçue bonne malade, de quêter en ville et ailleurs comme les autres.

Seul, au milieu de compagnons d’infortune aussi malheureux que lui, il ne restait au lépreux que ses souvenirs. Enfant, la justice lui refusait sa part de la succession paternelle. Marié, son union était rompue et sa femme libre de contracter d’autres liens. Père, il était séparé de ses enfants, le seuil de sa maison lui était interdit. Ses enfants, sous peine de perdre leur liberté et de partager le sort de leur père, ne pouvaient plus le voir ailleurs que dans la rue. Il ne leur était plus donné de l’embrasser.

Le lépreux jouissait-il du droit de bourgeoisie dans une ville, y exerçait-il des fonctions publiques, il en était déchu. Autrefois riche peut-être, il avait vu ses biens partagés entre ses héritiers. Le lépreux guérissait-il, le cas devait être des plus rares, il avait beau revendiquer sa femme et sa fortune, les tribunaux le déboutaient de sa demande, par la raison que sa femme lui avait alloué l’équivalent de ce que l’on donne à un mort que l’on enterre.

Riche, aimé, honoré hier, le lépreux se voyait aujourd’hui sans affection, sans fortune, sans autres ressources que la charité publique. Et près de lui, il savait les siens qui le fuyaient, ses biens possédés par ses héritiers.

Faut-il s’étonner dès lors si, considérés comme des morts tolérés parmi les vivants, les lépreux deviennent rapidement faux, trompeurs et dépravés, et si les léproseries méritent d’être appelées par Ambroise Paré de véritables sentines, des repaires de tous les vices. Les deux sexes y sont confondus, d’où résultent les désordres les plus violents.

En 1502, un jeudi saint, à Toul, les lépreux des bordes de Saint-Mansuy, excités par d’ignobles jalousies, assassinent l’un d’entre eux. Cinq sont exécutés à Foug, trois sont brûlés vifs, deux, traités avec plus d’indulgence, sont pendus.

C’est dans ces tristes refuges que, réuni à ses frères d’infortune aigris comme lui par le malheur et les privations, le lépreux terminera ses jours.

 

La mort elle-même ne le délivre pas de la malédiction qui pèse sur lui. L’Eglise lui ferme ses cimetières : c’est dans leurs bordes, dit l’évêque de Verdun, Wary de Dammartin (1507), que les ladres doivent être inhumés, quia cui non communicamus vivo, non communicamus mortuo. C’est dans le même esprit que les statuts synodaux de Toul de 1515 disposaient que « les lépreux ne doivent point être enterrés avec les saines gens, ni en un même cimetière, mais en leur cimetière, ou en leur tabernacle qui n’est aucunement bénit ». Dans quelques localités, après la mort du lépreux, on brûlait ses meubles et ses vêtements, quelquefois jusqu’à sa maison.

Un sort terrible était réservé aux lépreux qui, poussés par le désespoir, avaient le courage de fuir loin des léproseries, dans le voisinage desquelles ils devaient rester.

En 1351, deux lépreuses qui s’étaient échappées de la maladrerie de la Schenalle, dans le val de Saint-Dié, ayant été arrêtées de nouveau, furent jugées par Gérardin, prévôt du duc de Lorraine Ferry IV. Le prévôt, autorisé par son souverain, et s’appuyant sur une bulle de pape, qui vouait aux flammes les lépreux évadés, infligea à ces malheureuses la peine du fouet et les fit jeter vivantes sur le bûcher. Ce procès et cette exécution soulevèrent un conflit de juridiction : offensé de cet empiétement sur ses droits, le chapitre de Saint-Dié excommunia le prévôt Gérardin et porta ses plaintes devant le duc Ferry IV, qui y fit droit et ordonna à son prévôt de livrer les lépreuses à la justice ecclésiastique. Deux mannequins les représentant, furent présentés par le prévôt lui-même au chapitre de Saint-Dié qui les condamna à mort et les livra au bras séculier qui les fit brûler. Arnould, notaire impérial, dressa procès-verbal de cette seconde et bien étrange exécution.

 

Depuis le XIIIe siècle, époque à laquelle l’institution des léproseries atteignit son apogée, le nombre de ces établissements en Lorraine resta d’abord stationnaire, puis ne tendit plus qu’à diminuer. Des causes multiples y contribuèrent. Tout d’abord, il est probable que parmi les maladreries relativement nombreuses qui s’étaient constituées dans de petites localités, un certain nombre furent fermées par suite de l’état précaire de leurs ressources.

Quelques-unes, au contraire, grâce aux libéralités des grands, à la charité des fidèles avaient en peu de temps acquis des richesses considérables : les ladres, dès lors, excitèrent moins la pitié que l’envie. Aussi voit-on, en 1540, des chevaliers avides et besogneux spolier la maladrerie de Verdun, malgré la sauvegarde que, depuis plus d’un siècle, les comtes de Bar lui avaient accordée, malgré la bulle d’excommunication que le pape Benoit XII fulmina contre eux.

Pour s’emparer des biens des lépreux, on ne craignit pas souvent de leur imputer des forfaits imaginaires : au XIVe siècle, on les accusa d’enlever les enfants, d’entretenir commerce avec l’esprit malin. On leur prêta notamment le sinistre dessein de vouloir empoisonner les sources et les puits pour que, la lèpre devenant ainsi générale, la séquestration et les distinctions humiliantes qu’on leur faisait subir ne fussent plus justifiées. Ces accusations servirent de prétextes aux plus affreuses cruautés des bûchers s’élevèrent pour les juifs et les lépreux, malgré les défenses expresses de l’Église, énoncées au concile tenu à Auch en 1300, de se livrer à de mauvais traitements envers les lépreux.

A Metz, en 1321, sous l’échevinat de Bouguin Chiclaron, les lépreux et un grand nombre de juifs, accusés d’avoir pris part à un complot de ce genre, furent brûlés vifs. En ces temps d’ignorance et de barbarie, une épidémie, comme il n’arrivait que trop souvent, se déclarait-elle, aussitôt les populations affolées cherchant une cause au fléau, accusaient d’avoir voulu empoisonner les eaux, les lépreux qui, sans pitié, étaient livrés au bourreau. Philippe de Vigneulles raconte à ce sujet dans sa Chronique : « En 1390, eult en la cité de Mets, grande mortalité et au pays. Item, fut justice faicte des méseaulx, qui vollaient empoisonner les yawes (eaux) ».

 

Au XVIe siècle, bien des léproseries furent supprimées et réunies à des hôpitaux ordinaires, auxquels fut imposée dès lors l’obligation de recevoir les lépreux qui solliciteraient leur admission. En 1525, à Metz, la grande maladrerie de Saint-Ladre fut réunie à l’hôpital Saint-Nicolas dans lequel depuis lors les lépreux furent reçus comme pensionnaires. A Nancy, par une ordonnance du duc Léopold (11 mai 1696), les revenus de la maladrerie de Leyr furent, ainsi que ceux des hôpitaux de Bouxières-aux-Dames et de Bouxières-la-Grande (B.-aux-Chênes), réunis à ceux de l’hôpital de Saint-Charles de Nancy.

Grâce aux progrès de l’hygiène publique et privée, aux progrès de la médecine dans le traitement d’un grand nombre d’affections cutanées qui ne furent que trop souvent confondues avec la lèpre, le nombre des personnes tenues pour être affectées de la lèpre diminua sensiblement. Elle devint de plus en plus rare dans les classes supérieures de la société, pour ne plus sévir que parmi les pauvres, les gens sans asile placés sous l’influence des conditions hygiéniques les plus défavorables.

Pendant la première moitié du XVIIe siècle, les léproseries construites aux siècles précédents existaient encore. Toutefois le nombre des lépreux qui y étaient renfermés diminuait d’une manière si notable qu’un grand nombre d’entre elles, faute de raison d’être suffisante, furent supprimées.

La maladrerie de la Magdelaine à Nancy qui, en 1616, ne renfermait plus que quatre lépreux, existait encore en 1623, car le 28 décembre de cette année, les Dames Prêcheresses furent, par un arrêté du Conseil de ville, invitées à fournir une chambre à la femme de Nicolas Bagard, charretier, demeurant à Nancy, reconnue entachée de lèpre. Cette léproserie avec ses dépendances ayant été supprimée, les Dames Prêcheresses en firent dans la suite un gagnage (ferme) dont en 1790, le revenu annuel était de 1 509 livres au cours de Lorraine.

A Verdun, le dernier ladre conduit aux Petits-Malades (mise à sac et brûlée par les Croates en 1636) fut un boulanger de Verdun, du nom de Jean Génin ; il y entra en février 1627. En 1630, la maladrerie devenue déserte, changeant de nom, devenait l’ermitage de Saint-Privat et était concédée par le magistrat de Verdun à un ordre de solitaires venus de la Lozère. En 1695, les revenus des Petits-Malades furent définitivement réunis à ceux de l’hôpital général de Verdun.

Dès cette époque, le nombre des lépreux et la crainte qu’ils inspiraient diminuant, ils se mêlent peu à peu aux gens sains. Le 14 décembre 1623, à Nancy, il est donné commission à deux conseillers de ville de veiller à ce que les lépreux ne soient plus pêle-mêle avec les sains et qu’ils ne logent les mendiants, passants ou autres.

Dans les archives de la commanderie de Saint-Antoine, à Pont-à-Mousson, on trouve un traité conclu en 1628 entre cette ville et le commandeur, par lequel celui-ci s’engage à recevoir les lépreux de Pont-à-Mousson… selon le rapport qui en sera fait par les chirurgiens jurés commis par MM. les vicaires de Toul et de Metz, la ville de Pont-à- Mousson dépendant par partie de l’évêché de Toul et de celui de Metz.

 

La lèpre paraît donc n’avoir disparu complètement en Lorraine que dans la première moitié du XVIIe siècle. Les bâtiments des léproseries toutefois restèrent debout ; ils constituèrent une ressource précieuse pendant les épidémies de peste qui, à cette époque, décimaient les populations. Pendant la peste qui régna à Nancy de 1630 à 1633, les nombreux malades expulsés hors des murs de Nancy trouvèrent un asile à Maréville. Mais quand la place commença à y manquer, on en envoya aussi à la Magdelaine. Bon nombre de personnes sont portées sur les listes de décès de cette époque, comme étant mortes aux loges.

A Verdun, pendant les épidémies de peste de 1632 et 1636, l’ancienne léproserie des Petits-Malades fut convertie en un camp funèbre dans lequel on parqua les pestiférés. Des huttes y furent élevées dans lesquelles on envoyait misérablement périr les victimes du fléau.

Les léproseries ayant été supprimées, quelques-unes furent remises en Lorraine aux religieux de l’ordre de Saint-Lazare qui les premiers s’étaient exclusivement consacrés au service des lépreux (L’un des ordres de chevalerie religieuse les plus anciens fut celui de Saint-Lazare. Les chevaliers de cet ordre accueillaient dans leurs rangs les gentilshommes lépreux, leur grand-maître était lépreux).

La plupart des léproseries toutefois restèrent entre les mains des religieux qui étaient chargés de leur gestion. Quelques-unes furent transformées en ermitages ou en hospices, où étaient recueillis les pauvres et les infirmes, ou en aumôneries où, pendant quelques jours, les voyageurs pauvres étaient hébergés. Dans la plupart des maladreries existaient des chapelles, dans le plus grand nombre desquelles on continua de célébrer le culte divin jusque vers le milieu du XVIIIe siècle.

Les revenus des léproseries, parfois encore considérables malgré les dilapidations dont ils avaient été l’objet, furent réunis à ceux des hôpitaux des villes ou convertis en bénéfices ecclésiastiques. Dans quelques localités, ces revenus conservèrent une administration distincte jusqu’à la Révolution.

A partir du XVIIe siècle, avons-nous vu plus haut, il n’est plus question des lépreux en Lorraine. A supposer qu’il en existât encore, ils se retiraient selon toute vraisemblance dans une habitation solitaire, dans un endroit écarté, éloigné des villages, pour mieux se faire oublier des populations. Il ne paraît pas en avoir été de même partout en France.

 

Dans l’Ouest et surtout dans le Midi, sous l’influence des conditions hygiéniques qu’on y rencontre, le nombre des lépreux a dû être beaucoup plus considérable que dans l’Est et dans le Nord de la France, aussi les lépreux paraîtraient-ils y avoir laissé des descendants. Depuis le moyen âge, en effet, ont existé dans l’Ouest et dans le Midi, certains groupes d’individus qui, sous des dénominations diverses, présentent avec les lépreux de singulières analogies de telle sorte que certains auteurs, Francisque Michel dans son Histoire des races Maudites de France et d’Espagne, et le Dr V. de Rochas, dans son mémoire les Parias de France et d’Espagne (Paris, 1876), ont été conduits à les considérer comme les descendants des lépreux.

Désignés sous le nom

- de cagots sur le versant septentrional des Pyrénées (le nom de cagot viendrait de l’espagnol gafo, lépreux, d’où gafedad, lèpre, léproserie, qui dérive du roman gaf, croc ou crochet. Un des symptômes de la lèpre anesthésique consiste dans la rétraction des muscles fléchisseurs des doigts qui imitent la diposition d’une griffe d’oiseau de proie. Le mot de gafo signifiant un homme qui a les mains crochues, a servi ensuite à désigner les lépreux),
- de gafets ou gahets (ce terme est, dans les livres de coutumes du Midi de la France, indistinctement employé avec celui du lépreux) dans la Guyenne et le Bordelais,
- d’agotes dans la Navarre,
- de capots (mot qui rappellerait la casaque à capuchon obligatoire pour les lépreux) ou cassots (du terme de basse latinité cassatus, séparé du monde) dans la Gascogne et le Languedoc,
- de cacous ou caqueux (du breton kakod, qui signifie ladre) en Bretagne,

objets de l’aversion générale, tenus pour malsains, ces parias « forment une race séparée des autres en tout et pour tout, comme s’ils étaient lépreux et quasi-excommuniés » écrivait au commencement du XVIIe siècle un prêtre navarrais.

Habitant dans les campagnes, de pauvres cabanes séparées des villages par un cours d’eau ou un bouquet de bois, relégués dans les villes, dans un faubourg spécial où les personnes saines se gardaient bien de pénétrer, ces réprouvés n’en pouvaient sortir eux-mêmes sans porter bien en évidence sur leurs vêtements, un morceau de drap rouge taillé en patte d’oie.

Comme les lépreux, il leur était défendu de traverser, pieds nus, les villages, d’entrer dans les moulins, de danser ni de jouer avec leurs voisins, de venir boire aux fontaines, de laver aux lavoirs communs, de conduire leur bétail aux pâturages communaux, etc.

Comme les lépreux, ils entraient dans les églises par une petite porte spéciale, s’y plaçaient à l’extrémité de la nef, derrière les fidèles, qu’une balustrade en bois séparait de leur contact impur, prenaient de l’eau bénite dans un bénitier spécial ou la recevaient du bedeau au bout d’un bâton. Après leur mort, leur dépouille était enfouie sans nulle solennité et sur les registres des paroisses, comme dans les actes civils, l’épithète flétrissante de cagot accompagnait toujours leur nom.

Comme les lépreux enfin, ils étaient exempts de tailles, n’avaient pas le droit de porter des armes, n’étaient admis à témoigner en justice que dans des conditions exceptionnelles et alors il ne fallait pas moins de quatre ou même de sept cagots pour valoir un témoin ordinaire.

Encore de nos jours, persistent quelques traces de l’ostracisme qui pesait sur les cagots et leurs congénères. Jusqu’en 1830, les cagots ne se mariaient qu’entre eux. En 1848, pour la première fois, les gens de Michelena, petit hameau du pays basque entièrement habité par les descendants authentiques des anciens cagots, furent admis à faire partie du conseil municipal de leur commune. En 1872, en Bretagne, les descendants des cacous, tout en jouissant de la plénitude de leurs droits civils, n’en sont pas moins, dans les campagnes, l’objet du mépris général et d’une crainte superstitieuse. Dans la question de mariage subsiste encore, envers eux, le vieux préjugé. Les cacous, écrit à la même époque un médecin de Vannes, s’allient presque exclusivement entre eux ; ils habitent des faubourgs appelés Madeleine.

Et cependant si les cagots descendent des anciens lépreux, comment se fait-il, ainsi que l’a de visu, constaté le Dr de Rochas, qu’au point de vue physique et physiologique, ils ne se distinguent depuis longtemps plus en rien de leurs concitoyens ? Tous ceux qui vivent dans de bonnes conditions physiologiques sont sains et vigoureux.

Pour le comprendre, il importe de noter que dès le moyen âge, les médecins admettaient plusieurs variétés de lèpre, dont les deux principales, déjà décrites par les Grecs, sont l’éléphantiasis ou la vraie lèpre, et, d’autre part, la Leucé ou lèpre blanche.

La vraie lèpre est caractérisée par des tubercules de forme et de grosseur variables, siégeant surtout sur la peau du visage et des mains, dont l’ulcération survient souvent et a pour conséquences la destruction des parties profondes ou plus tard la formation de cicatrices, qui recourbent les doigts et impriment aux mains des déformations indélébiles.

C’est la lèpre blanche que les anciens médecins attribuent plus particulièrement aux caquots, capots et cagots, qu’ils appellent de son nom ladres blancs ou faux ladres. Enveloppés avec les vrais lépreux dans la réprobation générale, encore capables malgré leur mal d’entreprendre des travaux manuels et d’exercer certaines industries, les ladres blancs, dès la seconde moitié du XIVe siècle, cessent, à plus d’un égard, d’être entièrement assimilés aux lépreux affectés de lèpre éléphantiasique.

Quand, plus tard, celle-ci commença à décroître, c’est dans les mêmes lieux que sévit plus particulièrement la lèpre blanche qui la remplaçait et qui, beaucoup moins grave, devait s’user à son tour. Sans s’inquiéter toutefois de ces distinctions, le peuple ignorant des campagnes conserva pendant longtemps intacts des préjugés contre les descendants de ceux qui, à des degrés divers, avaient appartenu à la classe des lépreux, et il aura fallu attendre presque jusqu’à notre époque pour les voir entièrement disparaître.

 

 

Le siège de Metz en 1552

 

 

 

D’après la monographie « La France guerrière » – Charles d’Héricault – Louis Moland - 1868

 

Le siège de Metz est un des plus mémorables de l’ancienne France, et peu d’aventures de guerre excitèrent aussi vivement l’attention de l’Europe, l’émotion de l’Allemagne et l’enthousiasme de la France.

Le siège de Metz en 1552 dans La Moselle d'Antan Siege-de-1552-119x150La faiblesse de la ville, la puissance des moyens employés pour l’attaquer, les terribles conséquences que devait avoir sa reddition, tout explique cet intérêt que les incidents de la défense firent croître jusqu’à l’angoisse et l’exaltation patriotique.

Metz, dominée par des hauteurs voisines, était facile à battre de beaucoup de côtés, et elle ne pouvait même pas cacher aux ennemis les mouvements intérieurs de la défense, les préparatifs des sorties, les travaux des fortifications. Nous voyons que ce fut là un des grands sujets de préoccupation pour les assiégés. Elle était fortifiée à l’ancienne mode, c’est-à-dire de façon à ne pouvoir résister à l’artillerie.

Sa muraille était nue, non remparée. Elle n’avait aucun épaulement, aucun ouvrage avancé, aucun bastion. Entourée de trois côtés, au nord, à l’est et à l’ouest, par deux rivières, la Moselle et la Seille, elle était, du côté du sud, presque ouverte et défendue seulement par un vieux boulevard.

De plus, elle avait un développement considérable, il fallait presque une armée pour la défendre. Cette armée, la France menacée sur toute sa frontière du nord et de l’est, depuis Strasbourg jusqu’à Boulogne, et abandonnée par ses alliés, la France ne l’avait pas. Enfin, non seulement il n’y avait pas à se fier au dévouement des habitants, mais on devait compter, au contraire, sur l’antipathie, sur l’hostilité plus ou moins déclarée de la ville.

Celle-ci, hier encore, ville libre de l’Empire, république aristocratique, très fière, très riche, tout indépendante, occupée par surprise, était plus impériale sans doute que française, et M. de Brabançon, lieutenant de la reine de Hongrie, un des principaux officiers de l’Empereur, se vantait d’avoir des intelligences avec les plus notables habitants, les Tallanges, les Baudoche, les Gournay, « les plus anciens gentilshommes de la ville de Metz ».

Charles-Quint était là en personne, le puissant empereur, le redouté, le victorieux, avec une armée supérieure en nombre à toutes celles qu’il avait jamais mises sur pied. Il y avait réuni les plus braves de ses soldats, les plus énergiques représentants de ses peuples innombrables, depuis la Baltique jusqu’au détroit de Gibraltar. Tout ce qui était vaillant en haute et basse Allemagne, dans les Pays-Bas, en Espagne, en Italie, était venu se joindre à lui pour prendre part à cette curée de la France.

Il y avait autour de la ville cent quarante-trois enseignes allemandes, vingt-sept espagnoles, seize italiennes, plus de douze mille cavaliers, cent quatorze pièces d’artillerie, en résumé près de cent mille hommes, dont soixante mille de fort bonnes troupes et sept mille pionniers.

L’Empereur avait juré qu’après cette armée, il lui en viendrait une autre, deux autres, trois autres, et qu’il ne quitterait pas Metz avant d’avoir repris cette ville impériale, dont la conquête le menait, par la Champagne ouverte, jusqu’au cœur de la France. Il avait su intéresser à sa querelle la vanité germanique : comment laisser, entre les mains des Français, le duché de Lorraine et les trois évêchés Metz, Toul et Verdun ? N’était-ce pas terre allemande ?

C’était là encore ce qui donnait à ce siège un si poignant intérêt : la grosse querelle entre la Gaule et la Germanie, entre l’Empire et la France, continuait. Nous avions été bien souvent vaincus dans cette lutte, pendant le règne du grand et chevaleresque roi François Ier.

Le jeune Henri II allait-il être plus heureux ? Il avait su habilement profiter de la guerre religieuse et civile, des dissensions entre l’Empereur et les princes protestants, pour conquérir, au commencement de l’année l552, cette partie de « l’héritage des Francs», que les troubles de la féodalité en avaient séparé. Il voulait aller plus loin et reprendre tout le territoire de la Gaule jusqu’au Rhin. C’était un projet national et, dit Vieilleville, « toute la jeunesse des villes quittait père et mère, pour se faire enrôler ». On voulait voir la rivière du Rhin.

Mais les Allemands avaient bien vite fait la paix entre eux. Tous les confédérés avaient abandonné le roi de France. Seul, le margrave Albert de Brandebourg, l’un des fondateurs de la monarchie prussienne, lui était resté en apparence fidèle. Mais en réalité, préoccupé de projets de trahison, il cherchait uniquement à rendre cette trahison plus dangereuse pour la France. Il avait parfaitement réussi.

Après avoir, étant encore à la solde de la France, pillé les alliés de la France, mis à feu et à sang, avec une véritable rage, tous les pays qu’il parcourait, après avoir essayé de s’introduire, sous couleur d’amitié, dans Metz, il demanda, préparant de loin sa trahison, avec une fourberie de marchand plutôt que d’homme de guerre, au duc de Guise le partage des provisions, que celui-ci avait eu tant de peine à rassembler dans la ville.

Puis, sentant que sa conduite équivoque n’allait bientôt plus tromper le roi Henri II, il se jeta sur un petit corps de cavalerie française qui l’accompagnait, l’écrasa, fit prisonnier son chef, le duc d’Aumale, frère du duc de Guise, et, le traitant avec une insolence lâche et grossière, il l’amena à l’Empereur, auprès duquel il se rendit avec toute son armée.

Ce fut là une des causes de cette angoisse qui saisit les Français au commencement du siège. Il y en avait d’autres encore. Le comte de Reux, général de l’Empereur, avait envahi le nord de la France, avait pris Noyon, Nesle, Roie, Hesdin, une de nos villes les plus fortes. Il avait fallu que le roi et le connétable de Montmorency quittassent Saint-Mihiel où ils étaient venus pour secourir Metz et qu’ils se rendissent dans la Picardie avec la petite armée qu’ils avaient rassemblée.

Le duc de Guise n’avait donc plus rien à attendre que de lui, et du courage de ses soldats. Mais ses soldats étaient la fleur de la noblesse et de l’armée françaises. Quant à lui, il montra des qualités d’énergie, de prévoyance, de prudence et d’activité qui en font un de ces hommes de guerre dont la patrie peut être fière.

Il était arrivé dans la ville dès le 17 août, et depuis ce jour jusqu’à la fin du siège, personne ne lui vit plus donner une heure à son plaisir personnel. Tout était à faire en cette ville de huit à neuf mille pas de tour, et qui n’était réellement défendue en aucun endroit. Avec l’aide de gens experts en l’art des fortifications, de l’illustre Pierre Strozzi, de Camille Marini, de M. de Gounor et surtout du vieux M. de Saint-Remy, l’ingénieur qui commençait à enlever aux Italiens la renommée d’être les plus habiles artificiers du monde, avec l’aide de ces personnages, Guise s’était mis à visiter les murailles et à entreprendre de fortifier la place.Francois-de-Lorraine-duc-de-Guise-109x150 dans La Moselle d'Antan

Il y procéda avec cette fermeté qui ne reculait devant rien, avec ce génie d’observation qui ne se démentit jamais et qui lui fit dès lors, comme en toutes les circonstances du siège, deviner les réflexions, les projets, les ruses, les tentatives de l’ennemi, avec toutes ces qualités enfin que nous venons d’énumérer plus haut et parmi lesquelles il faut toujours rappeler une infatigable activité.

On rempara les murailles, on fit les fossés, les tranchées, les bastions. On abattit sans pitié tons les bâtiments qui joignaient les murs. On changea les églises en citadelles, et sur les hauts clochers on établit des plates-formes, chargées de canons destinés à répondre à ceux que les ennemis ne manqueraient pas de disposer sur les montagnes voisines.

Il fallait, tout en travaillant sans relâche et en faisant appel aux habitants du pays messin, songer à la moisson qui demandait tous les bras des paysans, car la récolte du blé et du raisin qui se préparait, était tout aussi nécessaire à la défense que les bonnes murailles et les plus grands courages.

Dès ce moment, on se mit donc à l’œuvre, et comme on continua de le faire au travers de toutes les péripéties du siège, « chacun, dit un des témoins, fut occupé à porter la terre pour remparer jour et nuit. Messieurs les princes, seigneurs, capitaines, lieutenants, les généraux, M. de Guise lui-même, portaient la hotte, pour donner courage aux soldats et aux citoyens à faire de même. Ce que tous faisaient, jusqu’aux dames et demoiselles. Et ceux qui n’avaient pas de hottes s’aidaient de chaudrons, paniers, sacs, draps, de tout ce qui pouvait servir à transporter la terre. Quant à M. de Guise, il faisait porter son diner aux endroits où l’on travaillait, pour surveiller et encourager, et il ne sortait de la ville que pour aller visiter le pays et se rendre bien compte des endroits où les ennemis seraient tentés de s’établir et où les Français pourraient dresser des embuscades ».

Il fit ensuite affluer dans la ville toutes les provisions du pays. Il fit améliorer et changer les vieilles poudres qui pourrissaient dans les magasins depuis quarante ans, et rompit à la future discipline du siège les soldats et les gentilshommes qui accouraient de toutes parts.

C’est alors qu’il dut se livrer à une lutte diplomatique avec ce margrave Albert de Brandebourg, qui, en invoquant sa position d’allié du roi de France dont il touchait la solde et qu’il se préparait à trahir, essayait toute fourberie, tantôt pour attirer Guise dans un guet-apens, tantôt pour se faire livrer une porte de la ville et introduire ses Prussiens dans la cité, mais surtout pour se faire donner les provisions que le gouverneur avait rassemblées à si grand’peine.

Guise se défiait de ce personnage et, sans lui donner prétexte de fâcherie, il sut déjouer toutes ses ruses. Mais la conduite du margrave devint si équivoque, que le connétable, campé à Saint-Mihiel, n’osa envoyer les secours d’hommes et d’artillerie attendus par la ville. Cette artillerie surtout fit grand défaut. Quant aux hommes, l’enthousiasme avec lequel toute la noblesse française accourait défendre cette porte d’entrée de la France, aida à combler les vides de la garnison.

Du reste, à ce moment on n’avait encore que des craintes. Ou savait que l’Empereur avait convoqué ses capitaines de tous pays et qu’il rassemblait, entre Inspruck, Munich, Augsbourg et Ulm, une année formidable. Puis cette armée s’ébranla. Elle passa le Rhin.

Les capitaines que Guise envoyait à la découverte lui rapportaient que les Impériaux étaient à Spire, puis aux Deux-Ponts, à quinze lieues de Metz. Les probabilités du siège augmentaient. On pressa la rentrée des provisions de toute sorte et on concentra dans la ville les petits corps répandus dans le voisinage. Puis, on détruisit tous les faubourgs de Metz, de crainte que les ennemis n’y trouvassent des facilités pour approcher les murailles et les battre à l’abri.

La fin de septembre était venue. L’automne était aussi beau que l’hiver devait être rigoureux. L’armée allemande avançait toujours et toujours grossissait. Elle touchait à la Moselle, puis à la Sarre. Elle était à Saarbruck, puis à Forbach, à sept lieues de Metz.

Il était difficile de douter désormais des intentions de l’Empereur. Les escarmouches commençaient entre la cavalerie envoyée par François de Guise et les coureurs de l’avant-garde allemande. Tous les renseignements étaient d’accord pour faire monter l’armée ennemie à plus de cent vingt mille hommes, et c’est aussi l’opinion de quelques-uns des annalistes contemporains.

Guise avait alors quatre mille cinq cents hommes de pied et six cent vingt hommes de cavalerie, et il prévoyait bien qu’il n’avait pas grand secours à espérer désormais. Mais il savait que cette petite armée « était composée de gens de bien, » et il se résolut à s’enfermer dans la place et à la défendre jusqu’à la mort.

Toutefois, comme il n’y avait à attendre que peu d’aide des habitants, et qu’il y avait à craindre la trahison de plusieurs d’entre eux, comme il fallait, en ce péril suprême, avec une si petite troupe, en face d’une telle armée, être au moins à peu près sûr de la cité qu’on défendait, le duc, après avoir pris toutes précautions pour protéger les biens des habitants, les engagea à quitter la ville et il n’y garda qu’une centaine de prêtres, pour célébrer le service divin, et environ deux mille ouvriers de tous états.

La noblesse française accourait toujours à Metz comme à un rendez-vous d’honneur. Un prince du sang de France, le prince de la Roche-sur-Yon venait d’arriver suivant deux princes lorrains, un prince de Savoie, le duc de Nemours, le duc Horace Farnèse, et une foule de seigneurs, de capitaines, de gens d’armes.

Les ennemis approchaient toujours, les escarmouches devenaient plus fréquentes, car Guise, suivant le système qu’il employa jour et nuit pendant tout le siège, ne laissait pas aux Impériaux une heure de repos.

Le 17 octobre, la cavalerie ennemie était aux Étangs, à trois lieues de Metz. Le 19, les deux généraux de l’Empereur, deux généraux renommés du seizième siècle, le duc d’Albe et le marquis de Marignan, vinrent, avec vingt mille hommes, reconnaître la ville. Le siège était commencé.

Du haut de la Belle-Croix, les généraux étudièrent attentivement les fortifications tandis que leurs troupes tâtaient les nôtres à divers endroits de la ville. Mais elles les trouvaient « roides et assurées ». L’escarmouche dura depuis onze heures jusqu’au soir. Les ennemis se retirèrent laissant les Français très fiers de ce début, et pendant trois jours, on fut en repos. On en profita pour activer le travail des fortifications, quoique avec une si grande ville et qui avait tant de côtés faibles, on ne sût « auquel on devait premièrement entendre ».

Le 20 du mois, à cinq heures du matin, un grand bruit de tambours battant aux champs annonça que l’armée approchait. En effet, à sept heures, quand le brouillard tomba, on vit apparaître l’avant-garde au nord de la cité. Une partie de l’armée ennemie grimpa le mont Chatillon, pour y asseoir le camp, tandis que le reste se tenait en bataille au nord-est, jusqu’à ce que le camp fût logé. Ce soir-là, à minuit, arrivèrent à Metz deux princes du sang de France, le duc d’Enghien, le prince de Condé, les deux fils du connétable, accompagnés d’une centaine de gentilshommes. On prit les dernières dispositions pour faire régner la plus dure discipline, pour ne laisser aux traîtres et aux espions aucune occasion d’intelligence avec les ennemis, et on distribua les postes de combat.

A la fin du mois le siége avait pris les plus vives allures, et comme le dit une des nombreuses chansons populaires qui célèbrent si curieusement ce grand évènement :

Le mardi, devant la Toussaint,
Est arrivée la Germanie
A la Belle-Croix des Messins,
Faisant grande escarmoucherie.
Mais les Français, d’âme hardie,
Au-devant d’eux s’en sont allés.
C’était pour rompre leur folie
De venir voir en nos fossés.

Doubles canons ils ont menés
A la Belle-Croix dessus dite,
Pour battre le Palais de Metz.
Les grandes églises et petites.
Mais ils ont trouvé les reliques.
Aux Carmes et aux Cordeliers,
De deux pièces d’artillerie
De quoi on les a salués.

Les Allemands rentrèrent à leur cantonnement du mont Chatillon. Mais ils y restèrent peu. Le jour de la Toussaint, ils commencèrent à descendre vers la partie méridionale. Le marquis de Brabançon, avec les gens des Pays-Bas, garda cette première position et y établit un camp que les Français nommèrent malicieusement le camp de la reine Marie. Le duc d’Albe et le gros de l’armée vinrent s’établir entre les deux rivières, en face de la muraille du sud, qui était la partie la moins naturellement forte de la place.

Les autres quartiers de la ville avaient jusque-là donné tant d’affaires aux assiégés, que l’on n’avait pu travailler beaucoup à celui-ci. L’on se mit à la besogne avec une sorte de fureur et au bout de huit jours l’on avait construit, derrière la vieille muraille, un rempart haut déjà de trois pieds, et de vingtquatre pieds de large. Les ennemis s’étaient établis dans toutes les ruines des faubourgs, des abbayes, des hameaux, situés entre la Moselle et la Seille. Les tranchées étaient commencées ainsi que tous les terrassements qui devaient porter l’artillerie des assiégeants.

Pendant ces huit jours, les mauvaises nouvelles se succédèrent, comme pour nous enlever le courage. D’abord, on vit, à l’essai, que la grosse artillerie, trouvée dans la ville, était mauvaise. Les pièces éclatèrent. Il nous fut impossible de nous opposer, autrement que par des sorties et des escarmouches, aux mouvements, un peu lointains, de l’ennemi. Il fallut que le duc improvisât des canonniers, pour essayer de faire refondre les vieilles pièces.

On apprit, d’un trompette ennemi, la prise de Hesdin par les troupes de l’Empereur, et les incidents qui forçaient le roi et le connétable à quitter les environs de la Lorraine et à faire perdre aux assiégés, l’espérance de secours.

Guise, à la première nouvelle de ces échecs en Picardie, avait, du reste, envoyé un homme d’esprit et de hardiesse, Thomas Delvêche, auprès du roi, pour lui dire qu’il ne s’inquiétât point de Metz : elle avait des vivres pour longtemps, et il connaissait assez le cœur et la vertu des gens de bien qui étaient dans la ville pour espérer, avec la grâce de Dieu, la défendre contre tous les assauts.

On avait découvert des espions et des intelligences entre la place et les assaillants. On remarquait aussi que tous les blessés mouraient et l’on en concluait que les médicaments étaient empoisonnés. Enfin, le marquis de Brandebourg avait mis fin à sa conduite hypocrite ; il avait, comme nous l’avons dit, écrasé un petit corps de troupes françaises qui l’accompagnait, et amenant, avec lui le frère de François de Guise, le duc d’Aumale, qu’il avait fait prisonnier et à qui il prodiguait les mauvais traitements, il vint, avec son armée de plus de vingt mille hommes, camper à l’occident de la ville. Il donnait les mains, à sa gauche, aux Impériaux de Brabançon, et, de sa droite, il touchait au grand camp du duc d’Albe. La cité était donc entourée par une ceinture d’ennemis.

Dans la nuit de la Toussaint, il était encore entré vingt-cinq ou trente gentilshommes venant de Verdun. Mais, à partir de ce jour, on ne put entrer dans la ville qu’avec difficulté, et cela devint bientôt comme impossible.

Toutefois, il y entra encore un homme, bien humble au regard des puissants princes qui se trouvaient là, et dont pourtant l’arrivée fut célébrée avec la même joie que la venue d’une troupe de renfort. Je veux parler du grand médecin Ambroise Paré. « On gagna un capitaine italien, dit Ambroise Paré lui-même, qui promit de me faire entrer. Je me mis en chemin avec lui, mon apothicaire, et un cheval qui portait sa pleine charge de drogues. Nous partîmes de Verdun. Nous n’allions que de nuit. Quand nous fûmes à une lieue et demie du camp, je vis, à deux lieues à la ronde, des feux allumés autour de la ville ; on eût dit que toute la terre brûlait, et il m’était avis que nous ne pourrions jamais passer autour de ces feux sans être découverts, et par conséquent, pendus ou étranglés. Pour vrai dire, j’eusse bien voulu être encore à Paris. Mais Dieu conduisit si bien notre affaire que nous entrâmes dans la ville à minuit, à l’aide d’un certain signal que mon capitaine fit à un autre capitaine de M. de Guise. J’allai trouver incontinent ce seigneur à son lit ; il me reçut de bonne grâce, étant tout joyeux de ma venue ».

Bientôt les tranchées s’approchent de la ville. Les redoutes sont élevées et garnies de canons formidables. L’artillerie commence à tonner et les batteries ennemies à mordre les murailles, tantôt ici, tantôt là, à essayer les murs, les tours, les bastions. Et, tantôt ici, tantôt là, les princes et pionniers couraient avec la hotte, les sacs de laine, les gabions, les fascines, appuyant, épaulant, bâtissant, répondant aux offres de capitulation, que l’on verrait plutôt la fin de la vie de l’Empereur que la fin du siège.

Puis, de jour et de nuit, sortant par les trois portes que l’on avait laissées ouvertes dans la ville, ils allaient tuer à coups d’épée les soldats dans les tranchées, dresser des embuscades aux troupes qui sortaient du camp, mettre en fuite et piller les fourrageurs et les convois des Allemands, faisant des reconnaissances de tout côté, échangeant parfois des coups de lances entre les capitaines, tandis que les arquebusiers se saluaient de coups de feu. Il ne se passait point de jour que nos soldats n’allassent donner l’alarme aux ennemis, battre les chemins entre le camp, faisant du butin, des prisonniers, du dégât.

« Nos gens faisaient souvent des sorties, dit encore Ambroise Paré. Dès la veille, il y avait presse à se faire enrôler pour ces sorties, car c’était une grande faveur d’avoir permission de courir sur l’ennemi. On sortait au nombre de cent ou cent vingt, bien armés, avec rondaches, coutelas, arquebuses, pistolets, piques, pertuisanes, hallebardes, et l’on allait jusqu’aux tranchées réveiller l’ennemi en sursaut. Alors l’alarme se donnait dans tout le camp. Leurs tambours sonnaient. Pareillement leurs trompettes et clairons ronflaient et sonnaient. Et tous leurs soldats criaient : A l’arme, à l’arme, aux armes, armes, comme l’on fait la huée après les loups. Tous criaient en divers langages, selon les pays, et on les voyait sortir de leurs tentes et petites loges pour secourir leurs compagnons qu’on égorgillait comme des moutons. La cavalerie venait également de tous côtés, au grand galop, et il leur tardait bien de se trouver au milieu de la mêlée, où l’on donnait et recevait les coups.

Quand les nôtres étaient forcés, ils revenaient vers la ville, toujours en combattant. Ceux qui les poursuivaient étaient repoussés à coups d’artillerie, qu’on avait chargée de cailloux, de morceaux de fer découpés en carrés et en triangles. Ceux de nos soldats qui étaient sur la muraille faisaient pleuvoir, dru comme grêle, un feu d’escopetterie et des balles sur les ennemis, pour les envoyer coucher, et plusieurs n’allaient pas bien loin, mais demeuraient surplace. Nos gens aussi ne s’en revenaient pas tous avec la peau entière. Il en restait toujours quelques-uns derrière pour la dîme. Mais ils étaient joyeux de mourir au lit d’honneur. Quelques jours après, on faisait d’autres sorties, ce qui fâchait fort les ennemis, parce qu’ils ne pouvaient dormir en sûreté ».

Toutefois, la tranchée avançait toujours et elle approcha bientôt assez pour que les soldats des deux partis pussent échanger des injures.

Le 20 novembre, l’Empereur arriva en personne au camp, et sa venue fut révélée aux assiégés par de grandes salves d’arquebuserie et d’artillerie. Il passa toute l’armée en revue. Cette arrivée décupla l’énergie des assiégeants. Et, tout étant prêt, commença la plus terrible canonnade qu’on eût encore entendue en Europe, et qui retentissait à quatre lieues à la ronde.

Ils avaient surtout une batterie de vingt-cinq à trente pièces, d’un calibre énorme pour le temps, et qui se mit à battre la muraille méridionale, aux environs de la porte Champenoise, avec une telle furie, qu’en peu d’heures on compta mille trois cent quarante-trois coups, et que la muraille fut percée en plusieurs endroits. La canonnade recommença les jours suivants, avec la même rage.

Pendant ce temps, de jour et de nuit, l’on travaillait à bâtir un nouveau rempart derrière ce mur entamé. Arriverait-on avant l’ennemi, dont l’artillerie, commandée par un des plus renommés généraux de cette arme, don Juan Manrique, faisait cruellement merveille ? Aurait-on bâti le rempart avant l’effondrement total de la muraille ?

« Le vingt-huitième de ce mois de novembre, dit un des témoins et chroniqueurs du siège, Bertrand de Salignac-Fénelon, les ennemis, continuant leurs batteries, ouvrirent la tour d’Enfer de dix-huit ou vingt pieds de large. Sur le midi, tout le pan de mur, entre les tours des Wassieux et des Lainiers, après avoir été fortement battu, assez près du sol, commença à pencher en dehors et à se séparer de la terre qui l’appuyait. Deux heures après, sous les coups de l’ennemi, ce mur tomba tout d’un coup dans le bastion. Heureusement, il s’affaissa plutôt qu’il ne tomba, rendant la montée malaisée pour l’assaut. Les Allemands, voyant renverser la muraille, jetèrent un cri et firent montre d’une grande joie, comme s’ils étaient sur le point d’arriver à la fin de leur entreprise. Mais quand la poussière abattue leur laissa voir derrière la brèche un rempart haut déjà de huit pieds, on n’entendit plus leur risée.
Un de nos soldats, nommé Montilly, fit la bravade de descendre immédiatement par la brèche, comme pour dire aux ennemis qu’il ne se souciait guère qu’on pût aisément y monter. Nos gens de guerre, de pied et de cheval, plantèrent leurs enseignes, guidons et cornettes sur le rempart, et tous les matins, au changement de garde, on ne manquait pas de lesy déployer ».

« Nos soldats, reprend Ambroise Paré, criaient à ceux du dehors : Au renard, au renard, au renard ! et échangeaient mille injures avec eux. Mais, M. de Guise ayant défendu, sous peine de mort, qu’on parlât aux assiégeants, de crainte que ce ne fût à quelque traître l’occasion de dévoiler ce qui se passait dans la ville, nos hommes attachaient des chats vivants au bout de leurs piques, échangeaient avec eux des cris de : Miaut, miaut, miaut, et les lâchaient. Les Impériaux étaient furieux d’avoir tant dépensé pour faire une brèche de quatre-vingts pas, où l’on pouvait entrer cinquante hommes de front, et de trouver derrière un rempart plus fort que la muraille ».

« Grand nombre de nos arquebusiers, continue Salignac, comme si cette muraille n’eut été pour eux rien autre chose qu’un obstacle, s’étaient mis dessus pour tirer dans les tranchées et les cavaliers de l’ennemi. Aussi leurs soldats de tranchée firent-ils de petites embrasures dans leurs terrassements, par lesquelles ils pouvaient tirer à couvert et en plein dans la brèche, pour empêcher les nôtres d’oser s’y présenter. Toutefois, les gens d’armes, ayant l’armet en tête et vêtus de leurs blouses de travail, montaient tout au haut de la muraille, pour vider les hottes de terre. Ils paraissaient si peu craindre le danger que les pionniers et les femmes mêmes, qui travaillaient au rempart, s’accoutumèrent peu à peu à monter avec eux.

Pendant tout le reste de ce jour, les ennemis essayèrent à coups de canon ce rempart qui les avait tellement surpris. Mais, quoiqu’il fût fraîchement fait, il se trouva assez fort, en plusieurs endroits, pour arrêter le boulet.

A la nuit, la canonnade cessa. Mille coups environ avaient été tirés ce jour-là. Nous nous mîmes au travail pendant les ténèbres et avec plus d’activité que jamais, pour élever et renforcer le rempart, pour étayer la tour qui s’était écroulée ».

Les assiégés attendaient l’assaut que le margrave Albert de Brandebourg avait demandé à l’Empereur la faveur de donner aux Français, promettant de prendre la ville sans grande difficulté. Pendant ce temps, nous continuions ces sorties hardies et furieuses, telles qu’on les estimait faites plutôt par des « esprits diaboliques que par des hommes mortels ».

Nous avions aussi au dehors divers corps de troupes qui, par leur courage et leur activité, se montraient dignes des assiégés. Elles étaient sous le commandement général de M. de Nevers. Elles couraient toute la Lorraine, prenant les villes occupées par les Impériaux, saccageant les villages où ils étaient cantonnés, enlevant leurs convois, exterminant les corps de troupes qui s’éloignaient du camp, et se livrant à une guerre de partisans, incessante, sans pitié, guerre toute de hardiesse et de ruses, guerre dramatique, pittoresque, joyeuse, dont Roger de Rabutin et le maréchal de Vieilleville se sont faits les historiens.

Le premier de ces deux capitaines avait son quartier général à Toul, sous M. de Nevers et sous ce vieux gouverneur d’Esclavolles qui, sommé de rendre cette place sans défense, répondait sévèrement : « Prenez d’abord Metz, nous causerons ensuite de Toul ».

C’est de Verdun que Vieilleville partait pour ces expéditions si habilement combinées, si énergiquement exécutées, qui le firent surnommer par Charles-Quint le Lion-Renard, et où il était conduit par l’irritation que lui avait causée la lâche trahison du margrave Albert de Brandebourg. Il est vrai que Vieilleville jouait gros jeu avec de tels personnages, avec ce vieil empereur auquel le sentiment de la générosité avait toujours été inconnu et qui mit à prix la tête du Lion-Renard et jura qu’il le ferait empaler.

Quant au margrave, à chaque défaite de ses soldats, il courait ivre de fureur près de son prisonnier, le duc d’Aumale, lui mettait le couteau sur la gorge avec force paroles insultantes, lui jurant qu’il le « crèverait à coups de pistolet ». Par un raffinement de grossièreté allemande, il se vengeait de ses échecs en forçant le prince lorrain à garder la même chemise pendant trente-six jours et en parant son propre corps « d’ivrogne, » des babils que le duc de Guise envoyait à son frère « pour le rafraîchir ».

Vieilleville continuait la guerre, enlevant les convois, prenant les châteaux, les villes même, parmi lesquelles Pont-à-Mousson, exterminant les petits corps d’armée et cherchant jusque tout près de Metz, les soldats du margrave. Il en tua mille aux portes du camp, dans ce village de Rougerieulle, situé dans la montagne, d’où il nous montre la ville de Metz, à l’aube, « là-bas, en la plaine, avec toute l’armée de l’Empereur, l’assiette du siège et des camps que l’on voyait aussi à clair que l’on voit Paris de Montmartre, Rouen du mont Sainte-Catherine, Lyon de Fourvières. Chose si admirable à voir que l’on ne pouvait rien désirer de mieux, surtout les tonnerres et les éclairs de chaque côté d’où l’on s’entre-tirait incessamment, surtout encore les volées des trente canons en batterie contre la brèche, là où les canonniers faisaient une telle diligence qu’en moins d’une heure nous en vîmes tirer dix-huit coups dont le tremblement était si fort qu’il nous soulevait et nous faisait perdre terre. Mais l’aube du jour apparut plus grande, car nous étions en décembre et il était près de sept heures. M. de Vieilleville commanda que chacun prît, s’il voulait, le plaisir de cette vue, mais qu’il se hâtât, car le marquis Albert était un fort mauvais voisin. Il fit sonner trompettes et partit en disant que ceux qui n’avaient pas dormi dormiraient à cheval ».

Malgré tous ces efforts, la position des assiégés ne s’améliorait guère. L’artillerie ennemie était tellement supérieure, qu’elle pouvait raser tout ce qu’elle voulait, et de fait il y avait des brèches de toute part. L’hiver était arrivé avec toutes ses rigueurs, la neige était tombée en grande masse, le froid était intense. La nuit, on entendait des bruits souterrains qui indiquaient le travail des mines. Le duc de Guise venait écouter au pied des murailles pour tâcher de saisir la direction de ces sapes, et comme le dit l’une des chansons populaires, « le vieil gendarme Saint-Remy nuit et jour cherchait dans les caves » pour trouver les endroits propres aux contre-mines. En effet l’on en commença plusieurs.

Le gouverneur, pour répondre aux rodomontades de l’Empereur, qui jurait qu’il ne quitterait pas Metz avant de l’avoir prise et d’avoir exterminé la garnison, dût-il y user trois armées, le gouverneur commença à mettre la garnison à la portion congrue. Il savait qu’il n’avait pas de secours à attendre avant longtemps. Il commença à diminuer d’un quart la nourriture des hommes, à faire tuer et manger les chevaux inutiles. On était du reste décidé à ne pas se rendre avant d’avoir mangé « ânes, mulets, chiens, chats, rats, même les bottes, les collets et les autres cuirs qu’on eût pu amollir et fricasser ».

Le 7 décembre, l’armée ennemie s’ébranla. On attendit l’assaut. Chacun se rendit à son poste de combat, aux brèches, aux bastions, aux places de secours, le long des murailles. On était peu de monde pour garder une si grande ville, mais tout le monde était prêt à bien faire. Les princes de Bourbon, de Lorraine, de Savoie et les fils du connétable prirent le premier rang à la grande brèche. Le vieux Saint-Remy avait préparé « tous ses artifices à feu et engins de guerre ».

L’armée ennemie s’avança, puis elle s’arrêta. On resta ainsi tout le jour. Les assiégés étaient graves, recueillis et déterminés. Quand la nuit vint sans avoir amené l’assaut, on supposa que les Allemands avaient vu la brèche garnie de trop de « museaux de fer, de morions et de corselets » pour oser s’aventurer.

Mais ce devait être sans doute partie remise, et maître Ambroise Paré nous indique les énergiques précautions des assiégés.

« On avait préparé toute espèce d’artifices de feu, comme boîtes, barricades (petits barils), grenades, pots à feu, lances ardentes, torches, fusées, cercles entourés de chausse-trapes, fagots brûlants. On avait, en outre, de l’eau bouillante, du plomb, de la poudre de chaux vive pour brûler les yeux des assaillants.
On avait donné l’ordre de percer les maisons de chaque côté pour loger les arquebusiers et prendre les ennemis en flanc. Les femmes devaient dépaver les rues et jeter par les fenêtres bûches, tables, tréteaux, escabelles pour effondrer les cervelles.
Plus loin, derrière la brèche, on avait établi un gros corps de garde remparé de charrettes, de palissades, de tonneaux pleins de terre, armé de petites pièces de canons qui eussent rompu les jambes et ainsi pris les Allemands en flanc, tête et queue. S’ils avaient forcé ces défenses, ils en eussent trouvé d’autres de cent pas en cent pas, qui ne se seraient pas mieux conduites que les précédentes et eussent fait beaucoup de veuves et d’orphelins. Enfin, il leur eût fallu encore emporter sept gros bastillons, commandés chacun par un prince et où tous étaient décidés à se défendre jusqu’au dernier soupir de leur âme.
On avait résolu de porter les trésors, l’argent, les joyaux, les plus riches meubles dans la grand’place et de les réduire en cendre, afin d’empêcher les ennemis d’en faire profit.
Il y avait, en outre, des hommes énergiques dont la mission était de mettre le feu aux maisons et aux poudres, afin de tout détruire, la ville, les Allemands et nous.
C’était le consentement de tous, qui préféraient voir ces extrémités que de tomber aux mains des cruels Espagnols. Et on eût vu là quelque chose qui eût rappelé la destruction de Troie et de Jérusalem ».

L’assaut ne se donnait pas, au grand déplaisir de l’Empereur, dont la situation d’esprit nous est peinte naïvement dans une lettre du duc d’Albe interceptée par Vieilleville.

« L’Empereur, sachant que la brèche était plus que raisonnable et que pas un de ses capitaines ne s’offrait pour y monter, s’y est fait porter par quatre lansquenets, et l’ayant vue, il dit en grande colère :
Comment, plaies de Dieu ! n’entre-t-on point là-dedans ? La brèche est grande et à fleur de fossé ! Vertu Dieu ! à quoi cela tient-il ?
Je lui ai répondu que nous étions avertis que le duc de Guise avait fait faire derrière la brèche un fort retranchement garni d’un milliasse d’artifices de feu, tellement qu’il n’y avait pas d’armée qui n’y dût périr.
Mort Dieu ! reprit l’Empereur, que ne l’avez-vous fait essayer ! Croyez-vous aveuglément ce que l’on vous rapporte ?
J’ai été contraint de lui répliquer que nous n’avions pas affaire à une ville d’Allemagne, qui se rend quand on la menace, mais qu’il y avait là-dedans dix mille braves hommes, soixante grands seigneurs, neuf ou dix princes du sang royal de France, comme Sa Très Sacrée Majesté a pu le connaître par les sanglantes et victorieuses saillies qu’ils ont faites sur nous. Sur cette remontrance sa colère s’est accrue.
Ah ! Je renie Dieu ! Je vois bien que je n’ai plus d’hommes ! Il me faut dire adieu à l’Empire, à toutes mes entreprises et au monde, et me confiner en quelque monastère, car je suis vendu et trahi, à tout le moins mal servi, et, par la mort Dieu ! avant trois ans je me ferai cordelier !
Il est vrai que nous avons mal réussi jusqu’ici. Nous avons eu tort de vouloir combattre les hommes et le temps ».

L’hiver était, en effet, le meilleur auxiliaire des assiégés. La peste, la faim, le froid décimaient les Allemands. Capitaines et soldats demandaient à grand cri qu’on les menât aux brèches aimant mieux périr de la main de l’ennemi que de misère. Mais les généraux, que les entreprises, les sorties et les attaques continuelles des Français portaient à la réflexion, craignaient que l’armée n’y fût anéantie et qu’un retour offensif des Français victorieux ne leur rendît, après des assauts meurtriers, la retraite difficile, sinon impossible.

Puis l’Empereur avait demandé quels étaient ceux qui se mouraient, si c’étaient des gens de marque. Quand il eut appris que c’étaient de pauvres soldats, il dit que c’était un bien qu’ils mourussent et qu’il y a toujours trop de chenilles et hannetons pour manger les fruits de la terre. Il ajouta encore qu’il prendrait la ville par force ou famine, car la prise de tant de seigneurs lui compenserait sa dépense au quadruple, et il voulait encore une fois aller visiter les bons Parisiens et se faire à Paris couronner roi de France.

Le siège continua. Mais ni brèche, ni sape, ni mine n’avaient amené de résultats. Nous n’étions ni moins fréquents ni moins hardis dans nos sorties et nos entreprises, et l’on savait que nous étions décidés à mourir avant de nous rendre. La vie dans les camps devenait intolérable. Les soldats désertaient et venaient hâves, déguenillés, presque mourants se rendre à nos coureurs qui les accueillaient et les soignaient. Les généraux désespéraient du succès. On commença dès le jour de Noël à voir de la ville certains mouvements annonçant que l’Empereur cédait enfin. Mais on n’y voulait pas croire.

Ce fut le 27 que, dans une de leurs sorties, les nôtres trouvèrent vide le camp des Italiens. Les Français redoublèrent d’activité. La retraite se faisait lentement et en force. L’Empereur était encore au camp. Le 27 et le 28, la canonnade dura plus forte que jamais.

Enfin le dimanche, premier de l’an 1553, l’empereur Charles-Quint abandonna le siège, furieux et désespéré de « cette bastonnade » la plus rude qu’il eût reçue en toute sa vie et dont la pensée l’empêcha désormais d’entreprendre rien de grand.

Mais François de Guise se tenait sur ses gardes, connaissant l’esprit rasé de l’Empereur et craignant qu’il n’eût simulé ces mouvements pour mettre le désordre parmi les assiégés, les engager à diminuer leur surveillance, les pousser à des sorties imprudentes pour ensuite enlever la ville par surprise.

Le lendemain, sur les onze heures de nuit, on vit deux fusées s’élever du grand camp méridional et du camp de la Reine Marie, au nord-est, et le duc d’Albe et le marquis de Brabançon délogèrent piteusement, sans bruit de trompette ou de tambour, dans un désordre inexprimable, laissant les tentes dressées, une énorme quantité d’armes, des tonneaux pleins de poudre, des meubles à foison, une partie de leur artillerie enterrée, et abandonnant une multitude incroyable de malades.

Les troupes de la ville et les bandes du duc de Nevers se mirent en route pour « chausser les éperons à messieurs les Espagnols » et pour activer leur retraite. Mais on trouvait les champs et les villages pleins de malheureux soldats en si grande misère, que les bêtes les plus cruelles eussent eu pitié de ces misérables tombant par les chemins et le plus souvent s’affaissant près des haies, au pied des buissons pour devenir la proie des chiens et des oiseaux. Les Français les prenaient en pitié et se jetaient sur les grosses troupes qui protégeaient la retraite.

Le margrave Albert de Brandebourg était resté le dernier dans son camp de l’ouest avec une armée bien supérieure en nombre encore à toutes les troupes françaises de Lorraine. Ce fut sur lui que se tourna l’effort des Français. On allait chercher ces Prussiens jusque dans leurs fortifications ; on les lardait de coups de piques jusque dans leurs loges ; on espérait les exaspérer, les attirer en bataille dans la plaine. Mais ils restaient unis et serrés, et bien leur en prenait, car tout ce qui était trouvé était « égosillé » par les maraudeurs et les gens du pays.

Enfin on fit porter par les soldats (car il n’y avait plus de chevaux ni guère de pionniers) des canons dans une île voisine du Pont des Morts, et l’on se mit à tirer sur le camp du margrave avec une telle furie, que l’on voyait du haut des clochers « mouvoir et remuer ces ivrognes aussi dru et menu que les fourmis dans une fourmilière où l’on a jeté de l’eau chaude, et ils ne savaient de quel côté se tourner ».

Le margrave délogea donc, embarquant son artillerie sur la Moselle et prenant avec le gros de son armée le chemin de Trèves. On se mit à sa poursuite, et « on avait bon marché de ses gens, affaiblis par le froid, la faim et toute misère, mais, au lieu de les tourmenter, bien souvent les Français leur ouvraient passage, ne souhaitant que tenir le chef pour payer l’écot de tous ».

Le 15 de janvier, il n’y avait plus un ennemi devant la ville, mais le spectacle que présentaient les camps était horrible. On y trouvait des bandes de soldats de toute nation, malades à la mort, renversés dans la neige boueuse, d’autres assis sur de grosses pierres, ayant les jambes dans la fange, les jambes gelées jusqu’aux genoux, qu’ils essayaient en vain de retirer en suppliant qu’on les achevât. Le duc de Guise, les seigneurs et les soldats les secoururent, les firent soigner et nourrir.

De tous côtés, en ce camp, on voyait la terre toute labourée et levée comme le cimetière Saint-Innocent, à Paris, après quelque grande mortalité, puis des tas de morts non enterrés. On entendait des cris de souffrance qui sortaient des misérables loges creusées en terre et à peine recouvertes d’un peu de chaume. Les soldats qui revenaient de donner la poursuite aux ennemis rapportaient que les chemins étaient pavés de morts, de charrettes remplies de moribonds et abandonnées, de canons, d’armes, de débris noircis, restes des poudres, des meubles et harnais que l’on avait fait brûler pour ne point les laisser aux mains des Français.

L’Empereur avait perdu trente mille hommes par les maladies, la faim et les coups de l’ennemi. Il avait fait la paix avec les princes allemands en leur promettant l’envahissement et la soumission de la France. Il fut obligé de reculer, dès le premier effort, devant une petite troupe et une ville qu’on fortifiait au jour le jour, sous le coup et sur l’indication de ses canons. La vanité germanique n’oublia pas aisément ce honteux échec. Le margrave Albert de Brandebourg s’en vengea sur le duc d’Aumale : il lui vola ses habits et lui fit payer soixante-dix mille écus de rançon.

Mais Metz, Toul et Verdun nous restèrent, et la gloire et le succès de cette défense rendirent inévitable la réunion de la Lorraine à la France.

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