Le château de Lunéville (suite)

Le kiosque du château de LunévilleBlason de LunévilleAllée des bosquets du château de LunévilleLe salon du kiosque du château de Lunéville

Continuons notre petite promenade dans le château, au temps de Stanislas.

D’après un article de « La Revue Lorraine Illustrée » – Année 1907

Quand, parvenu de la cour d’honneur sous le péristyle du donjon, on avait gravi les quinze marches de la rampe du vestibule droit, on entrait, au rez-de-chaussée, dans la vaste salle des gardes du corps. Autour des murs, tendus d’iberline, sont rangés vingt-six lits pour deux brigadiers et leurs hommes. On pénétrait de là, dans la salle de la livrée, toute garnie de cuir rouge. Au-dessus du billard, pend un lustre de cuivre à six branches. Des armoires de chêne renferment les capotes des gens de service.

Vient ensuite une magnifique pièce aux corniches ornées d’attributs guerriers. Les chambranles des portes sont rehaussés de trophées et de cartouches armoriés soutenus par des amours et des aigles. Stanislas en a fait sa salle à manger. Trois fenêtres donnent sur la grande terrasse, quatre sur la rue de la Chapelle et la petite place de la Cour (rue et place Stanislas). Serties dans les boiseries, douze toiles dues à Joseph Furon, représentent l’Histoire d’Achille. Au plafond, se balancent des girandoles de cristal.

Un énorme fourneau sert de réchauffoir. Sur la cheminée, entre deux vases dorés, a été placé le buste de Louis XV. Parmi les sièges de moquette ponceau, se différencie, comme partout où s’assied Stanislas, le fauteuil royal. Il est de velours cramoisi, galonné d’or.

Au fond de cette pièce, on accède, soit à gauche dans les appartements particuliers du prince, soit à droite dans la salle dite des suisses, antichambre au logement de la reine et où se donnent parfois les concerts. Furon y peignit, au temps de Léopold, les Vertus cardinales. Des tapisseries aux armes des Leszczynski y développent le thème des Saisons.

Au-dessus du foyer, l’image de Charles XII fait penser à l’entrevue décisive de Heilsberg. N’est-ce pas au conquérant suédois qu’en dernière analyse le château doit de posséder son hôte ?

Avant d’aboutir aux chambres de parade et de retraite de Catherine Opalinska, il faut aussi traverser le grand cabinet d’assemblée, meublé de taffetas vert et qui a vue par ses quatre fenêtres sur le parterre intérieur. Vingt-trois tables à brelan, à tric-trac, à piquet, à quadrille, en marquent la destination : « Le plus beau des appartements, c’est la salle d’assemblée. C’est là où les seigneurs et dames de la cour s’assemblent pour jouer. Tout est ici orné de petits tableaux merveilleux. On en compte plus d’une centaine, sans parler de tous les autres enjolivements ».

Un sofa des Gobelins, le portrait de Marie Leszczynska tenant sur ses bras le Dauphin l’âge de trois ans, attirent le regard. Le vert est la couleur dominante que l’on retrouverait en velours, en damas, relevé de crêpe d’or, dans les appartements de la femme de Stanislas, si ceux-ci n’étaient clos aux banales indiscrétions.

Revenons donc dans la salle à manger, pour gagner, à travers l’antichambre du roi, sa chambre de parade. Les panneaux, divisés par des pilastres d’or, y sont de velours cramoisi à éclatant ramage. Cramoisis et festonnés d’or, l’ample lit à l’impériale, les portières, les rideaux, les sièges. Voici de nouveau le Dauphin, gentil poupon de six mois, et la mélancolique Marie, costumée en vestale.

Voisine, la salle du trône, ou salle du Conseil, est également rouge et or. A l’abri d’un dais à crépine, le fauteuil du roi de Pologne se dresse sur une estrade recouverte d’un tapis de la Savonnerie.

Cinq vases de Saxe à guirlandes décorent la cheminée. Un bureau aux bronzes ciselés supporte une écritoire d’argent. Et une table de bois doré, une pendule d’or moulu. Quatre glaces multiplient les nombreux cadres où s’immobilisent en leurs attitudes diverses le roi et la reine de France, le duc et la duchesse d’Orléans, Louis XIV et Frédéric-Guillaume Ier, les souverains espagnols, le maître de céans lui-même. Un visage étonne : Mme de La Vallière.

Comptons les fenêtres : ce sont les huitième, neuvième et dixième ouvrant sur la terrasse à partir de l’angle du donjon. Nous sommes dans la pièce avant toutes historique, et de façon bien autre que celle où mourra Stanislas. Ici, non seulement se donnent les grandes audiences, mais se plaident des causes importantes. Assisté de son chancelier, le monarque nominal y écoute impuissant les doléances de la Lorraine, tient ses simulacres de lits de justice, gourmande les magistrats, annonce les exils.

Ici, pendant près de vingt-neuf années, les conseillers d’État et des finances prêteront une forme opportune aux articles élaborés à Versailles, signeront les arrêts qui bientôt ne doivent plus laisser entre l’administration de la Province et l’administration du royaume que de péjoratives exceptions.

Comme un frappant symbole, ce salon où commandent, invisibles et présents, Louis XV et ses ministres, communique à la pièce où repose et s’endort Stanislas.

La tapisserie de la chambre à coucher du prince est de velours blanc à bandes vertes et galons d’argent. Le lit, drapé d’une étoffe identique, montre sous ses bonnes grâces un haut dossier tout brodé d’argent. La garniture de la cheminée se compose de six porcelaines de Hollande. Entre les deux fenêtres, une commode en palissandre marqueté est surmontée d’un second buste de Louis XV en faïence. Des encoignures de palissandre tiennent lieu de bibliothèques.

Aux murs se groupe et se penche la famille de Stanislas : ses aïeux maternels, son père Raphaël et sa mère Anne Jablonowska ; sa femme, sa fille et son gendre ; quatre de ses petits-enfants le Dauphin, Mesdames Elisabeth, Adélaïde et Victoire ; le duc et la duchesse Ossolinski, la princesse de Talmont, ses cousins.

Ce sont aussi les hommes qui causèrent à Stanislas la plus, ineffaçable impression : dans l’intervalle des croisées, Charles XII ; au-dessus de la glace de la cheminée, Frédéric de Prusse, prince royal, tel qu’il fut en 1735 à Kœnigsberg. Deux amours s’ébattent sous le verre d’un pastel.

Mais une part est faite aux sujets moins profanes. La Vierge-Mère, une Assomption, les Disciples d’Emmaüs, les patrons du couple royal, saint Stanislas et sainte Catherine, invitent le monarque au recueillement, sollicitent sa dévotion.

On soulève une portière de Turquie et l’on se trouve dans le grand cabinet de jour, aux parois entièrement sculptées. Cette pièce est également connue des habitués du château sous le nom de Cabinet boisé. L’amusant éclectisme des tableaux en est la note dominante. On y remarquera finalement le Christ et la Vierge, les martyres de saint Pierre et de saint André, à côté du minuscule Polonais Borwslaski porté par un heiduque ; le chien du roi et son singe, à qui le nain Bébé offre une gaufre, y feront pendant aux Révérends Pères Agatange et Cassini.

Sur la façade orientale, le long de la terrasse particulière, entourée de vases et de statues, par laquelle Stanislas descend dans les Bosquets, se succèdent trois autres pièces curieuses. L’une, appelée Cabinet des découpures, est toute lambrissée de vernis Martin et meublée de soie jonquille. Dans les cloisons en laque de Chine de la seconde, boudoir de jolie femme croirait-on, s’enfonce une alcôve et se mirent des coussins de satin blanc. La troisième, aux tapisseries des Gobelins et aux sièges cramoisis, renferme jusqu’à vingt-huit consoles de bois doré, surchargées d’ivoires, de jattes de Saxe, de boites exotiques, de théières. Louis XIII en triomphe et une scène du Purgatoire y sont peints sur porphyre.

Marie Leszczynska en habit d’hiver, le Dauphin et les deux Dauphines, trois de Mesdames de France, don Philippe de Parme, le roi et la reine de Suède, Mle de La Roche-sur-Yon « dans les bains », dix personnages encore, s’y regardent et s’y sourient. Là, prennent fin les appartements de retraite de Stanislas, et, avec la dernière porte-fenêtre ouvrant sur la terrasse réservée, commencent les petits appartements de Catherine Opalinska. Ils se continuent jusqu’à la Comédie, au rez-de-chaussée et à l’étage du bâtiment de plus faible élévation où Léopold et François III avaient établi leur chancellerie. Ils ont simultanément aspect au levant sur les jardins, au couchant sur le parterre intérieur.

Pendant cette promenade, le visiteur a sans doute pénétré dans la chapelle, séparée de la salle de la livrée par un vestibule transversal que dessert, du côté de la ville, un perron spécial. Il n’a pas manqué alors d’observer qu’elle est non seulement « dans son goût de simplicité ce qu’est celle de Versailles dans sa magnificence », mais que Stanislas Leszczynski, pour accentuer le rapport, a fait placer dans sa tribune « un prie-Dieu semblable à celui du roi de France ».

Si, pour terminer, il jette un coup d’œil dans la salle de spectacle, il aperçoit plusieurs des loges élégantes exécutées par le Bolonais Bibbiena pour l’Opéra de Nancy. En mars 1738, elles ont été transportées et réajustées à Lunéville. La louange décernée naguère au théâtre princier de la capitale, s’applique maintenant à celui de la résidence.

Sans retard, le Mercure de France en avait, au reste, averti ses lecteurs « Le roi a fait embellir la salle de la comédie du château. Elle peut passer aujourd’hui pour l’une des plus belles de l’Europe ».

De l’autre côté du parterre intérieur, dans l’aile secondaire parallèle aux petits appartements de Catherine Opalinska, se trouvent au rez-de-chaussée, le logement du commandant des gardes du corps et au-dessus, ceux du grand écuyer de la reine. Par le perron qui y mène depuis la ville, on entre aussi directement, à gauche du vestibule, dans la salle des suisses. Grâce à cette disposition, des audiences et des réceptions distinctes sont possibles, à la même heure, chez le roi et chez la reine, sans que leurs courtisans ou leurs invités se rencontrent.

Sur ce perron, qu’après la mort de la femme de Stanislas, les marquises du Châtelet et de Boufflers empruntèrent si souvent, à l’aube du 10 septembre 1749, Voltaire, pleurant la divine Émilie, viendra s’effondrer, éperdu.

Le grand maitre et le grand maréchal de la cour habitaient au-dessus des salons et des chambres de parade. Les pièces qui, à l’étage, correspondaient au péristyle du donjon, aux salles des gardes et de la livrée, étaient occupées par la duchesse Ossolinska. A leur suite, un appartement avait été aménagé, au nord, pour le grand aumônier. Les deux premiers médecins se partageaient, sur la cour d’honneur, le pavillon bas de l’aile gauche. Du même côté, sur l’avant-cour, demeuraient le premier architecte et, plus près de la grille d’entrée, le grand chambellan.

Dans l’aile droite extérieure, étaient les appartements et les bureaux du chancelier-intendant. Là, s’installèrent aussi en 1745, M. de Lucé, ministre de France, et en 1748, M. de La Galaizière fils. Au bout du même corps de logis, vers la place du Château, demeurait le grand écuyer.

Deux fois, durant le règne, cette aile fut détruite. Le 14 janvier 1744, un incendie s’y déclare à sept heures et demie du soir, qui la consume rapidement. Personne ne périt et les voûtes des écuries ne furent pas enfoncées. Une somme de 7 000 livres tournois, prélevée sur la recette générale de Lorraine, subvint à une reconstruction immédiate.

Mais le jeudi gras 6 février 1755, à trois heures du matin, l’aile s’embrasa au niveau du perron médian. Le spectacle fut terrifiant. Averti par la fumée, le comte de Lucé se sauve à demi-nu. Son valet de chambre saute de très haut, par une fenêtre, sur la berge du canal. Le chancelier parvient à mettre ses papiers en lieu sûr. à chaque extrémité du bâtiment, Mme de La Galaizière et le grand écuyer, M. de Berchény, n’ont que le temps de s’enfuir. Un premier gentilhomme, le marquis de Mennessaire, en est réduit à s’échapper, dévêtu, par une échelle qu’on lui tend. Une chanoinesse, incommodée dans son lit, ne doit la vie qu’à un sergent des Gardes lorraines.

La Vezouse était gelée, l’eau manquait. Tout fut anéanti en trois heures. Pour empêcher que le fléau ne se propageât, il fallut même couper la communication avec la cour d’honneur. « Je ne sais si vous savez ce qui est arrivé à Lunéville », écrivait quelques jours après Marie Leszczynska au président Hénault. « Il y a eu une aile entière de brûlée par la négligence des gens de M. de Lucé. C’est la même qui l’avait été il y a onze ans, et que mon papa a rétablie. Heureusement que l’on l’a laissé dormir et qu’il ne l’a su qu’à son réveil ».

Le 11 décembre 1759, un troisième incendie se déclarera dans la cuisine du grand écuyer. On en sera quitte pour une vive alarme. C’est cette aile que, par une singulière fatalité, les flammes devaient encore dévorer le 31 décembre 1813, quinze jours avant 1′entrée des alliés à Lunéville.

Un peu partout, dans le corps central, le bâtiment princier et les ailes, étaient disséminées des chambres de gentilshommes et de dames du palais. Les logements d’étrangers s’y comptaient en nombre considérable. A l’exception de l’appartement du grand aumônier, toute l’aile droite de la cour d’honneur, par exemple, leur était réservée. Les pièces mêmes régnant au-dessus de la chambre à coucher et des cabinets de retraite de Stanislas, avaient semblable destination. Tels hôtes fidèles jouissaient à Lunéville d’un pied-à-terre attitré. D’autres s’y installaient, à chaque voyage, au hasard des locaux disponibles, selon leur rang ou leur notoriété.

Plusieurs immeubles, bâtiments et terrains, dépendaient en 1737 du château. Stanislas les utilisa, sans modifier pour la plupart leur destination, ni sans y effectuer de transformations appréciables. Une quinzaine de maisons, situées dans le voisinage immédiat du palais ou éparses dans la cité, servaient sous Léopold et François III à loger des fournisseurs de la cour, des officiers subalternes, de vieux serviteurs.

De l’aveu de l’intendant aulique, presque toutes étaient sans commodité aucune, sinon sombres et malsaines. A mesure que le roi de Pologne élargit les cadres de sa suite, se complut dans la société des courtisans beaux esprits, des commensaux plus considérables virent leurs aisances réduites et quittèrent pour ces demeures maussades, les pièces qui leur avaient été primitivement assignées au château.

Afin que M. de La Galaizière puisse faire place près de lui à son frère et à son fils, les bureaux de la chancellerie sont transférés, avec les greffes des Conseils, dans la « longue et étroite » maison habitée sur la Grande-Rue, à côté du monastère des Dames de la Congrégation, par le secrétaire en chef.

Le premier architecte ne vivait plus en 1766 au château, mais logeait, conjointement avec un des premiers gentilshommes, dans un médiocre hôtel vis-à-vis de la Comédie, sur la place de ce nom. Le chirurgien ordinaire du roi s’est vu attribué une maison peu salubre de la rue de la Vieille-Boucherie (Germain-Charrier), le médecin ordinaire et un autre premier gentilhomme, l’immeuble qui fait le coin de la rue Banaudon et de la rue des Sœurs-Grises (Castara).

Le secrétaire du cabinet, le Père confesseur, trois premiers valets de chambre, deux musiciennes, se répartissent la double maison donnant sur la petite place de la Cour et sur la rue de la Chapelle. Le pourvoyeur habitait rue de Viller. Au fond du faubourg d’Allemagne (rue de Villebois-Mareuil), non loin du château du prince Charles, le serrurier-machiniste et le marbrier- stucateur occupaient deux petites propriétés contiguës.

Sur la place de la Cour, à gauche du couvent des Minimes, demeurait l’apothicaire du roi. Et, à l’angle de cette même place et de la rue de la Grande-Boucherie (de l’Abattoir), une « grosse maison » était commune au premier écuyer, au garde-meuble général, au contrôleur des équipages, au maréchal et à l’éperonnier. Elle commandait la profonde cour des remises, ou arsenal, où se trouvaient rangés presque tous les carrosses. Des hangars moins importants, adossés au mur de ville, rue Hargaut (du Rempart), abritaient le reste. Le magasin à fourrage était rue de Viller, et la fourrière, pour les provisions de bois et de charbon, sur la Place Neuve (place Léopold).

Entre les ponts, dans la rue Saint-André (Chanzy), à droite en sortant de la ville, les pages du roi de Pologne étaient venus prendre possession de l’hôtel acquis pour les siens par Léopold. C’est en face, à l’Académie, pourvue d’un grand manège couvert, que le monarque logeait ses cadets gentilshommes, lorrains et polonais. Les gardes du corps avaient remplacé dans leur caserne de la place Saint-Léopold (des Carmes) les Suisses de François III. Derrière ce quartier, s’étendaient les bâtiments et les cours de la Vénerie, où demeurait le grand veneur.

L’Orangerie donnait sur la rue de ce nom (rue des Bosquets). Le Grand Potager la joignait au levant et se continuait lui-même au midi par la Melonnerie ou Melonnière, qui aboutissait sur la rue de la Fonderie (d’Alsace).

Entre les anciens remparts et le Pré-aux-Ours, se voyait la Ménagerie de la Duchesse régente. On sait le sens un peu vieilli qu’il faut, au XVIIIe siècle, prêter ce nom de ménagerie. Celle-ci, spacieuse et de contours fort irréguliers, avait son entrée dans l’axe de la rue Banaudon. Elle se prolongeait par derrière les maisons de la Grande-Rue jusqu’à la hauteur de la rue Pacatte.

Peu de jours avant l’arrivée de Stanislas, par acte du 29 mars 1737, Élisabeth-Charlotte l’avait cédée en toute propriété au prince de Craon, en échange de l’usufruit viager de la terre de Ville-Issey, dans la principauté de Commercy. Stanislas en payait un loyer annuel de 600 livres et l’utilisait comme second grand potager. Mentionnons enfin la Faisanderie, créée par François III en 1730 et située sur une colline à une demi-lieue de Lunéville. Ce vaste enclos, comprenant un pavillon pour le faisandier, des loges d’élevage et des halliers, s’apercevait aisément depuis la cour d’honneur du château. Il en agrémentait l’horizon.

Stanislas respecta le plan des Bosquets. Il n’apporta au tracé d’Yves des Hours et de Gervais que des modifications de détail. Au-devant de la terrasse, les allées continuèrent de s’allonger parallèles ; plus loin, les cabinets de verdure et les labyrinthes de se partager de grands quadrilatères méthodiquement déchiquetés par un lacis de blonds sentiers. Leszczynski, sans doute, augmenta le nombre des statues ; il multiplia les eaux vives.

Une nature, déjà contrainte, se fit plus tourmentée. Des bordures en treillage sont l’accompagnement obligé des plates-bandes. Les bassins s’entourent des galeries arrachées aux balcons de l’Opéra de Nancy. Les angles des gazons s’arrondissent, les lignes droites s’échancrent les courbes se festonnent. Les ifs et les buis subissent des tailles d’une complication inusitée. Sous de patients ciseaux, après dix années de torture, les charmilles figureront, à la joie de Stanislas, des centaines d’orangers plantés dans leurs caisses à boules. Tout s’attife et se pomponne, mais sous ce léger maquillage, le parc reste reconnaissable. Il conserve son essentielle beauté. Tels ces visages aux traits purs, que le fard ni les colifichets ne parviennent pas à enlaidir.

Elle est d’une demeure souveraine cette terrasse où fuse, entre des saisons de pierre, un jet d’eau altier, dont dix groupes, sculptés par Nicolas Renard, gardent le degré. L’allée médiane, bordée tour à tour de parterres chatoyants et de nappes bruissantes, d’urnes et de corbeilles, rendez-vous de dieux et de déesses, ne déparerait pas les jardins les plus fameux, ni ce rond-point où tiennent cercle Apollon et les Muses tandis qu’au centre, dans le bassin du Dauphin, Arion, entouré d’enfants qui chevauchent des hérons et des cygnes, vogue, la lyre en mains, sur l’animal saumur.

Ce qui manquait au parc de François III, c’est la convenance des abords, monotones à l’est, au nord franchement laids. Par des adjonctions considérables, Stanislas effaça ces taches. Il procura aux Bosquets des environs plus dignes d’eux. Le cadre aimable qu’il leur donna fut le domaine où s’exerça sa verve. Là, le Polonais prit sa revanche de la symétrie et de la mesure.

La faiblesse de Léopold envers un époux facile avait naguère consenti au prince de Craon, le droit de disposer exclusivement de la partie des Bosquets située derrière son hôtel. En 1737, une enclave, fermée d’une grille, empiétait donc malencontreusement sur le côté méridional du parc. Leszczynski s’empressa de revendiquer ce terrain. Et en vue des appartements de la reine, le long de la Comédie et des propriétés de la rue d’Allemagne, un parterre, spécialement réservé au monarque et sa femme, égaya de sa grâce mignarde ce coin jusqu’alors un peu triste.

L’infatigable bâtisseur que devait être le roi de Pologne, y commanda sa première construction : le Kiosque.

Il s’agit d’un pavillon carré auquel un toit retroussé et pointu prêtait un faux air de pagode, et qui se reliait, au moyen d’un court appendice perpendiculaire, à un promenoir ouvert, surmonté d’une galerie close soutenue par dix colonnes.

Le mur de ce promenoir, appliqué aux habitations de la ville, était orné de fresques et creusé en son milieu d’une sorte de grotte. Un salon somptueux, que surélève une tribune à musique, répétée en sens contraire au dehors, occupe le pavillon. Une profusion d’attributs et de guirlandes de stuc polychrome le décore. De hautes fenêtres ou l’été, pour activer la circulation de l’air, un fin tissu de canne remplace le vitrage, l’ajourent sur ses quatre pans.

Une table, qu’un mécanisme ingénieux fait à point voulu surgir du plancher, présente un surtout de porcelaine ou s’entrecroisent des jets d’eau. De petits bergers hydrauliques, posés sur des consoles de rocaille, jouent de la flûte et du biniou. Deux buffets, entièrement dorés, imitent un amoncellement de plantes et d’animaux marins. L’eau crachée par des échassiers, s’écoule et se répand à travers les algues et les conques. Dans l’intervalle des buffets, s’aperçoit le ruissellement de la niche en cascade du promenoir, surchargée de statuettes et de coupes. A l’exception des colonnes de pierre, tout l’assemblage du Kiosque est de sapin vernissé. Singulière alliance de matériaux et de styles.

Des chapiteaux doriques s’accommodent d’une structure de chalet. Pour Stanislas, c’est une maison turque. Mais les étrangers confondent volontiers. Ils vantent les surprises de la chinoise. « J’ai vu ce salon magnifique, moitié turc et moitié chinois, où le goût moderne et l’antique, sans se nuire, ont uni leurs lois ». Voltaire sourit évidemment du vague exotisme de la combinaison hybride. Sous sa plume, l’éloge doit s’entendre par douce raillerie.

Cette fantaisie pourtant mérite d’arrêter l’historien. Certes, le roi de Pologne en revendiquait l’invention, mais du moins dans la pratique eut-il un collaborateur. Or, ce collaborateur s’appelait Emmanuel Héré. C’est à monter ce joujou qu’un artiste encore obscur se révèle à son maître, peut-être à soi-même.

Le Kiosque n’est pas seulement, par sa disposition intérieure, le prototype du Salon de Chanteheux. Si paradoxale que semble d’abord l’assertion, il faut admettre qu’on y retrouve déjà, avec les baies en plein cintre empruntées à Boffrand, puis fidèlement répétées dans chacune de ses œuvres, la signature du célèbre architecte.

Ici, Stanislas se plaisait à oublier l’apparat de la grande allée. Il venait souvent faire sa sieste dans le Kiosque, y entendre un concert ou souper. La galerie renfermait une salle de bains ovale, revêtue de faïence. Et il n’était pas rare qu’aux jours les plus chauds, le roi passât la nuit dans un petit cabinet contigu, bercé par le sanglot des fontaines.

Au printemps de 1739, un théâtre de verdure ajouta à l’agrément du jardin privé. Ses banquettes de gazon, embaumées d’orangers, s’étageaient entre le Kiosque et la porte des Bosquets, communiquant avec la rue d’Allemagne. La Comédie champêtre de Lunéville eut son heure de réputation : « Ce théâtre est un des plus beaux morceaux qu’on puisse voir, tant par le goût d’architecture qui y règne que par la variété et la singularité du jeu des eaux qui l’environnent ».

Le 26 août 1739, à l’occasion du mariage de Madame Louise-Élisabeth avec l’infant don Philippe, la noblesse du pays se pressait sur ces gradins.

A l’issue du spectacle, un dîner réunissait deux cents convives dans le Kiosque et sa galerie. L’orchestre gagnait ensuite la tribune extérieure, et un bal commençait sur la scène rustique pour durer jusqu’au matin. Cinquante mille lampions étaient réfléchis par les bassins et les cascades, « si bien qu’à peine pouvait-on soutenir l’éclat de toutes ces lumières, surtout celles du théâtre qu’on eût dit sorti du milieu des eaux ». Ce fut l’inauguration officielle des premiers Petits Bosquets.

A suivre …


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Le château de Lunéville (54)

Entrée du château de Lunéville au temps du duc StanislasBlason de LunévilleChâteau de Lunéville

 

Le « Versailles lorrain »

Le château de Lunéville constitue un des chefs-d’œuvre de l’architecture du XVIIIe siècle, et attire chaque année des milliers de visiteurs. Il a été classé monument historique par des arrêtés successifs de 1901, 1929, 1992, 1998 et appartient au ministère de la défense (appartements princiers), ainsi qu’au conseil général de Meurthe-et-Moselle, à qui la ville de Lunéville a transmis depuis 1999 les bâtiments dont elle était propriétaire (chapelle, communs …).

Dans la soirée du 2 janvier 2003, notre « petit Versailles » a été la proie d’un gigantesque incendie, qui a ravagé toute la partie sud-est du château. Patiemment, les travaux engagés effacent les traces de ce sinistre majeur. C’est le plus grand chantier de restauration patrimonial en Europe ! Et depuis le mois de septembre 2010, la chapelle du château est réouverte au public.

En attendant que tous les travaux de restauration soient terminés, je vous propose une promenade virtuelle dans le château, à l’époque où les ducs Léopold et Stanislas y logeaient. Vous verrez, on s’y croirait presque !

La description de ce joyau est tellement longue qu’elle fera l’objet plusieurs articles.

D’après un article de « La Revue Lorraine Illustrée » – Année 1907

Privé de toute initiative en matière gouvernementale, de plus en plus immobilisé par le geste restrictif des ministres de Louis XV, Stanislas Leszczynski, souverain nominal de Lorraine et de Bar, eut du moins la liberté de disposer à sa convenance des parties du domaine dont jouissaient personnellement ses prédécesseurs. Il lui fut loisible de transformer ou de délaisser leurs châteaux, de les rebâtir ou de les renverser sans retour.

Le nouveau Duc avait renoncé à habiter Nancy. Dans ce qui subsistait du vieux palais de René II et d’Antoine, sous ce toit où planaient tant de souvenirs dynastiques, le Polonais se fùt, de toutes façons, trouvé mal à l’aise. Le 24 juillet 1739, il en accorda à la Ville, titre d’accensement perpétuel, bâtiments et terrains. Le Louvre interrompu de Léopold fut, avec l’Opéra, l’hôtel des Pages, l’hôtel de la Gendarmerie, la fourrière, compris dans cette cession significative. Ce n’est que par exception, en des occasions majeures, que Stanislas séjournera dans sa capitale.

Pas une seule fois, Bar-le-Duc ne vit Stanislas Leszczynski gravir, vers son château aux murailles noircies, les rues escarpées de la cité haute. A Ligny, dans son trais vallon, au bord de l’Ornain, le château des Luxembourg demeura pareillement clos et démeublé, jusqu’à l’arrêt du Conseil des finances du 25 juin 1746 qui en ordonna la démolition. On n’en conserva que le beau parc, converti, après une seconde décision du 5 janvier 1748, en promenade publique.

Mais à Lunéville, Stanislas étendit les jardins. Ils les couvrit de pavillons et d’ornements accessoires.

Avec Chanteheux et Jolivet, payés de ses deniers, il donne à sa demeure principale, deux proches et gracieuses annexes. Einville, non loin de là, gagne en importance et en charme. La Malgrange, dont une boutade de l’Electeur de Bavière avait, en 1715, suspendu l’achèvement, est jetée bas. Au même endroit, Stanislas Leszczynski fait surgir une maison vraiment sienne. Au décès de la Duchesse douairière, encore, le monarque prend avec empressement possession de Commercy, devenu en peu de mois un lieu enchanté.

Le prince errant, qui depuis Poltava en était réduit à des logis d’emprunt, à des hospitalités marchandées, put ainsi endormir ses regrets et déguiser son impuissance, en coulant une douce oisiveté dans d’aimables résidences, où affluèrent les visiteurs et que firent connaître aux cours amies les grands atlas de Héré. Il fut beaucoup parlé alors des châteaux du roi Stanislas.

Ils n’eurent qu’une durée éphémère. La mort de Stanislas Leszczynski est le signal de leur anéantissement ou de leur irrémédiable déchéance. La Malgrange, Chanteheux, Einville, « s’effacent comme de beaux rêves ». Supprimés, les bosquets de Commercy. Mutilés, ceux de Lunéville. Pour les deux palais dont ces jardins étaient la précieuse parure, s’ouvre l’ère des dégradations désolantes et d’un humiliant oubli.

Nous nous proposons de conduire le lecteur dans chacune de ces habitations royales, de lui en ouvrir les salons, de le guider à travers les parterres d’alentour. Nous lui dirons, ensuite, quelle hâte folle de destruction abolit ces merveilles.

 

En choisissant Lunéville pour sa résidence ordinaire, Stanislas conformait ses préférences à celles des derniers Ducs. Au cours des hostilités de la Succession d’Espagne, quand, en décembre 1702, les troupes françaises avaient occupé Nancy, c’est un refuge provisoire que Léopold était venu chercher, avec sa famille, sur les rives de la Vezouse.

Délabré et démantelé, le château construit par Henri II, moitié forteresse, moitié maison de plaisance, offrait un bien piteux asile en comparaison du palais de la capitale. Des remparts en ruine et des fossés stagnants l’enserraient d’une triste ceinture. Partout sur les façades, dans les appartements, les misères du règne de Charles IV, les sièges, les sacs, le feu, un long isolement, avaient laissé leurs traces. Moins inhospitalier, l’édifice n’aurait peut-être subi que des réparations hâtives. Son lamentable état décida de sa fortune. Dans les circonstances politiques où il se trouvait et qu’il prévoyait ne devoir que trop se prolonger et se renouveler, comment Léopold n’eût-il pas repris le projet un instant caressé par son bisaïeul, semble-t-il, d’abandonner Nancy pour Lunéville ?

A une époque où il n’était prince en Europe qui ne rêvat de posséder son Versailles, l’orgueil de sa maison, ses prodigalités faciles, tout devait engager le Duc à cette solution séduisante. A côté, puis sur l’emplacement de l’habitation du dix-huitième siècle, à mesure sacrifiée, un nouveau château avait donc commencé à s’élever.

Trois ans plus tard, ce qui en était debout promettait un magnifique ensemble. Et lorsqu’en novembre 1714, après les traités de Rastatt et d’Utrecht, il avait été permis à Léopold de rentrer sans humiliation dans sa capitale évacuée, c’est désormais le palais de Lunéville qui faisait tort au palais de Nancy. Dans ce dernier, la cour ne passera plus guère que les hivers. Chaque année, on le vit abréger ses séjours. Finalement, elle n’y revint plus.

Aussi bien, la demeure que la dynastie de Lorraine laissait à Stanislas justifiait-elle cette prédilection croissante. Rien n’a été négligé pour sa commodité et son agrément. Tour à tour, Léopold, François III, Elisabeth-Charlotte y ont affecté des sommes considérables. Germain Boffrand, l’élève de Mansart, a fourni les plans du château. L’intendant des bâtiments Christophe André et le sculpteur Pierre Bourdier, eux-mêmes entourés d’une pléiade d’artistes distingués, ont secondé à merveille l’éminent architecte.

La conception de Boffrand était à peine réalisée dans son ampleur, que, le 3 janvier 1719, un violent incendie avait dévoré les appartements ducaux. Une aile presque entière, la chapelle, ce qui restait encore englobé de la construction précédente, sont en cendres. Ce sinistre avait été l’occasion d’un prompt relèvement prétexte à une décoration intérieure plus somptueuse. Pour 1723, le désastre était réparé.

Cependant que des sculpteurs comme Jean et François Vallier, Louis Menuet ou Barthelémy Mesny, travaillaient sans relâche la pierre, le bois, le plâtre, fouillant les rampes d’escalier, ciselant les agrafes des claveaux et les consoles des fenêtres, enjolivant les boiseries et déroulant les corniches, Claude Charles, Chamant ou Furon, Charles-Louis Chéron, Jacquard et Provençal, continuaient d’enrichir de leur pinceau, au coloris divers et savant, la succession des salons. Pas un jour, les maîtres du lieu n’avaient cessé de poursuivre son embellissement. En 1735, la grave question de la cession des Duchés déjà s’agite à Vienne, que la salle de spectacle, dont la Régente ordonna la construction, n’est pas débarrassée de ses derniers échafaudages.

La partie centrale du château a été édifiée sur une légère éminence. On accède au couchant par la montée de deux cours successives, au levant, par la pente insensible du parc et le plain-pied d’une spacieuse terrasse. Qu’on s’en approche dans l’un ou l’autre sens, ce qui frappe en ce bâtiment à l’unique étage, coiffé d’une toiture en comble le long de laquelle court une balustrade, c’est l’avant-corps du milieu.

Quatre hautes colonnes dégagées, d’ordre composite, s’élancent de socles massifs. Elles soutiennent au moyen d’un entablement très simple un grand fronton triangulaire, dont le tympan est orné d’un cartouche aux armes accolées de Lorraine et de Bourbon-Orléans, d’aigles essorants, d’attributs guerriers. En guise d’amortissement, ce fronton est couronné d’une horloge. Sur le bleu turquoise du cadran, les heures s’inscrivent en chiffres d’or. Dans la portion inférieure de l’entre-colonnement, trois baies cintrées, d’égale dimension, se découpent. Les six arcades ainsi ouvertes constituent un imposant péristyle, d’où les larges degrés de deux vestibules, bordés de colonnes et de pilastres ioniques, conduisent, à droite et à gauche, aux appartements du rez-de-chaussée.

Au-dessus des portiques, la toiture s’amplifie et s’exhausse en un donjon octogonal, terminé par une plate-forme que ceint une galerie ajourée. On peut voir dans cette disposition une allusion heureuse, non seulement à la demeure disparue d’Henri II, mais à la demeure féodale qu’elle-même remplaça. Vers l’ouest, deux ailes s’avancent, d’abord d’allure identique au corps principal, puis qui s’allègent bientôt en pavillons d’élévation moindre et d’ornementation plus discrète. Près de l’angle rentrant formé à leur naissance, s’offre dans chacune d’elles, sous des arcades jumelles, un escalier monumental qui dessert le premier étage. Une grille en fer forgé déploie d’un pavillon à l’autre sa convexité gracieuse. Elle limite la cour d’honneur.

Fermée d’une grille pareillement contournée, l’avant-cour, plus vaste, s’élargit entre deux corps de logis en léger recul sur les précédents. Ces ailes reposent sur de solides assises qui corrigent la déclivité du sol et dans lesquelles s’enfoncent des écuries voûtées. L’aile de droite est reliée aux bâtiments de la cour d’honneur par une construction basse. Celle de gauche reste détachée. Une porte en ferronnerie, qui donne vue et communication sur la ville, masque l’intervalle.

Trois perrons interrompent l’uniformité des façades longitudinales de ces ailes extérieures. Bien campées sur le tronçon pyramidal de leur base épaisse, érigeant fièrement leurs frontons, répliques de celui du donjon, les étroites façades transversales encadrent la perspective de pierre. Elles regardent la place de la cité par où l’on arrive au palais. Sur cette place de la Cour, aujourd’hui place du Château est une fontaine à vasques. Deux enfants joufflus, accrochés à un dauphin, s’y lutinent.

De cet endroit, comme des deux cours, les logements réservés au souverain ne sont pas visibles. L’architecte les a reportés, telle une calme et auguste retraite, dans le décor plus riant du parc. Ici, la façade centrale y est marquée en ses extrémités que par les faibles saillies de larges avant-corps. Mais à son coin droit, le bâtiment princier vient se présenter diagonalement. L’épaisseur d’une pièce qui prend jour sur la terrasse au nord, et au midi sur la ville, confond en apparence les deux constructions distinctes. La dualité réelle est ainsi déguisée. On a l’illusion d’une aile émise vers les jardins. Une seconde pièce, puis la chapelle surmontée au couchant de deux courtes tours en lanternes, se continuent au flanc de l’aile gauche de la cour d’honneur. Elles complètent l’ingénieuse soudure.

Quant au bâtiment princier, il se décompose en un corps de logis augmenté de deux ailes secondaires, dirigées au midi. Du dehors, il constituerait un carré parfait, si le parterre à fleurs qu’il embrasse de ses trois façades internes, n’était, sur le quatrième côté, aéré et dégagé à la faveur d’un mur à balustre. La Comédie enfin, plus en retrait encore au sud-est, vers la ville, se rapproche, angle à angle, de l’aile gauche du pavillon princier.

Une galerie extérieure, en équerre, assure la communication directe entre les appartements ducaux et la salle de théâtre. L’ensemble a grand air. Il apparaît d’une suprême distinction. Boffrand, ailleurs plus pompeux ou plus brillant, n’a rien produit de plus noble dans l’ordonnance, de plus correct dans les détails. Un constant souci de l’unité de style a guidé l’artiste. Tout a été calculé pour la pureté des lignes et l’accord des rencontres.

Ce sont les ailes de l’avant-cour qui s’écartent comme pour accueillir, et dont la masse pesante n’a rien qui choque ou qui contrarie le regard. Ce sont les ailes de la cour d’honneur qui perdent de leur importance à mesure qu’elles se développent. Elles conservent ainsi sa valeur relative au corps principal. C’est, au coeur de l’édifice, le donjon qui brise, de si propice manière, la rigidité du faite, l’altière colonnade qui proclame la majesté du lieu et prépare à l’étiquette du seuil, les triples baies qui, sous le péristyle, laissent passer à flots la lumière, enlevant toute lourdeur à la façade de fond, lui prêtant je ne sais quelle sévère élégance. Il n’est pas jusqu’au pavillon ducal qui n’emprunte plus de grâce sereine et d’agrément hautain à des dehors si réguliers et si sobres, qu’à une ornementation plus riche ou à un appareil plus chargé.

Et l’œuvre de Boffrand mérite d’autant mieux l’estime, que le maître qui professait que l’attention de l’architecte doit se porter tout particulièrement sur le choix d’un bel emplacement, s’est, à Lunéville, trouvé dans la nécessité de construire sur un terrain des moins favorables.

On se heurtait à l’inégalité des pentes, aux caprices du relief. Au midi, où les maisons de la ville l’encaissent, il était impossible de procurer au château un dégagement suffisant. Au nord, il fallait compter avec les vestiges des primitifs remparts et un bras vaseux de la Vezouse, qui mesuraient l’espace, exigeaient des substructions énormes. Ce n’est qu’à force d’habileté, de science, que les difficultés ont été vaincues.

Les jardins ou plutôt, selon le terme adopté dès l’origine, les Bosquets, n’avaient pas exigé moins d’argent, d’efforts, de talent.

L’ancien château ne possédait qu’un médiocre parterre. Pour donner au nouveau parc sa superficie grandiose, ses créateurs durent surmonter des obstacles considérables. Nivellements à opérer, fossés à combler, héritages à acquérir, des maisons à raser, un monastère à déplacer, rien n’avait arrêté Léopold. De 1711 à 1718, Yves des Hours, l’émule de Le Nôtre, avait dirigé la tâche colossale, et peu à peu, on avait vu, sous la magie de ses cordeaux, se préciser et s’étendre un parc au solennel tracé.

Les restes des fortifications ont servi à appuyer la grande terrasse. Les eaux paresseuses qui s’attardaient en un lit changeant ou débordaient leurs berges incertaines, coulent assagies entre les bords d’un canal, que dominent les talus gazonnés de trois allées en gradins. Puis Léopold s’était décidé à doubler les Bosquets, en les continuant au levant. D’autres terres, d’autres prés, d’autres chènevières sont achetés, égalisés, confondus.

Vers 1724, le futur dessinateur du parc de Schœnbrunn, alors presque un adolescent, Louis Gervais, revenu d’étudier à Meudon et à Vienne sous de Gost et sous Zinner, reprend le plan du vieux des Hours. Il prolonge, juxtapose, et par d’intelligentes retouches, aboutit à la plus harmonieuse fusion. Mieux servi en superficie que des Hours, disciple d’une école plus moderne, Gervais, sans se départir des règles essentielles du grand art, sans manquer au culte de la ligne, saura donner plus d’imprévu et de charme à ses combinaisons. Sa géométrie, plus souple, lui réserve plus de ressources. De la raideur guindée des parterres en broderie ou de l’uniformité des ras boulingrins, on va passer, dans ces jardins agrandis, au rayonnement des étoiles, à la surprise oblique des quinconces, à la sinuosité caressante des berceaux.

Les Bosquets eurent dès lors, presque exactement, les dimensions auxquelles, après les augmentations éphémères du règne de Stanislas, ils devaient retomber et qu’ils conservent de nos jours. Mais dans quelle splendeur, peut-être un peu neuve pour le complet triomphe des frondaisons, ce parc superbe s’offrait-il au roi de Pologne, avec le miroitement de ses nappes limpides, le bruit de ses gerbes irisées, son peuple de statues.

Des travaux importants, effectués dans la forêt de Mondon, y ont amené la réserve des étangs de la Fourasse, et Vauringe, le « sorcier du Duc », est parvenu, grâce une machine hydraulique de son invention, à dresser cinq jets liquides jusqu’à soixante pieds de hauteur. Toute une mythologie disperse dans la verdure ses blancheurs de marbre, reflète dans les bassins ses enlacements de métal. Groupes et fontaines de plomb fondu de Jacob-Sigisbert Adam, puissantes allégories de Nicolas Renard, divinités un peu frêles mais si charmantes de Guibal, se font cortège ou se répondent.

« On ne croyait presque pas avoir changé de lieu, quand on passait de Versailles à Lunéville », écrit Voltaire en 1738, dans le Siècle de Louis XIV. L’éloge doit s’entendre ici de la cour de Léopold, « formée sur le modèle de celle de France ». Mais les mœurs polies, les fêtes fastueuses, les générosités inlassables du Duc, le goût des lettres, l’éclat d’une jeunesse d’élite accourue pour s’instruire à l’Académie lorraine et briller dans les salons, n’étaient pas seuls à rapprocher les deux résidences princières.

De ses yeux, Arouet avait pu s’en rendre compte, quand il était venu à Lunéville en mai 1735. Avant même d’avoir contemplé la richesse des lambris et les gloires du parc, nul visiteur, en effet, ne franchissait les grilles du château, sans songer à la cour de marbre et à la cour d’honneur du palais préféré de Louis XIV, sans noter la position identique de la chapelle, dont l’intérieur, avec ses étages ionique et corinthien, ses claires verrières cintrées, sa galerie circulaire, renforçait l’analogie.

La ville, au début du siècle encore modeste bourgade, mais qui avait subi sous Léopold d’appréciables transformations, dont la population, comptant 2 699 habitants en 1708, sans les gens du Duc, devait atteindre environ 12 000 âmes en 1753, n’échappait pas, les contemporains l’affirment, à cette similitude.

Bien que ne possédant, en dehors du château, aucun monument remarquable, sinon trois autres constructions de Boffrand (l’hôtel de Craon, adossé au mur méridional des Bosquets – au sud-est de ceux-ci, la coquette maison du prince Charles-Alexandre, oubliée dans un parc dont le triangle allongé rappelait un clavecin – la nouvelle église paroissiale, aussi, commencée en 1730 et achevée en 1747 avec les tours adornées de Héré), elle plaisait par la régularité de plusieurs de ses rues et l’animation qu’y entretenait la présence du souverain.

Un voyageur qui traverse Lunéville en 1741, déclare la localité « fort gracieuse. Les maisons sont bien bâties, la plupart en bois de charpente et peu en moellons ; elles n’ont qu’un étage et sont plates dessus. Le château est en petit dans le goût de celui de Versailles ». Un Bourguignon qui s’y arrête en 1753, la trouve « au moins aussi bien bâtie et même mieux que Versailles ». Il vante ses voies « larges et bien percées ».

Au dire encore du savant jésuite Feller, de passage en 1765, Lunéville est une « fort jolie ville. Le palais du roi Stanislas qu’on y voit est magnifique. Oui, vraiment, c’est Versailles en petit ».

Si cette comparaison ne pouvait que flatter Leszczynski, le style du château correspondait peu à son esthétique spéciale. Mais comment toucher sans dommage à cette architecture, pour lui trop classique et trop froide ? Le prince eut la discrétion de ne pas s’y essayer à de fâcheuses surcharges.

Lorsque, au-dessus des portiques, l’aigle sarmate et le cavalier lithuanien eurent succédé à l’écu de France au lambel, et, sur les frontons des ailes, aux alérions, tout se borna à des remaniements intérieurs.

Aussitôt après l’inoubliable scène du 6 mars 1737, où les princesses en larmes s’arrachaient à l’affection de leurs sujets et s’éloignaient à jamais du palais de Léopold, les ouvriers de François III avaient continué le déménagement, un instant interrompu pour le mariage de la reine de Sardaigne, et, de leur côté, les ouvriers de Stanislas s’étaient empressés de tout préparer afin d’accueillir le maitre étranger.

On s’agitait à la fois, dans la hâte et la confusion, pour la maison de Lorraine et pour le Polonais. Dans la vulgarité de ces détails, le règne finissant et le règne commençant se superposaient.

La date récente du château, son excellent entretien, écartaient l’obligation de réparations coûteuses dans le bâtiment central, les ailes, les communs. François III, qui dépouilla jusqu’à la nudité ses demeures de leurs trésors, à Lunéville abandonnait par exception à son successeur, avec les orangers des Bosquets, quelques glaces et quelques trumeaux.

Mais les vides laissés sur maints panneaux par ces opulents gobelins, par ces suites remarquables sorties des ateliers de Nancy, de la Malgrange ou de Lunéville, les Batailles du duc Charles V ou les Douze Mois de l’annéede Mitté, qu’on admire maintenant à la Hofburg de Vienne et au Hradschin de Prague, par ces portraits d’ancêtres depuis Matthieu Ier jusqu’à Charles IV, qui, restés à Florence en 1745, se voient aux Uffizi, restitutions fantaisistes ou sincères chefs-d’oeuvre comme cette Marguerite de Lorrainede Van Dyck dans la salle du Baroccio, mais les sculptures arrachées et les encadrements veufs exigeaient qu’on restaurat les salons de réception. Du moins n’y toucha-t-on guère aux boiseries et aux corniches. Les chiffres entrelacés de Léopold et d’Élisabeth-Charlotte s’y lisent toujours. Ainsi que sous les voûtes du donjon, autour des vestibules, le long des escaliers, les trophées turcs, étendards à queue de cheval, carquois, yatagans, continuent d’y redire les exploits de Charles V à Saint-Gothard, la valeureuse conduite de son fils à la journée de Temesvar.

Pendant que l’on procédait à ces besognes, les bagages de Stanislas, envoyés de Paris en septembre précédent et demeurés, au cours de laborieuses négociations diplomatiques, en détresse sur la frontière champenoise, à Saint-Dizier, avaient pu s’avancer.

A mesure que les pièces étaient prêtes, on ouvrait les caisses et l’on disposait les meubles. Mais à son arrivée, le 3 avril, Leszczynski n’avait pas approuvé la distribution de ses appartements. Il avait tenu à en régler les commodités, à prescrire l’exécution de subits caprices. Ce sont ces pièces, destinées à Stanislas et à Catherine Opalinska, que, dans les derniers jours de mai, un familier du château, le cardinal de Rohan, eut peine à reconnaître « par les nouvelles dispositions qu’on y avait faites et par les ornements qu’on y avait ajoutés ».

Descendu provisoirement à l’hôtel de Craon, le Duc-roi suivait avec une impatiente fierté ces transformations. Le mot d’ordre était donné pour que le public, hier instruit de ses malheurs, ne fût pas moins informé aujourd’hui de la beauté de son logis. On avait su que des commandes complémentaires avaient été transmises à Paris, que l’on s’occupait au Vieux-Louvre à des assortiments recherchés, que Louis XV faisait don à son beau-père de trente-six pans de tapisseries, que le personnel des Gobelins remplaçait, sur les bordures, les fleurs de lys par le mufle de sable. Après avoir occupé le monde de ses tribulations, il ne déplaisait pas à Stanislas de s’imaginer qu’il le passionnait du nombre de ses sièges et du choix de ses tentures.

Enfin, le 12 juillet, au retour d’un voyage à Saverne, le prince était rentré directement au château et y avait couché pour la première fois. La reine sa femme l’avait précédé de la veille. M. de La Galaizière, installé au debut dans la maison du prince Charles, l’y attendait depuis plusieurs semaines. Chacun s’était alors empressé de lui venir faire sa cour, et un murmure de flatteuse surprise avait agréablement chatouillé l’orgueil du propriétaire.

« On a été plus de quatre mois à mettre ce château en état de recevoir Leurs Majestés », mandait le 18 juillet aux gazettes un correspondant officieux, « et quelque superbe qu’il fût auparavant, on ne laisse pas que d’y admirer les divers changements qui ont été faits, et surtout le bon goût et la magnificence des meubles ».

Longtemps encore Stanislas s’ingéniera à parer ces appartements, y exercer le talent de ses artistes habituels. Il y entassera avec joie les objets les plus disparates, des souvenirs, des présents, et c’est aux visiteurs qui les traversèrent entre 1755 et 1760, qu’ils apparurent dans la pleine abondance de leur luxe un peu violent.

A suivre …

Lunéville à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle

Blason de Lunéville

 

Continuons, si vous le voulez bien, à découvrir les événements qui se sont déroulés à Lunéville.

D’après la monographie « Essais historique sur la ville de Lunéville » de Guerrier – 1817

Année 1764 : Le 21 Janvier, il vint à Lunéville un Envoyé de Pologne, pour annoncera Stanislas la mort d’Auguste, Roi de Pologne et Électeur de Saxe.

Nicolas Ferri, nain du Roi de Pologne, est mort le 19 mai 1764, âgé de 22 ans et demi. Il était de Plaine, dans la principauté de Salm. A sa naissance, il pesait 12 onces. Il avait un monument aux Minimes.

Année 1766 : Cette année est une des plus fatales à la Lorraine, et surtout à Lunéville.

Stanislas, malgré son grand âge, ne perdait rien de sa gaité, mais son physique s’affaissait. Lorsqu’il apprit la mort du Dauphin, il dit, dans la plus grande affliction : « J’ai perdu deux fois la couronne, je n’en ai pas été affecté. Mais la mort de mon cher Dauphin m’anéantit ». Il repassait alors dans sa mémoire les Têtes couronnées que la mort avait frappées depuis peu, et il se trouvait le plus ancien de tous les monarques à cette époque. Il racontait les grands périls dont la Providence l’avait préservé jusqu’alors. Il y en avait de toutes les sortes, excepté une seule : « Il ne me manquerait, disait-il, que d’être brûlé, pour avoir passé par toutes les épreuves ».

Un deuil succédait à un autre sans interruption. Après celui de l’Empereur François, on prit celui du Duc de Cumberland, et celui du Dauphin.

En allant à la Malgrange, le Roi de Pologne s’arrêta à l’église de Bonsecours, et se plaça sur le caveau. En sortant, il dit à ceux qui l’accompagnaient : « Savez-vous ce qui m’a retenu si longtemps à l’église ? Je pensais que dans peu je serais trois pieds plus bas ».

Le 5 Février, Stanislas s’étant levé vers 6 heures et demie du matin, passa seul une demi-heure à fumer, assis dans son fauteuil. Il se leva pour voir l’heure à la pendule qui était sur sa cheminée. Le feu était ardent : sa robe de chambre, présent de la Reine sa fille, d’une étoffe légère et doublée d’une ouate de soie, flotta et fut attirée par la flamme. Le feu y prit, et la fumée s’éleva. Stanislas crut que c’était celle de la cheminée, et resta un moment tranquille. Mais enfin s’apercevant que le feu gagnait, il appela : on ne vint pas sur-le-champ.

Dès qu’on ouvrit la porte, l’air donna plus d’activité à la flamme, qui s’éleva tout-à-coup jusqu’au-dessus de sa tête. On arrachait ses vêtements en se brûlant les mains, mais le feu était en trop d’endroits pour pouvoir être étouffé par deux personnes. On coucha le Roi à terre, et l’on réussit à éteindre le feu qui le dévorait. Il eut tout le côté et la main gauches brûlés, depuis le genou jusqu’au-dessus de l’œil. La coiffe du bonnet de nuit fut brûlée, jusqu’au ruban qui l’attachait. La camisole de flanelle, qui était immédiatement sur la chair,fut consumée en partie, et tombait en morceaux et en cendres.

Dès que la nouvelle de ce funeste accident fut répandue, la consternation fut générale dans les campagnes comme dans les villes. La douleur fut la même partout. D’instant en instant, on demandait des nouvelles du Roi. Les premiers appareils donnèrent des espérances qui se soutinrent pendant près de douze jours. On se livrait à la joie, on croyait que cet accident n’aurait pas de suites.

L’excellente constitution de Stanislas, sa gaité, qui ne l’abandonnait pas, tout contribuait à entretenir une sécurité trompeuse. Tout le monde reprit ses occupations ordinaires. Le Roi signa même encore des expéditions de chancellerie mais, à compter de ce jour, les pansements devinrent douloureux, surtout à la main gauche. La fièvre vint, les taches noircirent. Cependant les espérances se renouvelèrent et se soutinrent jusqu’au 20. Stanislas tint son assemblée ordinaire avec la même gaité qu’avant son accident, mais le 21, son état empira. Le 22, on avait peu d’espoir, et on le perdit entièrement le lendemain.

Le Prince était dans un assoupissement, d’où on ne le tirait qu’avec des cordiaux violents. Il était dans ce déplorable état, quand on lui présenta un Ambassadeur du Roi de Pologne, Stanislas Poniatowsky, il entendit encore ce qu’on lui disait, mais il ne put articuler sa réponse, et tendit la main à l’Ambassadeur. L’agonie fut longue et douloureuse. Enfin, Stanislas-le-Bienfaisant expira le 23 Février, à quatre heures quelques minutes après midi, âgé de 88 ans, 4 mois, 3 jours.

Il fut pleuré comme Léopold. La tristesse et la consternation s’emparèrent de tous les états. La désolation fut extrême parmi les habitants de Lunéville, qui, ayant le bonheur de voir journellement le Prince, pouvaient le mieux l’apprécier.

Le corps partit de Lunéville le 3 Mars, à 6 heures du soir, au milieu des larmes et des gémissements de toutes les classes du peuple, qui le suivirent fort loin dans la boue et l’obscurité. Le convoi arriva aux Minimes de Bonsecours à minuit et demi, et le corps fut aussitôt descendu dans le caveau. Les entrailles restèrent à Lunéville.

Pour bien peindre Stanislas, nous ne pouvons mieux faire que d’emprunter les expressions du Comte de Tressan, Grand-Maréchal-des-Logis de sa Maison : « Qui, mieux que Stanislas, a possédé l’art charmant de dire à ceux qui composaient sa Cour, ce qui pouvait leur être flatteur, honorable et personnel. Il simplifia, il perfectionna les instruments de plusieurs arts, et surtout ceux du labourage. Sa belle et fertile imagination lui fit varier sans cesse les moyens d’orner ses palais, de parer, d’animer ses jardins par des eaux jaillissantes. Années heureuses ! Vous coulâtes trop rapidement ! Nous n’osions les compter. Mais l’activité, la santé, la force brillaient sur le front de Stanislas. Les grâces même n’en étaient point effacées ; ses derniers écrits avaient tout le feu de ceux de sa jeunesse : rien ne paraissait menacer une tête si chère, et le jour de sa naissance fut encore un jour de fête pour nous ».

Année 1770 : Pour dédommager Lunéville, qui cessait d’être la résidence de ses Souverains, le gouvernement français mit dans cette ville le Corps de la Gendarmerie, composé, à son arrivée, de 10 compagnies.

Christian VII, Roi de Danemarck, passa à Lunéville le 14 décembre.

Année 1775 : Le 16 mai, Marie Antoinette, fille de François III, dernier Duc de la maison de Lorraine, et de Marie-Thérèse, passa à Lunéville, pour aller épouser Louis XVI, alors Dauphin. Cette alliance consolida l’union de la France et de l’Autriche si lontemps rivales et ennemies.

L’Archiduc Maximilien, frère de Joseph II, Empereur d’Allemagne, et de la Reine de France, épouse de Louis XVI, passa à Lunéville, le 4 mars, sous le nom de Comte de Burgau.

Année 1776 : Le 25 février, deux compagnies de la Gendarmerie furent réformées, et ce Corps fut réduit à huit compagnies. Les deux compagnies supprimées furent incorporées dans les huit restantes.

Année 1777 : Le 13 avril, Lunéville sevit honoré de la présence de l’Empereur d’Allemagne, Joseph II, frère de la Reine de France. La Gendarmerie eut l’honneur de manœuvrer devant ce Prince, qui donna les éloges les plus mérités à la brillante tenue de ce Corps, à la précision avec laquelle se firent les évolutions commandées par M. Diettmann, Officier de l’Etat Major.

Année 1778 : La Vezouze, débordée en même temps que la Meurthe, s’enfla la nuit du 25 Octobre, faillit submerger un quartier des casernes, et renversa des maisons et une partie du Pont des Carmes. On allait en bateau dans la petite rue des Carmes.

Année 1787 : Lunéville eut le bonheur de posséder, cette année, un des frères de l’infortuné Louis XVI, Monsieur, Comte de Provence, aujourd’hui Louis XVIII.

Année 1788 : Des vues d’économie ayant engagé le gouvernement à réformer le corps de la Gendarmerie, les individus qui le composaient, furent licenciés. On leur accorda une pension, et ils furent remplacés par les deux régiments de Carabiniers, qui tinrent garnison à Lunéville jusqu’au commencement de 1815.

Année 1813 : La nuit du dernier jour de décembre, le feu prit à l’aîle gauche du Château et fit des progrès si rapides, qu’on fut obligé d’abattre une partie de cette aîle, pour couper toute communication avec le reste du Château, qui aurait pu devenir la proie des flammes. On ne peut assez louer le zèle des ouvriers chargés de porter les secours, des personnes qui les dirigeaient et d’une grande partie des habitants.

Année 1814 : Les Alliés sont entrés, pour la première fois, à Lunéville, le 15 janvier de cette année.

Nous avons possédé, pendant quelques instants, S. A. R. Monsieur le Duc de Berry, fils de Monsieur, Comte d’Artois, qui vint aussi lui-même en cette ville le 1er novembre, et qui y a passé trois jours.

Année 1815 : Les Alliés sont entrés, pour la seconde fois, à Lunéville, le 26 juin.

Année 1816 : Louis-le-Désiré ne pouvait donner à Lunéville une plus grande marque de sa sollicitude paternelle, qu’en affectant le Château des Ducs de Lorraine pour la demeure de S. A. S. le Prince de Hohenlohe, et de son illustre famille, dont l’origine remonte à Conrad-le-Sage , Duc de Franconie et de Lorraine, né en 949 , et tige de l’antique Maison de Hohenlohe. Ce Prince a mérité cette récompense par son dévouement inaltérable à la cause du Roi, à qui il a rendu les services les plus signalés. Cet attachement pour la Maison des Bourbons est héréditaire dans cette famille, car l’histoire fait mention d’un Prince de Hohenlohe, qui combattit pour notre Henry IV, d’héroïque mémoire.

Cette marque de reconnaissance de Louis XVIII pour S. A. S. est constatée par une ordonnance du Roi, datée du 9 juin de cette année, et dont voici la teneur :

S. M. voulant donner un gage de sa reconnaissance aux Princes de la Maison de Hohenlohe-Waldenbourg Bartenstein et Schillings-Furst, et surtout aux Princes Louis-Aloys de Hohenlohe-Bartenstein et Charles-Ernest-Justin de Hohenlohe-Bartenstein-Jaxberg, qui, depuis 1792, montrèrent le plus parfait dévouement à S. M., et levèrent deux régiments, qu’ils placèrent sous les ordres de S. A. le Prince de Condé , a rendu , le 9 Juin, l’ordonnance suivante :
Art. 1er : Le Prince Louis-Aloys de Hohenlohe-Bartenstein est nommé Chevalier-Commandeur de nos Ordres de St-Michel et du St-Esprit.
Art. 2 : Ce Prince prendra rang dans nos armées en qualité de Lieutenant-Général, à dater du 28 Février 1816. Il sera employé, cette année, comme Inspecteur d’infanterie.
Art 3 : Une partie du Château de Lunéville, à l’exclusion de la partie qui sert au casernement de nos troupes, sera affectée au logement dudit Prince et de sa famille, sa vie durant.
Art 4 : Notre Légion étrangère prendra incessamment le nom de Légion de Hohenlohe. Le Prince Louis-Aloys de Hohenlohe-Bartenstein en est nommé Colonel supérieur. Le Comte de Witgenstein, son Colonel actuel, en conservera le commandement sous les ordres de ce Prince.

En conséquence de cette ordonnance, S. A. S. madame la Princesse de Hohenlohe, madame la Comtesse de Salm sa sœur, accompagnées de leur digne Aumônier, également distingué par les qualités du cœur et par celles de l’esprit, arrivèrent à Lunéville. Et après les réparations nécessaires faites au Château, S. A. S. madame la Princesse et madame la Comtesse sont venues, le 28 Octobre, prendre possession du Château des Ducs de Lorraine, honoré, dans le siècle dernier, par les vertus de Stanislas, et que le digne petit-fils de cet excellent monarque a donné pour résidence aux Princes d’une maison qui s’est distinguée par son attachement à la cause de nos Bois.

Ce jour a été un jour de fête pour Lunéville. Quarante dames attendaient S. A. S. madame la Princesse et madame la Comtesse dans le salon du Château. Une de ces dames a porté la parole au nom de toutes, et en célébrant les vertus de madame la Princesse et de madame la Comtesse, et particulièrement l’extrême bienfaisance qu’elles ont fait éclater envers les malheureux et les pauvres, elle a exprimé les sentiments de respect et de dévouement dont tous les habitants de Lunéville sont pénétrés pour elles. A onze heures, le corps municipal est venu complimenter S. A. S. et le soir, la garde nationale a hissé, sur le donjon, au son d’une musique militaire, le drapeau blanc, également cher aux habitants de la ville et à ceux du Château.

Le 20 décembre suivant, S. A. S. le Prince de Hohenlohe est venu rejoindre son illustre famille au Château, où il a été reçu avec les mêmes marques de respect, par les autorités civiles et militaires, par M. le curé, M. le 1er vicaire, et plusieurs des principaux habitants de Lunéville.

Lunéville a souffert, dans le cours de cette année, de l’intempérie de la saison, qui s’est fait sentir dans presque toute l’Europe, ce qui, joint à d’autres circonstances, a tellement augmenté le prix des denrées de première nécessité, que le bled s’est vendu jusqu’à 58 francs le resal, la livre de pain bis 32 centimes, et le resal de pommes-de-terre plus cher que le bled dans les années d’abondance, c’est-à-dire, 20 fr.

Pour venir au secours des indigents, les habitants de Lunéville, qui se sont toujours distingués par leur bienfaisance, ont saisi cette occasion pour l’exercer. M. le curé, M. le 1er vicaire, qu’on peut appeler, à juste titre les pères des pauvres, et plusieurs fonctionnaires publics ont formé un comité de bienfaisance, dont le Prince de Hohenlohe est le président honoraire, et ont proposé une souscription volontaire, à laquelle a contribué la très grande majorité des habitants, et qui a produit un fonds assez considérable. Au moyen de ces secours, on a rassemblé un grand nombre de pauvres dans le local dit le Coton, où ils sont vêtus et nourris, et où l’on fait travailler ceux qui ne sont pas tout-à-fait impotents. Ceux qui ne peuvent y être admis, reçoivent des secours à domicile.

Le 19 décembre, après avoir fait célébrer une messe, les membres du Comité de Bienfaisance, accompagnés de madame la Princesse de Hohenlohe et de madame la Comtesse de Salm, dont le bienfaisance est au dessus de tous les éloges, se sont rendus au Coton, pour y installer les pauvres, auxquels on a donné un dîner abondant, et qui ont été servis par madame la Princesse et madame la Comtesse. Le zèle de toutes ces personnes charitables a été dignement secondé par la respectable Sœur qui est à la tête de la Maison des Orphelins.

Puisse le plus heureux succès couronner tant de soins et de travaux, dont le but est de diminuer la misère et de détruire la mendicité !

Un des établissements les plus utiles dont Lunéville ait à se louer, et qui date de cette année, est celui d’une compagnie de Pompiers, composée de 74 hommes, non compris 3 officiers.

Ce Corps se distingue par le bon esprit qui anime tous les individus qui le composent, par sa conduite décente dans ses réunions, par sa célérité à se rendre là où le danger l’appelle, enfin par les services qu’il a déjà rendus, et qui sont un sûr garant de ceux qu’il rendra encore chaque fois que l’occasion s’en présentera.

Chaque pompier met en masse 20 centimes par semaine, ce qui forme un fonds, qui procurera des secours à ceux auxquels il arriverait quelque accident qui les mettrait hors d’état de travailler, ainsi qu’à leurs veuves et à leurs enfants.

Le château de Tichémont à Giraumont (54)

Blason GiraumontChâteau deTichémont GiraumontChâteau de Tichémont GiraumontCarte château de Tichémont à Giraumont 

 

Le château de Tichémont à Giraumont est une propriété privée, possédant l’un des plus vastes jardins en terrasses de Lorraine. Vous pourrez découvrir dans le parc, un potager et une orangerie.

Ouvert en juin les samedis et les dimanches – Ouvert de juillet à septembre, tous les jours sauf le lundi.
Visites guidées à 14h30 et 16h30.

Je vous propose de découvrir l’histoire de cette demeure, ainsi que celle des seigneurs de Tichémont. Les appellations anciennes ont été respectées.

D’après les « Mémoires de la société d’archéologie et d’histoire de la Moselle » – Année 1864

 

Le château de Tichémont avec ses dépendances offre la figure d’un grand carré long, occupant au fond d’un vallon, tout l’intervalle compris entre les deux bras d’un ruisseau qui se jette dans l’Orne, un demi-kilomètre plus loin.

Sur trois côtés de ce quadrilatère, un grand et deux petits, règne une double enceinte qu’on appelle encore aujourd’hui les fausses braies, sorte de boulevard d’une largeur constante de huit mètres environ. Cette fortification vient butter contre un gros donjon voûté au rez-de-chaussée et qui sert de porche donnant accès dans la cour du château. Le pont actuel, qui le précède, a remplacé un pont-levis.

On remarque encore sur la droite les traces d’une poterne et de mâchicoulis. Au-dessus de l’arc ogival qui forme la porte on aperçoit une ouverture qui permettait de faire le guet du côté de l’entrée principale. La quatrième face de ce parallélogramme est formée par des bâtiments de dépendances, et enfin par le château qui occupe l’angle nord-est. Il est précédé d’une cour, dont le sol domine la basse-cour et un jardin qui sont tous deux compris dans la même enceinte.

Le château, de construction moderne, ne se recommande à l’archéologue que par une tour carrée assez élevée qui est flanquée, au dehors, d’une tourelle en style renaissance. Sur la face nord, au-dessus d’une porte, on lit la date de 1568, répétée au-dessus de la fenêtre.

La cour se trouvait coupée, à une époque récente, par un large canal qui traversait l’enceinte en son milieu et qui était probablement destiné à séparer les habitations des deux seigneurs qui se sont partagé cette terre à la fin du XVIe siècle et durant le siècle suivant. Ce canal n’a entièrement disparu que de nos jours.

L’histoire de cette localité est celle de ses seigneurs, qui ont tous occupés un rang élevé dans la hiérarchie féodale.

La première mention où apparaisse le nom de Tichémont, nous est fournie par un acte de 1055, tiré du Cartulaire de Gorze, et portant donation par Henri, abbé de Gorze, de terres qu’il concède à Martin de Tichémont, à condition que ses enfants resteront attachés à cette abbaye, et qu’ils épouseront des femmes qui en dépendent.

Cette charte vient nous confirmer dans l’opinion que Dom Calmet insérait dans sa Notice de Lorraine, à savoir qu’il y a eu anciennement des seigneurs du nom de Tichémont.

Il en donne, en effet, pour preuve que Essignon dit Walle de Thichemont, écuyer, vendit par acte daté du jour de l’Annonciation 1362, à Franque de Huisse et à Marie sa femme « septante sols tournois » qu’il prenait tous les ans sur le tonneu de Briey et qu’il avait acquis de Jean de Naives, chevalier. Cette terre passa ensuite dans la maison des Armoises.

Richard des Armoises II du nom, fils de Richard Ier, était pensionnaire de la ville de Verdun, en 1385. Il est nommé chevalier en 1391 et maréchal du Barrois en 1397.

En 1407 et 1408, il est nommé seigneur de Richemont (ou Tichémont) et chevalier. Il joignit ses forces à celles du duc de Bar et du prévôt de la Chaussée, qui ayant à leur tête le marquis de Pont-à-Mousson, marchèrent la nuit contre la ville de Metz espérant la surprendre. Mais la division s’étant mise parmi eux, ils manquèrent leur coup et revinrent à Pont-à-Mousson.

Le duc de Bar, en considération des services de Richier des Armoises, l’institua, en 1407, son châtelain et garde de son château de Conflans, avec cinquante francs d’or par an.

En 1416, Richard des Armoises, chevalier, était gouverneur du duché de Bar, sous le cardinal de ce nom.

Le 6 février 1423, Robert des Armoises, sire de Tichémont, chevalier (peut-être fils de Richard II), confesse et avoue tenir en foi, fief et hommage-lige de M. le duc de Bar, comte de Guise, « le chastel, forteresse et maison-forte de Tichémont, l’étang, moulin et appartenances en ressort et souveraineté et en sa prévôté de Briey, juvables et rendables à grande et petite force, priant F. Vauthier, abbé de Saint-Pierremont, de sceller avec lui. Scellé de deux sceaux en cire verte ».

Robert des Armoises ayant fait passer la terre de Norroy en mains étrangères sans la participation de René, duc de Bar, ce dernier la confisqua et la donna à Jean d’Autel, seigneur d’Apremont, à charge de la reprendre de lui.

Sous la date du 8 septembre 1435, l’Inventaire des Titres de Lorraine de du Fourni rapporte des « lettres en papier, de Geoffroy d’Aspremont, seigneur de Han, que comme le duc d’Anjou, de Lorraine et de Bar, lui ait mis en main la forteresse, terre et appartenance de Tischemont apartenante à M. Robert des Armoises, chevalier et luy en ait baillé le gouvernement de l’administration, suivant certains moyens et conditions déclarées ès lettres dudit Duc, du 8 septembre 1435, y transcrites ; laquelle terre avoit été saisie sur ledit des Armoises pour cause de désobéissance ; à la charge dudit d’Aspremont d’employer les levées qu’il en fera à l’entretien de ceux qu’il y ordonnera et que pendant qu’il en aura le gouvernement, il n’y mettra, recevra ou favorisera en ladite place ledit des Armoises ny aucuns de ses serviteurs ou aydans si ce n’est de l’exprès commandement du duc ou des gens de son conseil et sera tenu de la rendre réellement et de fait toutes les fois qu’il en sera requis sans contredit ou refus ; ce que ledit Geoffroy par serment et par la foy de son corps promet et sur son honneur. Scellé en placard de cire rouge aux armes dudit Aspremont ».

Philibert des Armoises et Jeanne de La Force, sa femme, vendent, vers 1459, la terre de Richemont à Didier de Landres et à Jeanne de Puligny sa femme.

Le 30 avril 1472, Didier de Landres, Ier du nom, chevalier, seigneur haut voué de Landres et seigneur d’Avillers, de Murville, etc., confesse tenir en « foy et hommage du roy de Sicile, duc de Bar, à cause de son château de Briey, le chastel et forteresse de Tichemont appartenances et dépendances promet d’en faire les services tels qu’il appartient. Scellé en cire vermeille de ses armes. Trois paux ». Il mourut à Tichémont, le 15 novembre 1483.

Son fils, Perrin de Landres, écuyer, seigneur de Tichémont, né en 1461, épousa Walburge de Haussonville, fille de Balthazard de Haussonville et d’Anne d’Anglure.

En 1489, « le sieur de Bassonpierre et Perrin de Landre demandoient plusieurs hommes et femmes menant en la cité, lesquelx ilz disoient estre à eux serfs de condicions ; et pourtant que la cité ne les vouloit point delivrer, ilz usoient de grant menaisses ».

Nous trouvons dans un acte, du 16 juillet 1499, passé devant Nicolas de Bresselet dit Naze, prévôt d’Étain, garde scel du tabellionnage de la prévosté dudit Estain, la remise faite par noble escuyer Perrin de Landres et damoiselle Waubourg, sa femme, à noble escuyer François de Custine et à demoiselle Yde Deviset, sa femme « du droit, action et poursuite et raison que feu messire Didier de Landres en son vivant chevalier sr dudit Landres avoit povoit et prétendoit avoir à rencontre de Phillebert des Hermoises, escuier à cause de l’achet de la fort maison de Thechiemont circonstances et dépendances tant en rentes revenues que aultrement que ledit Phillibert avoit fait à un appelle Thomasse de Cappe jadis capitaine de certains nombre de gendarmes soulz la compaignie de monseigneur le duc Charles de Bourgogne lequel seigneur de Landres disoit l’avoir gaingnies, et recouverte en temps d’ostilité et reprins par fait d’armes sur ses ennemis dont par aultres foix proces débat et question en a este meu lesdis seiur Phillebert et ledit messire Didier de Landres ». Signé à l’original : « Lescuyer et Debar clers jurez au tabellionnage d’Etain ».

Il n’est pas douteux que les fers de lance qu’on trouva, vers 1845, quand on creusa une pièce d’eau près du château, ne proviennent de la lutte à laquelle il est fait allusion ici.

On rencontre encore au nom du même seigneur un contrat de donation fait, le 4 octobre 1507 par noble homme Me Thomas de Failli, procureur fondé de noble homme Georges de Failly et dame Ydion, sa femme, à noble écuyer Perrin de Landres, seigneur deTichémont et dudit Landres en partie et par noble damoiselle Walbourg de Hassonville, sa femme, de la part appartenante aux donataires dans le moulin de Labri et une chenevière située audit lieu.

Le 11 novembre 1534, nous voyons un dénombrement donné à S. A. par Perrin de Landres seigneur de Tichémont, de Landres et Avillers, en partie de tout ce que messire Claude Baudoche, chevalier, seigneur de Molin, tient en arrière-fief de lui en la ville, ban et finage de Hatrize. Ce titre est scellé du sceau dudit Perrin de Landres et de celui de messire Philippe de Norroy, chevalier, son cousin.

Le 26 septembre 1535, institution d’un chapelain pourvu de la chapelle érigée en l’église paroissiale de Hatrize sur la présentation faite par noble et généreux seigneur Perrin de Landres, de Briey, seigneur de Tichémont, etc., et dame Wulburge de Haussonville, fondateurs et patrons.

Cette chapelle, qui sert de sacristie depuis 1841, occupe le côté droit de l’avant-chœur de l’église de Hatrize.
Sa superficie de 25,9 m est couverte par une voûte brisée, partagée par des nervures dont les clefs de voûtes représentent :
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au milieu, les armoiries des de Landres : d’or ou d’argent à trois pals de gueulle
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autour du point central : d’or à la croix de gueulle qui est Watronville, aïeule de Perrin de Landres
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puis d’or à la croix de gueulle frettée d’argent qui sont les armes de sa femme Walburge de Haussonville
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et enfin de gueulle à trois pals de vair au chef d’or, chargée d’une merlette de sable qui est Chatillon de la branche du second fils du connétable de Chatillon, comte de Porcean, écartelé au 2 et 3, d’or semé de grillets d’argent, soutenus d’un croissant de gueulles qui est Anglure mère de Walburge.

Cette chapelle est éclairée par une large fenêtre formée par un grand arc ogival qui en contient trois autres plus petits. L’ornementation accuse le style flamboyant de l’époque. Ce fut dans cette chapelle, placée sous le vocable de la Conception de Notre-Dame, que Perrin de Landre fut inhumé cette même année (1535). Sa femme, qui lui survécut d’un an, fut enterrée à Sainte-Marie de Metz.

Leur fils Warin de Landres, chevalier, seigneur en partie dudit lieu, seigneur des maison, place et territoire de Tichémont, né en 1502, obtint à la date du 30 mai 1541, du duc Anthoine « droit, authorité et haute justice en ladite maison, fief, ban et appartenances d’icelle avec puissance d’y instituer maire et gens de justice qui aient authorité de recevoir et donner tous actes de haute justice, connoissent de tous ces cas et qu’ils puissent dresser et ériger sept carcans, fourches et gibet à deux piliers ou jambages de bois en un lieu dudit ban qui, par le procureur général du duché de Bar et officiers de Briey, sera trouvé convenable, d’avoir prison pour tenir prisonniers et malfaiteurs et leur faire et parfaire leurs procès réservant à luy et à son bailli de Saint-Mihiel commis de député de ses hauts jours le ressort et connaissance de ses appellations et réformations comme du passé ».

Warin de Landres, seigneur de Tichémont et de Landres, donna, le 26 septembre 1539, un ascensement à un habitant de Hatrize ce qui tend à prouver qu’il hérita des biens que son père avait à Hatrize. Il eut aussi la seigneurie de Jarny par sentence obtenue contre François de Choiseul et mourut, en 1548, laissant quatre fils : François – Valentin Ier – Claude – Nicolas.

François de Landres, frère aîné de Valentin Ier, qui est qualifié seigneur de Tichémont dans un dénombrement sans date pour la moitié du moulin de Labry, céda la moitié de Tichémont qui lui était advenue par héritage à African de Haussonville.

Valentin Ier qui eut l’autre moitié la céda, le 15 octobre 1570, à ses deux frères Claude et Nicolas. Ce dernier abandonna, le 30 du même mois, sa part à son frère Claude, de sorte que ce fut celui-ci qui, de la famille des Landres, resta seul seigneur de Tichémont.

Aussi, à la date du 14 janvier 1573, voit-on un dénombrement donné par Claude de Landres dict de Briey, seigneur de Landres, Avillers, Tichémont, Haulcourt, etc., en partie de plusieurs fiefs partageables par moitié contre honoré messire Didier de Landres, chevalier, sieur desdits lieux, en partie capitaine et prévôt de Briey, son beau-père. Signé dudit Claude de Landres, scellé de son scel armorié de ses armes et de celui de Warin de Saint-Beaussant, sieur d’Immonville.

Le nom de sa femme, Marguerite de Landres, nous est donné par un acte du 30 mai 1588, portant acquêt de divers biens situés à Hatrize, et celui de sa mère, Blanche de Barbanson, intitulée douairière de Tichémont dans un contrat d’acquêt du 1er juillet 1589.

Nicolas de Landres qui avait été un instant seigneur de Tichémont, et qui mourut en 1583, demanda que son corps fût transporté à Hatrize dans la chapelle que ses ancêtres avaient fondée dans l’église paroissiale.

Quant à Claude de Landres, qui possédait Tichémont et en partie Hatrize, il mourut en 1592 laissant pour fils, Didier de Landres, deuxième du nom, marié, le 5 juin 1587, à Judith du Hautoy.

Le 5 mai 1597, nous voyons le dénombrement donné par Didier de Landres, seigneur de Tichémont, dudit Landres, Mont, Murville, Bauzet, Haitrise en partie, écuyer d’escuries de Monseigneur de Vaudémont, de tout ce qu’il possède au village de Haitrise, etc. Signé et scellé des sceaux dudit Didier de Landres et de messire François du Hautoy, chevalier, seigneur de Nubecourt, Bullainville, Bauzet, etc., chambellan de S. A.

Didier de Landres ne cessa de faire des acquisitions ou des échanges de terres à Hatrize depuis le 1er mars 1597 jusqu’au 28 février 1635.

Le 12 octobre 1602, il obtint du bailliage de Saint-Mihiel une sentence afin de forcer les habitants de Hatrize à lui faire les corvées qui lui étaient dues. Et le 11 août 1603, il fit un partage de bois qui se trouvaient indivis entre lui et Jacqueline de Saint-Blaise, femme de Pierre de Gournay.

Le 5 juin 1619, Didier de Landres dit de Briey, seigneur de Tichémont et d’Hatrize, conseiller, chambellan de S. A., capitaine et prévost de Briey donne, tant en sa qualité d’exécuteur testamentaire du testament de feue Barbe de Hault, que comme collateur et propriétaire de la chapelle de la Conception Notre-Dame érigée en l’église de Hatrize, quittance de 150 francs par François de Hault, faisant moitié de celle de 300, légués à cette chapelle par sa sœur. Laquelle somme était due à la testatrice par feu Jean de Hault, écuyer, demeurant audit Hatrize, son père, ledit paiement fait par ledit François de Hault comme héritier seul et universel dudit Jean de Hault, son père. L’autre moitié desdits 300 fr. demeurant à la charge des héritiers de feue demoiselle Claude de Blaville, vivante femme dudit Jean de Hault, mère de ladite Barbe et belle-mère dudit François de Hault.

Didier de Landres, dit de Briey, est encore qualifié seigneur de Tichémont, dudit Landres, Mont, Murville, conseiller d’estat de S. A., capitaine et prevost dudit Briey, garde du scel du tabellionage dudit lieu dans un acte, du 28 novembre 1620, portant acquisition pour François de Baigecourt, seigneur d’Amnéville, d’une maison sise audit lieu.

La maison Des Salles nous apprend qu’Anne Dorothée de Landres, héritière unique « de tous les biens délaissées par deffunt illustre seigneur monsieur de Tichemont (Didier de Landres) », épousa en premières noces Claude, fils d’Ahraham du Hautoy seigneur de Récicourt.

Le 23 avril 1664, leur fils François du Hautoy, seigneur en partie de Landres, Mont, Murville, Tichémont, les cinq villes, Joppécourt, Hatrize, donna son dénombrement au duc de Lorraine, notamment pour cette dernière seigneurie.

Le 21 février I695, il acquit de Paul de Gournay, le tiers dans la seigneurie de Hatrize qui appartenait à la seconde femme de ce dernier. François du Hautoy obtint encore, le 9 novembre 1692, un traité qui mettait fin aux difficultés qu’il avait éprouvées près des habitants de Hatrize qui se refusaient à faire des corvées.

Le 8 octobre 1682, d’après le dénombrement que ce dernier avait donné à la chambre royale établie près le Parlement de Metz pour la moitié de la seigneurie de Tichémont, deux tiers de celle de Hatrize, pour le fief de Froidevaux et pour la vouerie du Jarnisy, il paraît qu’il y avait alors un étang flottant contre les murailles des deux châteaux. Cet acte porte à côté de sa signature le cachet de ses armes qui sont : d’argent au lion de gueulle, la queue nouée passée en sautoir, armé, compassé et couronné d’or.

L’autre moitié de la terre de Tichémont appartenait, en effet, à François de Nettancourt ou plutôt à son gendre, Charles de Lenoncourt, qui avait épousé sa fille, Charlotte de Nettancourt, et qui donna son dénombrement à la Chambre royale, le 25 octobre 1681, pour cette moitié de Tichémont et aussi pour une maison située à Labrye.

On parle dans cet acte, du vieux château qui est démoli et dont il ne reste plus que quelques murailles qui servent de séparation avec la propriété voisine. On ne voit, ajoute-t-on, en fait de construction ancienne, que « la tour et portière de la basse-cour et un petit logement de fermier, le tout fermé de fossé avec un pont-levis ».

François de Nettancourt tenait ses droits de son père, Henry de Nettancourt, seigneur de Passavant, Jopécourt, Moncel, Saint-André et Tichémont, gentilhomme de la Chambre de Mgr le duc de Bar et capitaine entretenu pour le service de France, qui figure en cette qualité dans un bail du moulin de Labry, du 13 juillet 1607, et dans une procuration, du 6 juillet 1622, qu’il donna à Symon de Broallant, escuyer, son admoniateur, demeurant à Tichémont pour vendre le quart à lui appartenant dans le moulin de Labry. Henri de Nettancourt tenait probablement ses droits sur Tichémont de son aïeul maternel, African de Haussonville.

De son mariage (1663) avec Suzanne de Constant de Trières, dame de Francfossé, François du Hautoy, qui vivait encore en 1703, laissa une fille unique, Anne Dorothée du Hautoy, mariée à Charles-François de Béon-Luxembourg, marquis de Béon, arrière-petit fils de Jean de Luxembourg, comte de Ligni et de Brienne, et Guillemette de la Marck.

Ses armes sont : écartelé au 1 de Luxembourg qui est d’argent au lion de gueules, armé, compassé de couronne d’or, la queue nouée et passée en sautoir ; au 2 d’or à la face échiqueté d’argent et de gueules; au 3 de gueule à la croix d’argent ; au 4 de France au bâton de gueule péri en bande qui est Bourbon-Condé et sur le tout d’or à deux vaches de gueule qui est de Béon maison du Languedoc.

On lit encore la date de 1702, sur un contrefort des terrasses dont la construction rappelle le grand régne, et annonce en même temps, la puissance de celui qui pouvait faire entreprendre un travail de ce genre. Aussi en fait-on honneur au marquis de Béon-Luxembourg. Les magnifiques arbres qui dominent la colline contre laquelle elles sont adossées sont évidemment de la même époque.

Veuve le 8 août 1725, Anne Dorothée du Hautoy mourut en juin 1755, sans enfant, et laissa à son neveu à la mode de Bretagne, Léopold Charles comte du Hautoy, qu’elle avait adopté, la terre de Tichémont qui se composait :
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d’un château, basses-cours immenses, belles écuries, granges, remises, greniers superbes, deux grands colombiers bien peuplés, trois maisons de ferme grandes et bien bâties, maisons de jardinier, chasseur, berger, manœuvre
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des deux maisons, jardins et enclos contenant : 100 jours de terres de jardins, vergers, chènevières, légumiers, orangerie, canaux, réservoirs – 900 jours de terres labourables – 120 fauchées de prés – 1 700 à 1 800 arpents de bois – une lieue de pêche dans la rivière d’Orne
- de la vouerie du Jarnisy qui donnait le droit de chasse sur 20 à 24 bans de la baronie de Froideveau qui n’est rien autre chose qu’un fief situé sur un terrain où est à présent bâti partie de la ville de Briey
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d’un colombier à Jarny et enfin d’un logement, jardin et pré à l’hermitage de Vallières.

M. Léopold-Charles, comte du Hautoy, seigneur de Gussainville et de Tichémont, chevalier de Saint-Louis, capitaine au régiment d’infanterie du roi, céda cette terre, sauf l’ermitage de Vallières par transactions des 12 et 22 novembre 1768, à M. Joseph-François Coster, avocat au Parlement, conseiller du roy, secrétaire et greffier de sa Majesté aux états et commandement du Languedoc.

Ce dernier vendit cette seigneurie, le 14 octobre 1769, à M. Pierre-Gabriel Launay de Montaigu, commissaire des guerres, gouverneur de Badonvillers, et, le 31 octobre suivant, il lui vendit aussi un logement, un jardin et un pré à Vallières.

Le 2 février 1770, le roi confirma, comme dépendant directement de lui, cette acquisition de Tichémont avec la baronnie de Froideveau et la vouerie du Jarnisy au sieur Launay de Montaigu, seigneur de Tichémont et de Cirey en Vosges, qui en fit hommage à la Chambre des Comptes de Lorraine et Barrois, les 16 et 21 mai 1770.

Sa veuve, dame Marthe-Françoise-Gabrielle de Tourville, assistée du curateur de ses enfants mineurs, vendit cette terre, le 22 novembre 1776, à M. Antoine Dominique Jacques Joseph Dosquet, écuyer, conseiller, secrétaire du roi, lieutenant-colonel de la milice bourgeoise de Metz, et à son épouse dame Claude-Antoinette Martinfort.

Le roi confirma cette acquisition, le 14 février 1777, et M. Dosquet fut mis en possession de la vouerie du Jarnisy, le 8 août suivant, par un sieur Damien Nicolas, notaire, tabellion royal au bailliage de Briey, en recevant sur la place devant l’église de Jarny, une pierre afin d’en opérer la tradition : formalité qui est aujourd’hui remplacée par la transcription du contrat au bureau des hypothèques.

Cette terre passa enfin, le 6 prairial an XI (26 mai 1803), entre les mains de M. François-Benoit-Charles-Pantaléon Durand, conservateur général des forêts des départements de la Moselle, des Ardennes et des Forêts, et à dame Anne Charlotte Lançon, son épouse, suivant les termes du contrat d’acquisition. Leur fille, Mme la baronne de Bonaffos, l’habite aujourd’hui.

Ceux qui ne sont pas indifférents aux beautés un peu sévères de la nature, peuvent contempler dans tout leur développement, les nombreuses plantations dont M. Durand s’est plu à embellir sa propriété.

 

Les photographies du château de Tichémont proviennent de ce site qui répertorie tous les châteaux de France, et sont publiées avec l’aimable autorisation des administrateurs du site.

Saint-Nicolas-de-Port

Blason de Saint-Nicolas-de-PortBasilique de Saint-Nicolas-de-PortLithographie de 1846 basilique de Saint-Nicolas-de-PortProcession à Saint-Nicolas-de-Port

 

Saint-Nicolas-de-port est une ville d’un peu moins de 8000 habitants, située à 13 kilomètres de Nancy et à 18 kilomètres de Lunéville. Elle est renommée pour sa cathédrale, et surtout pour la procession qui s’y déroule chaque année.

Je vous propose de partager l’histoire de cette ville. Les appellations anciennes ont été respectées.

D’après la monographie « Histoire de la ville de Saint-Nicolas » de Xavier Maire – Année 1846

 

L’origine de Saint-Nicolas-de-Port ne remonte pas à une haute antiquité. Il est cependant probable que les Romains y eurent quelque poste militaire. En effet, la position du territoire de cette ville placée à un point où la vallée de la Meurthe se trouve très resserrée, et à peu de distance de l’embranchement du bassin du Sanon avec celui de la Meurthe, devait engager les soldats du peuple-roi à s’y établir militairement.

Au haut de la côte d’Armont, on rencontre fréquemment des débris de constructions romaines, et de cette position, on pouvait facilement correspondre avec Manoncourt et la côte de Ste-Geneviève, où l’on sait qu’il exista des forteresses bâties par les conquérants des Gaules. Quoi qu’il en soit, rien ne prouve que les Romains aient eu des établissements, à l’endroit même où se trouve la ville actuelle.

Cette cité portait primitivement le nom de Port, probablement à cause de sa position sur les bords de la Meurthe. Elle avait donné son nom à un canton qu’on appelait Portois.

Au Xe siècle, c’était un prieuré et un hameau composé d’une métairie dépendant de Varangéville, et de quelques maisons construites sur les bords de la rivière, destinées à contenir les marchandises que l’on débarquait. Aucuu document n’indique qu’à cette époque, il y eut déjà un commerce bien établi.

Un pieux larcin fut l’origine de la prospérité du hameau de Port. Des marchands de Barri, petite ville au sud de l’Italie, avaient dérobé à Myrrhe, en Lycie, les reliques de saint Nicolas. Au XIe siècle, un gentilhomme lorrain étant allé à Barri, en rapporta une phalange du doigt de ce saint.

Suivant les légendaires, saint Nicolas naquit à Patare, en Lycie. On a peu de détails sur les principaux faits de sa vie. On sait seulement qu’il assista au célèbre concile de Nicée, où fut composée la profession de foi catholique connue sous le nom de Symbole de Nicée, et qu’il mourut vers l’an 326.

Quoi qu’il en soit, la renommée de ce saint grandit dans l’Orient, et avec les croisades, se répandit dans toute l’Europe. Les peuplades russes, dans leurs rapports avec les Orientaux, y puisèrent leur vénération pour saint Nicolas, et aujourd’hui, il est considéré comme le protecteur du vaste empire de Russie.

On attribue à ce saint de nombreux miracles, et les nautonniers l’invoquent encore de nos jours, au moment du danger, quoiqu’on ne puisse raisonnablement dire pourquoi ils l’ont choisi pour patron.

La phalange du doigt de saint Nicolas, apportée par le gentilhomme lorrain, fut déposée dans une chapelle dédiée à la Vierge, et construite alors au milieu d’un bois. Cette relique attira bientôt de nombreux pèlerins de toutes les parties de la Lorraine. La renommée de ses vertus miraculeuses se répandit au loin, et la petite chapelle de Notre-Dame fut honorée d’une foule de visiteurs. Le prieur de Varangéville, voyant cette affluence, fit, en quelque sorte, une succursale de cette chapelle, et quelques années après, un prieuré y fut établi et on y plaça quelques religieux.

En 1101, à la place de la chapelle, on bâtit une église capable de contenir la foule des fidèles qui arrivaient sans cesse. Cette affluence de pèlerins donna occasion de construire quelques maisons autour de cette nouvelle église, et on y établit un petit commerce de cornets de verres et de médailles de saint Nicolas, dont se munissaient tous les pèlerins. Les prieurs se réservèrent le droit de cette vente, et ne l’accordèrent qu’à certains marchands, moyennant une rétribution. Le nombre des pèlerins augmentait sans cesse et à leur retour vers leurs foyers, ils se réunissaient sous la bannière de saint Nicolas, et partaient sous cette protection, en chantant de pieux cantiques.

Le commerce de ces bannières devint fort considérable, car l’on voit dans les anciens documents que l’abbé de Gorze, de qui dépendaient l’église et le prieuré de Port, s’était réservé le droit exclusif de faire vendre ces étendards. Aujourd’hui, que l’esprit religieux qui animait nos ancêtres, s’est beaucoup affaibli, et que les pèlerinages sont devenus des parties de plaisir, c’est à peine si l’on vend encore aux pèlerins des Vosges quelques bouquets de clinquant, mais en revanche, il se fait, à la Pentecôte, un grand commerce de sifflets, qui probablement ont remplacé les cornets de verre que l’on y vendait autrefois.

Telle fut l’origine du pèlerinage de St-Nicolas et le commencement de la splendeur commerciale de cette ville.

La réunion des pèlerins ne pouvait manquer d’attirer de nombreux marchands, assurés qu’ils étaient du débit de leurs marchandises. Les ducs de Lorraine, toujours prudents et désireux de faire le bien de leurs sujets, prirent les commerçants sous leur protection. En effet, à ces époques de rapines féodales, rien n’était plus précaire que la position des marchands ambulants, exposés sans cesse aux attaques des gens de guerre et aux emprunts forcés des seigneurs sur le territoire desquels ils allaient s’établir momentanément.

En établissant la franchise des foires de St-Nicolas, les princes Lorrains firent preuve d’intelligence politique, et procurèrent à cette petite ville d’énormes bénéfices, qui bientôt la rendirent la plus riche cité de la Lorraine.

En 1265, Ferry III, duc de Lorraine, affranchit les habitants de St-Nicolas, en les plaçant sous la loi de Beaumont, octroyée en 1182, par Guillaume de Champagne, cardinal, archevêque de Rheims. Par cette loi, Ferry accordait aux bourgeois l’usance d’une partie de son domaine seigneurial, toutefois en se réservant le domaine direct. Les bourgeois ne furent d’abord que simples usagers des communaux mais, dans la suite, une longue possession les fit admettre à en partager la propriété avec les seigneurs.

Au commencement du XIVe siècle, dans la première église de St-Nicolas, on voyait, suspendues aux piliers, d’énormes chaînes, qui avaient appartenu, dit-on, à des croisés délivrés des mains des Musulmans, par la protection du saint. On y voyait, entr’autres, celles de Conon de Réchicourt, tiré de sa prison, suivant une légende, la veille de la fête de saint Nicolas.

Voici ce que la tradition rapporte à ce sujet.

Dans la nuit du 5 décembre, les cloches sonnèrent à toute volée, sans que personne ne fût là pour les mettre en branle. Le prieur, réveillé dans son premier sommeil, envoya s’informer de la cause de ce joyeux carillon. Le messager trouva sur le parvis du temple, un homme agenouillé, mal velu et chargé de fers pesants. Lui ayant demandé qui il était, et la cause de tant de bruit, l’étranger lui répondit qu’il était le sire de Réchicourt, transporté à l’instant même de la Palestine à St-Nicolas.

L’envoyé raconta au prieur ce qu’il avait appris. Le prieur, nouveau saint Thomas, refusa de croire à un tel miracle. Le messager vint faire part au sire de Réchicourt des doutes de son maître. « Allez dire à celui qui vous envoie, répondit le pèlerin, qu’il est aussi vrai que je suis le seigneur de Réchicourt, qu’il a rêvé que des rats rongeaient les cordons de sa chaussure ».

A une révélation aussi inattendue, le prieur sauta à bas de son lit, réunit les habitants que la curiosité avait attirés autour de l’église, et fît faire une procession où le chevalier assista encore chargé de ses chaînes.

Depuis cette époque, tous les ans, le 5 décembre, on renouvelait cette cérémonie, à la lueur des flambeaux. Un homme accablé, sous le poids d’énormes chaînes, représentait le sire de Réchicourt, et, après la procession, on suspendait les fers aux piliers, où ils sont ainsi restés jusqu’à la révolution de 1789.

En 1331, la ville de St-Nicolas avait déjà acquis une certaine importance commerciale car, à cette époque, le duc Raoul, en fondant la collégiale St- Georges à Nancy, avait attaché au cloître de cette église une confrérie dite des Merciers.

Les maîtres-merciers ou marchands de chaque commerce de Nancy, de St-Nicolas et Rosières-aux-Salines, devaient s’y réunir et désigner cinq d’entre eux : deux de Nancy, deux de St-Nicolas, et le cinquième dans l’une des trois villes indistinctement. Le doyen de St-Georges choisissait un roi des merciers, parmi les cinq élus. Ce roi des merciers avait pour lieutenants, deux merciers de Nancy et deux de St-Nicolas.

Le duc Raoul permît aussi à des familles de Lombards de s’établir à St-Nicolas, en leur réservant la faculté de pouvoir se retirer, en temps de guerre, dans la ville forte de Rosières-aux-Salines.

Quoique la ville de St-Nicolas n’eût point de fortifications, elle n’en fut pas moins exposée plusieurs fois aux ravages occasionnés par les guerres fréquentes qui désolaient la Lorraine.

En 1441, Alexandre, fils naturel de Jean, duc de Bourbon, qui s’était emparé de la forteresse de la Mothe, vint surprendre St-Nicolas, à la tête d’une troupe d’aventuriers. A son retour, poursuivi par les Lorrains, il fut atteint près de Langres, et forcé de rendre le butin dont il s’était emparé.

La renommée des miracles et des vertus de saint Nicolas était déjà répandue au loin. Les monarques venaient eux-mêmes vénérer ses reliques ou envoyaient de riches présents. En 1254, le sire de Joinville vint déposer dans l’église un vaisseau en argent du poids de cinq mares, sur lequel était gravé le portrait de saint Louis, de son épouse et de ses trois fils. C’était, dit le sire de Joinville dans ses Mémoires, pour accomplir un voeu fait par la reine, pendant une horrible tempête qui avait mis la vie du roi et la sienne dans le plus grand danger.

En 1444, le roi Charles VII, vainqueur des Anglais, avec l’aide de Jeanne d’Arc, la bergère de Domremy, vint, avec le dauphin et plusieurs seigneurs de sa cour, faire un pèlerinage à St-Nicolas et remercier le saint de la protection qu’il lui avait accordé. A cette occasion, il octroya de nombreux privilèges aux habitants de la ville.

Pendant la guerre entre le duc de Bourgogne et René II, St-Nicolas fut le théâtre de plusieurs événements.

En 1475, le duc René, avant de partir pour l’Allemagne où il allait chercher des secours, entendit la messe dans l’église de St-Nicolas. Pendant qu’il était occupé à prier, une femme s’approcha de lui, lui glissa une bourse qui contenait 400 florins et se retira sans que le prince eût le temps de la remercier.

La nuit du 26 au 27 décembre 1476, le capitaine Malhortie, qui commandait la garnison de Rosières, vint surprendre les Bourguignons, que la faim et le froid forçaient à chercher un refuge dans les villes et les campagnes autour de Nancy, alors vivement pressé par Charles-le-Téméraire. Un grand nombre d’ennemis furent massacrés dans les maisons et dans les rues. Plusieurs furent précipités du haut du pont, attachés cinq ou six ensemble, et à coups de piques, on les enfonçait dans l’eau jusqu’à ce qu’ils fussent noyés. Beaucoup s’étaient réfugiés dans l’église, mais la sainteté de l’asile ne leur fut d’aucun secours. Les portes furent enfoncées, et les ennemis égorgés jusque sur l’autel du saint, dont ils tenaient la statue embrassée. Cette horrible vengeance n’était que les représailles des cruautés des Bourguignons.

Le 4 janvier suivant, le duc de Lorraine arriva à St-Nicolas avec les Suisses et les Allemands, dont il était allé implorer le secours. C’était aussi là le rendez-vous des garnisons qui avaient résisté aux attaques de Charles le Téméraire. À minuit, un fallot fut allumé au haut de la lanterne du clocher de l’ancienne église, pour avertir les fidèles défenseurs de Nancy, que bientôt ils allaient être délivrés. Les habitants de St-Nicolas accueillirent avec empressement leurs libérateurs. Des tonneaux furent transportés dans les rues, défoncés et offerts avec joie aux soldats de René.

Le matin, toute l’armée entendit pieusement la messe, puis se mit en route, accompagnée des voeux de toute la population. Quelques heures après, la bataille se livrait, et Charles expiait par sa mort son excessive ambition.

En 1552, lors du fameux siège de Metz par Charles-Quint, Albert de Brandebourg, du parti de l’empereur, s’empara de Pont-à-Mousson, et quoique chassé une fois par la Vieilleville, il parvint à reprendre la place et à s’y maintenir jusqu’à la levée du siège. II faisait de là des incursions dans la Lorraine. Le duc d’Aumale l’attaqua près de St-Nicolas, à peu de distance de Fléville et de Ludres, mais la fortune lui fut contraire. René de Rohan et environ cent gentilshommes y laissèrent la vie, et le duc d’Aumale fut emmené prisonnier.

Un grand honneur était réservé à St-Nicolas : c’était d’y voir la première imprimerie qui ait été établie en Lorraine. En 1503, un prêtre, nommé Pierre Jacobi imprimait les Heures de la Vierge. En 1518, de ses presses sortait un poème composé sur un sujet lorrain, c’était la Nancéïde de Pierre de Blaru.

St-Nicolas devait être témoin d’une oeuvre bien plus grande encore et accomplie par l’énergie et la persévérance d’un simple prêtre.

L’église ancienne n’était plus suffisante pour contenir le nombre toujours croissant des pèlerins. En 1494, un prieur du lieu, Simon Moyset, jeta les fondements de l’église actuelle, aidé par les ducs René II et Antoine, secouru par de nombreuses quêtes faites en Allemagne et en Suisse. Moyset avait déjà très avancé son oeuvre, lorsqu’il mourut en 1529. Il fut enterré au pied de l’autel : on plaça sur lui une pierre tumulaire, avec son portrait et une inscription qu’on peut lire encore sur un des piliers à droite de la basilique.

Cinquante années après la pose de la première pierre, l’édifice était achevé. René avait fait paver le chemin qui conduit de St-Nicolas à Viterne, pour faciliter le transport des pierres qu’on tirait des carrières de ce village. La ville de Metz fournit les pierres pour le pavé, on les amenait par eau depuis cette ville jusqu’à St-Nicolas.

La Basilique de Simon Moyset, construite dans le style appelé improprement gothique, est un des plus beaux monuments de la Lorraine. Ce qui frappe surtout, au premier coup-d’oeil, dans cet édifice, c’est la hardiesse et la légèreté de sa construction.

Sa longueur est de 84 mètres, sa largeur de 37, son élévation du sol aux voûtes de la nef est de 31 mètres, et du sol à l’extrémité de la tour nord, non compris la flèche, de 84 mètres. La tour sud est moins élevée de 2 mètres. Les piliers fort grêles et hardis, presque tous de forme différente, ont plus de 28 mètres d’élévation.

La nef forme un coude vers le milieu, de manière à représenter un vaisseau, dont la proue et la poupe sont recourbées. Si du bénitier placé au commencement de la nef, on examine l’image de la voûte renversée, les nervures qui s’y entrecroisent figurent d’une manière frappante, les pièces nombreuses de charpente qui forment la carcasse d’un navire. Une singularité surprenante, dans la construction de cette église, c’est ce coude dont nous avons parlé. Les uns y ont vu la figure du Christ, dont la tête est penchée sur la croix, d’autres ont prétendu que la gêne causée par l’emplacement du terrain, en avait été la seule cause. Là-dessus, on ne peut faire que de simples conjectures.

L’intérieur du monument ne renferme point de ces chefs-d’oeuvre de sculpture qu’on rencontre dans d’autres églises de la même époque. La statue du saint n’est rien moins que remarquable. Il y a cependant un sépulcre où se trouvent plusieurs personnages de grandeur naturelle d’une assez bonne exécution. Les vitraux dont quelques-uns représentaient les armes des principales villes qui avaient contribué à la construction de la basilique, sont dans certaines parties très endommagés et auraient besoin surtout d’être nettoyés. Les chapelles ne renferment ni autels, ni tableaux dignes de fixer l’attention des connaisseurs.

Bien des personnes visitent l’église et ne connaissent pas la partie la plus curieuse de ce monument. C’est la chapelle des fonds baptismaux qui est un véritable petit chef-d’oeuvre, pour la grâce et le fini des sculptures. Malheureusement, la porte qui y donne accès ressemble plutôt à la porte d’une prison qu’à celle d’un sanctuaire.

L’apogée de la splendeur de St-Nicolas fut sous le règne du duc Charles III. Ce grand prince, pour favoriser le commerce dans ses états, établit deux foires franches à St-Nicolas par lettres patentes du 24 mars 1597. Ces foires avaient lieu le 20 juin et le 20 septembre, et duraient quinze jours chacune.

Il y créa un conseil de quatre bons marchands appelés consuls. Il fit ouvrir aussi des magasins considérables pour recevoir les marchandises et établit des peseurs, auneurs, jaugeurs et deux courtiers jurés. Ces courtiers devaient avoir un par mille, tant de la part du vendeur que de l’acheteur, sur les marchés faits par leur entremise. Les marchandises n’étaient soumises à aucun impôt ni subside. Les marchands eux-mêmes qui fréquentaient les foires, étaient exempts de toutes recherches pour dettes ou autres semblables obligations, pendant l’espace de quinze jours entiers que duraient les foires, dont le commencement et la fin étaient annoncés par le son de la grosse cloche de St-Nicolas.

Les marchandises déchargées dans les magasins publics, étaient pesées, enregistrées et placées sous une bonne et fidèle garde, si elles n’étaient pas vendues pendant le temps de la foire. Le marchand était libre de les laisser en dépôt jusqu’à la foire suivante, sans payer, pour cela, plus d’un loyer.

Les commerçants pouvaient négocier en matière de change, pendant ces foires, par toute place et change de France, Allemagne, Espagne, Italie, Portugal et Flandre,sans pouvoir être recherchés desdits changes, pourvu qu’ils se fissent de gré à gré.

Tant de privilèges avaient tellement accru le commerce de cette ville, qu’au jubilé de 1602, plus de deux cent mille personnes vinrent à St-Nicolas, où elles étaient attirées et par l’attrait du commerce et par leur vénération pour le patron.

La prospérité de Saint-Nicolas ne devait pas avoir une bien longue durée. Le cardinal de Richelieu, consultant plus les conseils de la politique que les intérêts du culte, dont il était le ministre, s’était allié aux protestants contre la maison d’Autriche.

Charles IV, prince d’une politique versatile, avait abandonné le parti de la France, pour se ranger du côté des Impériaux. Le duc de Lorraine battit les Suédois à Nordlingen, en 1634. Ceux-ci ne tardèrent pas à s’en venger de la manière la plus cruelle.

La peste et la famine avaient déjà désolé tout le pays, ces terribles fléaux exerçaient leurs ravages depuis cinq ans, lorsque le 4 novembre 1635, les Suédois et une troupe d’aventuriers, le rebut de toutes les nations, à la solde de la France, vinrent fondre sur St-Nicolas, attirés par le désir de la vengeance et par l’appât des richesses renfermées dans cette ville.

Toutes les maisons furent livrées au pillage, les portes de l’église furent brisées à coups de hache, rien ne fut respecté. Ces brigands, emportés par leur avidité sacrilège, enlevèrent les vases sacrés de la basilique et de toutes les maisons religieuses. Des hommes et des femmes s’étaient réfugiés dans l’église, ils les arrachèrent de cet asile, et à coups de sabre, ils les obligeaient de déclarer le lieu où ils avaient caché leurs richesses.

Le prieur des Bénédictins, après avoir été conduit dans plusieurs endroits de l’église de son monastère pour indiquer les cachettes où l’on supposait qu’il avait pu receler les trésors du couvent, fut mis à une cruelle épreuve. Un soldat le fît tenir à genoux près d’un quart d’heure, la tête penchée, le cou découvert, prêt à recevoir le coup de la mort.

Les religieuses de l’Annonciade furent contraintes de se cacher, ce qui n’empêcha pas quelques-unes d’entr’elles de tomber entre les mains de ces barbares et de devenir les victimes de leur brutalité. Les prêtres et les plus notables bourgeois étaient soumis à la torture la plus atroce : avec la poignée d’un sabre, on leur ouvrait la bouche, on y introduisait de l’huile, et de l’eau, en leur pressant le ventre avec le pied, et eu les accablant de coups de sabre et de bâton. La plupart moururent des suites de ces horribles traitements.

Cette cruelle tragédie, comme la qualifie un écrivain contemporain, dura sept jours entiers, sans relâche et saus intervalle. Le 10 novembre, veille de la St-Martin, les Suédois, n’ayant plus rien à piller, mirent le feu aux maisons des bourgeois notables de la cité.

Le lendemain, la superbe basilique fut incendiée. Le feu était tellement violent, qu’en moins de deux heures, la charpente de la nef et des tours fut réduite en cendres. Les neuf cloches qui y étaient suspendues furent fondues et le métal se perdit, sans qu’on pût en recueillir plus d’une centaine de livres.

Le monastère des Bénédictins fut entièrement ruiné, et les deux tiers de la ville furent démolis ou réduits en cendres. Plus de deux cent soixante personnes périrent par le fer et les mauvais traitements de l’ennemi. Beaucoup d’autres furent enveloppées sous les débris de leurs maisons.

Les reliques de saint Nicolas et une partie de l’argenterie de l’église avaient été sauvées. Les Jésuites et les Bénédictins se prétendirent les possesseurs de ces précieux restes, qui devaient procurer honneur et surtout richesses à ceux qui en seraient les propriétaires. Un long procès s’en suivit, les Jésuites succombèrent, et leur défaite devint l’objet d’une chanson populaire.

La peste, qui durait déjà depuis plusieurs années, sévit avec une nouvelle fureur sur les infortunés habitants qui avaient échappés au désastre de leur ville. Il ne resta plus un dixième de la population qu’elle renfermait quelques années auparavant. Ce ne fut que longtemps après qu’elle se releva peu à peu de ses ruines, car en 1710, la population n’était encore que de 658 habitants.

Tant de calamités devaient nécessairement ruiner le commerce de cette ville. Le peu de sûreté que trouvaient les commerçants dans un pays continuellement désolé par la guerre, les força à chercher ailleurs une place qui leur présenta garantie pour eux et leurs marchandises. Francfort-sur-Mein devint le rendez-vous des négociants, et depuis cette époque, cette ville a eu le privilège de les attirer à ses célèbres foires.

Les successeurs de Charles IV essayèrent vainement de rendre à St-Nicolas son ancienne splendeur. Le règne de cette cité était passé. En 1760, Stanislas fit une dernière tentative aussi infructeuse que les autres. Sur la demande des officiers de l’hôtel-de-ville, le roi de Pologne rétablit les foires et confirma les privilèges accordés par Charles III. Malheureusement, les marchands s’étaient habitués à fréquenter d’autres places, et St-Nicolas ne put revenir à son ancien état.

Aujourd’hui, il ne reste plus qu’un pèlerinage encore assez fréquenté avant la révolution, mais qui n’attire plus guère maintenant que les amateurs de parties de plaisir de Nancy et des environs.

Il y eut peu d’événements marquants, pour la ville, dans la cours du XVIIIe siècle. Le 19 septembre 1703, Léopold, rétabli sur son trône, par le traité de Riswick, se trouvant à St-Nicolas, reçut les foi et hommage de l’abbesse de St-Pierre-aux-Dames de Metz.

Dans la nuit du 16 au 17 octobre 1740, deux journées d’une pluie torrentueuse, ayant fait fondre les neiges des Vosges, un terrible débordement, tel qu’on n’en avait pas vu de mémoire d’homme, renversa le pont de St-Nicolas et beaucoup d’autres dans la Lorraine. Ce pont fut rétabli l’année suivante, tel qu’on le voit actuellement.

En 1710, St-Nicolas n’était que le chef-lieu d’une prévôté dépendant du bailliage de Nancy. En 1790, en vertu d’un décret rendu par l’assemblée nationale, le 9 janvier de la même année, St-Nicolas fit partie du district de Nancy, et devint le chef-lieu d’un canton qui comprenait 9 communes.

En l’an VIII, le territoire de la république reçut une nouvelle division en arrondissements, tout en conservant les cantons. L’année suivante, la justice de paix de Rosières fut transportée à St-Nicolas, ce qui porta à 25 le nombre des communes qui composent le canton.

Dans les belles années de l’empire, St-Nicolas vit souvent passer dans ses murs les glorieuses phalanges conduites par le grand Capitaine. Par compensation aussi, en 1814, elle vit défiler les nombreuses hordes d’ennemis qui se ruaient sur le sol de la France. On avait construit, une redoute sur la petite colline qui se trouve à droite de la route de Nancy, pour arrêter l’ennemi dans le passage étroit qui se trouve au sortir de la ville. Heureusement pour les habitants, que le duc de Bellune renonça à une défense, qui eut peut-être causé la ruine de la cité.

L’importance de St-Nicolas lui fit accorder des armoiries, en 1540, par le duc Antoine. A cause du patron de l’église, protecteur des nautonniers, ces armes étaient d’azur mariné au vaisseau d’or, armé, voilé d’argent ; au chef cousu d’or chargé d’un alerion d’argent.

En 1546, Christine de Danemarck, mère de Charles III et régente de la Lorraine, en reconnaissance des honneurs funèbres que les habitants avaient rendus au corps du duc François Ier, son époux, lorsqu’on le transportait de la collégiale de Deneuvre, au caveau des Cordeliers de Nancy, accorda de nouvelles armoiries à la ville de St-Nicolas.

Ces armes étaient d’un champ d’or, à un navire maillé, huné, cordé de sable, flottant sur ondes d’azur et d’argent, à cinq pièces, au chef de gueule à l’alerion d’argent. Le titre original, avec les armes peintes sur le parchemin, se trouvait encore chez un habitant de la ville.

Outre la basilique, il existe encore plusieurs monuments dignes d’attention. Quelques maisons échappées à l’incendie allumé par les Suédois offrent des sculptures dignes d’être remarquées.

Nous citerons entr’autres la maison sur laquelle est peinte une licorne, et une petite niche à l’angle de la rue du Haut-du-Mont, qui remonte à l’époque de la construction de l’Eglise. Sur la place, on remarque aussi quelques maisons dignes d’intérêt, tant pour leur antiquité que pour leurs sculptures moyen-âge.

Simon Moyset ne se contenta pas d’avoir fondé l’église car, en 1480, conjointement avec les bourgeois de la ville, il fit bâtir un hôpital destiné à recevoir les habitants malades. Plus tard, on en construisit un petit pour les étrangers attaqués de maladie, lorsqu’ils venaient en pèlerinage.

L’hospice actuel, sous l’invocation de saint François, est un des plus beaux et des plus vastes du département. Il sert aussi de maison de santé, on y reçoit les aliénés qui peuvent y payer pension. Sous la surveillance de deux médecins, les soeurs de St-Charles y entretiennent un ordre et une propreté vraiment dignes de tous éloges. Depuis quelques années, cet hospice a pris de grands accroissements. Les nouvelles constructions sont de bon goût et appropriées à tous les besoins du service. Les aliénés reçoivent dans cette maison tous les secours et tous les soins que réclame une position digne de pitié et d’intérêt.

Des religieuses de la Congrégation instituée par le père Fourrier, curé de Mattincourt, vinrent s’établir à St-Nicolas, en 1620. Le couvent que les Dames habitent aujourd’hui a son entrée principale sur la grande voie. Il est assez bien bâti et occupe une grande étendue de terrain. L’église en forme de rotonde est d’une construction simple, mais élégante. Les religieuses ont un pensionnat où elles instruisent des jeunes demoiselles.

En 1626, des religieuses de l’ordre des Annonciades, fondé par Jeanne de France, obtinrent du duc Charles IV, la permission de s’établir à St-Nicolas. Elles y firent bâtir un couvent qui, à la révolution, devint propriété particulière. Depuis une année, il a été vendu à un nouvel ordre religieux.

Le monastère des Bénédictins fut détruit par les Suédois. Le collège des Jésuites ayant été supprimé, lors de l’expulsion de cet ordre, les bâtiments et l’église furent convertis en maisons particulières.

Des religieux nommés Ambroisiens furent introduits à St-Nicolas par la protection de Charles, cardinal de Lorraine. Ils venaient de Milan, ils ne restèrent que dix ans et retournèrent dans leur patrie.

Il existait aussi un magnifique monument, appelé la Bourse, construit entièrement en pierres de taille, et orné d’un grand nombre de bas-reliefs, représentant des sujets de l’ancien et du nouveau testament. Il ne reste plus aucun vestige de cet édifice remplacé par des maisons construites avec ses débris. Il fut détruit en 1780.

La place était ornée autrefois d’une fontaine entourée d’un grand bassin et surmontée d’un obélisque garni d’arabesques. Le mauvais état de ce monument fit décider sa démolition et son transfert. Elle a été remplacée par une autre fontaine dans le goût moderne, moins élégante, mais plus appropriée aux besoins des habitants.

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