Thierry le Vaillant (1070-1115)

 

 

D’après la monographie imprimée
« Récits lorrains. Histoire des ducs de Lorraine et de Bar » d’Ernest Mourin
Publication 1895

Gérard d’Alsace laissa trois fils dont l’aîné, Thierry, lui succéda. Il eut pour compétiteur Louis, comte de Montbéliard, qui était aussi comte de Bar, du chef de sa femme, fille de Frédéric II, dernier duc bénéficiaire, laquelle prétendait, à ce titre, être héritière de la Haute-Lorraine.

On remarquera que Thierry n’en référa pas à l’empereur qui avait cependant investi son père et à qui il devait, ce semble, l’hommage. Il s’adressa au contraire à ceux en qui il aurait dû voir des adversaires, c’est-à-dire aux seigneurs lorrains et leur soumit la question. Les États, malgré leurs ressentiments contre Gérard d’Alsace, se prononcèrent en faveur de son fils, sans doute parce qu’ils redoutaient plus encore le seigneur Louis de Montbéliard dont la puissance eût été plus que doublée par l’acquisition de la Mosellane.

On peut regretter, à un point de vue général, que la réunion des deux duchés, qui devait s’effectuer au XVe siècle, n’ait pas été opérée dès le XIe.

La noblesse n’avait pas adhéré unanimement à la décision des États et Thierry eut, comme son père, à lutter contre beaucoup d’opposants. Il les ramena en partie, soit par la force, soit par des concessions. Mais la paix n’était jamais que fragile et intermittente. On est pour longtemps en pleine anarchie.

De ses adversaires, le plus acharné fut son frère Gérard qui, se disant lésé dans le partage des biens paternels, rassembla des aventuriers et exerça le brigandage dans les campagnes. Le duc, pour l’apaiser, lui céda le comté de Saintois, pays fort riche et peuplé de nombreux villages. On l’appela depuis le comté de Vaudémont.

Gérard s’y installa comme dans un repaire. Il bâtit sur la montagne de Sion une forteresse presque inexpugnable. Il en sortait pour aller piller les terres voisines et ramener des prisonniers dont il espérait tirer rançon. Les guerres féodales ressemblaient à des razzias. Il prit entre autres le fils du comte de Bar et le retint dans une longue et dure captivité. Puis il s’en alla contre son puissant voisin, Eude Ier, duc de Bourgogne. Cette fois, il fut battu et resta prisonnier jusqu’en 1089. Il fallut l’intervention armée de son frère pour lui faire prendre sa liberté. Chose peu ordinaire, le bandit revint assagi à Vaudémont et ne fit plus parler de lui jusqu’à sa mort en 1120.

Un autre de ces chefs de bandes qu’il faut citer, c’est le seigneur Widric, châtelain d’Épinal. Épinal venait à peine de naître. C’était à la fin du Xe siècle une terre appartenant à l’évêque de Metz. On y bâtit une église où furent déposées les reliques de saint Goëric. Deux monastères y furent ajoutés bientôt après. Le pèlerinage attira des marchands, la population s’y amassa, les hommes de guerre vinrent après. Widric, derrière ses murs, brava longtemps les menaces et les attaques du duc Thierry.

Ces pillards, on les retrouve sur tous les points. Nous n’avons pas à raconter par le détail des scènes de violence qui sont partout les mêmes : le suzerain est impuissant, malgré son activité, à faire la police de son duché.

Le seul moyen d’éclairer un peu l’histoire de la Lorraine dans la seconde moitié du XIe siècle, est de rechercher la part qu’elle a dans l’histoire générale.

Thierry fut mêlé à cette fameuse « Querelle des Investitures », par laquelle s’ouvrit la grande lutte du sacerdoce et de l’empire. On se rappelle que Brunon, évêque de Toul, devenu pape sous le nom de Léon IX, avait essayé le premier de réformer l’Église. Son conseiller et son inspirateur le moine Hildebrand, fut élu pape lui-même et prit le nom de Grégoire VII en 1073.

L’ardent pontife entreprit tout à la fois d’affranchir l’Église et de la purifier. L’Église n’était point libre parce que, en raison de ses immenses possessions, elle était tout entière engagée dans le système féodal. Il ne pouvait en être autrement. Toute terre était un fief ayant sa place et ses obligations dans la hiérarchie sociale. Un évêque, par cela même qu’il était propriétaire, relevait d’un suzerain.

L’abus fut que l’on cessa de distinguer les deux pouvoirs, le spirituel et le temporel. Les suzerains consacrèrent cette confusion en supprimant les élections canoniques et en conférant directement l’investiture par la crosse et l’anneau. Il s’ensuivit que les fonctions du sacerdoce, tout autant que les biens d’église, devinrent l’objet d’un vrai trafic. Une démoralisation générale fut la conséquence naturelle. Des clercs simoniaques qui achetaient leurs offices pouvaient-ils être les défenseurs zélés des lois religieuses ?

Grégoire VII engage la lutte, en interdisant aux évêques et aux abbés de recevoir l’investiture des mains des princes et des seigneurs laïques. En même temps, il lance de tout côté d’ardents religieux pour ameuter les populations contre les prêtres mariés.

Ces actes énergiques soulevèrent contre lui, les souverains et une grande partie du clergé d’Allemagne. L’empereur Henri IV repoussa violemment l’idée même d’une réforme. Menacé d’excommunication, il réunit à Worms un conciliabule d’évêques et de seigneurs, fit prononcer la déposition du pape et la lui notifia dans une lettre insultante (janvier 1076).

Le duc Thierry qui, l’année précédente, avait brillamment concouru à la victoire de Hohenbourg dans laquelle l’empereur noya dans le sang la révolte des Saxons, l’avait rejoint aussi à Worms pour soutenir sa querelle.

Grégoire VII répondit à l’empereur par un concile tenu à Rome et dans lequel, solennellement, il frappa Henri IV des foudres de l’Église, le déclara déchu de tous ses droits à l’empire et délia ses sujets de leur serment de fidélité. Et commettant la même confusion de pouvoirs qu’il reprochait à ses adversaires, il proclama, comme un dogme, la suprématie du pape sur tous les rois.

Cette sentence produisit un effet immense. Les princes allemands se prononcèrent contre l’empereur, qui d’ailleurs était un odieux despote, débauché, violent et rapace, et réunis dans la diète de Tribur, ils le sommèrent de se réconcilier avec le Saint-Siège dans le délai d’un an (1076).

Henri IV, comme un fauve pris au piège, fut terrifié, s’humilia et, passant les Alpes en plein hiver, alla au château de Canossa faire amende honorable. Le pontife, d’abord implacable, ne fit grâce qu’après avoir tenu, pendant trois jours, courbé devant lui, en chemise et les pieds nus dans la neige, l’orgueilleux chef de l’empire (janvier 1076).

Henri IV réconcilié, mais enragé de honte et de fureur, ne tarda pas à reprendre une lutte tragique dont les détails ne nous appartiennent pas. Le moine réformateur, pour avoir dépassé le but, ne put achever son oeuvre. Il mourut à Salerne, proscrit, l’esprit en proie au doute et au découragement et exhalant, cette parole la plus amère du moyen âge : « J’ai aimé la justice et haï l’iniquité, voilà pourquoi je meurs en exil » (1085).

Thierry était resté fidèle à l’empereur. Les évèques de Metz, Toul et Verdun, après avoir souscrit au conciliabule de Worms, se divisèrent. Hériman de Metz rentra dans le parti de Grégoire VII. Le Duc lui fit la guerre pendant trois ans, le chassa même de son siège sans vaincre sa résistance et il encourut l’interdit qui fut jeté sur la Lorraine par le pape Urbain II.

C’est aussi sous le règne de Thierry, que se passa un autre fait très considérable, auquel il ne prit aucune part. Nous voulons parler de la première croisade. Le Duc cédant à l’entraînement général, avait pris la Croix, mais il s’aperçut, au moment de partir, qu’il avait trop présumé de ses forces et se fit relever de son voeu par l’évêque de Toul.

On sait que l’expédition eut pour chef Godefroy de Bouillon, de la Basse-Lorraine, neveu et héritier de Godefroy le Barbu. Il valait mieux que son terrible oncle. Il est resté dans les souvenirs populaires, le type le plus achevé du chevalier chrétien. C’est pour rendre hommage, autant à ses vertus qu’à son héroïsme et à ses talents militaires, que les croisés l’élurent roi de Jérusalem (1099).

Beaucoup de seigneurs lorrains firent le voyage. Avant le départ de la grande armée, des bandes d’aventuriers qui passaient en avant-garde à travers la Lorraine, pensèrent qu’ils ne pouvaient mieux préluder à la guerre sainte qu’en exterminant, à défaut des Turcs, les plus anciens ennemis du Christ, et ils massacrèrent un grand nombre de juifs à Verdun, à Metz et dans d’autres villes.

Thierry avait épousé Gertrude, fille de Robert le Frison, comte de Flandre. Il laissa quatre fils qui se partagèrent son héritage : Simon qui lui succéda, Thierry qui obtint le comté de Bitche mais qui plus tard devint comte de Flandre, Gérard qui reçut pour sa part les biens que la famille possédait en Alsace, et enfin Henri qui devint évêque de Toul. 


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Gérard d’Alsace (1048-1070)

 

 

D’après la monographie imprimée
« Récits lorrains. Histoire des ducs de Lorraine et de Bar » d’Ernest Mourin
Publication 1895

C’est avec le premier duc héréditaire, Gérard d’Alsace, que commence la Lorraine historique. Jusque-là, le duché existait à titre de bénéfice, mais il n’avait pas de forme arrêtée. On ne savait où trouver son centre et ses limites, il restait à demi perdu dans la mêlée désordonnée des fiefs.

Le moment est donc venu de fixer sa place sur la carte.

La Lorraine s’étendait des Vosges à l’Argonne et des monts Faucilles au cours de la Chiers, sur une longueur d’environ quarante lieues et une largeur de trente-cinq. C’est une région naturelle, dont les étages géologiques bien déterminés s’abaissent de l’est à l’ouest, et forment le plateau lorrain que sillonnent, dans une direction générale du sud au nord, trois grands cours d’eau, la Meurthe, la Moselle, la Meuse.

A l’avènement de Gérard d’Alsace, les limites politiques étaient à peu près dessinées :
- A
 l’est par la chaîne des Vosges qui la séparait de l’Alsace
-
Au sud, elle touchait au comté de Bourgogne
-
A l’ouest, elle confinait au comté de Champagne
-
Au nord, elle avait pour voisins le comté de Luxembourg et l’électorat de Trêves.

Mais la Lorraine était encore bien loin de son unité. Elle n’avait même pas de capitale. L’autorité ducale ne s’exerçait pas sur tout le territoire.

Gérard n’était qu’un souverain nominal accepté, parce qu’il était le plus riche et le plus fort. Il avait de grands biens en Alsace et en Lorraine. Il possédait notamment en Lorraine des terres et des châteaux dans les vallées du Madon et de la haute Meuse, avec des résidences à Châtenois et à Vaudémont, des domaines dans la vallée inférieure de la Meurthe et sur la Moselle en amont de Metz, avec Amance et Prény, une grande partie du cours de la Sarre et du comté de Bitche, enfin les voueries des grandes abbayes de Saint-Dié, Moyen-Moutier, Remiremont, Saint-Mihiel, Saint-Evre de Toul, Saint-Pierre-aux-Nonnains de Metz.

Mais quel morcellement dans tout le reste du pays !

Les trois évêchés, Metz, Toul et Verdun, formaient trois souverainetés et avec leur immense temporel, étendaient leur action un peu partout.

Le comté du Barrois était libre en fait et en droit, et ne relevait que de l’empire. Il tenait les deux rives de la Meuse et s’avançait au nord, en entourant de tout côté le Verdunois, jusqu’à Longwy, à l’est jusqu’à Pont-à-Mousson, et au sud, par les terres du Bassigny, jusqu’aux approches de la Saône.

Beaucoup de féodaux, à la faveur des troubles, s’étaient aussi fortement établis dans leurs terres et avaient découpé le pays en seigneuries indépendantes, telles que Lunéville, Blâmont, Gerbéviller, Blainville, Apremont, Salm, Bayon, Bioncourt, Bulgnéville, Fénétrange, Fresnel, Haussonville, Lenoncourt, Haraucourt, Ligniville, Oriocourt, Pulligny, Tantonville, et bien d’autres. C’était une vraie déchiqueture de la carte.

On estime que la population totale de la Lorraine ne dépassait guère quatre ou cinq cent mille âmes. Elle n’était pas répartie en classes, ou plutôt il n’y avait que deux divisions distinctes, ceux qui possédaient les fiefs militaires, et ceux qui servaient les seigneurs, soit en s’attachant à leurs personnes comme soldats, soit en cultivant leurs champs comme serfs.

La noblesse seule avait des droits, non en vertu d’une constitution, mais en vertu de la force. Elle ne formait pas un corps politique, une association solidaire. Toutefois, de bonne heure, elle se fit reconnaître comme une caste supérieure dans laquelle on ne pénétrait plus. C’est ce que l’on nommait l’ancienne chevalerie.

Pour en faire partie, il fallait être noble de noms et d’armes. Elle resta toujours fermée même aux anoblis. Ne se recrutant pas, ne se renouvelant point, elle était destinée à périr de consomption et d’anémie. Au XIe siècle, la Chevalerie était dans toute sa puissance. Elle tenait le suzerain en échec par deux privilèges, le droit exclusif de rendre la justice dans les Assises et le droit de formuler des décisions générales dans des assemblées ou États. On peut dire qu’elle avait seule la parole dans le pays.

Le clergé n’était pas encore un Ordre et ne faisait point contrepoids à la noblesse. Cela tenait sans doute à ce qu’il n’y avait pas d’évêché en Lorraine. Les trois diocèses de Metz, Toul et Verdun avaient leurs sièges en dehors du duché et exerçaient leurs juridictions par leurs officialités.

Le Tiers-État n’existait pas, même de nom, et commençait à peine dans quelques villes déjà assez peuplées et actives. Les masses du peuple étaient courbées sur la glèbe, sans une apparence de liberté, sous les mains qui détenaient les fiefs !

Telle était la situation lorsque commença la série des duos héréditaires.

Gérard d’Alsace fut investi par l’empereur Henri III, peut-être dans cette assemblée de Worms où l’évêque Brunon avait été nommé pape. Le diplôme impérial a été perdu. Conférait-il l’hérédité ? C’est au moins douteux (*). Dans tous les cas, sa descendance sut faire de l’hérédité un fait d’abord, puis un droit incontesté.

(*) Quelles étaient les origines de Gérard d’Alsace ? C’est un problême qui a exercé la sagacité des érudits, sans qu’aucun ait donné une solution entièrement satisfaisante. On ne se passionne plus pour ces questions. Nous nous bornons à admettre, comme faits acquis : 1° que Gérard appartenait à une riche maison d’Alsace ; 2° qu’il fut investi du duché de Haute-Lorraine par l’empereur Henri III ; 3° qu’il fut la tige de cette dynastie ducale qui régna en Lorraine pendant près de sept cents ans, de 1048 à 1797.

A son titre de duc, Gérard ajouta celui de Marchis, qui lui assurait dans toute la marche ou pays frontière, entre le Rhin et la Meuse, des droits mal définis, entre autres celui d’assigner le champ entre les nobles, de délivrer des sauf-conduits, de connaître des crimes commis sur les grands chemins.

Ces titres féodaux, sans lui apporter une grande force effective, ne laissaient pas de le mettre hors de pair, et de lui assurer une suprématie morale sur tous les fieffés.

La Chevalerie en prit ombrage et des ligues se formèrent contre lui. Comme il était fort brave, il combattit avec des fortunes diverses. Il eut pour principal adversaire Godefroy le Barbu, qui avait vaincu et tué son oncle Adalbert, et qui, dépouillé de la Basse-Lorraine par l’empereur, avait conservé de grands biens dans les Ardennes.

Gérard fut battu et fait prisonnier. Heureusement, le pape Léon IX, étant venu sur ces entrefaites revoir son ancien évêché de Toul, lui fit rendre sa liberté. Il était cousin du prince.

Gérard, par reconnaissance autant que par politique, se fit le protecteur de l’église de Toul et aida Udon, successeur de Brunon, à châtier le brigandage du seigneur de Vaucouleurs dont le château fut détruit.

En 1052, un soulèvement général des nobles le mit en péril. Mais l’empereur lui envoya un secours de 2 000 hommes avec lesquels il battit et dispersa la coalition féodale.

Le Duc usa sa vie dans ces luttes obscures. Il résidait ordinairement à Châtenois près de Neufchâteau. Il avait épousé Hadwide, fille d’Albert, comte de Namur, qui avait épousé lui-même Ermengarde, fille de ce Charles, duc de Basse-Lorraine, frère du roi carlovingien Lothaire, lequel avait disputé le royaume de France à Hugues Capet. C’est là l’origine des prétentions que la maison de Lorraine essaiera de faire valoir au XVIe siècle, contre les Valois et les Bourbons.

En 1070, il s’était rendu à Remiremont pour y suivre de près les menées des féodaux, lorsqu’il mourut subitement, non sans soupçon de poison.

Le fondateur s’était montré assez habile pour qu’il soit permis de dire, que ses successeurs trouvèrent dans ses actes mêmes, le plan tout tracé de leur politique :
- s’appliquer à agrandir le domaine ducal
- contenir la turbulence des nobles
- protéger les églises contre le brigandage
- se concilier les masses en patronnant les faibles, les petits
- et préparer la création d’une classe moyenne, ou plutôt d’une nation, en face des privilégiés. 

Le duché de Lorraine et de Bar

Blason de la Lorraine 

D’après la monographie imprimée
« Récits lorrains. Histoire des ducs de Lorraine et de Bar » d’Ernest Mourin
Publication 1895

La Lorraine, en tant qu’État vivant d’une vie propre, n’existe que depuis le XIe siècle, et son histoire ne commence en réalité qu’avec son premier duc héréditaire, Gérard d’Alsace. Mais pour la clarté de nos récits, il est utile de déterminer dans quel milieu et avec quels éléments s’est formée cette petite nationalité.

La future Lorraine fut d’abord une portion de la vieille Gaule : sa population appartenait à la race mixte, née du mélange des Gaëls, des Kimris et des Belges, qu’on appelle communément d’un seul nom les Celtes ou Gaulois. Trois tribus se partageaient le pays, les Trévires (Trêves), les Médiomatrices (Metz), les Leuques (Toul). De bonne heure, des immigrations germaines modifièrent le type primitif. Mais le fond originaire persista et domine encore.

Vint Jules César. La Gaule conquise fut transformée. Rome y implanta sa langue, ses moeurs, son droit, sa religion et en fit une de ses plus belles et plus riches provinces. Les trois tribus furent rangées dans la Belgique première, à côté de la Germanie première et de la Germanie seconde. Trêves fut pendant longtemps comme la capitale de la Gaule.

Au Ve siècle, l’ouragan des invasions barbares emporta la barrière établie par les Gallo-Romains, le long du Rhin depuis Bâle jusqu’aux embouchures du fleuve. L’empire romain s’écroula.

Clovis et ses Francs fondèrent une grande domination qui s’étendit par delà le Rhin jusqu’à l’Elbe. Cet empire ne tarda pas à se fractionner et l’ancienne Belgique devint le royaume d’Austrasie avec Metz pour capitale.

Charlemagne refit l’unité de l’Occident. Mais cette immense agglomération de peuples se disloqua à son tour et, au traité de Verdun (843), l’Austrasie fut détachée de la France. En 855, Lothaire II donna son nom au pays compris entre la Meuse et le Rhin ; ce fut le Loherrègne ou la Lorraine.

Ce royaume de Lorraine fut une pomme de discorde jetée entre la France et la Germanie, et passait d’une domination à l’autre. Au commencement du Xe siècle, ce n’est plus qu’un duché, gouverné par des ducs bénéficiaires que désignent, suivant les alternatives de la fortune, tantôt les rois carlovingiens, tantôt les rois de Germanie. Ce sont ces derniers qui l’emportent.

En 959, Brunon, archevêque de Cologne, frère de l’empereur Othon Ier, chargé de l’administration, divise la Lorraine en deux duchés :
- la Basse-Lorraine comprenant le Brabant, le Cambrésis, le pays Liégeois, le Luxembourg, l’évêché de Cologne
- et la Haute-Lorraine ou Mosellane, ce qui sera désormais la Lorraine proprement dite et le Barrois.

Nous voilà désormais sur un terrain circonscrit. La période historique va s’ouvrir.

Cependant les deux parties de la Lorraine se rejoignent encore une fois. Le duc Gothelon, déjà bénéficiaire de la Basse-Lorraine, est investi en 1033 par l’empereur Conrad II, de la tutelle des filles de Frédéric II, mort duc de la Mosellane. Il devient ainsi seul maître de toute l’ancienne Austrasie.

Or, le seigneur Gothelon avait un voisin fort remuant, Eudes, comte de Champagne, qui convoitait le royaume de Bourgogne, devenu vacant par la mort de son roi Rodolphe (1032), et légué à l’empereur Conrad II. Eudes, profitant des embarras de l’empereur qui bataillait au loin contre les Slaves et les Hongrois, s’empare d’une partie du royaume. Mais Conrad accourt bientôt et chasse le comte. Celui-ci, pour se venger de sa déconvenue, envahit la Haute-Lorraine, terre impériale. Il s’empare du château de Bar et s’avance jusqu’à Toul dont il fait le siège.

L’empereur revient avec une armée allemande et lorraine, force le comte Eudes à rentrer dans ses domaines, l’y poursuit, ravage tout le pays et impose un traité par lequel Eudes abjure toutes ses prétentions (1036).

Mais dès l’année suivante, le comte, rompant le pacte, envahit de nouveau la Haute-Lorraine et s’empare de Bar pour la seconde fois. Le duc Gothelon arrête sa marche et livre à l’envahisseur une grande bataille, à Honol sur l’Orne, affluent de la Moselle (23 novembre 1037).

L’engagement commencé à neuf heures du matin se prolongeait à l’avantage des Champenois, lorsque vers seize heures, apparaissent sur le champ de bataille les troupes de la Haute-Lorraine et le contingent de Metz, conduits par l’évêque et le comte Gérard d’Alsace. Les Champenois sont bientôt en pleine déroute et se retirent, laissant 2000 morts et un grand nombre de blessés. Le comte Eudes fut lui-même tué dans sa fuite. Cette bataille de Honol fit grand bruit dans la région de l’Est. C’est la première fois que nous rencontrons les Lorrains en corps d’armée sur un champ de bataille, et ils ont pour chef, le héros qui sera le premier duc héréditaire.

Le duc Gothelon mourut en 1043. Il laissait deux fils entre lesquels il avait d’avance partagé son héritage : Gothelon, l’aîné, devait avoir la Mosellane, et le second, Godefroy le Barbu, devait recevoir la Basse-Lorraine. Mais l’empereur Henri III ne sanctionna point ce partage. Il écarta Gothelon, qu’il jugeait incapable de gouverner, et conféra le duché de Haute-Lorraine au comte Adalbert (ou Albert), chef d’une puissante famille qui possédait de grands biens en Alsace et en Lorraine.

Godefroy le Barbu qui avait pris possession de la Basse-Lorraine sans difficulté, ne réclama point pour son frère, mais il entreprit de le remplacer lui-même et de réunir dans ses mains toute la succession paternelle. Rebuté par Henri III, il prit les armes, fut battu et fait prisonnier, mais il s’humilia, rentra en grâce et recouvra son duché.

Godefroy le Barbu est le type des seigneurs féodaux du XIe siècle, toujours la hache au poing, vengeant leurs injures par des massacres et des incendies, capable de commettre sans émotion les plus horribles cruautés, et cependant se courbant sous la loi religieuse qui, à défaut de remords, faisait pénétrer la terreur dans ces âmes atroces.

Godefroy, s’étant donc allié à Baudoin de Lille, comte de Flandre, se souleva de nouveau contre Henri III en 1046. Il alla saccager Nimègue et brûla le palais impérial. Au retour de cette expédition, il se jeta sur Verdun dont l’évêque refusait de lui céder le titre de comte. La ville fut emportée d’assaut et ivrée au pillage. Le cruel batailleur mit ensuite le feu aux maisons, s’avança en exterminant la population jusqu’à la cathédrale, enleva le trésor et incendia l’édifice.

Mais alors l’Eglise éleva la voix, le sacrilège fut pris de remords ou eut peur, confessa son crime et, pour en obtenir le pardon, se soumit à une pénitence publique. On le vit, déchaussé, à moitié nu, sans armes, s’avancer à travers les ruines de la ville, en se traînant sur les genoux et sur les coudes. Il s’arrêta sur l’emplacement du grand autel, tendit le dos et reçut humblement la discipline. Il compléta l’expiation en restituant à l’église les biens qu’il avait usurpés, et plus tard lorsqu’on reconstruisit la cathédrale, il voulut prendre part de sa personne au travail et, comme un simple manoeuvre, il porta les pierres et le mortier.

Godefroy amenda-t-il ses mœurs ? Il n’y paraît pas. Il avait donné une grosse somme d’argent pour sauver sa chevelure qu’il aurait dû couper suivant les rites, il remonta à cheval et continua contre Adalbert une guerre à feu et à sang. Le duc de la Haute-Lorraine lui rendait coup pour coup. Ces guerres privées étaient de véritables brigandages.

En 1047, Adalbert eut sans doute l’avantage et ravagea plusieurs cantons de la Basse-Lorraine. Mais il négligea de se garder et laissa ses soldats se disperser pour recueillir le butin. Godefroy les attaqua à l’improviste et massacra le duc Adalbert et tous les siens.

L’empereur Henri III, occupé en Italie, n’était pas intervenu dans ces querelles. Rentré en Allemagne en 1048, il enleva la Basse-Lorraine au féroce bandit et la donna à Frédéric, comte de Luxembourg. Puis il investit du duché de Haute-Lorraine, Gérard d’Alsace, comte de Metz, neveu du duc Adalbert. C’est le premier duc héréditaire (1048).

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