Les ruines de la forteresse de Vaudémont (54)

Tour Brunehaut VaudémontBlason VaudémontVaudémont avant 1636

 

Petit village de moins d’une centaine d’habitants, il ne reste que des ruines de la forteresse. Pourtant, Vaudémont était la capitale du comté de Vaudémont du XIe jusqu’au XVe siècle, comté réunifié avec le duché de Lorraine, lors de l’avènement du duc René II en 1473.

Je vous propose de découvrir à quoi ressemblait la forteresse de Vaudémont, avant le démantèlement en 1639, sur ordre du roi de France.

 

D’après la monographie « Charles de Vaudémont » de G. Le Cler – Année 1869

Au commencement du XVIIe siècle, la forteresse de Vaudémont avait un aspect formidable. Les murailles épaisses de vingt pieds se dressaient sur la crête de la montagne, formant une vaste enceinte, un pentagone irrégulier, dont l’angle aigu regardait le village d’Eulmont. A cet angle se trouvait la tour de Brunehaut, dont les restes subsistent encore.

Aux autres angles, la tour Maubrune, la tour Hainchemont, la grande tour de la Fontaine, la grosse tour du Chaulcheux (ou du pressoir). Au centre, un énorme donjon de cent cinquante pieds de haut, de trois cents pieds de circonférence, dominant de ses proportions colossales tout le reste de l’édifice.

Dans les intervalles, des tours étaient construites de gracieuses petites tourelles, dont les unes couronnaient les portes de la forteresse, et les autres servaient de pavillons d’agrément.

Les murs et les tours étaient revêtus à leur sommet de machicoulis et de créneaux.

D’un seul côté, celui de la ville, régnait un large et profond fossé. Le reste de l’enceinte reposait sur des roches à pic ou des pentes perpendiculaires.

L’entrée principale, la Porterie, était défendue par un pont-levis à double chaîne, par une herse, un assommoir et une galerie crénelée. On n’avait oublié, ni les puits ni les citernes.

Le donjon était le refuge et l’habitation du comte et de la garnison, pour le cas où la défense de la forteresse fût devenue impossible. Des caves du donjon partaient deux galeries voûtées, aboutissant au pied de la montagne, à des portes de secours par où l’assiégé pouvait introduire des renforts ou échapper à l’ennemi.

Entre la tour Maubrune et la tour Hainchemont, étaient construits deux grands corps de logis, précédés de jardins entourés de grilles en fer. Les tours étaient elles-mêmes aménagées en appartements de luxe, surtout la tour Maubrune, où était la fameuse chambre rose, ainsi nommée de ses riches tentures en velours de cette nuance et de ses hautes et basses chéyères (fauteuils et chaises), en bois de rose.

Les bâtiments de service, écuries, magasins, arsenaux, étaient attenants à la tour Brunehaut,

La ville, au pied de la forteresse, était elle-même entourée de fossés et de murailles et pouvait soutenir un siège. Elle communiquait au château par une galerie couverte.

Telle était en 1621 cette formidable résidence princière. Il n’en reste aujourd’hui qu’une tour en ruines.


Archives pour la catégorie La Meurthe-et-Moselle d’Antan

Le château de Craon à Haroué (54)

Château HarouéBlason HarouéChâteau Haroué 

Situé dans un petit bourg au sud de Nancy, le château d’Haroué date du XVIIIe siècle, mais l’architecte avait conservé les quatre tours rondes de l’ancien château, ainsi que les douves en eau. Il possède une particularité : il y a 365 fenêtres, 52 cheminées, 12 tours.

Le château est ouvert au public jusqu’au 1er novembre 2011 inclus. Les visites du château sont guidées, les visites des jardins sont libres.

Avant que vous ne visitiez seuls cette petite merveille, je vous propose un petit historique des lieux et du village.

D’après «Le département de La Meurthe : statistique, historique et statistique » par Henri Lepage - Année 1843

La seigneurie d’Haroué, autrefois l’une des terres les plus considérables de la province, fut formée par la réunion des anciennes baronnies d’Ormes et d’Haroué. Le château, qui existait dès le XIIe siècle, et dont on voit encore quelques débris dans les dépendances du château actuel, appartenait, dès l’origine, aux seigneurs d’Erbéviller et d’Ogéviller. Puis, ces derniers en devinrent seuls possesseurs.

Jean d’Ogéviller, à qui il échut, le rebâtit, l’augmenta de tourelles, le fortifia de meurtrières et de mâchicoulis. Et comme ce château était un fief mouvant de la châtellenie d’Ormes, Ferry, comte de Linange, l’érigea en franc-alleu en faveur de Guy d’Haroué, fils de Jean d’Erbéviller.

Le bourg d’Haroué, qui n’était encore au XIVe siècle, qu’un hameau occupé par quelques tenanciers du château, a donné son nom à une illustre famille de l’ancienne chevalerie. En 1385, Guy d’Harouel, chevalier, portait la bannière du comte de Bar à la bataille de Breuil, près Lyon. Un Haroué était prévôt de St.-Dié en 1451.

Cette maison s’est éteinte à la mort d’Isabeau d’Haroué, qui avait épousé Jean de Bassompierre. Par cette alliance, la terre d’Haroué passa dans cette dernière famille.

Christophe de Bassompierre y avait fait bâtir un château, qui était magnifique. Le cardinal de Richelieu le fit détruire en partie et les statues qui le décoraient furent mutilées. Haroué fut érigé en marquisat, en faveur de François de Bassompierre, maréchal de France, par lettres du duc Henri, du 28 juillet 1625.

Il y avait une prévoté bailliagère seigneuriale, ressortissant à un buffet que le seigneur y possédait aussi, et de là à la Cour souveraine. En dépendaient : Haroué, Affracourt, Benney, Ceintrey, en partie ; Crantenoy, Gerbécourt, Haplemont, Jevoncourt, Lemainville, Laneuveville, Ormes, Ville, St.-Remimont, Herbelmont, Vaudeville, Vaudigny, Voinémont et Xirocourt, en partie. Cette prévôté avait été créée le 24 mai 1756. La baronnie d’Autrey, composée d’Autrey-surBrénon, Houdreville et Pierreville, fut unie au marquisat d’Haroué, par arrêt du conseil de Stanislas, du 25 février 1764, et lettres-patentes du 12 mars suivant.

La terre d’Haroué appartint à la famille de Bassompierre jusqu’à la mort du célèbre maréchal de ce nom. Sa succession ayant été abandonnée par sa famille, Geoffroy de Beauvilliers, conseiller au parlement de Rouen, l’un des créanciers du maréchal, vint en Lorraine, en 1661, pour y poursuivre le paiement de ce qui lui était dit par décret sur le marquisat d’Haroué et sur la baronnie de Bassompierre.

A peu près à la même époque, Claude Gonor de Boislève, intendant des finances, ayant été entraîné dans la disgrâce de Fouquet, chercha un refuge au château d’Haroué. Désirant acquérir cette terre, mais n’osant le faire en son nom, il prit celui du créancier poursuivant, qui s’en rendit adjudicataire. Cette vente fut annulée par un arrêt qu’obtint le procureur-général, et Boislève, obligé de se masquer sous un nom plus illustre, recourut au marquis de Crussolles, qui en devint fictivement possesseur.

A la mort de Boislève, la succession de la seigneurie de Bassompierre donna lieu à un procès qui dura plus de soixante ans. Enfin, la terre d’Haroué passa dans la maison de Craon, qui la possède encore aujourd’hui. Par lettres-patentes de Louis XV, données à Versailles au mois de février 1768, le nom d’Haroué fut éteint et changé en celui de Craon, sous lequel le bourg était encore désigné en 1790.

La maison d’Haroué portait d’argent au lion de gueules, à queue fourchue, armé, lampassé et couronné d’or ; ou, selon d’autres, d’or à la bande de gueules côtoyée de neuf billettes de même ; les armes de Craon sont lozangé d’or et de gueules.

 

D’après le « Journal de la Société d’archéologie et du Comité du Musée lorrain » – Année 1862

Le village d’Haroué, comme presque tous ceux de la Lorraine, possédait, dès une époque reculée, les uns disent dès le XIIe siècle, une maison forte dont on ne connaît pas même aujourd’hui le véritable emplacement. On ignore également quelle était son importance. Tout ce qu’on sait d’une manière précise, c’est qu’au XIVe siècle, il appartenait à une famille qui portait le nom d’Erouel ou Harouel.

En 1458, Guillaume de Dommartin, qui en était possesseur, ayant eu « débats et discors » avec le fameux Antoine, comte de Vaudémont, vassal redoutable qui disputa la couronne ducale à René d’Anjou, le comte vint mettre le siège devant la maison d’Haroué, la prit « par force d’armes, et la plus grande partie d’icelle fut démolie et abattue ».

En 1471, Louis de Dommartin, l’un des héritiers de Guillaume, avait « la quarte partie » de cette maison, ainsi qu’on le voit dans un acte de dénombrement donné par ce seigneur à Nicolas, duc de Calabre.

On sait qu’à cette époque, les châteaux, aussi bien que les villages où ils étaient situés, n’appartenaient pas toujours à un seul propriétaire. L’un avait quelquefois le donjon ; un second, la tour qui défendait l’entrée ; un troisième et un quatrième, des portions plus ou moins considérables des bâtiments.

Ainsi, en 1509, Thiéry de Lenoncourt, qui avait précédemment obtenu la permission d’ériger un signe patibulaire à Haroué, possédait « la moitié du chastel clos et forte maison dudit lieu, les foussez ; devant ledit chastel une maison avec ses appartenances ».

Au XVIe siècle, Isabeau d’Haroué ayant épousé Jean de Bassompierre, ce « chastel » devint la propriété de cette dernière famille. L’un de ses membres, Christophe de Bassompierre, fit remplacer l’ancienne maison forte par un château, également fortifié, qu’il fit magnifiquement bâtir. Aussi, lorsqu’en 1623, Haroué devint le chef-lieu d’un marquisat, érigé par le duc Henri II en faveur du célèbre François de Bassompierre, maréchal de France, le château, siège de cette importante seigneurie, était-il « renommé non-seulement pour divers somptueux édifices et entr’autres pour une chapelle de structure très rare, mais aussi pour tous autres ornemens et dépendances qui se pouvoient désirer en maison très-accomplie ».

C’est là, ainsi qu’il a pris soin de le consigner dans ses Mémoires, que Bassompierre reçut le jour et passa les premières années de sa vie :

« Je naquis, dit-il, le dimanche, jour de Pâques fleuries, le douzième avril, à quatre heures du malin, en l’année 1579, au château de Harouel, en Lorraine… On m’éleva en la même maison jusqu’en octobre 1584, qui est le plus loin dont je me puisse souvenir, que je vis M. le duc de Guise Henry, qui étoit caché dans Harouel pour y traiter avec plusieurs colonels des lansquenets et raistres, pour les levées de la Ligue. Ce fut lorsque l’on commença à me faire apprendre à lire et à écrire, et ensuite les rudimens…

Au commencement de l’année 1587, ma mère accoucha de mon jeune frère African. On nous mena à Nancy, sur l’arrivée de la grande armée des raistres, qui brûlèrent le bourg de Harouel…

En l’année 1588…, nous ne bougeâmes de Harouel et Nancy, où mon père arriva à la fin de l’année, échappé de Blois… Nous allâmes (1591), mon frère et moi, au mois d’octobre, étudier à Fribourg en Brisgaw… Nous n’y demeurâmes que cinq mois, parce que Gravet, notre précepteur, tua La Mothe, qui nous montrait à danser. Ce désordre nous fit revenir à Harouel, dont la même année ma mère nous mena à Pont-à-Mousson pour y continuer nos études. Nous n’y demeurâmes que six semaines, puis vînmes passer les vacances à Harouel… ».

Il en fut de même en 1593 et 1594. Après différents voyages, Bassompierre revint voir sa mère à Haroué, en 1598, et, au bout de quelques jours, il en partit pour se lancer sur le grand théâtre de la capitale.

« Nous partîmes de Harouel, mon frère et moi, avec ma mère et mes deux sœurs, en fort bel équipage, le lendemain de la Saint-François, le 5 octobre de la même année 1598, et passant par Coligny et Vitry, Fère Champonnoise, Provins et Nangis, nous arrivâmes à Paris le 12 du même mois d’octobre… ».

En 1601, Bassompierre vint passer quelques jours à Haroué, ainsi que sa mère, qui arrivait de France. A partir de cette époque, il fut longtemps sans revoir la demeure paternelle. En 1625, il y fit une courte apparition, qui fut la dernière.

Depuis lors, tous les récits consignés dans ses Mémoires, écrits du fond de la Bastille, ne parlent plus que de l’occupation et de la dévastation de son château, tantôt par les troupes lorraines, tantôt par les troupes françaises.

En 1635, dit-il, « ma maison de Harouel fut prise par les troupes de M. de Lorraine, commandées par un nommé du Parc, qui y mit garnison, ayant précédemment brûlé Cartenay, un de mes villages proche de ladite maison, et pris les chevaux et le bestial de quinze autres villages de la même terre…

J’eus en ce temps-là (au mois de décembre 1635) nouvelle comme le pénultième du mois précédent, la garnison mise par les gens du duc Charles de Lorraine à Harouel en étoit sortie, et que le marquis de Sourdis y en avoit remis une autre pour le roy, le samedy premier jour de décembre…

Le 12 (janvier 1636), je reçus la triste nouvelle de la mort de ma mère la segrette (secrète) de Remiremont, et peu de jours après on me manda comme les commissaires des vivres du roy avoient enlevé les bleds de ma maison de Harouel, qui est mon principal revenu ; et ce non seulement sans payer, mais sans en avoir voulu donner de certificat de l’avoir pris.

Le mois de février arriva, au commencement duquel on me manda de Lorraine qu’un nommé le sieur de Villarsceaux avoit commission du roi de razer ma maison de Harouel, qui me fut bien cruel, et fis faire instance à M. le Cardinal (de Richelieu) pour détourner cet orage…

Le mois de may ne fut pas moins douloureux… Le duc de Weimar eut département du roy pour rafraîchir son armée dans le comté de Vaudémont et dans mon marquisat de Harouel, qui lui fut donné au pillage ; ce qu’il fit si bien exécuter que toutes les pilleries, cruautez et inhumanitez y furent exercées, et ma terre entièrement détruite, au château près, qui ne put être pris par cette armée, qui n’avoit point de canon…

On me manda (janvier 1637) de Lorraine la continuation de la désolation de mon bien, la retraite de presque tous les habitans de la terre de Harouel, dans le bourg et dans la maison, lesquels la remplissoient de maladies et d’infection…

Le mois de septembre (1638) me donna une disgrâce bien amère, qui fut que le duc Charles… envoya, le lundi 5 de mois, le colonel Cliquot, avec trois régimens d’infanterie, trois de cavalerie et deux pièces de canon, prendre ma maison de Harouel…, afin que par ce moyen ce qui restoit de ce misérable marquisat fut entièrement pillé et déserté…

Au mois d’octobre suivant, j’eus nouvelle que mes sujets de Harouel et de tout ce marquisat abandonnoient les villages, leur étant impossible de subsister, ayant les troupes du duc Charles, qui tenoient le château, et celles du roy, qui, aux occasions, les traitoient comme ennemis, et de telle sorte que le samedy 30 de ce mois, le sieur de Bellefons, maréchal-de-camp, vint, la nuit, surprendre le bourg même de Harouel et le pilla entièrement…

Au commencement du mois de juillet 1639, M. du Hallier ayant ramassé quelques troupes, vint assiéger ma maison de Harouel, et après l’avoir fait sommer, et que ceux qui étoient dedans de la part du duc Charles eurent fait refus de se rendre, il la battit avec deux pièces de canon qu’il avoit amenées ; après avoir enduré soixante et dix coups de canon, ledit sieur du Hallier, à la prière du comte et de la comtesse de Tornielle et de mon neveu Gaston, qui étoient dedans, il la recent à composition, le mercredy 8, et y laissa garnison de 30 soldats à mes dépens… ».

Là, s’arrêtent les Mémoires de Bassompierre.

Bassompierre avait acquis beaucoup de gloire, avait été, s’il faut ajouter foi à ses indiscrétions, très-heureux près des femmes, mais il n’en avait pas été de même pour lui sous le rapport de la fortune. A sa mort, arrivée en 1646, sa succession fut abandonnée par sa famille, et la terre d’Haroué resta comme sans possesseur jusqu’au commencement du siècle dernier. Ce fut alors qu’elle passa dans la maison de Craon, dont elle prit plus tard le nom, en vertu de lettres patentes de Louis XV, du mois de février 1768.

Le vieux château des Bassompierre, qui avait eu tant à souffrir pendant les guerres du siècle précédent, et qui « étant fort caduc, ne pouvoit plus subsister » fut abandonné, et on éleva, sur une partie de l’emplacement qu’il avait occupé, le superbe édifice qui se voit encore aujourd’hui.

Le célèbre Germain Boffrand, qui en fut l’architecte, nous en a laissé une description :

« Il consiste, dit-il, en une avant-cour séparée de la cour du château par un large fossé d’eau vive qui renferme le principal corps de logis et les ailes flanquées de quatre tours. A côté du château, il y a une grande basse-cour où sont les écuries, les remises de carrosses et les autres commodités d’une grande maison.

Le principal corps de logis est distribué à deux appartemens ; l’aile à droite a une chapelle et deux appartemens, et l’aile à gauche est appliquée aux offices et cuisines. Le premier étage est distribué à deux grands appartemens et à d’autres plus petits.

Le deuxième étage est aussi appliqué à plusieurs appartemens et à des logemens d’officiers et de domestiques.

Les souterrains sont voûtés dans toute l’étendue du bâtiment, et sont employés à une orangerie sous le principal corps de logis, et sous les ailes à des salles pour l’été et aux autres commodités de la maison.

Quoique ce bâtiment soit moderne, il a été construit avec des tours sur les vestiges d’ancien château, qui, étant tout caduc, ne pouvoit plus subsister.

Les façades du principal corps de logis, sur la cour et sur le jardin, sont ornées d’un ordre d’architecture ionique au rez-de-chaussée, d’un ordre corinthien au premier étage, et au-devant des ailes, d’un péristyle de colonnes d’ordre ionique, conduisant à couvert au principal corps de logis ».

A part quelques changements dans les dispositions intérieures, à part quelques dégradations, suite inévitable du temps, et qu’une main aussi libérale qu’intelligente a fait disparaître, le château d’Haroué est encore tel que l’a décrit Boffrand.

Mais cette description, froide et technique, ne donne qu’une idée bien imparfaite de la grandeur et de la beauté de cet édifice. Boffrand ne parle, en effet, ni des immenses jardins, avec leurs allées d’arbres séculaires, ni du large escalier à trois rampes par lequel on y descend. Escalier vraiment princier, décoré, de même que la cour d’entrée, de plusieurs groupes en pierre qui ornaient autrefois la Carrière de Nancy.

L’intérieur du château répond dignement à l’extérieur : la plupart des appartements ont un aspect grandiose. Les uns sont tendus en superbes tapisseries de Flandre et renferment des meubles précieux, des objets d’art de toute espèce.

Les autres sont décorés de divers portraits de famille, parmi lesquels on remarque :
-
ceux d’Isabeau de Beauvau (1454) et de son mari, Jean de Bourbon, comte de Vendôme, prince du sang royal de France
-
de Charles de Beauvau (1580), seigneur de Fléville, Manonville, Hurbache, Faucompierre et Saint-Dié, en partie, etc., premier gentilhomme de la chambre d’Henri de Lorraine, marquis de Pont-à-Mousson, bailli et capitaine d’Hattonchâtel
-
de Jean-Jacques de Ligniville (1588), colonel d’un régiment lorrain sous le duc Charles III
-
de Louis de Beauvau, comte de Tremblecourt (1596), lieutenant-général en Bourgogne pour le service de la France
-
de Jean de Beauvau (1598), lieutenant-général dans l’armée du roi Henri IV, marié à Françoise du Plessis, sœur d’Armand du Plessis, cardinal de Richelieu
-
de René François de Beauvau (1719), archevêque-duc de Narbonne, dont le buste est en marbre blanc
-
de Charles-Just de Beauvau, né en 1720, maréchal de France et membre de l’Académie française
-
enfin, de Jacques-Henri de Lorraine, prince de Lixheim, et d’Anne-Marguerite de Beauvau, sa femme.

Par ce mariage, qui eut lieu le 19 octobre 1721, la maison de Beauvau, qui était déjà alliée à celle de Bourbon, le fut à la maison de Lorraine.

D’autres honneurs lui étaient encore réservés : par un diplôme du 13 novembre 1722, l’empereur Charles VI déclara M. de Beauvau et son fils aîné, princes de l’Empire, et, en 1727, le roi Philippe V les fit grands d’Espagne de première classe.

Marguerite de Beauvau, dont il vient d’être parlé, était fille de Marc de Beauvau, grand écuyer de Lorraine. On montre aux curieux, comme une précieuse relique, la gigantesque épée d’honneur dont se servait ce haut dignitaire dans les grandes cérémonies ; la poignée, richement ciselée, est semée de croix de Lorraine et d’alérions ; le fourreau, en velours rouge, est aussi couvert de ces emblèmes nationaux.

Quelques souvenirs historiques pleins d’intérêt se rattachent au château d’Haroué.

C’est là que, le 6 mars 1737, lendemain de la bénédiction de son mariage avec le roi de Sardaigne, Elisabeth-Thérèse de Lorraine, fille de Léopold, vint avec sa mère et la princesse Charlotte , sa sœur, le prince de Carignan, la princesse d’Armagnac, la duchesse de Richelieu et plusieurs dames et seigneurs de la cour, qui suivaient tristement la veuve et les filles du meilleur de nos souverains. C’est là que ces princesses se donnèrent le baiser d’adieu, l’une pour aller monter sur un trône, l’autre pour aller prendre possession de la petite principauté de Commercy, devenue son apanage.

Stanislas séjourna aussi à Haroué. On y a conservé le lit où coucha le Roi de Pologne, et la modeste table sur laquelle il prit son déjeuner.

Telle est, autant qu’il est permis de la suivre à l’aide des renseignements incomplets qu’on possède , l’histoire du château d’Haroué.

Maison forte aux XIVe et XVe siècles, château féodal aux XVIe et XVIIe, château princier dans le siècle dernier, il a passé par toutes les révolutions que le pays lui-même a subies dans son existence et dans ses institutions.

Le château de Manonville (54)

Blason de ManonvillePlan du château de ManonvilleChâteau de Manonville

Aussi surprenant que cela puisse paraître, le château de Manonville n’est ni inscrit ni classé aux Monuments Historiques. Il mérite pourtant un détour, et c’est sa description et une partie de son histoire que je vous propose de découvrir.

Un grand merci à Anthony Koenig et son blog pour l’utilisation de la photo illustrant cet article.

Si l’on ne peut visiter ce château, il est en revanche possible d’y séjourner dans l’un des deux gîtes situés dans l’enceinte, ou d’y louer des salles de réception. Pour toute information, site du château de Manonville.

 

Extrait d’un article paru dans les « Mémoires de la Société d’archéologie lorraine » – 1891

 

Le château de Manonville est situé au-dessus de la route de Verdun, à l’extrémité orientale du village. Ses hautes tours dominent au loin la plaine de la Woivre.

Vue depuis la route en arrivant de Nancy, sa masse imposante environnée d’un rempart se détache au-dessus d’épais massif de verdure, dont l’aspect riant forme un contraste heureux avec la teinte sombre et l’âpre sévérité des vieux murs. De ce côté, le château se présente par sa face sud-est, de beaucoup la mieux conservée, très pittoresque avec la grosse tour, à l’angle, et une tourelle élégante et svelte, qui coupe en son milieu la longue ligne de la courtine, le tout fièrement campé sur le rempart, et dominant les fossés d’une grande hauteur.

Il suffit de faire avec quelque attention le tour de l’enceinte, pour se convaincre qu’elle est encore sur ses bases primitives.

Le plus ancien document qui nous soit resté sur ce château ne remonte qu’à 1666. C’est le procès-verbal d’une visite de lieux. Un autre procès-verbal du même genre date de 1719.

L’examen de ces deux documents offre un grand intérêt en ce qu’ils nous font connaître l’existence de parties anciennes détruites depuis lors, et l’état des parties conservées jusqu’à nos jours, d’ailleurs peu différent de ce qu’il est aujourd’hui. Ils nous renseignent aussi sur les ravages causés par la guerre de Trente ans.

Le château de Manonville affecte la forme d’un quadrilatère irrégulier. Quatre corps de bâtiments appartenant à différentes époques et autrefois flanqués de sept tours ou tourelles rondes, dont il ne reste qu’une partie, entourent une vaste cour.

Au milieu de cette cour, s’élevait jadis un pavillon carré ou donjon dont les côtés mesuraient en 1666, trente-six pieds de haut, non compris la toiture, sur trente de large. Il devait être plus élevé autrefois, car le rôle du donjon était de dominer l’ensemble d’un fort. Ce pavillon existait encore, en partie ruiné en 1666, mais en 1719, il n’en est plus question. Il avait donc été démoli entre ces deux dates, comme inutile et sans doute comme trop coûteux à réparer.

Nous allons tâcher d’abord de reconstituer, avec les éléments dont nous disposons, l’ancienne forteresse féodale. Nous parlerons ensuite des bâtiments qui y ont été successivement ajoutés.

Il est assez facile de se rendre compte, au vu du plan ci-joint, de ce qu’était le château fort Un mur d’enceinte formant un quadrilatère dont aucun côté n’est une ligne droite. Chacun d’eux, on le voit, forme une ligne plus ou moins brisée, dont la direction a été évidemment calculée d’après des considérations de défense. Les quatre angles répondent à peu près exactement aux quatre points cardinaux.

La face AG (nord-ouest) mesure environ 55 mètres, la face AC (sud-ouest) 54, la face CF, (sud-est) 45 mètres, et la face EG (nord-est) 50 mètres (en dehors des tours).

Ce quadrilatère, dans notre opinion, se divisait en deux parties :
- la partie principale constituant le château proprement dit BCEF, flanqué de quatre maîtresses tours, plus de la tourelle D à la brisure de la courtine CE,
- la partie ABFG, sorte d’ouvrage avancé, dont le mur était moins élevé. Le côté AG, longue courtine dans laquelle se trouve l’entrée, n’était défendu que par les deux petites tourelles d’angle A et G.

Les substructions d’un mur, dans la direction des deux tours B et F, ont été retrouvées dans la cour. Ce mur, suivant nous, devait séparer les deux parties du château. Nous l’avons figuré en pointillé (ab) sur le plan ci-contre.

La situation que nous avons donnée au donjon est purement hypothétique : était-il en avant ou en arrière du mur ab, plus à droite ou plus à gauche ? Nous ne le savons. Peut-être les deux parties du château étaient-elles, en outre, séparées par un fossé intérieur, destiné à défendre l’accès du fort et du donjon, au cas où l’ouvrage avancé eût été emporté.

Ajoutons qu’au-dessus de la porte d’entrée se trouvait un pavillon carré ou portail coiffé, d’un toit pointu et surmonté d’un panoncel (girouette). Ce portail qui est mentionné dans les états de lieux de 1666 et 1719 n’existe plus. Le mur est de niveau sur toute sa longueur.

Les différentes parties de la forteresse étaient reliées, à peu près à la hauteur du premier étage, par un chemin de ronde étroit et bas pratiqué dans l’épaisseur du mur. Il ne pouvait donner passage qu’à un homme à la fois et encore celui-ci devait-il marcher courbé. Des tronçons de ce chemin ont été retrouvés récemment encore. Nous avons retrouvé les traces d’un deuxième chemin de ronde sur la face sud-est à la hauteur des greniers, il traverse la tourelle D.

Cet ensemble de défenses était complété par un rempart de dix-huit à vingt pieds d’élévation, avec revêtement en maçonnerie et parapet, entourant la forteresse de trois côtés AC, CE et EG, et par un fossé qui faisait le tour du château. Le fossé n’avait pas partout la même largeur. Du côté du sud-est, il mesure encore 32 mètres en moyenne avec la plate-forme de la contrescarpe, du côté du nord-est, il va en se rétrécissant. Au point G, il n’avait plus guère qu’une vingtaine de mètres.

En redescendant le long de la façade d’entrée GA du côté du village, il devait alors devenir très étroit, afin de laisser, entre l’église et lui, la largeur d’un chemin suffisant pour monter au château. L’entrée de celui-ci était certainement défendue par un pont-levis, dont les rainures devaient être pratiquées dans le mur du pavillon qui régnait au-dessus de la porte. Cette partie du fossé a été comblée, il y a bien longtemps, car en 1666 pas plus qu’en 1719, il n’est question de pont-levis.

En 1666 d’ailleurs, après les guerres, le château de Manonville, comme tous ceux de la Lorraine alors, était démantelé, et la route de Verdun qu’on appelait « le grand chemin » passait peut-être déjà dans la partie sud-ouest du fossé. Antérieurement, il n’y avait que le « vieux chemin » qui, s’embranchant sur la route du côté de Domèvre, fait le grand tour derrière les fossés pour redescendre sur celle-ci devant l’entrée du château. L’existence du fossé en cet endroit a été constatée récemment, lors de la construction d’un mur en bordure de la rue, par la présence d’une masse de décombres et de terres rapportées qui avaient évidemment servi à combler le fossé.

Que reste-t-il de l’ancienne forteresse ? Nous allons tâcher de le décrire.

Le mur d’enceinte, « la grosse muraille », comme disent les vieux documents, subsiste à peu près en son entier, plus ou moins écrêté sur les faces sud-est, nord-est et nord-ouest. Son épaisseur n’est pas la même partout, elle varie à la base de quatre à six pieds environ. La face la moins épaisse est celle qui regarde le village. Sur la face AC (sud-ouest), le vieux mur est presque totalement détruit.

On a, au XVIIe siècle, construit entre les deux grosses tours B et C, un grand corps de logis, dont on a évidemment voulu établir le plan perpendiculairement au vieux bâtiment. Pour ce faire, la courtine, figurée en pointillé sur notre plan, a été abattue et le nouveau mur a été construit en retrait sur la tour ouest et au ras de la tour sud. La trace de l’ancien mur est encore parfaitement visible sur la première de ces deux tours, ainsi que l’entrée du chemin de ronde. Le résultat obtenu ainsi n’est pas heureux. La première tour déchaussée ressort en effet d’une façon disgracieuse, alors que sa sœur est engagée dans la maçonnerie.

Des sept tours ou tourelles, les deux grosses tours B et C et la petite tourelle D subsistent en leur entier. Celle-ci est pleine jusqu’à la hauteur des greniers, sa moitié supérieure est en saillie sur l’inférieure. Cette saillie bordée d’un cordon repose sur une série de corbeaux à moulures. Il reste en outre un tronçon de la tour F, dénommée « tour du Basseau » dans les états de lieux, et la tourelle A rasée à la hauteur du mur d’enceinte. Celle-ci est également massive et présente, aux trois quarts de sa hauteur normale, un renflement orné à sa base d’un simple cordon mouluré.

Ce renflement, dont on ne voit plus que la naissance, était sans doute évidé et contenait une logette à laquelle on parvenait par le chemin de ronde. La tourelle G n’existe plus. Au contraire de sa sœur jumelle, elle était creuse, car on voit encore à l’angle G, à l’intérieur du mur, la trace de la porte qui y donnait accès. La maîtresse tour E, à l’angle est, est également détruite. Les tours disparues existaient encore en 1666 et même en 1719, mais sans doute en partie rasées et dans un état de ruine qui a nécessité leur entière démolition. L’un des états de lieux nous apprend que la tour F (tour du Basseau) avait été détruite par le feu.

La toiture des tours est conique. La hauteur des deux maîtresses tours jusqu’à la pointe du toit est de 22 à 23 mètres, leur diamètre extérieur est de 9 et 10 mètres. L’épaisseur des murs à leur base est de 2,60 mètres environ, pour la tour sud (C), et de 2 mètres pour l’autre. Le rez-de-chaussée est voûté. La salle basse de la tour sud (la plus grosse des deux) était, encore aux derniers siècles, la prison du château. Au-dessous, se trouvent certainement des caves culs de basse fosse ou souterrains obstrués depuis longtemps, mais dont l’existence a été constatée par la sonorité des parois, lors de travaux récents dans le sol de la terrasse.

Les différents étages des tours ne prenaient jour que par d’étroites meurtrières longitudinales (archères), ou en forme de croix (arbalétrières), qui permettaient de tirer sur les assaillants sans être vu. La plupart de ces ouvertures ont été conservées. Les ébrasements en sont très larges, leurs encadrements rectangulaires présentent, aux deux angles supérieurs, deux consoles arrondies en saillie sur la paroi. Le dernier étage seul, est éclairé par une série de lucarnes carrées garnies de volets. L’une d’elles, plus grande que les autres, était une porte donnant accès sur les hourds non permanents que l’on montait en cas de siège. On voit encore, au-dessous de la rangée de lucarnes, les pierres saillantes qui servaient de supports à ce genre de défense.

Ces deux grosses tours étaient divisées en cinq étages, rez-de-chaussée compris. Contre la paroi de l’avant-dernier étage, court un escalier étroit et sans rampe, taillé dans l’épaisseur du mur dont il épouse les contours. Par cet escalier, on parvenait à l’étage supérieur et de là sur les hourds. Les étages inférieurs étaient desservis par les chemins de ronde et communiquaient probablement entre eux par de simples échelles que l’on retirait en cas de danger. De la sorte, on pouvait se défendre longtemps dans les tours, dont l’assaillant devait forcer successivement tous les étages, après qu’il avait pénétré dans l’enceinte du fort.

Le troisième étage de la tour B et le quatrième de la tour C servaient certainement d’habitation, car on y voit encore deux massives cheminées de pierre à peine dégrossie. Chacune de ces deux salles est éclairée par deux meurtrières grillées un peu plus larges que les autres. Au dernier étage de la tour C, on peut voir des latrines extérieures surplombant le rempart et établies dans l’angle rentrant formé par la rencontre de la tour et de la courtine.

Le rempart appelé « la Terrasse » subsiste en sa plus grande partie. Du côté nord, le fossé ayant été en partie comblé jusqu’au niveau du terre-plein, la terrasse en cet endroit n’est plus distincte du terrain environnant du côté sud-ouest. Une portion détruite sur la longueur BA a été récemment rétablie. Le rempart devait évidemment s’arrêter aux angles A et G, l’espace compris entre le mur d’enceinte, du côté du village, et l’église s’oppose à l’existence simultanée d’un rempart avec le fossé et le chemin d’accès. Là, le fossé venait jusqu’au pied du mur d’enceinte.

A quelle époque remonte la construction du château fort ? Aucun document ne permet de fixer à cet égard une date certaine. Nous ne craignons pas toutefois d’affirmer que les parties les plus anciennes ne sont pas postérieures au XIIe siècle.

Ces parties sont bâties en petit appareil et simplement en moellons du pays liés d’un ciment d’une extrême dureté. Leur architecture « rude et sauvage », expression pittoresque empruntée à Viollet le Duc, prouve qu’elles datent d’une époque où l’on ne donnait encore rien à l’ornementation dans les constructions militaires. Nulle part, trace d’ogive. En outre, d’après les données de Viollet-le-Duc et de Caumoat sur la matière, trois circonstances militent en faveur de notre opinion sur l’époque de la construction primitive.

Premièrement, le faible diamètre de cinq des tours ou tourelles, qui varie de six mètres à peine à moins de trois mètres. Deuxièmement, la forme carrée du donjon : la forme ronde, suivant de Caumont, ayant été généralement préférée au XIIIe siècle. Troisièmement, d’après Viollet-le-Duc, les tours massives à leur partie inférieure auraient été abandonnées dès le commencement même du XIIe siècle. Nous en avons deux dans ce cas, les tourelles A et D. Ajoutons que les cordons qui terminent les saillies de ces deux tourelles et les corbeaux qui supportent celle de la tourelle D semblent bien appartenir au style roman.

Maintenant, les deux grosses tours B et C (ouest et sud) sont elles exactement de la même époque que le reste de la forteresse ? Ici, on peut émettre un doute.

A la simple inspection du plan, un fait saute aux yeux, c’est la disproportion qui existe entre ces deux tours et les cinq autres. Or, suivant Viollet-le-Duc, les tours d’un grand diamètre n’auraient guère été adoptées qu’à partir du XIIIe siècle ou de la fin du XIIe. Nous devons faire remarquer toutefois que les voûtes du rez-de-chaussée sont de plein cintre. On peut néanmoins se demander si ces tours ne sont pas d’une époque un peu postérieure aux autres et si elles n’ont pas remplacé des tours plus petites. Elles n’ont d’ailleurs pas été construites simultanément, car l’une d’elles, celle de l’ouest B, a sa base en talus, ce qui n’existe pas pour l’autre.

Qui a construit le château ? Ici, l’obscurité est complète. Cependant, si on se rappelle que Vautier de Manonville vivait en l’an de grâce 1240 et qu’il n’était apparemment pas à Manonville premier seigneur de sa maison, on peut attribuer, avec quelque vraisemblance, la construction de l’ancien château fort à la famille du vieux chevalier.

Aux temps féodaux, dans les châteaux de ce genre, la famille du seigneur faisait son habitation dans le pavillon ou donjon central, et peut-être aussi dans les tours principales. Pour la garnison, les magasins, les écuries, des bâtiments plus sommaires et souvent à toiture terrassée, étaient adossés aux murs d’enceinte à l’intérieur.

De l’existence de ces bâtiments, il reste au château de Manonville, une trace assez curieuse. C’est dans la partie sud, entre les tours D et E, où dès le XVIIe siècle, se trouvait déjà la chambre à four. Sur une longueur d’environ 16 mètres, la paroi intérieure du vieux mur est revêtue d’une suite d’arcades, ou plutôt de voussures de 32 centimètres de saillie, reposant deux à deux sur de fortes consoles à moulures et pendentifs, placées à la hauteur de 1,20 mètre au dessus du sol. Cette disposition, de style roman, vient encore à l’appui de notre opinion sur l’époque de la construction du château.

Qu’était cette longue galerie qui s’étendait sans doute jusqu’à la tour de l’angle E à l’est ? Le souvenir en est perdu depuis des siècles.

Plus tard, les moeurs s’adoucissant, les besoins d’un confortable, inconnu jusqu’alors, se firent sentir. Les gentilshommes et les châtelaines ne se contentèrent plus des rudes demeures de leurs pères. On adossa aux murs du château des corps de logis spacieux, et le sombre donjon ne servit plus que de refuge en cas de siège.

A Manonville, le corps de logis le plus ancien est celui du fond de la cour, il est adossé au mur d’enceinte sud-est CE. En 1666, on l’appelait déjà le « vieux bâtiment ». Il en est question dès 1618. On ne peut toutefois lui assigner d’époque certaine, la façade en ayant été remise en harmonie, au XVIIe siècle, avec celle du « nouveau bâtiment » BC. Sa seule partie caractéristique est la tourelle à pans H, dans laquelle se trouve un escalier à vis, mais cette tourelle, dont les ouvertures ont été dénaturées, comme celles de la façade, peut tout aussi bien appartenir au XVe qu’au XVIe siècle.

Nous attribuerions volontiers la construction du vieux bâtiment aux premiers seigneurs de la maison de Beauvau, Jean III mort en 1468 ou Pierre II son fils (1468-1521). Les Beauvau, riches et puissants, accoutumés au luxe des cours du Roi de France et dit roi René, devaient mal s’accommoder de la sauvage résidence des anciens seigneurs. Il est donc croyable qu’à leur arrivée à Manonville, ils s’empressèrent de se construire une demeure mieux en rapport avec leurs habitudes.

Il est facile de voir, par les traces qui subsistent et la coupure de la corniche, que la tourelle H était noyée en partie dans l’angle rentrant, formé par le vieux bâtiment et un bâtiment en retour détruit aujourd’hui. La trace d’une porte faisant face à la cour semble indiquer qu’il y avait là une galerie reliant le corps de logis avec le pavillon central.

Au rez-de-chaussée du vieux bâtiment, se trouvait la « sallette » (petite salle) où Simon de Pouilly fit en 1618 la cérémonie de sa prise de possession. L’état des lieux de 1666 ne laisse aucun doute sur son emplacement : c’est aujourd’hui la salle à manger. La sallette communiquait, par un couloir, avec la prison du château sise au rez-de-chaussée de la grosse tour C. Au XVIIe siècle, l’admodiateur en avait fait sa cuisine.

L’aile nord, adossée au mur d’enceinte FE, n’offre aucun caractère ; elle est relativement moderne, nous n’en parlerons pas. Qu’existait-il auparavant à cet endroit ? Les états de lieux sont très obscurs sur ce point. Il semble, en tous cas, qu’en 1719 il n’y eût encore là que peu de chose de bâti contre le mur d’enceinte.

Entre les tours B et C, façade sud-ouest, se trouve le « haut ou nouveau bâtiment ». Là, la courtine a été démolie. Mais elle a été remplacée par un mur encore fort épais, ce qui prouve qu’à l’époque de la construction de ce bâtiment, toute considération de défense n’était pas écartée.

Nous pensons pourvoir en attribuer la construction à Simon de Pouilly. Des déductions nous ont amené à conclure que ce corps de logis a dû être construit dans le premier quart du XVIIe siècle, et terminé, dans les aménagements intérieurs du premier étage, au commencement du XVIIIe seulement.

Depuis 1666, le rez-de-chaussée n’a pas changé d’aspect : c’est là que se trouvent le salon avec les belles tapisseries, héritage de François Barrois, la salle de billard avec sa cheminée Louis XIV en pierre sculptée et l’escalier principal.

Au premier étage, se trouvait la nouvelle salle des plaids annaux, dont on a fait plusieurs pièces. L’ancienne salle était un bâtiment séparé, construit à la place où se trouve aujourd’hui un hallier, mais, croyons-nous, plus en retrait et faisant saillie sur la terrasse. Ce bâtiment, qui était en ruines en 1719, a été démoli peu après. Il avait trois fenêtres sur la cour et neuf sur la terrasse. Le nouveau ou haut bâtiment n’a d’autre caractère que ses combles élevés comprenant deux étages de greniers et ses grandes fenêtres à moulures auxquelles il manque le croisillon.

Le quatrième côté est formé des écuries et des granges. Ces bâtiments n’ont rien de remarquable, mais ils étaient en 1666 absolument tels qu’on les voit aujourd’hui et fort détériorés. Ils servaient aux admodiateurs du domaine de bâtiments d’exploitation.

Ces constructions vulgaires, qui donnent à la cour l’aspect d’une cour de ferme, ont remplacé celles de l’ancienne basse-cour sise à quelque distance du château « entre la maison du curé, le chemin du village et l’usuaire Michel », disent les vieux titres. On peut s’étonner que la basse-cour dépendant d’un château-fort, si importante au point de vue de l’alimentation en cas de siège, se soit trouvée hors de l’enceinte. Mais il faut se rappeler que, de l’existence de deux portes constatée au XVIIe siècle, nous avons conclu que le village avait été fortifié. Le château devait lui-même, suivant l’usage, être pourvu d’une première enceinte contenant le bayle extérieur.

Ce bayle ou baille comprenait peut-être la grande-maison et la partie haute du village église, halle, four banal, basse-cour et pressoir. Le vieux chemin passant derrière les fossés est certainement la limite de cette enceinte au nord et à l’est. Ce qui le confirme, c’est que tous les terrains compris entre ce chemin et le fossé appartenaient naguère encore au château. La limite ouest pourrait bien avoir été le chemin de Pierrefort, actuellement rue de la Fontaine.

Les bâtiments de la basse-cour subsistaient encore en 1613, mais ils ont été ruinés au XVIIe siècle, sans doute pendant la guerre de Trente Ans, sauf le colombier, grosse tour ronde démolie seulement depuis quelques années. Cette basse-cour a été au XVIIIe siècle, transformée en un jardin potager qu’on appelle encore « le Colombier ».

Cette dénomination le distingue du « Grand-jardin », ainsi appelé dans les vieux titres, lequel se trouve situé au sud-ouest, de l’autre côté de la route (c’est-à-dire, autrefois, au-delà du fossé). Le chemin qui y conduisait s’appelait la rue du Grand-Jardin (Archives du château de Manonville – dénombrement de 1613).

Au tiers de la façade nord-ouest (AG) qui regarde l’église, se trouve la porte d’entrée, mais ce n’est pas la porte primitive. Lors de la construction des bâtiments ruraux dont nous venons de parler, alors que le château n’était plus guère qu’une maison de ferme, la porte a été très certainement élargie et rehaussée pour permettre le passage des hautes voitures de fourrage.

La preuve en est, qu’elle se trouve surmontée d’un arc bâtard en anse de panier, identique à ceux des granges et écuries, et par conséquent de la même époque. La porte primitive devait être de plein cintre, plus étroite et plus basse que la porte actuelle. Nous avons vu qu’elle était surmontée d’un pavillon ou portail. De plus, le porche était certainement voûté.

On a peu utilisé les tours dans les temps modernes cependant, au premier étage de la grosse tour C, Georges-François-Gabriel Barrois, baron de Manonville, a fait aménager un joli salon Louis XV à boiseries sculptées qui sert de chapelle depuis 1830. L’intérieur de l’autre tour B est ruiné.

Nous aurions bien voulu avoir à raconter ou au moins à mentionner quelque siège, quelqu’attaque à main armée, se rattachant à l’histoire générale du pays, mais aucune relation, aucun témoignage précis ne nous sont restés de faits de ce genre.

M. Olry, dans son Répertoire archéologique de l’arrondissement de Toul, raconte que le château de Manonville « subit plusieurs attaques auxquelles il résista quelquefois, mais qu’à l’époque du siège de Metz, en 1552, il fut pris par un corps d’avant-garde de l’armée de Charles-Quint ». C’est s’avancer beaucoup.

Il n’est pas impossible, sans doute, que le château de Manonville ait été occupé en 1552 par quelqu’un des partis qui tenaient la campagne, mais il l’aurait été plutôt par les Français, et mieux encore par le margrave de Brandebourg, que par les troupes de Charles-Quint. Les Français, lors de la reprise de Pont-à-Mousson, sillonnèrent la région, et La Vieuville mit des troupes à Rozières-en-Haye.

Quant au margrave, homme brutal et sans autre loi que son intérêt, il flotta un certain temps entre les deux partis avant de se déclarer définitivement pour l’empereur. Entre temps, il commit d’affreux ravages aux environs de Toul et de Pont-à-Mousson. Manonville put avoir à en souffrir, mais il n’y a là, croyons-nous, que de vagues traditions.

Il est toutefois un fait indéniable, c’est que le château de Manonville a énormément souffert de la guerre de Trente ans. L’état de désolation et de ruine dans lequel on l’a trouvé en 1666, et l’état de lieux de ladite année ne laisse subsister aucun doute à cet égard.

« La muraille du pavillon (donjon détruit depuis lors), de trente six pieds de haut sur trente de large, à réparer complètement. Dans la tour ouest, un trou de huit pieds de large sur dix de haut ; dans la grosse tour, un trou de six pieds carrés. Escaliers ruinés, notamment celui de la cave. La muraille au-dessus de la sallette à réparer sur vingt huit pieds de long et huit de large ; celle de la chambre à four, sur trente-deux pieds de haut et vingt quatre de large. La parapelle (le rempart) à reprendre sur deux cents pieds de long et quatre de haut, etc. Cheminées en ruines planchers, portes et fenêtres arrachés, poutres à remplacer. Le feu avait été mis dans une des tours, etc. ».

A-t-il subi un siège en règle ? Il est de fait que les détériorations, les trous énormes, constatés en 1666 dans les murs épais des courtines et des tours et dans la parapelle du rempart, sont tels qu’on ne peut guère les attribuer qu’aux effets de l’artillerie.

Nous ne serons toutefois pas aussi affirmatif que M. Olry, d’après lequel les Suédois auraient pénétré dans le château par une brèche de trente-trois pieds. Il n’y a rien de cela nulle part ; il est dit dans l’état de lieux de 1666 que la muraille de la chambre à four est à réparer sur trente-trois pieds de haut et vintg-quatre de large. Cela ne peut suffire à motiver une interprétation aussi précise.

Quoi qu’il en soit, il est certain qu’à cette époque, les gens de guerre ont dû séjourner au château longtemps, à différentes reprises et le saccager. Détail caractéristique, au premier étage du haut bâtiment, la nouvelle salle des plaids annaux qui n’avait encore que les quatre murs, sans portes ni fenêtres, avait sans doute servi de chambrée aux soldats, car la cheminée, quoique neuve, en était calcinée et prête à tomber.

De tout temps, on l’a dit, les vainqueurs ont fait grand feu avec le bois des vaincus. Richelieu, là comme ailleurs, compléta sans doute l’œuvre des gens de guerre, en faisant démanteler le château, raser une partie des tours, combler une partie des fossés, passer la route dans une autre. Il est à remarquer que c’est le côté nord-est dont l’accès était le plus facile, qui est le plus ruiné.

Après ces dévastations vint, au commencement du XVIIIe siècle, l’œuvre réparatrice de François Barrois et de son fils le chambellan. Ceux-ci, évidemment obligés de faire la part du feu, conservèrent seulement ce qui pouvait être utilement restauré, aménagèrent les bâtiments et donnèrent au château l’aspect que nous lui voyons.

Les Barrois firent le nécessaire, mais guère plus, les dépenses auxquelles ils se livrèrent au château de Kœur, situé aux portes de Saint-Mihiel, durent se faire aux dépens de celui de Manonville.

Est-ce un mal ? Peut-être, non. Le luxe ici n’eût point été de saison. L’aspect un peu morne et la simplicité, non dépourvue de grandeur, des vieux corps de logis s’harmonisent mieux avec les rudes constructions de l’époque féodale, que ne l’eussent fait les balustrades et les pilastres du temps de Louis XIV et de Louis XV.

Ce que l’on peut regretter, ce sont les parties détruites, dont la disparition a amoindri l’aspect de la vieille forteresse. Néanmoins il faut reconnaître que, somme toute, parmi les châteaux lorrains du Moyen-âge, celui de Manonville est encore un des mieux conservés. Ce n’est malheureusement pas beaucoup dire.

Le château de Chanteheux (54)

Le château de ChanteheuxJeton de Chanteheux frappé en 1748Le salon de Chanteheux

 

Si vous le voulez bien, continuons la visite des châteaux des ducs de Lorraine et arrêtons-nous un instant au château de Chanteheux.

Il ne reste évidemment plus rien de cette magnifique résidence, puisqu’aussitôt après la mort de Stanislas, elle fut démolie, comme tant d’autres résidences du Roi bienfaisant.

Mais je vous propose une petite promenade dans le temps, et vous verrez une fois encore, qu’il est réellement dommage, qu’un tel édifice ait été ruiné.

D’après un article de « La Revue Lorraine Illustrée » – Année 1907

Léopold avait-il prévu la création des Bas Bosquets ? Cette extension en largeur des jardins de Lunéville rentrait-elle dans le dessein initial ? Rien ne nous renseigne sur ce point. Il est certain, par contre, que le Duc entendait donner à son parc une profondeur beaucoup plus considérable.

La limite en eût été reculée jusque sur le ban de Chanteheux. Dans cette intention, le prince avait même acheté cette communauté et à ses habitants diverses parcelles de terre. Mais des embarras financiers avaient sans cesse retardé, et une mort inopinée empêché la réalisation d’un projet, auquel ne s’arrêtèrent ni Francois III, ni Élisabeth-Charlotte.

Depuis le parapet, doublé extérieurement d’un fossé qui protégeait à l’orient les Bosquets, Stanislas contempla donc encore, à son arrivée, entre la Vezouse à gauche, le château du prince Charles et la chaussée d’Allemagne à droite, la nudité d’une vaste plaine.

Du côté de la rivière, dans le prolongement du terrain que nous avons vu accenser à Héré en février 1740, c’était la suite des « meix de Rianois », sur lesquels, à deux reprises, avaient été conquis les Bosquets. Pour conserver le poisson destiné à la table ducale, des réservoirs y avaient été pratiqués. Une palissade entourait ce groupe de viviers. Devant les Bosquets mêmes, et à mesure que l’on s’écartait de la berge pour se rapprocher de la chaussée, le sol imprégné d’eau faisait place à une arène stérile.

Derrière cette véritable lande, existaient des prairies, ensuite des terres arables possédées par des particuliers de Lunéville, puis des sablières, enfin les cultures, les piquis, les boqueteaux du village agricole de Chanteheux, agglomération de quelque quarante ménages, visible à l’horizon. Continuation de l’allée médiane des Bosquets, une interminable avenue, à quatre rangs de tilleuls, rayait seule l’uniforme surface. Deux bandes adjacentes, plantées de vignes et de charmilles, donnaient ce ruban verdoyant une largeur constante de quatre-vingt-six mètres.

Commencée en 1710, améliorée en 1725, trait d’union significatif que Léopold n’avait pas su refuser au mari de sa favorite, cette voie laissait Chanteheux sur la gauche pour aller aboutir, près de trois kilomètres plus loin, au château de Craon, aujourd’hui Croismare.

Une sorte de mélancolique grandeur se dégageait d’un tel tableau. Stanislas y fut moins sensible que choqué du soudain contraste de parterres luxuriants et de terrains vagues. A son tour, Leszczynski souhaita l’agrandissement du parc dans cette direction. Son rêve va dépasser le rêve, où s’est complu son prédécesseur.

Par contrat du 17 février 1740, le baron Stanislas-Constantin de Meszeck acquérait de Pierre-Paul-Maximilien, comte du Hautoy de Gussainville, ancien maréchal de Lorraine et Barrois, au prix de 37 000 livres, monnaie du Duché, la seigneurie de Chanteheux, consistant en « haute, moyenne et basse justice, maisons, colombier, cens, rentes, terres, prés et autres héritages, rivière, et en tous droits y attribués ».

Le 10 mars suivant, le grand maréchal de la cour devenait également propriétaire d’un gagnage de trente-quatre hectares, situé sur le ban de la même localité et comprenant maisons de maitre et de fermier, jardins, prairies, labours et chènevières. Le sieur Fiacre Leguiader dit Launay, traiteur des cadets gentilshommes, et Barbe Taraillon, sa femme, le lui cédaient pour 24 000 livres. Mais, dans deux autres actes, datés aussi du 10 mars, Meszeck, afin, déclarait-il, de donner « des marques de son amitié » au duc et la duchesse Ossolinski, leur assurait la complète jouissance, à son décès, de cette seigneurie et de ces biens-fonds, ainsi que des effets mobiliers qui pourraient alors s’y trouver. Le dernier usufruitier disparu, le tout appartiendrait à l’hôpital Saint-Jacques de Lunéville.

Le revenu en serait employé à l’augmentation des lits et au soulagement des malades pauvres, notamment des calculeux qu’y attirait, chaque semestre, l’habileté du chirurgien Rivard et de ses élèves. Il était enfin stipulé que si le roi de Pologne survivait ses trois compatriotes, la dévolution à l’hôpital serait retardée en sa faveur.

Ces arrangements assez compliqués cachaient de secrètes intentions. Meszeck avait servi de prête-nom. L’acquéreur n’était autre que Leszczynski. Non que le prince désirait combler son grand maréchal, homme de goûts modestes, âgé de quatre-vingt-trois ans. Par delà le vieillard, la libéralité dont l’aveu gênait Stanislas, visait ses cousins Ossolinski, la cousine surtout et l’amante.

De plus, ce n’était pas uniquement en vue d’une fondation charitable précédée d’une largesse intéressée, que Leszczynski s’était empressé de saisir une double occasion de traiter. Un motif semble avoir décidé le monarque à profiter d’offres faites par des vendeurs simultanément obérés. Cette idée maitresse transparait dans une clause accessoire des contrats de donation : « Au cas que, dans la suite, le souverain régnant voulant augmenter les Bosquets et les jardins de Lunéville, et qu’il trouvât que Chanteheux lui convint pour cet effet, il lui sera loisible de disposer en toute propriété de la seigneurie et du gagnage, après en avoir versé les sommes représentatives entre les mains du receveur de l’hôpital Saint-Jacques, qui les affectera par remploi aux intentions prescrites ».

Léopold s’était assuré des terrains confinant aux Bosquets. L’extrémité de l’immense parc qu’a tracé l’imagination de Stanislas, est maintenant fixée. Dans le projet du Duc défunt, les Bosquets eussent été exactement doublés en longueur. Selon celui du roi de Pologne, ils seront, plus que triplés.

Leszczynski ne saurait se flatter d’être ce souverain qui, après l’acquisition des lots intermédiaires et de progressives transformations, joindra, sans discontinuité, en une succession de pelouses et de corbeilles, Lunéville et Chanteheux. Il lui plait de préparer l’avenir. Le Dauphin, un arrière-petit-fils, applaudira un jour à la prévoyance de l’aïeul. Le roi de Pologne comptait trop sans sa mobilité impatiente. Il acceptait des années. Les semaines lui pesèrent. Un mois à peine s’était écoulé, que le prince était las d’attendre. L’été même de 1740, il se décide à commencer par chaque bout les changements désirables.

Au fond, il veut voir s’élever le Trianon du Versailles lorrain. Sur l’axe de l’avenue courant vers Craon, Emmanuel Héré est chargé d’édifier et d’entourer de parterres ce palais.

Et tandis que, face au donjon de Lunéville, s’érige et lui répond le Salon de Chanteheux, de grands travaux sont entrepris dans le voisinage immédiat du parc de Gervais. Sur le terrain des réservoirs et dans une prairie contiguë, laissés à cens perpétuel au duc Ossolinski par arrêt du Conseil du 26 août 1741, une maison de campagne avec de nombreuses dépendances est bâtie, des jardins sont dessinés, une série de bassins creusée, le tout aux frais de Stanislas.

Ce fut, baigné par la Vezouse, un aimable domaine de quatre hectares, auxquels tant de nouveaux accensements, accordés en 1745 et au début de 1750, que des acquisitions personnelles du bénéficiaire, ajoutèrent pour l’exploitation d’une « marcairie » dix-huit hectares de prés.

Le 23 avril 1750, Leszczynski abandonnera à son cousin, pour lui et ses héritiers, la propriété de l’ensemble. Mais, à la mort du grand maitre, le roi ayant révoqué sa donation, la Ménagerie de M. le Duc, tel était le nom par lequel les habitants de Lunéville, pour la distinguer de l’ancienne Ménagerie de Madame la Duchesse, avaient de bonne heure désigné ce domaine, réunie à la couronne, constitua une simple annexe des jardins du chteau. Les pêcheurs continuèrent d’en peupler les viviers. Le lavoir de la cour y fut établi. Les lessiveuses et des pourvoyeurs en sous-ordre y eurent leur logement. Stanislas y fit monter une serre à ananas et aménager une seconde melonnière. Il y entretint aussi un garancier. Quant à la marcairie, affermée désormais pour le compte du monarque, le nommé Jacob en versait, à la fin du règne, 800 livres de canon.

Cependant, à la suite des Bosquets, de la terre végétale avait peu à peu recouvert la friche sablonneuse. Mais cette expérience, en sol si mal propice, Stanislas s’était vite convaincu de ce que, par rapport à ses ressources, son projet comportait d’ambitieuse exagération. Une fois encore, et sagement, il avait donc changé d’avis.

Le château de Chanteheux resterait au loin isolé dans la plaine. Les quinze hectares amendés du premier plan devinrent deux garennes fermées, où les lapins ne tardèrent pas à pulluler en « quantité prodigieuse ». Stanislas Leszczynski s’y livrera à de fréquentes hécatombes. Il y abattra son dernier gibier. Puis, quand il lui fallut renoncer à tenir un fusil, le prince commanda la transformation de ces enclos en des potagers, où ses jardiniers s’adonnèrent à la culture sur couches des primeurs, voire à celle des ananas en serre hollandaise.

Mieux eût valu conserver à ces lieux leur aspect naturel, d’une pittoresque désolation. Trop élevés, inégaux, les murs des Garennes coupaient la perspective, imposaient leur maussade couloir. L’avenue reprenait ensuite. D’espace en espace s’y creusaient, comme autant de refuges, des salles de charmille.

Enfin, l’allée s’évase, des tapis de gazon s’étalent. Et voici que, dans l’intervalle de deux tours rondes à lanterne, en recul de constructions basses, un fier pavillon profile sur le ciel la superposition de ses étages décroissants.

On est au château de Chanteheux, moitié ferme, moitié palais. Ferme pimpante, palais somptueux. Ces tours rouges sont des colombiers. Ces ailes couronnées de galeries, où, sur le ton chaud de la brique, tranche la blancheur des parements, renferment à gauche les offices et les communs, à droite des étables et des granges. Des grilles d’angle circulaires relient les bâtiments latéraux à l’édifice central, le Salon proprement dit.

Ce Salon est de plan carré. Chacune de ses quatre façades, identiques, mesure au premier étage deux fenêtres de moins qu’au rez-de-chaussée, le second étage est de même en retrait de deux fenêtres sur le premier. Une double terrasse règne ainsi autour de la masse progressivement allégée et qui se termine en plate-forme. Au sommet, des horloges monumentales tiennent lieu de frontons.

Par une combinaison que ne renieraient pas nos modernes architectes, les cheminées se dissimulent dans des vases et des pots à feu. Avec sa triple ceinture de balustres, d’urnes et de groupes, les fresques, qui le couvrent, les soixante-seize baies en plein cintre qui l’ajourent, ce pavillon, aux curieux effets de silhouette, est d’une rare élégance. La légèreté des attaches de ferronnerie qui contribuent à délimiter la cour d’entrée dont lui-même constitue le fond, l’isole plus qu’elle ne l’embrasse, et la gaieté cossue du cadre rustique relève encore sa grâce précieuse.

A l’opposite de cette cour, la façade orientale du Salon donnait sur une terrasse agrémentée de berceaux. On en descendait à un jardin fleuri, presque entièrement occupé par une grande pièce d’eau d’où surgissait, parmi les statues et les gerbes, l’aiguille d’un obélisque. Plus loin, l’avenue interrompue recommençait se dérouler vers Craon.

Au midi et au nord, deux parterres en broderie amusaient le regard. De l’un, on allait de plain-pied à une avenue transversale rejoignant la route de Blâmont. Le second parterre dominait de plusieurs marches un quinconce conduisant, dans la direction du village, à un vaste potager. La plupart de ces jardins, ce qui en augmentait le charme, n’étaient pas entourés de murs, mais séparés des champs environnants par des haies vives, habilement taillées, et par des canaux poissonneux.

De quelque côté que l’on abordât le pavillon, cour, terrasse ou parterres, une porte, sous un péristyle flanqué de colonnes ioniques, offrait l’hospitalité de ses battants vitrés. On entrait alors dans une pièce sans autres fenêtres. Sa forme étrange était d’une croix grecque aux angles remplis par des pans coupés. Seize colonnes d’un stuc semblable à du marbre, chacune de cannelures différentes, et de multiples pilastres recevaient les retombées d’une voûte à pendentifs entièrement peinte et fouillée. Le pavé était d’une « espèce de faïence ». Aux quatre pans, se faisaient face, des groupes d’enfants chasseurs ou pêcheurs, dont les corps de marbre blanc ruisselaient sous l’eau de dix jets fluant en voiles dans des vasques de pierre. Les lustres et les meubles étaient de bois sculpté et doré, les tentures, de siamoise.

C’est au milieu de cette salle que Stanislas fit dresser, dès 1752, une réduction en bronze de la statue de Louis XV, par Guibal et Cymé, fondue en 1755 pour la place Royale de Nancy. La lumière n’arrivant qu’atténuée par l’épaisseur des péristyles et tamisée par des stores, il régnait ici une demi-obscurité mystérieuse. Les fontaines répandaient leur perpétuelle fraicheur. En été, on avait l’illusion d’une grotte magique : on goûtait une sensation d’Alhambra.

Si l’on empruntait la spire du bel escalier dont la rampe, forgée par Jean Lamour, déroulait dans une cage enrichie de fresques le tumulte de ses volutes d’or, après la pénombre calculée d’en bas, c’était soudain l’éblouissement. On se trouvait dans une salle conçue sur le même type cruciforme que la précédente, mais dont, au centre, le plafond à l’italienne exhaussait sa calotte de toute la capacité du second étage, et que vingt-quatre fenêtres inondaient de lumière.

On marchait sur un dallage de marbre et de stuc figurant une jonchée de fleurs. Chaque morceau de cette mosaïque représentait une corolle, rose ou renoncule, et par sa teinte comme par ses contours, pas une de ces corolles n’était semblable à l’autre. Les lambris et les portes se glaçaient de stuc blanc, d’un poli parfait, où, dans le cadre arrondi des rocailles, étaient peintes « des choses merveilleuses pour le goût et la variété des idées ».

Jaillissant de socles de stuc gris, des fûts veinés et jaspés portaient sur les acanthes de leurs chapiteaux l’entablement d’une tribune octogone qui soulignait de son balcon ouvragé le changement extérieur d’étage. La symétrie des encoignures affrontait en diagonale quatre cheminées surmontées de glaces et de trumeaux. Au-dessus de la galerie, les statues des Éléments reposaient dans des niches console. Partout, sur les chambranles, les frises, les voussures, ce n’était qu’ornements, emblèmes, attributs, où l’or prodigué l’emportait.

Les Arts, les Sciences, les travaux et les loisirs des champs, le cycle des Saisons avaient servi de thèmes au ciseau et au pinceau. Treize lustres argentés et trente-deux girandoles de verre de Bohême pendaient du plafond ou s’écartaient des pilastres, pour, la nuit venue, aviver l’éclat du décor. Les montants des sièges étaient laqués de vert pâle. Sur le damas bleu des Indes qui garnissait ces sofas, ces fauteuils et ces banquettes, sur les lourdes portières relevées par des croissants ciselés, s’appliquaient des galons d’argent.

Entre les bras de la croix dessinée au cœur de l’édifice par les deux pièces que nous venons de décrire, l’ingéniosité de l’architecte avait ménagé d’une part la rampe d’honneur, et, aux trois autres angles, de petits appartements avec entresol, desservis par des escaliers distincts.

Derrière les pans coupés, se dispersaient ainsi au premier étage les « cabinets bleus », surchargés d’enjolivements. Là, le roi de Pologne avait sa chambre de repos, un atelier de peinture et son oratoire.

Quand la cour était à Chanteheux, où Stanislas aimait de donner ses fêtes, on mangeait d’ordinaire dans la salle fraîche du rez-de-chaussée. Le salon supérieur, destiné aux divertissements et aux concerts, s’ouvrait pour les festins de gala. Parfois encore, à l’heure du jeu et de la musique, les invités se répandaient sur les terrasses.

Sans rien de grandiose, le panorama dont on jouissait depuis leurs balustrades, était étendu et varié. L’oeil y distinguait tour à tour les prairies de la Vezouse, Lunéville et ses Bosquets, le cours de la Meurthe et l’abbaye de Beaupré, le chemin de l’Alsace, la ligne bleuâtre des Vosges, les jardins et le château de Craon, des villages, des étangs, des bois.

« Chanteheux est sans contestation le salon le plus beau, le plus riche et le mieux orné qui soit en Europe », s’écrie un voyageur. « C’est le vrai palais des fées. Nous n’avons en France aucun monument de ce goût-là. Ce serait même tenter l’impossible que de vouloir en donner une véritable idée à quelqu’un qui ne l’aurait pas vu. Il réunit tout ce que les connaisseurs et gens curieux de nouveautés peuvent désirer ».

« Rien de plus superbe, ni de plus singulier », reprend le jésuite Feller qui trouve Chanteheux bâti « avec une richesse de dessin et d’ornements tout à fait rare ». Blasé sur de bien autres splendeurs, le duc de Luynes ne laisse pas que d’approuver « Ce n’est qu’un salon un peu plus petit que celui de Marly, mais beaucoup plus orné. Beaucoup de dorures, et en total un coup d’œil magnifique, agréable et singulier ».

Promené dans ce palais en 1744, Louis XV lui-même, le dédaigneux Louis XV aurait déclaré à son hâte « Mon père, il n’y a qu’un Chanteheux dans le monde ».

Pourquoi après un tel éloge, et sorti d’une telle bouche, Stanislas n’eût-il pas considéré la construction du château comme l’une des gloires de son règne ? Quand il fait, quatre années plus tard, frapper « pour son service », à la Monnaie de Nancy, plusieurs bourses de jetons, Leszczynski n’a pas oublié le mot flatteur de son gendre. A l’avers de ces pièces figurent les armes de Sa Majesté Polonaise ; au revers se voit le Salon et se lit le nom de Chanteheux.

L’admiration du roi de France était toutefois platonique. Déjà, lorsque Nicole gravait les coins de son jeton, Stanislas avait éprouvé à ce sujet une assez vive déception. Le baron de Meszeck s’était éteint le 10 juin 1747, Ossolinski s’était empressé de poursuivre au bailliage de Lunéville, l’insinuation de la donation d’usufruit spécifiée en sa faveur. Le grand maitre et sa femme allaient à leur tour jouir des droits seigneuriaux et toucher le rendement des terres de Chanteheux. Ils se garderaient certes d’émettre, du vivant de leur royal cousin, aucune prétention sur le Salon, devenu accessoire du fonds.

Mais que Leszczynski disparût avant eux et qu’ensuite, l’hôpital Saint-Jacques entré en possession de ces biens, le « souverain régnant » tardât à en opérer le rachat facultatif, quel sort attendait les bâtiments de plaisance et les jardins, dont l’entretien onéreux absorberait la plus claire partie des revenus des deux fermes ?

Leur destruction, tout au moins leur abandon, dans l’intérêt même de la fondation, n’était que trop à redouter. Stanislas s’était ouvert de ces inquiétudes à Versailles. Le 10 juillet 1747, M. de La Galaizière en écrivait au contrôleur général des finances Machault. Le roi de Pologne souhaite ardemment que Chanteheux, encore qu’il n’ait pu effectuer une fusion plus complète, ne soit jamais désuni du palais de Lunéville, et que les meubles qu’il y a placés continuent d’en orner le Salon. En conséquence, il demande pour sa tranquillité à son gendre de prendre dès maintenant l’engagement de remettre à l’hôpital de Lunéville, lors de la mort du dernier usufruitier, les 61 000 livres du double retrait prévu par les contrats de 1740. La réponse avait été négative. Louis XV refusait cette satisfaction à son beau-père.

Leszczynski se voyait dupe de ses propres calculs. Pour réaliser son voeu, une ressource restait à Stanislas. Faire malgré lui, le roi de France propriétaire de Chanteheux. Les Ossolinski morts, il exigera donc, en vertu d’une disposition spéciale rédigée avant 1758, puis par articles formels de son testament, qu’une somme de 37 000 livres de Lorraine, prélevée sur sa succession, soit à son décès versée à l’hôpital Saint-Jacques, en échange de la seigneurie.

Comme le Salon et ses parterres s’étendaient exclusivement sur les terres acquises du comte de Hautoy, le prince pensait avoir paré tout risque. Il ne doutait pas que le rachat de l’ancien gagnage Launay, quoique laissé sous silence, ne s’ensuivit, au reste, presque forcément.

Le château de Lunéville (fin)

Blason de LunévilleLe Trèfle du château de LunévilleLe Rocher du château de LunévilleLa cascade et le pavillon des jardins du château de LunévilleLe canal et les Chartreuses du château de Lunéville

Terminons, si vous le désirez, notre promenade dans les jardins du château de Lunéville, au bord du canal.

D’après un article de « La Revue Lorraine Illustrée » – Année 1907

Bientôt, le roi de Pologne possédera à proximité de son château, de plus riches pavillons. Il restera fidèle à son caprice du début. Depuis Louis XV jusqu’aux filles de France, il n’est pas un hôte illustre à qui Stanislas n’ait fait les honneurs de sa maison turque. A la table du Kiosque s’assiéront, le 22 août 1761, Mesdames Adélaïde et Victoire. Dans le Kiosque, le grand-père se dispose, l’année suivante, à divertir de nouveau les princesses. Mais le 11 juillet, dans la nuit même qui précède cette réjouissance, la baguette d’un feu d’artifice incendie la trop inflammable charpente. Pour consoler le roi, Richard Mique, successeur de Héré, fit diligence. Deux mois après, un portique ionique remplaçait l’ancienne colonnade.

Entre le bras régularisé de la Vezouse, marquant en contre-bas la limite septentrionale des Bosquets, et le lit principal de cette rivière, en amont de la rue Saint-André, derrière les dépendances de l’hôtel des Pages ou de l’hôtel de Lunati-Visconti par exemple, s’étendaient, l’arrivée de Stanislas, des jardins et des vergers continués au levant par des prairies humides, remplies de joncs et de roseaux. Plus de huit hectares de ces terrains furent achetés en 1738 et 1739 à leurs propriétaires.

On en assécha les portions marécageuses, on en exhaussa le niveau. Ils constituèrent de seconds Petits Bosquets, déjà couverts pour la fin de l’année 1740 de menus bâtiments de plaisance. Ce nom de Petits Bosquets leur sera conservé même après leur désaffectation et leur morcellement. Toutefois, sous Stanislas, pour les distinguer des parterres du Kiosque et de la Comédie champêtre, on les appelait de préférence Nouveaux Bosquets ou Bas Bosquets.

Plus à l’est encore, et toujours dominés par le plateau du parc, de méchants herbages, semés de cailloux, succédaient, sur environ quatre autres hectares, à ce sol spongieux si vite transformé. Ils appartenaient au domaine. On en avait autrefois extrait du gravier pour les travaux de terrassement, et ces enlèvements y avaient produit une mare croupissante. Ce lieu fut le champ d’expérience où Emmanuel Héré, investi simultanément des fonctions d’architecte et de directeur des jardins, s’essaya à un art rendu difficile par des Hours et Gervais.

Le mur à parapet du fond des Bosquets fut prolongé jusqu’à la Vezouse. Une étendue ingrate se couvrit de luxuriants tapis. La flaque devint parterre d’eau.

Pour témoigner sa satisfaction, Stanislas accordait, le 27 février 1740, la jouissance de ce canton à Héré, moyennant une reconnaissance annuelle de six gros par arpent. Le censitaire y éleva alors pour son usage, en regard des Petits Bosquets, deux coquets pavillons. Le duc Ossolinski fut subrogé en 1750 à Héré dans le bénéfice de cette concession, que Richard Mique obtint également en 1760. Sans se confondre de fait avec les Bosquets, cet endroit minutieusement entretenu, clos sur trois côtés d’une charmille que circonscrivaient de larges allées, paraissait, à qui le contournait, n’être qu’un cabinet de verdure plus spacieux que les autres. Il laissait l’illusion de la complète unité du parc.

Cependant, le canal qui embrassait au levant et au midi les Nouveaux Bosquets de son coude, avait été une dernière fois rectifié. L’eau de la Vezouse, barrée par une vanne, y était amenée à l’aide d’une roue à feu.

D’abord perpendiculaire à la rivière, dont le séparait un pont de charpente, ce canal « le Grand Canal » tournait bientôt à angle droit, longeait les talus du parc et venait s’épanouir, au pied de la terrasse, en forme de croix ponctuée d’un jet d’eau. En aval d’un autre pont de bois à tablier cintré dans son plan, le pont Blanc ou pont des Cuisines, l’excès du débit s’échappait pour aller rejoindre, sous l’aile droite du château et à travers la ville, la Vezouse mère. Le Grand Canal avait une profondeur uniforme de six pieds. Son lit était habillé de maçonnerie, ses bords enjolivés de balustres de chêne peints en blanc.

Comme une étroite dérivation transversale les séparait à dessein du reste de l’île Saint-André, les Bas Bosquets étaient censés constituer une ile distincte. Cette île avait des quais plantés de tilleuls. Une autre pièce d’eau, dite la pièce Paquotte en souvenir de l’un des vendeurs du fonds, y étalait au nord sa nappe oblongue. Au bras gauche de la croix du Canal, écrasé sous une ample couverture, squameuse et gaufrée, d’où émergeait une façon de belvédère terminé en chapeau chinois, se remarquait le Trèfle.

Un vestibule sinueux, trois chambres à niche et à entresol, correspondant à trois lobes, au cœur une chambre ronde : le salon de marbre, composaient le logement de cet édicule étrange, qui avait la prétention de rappeler la feuille dont il portait le nom.

Flanqué de deux dépendances en bardeaux, réchauffoir et loge du suisse, avec ses quinconces et ses boqueteaux, le Trèfle apparaissait comme le manoir de la cité en miniature alignée au bord du Canal.

Cette agglomération comptait plusieurs maisonnettes, briquetées et à toit d’ardoises, toutes du même type, juste suffisantes pour grouper une salle à manger, trois cabinets et une cuisine. Des pavillons de service les accompagnaient. Elles étaient construites dans des jardins à la fois potagers et d’agrément, d’une contenance de deux à quatre arpents, séparés les uns des autres par des barrières treillisées et peinturlurées.

Le roi de Pologne destinait ces cottages à amuser ses préférés en l’amusant lui-même. Les locataires que désignait Stanislas, avaient le devoir d’y résider durant la belle saison. Le prince leur faisait l’honneur de diner ou de souper chez chacun d’eux une fois par mois, d’y goûter les légumes qu’ils avaient cultivés et les fruits qu’ils avaient cueillis. Pour tenir ses hôtes en haleine, le convive ne s’annonçait que trois heures à l’avance.

Le nombre des Chartreuses varia. Primitivement de huit, il fut de douze en 1753 et retomba plus tard à sept. Leszczynski, en effet, suivant qu’il voulait multiplier ses faveurs ou les rendre plus désirables, remaniait la topographie de ce royaume de Lilliput, agrandissait ou diminuait les parcelles, abattait et réédifiait. Longtemps, M. de la Galaizière profita d’un ermitage plus vaste que les voisins. Un double lot fut employé à la retraite dont le souverain gratifia Mme de Boufflers. A l’angle saillant du Canal, surplombait une rotonde à deux ailes, soutenue par des consoles de fer. C’était le Salon de la Pêche ou la Pêcherie, qui servait aussi de débarcadère.

Le Trèfle fut sans interruption affecté aux loisirs des grands maîtres de la maison de Stanislas : le duc Ossolinski, à sa mort, le prince de Beauvau. La population des autres pavillons changea plus souvent. A la recenser, un observateur un peu perspicace eût vite deviné quelle influence prédominait à la cour.

Jamais, en tout cas, les insulaires des Petits Bosquets ne furent gens plus aimables et plus spirituels que dans les dernières années du Duc-roi, alors qu’ils s’appelaient : Alliot, marquis de Mennessaire, Stanislas de Boufflers et, au départ du jeune abbé pour Saint-Sulpice, cardinal de Choiseul, comte de Choiseul-La Baume, marquise de Boufflers, comte de Lucé, maréchal de Berchény ; qu’ils avaient baptisé leur séjour l’Ile-Belle ; adopté, l’instar des bergers des Arcades, des noms de convention que, logeant dans des chartreuses, ils s’intitulaient plaisamment Chartreux. Étranger de droit à cette très profane communauté, Devaux, par la protection de l’unique femme admise, en avait été proclamé prieur, et, en cette qualité, le lecteur de Stanislas adressait aux membres de son couvent de souriantes homélies.

A ce moment, les Bas Bosquets offrirent le spectacle d’un Petit Trianon anticipé. Avant qu’à Versailles, pour plaire à Marie-Antoinette, des dames en panier ne tinssent dans leurs mains blanches la houlette enrubannée ou le battoir d’ébène, à Lunéville, afin de divertir Stanislas, de pimpants seigneurs, un prince de l’Église, un valeureux soldat, une indolente marquise maniaient la bêche et le rateau, guidaient des espaliers et arrosaient des salades.

Depuis la terrasse, du château, depuis le quinconce à l’italienne surtout qui, à l’opposite du perron réservé, avançait ses couloirs en berceaux, on jouissait d’un agréable coup d’œil sur l’Ile et le Canal. Des Bas Bosquets, l’accident de terrain était d’un effet moins heureux. Le Rocher en 1742, la Cascade l’année suivante, corrigèrent l’impression d’enfoncement que causait la nudité des murs de soutènement et le profil invariable des talus.

Accolé à l’escarpement des anciens remparts, destiné aussi à masquer à l’ouest les cuisines établies sur la berge, le Rocher, d’une longueur de 250 mètres, se développait en cinq pans qui emboîtaient pour ainsi dire, vis-à-vis du Trèfle, le côté droit de la croix d’eau. Le milieu et les ailes présentaient une superposition de blocs de grès vosgien, où des sentiers, des ruisselets, des buissons tentaient de reproduire un site montagneux. Moulins, ateliers et cabanes, en maçonnerie, en briques, en planches, s’éparpillaient dans ce chaos. Des automates de bois, mus par l’eau distribuée dans des conduits de plomb, s’y agitaient à l’envi.

Héré nous a transmis l’énumération de ces figures, personnages et animaux. Il les a décrites avec complaisance, depuis l’ermite, agenouillé dans une grotte, jusqu’au singe, accroupi sur l’appui d’une fenêtre et qu’un garçon taquine en lui refusant une pomme présentée au bout d’un bâton. « Ravi dans la contemplation, l’ermite lève de temps en temps la tête, et d’une main il se frappe la poitrine pour marquer la contrition de son cœur ». Le singe tâche d’attraper le fruit « il se jette dessus, se relève et montre les dents ».

« C’est un véritable rocher que l’on a formé avec beaucoup de soins et de dépenses », explique un autre contemporain, « et où l’on a ajusté plusieurs figures peintes qui représentent un village, maisons de paysans, femmes fileuses, coqs et poules, chèvres, moutons, chevrettes, cabaret et ivrogne, scieurs de bois, chat et rat, pigeons. Les coqs chantent, les moutons paissent ; le fumeur fume, et l’on voit sortir la fumée de sa bouche ; les chèvres se battent, le chat veut prendre le rat ; l’ivrogne boit, et sa femme, d’en haut, lui jette de l’eau ; le charretier veut faire marcher sa charrette dans une espèce de montagne ; les scieurs de long travaillent ; la femme file, une autre est à une escarpolette ».

Ces automates étaient si bien machinés qu’ils avaient l’apparence de la vie. Plus d’un voyageur, encore qu’averti, fit malaisément la part de la fiction et de la réalité. Deux sentinelles placées après 1752 devant le Rocher, ce qui porta à quatre-vingt-huit le nombre total des pièces, provoquaient en particulier de fréquentes méprises. A les voir aller et venir près de leur guérite, on s’imaginait des vigilants gardiens préposés à la conservation du hameau artificiel.

Hommes et femmes étaient d’excellents portraits. L’artiste chargé des visages avait choisi ses modèles dans la bourgeoisie de Lunéville. Et sur un tour de robinet, ces marionnettes ne se contentaient pas d’entrer en branle. Le Rocher résonnait de voix diverses, de cris de bêtes, du bruit des outils, de la mélodie des instruments.

Sur l’aile gauche, une perspective montrait, dans un décor d’architecture, la reine de Pologne venue parmi des dames et des seigneurs s’accouder à un balcon. Dans les deux retours encadrant ce triptyque animé, s’ouvraient des arches de grès rose d’où pendaient des stalactites tirées des cavernes de Franche-Comté. Certaines de ces concrétions calcaires, qu’admira le minéralogiste Guettard, eussent fait l’orgueil d’un cabinet d’histoire naturelle. Grâce à un audacieux pinceau, ces voûtes agrestes semblaient ménager des échappées sur de profonds lointains, de clairs paysages, des rives ensoleillées. Girardet y brossa plus tard, sous le quinconce, trois épisodes de la Fable. La partie mécanique du Rocher était l’œuvre de François Richard et de ses fils.

Pour l’horloger de Stanislas, cet agencement n’avait été qu’un jeu. Richard avait construit en 1727, à l’intention de Léopold, la plus curieuse des pendules, et le tableau mouvant à quinze plans et près de trois cents figures, où brillaient des éclairs, roulait le tonnerre et grondait le canon, combiné en 1733 et exhibé dans plusieurs cours de l’Europe, lui avait assurément coûté une bien autre peine.

On estimera aujourd’hui qu’en vue d’un si puéril résultat, c’était trop prodiguer encore et de science et d’adresse, que d’ailleurs cette scène de fantoches était presque une injure à L’ordonnance du château et la majesté du parc. Personne alors n’eût ainsi jugé, et de tant d’objets d’art renfermés dans les appartements, disséminés dans les Bosquets, aucun, il faut l’avouer, ne retint au même point l’attention que ces agaçantes poupées gesticulant sans but et sans fin.

Les hôtes de tout rang, les visiteurs les plus blasés ne se lassent pas de les contempler. Rentrés chez eux, plusieurs confieront au papier leur étonnement ravi. « C’est un travail prodigieux et une idée fort ingénieuse », déclare le duc de Luynes.

Et voici en quels termes un rédacteur du Journal de Trévoux, après avoir feuilleté le Recueil de Héré ou, détail topique, la plus vaste planche et les seules lignes de texte concernent le Rocher, surenchérit d’enthousiasme : « Ce morceau est une des choses les plus singulières que l’art ait jamais entreprises et exécutées. Si les anciens admirèrent les machines de Ctésibius d’Alexandrie, dont tout le pouvoir se bornait à faire rendre quelques sons au bois et l’airain par le moyen de l’eau et de l’air, qu’eussent-ils pensé de tout ce Rocher où quatre-vingt-six figures de grandeur naturelle font divers mouvements, trompent l’oreille et les yeux, et ornent infiniment les jardins et le palais de Lunéville ? Ce lieu était brut auparavant, c’est aujourd’hui la merveille de Lunéville. Comme au temps d’Orphée, les êtres les plus insensibles paraissent s’animer et suivre l’impulsion d’une touche puissante ».

Tel s’affirmait le goût du jour, que, non seulement pour Stanislas, mais pour quiconque s’était arrêté une heure dans cette résidence, Lunéville, sans son grand hochet, n’eût plus été Lunéville.

Le bâtiment de la Cascade, qui couronnait à la tête du Canal les talus désormais gravis par des rampes de pierre et descendus par des escaliers d’eau soulevés de bouillons et de girandes, constituait un trompe-l’œil d’un autre genre. De loin, on eût dit d’un palais solide autant qu’élégant. Une charpente plâtrée, d’habiles grisailles faisaient les frais de cette architecture. Simulés étaient les fûts et les chapiteaux doriques qui séparaient les baies du rez-de-chaussée ; simulés étaient les triglyphes et la corniche de l’entablement, les fenêtres et les consoles alternant sur l’attique, les trophées et les effigies des acrotères.

Cette mince construction renfermait toutefois un salon luxueux, de forme rectangulaire, où l’on pénétrait latéralement et en arrière par un vestibule bordé d’une colonnade véritable. La décoration de cette pièce était charmante. Une palette délicate en avait historié le plafond où Phœbus s’avançait radieux, dissipant autour de son quadrige les Vents et les Nuées. La table à manger était ronde. Un surtout de faïence à quatre colonnettes, terminé par un panier fleuri, s’y compliquait, comme celui du Kiosque, d’un bouquet liquide. Les portes-fenêtres de la façade principale donnaient accès sur une galerie, où des enfants nus domptaient des dragons vomissants.

De la balustrade, on embrassait à ses pieds, en un gracieux évasement, la fuite régulière des marches, la chute successive des nappes, le bondissement multiple des gerbes, l’assaut immobilisé des statues. Ces statues toutes bronzées, de même que les fontaines et la galerie, ajoutaient leur chaude mordorure à l’argent froid des ondes.

Plus bas s’apercevait, jusqu’à l’écartèlement de la croix, l’avenue du Canal, sillonnée par les cygnes et fendue par les gondoles. Les courtisans faisaient dans ce salon des parties d’été. Quand le roi y dinait, les musiciens s’installaient dans la Pêcherie. Une machine spéciale, disposée dans une tourelle sur la rive droite de la Vezouse, près de la cage de la roue à feu, alimentait à flots la cascade.

Avec ce pavillon des eaux, avec la rotonde de la Pêche, la série des Chartreuses, le Trèfle et le Rocher, les bords du Grand Canal devinrent un des endroits les plus fréquentés des jardins de Lunéville. Hier encore terminée en fâcheux bourbier d’où s’exhalaient des miasmes, l’Ile maintenant reçoit une société oisive et brillante. Affranchis d’un voisinage malsain, régularisés dans leurs contours, les Bosquets ont acquis en moins de quatre ans leurs nouvelles dimensions.

La Vezouse en constitue au nord la limite naturelle, et le promeneur qui, parti du château par l’allée méridionale, le Kiosque et la Comédie champêtre, gagne l’extrémité du parc, pour suivre à son retour la berge unie de la rivière et franchir, avant de remonter sur la terrasse, la digue du pont Blanc, accomplit, à l’ombre des marronniers et des tilleuls, une course toujours variée, souvent délicieuse, de plus de deux kilomètres et demi.

123456

clomiphenefr |
allopurinolfr |
Parler l'anglais en Martinique |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | La Boite qui Mijote
| NON A LA MONARCHIE AU SENEG...
| Alain Daumer