Les ordres de chevalerie des états de Lorraine et de Bar

Chevaliers

 

D’après une parution dans « Gesellschaft für lothringische Geschichte und altertumskunde, Metz »
par Ad. Lang – Année 1862.

Origine des ordres de chevalerie

Il est assez généralement admis que l’origine des ordres de chevalerie doit être rapportée aux croisades. On cherche dans les ordres célèbres d’Alcantara, de Calatrava, du Temple, ou de Saint-Jean de Jérusalem, l’idée première qui, s’adaptant aux changements des mœurs avec la marche des siècles, a produit d’abord les ordres de l’Éléphant, de la Jarretière, de l’Annonciade et de la Toison-d’Or, et plus tard ces myriades d’ordres équestres, indispensables à la constitution de chaque nouvel état et à l’installation de chaque nouvelle dynastie.

En admettant cette généalogie du principe équestre, il faut refuser d’admettre tous les ordres antérieurs à l’époque des croisades, et considérer comme fabuleux les ordres des Chevaliers Dorés, de la Sainte-Ampoule, de la Couronne Royale, etc., etc., attribués à Constantin, à Clovis et à Charlemagne.

Peut-être est-on sur ce point trop exclusif, et en dégageant les vieilles légendes du Saint-Graal et de la Table-Ronde, de l’entourage fabuleux dont se sont plus à les entourer la verve inspirée des troubadours et la crédulité des chroniqueurs, on peut y retrouver un germe de chevalerie bien antérieur aux luttes contre les infidèles, et bien plus conforme à l’esprit actuel des Ordres de chevalerie.

Aussi loin que les traditions des peuples accusent l’existence de rangs privilégiés, on trouve deux castes de noblesse :

  • - L’une, héréditaire ; c’est la noblesse des noms et des familles.
  • - L’autre, personnelle ; c’est le caractère distinctif des ordres de chevalerie.

Cette seconde classe d’aristocratie a été admise par les Grecs comme par les Romains. Et les couronnes d’or données aux vainqueurs des jeux olympiques, comme celles décernées aux triomphateurs du Capitole, ne sont, à vrai dire, que les insignes d’ordres de chevalerie.

Lorsque, dans une tribu sauvage, la bravoure et les services rendus par un individu, sont constatés par le nombre et la forme des tatouages qu’il porte sur la poitrine, n’est-ce pas là encore le caractère distinctif de cette noblesse personnelle que nous appelons ordres de chevalerie ?

Une décoration est une distinction personnelle honorifique. La réunion des hommes décorés d’une même distinction personnelle constitue en principe un Ordre de Chevalerie.

Je ne vois rien là qui rappelle l’idée des Croisades. Cependant je ne nierai pas que les Ordres militaires et religieux de la Terre-Sainte n’aient été le point de départ de beaucoup d’Ordres de chevalerie, et n’aient apporté de nombreuses modifications dans les statuts de ceux qui pouvaient exister antérieurement.

En résumé, je ferai dériver les Ordres de chevalerie de deux principes :

  • - L’un passif, qui remonte à la plus haute antiquité et rappelle l’idée d’honneur et de gloire en mémoire de faits accomplis ;
  • - L’autre actif, qui date des guerres contre les infidèles et comporte l’idée de devoir et de courage en vue de faits à accomplir.

Ces deux principes ont trop de points communs, on le comprend aisément, pour n’avoir pas tendu à se fusionner plus ou moins, et c’est de la combinaison de ces deux idées primitives que sont sortis les statuts de la plupart des ordres de chevalerie modernes.

 

Ordre militaire d’Austrasie.

Si les grands événements qui se sont accomplis de loin en loin dans l’histoire des nations, ont suggéré aux princes de toutes les époques la pensée d’en consacrer la mémoire par quelque institution particulière, nous ne devons pas être étonnés qu’un tel sentiment se fût présenté à l’esprit du duc Charles d’Austrasie, lorsque son armée victorieuse eut sauvé la France de l’envahissement des Arabes. Le désastre de Tours a été le premier échec de l’islamisme, qui, depuis cent ans, triomphait de tous les obstacles et absorbait successivement tous les peuples avec une effrayante et irrésistible rapidité.

Charles Martel, auquel sa victoire a valu son glorieux surnom, distingua sur le champ de bataille les plus illustres chefs de l’armée, et leur fit prendre pour emblème la genette, en mémoire de quelques-uns de ces animaux qui furent trouvés en vie dans le camp d’Abdérame.

Cette institution, faite en l’an 732, prit tous les caractères d’un Ordre de chevalerie. Le duc d’Austrasie en fut le chef comme le fondateur. Il fixa le nombre des chevaliers à seize, et distribua lui-même le collier aux princes qui furent admis dans l’Ordre.

Les sept premiers titulaires de l’Ordre militaire de la Genette furent les suivants :

1. Charles, duc d’Austrasie, chef de l’Ordre ;
2. Childebrand, prince d’Austrasie ;
3. Eudes, duc d’Aquitaine ;
4. Carloman, prince d’Austrasie ;
5. Pépin, prince d’Austrasie, depuis roi de France ;
6. Luitprand, prince de Lombardie ;
7. Odilon, duc de Bavière.

Les chevaliers de la Genette devaient s’engager à exposer leur vie en combattant les infidèles, en défendant l’État et la Religion.

Pépin-le-Bref, en devenant roi de France, aurait réuni la maîtrise de l’Ordre militaire d’Austrasie à la Couronne, mais comme on n’en trouve pas de traces ultérieures, il y a lieu de supposer que son existence ne s’est pas prolongée au-delà du règne de Pépin.

Certains auteurs lui accordent une plus longue durée, et d’après eux, l’Ordre de la Genette aurait été aboli seulement en 1022, par le roi Robert qui le remplaça par l’Ordre de Notre-Dame de l’Étoile (Réformé sous Jean-le-Bon en 1351, et devenu Ordre militaire de l’Étoile).

Sans prétendre que l’ordre d’Austrasie a eu une existence réelle, j’ai voulu le présenter sous une apparence vraisemblable en négligeant les détails variés rapportés par les chroniqueurs, et auxquels il ne faut pas ajouter plus de foi qu’au chiffre de trois cent soixante et quinze mille Sarrazins qui auraient été tués, avec Abdérame, à la bataille de Tours.

« Après quoi, ayant poursuivi le reste, il (le duc) purgea heureusement la France de cette malheureuse engeance ». Mais si ce récit ampoulé n’atténue en rien l’importance de cette bataille au point de vue de l’histoire, de même les exagérations dont on a entouré l’Ordre de la Genette peuvent s’appliquer à une institution dont l’existence a été réelle.

Je ne puis terminer cet article sans donner la description des insignes de l’Ordre, tels qu’ils nous sont transmis par les anciens historiens.

Le collier de l’Ordre, qui était d’or, entrelacé de roses émaillées de gueules, suspendait une genette d’or émaillée de sable et de gueules, sur une terrasse de sinople émaillée de fleurs. Ces insignes, qui sont donnés par Hermant, ne sont pas entièrement conformes à la description qu’on trouve dans Moréri. D’après cet auteur, le collier était d’or à trois chaînons entrelacés de roses émaillées de fleurs.

On remarquera que la différence entre ces descriptions consiste surtout dans le collier de France porté par la genette, lequel peut n’avoir été introduit dans les insignes qu’après l’avènement des princes austrasiens sur le trône de France.

 

Ordres militaires de Lorraine.

Le véritable esprit du moyen âge, développé par l’influence des croisades, se retrouve dans un ordre de chevalerie, institué en Lorraine, à la fin du XIVe siècle. Le duc Jean Ier, voulant réprimer les désordres dont souffrait le peuple des campagnes, ne crut pas trouver de meilleur moyen pour arriver à ce but que de lier les gentilshommes, en établissant un code d’honneur et en développant les sentiments de dévouement et de générosité.

Il établit un ordre de chevalerie, dont le siège était l’église collégiale de Saint-Georges à Nancy. Les statuts et la liste des premiers chevaliers étaient conservés dans le Trésor des Chartes, mais ils ont été perdus on ne sait à quelle époque.

Les confrères étaient désignés sous le nom de Chevaliers aux blanches manches, ce qui indique suffisamment les signes distinctifs propres à cet Ordre.

La durée de cette institution ne peut être établie d’une manière certaine, et il y a lieu de croire qu’elle s’est éteinte avec le duc Jean, son fondateur.

Un demi-siècle plus tard, un autre ordre de chevalerie fut institué par le duc de Lorraine, René Ier.

Ce prince, qui porta le titre de roi de Naples, de Sicile et de Jérusalem, et qui gouverna, outre la Lorraine, le duché d’Anjou et le comté de Provence, établit à Angers, le 16 mars 1448, l’Ordre militaire du Croissant, l’un des ordres les plus importants de cette époque et dont les chevaliers ont figuré avec éclat à côté des Chevaliers de Saint-Michel, de la Jarretière et de la Toison-d’Or.

Je ne m’appesantirai pas sur un ordre de chevalerie qui, bien qu’institué par un duc de Lorraine, a spécialement fleuri dans le duché d’Anjou. Je dirai seulement que cet ordre du Croissant paraît n’avoir été qu’une réforme de l’Ordre du Navire, dit d’Outre-Mer et du Double-Croissant, établi, en 1269, par saint Louis, roi de France, à la veille du départ de l’armée pour la dernière croisade.

L’Ordre du Navire, dit d’Outre-Mer et du Double-Croissant, a donné en outre naissance aux cinq Ordres de chevalerie suivants :

1269 : Ordre militaire du Croissant (on de l’Étoile), à Naples, créé par Charles Ier.
1573 : Ordre de la Nef, ou du Navire, à Naples, créé par Charles III.
1381 : Ordre des Argonautes de Saint-Nicolas, à Naples, créé par Charles III.
1455 : Ordre de la Lune, en Calabre, créé par Jean d’Anjou.
1581 : Noble Académie des Chevaliers de l’Étoile, à Messine.

La réforme de René Ier n’admettait que trente-six chevaliers. Pour y être admis, il fallait posséder les titres de duc, prince, marquis, comte ou vicomte, et être gentilhomme de quatre races. Parmi les premiers chevaliers de l’Ordre, on trouve des membres des familles de Montmorency et de Champagne.

Les insignes consistaient en un croissant d’or porté sur le bras droit avec une légende en lettres d’azur émaillées de gueules : Loz, loz en croissant.

Ce même signe se portait sur le côté droit de l’habit ou de la soutane, pendue à une triple chaîne d’or. Au croissant d’or, étaient appendus de petits bâtons d’or façonnés en colonnes ou ferrets d’aiguillettes d’or, émaillées de gueules, ce qui voulait signifier que les chevaliers s’étaient trouvés en autant de batailles ou siéges de ville qu’il y avait de bâtons appendus au croissant. Cette décoration « faisait ainsi reconnaître leur vaillance et leurs prouesses ».

L’habit de cérémonie ou manteau d’apparat était de velours cramoisi, fourré d’hermine pour le chef de l’Ordre, et de vair pour les chevaliers ; leur mantelet était de velours blanc ; enfin la doublure et la soutane étaient blanches. Au-dessous de cette robe, une deuxième robe de damas gris, fourrée de même. Le chaperon était de velours noir, brodé d’or pour les chevaliers et d’argent pour les écuyers.

L’Ordre du Croissant s’est éteint en 1480 par la mort du roi René, suivie de la réunion de l’Anjou à la France.

En 1455, Jean II, duc de Lorraine, héritier du roi René et des prétentions angevines au trône de Naples, institua en Italie l’Ordre de la Lune, qui n’est à proprement parler qu’une réforme de l’Ordre précédent et des Ordres établis antérieurement à Naples par les princes de la maison d’Anjou.

Le duc Jean avait pris le titre de roi de Naples, et pendant son voyage dans les Deux-Siciles, il destina cet Ordre à récompenser les chevaliers napolitains qui restaient fidèles à sa dynastie. Il fit alors une assez forte promotion de chevaliers de la Lune, parmi lesquels fut le prince Robert de San Severino.

Les insignes étaient une lune d’argent portée au bras, et la même figure suspendue au cou par un collier d’or. L’existence de cet Ordre ne s’est pas soutenue.

Pour en avoir fini avec les états de Lorraine, il me reste à mentionner l’Ordre de Saint-Nicolas, ou Ordre de Lorraine (appelé aussi Ordre de la Mère de Dieu).

Cet ordre a été projeté au commencement du XVIIe siècle par Henri-le-Bon, duc de Lorraine.

Les chevaliers de Saint-Nicolas se seraient engagés à « aider la chrestienté contre le Turc ». Les ducs de Lorraine auraient été grands-maîtres. Il y aurait en un maréchal, un chancelier, un trésorier, un secrétaire, deux chapelains, deux huissiers et un nombre de chevaliers qui n’était pas limité dans le projet.

Les postulants n’auraient été reçus qu’à l’âge de dix-huit ans accomplis. Le collier de l’Ordre aurait été blanc, avec l’image de Notre-Dame sur une croix de Lorraine.

Mais pour des motifs restés inconnus, le duc Henri ne donna pas suite à son projet, et l’Ordre, qui fut adopté plus tard comme ordre noble de Lorraine, a été le suivant, dont l’institution est due aux comtes de Bar.

 

Ordre de chevalerie du comté de Bar, devenu Ordre noble de Lorraine et de Bar.

Le 31 mai 1416, Louis Ier, comte de Bar, institua l’Ordre du Lévrier, destiné à récompenser les services rendus et à resserrer les liens entre les gentilshommes barisiens et leur souverain.

En 1422, le même prince changea et augmenta les statuts de l’Ordre militaire du Lévrier, et le plaça sous le patronage ou l’invocation de saint Hubert.

Resté ordre noble du cornté de Bar pendant plus de trois siècles, l’Ordre de Saint-Hubert n’a pas cessé de comprendre au nombre de ses chevaliers les meilleurs gentilshommes du Barrois. C’est à tort qu’il a été confondu avec plusieurs Ordres du même nom, et c’est ce qui a pu faire croire que dès le XVIIe siècle l’institution barisienne avait été transplantée en Allemagne.

En 1740, Stanislas, roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar, réforma la constitution de l’Ordre de Saint-Hubert et lui donna le titre d’Ordre noble des duchés de Lorraine et de Bar.

En 1766, à la mort du roi Stanislas, le roi Louis XV prit sous sa protection spéciale ceux des chevaliers de SaintHubert qui voulurent devenir Français lors de la réunion des duchés au royaume. Une partie des membres de l’Ordre se retira en Allemagne, auprès des anciens princes lorrains.

En 1783, le roi Louis XVI modifia de nouveau les réglements de l’Ordre. Le même prince, par lettres-patentes de janvier 1786, autorisa les chevaliers de Saint-Hubert à fonder, dans l’hôpital de Bar, un établissement pour les pauvres.

Supprimée en 1792, la partie française de l’Ordre de Saint-Hubert est allée se fondre en Allemagne avec la fraction qui en était séparée depuis 1766.

En 1806, le siége de l’Ordre a été transféré à Francfort, et la grande-maîtrise a été acceptée par Charles de Dalberg, grand-duc de Francfort, prince primat de l’Église catholique d’Allemagne, archevêque de Ratisbonne et président de la confédération du Rhin (électeur de Mayence, ai’chichancelier du Saint-Empire avant 1806).

Ce prince adopta l’Ordre de Saint-Hubert pour le grand-duché de Francfort.

En 1815, les traités, qui bouleversaient de nouveau l’Europe, supprimèrent le grand-duché de Francfort. L’Ordre de Saint-Hubert reprit le titre d’Ordre noble de Lorraine et de Bar. Le duc de Dalberg conserva la grande maitrise jusqu’à sa mort, en 1817. Elle fut alors conférée à Louis -Marie-Céleste d’Aumont de Rochebaron, duc de Piennes, lieutenant-général des armées françaises, chevalier des Ordres de Saint-Louis, de la Légion d’honneur et de l’Épée de Sicile.

Enfin, reporté en Allemagne en 1830, l’Ordre de Saint-Hubert a pris dans cette cinquième période un caractère moins politique et paraît s’être consacré presque exclusivement aux œuvres de bienfaisance.

Sous la restauration, des démarches ont été faites par des personnes notables pour obtenir la reconnaissance officielle et le maintien de l’Ordre de Saint-Hubert. Malgré leurs efforts, cette institution a cessé de subsister dans le Barrois et en France, faute de dignitaires et de membres. Mais il n’a jamais été supprimé.

Les archives de l’Ordre existent encore à Bar-le-Duc. On peut y trouver des empreintes du sceau sur des pièces appartenant à des familles dont les auteurs en ont fait partie.

Les insignes de l’Ordre, dans sa deuxième période, consistaient en une croix d’or octogone, aux armes de Lorraine. Le médaillon central représentait l’adoration de saint Hubert. Le ruban était rouge et porté en écharpe.


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La sorcellerie en Lorraine à la fin du XVIe siècle

Blason de la LorrainePortrait de Nicolas Remy d’après le cuivre de Pierre Woeiriot

Un épisode pas très « reluisant », mais faisant malheureusement partie de l’histoire de notre région…

D’après « Histoire de Nancy » de Christian Pfister

Il nous faut décrire l’une des épidémies les plus terribles qui aient sévi sur la ville de Nancy et la Lorraine.

Cette épidémie ne fut point produite par les forces aveugles de la nature. Ce ne fut point une maladie ou une peste qui frappa les humains. Elle fut causée par les hommes eux-mêmes, qui, entraînés par leurs croyances, se montrèrent cruels aux autres hommes. Leur sottise fit plus de victimes que les plus redoutables fléaux.

Nous voulons parler de la crise de sorcellerie qui marqua les dernières années du XVIe et les premières années du XVIIe siècle. Ce mal ne fut pas particulier à la Lorraine. Il fut connu pendant cette période dans l’Europe entière, dans les pays protestants comme dans les pays catholiques.

II est malaisé de dire pour quelles raisons il éclata particulièrement en ces années. Michelet a écrit : « D’où vient la sorcière? Je dis sans hésiter : Des temps du désespoir ». Mais cette époque fut une époque relativement prospère.

L’Europe sort des guerres de religion. Le règne d’Henri IV en France est un règne réparateur, le commerce et l’industrie renaissent. L’Angleterre, sous Elisabeth, devient une nation riche. L’Allemagne elle-même respire après la paix d’Augsbourg et avant la guerre de Trente ans. En Lorraine, aucune période n’est aussi féconde que celle du duc Charles III. Une nouvelle ville de Nancy sort du sol comme par enchantement à côté de la Ville-Vieille, des industries de luxe y sont créées et attirent de nombreux artisans.

C’est en des pays heureux que la croyance à la sorcellerie fait ses ravages. Et sans doute, on peut dire que, pendant les guerres religieuses, les hommes s’étaient habitués aux bûchers. Leur coeur s’était endurci et ils passaient, indifférents ou hostiles, devant les flammes qui consumaient les prétendues sorcières.

Mais le mal nous paraît surtout causé par les croyances funestes qui se sont répandues à ce moment et ont gagné de proche en proche.

A la fin du XVIe siècle, catholiques et protestants étaient hantés par l’idée du Démon, être personnel, doué d’un immense pouvoir, cherchant à nuire aux hommes de toutes manières. Ils le voyaient partout, dans les phénomènes naturels et dans les événements les plus fortuits. De cette croyance, qui est au fond du christianisme, mais qui, à cette époque, passe au premier plan, tirez toutes ses conséquences : les procès de sorcellerie sont au bout.

Or, au moment où les bûchers s’allumaient, il se trouva des théoriciens pour les justifier et les exalter, et leurs livres, lus avec avidité, propagèrent le mal.

Un publiciste qui a été souvent représenté comme un esprit très libre, qui a été appelé parfois le Montesquieu du XVIe siècle, Jean Bodin, publie en 1580 son Traité de la Démonomanie des sorciers, où il étale un zèle indiscret à poursuivre toutes les personnes suspectes de ce crime ; et les procès de sorcellerie se multiplient aux environs de Laon, où Bodin est procureur du Roi.

A quelque temps de là, en 1602, Henri Boguet, de Dôle, juge à Saint-Claude, en Franche-Comté, met au jour son Discours des sorciers. Il engage les magistrats à ne laisser échapper aucune sorcière, et les bûchers s’allument en ce coin du Jura, plus nombreux qu’ailleurs.

En 1610, un conseiller au parlement de Bordeaux, Pierre de Lancre, visite, à la recherche des sorciers, la terre du Labourd et il écrit son Tableau de l’inconstance des mauvais anges, les démons. Le livre paru, les procès de sorcellerie foisonnent. Entre le livre de Jean Bodin et ceux de Boguet et de Pierre de Lancre, se place la Démonolâtrie de Nicolas Remy, procureur général de Lorraine, qui fut écrite en 1592 et vit le jour en 1595. Nicolas Remy consignait dans son volume, l’expérience qu’il avait acquise en instruisant de nombreux procès de sorcellerie, et son livre eut pour effet de rendre ces procès encore plus nombreux.

Dans nul autre pays, la sorcellerie n’a sévi davantage que dans le petit duché de Lorraine.

Nicolas Remy

Nicolas Remy naquit à Charmes vers l’année 1530. Il semble avoir été d’une origine assez humble. Charles-Philippe de Croy, marquis d’Havré, le prit sous sa protection et lui paya peut-être les frais de son instruction.

Le jeune Nicolas Remy voulut apprendre le droit, et, comme, à cette époque, la Lorraine ne possédait pas encore d’université, il fit ses études en France, probablement à Orléans. Il prit le titre de licencié es lois. Puis, pendant vingt et un ans, il enseigna dans des universités françaises tour à tour la littérature et la jurisprudence. Le 15 mars 1570, au moment où il atteignait la quarantaine, un de ses oncles maternels, François Mittat, se démit en sa faveur de sa charge de lieutenant général au bailliage des Vosges, l’un des trois grands bailliages entre lesquels se divisait la Lorraine. Et, cinq années durant, il résida à Mirecourt, où il passa bientôt pour un excellent magistrat.

Le 4 novembre 1575, le duc de Lorraine l’appela à Nancy et l’attacha à sa personne en qualité de secrétaire ordinaire. L’année suivante, en 1576, tout en lui laissant sa charge de secrétaire, il le nomma membre du tribunal des échevins de Nancy.

Les échevins de Nancy formaient un tribunal ducal dont les membres, gradués en droit, étaient nommés par le duc de Lorraine. Ils étaient au nombre de quatre ou six, ayant à leur tête le maître échevin, choisi de même par l’Etat. Ils jugeaient les causes criminelles dans l’étendue de la prévôté de Nancy. Cette prévôté comprenait, outre Nancy, soixante-douze villages qui s’étendaient depuis Frouard au nord jusqu’à l’extrémité sud du département actuel de Meurthe-et-Moselle, à Affracourt, Xirocourt et Vaudéville. Or, on remarque que, dans ces villages et dans la ville, furent instruits, à cette époque, un grand nombre de procès de sorcellerie : Nicolas Remy fut un juge très affairé.

Mais ce n’est pas tout. En Lorraine, il existait un très grand nombre de tribunaux criminels : tribunaux ducaux (les autres prévôtés), tribunaux seigneuriaux et tribunaux des communes.

Le tribunal d’un petit village, comme Amance (canton de Nancy-est), Arches (canton d’Epinal), Insming (canton d’Alberstroff), Hesse (canton de Sarrebourg), avait le droit de prononcer sans appel la peine capitale. Ce tribunal communal était composé tantôt du maire et de quelques échevins, tantôt de l’ensemble des habitants d’une commune, de la féauté. Aucun de ces juges ne connaissait le droit, beaucoup même ne savaient pas lire ! Et combien de sorciers ou sorcières ont été condamnés à la peine de mort par de telles juridictions !

On comprit qu’il était nécessaire d’exercer sur elles un contrôle, et il fut admis d’assez bonne heure, qu’avant d’ordonner la question ou de prononcer une sentence capitale, ces tribunaux demanderaient l’avis des échevins de Nancy. Ce qui était un usage devint bientôt une règle, une obligation. On pensait, par cette consultation, éviter de fâcheuses erreurs judiciaires. On y voyait un autre avantage. On introduisait l’unité de législation dans l’enchevêtrement des juridictions. On superposait aux tribunaux seigneuriaux et communaux, le tribunal du duc. L’échevinage de Nancy a contribué pour sa part à créer l’unité de la Lorraine.

En vertu de ces principes, tous les procès criminels du duché de Lorraine (nous laissons de côté le Barrois, qui avait son organisation spéciale), ceux de Lunéville comme ceux d’Épinal, ceux des terres ecclésiastiques de Saint-Dié et de Remiremont, comme ceux du comté de Vaudémont ou de la seigneurie de Haroué, aboutissaient à Nancy et étaient examinés par les échevins.

Beaucoup de ces procès étaient relatifs à la sorcellerie, et de la place des Dames où siégeait le tribunal dans la maison au change, partaient approuvées les sentences qui ont envoyé au bûcher d’innombrables victimes.

De 1576 à 1591, pendant quinze années successives, Nicolas Remy fut membre de ce tribunal. Toutes les causes de sorcellerie qui se sont produites dans le duché de Lorraine, durant ces années, lui ont passé sous les yeux, soit qu’il les ait jugées directement, soit qu’il ait examiné les sentences des tribunaux inférieurs.

C’est son expérience de praticien qu’il a consignée dans sa Démonolâtrie, composée en 1592, alors qu’il sortait à peine de charge. Combien de peines capitales pour sorcellerie avait-il prononcées comme échevin de Nancy ? Il nous donne lui-même un chiffre dans le titre de son ouvrage : Ex judiciis capitalibus nongentorum plus minus hominum, qui sortilegii crimen intra annos quindecim in Lotharingia capite luerunt.

En ces quinze années, il avait envoyé au supplice neuf cents victimes, un peu plus un peu moins. C’est une moyenne de soixante condamnations capitales par an et le duché de Lorraine était un pays fort petit. Dans ce chiffre de neuf cents ne sont pas compris les sorciers qui ont été exécutés dans le Barrois, ni dans les terres des Trois-Evêchés de Metz, de Toul et de Verdun qui étaient occupées par la France et déchiquetaient le duché de façon si bizarre. Il est naturellement difficile aujourd’hui de donner des statistiques exactes, mais parfois à Nancy, où l’on exécutait les sorcières de la ville et quelques sorcières de la prévôté, souvent ces dernières étaient brûlées dans leur village, on trouve trace de six condamnations capitales (en 1597) dans une année.

La manière dont Nicolas Remy s’acquittait de ses fonctions de juge lui attirait la considération générale, et le duc, à diverses reprises, récompensa son zèle.

Le 9 avril 1583, Charles III l’anoblit. Il voulait reconnaître les loyaux services de l’échevin, et aussi la manière dont celui-ci avait rempli diverses commissions. « En chacune de ces charges, disent les lettres patentes, il se serait comporté avec tel acquit et satisfaction de son devoir que nous en aurions toujours reçu bon contentement ».

Quelques années plus tard, le 1er août 1589, le duc lui donna le titre de conseiller en son Conseil privé, et Remy, à cause de ses connaissances juridiques, s’y distingua, puisque le Conseil était une sorte de tribunal des requêtes et jugeait les causes évoquées par le prince. Enfin, le 24 août 1591, il le mit à la tête de la justice en Lorraine, en le nommant procureur général, en remplacement de Georges Maimbourg. Le procureur général avait juridiction sur toute l’étendue du duché, c’est-à-dire sur les trois bailliages de Nancy, des Vosges et d’Allemagne. Il n’était pas attaché à un seul siège, il était ministère public non seulement au tribunal des échevins, mais à la Chambre des comptes, aux assises de Nancy, des Vosges et d’Allemagne, dans les sièges inférieurs, s’il le jugeait bon.

Dès lors, Nicolas Remy a livré aux sorciers comme ministère public une guerre redoutable. Il compte soixante ans. Mais l’âge n’a point refroidi son ardeur. Au contraire, pensant faire oeuvre pieuse, il redouble de zèle. Il stimule les procureurs des bailliages d’Allemagne et des Vosges, les substituts et les officiers inférieurs, les exhortant à remplir leur devoir sans fausse pitié. Il fait, dans le duché, de fréquentes tournées pour découvrir les coupables. Il siège non seulement au tribunal des échevins, mais aux tribunaux inférieurs, pour requérir la peine de mort. Et comment de simples prévôts auraient-ils osé porter une sentence contraire aux conclusions de M. le procureur ?

Juge au tribunal des échevins, Nicolas Remy a fait neuf cents victimes : combien en a-t-il fait comme procureur ? Il est difficile de répondre. Il faudrait sûrement doubler, peut-être tripler le chiffre. S’il avait donné à la fin de sa vie une nouvelle édition de la Démonolâtrie, il aurait pu y ajouter de nombreux compléments. Ses tournées sont signalées par les bûchers. Incedo per ignes – je marche à travers le feu – eût pu être sa devise. En 1596, il parcourt tous les villages du bailliage de Nancy, et ces villages sont décimés. A la même époque, il visite Bertrimoutier dans le bailliage des Vosges et il y répand la terreur.

Remy exerça sa charge de procureur pendant quinze années, de 1591 à 1606, et ces temps, marqués en Lorraine par une grande prospérité, furent les sombres années de la sorcellerie.

Dans les loisirs que lui laissaient ses fonctions, Nicolas Remy se livrait à sa passion pour les lettres. La robe du juge ou du procureur déposée, il s’adonnait, dans sa maison de campagne de Saint-Mard, près de Bayon, aux études plus douces, amoeniora studia. Il taquinait la Muse en français et en latin, il faisait de sérieuses études historiques, il préparait ses harangues d’apparat.

Plusieurs de ses ouvrages sont arrivés jusqu’à nous. Le plus ancien en date est la Démonolâtrie, dont il nous raconte lui-même l’origine. Il repassait souvent en son esprit, pendant les vacances, les aveux que les sorciers avaient faits, et il s’amusait, pour sa distraction, à les mettre en vers latins : « Admirable matière à mettre en vers latins ! ».

Il écrivait aussi en prose quelques réflexions sur la sorcellerie en général. Peu à peu, l’idée lui vint de réunir ces morceaux détachés pour en faire un livre, de même qu’on coud ensemble des morceaux d’étoffe pour en faire un vêtement. Aussi redoubla-t-il désormais d’attention dans les procès et fixa-t-il avec soin en sa mémoire les détails de chaque affaire.

Enfin, une année, la peste lui fit des loisirs plus longs. Les tribunaux vaquaient en Lorraine, et pour charmer sa solitude, il rangea ses notes et écrivit son traité. Thierry Alix, qui, après avoir mis en ordre le trésor des chartes, était devenu premier président de la Chambre des comptes, parla du livre à Charles III. Le duc exprima le désir qu’il fût livré à la presse, et, après toutes sortes de difficultés, l’ouvrage parut à Lyon en 1595. Deux autres éditions furent données, l’une en 1596 à Cologne, l’autre en 1597 à Francfort. L’ouvrage fut traduit en allemand. Il obtint partout le succès le plus vif.

Le jurisconsulte Charondas Le Caron en fait un éloge enthousiaste : « C’est un ouvrage rempli d’exemples notables et d’excellents discours mêlés de diverses sciences, pour montrer que de si abominables crimes doivent être sévèrement punis, sans y user de connivence ni dissimulation ». L’oeuvre est dédiée au fils du duc, au cardinal Charles, évêque de Metz et de Strasbourg, celui-là même qui deviendra plus lard le premier primat de Lorraine. Ce prince souffrait de violentes douleurs rhumatismales qu’il attribuait aux sorciers. Il avait fait venir d’Italie pour l’exorciser des religieux ambrosiens. Certes, il dut trouver plaisir à la lecture de ce volume, où l’anathème et la mort étaient prononcés contre ses prétendus bourreaux.

Ce livre est certainement un livre de bonne foi, comme disait Montaigne, et c’est ce qui en rend la lecture effrayante. A peu près jamais le moindre doute n’a envahi l’âme du procureur. Jamais aucun scrupule ne l’a effleurée.

L’épigraphe de son livre est un verset de la Bible qui est déjà une sentence de mort : « Quand un homme ou une femme aura un esprit de Python ou sera devin, on le fera mourir ». Et voici la conclusion : « Pour ceux qui ont souillé leur vie de tels crimes, je ne doute pas qu’il soit de droit de les tourmenter par toutes sortes de tortures et de les faire périr par le feu. Il faut, qu’ils soient un exemple aux autres et que la sévérité même de leur supplice soit un avertissement ». Et dans l’intervalle des 394 pages, revient sans cesse le même mot : la mort !

Toutes les déductions de Nicolas Remy sont faites à grands renforts de citations d’auteurs grecs et latins, avec de véritables grâces littéraires, en une langue châtiée à laquelle on ne peut reprocher qu’un peu d’obscurité. Le procureur était nourri de la moelle de l’antiquité, et il s’appliquait à bien écrire. Il comptait sur ce livre pour faire vivre son nom dans la postérité, pour rappeler aux arrière-neveux la grandeur de la tâche qu’il avait accomplie, les services qu’il avait rendus au christianisme et à l’humanité ! Il ne s’est trompé que sur la nature de la célébrité que lui devait valoir son ouvrage.

D’autres oeuvres de Nicolas Remy nous sont parvenues. Il contribua à la rédaction de la Coutume de Lorraine qui parut en 1596. Le « nouveau style » exigeait des avocats la prestation d’un serment à la séance solennelle la rentrée des tribunaux ou, comme on disait alors, « à l’ouverture des plaidoieries du duché de Lorraine ». La première fois que cette cérémonie eut lieu en 1697, le procureur général prononça un intéressant discours. Dans un langage très élevé, il rappela aux avocats leur devoir, non sans lancer à leur adresse quelques traits malicieux sur le choix des bonnes causes et des bons moyens, la modération des honoraires, la bienveillance dans les relations quotidiennes. C’est peut-être le premier en date des discours de rentrée. La bibliothèque de Nancy en possède un exemplaire jadis donné par Remy lui-même à l’un de ses amis.

Nicolas Remy préparait aussi une grande oeuvre historique. Il amassait des matériaux pour une histoire de René II (1470-1508), et, en 1605, parut à Pont-à-Mousson le Discours des choses advenues en Lorraine depuis le décès du duc Nicolas jusques à celui du duc René. C’est un travail remarquable qui dépasse singulièrement les chroniques du Moyen-Age. C’est la première en date des histoires parues en Lorraine. Remy fait un usage judicieux de la Chronique de Lorraine et du Dialogue de Jean Lud.

Il connaît aussi quelques-unes de ces chartes qu’avait si bien classées son ami Thierry Alix. Le style est en général net et clair. Pourtant on peut lui reprocher d’avoir accueilli quelques légendes que répétait la tradition orale. Nous savons aussi que Remy réunit en une collection, les anciens édits et ordonnances de la province de Lorraine. Le volume demeura malheureusement manuscrit. Nicolas Remy obtint en récompense, cent résaux de blé à prendre, trois années durant, sur la recette ducale de Châtel et de Charmes.

Ces travaux, aussi bien que la dignité de sa vie, assurèrent à Nicolas Remy la considération publique. On se tromperait gravement si l’on se figurait que ses contemporains se détournaient de lui avec horreur. Non, ses crimes étaient ceux de son époque, et le zèle qu’il déployait augmentait encore l’estime générale. Il vivait paisiblement à Nancy, pendant l’année judiciaire, en une maison de la rue du Haut-Bourgeois, entouré de sa nombreuse famille. La ville lui fit présent d’un beau tableau pour lui témoigner sa gratitude.

Le duc l’employa dans ses négociations diplomatiques. En 1594, le procureur général prit possession de Marsal, qu’Henri IV venait de rendre à la Lorraine. Les années suivantes, il assista à diverses conférences avec les agents du duc de Deux-Ponts, du comte de Nassau, de la communauté de Metz pour aplanir diverses difficultés de frontière inévitables en un pays où les enclaves étaient multipliées. Partout il fut un auxiliaire précieux. Aussi, en reconnaissance de ses services, le duc accorda, le 26 août 1599, sur la prière de sa belle-fille Catherine de Bourbon (sœur d’Henri IV), au fils aîné de Nicolas, Claude, la survivance de la charge de procureur. Mais Nicolas Remy continua de l’exercer, tandis que Claude achevait ses études à Paris. Ce n’est, qu’en 1606, à soixante-douze ans, que le procureur prit enfin sa retraite et fut définitivement remplacé par son fils.

Nicolas se retira à Charmes, dont il avait fait une description enthousiaste dans son Discours des choses advenues. Mais il se rendit encore, à plus d’une reprise, utile à ses compatriotes. Toutes les fois qu’une cérémonie importante se célébrait à la cour de Lorraine, on s’adressait à lui et on lui demandait une pièce de circonstance.

Quand Marguerite de Gonzague, seconde femme du duc de Bar Henri, fit son entrée à Nancy, le 15 juin 1606, Nicolas Remy fut chargé de présenter de cette cérémonie une description officielle en latin.

Quand, en 1608, le duc Charles III mourut, l’ancien procureur célébra, en un langage enthousiaste, les glorieux faits de ce prince.

Lorsque le fils de Charles III, Henri II, forma le dessein de faire son entrée dans sa capitale, le 13 septembre 1609, le peintre Florent Drouin fut délégué à Nicolas Remy, dans sa retraite de Charmes, pour conférer avec lui sur les vers et les devises à inscrire sur les arcs de triomphe. L’entrée fut remise, elle n’eut lieu que le 20 avril 1610, et, sur le désir du duc, on évita tous frais trop considérables. Mais on imprima les vers de Remy, et il figura, avec son fils, le procureur, au banquet qui fut donné à l’hôtel de ville.

Ainsi, jusqu’à la fin de sa carrière, il connut les honneurs. Il s’éteignit doucement à Charmes au mois d’avril 1612, entouré du respect de tous. C’était un fort honnête homme que ce Nicolas Remy, qui avait envoyé au bûcher deux à trois mille sorciers, dont les neuf dixièmes étaient sans nul doute des innocents.

La sorcellerie

Après avoir esquissé l’histoire de la vie de Nicolas Remy, il nous faut raconter ces terribles procès de sorcellerie auxquels son nom a été mêlé et dont beaucoup se sont déroulés à Nancy. Et, tout d’abord, en quoi consistait, d’après le procureur général, le crime de sorcellerie ? Nous avons déjà dit qu’au cours du XVIe siècle la croyance au diable était générale. Nous résumons ici ce que dit Nicolas Remy dans la Démonolâtrie.

En Lorraine, le diable porte les noms les plus variés. On l’appelle maître Persin, parce qu’il apparaît sous une couleur vert foncé, maître Léonard, Napnel, Jolibois, Sautebuisson, etc. Parfois l’on fait une distinction entre ces sortes de démons : ce sont des personnages différents subordonnés l’un à l’autre.

Le démon apparaît sous des formes diverses aux personnes qu’il veut conquérir. Il pince ses victimes au front pour enlever le baptême, et les invite à assister au sabbat, qui a lieu sur une lande déserte, en un endroit écarté des habitations. Les sorcières se frottent d’un onguent et sont transportées en général sur un balai ou bien sur un bouc à ce sabbat qui, en Lorraine, se tient le samedi et le mercredi, les démons étant occupés les autres nuits ailleurs (Démonolâtrie – page 121 et suivantes). Elles s’y donnent au diable et dansent une ronde échevelée, mais masquées et retournées, la tête en dehors. Puis elles prennent en commun un repas où toute nourriture est insipide.

Le sel y fait défaut. Suivant un calembour souvent répété, les plats y viennent de Salamanque. Il n’y a pas non plus de pain, puisque le pain rappelle l’Eucharistie. Pendant toutes ces orgies, les diablotins font une musique infernale, en frappant des tibias contre des crânes (Démonolâtrie – page 141).

Nicolas Remy et les juges croyaient à la réalité de ces descriptions. Une seule fois, le procureur a un léger doute. Une sorcière a affirmé qu’à telle heure de la nuit, elle avait été au sabbat. Et pourtant son mari a juré qu’à la même heure, elle se trouvait tranquillement couchée à côté de lui. Remy ne peut pas ne pas accorder confiance à ce témoignage. Il conclut qu’un sabbat imaginaire est aussi pernicieux qu’un sabbat réel. Ce sabbat donne les mêmes émotions, provoque les mêmes lassitudes. Une telle femme est bien la proie du diable. A mort donc la malheureuse !

Mais, si hommes et femmes se rendent au sabbat, ce n’est pas seulement pour se procurer des plaisirs fatigants. Ils veulent surtout obtenir du diable, le pouvoir de nuire à ceux qu’ils détestent. Maître Persin leur donne un onguent mystérieux, il leur apprend des paroles magiques. A l’aide de l’un ou des autres, ils vont provoquer le malheur de leurs ennemis. Ceux-ci languissent et dépérissent peu à peu. Ou bien, il leur arrive un grave accident. Ils tombent et se cassent une jambe ; ils n’entendent plus ; ils voient double ; des boutons leur poussent sur la figure ; les maris deviennent impuissants.

D’autres fois, les sorciers s’en prennent au bétail. Ils font trébucher la vache ou la chèvre de leur ennemi, les blessant grièvement. Ils tarissent, par leur pouvoir magique, le lait de ces animaux. Les sorcières plantent dans le mur de l’étable, au dehors, un couteau ; elles font sur lui le signe de traire la vache ; elles prononcent le mot sacramentel : « Je te trais au nom du Diable », et le lait coule réellement le long du couteau. Elles enlèvent la force nutritive qui est dans l’herbe broutée ; chevaux, taureaux, vaches mangent et dépérissent. Au contraire, cette nourriture profite à leurs propres bêtes qui restent, grasses et bien portantes.

Ce qui frappe surtout, dans ces stupides accusations, c’est la relation que les accusateurs établissent entre une rencontre fortuite avec un sorcier et un malheur arrivé souvent des semaines, des mois, des années plus tard.

Dans un procès instruit à Amance, près de Nancy, en 1591, le herdier de la commune – c’est-à-dire celui qui garde la herde, le troupeau – est accusé de sorcellerie, et les bergers qui vivent isolés dans les champs fournissent un nombreux contingent de victimes. Une femme dépose qu’elle a eu avec l’inculpé, nommé Bulme, une querelle à cause d’une vache qu’il lui avait perdue, et, dit-elle, environ un mois après, son mari tomba malade et mourut en cinq jours. Une autre femme certifie que son mari est mort six semaines après une querelle avec le sorcier. D’autres encore viennent dire qu’après une dispute de ce genre, leur cheval ou leur verrat a péri au bout de quinze jours ou d’un mois. Et c’est sur des accusations de ce genre que Bulme et sa femme furent exécutés à Amance.

Les sorcières ne s’attaquent, pas seulement aux hommes et aux animaux. Dans leurs réunions nocturnes, elles rassemblent les nuages, qui bientôt se condensent en grêle et détruisent les moissons. Voilà pourquoi, dit Nicolas Remy, quand le tonnerre gronde, quand menace la foudre, il faut sonner les cloches, car ces mêmes cloches qui appellent les fidèles à la prière chassent le démon.

Les sorcières sont encore accusées d’avoir provoqué d’autres fléaux. En décembre 1586, la femme Odile Boncourt, d’Haraucourt, en novembre 1586, la femme Rose Gérardin, d’Etival, en février 1587, la femme Housselot, de Saint-Evre, ont avoué avoir suscité un très grand nombre de souris qui ont rongé toutes les racines et causé la disette.

Voici, avec quelques détails, les accusations lancées contre une pauvre femme de Nancy, nommée Lasnière. Elle avait l’habitude de mendier de porte en porte, et les aumônes qu’elle recevait suffisaient à son existence. Un jour, elle frappa à la maison du bailli de Nancy. Le fils aîné de celui-ci sortit à l’improviste et lui ordonna de revenir aune autre heure, car pour le moment, les domestiques étaient occupés. La femme répondit par des injures, et aussitôt notre jeune homme tomba face à terre comme s’il s’était heurté contre un caillou. Et il affirma aux domestiques accourus que l’accident n’était pas arrivé par sa faute, qu’il était poussé par derrière par une force supérieure et qu’il se serait certainement cassé un membre, s’il n’avait eu la précaution, en tombant, de faire le signe de la croix.

Le démon adressa, dit Remy, de vifs reproches à la femme Lasnière d’avoir manqué son maléfice et lui donna l’ordre de surprendre le jeune homme avant qu’il eût fait sa prière du matin et se fût garanti par le signe de la croix. Or, un jour, à l’aube naissante, le jeune homme ouvrit la fenêtre de sa chambre au premier étage et voulut saisir un nid qui se trouvait sur la muraille ; il tomba la tête la première et on le rapporta évanoui à la maison. Il revint bientôt à lui et dit à son père : « Père, ne me faites pas de reproche ; j’ai été poussé par derrière et on a lancé un objet contre moi ». Et en effet un gros morceau de bois fut ramassé à l’endroit où il était tombé. L’enfant mourut quelque temps après, la femme Lasnière fut aussitôt arrêtée. Interrogée par Nicolas Remy, elle avoue. Elle est condamnée à mort et exécutée le 14 juillet 1582.

Remy nous raconte que, aussitôt après la chute de l’enfant, le diable était venu en personne féliciter la sorcière et il accumule, pour le prouver, une série de citations de la Bible (Démonolâtrie – page 272).

Telles étaient les accusations portées contre les sorcières et qui devaient conduire presque toutes ces malheureuses à la mort. Dans l’ancienne procédure, il fallait qu’un accusateur se présentât et soutînt la vérité de son dire par serment, témoignages ou autrement.

Les procès

Dans les procès de sorcellerie, il n’y a plus d’accusateurs. Il n’y a, comme pour les procès de l’Inquisition, que des dénonciateurs. Un individu a à se plaindre d’une femme qui l’a injurié, il ne veut pas payer son créancier, il dénonce la femme et le créancier comme soupçonnés de sorcellerie. Le dénonciateur ne risque jamais rien. Son nom n’est pas communiqué à l’inculpé. Même dans certains pays, – ce ne fut point le cas en Lorraine – on plaçait aux églises ou aux maisons communes des troncs destinés à recevoir les dénonciations anonymes, les dénonciations lâches et méprisables !

Sur ce seul indice, l’officier public se mettait en mouvement, souvent même il ne les attendait pas. Le procureur général faisait des tournées en Lorraine et, par le procédé de l’enquête, – qu’il est devenu odieux le mot inquisitio ! – il recherchait les coupables.

Sur toute dénonciation, sur tout soupçon du ministère public, une information est ouverte. On entend les personnes qui peuvent fournir des renseignements sur les inculpés et l’on consigne avec soin leurs dires. Tous les actes de la malheureuse femme soupçonnée (car la proportion des femmes sorcières par rapport aux hommes était de neuf sur dix) sont scrutés avec soin et tout va devenir indice qu’elle est réellement coupable.

On l’a appelée dans une querelle « sorcière », et elle n’a rien répliqué ; elle n’a pas traîné son calomniateur devant les tribunaux : indice sûr. Au contraire, elle s’est hâtée de poursuivre celui qui l’avait injuriée ; elle a voulu détourner les soupçons : indice sûr. On ne voit jamais une femme à l’église ; c’est, dit Nicolas Remy, qu’elle s’est donnée au diable. Elle court sans cesse à la messe, autre indice. Car une force irrésistible pousse les sorcières vers l’église : constatation curieuse qui montre chez ces femmes une sorte de folie religieuse. L’information est ainsi presque toujours défavorable. La malheureuse est arrêtée et jetée en prison. A Nancy, elle est menée dans les tours de la porte de la Craffe.

Nous connaissons déjà les tribunaux qui vont la juger. Elle n’est point renvoyée devant des inquisiteurs ou devant le tribunal ecclésiastique, l’officialité. Elle comparaît, comme les autres criminels, devant la justice ordinaire, échevins, prévôts, justice municipale. Les juges font venir l’inculpée devant eux et procèdent à son interrogatoire : c’est l’audition de bouche.

L’un des échevins (nous supposons que le procès se déroule à Nancy) lui demande son nom, son âge, si elle sait de quoi elle est accusée. A cette dernière question, en général, l’inculpée ne répond rien. Finalement, le juge lui dit son crime et expose les charges qui ont été recueillies dans l’information. Il lui demande de se défendre. D’ordinaire, l’accusée se récrie ; elle se déclare innocente des méfaits qu’on lui impute. Le juge essaie toujours de l’effrayer par la violence de ses gestes, la véhémence de son langage. Il a recours à toutes sortes de ruses pour obtenir l’aveu attendu, l’aveu qui sera considéré par lui comme une véritable victoire. S’il y a deux inculpés, il ne manque pas d’affirmer au second que le premier a tout avoué, alors qu’il n’en est rien. Il se complaît dans les équivoques, les sous-entendus.

Jamais, dans ces interrogatoires, l’accusée n’est assistée d’un avocat. L’avocat est même toujours absent de ces tristes procès : la sorcière ne doit point être défendue. Du reste, un avocat ne courrait-il pas de trop grands risques ? La sorcière ne pourrait-elle pas lui jeter un sort ?

Mais qu’on admire la logique des croyances ! Il est admis que ces méchantes femmes ne peuvent rien ni sur les magistrats ni sur les bourreaux, qui, par une sorte de grâce d’état, sont à l’abri de leurs coups.

Nicolas Remy nous raconte que le terrible onguent que maître Persin donne aux sorcières perd toute vertu dès qu’il est saisi par les juges. Lui-même, qui a été sans cesse en contact avec les sorcières, est resté toujours sain de corps et d’esprit, chrétien parfait.

La femme Lasnière, de Nancy, interrogée par lui, lui lança cette apostrophe : « Comme vous avez de la chance que nous ne puissions rien sur vous, ô juges ! Il n’y a point d’hommes que nous désirions plus tourmenter que vous, qui poursuivez toute notre race par de tels supplices ». Nicolas Remy pouvait procéder sans risque ni péril.

On trouvait des accusés, surtout parmi les femmes, qui avouaient dès le début. Il se présente ici un cas d’auto-suggestion fort curieux. La femme croit réellement qu’elle a conclu un pacte avec le diable, elle le crie à son juge. Et, en général, avec cet aveu, elle tient des propos incohérents et orduriers, elle se complaît dans la crapule. Ces femmes ont été désignées comme sorcières parce qu’elles sont des hystériques. Elles réalisent en quelque sorte, les scènes qu’elles ont entendu raconter autour d’elles. Oui, elles se sont données au diable, elles ont assisté au sabbat qu’elles décrivent avec un luxe incroyable de détails.

L’hystérie est héréditaire, et voilà pourquoi souvent les filles ont été brûlées après les mères, parce qu’elles présentaient les mêmes symptômes morbides. La maladie chez des personnes faibles d’esprit est contagieuse ; aussi beaucoup de villages sont décimés. Si la femme ne se suggère pas à elle-même toutes ces visions, le juge qui l’interroge les fait naître en son esprit. Ses questions sont si nettes, si précises, qu’elle arrive à douter d’elle-même. Elle avoue. L’aveu est une condamnation à mort. Le procès finit après l’information et l’interrogatoire.

Mais, après tout, ces aveux étaient rares. Le plus souvent, l’accusée nie. Elle déclare qu’elle n’a pas eu Commerce avec Satan, qu’elle n’est point sorcière. Dès lors, on procède aux récolements et aux confrontations.

Le juge convoque à jour et heure déterminés tous les témoins entendus dans l’information. Il les interroge d’abord en l’absence de l’inculpée. Il leur demande s’ils persistent en leur première déposition. Il les invite à y ajouter ou à en retrancher à leur gré. C’est le récolement. Puis, pour la première fois, la prévenue est mise en présence de ses accusateurs. Et ici, la Lorraine était en avance sur d’autres pays, où jamais la victime ne connaissait les témoins, où l’on continuait d’employer l’ancien système de l’Inquisition. Témoins et accusée sont interrogés contradictoirement sur les faits de la cause : c’est la confrontation. Celle-ci terminée, le procureur ou le substitut présent prend ses conclusions. Si elles tendent à l’absolution de l’inculpée, elles sont définitives. Mais, avec des procureurs imbus de l’esprit de Nicolas Remy, de telles conclusions devaient être assez rares : on en trouve pourtant des exemples.

En général, les conclusions sont interlocutoires. Le procureur peut requérir que l’accusée signale des témoins à décharge, mais la malheureuse n’en trouve presque jamais. Il peut requérir aussi qu’elle soit soumise à la question : c’était le cas ordinaire. Quand le procès a lieu loin de Nancy, l’on demande sur ces conclusions l’avis des échevins de la capitale. Mais presque toujours dans les procès de sorcellerie, les échevins opinent pour la torture.

A Nancy même, point n’est besoin de consulter personne, et la sentence interlocutoire ordonnant la question est immédiatement rendue.

Avant de procéder à la question, on soumettait l’inculpé à un chirurgien ou à un médecin. Homme ou femme, il était rasé des pieds à la tête « partout où poil se trouve », disent les procès-verbaux, par la personne vile, c’est-à-dire par l’homme qui tond les chiens et récure les égouts. Puis le chirurgien cherchait s’il retrouvait sur son corps la marque du Diable. De même que Dieu mettait son sceau sur certains élus en reproduisant sur leurs mains, sur leur flanc et leurs pieds les blessures du Christ, de même, dans les croyances de l’époque, le diable marquait d’un signe ineffaçable la créature qui s’était donnée à lui.

Nicolas Remy consacre tout un chapitre de sa Démonolâtrie à cette marque diabolique. C’était au médecin à trouver ce signe, qu’il reconnaissait de la façon suivante : si à l’endroit du corps marqué par Satan, il enfonçait une longue épingle, l’inculpé ne sentait aucune douleur et pas une goutte de sang ne coulait de sa blessure. Cette partie du corps était devenue tout à fait, insensible : Sanguis hebet, frigentque effetæ in corpore vires (la citation est dans Nicolas Remy).

Ainsi, en octobre 1590, on arrête à Brin, la femme Claude Bogart. Après lui avoir rasé la tête, on découvre au sommet une cicatrice que les cheveux cachaient. Claude affirme que cette cicatrice a été causée par une pierre qui lui a été lancée. Mais le chirurgien enfonce son épingle et déclare qu’en cet endroit le diable a mis sa griffe sur elle.

On découvre de même une verrue sur la jambe droite de la femme Muguet, arrêtée à Essey-lès-Nancy en juin 1591. Elle ne sent aucune douleur lorsqu’on y enfonce l’épingle. Mais, dès qu’elle est piquée à côté, elle pousse des hurlements effroyables. Signe diabolique, conclut Nicolas Remy, et il écrit : « Ceux-là errent cent et cent fois, ceux-là sont des fous qui prétendent expliquer de tels phénomènes par des causes naturelles ».

N’en déplaise à Nicolas Remy, n’en déplaise à l’excellent abbé Lionnois, qui faisait preuve d’un bien grand scepticisme en disant : « Les épingles de ces chirurgiens n’étaient-elles pas semblables à celles de nos joueurs de gobelets qui, en se perçant le front, ne se font de mal que dans l’esprit des sots ? », de tels phénomènes existent et la médecine actuelle les explique par des causes naturelles. Cette insensibilité partielle est l’un des signes de l’hystérie, elle peut même être provoquée par simple suggestion du médecin.

Dans tous ces procès de sorcellerie, le médecin ou le chirurgien doit partager la responsabilité du juge. Il procédait à l’examen du corps, trouvait la marque et donnait son certificat, qui était une condamnation à mort. Dans ce certificat, il ne constatait pas seulement, il interprétait. Il affirmait que cette insensibilité était causée par l’empreinte du démon.

Dans un livre de chirurgie, paru en 1585, on lit : « Nul ne peut nier, il n’en faut douter, qu’il y ait des sorciers ; car cela se prouve par authorité de plusieurs docteurs et expositeurs, tant vieux que modernes, lesquels tiennent pour chose résolue qu’il y a des sorciers et enchanteurs qui, par moyens subtils, diaboliques et inconnus, corrompent le corps, l’entendement, la vie et la santé des hommes et autres créatures, comme animaux, herbes, l’air, la terre et les eaux. Davantage l’expérience et la raison nous contraignent le confesser, parce que les lois ont établi des peines contre telles manières de gens ». Singulier raisonnement : il y a des sorciers, puisqu’il y a des lois contre les sorciers !

L’auteur de ce livre est Ambroise Paré, et peut-être le grand chirurgien, qui passait en son temps pour un novateur hardi, a-t-il causé sorcellerie avec Nicolas Remy, lorsqu’en 1575 il arriva en Lorraine pour guérir la duchesse Claude de France, femme de Charles III.

Le médecin a donné son certificat, mais il faut obtenir de l’inculpé lui-même l’aveu qu’il a eu commerce avec le diable. Et cet aveu lui sera arraché par la torture.

Les épreuves de torture

Nous connaissons quels modes de tortures étaient usités en Lorraine par un livre de praticien écrit par Claude Bourgeois, maître-échevin de Nancy au moment où Nicolas Remy était procureur général. Il y avait quatre épreuves graduées.

C’étaient d’abord les grésillons.

L’instrument était formé de trois lames de fer qu’on rapprochait avec une vis. On mettait entre ces lames le bout des doigts de la main ou du pied jusqu’à la naissance de l’ongle et l’on serrait. La souffrance était atroce, la victime sortait de l’épreuve les doigts entièrement écrasés.

Venait ensuite l’échelle.

C’était une échelle ordinaire dont une extrémité touchait terre, tandis que l’autre reposait sur un tréteau, à trois pieds du sol. L’accusé était étendu sur elle, nu ou en chemise, les pieds attachés au barreau inférieur, les mains liées, à l’autre extrémité, à une corde qui s’enroulait autour d’un tourniquet ; on mettait en mouvement le tourniquet, et les bras, le corps entier s’allongeaient. « L’accusé, dit Claude Bourgeois, souffre ainsi de grandes douleurs, tant à cause de l’extension violente de tout le corps qui s’allonge contre nature, que pour les diverses parties affligées en cette extension, comme veines, artères, muscles, mais principalement les nerfs et tendons, qui sont toutes parties douées d’un sentiment fort exquis et conséquemment susceptibles de grandes douleurs ».
Pour augmenter les souffrances du malheureux, on lui faisait passer sous le dos un morceau de bois, pendant qu’on retirait. On lui jetait aussi souvent de l’eau froide à la figure. On lui introduisait par un entonnoir une certaine quantité d’eau dans la bouche, ou encore l’on imprimait à cette échelle mobile des secousses savamment calculées.

Tandis que la victime reste couchée sur l’échelle, on lui infligera la troisième épreuve, les tortillons.

Les bras et les jambes nus sont attachés par de grosses cordes aux montants, et la corde est serrée autant qu’il est possible. Puis entre les membres et la corde, on passe des bâtons ronds qu’on emploie comme un tourniquet. La corde est serrée davantage encore ; elle pénètre dans les chairs, qui sont de plus en plus comprimées en certains endroits et ressortent plus loin en bourrelets meurtris.

Enfin, si l’accusé n’a pas avoué, on a recours à l’estrapade.

Au plafond de la chambre de torture, est attachée une poulie, dans laquelle on passe une corde, semblable aux poulies dont se servent les maçons pour monter leurs pierres. Le patient, en chemise, les mains liées derrière le dos, est attaché par la ceinture à ce crochet et tiré violemment en l’air. On lui fait exécuter ainsi un certain nombre de tours. Parfois, pour augmenter sa souffrance, on étire le corps en attachant aux pieds de grosses pierres. Claude Bourgeois assure que quelques-unes de ces pierres pesaient de 60 à 80 livres.

C’étaient là les seuls tourments autorisés en Lorraine par les échevins de Nancy. Et ils se croyaient des esprits libéraux !

Ils prohibaient les modes plus atroces encore. Ils défendaient de faire asseoir l’inculpé sur une selle hérissée de pointes, de le pendre dans une cheminée pour l’enfumer, de le priver de sommeil pendant une longue période, en le tenant, éveillé par des moyens artificiels, comme cela se faisait à Toul.

Ceux qui ont visité certains musées de torture d’Allemagne seront obligés de reconnaître que les échevins de Nancy ont été moins cruels que certaines justices d’outre-Rhin. Mais des procureurs lorrains demandaient des supplices plus terribles. Un homme de loi, Didier Colin, écrit sur un exemplaire de la Pratique civile et criminelle, de Claude Bourgeois : « Aucuns disent qu’il n’y douleur si grande que celle qui vient de la distillation d’eau froide sur le nombril. Aucuns que les millepèdes, cloportes ou pourcelets Saint-Antoine, appliqués et retenus sur le nombril, font plus grand rage et tourment ».

La torture est toujours administrée en présence d’un chirurgien. Celui-ci doit arrêter le bourreau quand il lui semble que le patient est à bout de forces. On ne doit pas détacher de l’échelle un cadavre, comme le fait s’est produit parfois.

On commence en général par montrer à l’inculpé les instruments du supplice. On lui explique la manière dont on s’en sert, les souffrances qu’ils produisent, et, devant cette menace, on l’interroge encore une fois. On le conjure d’avouer son crime. S’il persiste dans ses dénégations, le bourreau fait son office.

Rarement une femme résiste jusqu’au bout. Tout à coup, elle s’écrie que c’est trop souffrir. Elle raconte tout ce qu’on veut : oui, elle a été au sabbat ; oui, elle a eu accointance avec le diable. Le juge lui demande les noms de ses complices. Elle crie tous ceux qui lui traversent la tête, noms illustres ou noms ignorés, grands personnages de l’État ou pauvres mendiants. C’étaient de nouvelles victimes qu’elle désignait, et chaque procès en engendrait une série d’autres.

Parfois le juge, pour obtenir plus vite l’aveu, usait de stratagème. Il promettait à la pauvre torturée sa grâce et une chaumière. Mais il sous-entendait par restriction mentale, la grâce d’être étranglée avant d’être brûlée, et la chaumière, c’étaient les bottes de paille du bûcher.

Il arrivait aussi que le juge, dans la recherche des complices, désignait un homme ou une femme par son nom : « N’étiez-vous pas au sabbat, avec un tel ou une telle ? ». Ces pratiques, il est juste de le reconnaître, étaient condamnées par les échevins de Nancy.

Claude Bourgeois écrit : « Il n’est loisible d’user d’artifices, de paroles mensongères ou captieuses comme de faire entendre au criminel qu’il confesse librement ce qu’on luy demande soubs espérance et promesse de pardon et autres, cela étant très pernicieux, et dont les juges practiquant tels abus et injustices en répondront devant Dieu, et cela estant descouvert, debvront estre châtiés exemplairement par les juges supérieurs qu’il appartiendra ». Et, en effet, certains juges ont été destitués pour n’avoir pas suivi ces préceptes.

Claude Bourgeois écrit encore : « II ne faudra pas particulariser ou nommer personne, suggérer (le mot est dans le texte) ou désigner par habits ou autrement, ains faudra interroger généralement qui sont les complices ».

Le lendemain des aveux, l’accusée était interrogée à nouveau hors du lieu de torture. Il arrivait souvent qu’elle rétractait ses aveux antérieurs, qu’elle déclarait, n’avoir su ce qu’elle disait, n’avoir parlé que sous l’empire de la douleur.

Le juge aurait dû réfléchir à ces rétractations. Il aurait dû se rappeler le proverbe latin : Torquere est extorquere. Il aurait dû se dire, comme plus tard l’auteur tragique (Raynouard – Les Templiers) : « La torture interroge et la douleur répond ». Mais, dans ces dénégations, il voit une nouvelle manoeuvre de Satan, et l’accusée est remise aussitôt à la question. Après les grésillons, l’échelle ; après l’échelle, les tortillons et puis l’estrapade. Quelques-unes résistent jusqu’au bout et sont renvoyées des fins de la plainte, mais le cas est tout à fait extraordinaire.

L’aveu une fois fait, est aussitôt consigné par écrit : c’est la sentence de mort. Les juges n’ont qu’à en prendre acte et à prononcer en conséquence.

Dans les juridictions inférieures, l’arrêt est provisoire, les pièces du procès sont expédiées aux échevins de Nancy. Ceux-ci déclarent en général que le procès a été bien jugé, et, aussitôt leur réponse arrivée, les juges rendent l’arrêt définitif. A Nancy, il n’y a qu’une sentence définitive.

Nous donnons ici la formule de ces sentences de mort, prononcées par les tribunaux locaux, telle que nous la rapporte Claude Bourgeois. Cette formule a été répétée des centaines de fois en Lorraine : « Veu le procès extraordinairement instruit par Nous les prévôt ou Maire et gens de justice de N. (ici le nom de la localité), à la requeste du procureur d’office, contre N., prévenu et accusé de sortilège et vénéfice, sçavoir l’information, l’audition de bouche dudit accusé, récolements et confrontations, les conclusions dudit procureur en date du…, notre sentence du…, par laquelle aurions condamné ledit accusé à la question ordinaire et extraordinaire, l’acte et procès-verbal de ladite question, les conclusions définitives dudit sieur procureur et l’avis de Messieurs les maître eschevin et eschevins de Nancy (c’est l’énumération exacte de tous les actes de la procédure ; voici maintenant la sentence), disons que, par ladite procédure et par la confession dudict accusé, iceluy est suffisamment atteint, et convaincu dudict crime de sortilège et vénéfice ; de quoi l’avons condamné et condamnons à estre délivré entre les mains de l’exécuteur de haulte justice, pour par lui être exposé au carcan à la vue du peuple l’espace d’un demi-quart d’heure ou environ, puis mené et conduict au lieu où l’on a accoustumé supplicier les délinquants, et illec attaché à un poteau, y estre estranglé après qu’il aura aucunement senty l’ardeur du feu, son corps ars, bruslé et reduit en cendres, tous et chascuns de ses bien déclarez acquis et confisqués à qui il appartiendra, les frais de justice pris sur iceux au préalable ».

Beaucoup d’accusés, pour ne pas affronter cette série d’horreurs, se donnaient la mort en prison. Que de fois ne trouve-t-on pas dans les archives des mentions comme la suivante : « 1593. Marguerite, veuve de Thiébaut le vigneron, demeurant à Belleau, accusée de vénéfice et de sortilège, étant détenue en prison de ce lieu, se serait par mains violentes précipitée à la mort ».

Nicolas Remy reconnaît que les suicides en prison sont nombreux. Il avoue, par exemple, qu’en juillet 1581, Didier Finance, de Mandray, a échappé au supplice en s’enfonçant dans la gorge un couteau qu’on avait oublié près de sa main, et il ajoute : « Il me souvient qu’en cette année et l’année précédente, il s’est trouvé en Lorraine environ quinze personnages qui se sont fait justice à eux-mêmes, pour ne pas être un exemple à tous ».

Remy a horreur de ces morts : « J’ai hâte, écrit-il, d’en venir à des procès qui eurent de meilleures issues » et il raconte les supplices de Jeanne, sorcière à Ban-sur-Meurthe, d’Amie Drigie, d’Haraucourt, et de Didier Gérard, de Vennezey. Le bourreau ne perdait pas tout droit si la victime se donnait, la mort. Le cadavre était exposé aux fourches patibulaires et ensuite brûlé.

La sentence définitive, une fois rendue, était aussitôt mise à exécution. Un confesseur devait préparer la sorcière à la mort, et nous pourrions répéter des confesseurs ce que nous avons dit des médecins : jamais l’un de ceux qui recevaient les dernières confidences des victimes n’a protesté de leur innocence. Si l’accusée niait encore au tribunal de la pénitence, il attribuait ces dénégations à une méchanceté endurcie et aux ruses du démon.

La condamnée, avant le supplice, était exposée quelques minutes au carcan. A Nancy, celle exposition avait lieu sur la place Saint-Evre, tant que les prisons furent à la porte de la Craffe. Plus tard, elle eut lieu dans la Ville-Neuve, sur la place du Marché, devant l’hôtel de ville. Au-dessus de la malheureuse, on plaçait un écriteau indiquant son crime : « guenoche et sorcière ». On la livrait à la risée d’une multitude sans pitié qui lançait de grossières injures. Après l’exposition, la sorcière était menée au supplice.

Devant le portail de l’église Saint-Evre, elle faisait amende honorable, une torche noire à la main. Le cortège sortait par la porte de la Craffe et se rendait sur les bords de la Meurthe, en un endroit appelé le Paquis, qu’il faut sans doute chercher à quelque distance en amont du pont de Malzéville.

Là, le bûcher était dressé. Il se composait d’un cent de fagots et d’une corde de bois. Au-dessus, se dressait un poteau où la victime était attachée. La sorcière n’était pourtant pas brûlée, à proprement parler. A peine avait-elle senti la flamme que le bourreau l’étranglait. Le corps était ensuite consumé et les cendres dispersées. On ne jetait vivantes dans le feu que les sorcières endurcies, celles qui avaient refusé de faire pénitence. A ces exécutions assistait une foule gouailleuse, la même foule ignoble qui se presse aujourd’hui autour des échafauds.

Suggérées par le juge, des mères avaient avoué qu’elles avaient emmené au sabbat leurs enfants, jeunes garçons et jeunes filles de sept à dix ans. Ces enfants eux-mêmes avaient parfois avoué leurs forfaits. Ils avaient décrit le sabbat, répété les chansons licencieuses qu’on y chantait. Ils soutenaient avoir tourné la broche de Satan !

Les échevins de Nancy n’osaient condamner ces petits. On se bornait à leur mettre les épaules nues et les frapper trois fois de verges devant le bûcher où brûlait leur mère. Cette condamnation devint en Lorraine d’un usage courant.

Mais Nicolas Remy s’élève contre ce qu’il regarde comme une faiblesse : « Je n’ai jamais pensé que de cette manière, il était satisfait aux lois ». Avec une férocité inouïe, dans un passage qui nous paraît le plus abominable de la Démonolâtrie, il réclame contre les pauvres êtres la peine capitale. Il rappelle l’histoire des quarante-deux enfants de Béthel qu’Elisée avait fait manger par les ours, uniquement parce qu’ils l’avaient nommé « vieux chauve ». Et il veut que toute graine de sorciers soit anéantie.

Les enfants de sorciers pâtissaient encore d’une autre façon, même s’ils n’étaient pas impliqués dans les crimes de leurs parents. Tous les biens étaient confisqués au profil de l’État, et les malheureux, repoussés partout, restaient sans ressources. La plupart des condamnés étaient pauvres, sans doute, mais il y en eut aussi de riches. On a pu dire que les procès de sorcellerie étaient si nombreux en Lorraine, uniquement parce que les biens des condamnés étaient acquis aux seigneurs.

Nous avons suivi la sorcière depuis son arrestation jusqu’à son supplice. Elle était presque sûrement perdue, le jour où arrivait à la justice la dénonciation anonyme. Comme ceux qui entrent dans les enfers, elle devait laisser toute espérance. Le drame que nous venons de raconter eut, au temps où Nicolas Remy fut échevin de Nancy, puis procureur général, de 1576 à 1606, soixante à quatre-vingts représentations par an. Et, après sa retraite et sa mort, l’impulsion donnée par lui dura. De 1606 à 1633, les bûchers s’allumèrent encore à mainte reprise. Pourtant, peu à peu, le mouvement se ralentit et les rôles des échevins de Nancy furent moins encombrés.

En l’année 1633, les Français occupèrent la Lorraine. Le tribunal des échevins de Nancy fut supprimé. Les magistrats français qui remplacèrent les magistrats lorrains étaient plus éclairés. Puis, au milieu des guerres et de l’occupation étrangère, d’autres préoccupations absorbèrent les esprits. De loin en loin seulement, les juridictions locales prononcèrent une condamnation à mort. Les condamnés en appelaient au parlement de Metz ou de Toul qui ne confirmait la sentence que dans des cas assez rares.

Quand le duc Charles IV recouvra ses États, en 1661, il y eut encore de-ci de-là quelques exécutions. En 1661, Jeannon Marande, femme de Jean La Rouze. En 1670, Jeannon, femme de Georgeon Grandidier, furent brûlées à Saint-Dié, en terre ecclésiastique où les vieilles superstitions avaient poussé des racines plus profondes. Mais, en 1682, fut rendu, sous l’inspiration de Colbert, l’édit qui défendait aux cours et aux tribunaux d’admettre dorénavant l’accusation de sorcellerie sabbatique, et cet édit fui appliqué à la Lorraine, que la France avait occupée une seconde fois en 1670.

Dans sa Démonolâtrie, Nicolas Remy écrit ces mots : « Malheur à ceux qui ont conclu un pacte avec l’enfer… Mais malheur aussi à ceux qui cherchent à diminuer l’odieux d’un crime aussi horrible et exécrable, qui admettent les circonstances atténuantes de la crainte, de l’âge, du sexe, de l’imprudence ou d’autres excuses analogues ! ». En conséquence, dans l’exercice de son ministère, il a toujours refusé tout adoucissement à l’impitoyable sentence.

Certes, Nicolas Remy eût été bien étonné, si on lui avait dit qu’un jour, il serait l’accusé. Soyons plus indulgent que lui. Rappelons tout ce qui peut être dit en sa faveur : ses opinions étaient celles de son temps, et c’est à elles plus qu’à sa personne qu’il faut nous en prendre. Il croyait faire oeuvre agréable à Dieu, sauver la religion et la société. Il était persuadé qu’il prenait le parti de l’humanité, persécutée par les maléfices et les incantations des sorciers ; qu’en poursuivant des coupables, il sauvait beaucoup d’innocents. Il pensait paraître au tribunal suprême la conscience pure et tranquille. Il s’y serait même l’ait un argument des bûchers qu’il avait allumés.

Malgré tout, il nous faut le condamner, parce qu’il lui manquait l’une des qualités que nous croyons indispensables au magistrat, la bonté. Peut-être avec plus de bonté, aurait-il eu parfois des doutes et aurait-il été moins sûr de ses raisonnements. Avec plus de bonté, il eût été plus intelligent.

Armé par la loi d’un pouvoir terrible, le magistrat doit se défier de lui-même et de sa raison, rechercher toujours les circonstances atténuantes et ouvrir son cœur à la pitié. Nicolas Remy ne fut pas un bon juge.

Stanislas (1737-1766)

Stanislas

 

D’après la monographie imprimée
« Récits lorrains. Histoire des ducs de Lorraine et de Bar » d’Ernest Mourin
Publication 1895

Louis XV aurait pu, au traité de Vienne, exiger l’annexion immédiate de la Lorraine et du Barrois. Mais il voulait donner à son beau-père un établissement qui le dédommageât de la perte de sa couronne et le fît sortir de la situation humiliée de parent pauvre.

D’autre part, il pensait avec raison qu’il fallait tenir compte des sentiments séculaires de la Lorraine, qui avait si longtemps repoussé l’incorporation à la France, et qu’il était de bonne politique de ménager la transition, en substituant aux descendants de Gérard d’Alsace un prince qui ne fût ni Français ni Lorrain et qui préparât tout doucement la fusion définitive.

Le passé de Stanislas le recommandait à la population lorraine, habituée à trouver souvent dans ses ducs quelque chose d’audacieux et de chevaleresque. Il ne faut pas chercher le héros dans les portraits peints par Girardet. Ce visage bourgeoisement épanoui, cette taille épaisse et lourde, ne peuvent nous donner l’idée de ce qu’avait été le palatin de Posnanie ou le roi de Pologne.

Né dans la noblesse d’une famille qui s’était élevée par son mérite aux plus hautes dignités, Stanislas avait été à vingt ans un gentilhomme accompli. Il s’était mêlé de bonne heure à toutes les agitations nationales, et il eût volontiers répété le mot dit par son père dans une assemblée tumultueuse : Malo periculosam libertatem quam quietum servitium, j’aime mieux la liberté avec ses périls que la sécurité dans la servitude.

En 1704, Charles XII, roi de Suède, qui avait envahi la Pologne et chassé Auguste II de Saxe, fut frappé de la supériorité du jeune palatin et le fit élire roi par la Diète. Il le garda à ses côtés pendant plusieurs années. En 1709, le formidable duel engagé avec Pierre le Grand ayant abouti à la catastrophe de Pultawa, et Charles XII ayant été obligé de se réfugier en Turquie, Stanislas traversa l’Allemagne sous un déguisement et alla le rejoindre à Bender. Il resta prisonnier pendant quelques mois. Rendu à la liberté en même temps que son héroïque ami, il ne recouvra point son royaume de Pologne, mais il reçut en jouissance la principauté des Deux-Ponts, qu’il administra pendant cinq années.

En 1718, Charles XII fut tué au siège de Frederikshall. Stanislas perdit sa petite principauté et vint s’établir, sous la protection de la France, à Wissembourg, en Alsace. Il y vécut avec dignité, mais dans la gêne, parce qu’il avait généreusement gardé à sa charge les plus compromis de ses compagnons d’armes.

Un coup de théâtre changea sa fortune en 1725 : sa fille, la princesse Marie Leczinska, épousa le roi Louis XV.

Nous avons déjà raconté sa seconde élection et son expédition si mouvementée de Danzig.

Au moment où le traité de Vienne le mettait en possession des deux duchés de Lorraine et de Bar, il avait près de soixante ans. Son long séjour en France l’avait familiarisé avec notre langue, qu’il parlait facilement, sans pouvoir l’écrire avec correction. Il s’était épris des sciences, des lettres et des arts de sa nouvelle patrie. En relation avec tous les hommes distingués, il s’était mêlé au courant philosophique qui entraînait le XVIIIe siècle. II était devenu un vrai Français, avec une grande ouverture d’esprit, tout en gardant la marque de son origine slave, le goût de l’idéal, des habitudes religieuses très sincères et un esprit un peu chimérique.

Stanislas réalisa-t-il le type du roi philosophe, et fut-il une sorte d’Abdolonyme ? Il s’y étudia certainement et la petite nation lorraine lui tint compte de ses efforts. Chose remarquable !

Dans ce pays célèbre pour son attachement à ses souverains héréditaires, et dont l’affection vivace ne s’était jamais laissé décourager même par le despotisme, ni par de dures exactions, ni par des folies ruineuses, le nom qui est resté peut-être le plus populaire est celui d’un étranger, pris en dehors de la dynastie nationale, et que l’on aurait pu traiter d’intrus.

Ce phénomène historique s’explique par la combinaison, qui fut adoptée pour le gouvernement des duchés.

Bien qu’au traité de Vienne, la cession eût été faite à Stanislas en toute souveraineté, il n’y avait là qu’une fiction temporaire et le véritable cessionnaire était le roi de France. C’était à celui-ci à préparer la future annexion.

Il devait rencontrer des difficultés sérieuses dans les souvenirs de l’indépendance, dans le juste orgueil d’un pays resté si longtemps autonome, dans les ressentiments amassés par des guerres sanglantes et par les rigueurs de plusieurs occupations temporaires, et enfin dans des institutions locales qui ne cadraient pas avec les maximes de la centralisation française. Il y avait là, matière à une lutte inévitable et opiniâtre, à laquelle un prince viager était impropre.

Stanislas, qui était visiblement fatigué par les péripéties de sa dramatique carrière, se prêta volontiers aux vues du gouvernement français et demanda lui-même à être déchargé des soucis, des contentions, du travail, commandés par les soins d’un avenir qui n’était pas fait pour lui.

Il signa, le 30 septembre 1736, la Déclaration de Meudon. Cet acte, qui devait rester secret, n’était autre chose qu’une sorte de contre-lettre remise entre les mains de Louis XV, limitait le rôle du duc-roi à une sorte de représentation et ne lui laissait que les parties de l’administration où il pouvait déployer, sans courir le risque de blesser personne, ses qualités aimables et sa bonté naturelle.

Le chef effectif du gouvernement devait être un fonctionnaire supérieur choisi à Versailles. Cette manière de premier ministre gérerait les finances, percevrait les impôts et les revenus des biens domaniaux, assisté par un conseil des finances. Tous les agents de l’administration seraient choisis par le cabinet français, mais recevraient leurs nominations des mains du souverain nominal. Le roi de France pourrait fortifier telles places qu’il lui conviendrait et y entretenir les troupes jugées nécessaires. Le duc-roi recevrait le serment de fidélité de ses nouveaux sujets, mais, en même temps, il le ferait « prester éventuel au nom de Sa Majesté très chrétienne ».

Stanislas ne touchant pas directement les revenus des deux duchés, le gouvernement français s’engageait à lui verser, comme une sorte de liste civile, une somme de 1 500 000 fr., qui serait portée à 2 000 000 à la mort du grand-duc de Toscane, auquel devait succéder François III.

Que restait-il du pouvoir ducal au roi de Pologne ? A peu près rien, sinon les vains honneurs de la signature. On lui appliquait déjà la formule des régimes parlementaires : « Le roi règne et ne gouverne pas ».

Seulement, il n’y avait pas de Parlement, et le pouvoir, resté absolu comme au temps de Léopold, était exercé en réalité par les ministres du gouvernement français et par leur délégué.

Le choix du haut fonctionnaire destiné à gouverner au nom de Stanislas fut significatif. Les ministres de Louis XV imposèrent un homme à eux, l’intendant de la Picardie, Chaumont de La Galaizière, administrateur d’un rare talent, mais connu surtout par son énergie et son inflexible sévérité. Le duc-roi, qui avait eu un autre personnage en vue, ne résista point et docilement nomma La Galaizière, chancelier de Lorraine et de Bar, garde des sceaux, chef des conseils, avec les attributions les plus étendues d’un intendant de province.

Le 28 janvier 1737, ce véritable maître des deux duchés vint à Nancy, porteur de lettres patentes et procéda à la prise de possession. Stanislas se présenta lui-même en personne le 3 avril suivant, et fut bientôt rejoint par la reine Catherine Opalinska.

Le duc-roi fut bien accueilli. La haute noblesse surtout, vit avec plaisir se reformer une cour dont elle occuperait les dignités et les charges. Il y eut cependant quelques défections. Un certain nombre de seigneurs, et entre autres le prince de Craon et le marquis de Stainville-Choiseul, suivirent François III en Toscane. D’autres passèrent en France, entrèrent à la cour ou dans l’armée. La petite noblesse, se voyant d’abord négligée, alla bouder dans ses châteaux. La bourgeoisie se montra peu empressée, attendant sans doute, pour adopter une attitude, de savoir ce que serait le gouvernement de ces étrangers.

Stanislas s’efforça de retenir auprès de lui les hommes distingués des deux règnes précédents et regretta vivement que des savants comme Jameray-Duval et Vayringe prissent, malgré toutes ses instances, le chemin de Florence ou de Vienne.

Ce qui fit mauvaise impression, ce fut, lorsque Stanislas forma sa maison, de le voir distribuer les principales charges de la cour à des seigneurs polonais ou à des Français qu’il avait connus à Meudon. Il resta peu de chose pour les Lorrains.

Quant à La Galaizière, laissant au roi de Pologne les soins d’apparat et le plaisir de se faire aimer, il s’attacha à remplir sa mission propre, qui était de transformer en province française, la Lorraine indépendante.

Il ne craignit pas de heurter de front les préjugés, les défiances, les antipathies. Il alla droit son chemin sans s’arrêter aux plaintes, aux protestations, brisant au besoin les résistances. Il avait, ce semble, à un haut degré le sentiment de son devoir politique, mais peut-être aussi avait-il la main trop rude et, sans souci suffisant des transitions, ne tenait-il pas assez compte des susceptibilités naturelles et des douleurs légitimes de la fière petite nation qu’il était chargé d’agréger à la France. Il était de l’école du cardinal de Richelieu.

L’administration débuta habilement. Elle fit tomber les barrières qui séparaient la Lorraine de l’État français, en décidant qu’à l’avenir les Lorrains seraient traités en France sur le même pied que les régnicoles, et seraient aptes à posséder tous offices et bénéfices sans être obligés de prendre des lettres de naturalité. Par réciprocité, les Français seraient admis aux mêmes avantages en Lorraine. C’était le commencement de la fusion.

Le tort du chancelier fut de toucher à tout précipitamment. Il se proposait de simplifier les rouages administratifs et de supprimer tous les abus. Dans les nombreuses mesures qu’il prit, il y en eut de bonnes et il y en eut de vexatoires, un peu pêle-mêle.

On les critiqua toutes amèrement, parce qu’on y vit un système arrêté de tracasseries despotiques.

Il remplaça la peine usitée du bannissement par les galères du roi, ce qui pouvait donner lieu à des rigueurs arbitraires et disproportionnées. Il supprima nombre d’offices et d’emplois de finances pour introduire l’économie dans les services publics. Il remplaça la maréchaussée mal organisée par une autre, armée, disciplinée, habillée à la française. Il la fit commander par un grand-prévôt ayant ses quatre lieutenants à Nancy, Bar, Épinal et Sarreguemines, qui formèrent un tribunal prévôtal indépendant de la Cour souveraine et chargé de juger sommairement les vagabonds, les repris de justice, les gens sans aveu. Il compléta la défense de l’ordre public en prescrivant d’essarter (éclaircir) sur une largeur de vingt-cinq toises de chaque côté les futaies et taillis bordant les routes, pour empêcher les voyageurs d’être assaillis à l’improviste par les brigands embusqués.

Ce qui fut plus discutable, c’est que, se défiant des associations populaires, il supprima partout les compagnies d’arquebusiers et de buttiers, et interdit à tous, sauf aux nobles, de porter ou même de détenir des armes à feu.

Le murmure allait grandissant, lorsque La Galaizière poussa à bout les classes riches en touchant à la grande propriété. Un arrêt du conseil des finances du 18 septembre 1738, confirmé et aggravé par une déclaration du 21 mai 1739, importa en Lorraine les usages des provinces de France concernant l’exploitation des bois et forêts, en vertu desquels l’État se réservait les bois propres au service de la marine.

Les propriétaires, à peu près tous nobles, qui avaient jusqu’alors joui, usé et abusé de leurs futaies, protestèrent contre cette restriction. Ils tinrent des réunions agitées et bientôt, passant des questions de gruerie à toutes les branches de l’administration, dressèrent un acte général d’accusation contre La Galaizière.

Ils allèrent se plaindre au chancelier lui-même. Celui-ci les reçut avec une fierté égale à celle qu’on lui montrait et les congédia en les traitant de factieux. Ce fut une guerre déclarée. La Cour souveraine se prononça pour les propriétaires, refusa d’enregistrer les nouveaux règlements, présenta au duc-roi des remontrances. Le Conseil d’État au contraire soutint le chancelier.

Stanislas essaya d’apaiser le différend et entama de longues négociations. Mais le ministre, pour en finir, envoya en exil à Bruyères le sieur Collignon, comte de Malleloy, le principal instigateur de la résistance, et fit donner aux magistrats l’ordre formel d’enregistrer sans nouveau délai. Ils obéirent et enregistrèrent « du très exprès commandement du roi » (18 février 1740).

La noblesse ne désarma point si facilement. Elle continua la lutte, ne cessant d’entretenir le roi de Pologne de ses griefs et le priant d’intervenir. Stanislas, qui s’était lié les mains par sa déclaration de Meudon, ne pouvait rien imposer ni interdire à son chancelier qui était le véritable chef du gouvernement.

Du reste, La Galaizière, qui n’était pas seulement un ministre impérieux et hautain, mais aussi, au besoin, un courtisan souple, délié, spirituel, s’était appliqué dès le début à gagner la confiance et les sympathies personnelles du prince. Stanislas ne voulant ou n’osant pas prendre parti, dans son embarras de viager, conseilla aux nobles de s’adresser au nu-propriétaire, c’est-à-dire au cabinet français. Il leur donna même des lettres d’introduction auprès des ministres.

Les députés lorrains furent accueillis avec honneur à Versailles. On les écouta, on les combla de belles paroles et de promesses. Mais, en définitive, on ne leur donna satisfaction sur aucun point. Pouvait-on désavouer le chancelier qui, après tout, ne faisait qu’exécuter un peu rudement ses instructions !

Les gentilshommes prirent alors un parti qui ne s’accordait guère avec le serment de fidélité prêté par eux au nouveau régime. Ils dressèrent un mémoire de leurs griefs et l’adressèrent, par l’entremise du marquis de Choiseul-Stainville, à François III, leur ancien souverain, on réclamant sa protection.

Ils protestaient de leur affection et de leur dévouement pour le roi Stanislas, se déclarant prêts à sacrifier leurs biens et leur vie pour son service. Mais ils dénonçaient en termes indignés, le despotisme du chancelier, les bouleversements qu’il opérait, la violation de leurs droits séculaires. On est surpris de voir combien ils ont peu le sentiment des temps nouveaux, lorsqu’on lit que l’un des principaux objets de leurs plaintes était « qu’il n’y a presque plus de seigneurs hauts-justiciers en Lorraine ». Ils prétendent cependant ne pas obéir à un esprit de caste, et se flattent de parler au nom des trois ordres de l’État, mais il est bien certain que le Tiers tout au moins, n’avait pas été appelé à délibérer dans les réunions préparatoires.

On ne sait pas si François III lut le mémoire et ce qu’il en pensa. Mais, au moment où la noblesse lorraine s’efforçait d’ébranler l’odieuse prépotence du chancelier, les événements fournirent à celui-ci l’occasion de consolider et d’accroître son crédit.

L’empereur Charles VI était mort le 20 octobre 1740, quelques mois après l’avènement au trône de Prusse de Frédéric II. En vertu de sa pragmatique sanction acceptée par tous les états de l’Europe, sa succession semblait sûrement acquise à sa fille Marie-Thérèse, l’épouse de François de Lorraine. La couronne impériale étant élective, n’était pas comprise dans l’héritage et l’électeur de Bavière se porta candidat, mais en même temps, il revendiqua les domaines héréditaires. D’autres prétendants s’apprêtèrent à en arracher quelques portions.

Frédéric II, sans se préoccuper de son Anti-Machiavel, agit le premier et envahit la Silésie. En France, le pacifique cardinal de Fleury fut entraîné par le maréchal de Belle-Isle, petit-fils de Fouquet, que soutenait l’opinion, et prit parti pour l’électeur de Bavière, qui fut élu empereur sous le nom de Charles VII.

Nous n’avons pas à retracer les détails de cette guerre dite de la succession d’Autriche. Nous en retiendrons pourtant un incident, parce que nous y trouvons un des plus glorieux noms de la Lorraine.

L’armée française, d’un premier élan, avait pénétré jusqu’en Bohême. La capitale, Prague, fut enlevée par surprise grâce à l’héroïque hardiesse du lieutenant-colonel Chevert, « officier né à Verdun dans les rangs du peuple et qui était la vertu même dans un temps corrompu ». Les Français furent obligés d’évacuer la Bohême. Chevert, laissé à Prague avec un petit nombre d’hommes presque invalides, repoussa toutes les attaques et lorsque, ses soldats affaiblis au point de ne pouvoir plus porter leurs armes, il fut sommé de se rendre à discrétion : « Dites à votre général, répondit-il au parlementaire autrichien, que s’il ne m’accorde pas les honneurs de la guerre, je mettrai le feu aux quatre coins de Prague et m’ensevelirai sous ses ruines ». La capitulation fut signée.

Le cardinal Fleury, recevant coup sur coup de mauvaises nouvelles, s’abandonna au désespoir. Il écrivit à Belle-Isle de faire la paix à tout prix. Mais, dans une lettre d’une inconcevable humilité, il descendit au plus honteux désaveu de la politique de la France, et dénonça son propre négociateur comme le seul auteur de la guerre. Marie-Thérèse fit publier la lettre et livra à la risée de l’Europe le malheureux vieillard qui n’avait d’excuse que son grand âge. Il en mourut quelques mois après, dans sa quatre-vingt-dixième année, le 30 janvier 1743.

La Lorraine éprouva le contre-coup des événements. Elle fournit des contingents à l’armée française. Lorsque l’électeur de Bavière eut été chassé de ses États par Marie-Thérèse, la guerre se rapprocha des deux duchés. Le prince Charles-Alexandre, frère de François III, annonça qu’il venait reconquérir l’héritage de ses pères. Il avait des partisans dans les Vosges. La nuit, on apercevait de grands feux sur le Donon et sur d’autres hauteurs.

Marie-Thérèse, oublieuse du traité de Vienne, lançait des proclamations pour annoncer le retour du souverain légitime. En 1744, Charles-Alexandre, qui avait passé le Rhin à Spire, se crut si sûr d’un prochain succès, qu’il faisait dire courtoisement à Stanislas de continuer à résider dans le château de Lunéville, lui-même devant volontiers se contenter du petit château qu’il avait fait construire au temps de la régence de sa mère.

Il fallait que le roi eût bien vieilli, car ce fut en vain que La Galaizière lui représenta que son honneur, comme ses obligations de souverain, lui faisaient un devoir de ne pas déserter sa résidence.

Il oublia qu’il avait été le héros de Danzig et de dix batailles et, après avoir envoyé la reine à Versailles, il chercha lui-même un abri sûr derrière les murailles de Metz que le chancelier avait garnies de canons.

Au milieu de l’effarement général, La Galaizière seul ne perdit pas la tête. Il garda tout son sang-froid et, avec une activité qui égalait son énergie, il s’occupa de la défense, il fut le vrai duc. Il fit appel aux milices, enrégimenta les ouvriers des salines en leur donnant des cadres français, il pourvut de garnisons les places les plus menacées, il ferma avec des travaux en terre et des abatis d’arbres, les passages qui pouvaient ouvrir accès dans la province. Son frère, Chaumont de Mareil, le seconda de sa personne et alla faire le coup de feu aux avant-postes. Son régiment, le Royal-Lorraine, y perdit les deux tiers de son effectif.

Maurice de Saxe loua très haut les habiles dispositions prises par le chancelier. Du reste, l’armée autrichienne recula à la nouvelle que Louis XV arrivait de Flandre avec des forces considérables et, d’autre part, une invasion de Frédéric en Bohême força le prétendant Charles-Alexandre à s’éloigner.

Louis XV, arrêté à Metz par une grave maladie qui donna lieu à des manifestations d’amour populaire dont il s’étonna à bon droit, vint achever sa convalescence à Lunéville.

Dans les années suivantes, la guerre s’éloigna des frontières de la Lorraine. La journée la plus célèbre fut cette bataille de Fontenoy gagnée, sous les yeux du roi et du dauphin, par Maurice de Saxe sur les Anglais, ce qui en fit doublement un triomphe national (11 mai 1745).

Le 13 septembre de la même année, Marie-Thérèse toucha au but qu’elle poursuivait ardemment depuis cinq années. Son adversaire, l’empereur Charles VII de Bavière, étant mort, elle parvint à faire élire son incolore époux sous le nom de François Ier. La couronne impériale ne devait plus sortir, jusqu’en 1806, de la seconde maison d’Autriche dite maison de Habsbourg-Lorraine, ou, ce qui serait plus exact, de Lorraine-Habsbourg.

La lutte n’avait plus d’objet. Il fallut cependant encore plusieurs campagnes pour la terminer. Les victoires du maréchal de Saxe et du comte de Lœwendal à Raucoux, à Lawfeld, à Berg-op-Zoom et à Maestricht amenèrent enfin la paix qu’on signa à Aix-la-Chapelle, le 18 octobre 1748.

A la pacification, la Lorraine retrouva pour son agriculture, les bras qui lui manquaient. Elle avait été traitée comme si elle avait été déjà une province du royaume.

La Galaizière en avait tiré des sommes énormes pour l’entretien des troupes royales et leur approvisionnement. Les Lorrains étant classés depuis longtemps parmi les meilleurs soldats de l’Europe, on avait multiplié les levées dans le pays. Les bataillons de milice avaient été incorporés dans l’armée française et y avaient formé plusieurs régiments d’élite, entre autres le Royal-Lorraine et le Royal-Barrois. Les effectifs, tenus au complet et grossis par de nombreux volontaires, avaient enlevé au pays environ vingt mille hommes. Les campagnes en souffrirent beaucoup : « On voyait, dit Durival, à la suite de nos charrues des vieillards, des femmes, des enfants ».

Le recrutement, excessif peut-être, se faisait par ordre supérieur du ministère français, mais à la grande satisfaction du chancelier qui en tirait de sérieux avantages pour sa politique d’unification, le mélange des Lorrains et des Français sur le champ de bataille avançait son oeuvre. Ce n’est pas en vain que l’on suit le même drapeau, que l’on combat côte à côte, qu’on sert la même cause, qu’on partage les mêmes succès ou les mêmes revers. La fraternité des camps favorisait et hâtait la fusion des deux peuples.

En rentrant dans leurs villes et dans leurs villages les soldats lorrains y rapportaient l’esprit français.

La Galaizière sortit de cette guerre affermi dans son autorité et grandi dans l’opinion. Ses adversaires les plus passionnés n’avaient pas pu fermer les yeux sur ses qualités d’homme d’État. Son sang-froid, sa résolution, son activité avaient tout sauvé, lorsque tout paraissait perdu et que l’ennemi se flattait d’être secondé par ce que nous appellerions une chouannerie lorraine.

On avait pu répandre des proclamations enflammées, faire appel au souvenir des ducs nationaux, multiplier sur les ballons des Vosges les signaux de l’insurrection populaire, mais sous l’oeil vigilant et ferme de l’imperturbable chancelier, personne n’avait bougé. Des écrits parurent dans le public pour exciter la Lorraine à prendre parti pour la reine de Hongrie. Ces écrits ne produisirent pas le moindre mouvement sur un peuple qui ne confondait pas le devoir et la reconnaissance.

On ne manqua pas de rire, lorsqu’on vérifia que les signaux établis sur le Donon en vue, disait-on, d’un soulèvement national, étaient les observatoires de Messieurs de l’Académie des sciences pour des opérations trigonométriques.

Le gouvernement français récompensa les services de La Galaizière. Sa famille fut comblée de faveurs. Un de ses frères, de Chaumont de Lucé, fut nommé envoyé de France près du roi de Pologne. Un autre, de Chaumont de Mareil, qui s’était fort distingué pendant la guerre fut promu maréchal de Camp. Le plus jeune de ses fils, enfant de sept ans, fut pourvu de la riche abbaye de Saint-Mihiel. Lui-même reçut des dons considérables, puisqu’il fut à même d’acheter de belles terres qu’on érigea en comté.

Ses adversaires n’en furent que plus acharnés contre lui. On continua à lui faire la guerre de libelles : c’était la presse du temps. Tous ses actes étaient travestis et dénoncés comme les attentats de la tyrannie. C’est ainsi qu’on se plaignit à grand éclat de la construction de cette belle route qui traverse le fond de Toul, près de Nancy, et, dit l’historien Digot qui pourtant ne le ménage guère, « on fit un crime à M. de La Galaizière d’avoir formé une entreprise que l’on aurait portée aux nues si elle avait été exécutée par Léopold ».

C’est ainsi encore que le chancelier ayant aboli les douanes entre les duchés et la France pour faciliter le commerce des grains (1754) et supprimé les droits qui grevaient les céréales d’une province à l’autre (1756), on accueillit par des critiques acerbes des mesures si libérales. C’était un parti pris : la passion politique aveuglait les plus intelligents.

Cette opposition, qui d’ailleurs ne troublait guère l’impassible ministre, se concentra peu à peu dans la Cour souveraine. Cette sorte de parlement lorrain formait comme un second degré dans la noblesse et en partageait les passions. Les magistrats se faisaient les interprètes de leurs amis et fatiguaient le duc-roi de leurs remontrances. Le bon Stanislas les écoutait avec douceur, plaidait parfois pour eux auprès du terrible réformateur, puis, excédé de leur insistance, les renvoyait au cabinet de Versailles qui était le véritable gouvernement.

Les observations de la Cour n’étaient pas toujours sans fondement. Il faut remarquer à son honneur qu’elle se fit l’organe du bien public, lorsqu’elle réclama contre les procédés violents de la maréchaussée, contre la corvée, le plus détestable des abus de l’ancien régime, contre la violation criante de la liberté de conscience. La Galaizière, se conformant à un mandement de l’évêque de Toul, prétendait écarter des lits, des malades des confesseurs soupçonnés de jansénisme.

De toutes ces querelles sans cesse renaissantes, la plus sérieuse et la plus bruyante fut celle que suscita la taxe du second vingtième.

Au sortir de la guerre de la succession d’Autriche, le gouvernement français, à bout de ressources financières, avait établi un impôt du vingtième sur les revenus. Cet expédient n’ayant pas comblé le gouffre et la guerre de Sept ans menaçant de l’élargir, le ministère prescrivit la levée d’un second vingtième. La Galaizière fit publier l’édit en septembre 1757. Si l’on se reportait aux termes du traité de Vienne, la Lorraine, qui n’était pas encore province française, ne devait rien en dehors des anciennes taxes. L’opinion fut unanime pour protester contre l’exaction.

La Galaizière avait le tort d’agir aveuglément comme mandataire du cabinet français. Avec un peu plus d’indépendance d’esprit et un plus juste sentiment de son rôle, il aurait cherché et proposé une transaction. Mais il ne se départit pas de sa raideur ordinaire, et prétendit exiger l’enregistrement de l’édit. La Cour souveraine refusa nettement et adressa au roi de Pologne des remontrances dans lesquelles elle invoquait avec force les droits de la nationalité, faisait le tableau de la misère publique et concluait à l’impossibilité de rien ajouter aux charges existantes.

Stanislas répondit avec bonté et, comme à l’ordinaire, confessa son impuissance et renvoya les magistrats au gouvernement qui allait devenir dans quelques années le maître définitif. La Cour souveraine fit porter à Versailles ses remontrances en y ajoutant de longs éclaircissements (février 1758). La Galaizière, de son côté, envoya un mémoire explicatif.

Les négociations se prolongèrent. La Galaizière s’animait de plus en plus. Le 24 avril, à son instigation, Stanislas appela au château d’Einville, le premier président et trois conseillers. Les magistrats, touchés par ses instances et ses promesses, offrirent de transiger et proposèrent une somme d’un million à titre d’abonnement, mais sous la réserve que cette contribution serait levée et répartie par des commissaires tirés de la Cour. Le chancelier se récria et repoussa cette immixtion insolite de la magistrature dans l’administration. Quatre jours après, le premier président reçut une lettre de cachet l’invitant à se rendre à Lunéville avec un président à mortier, douze conseillers et le greffier porteur des registres. On voulait tenir un lit de justice comme ceux des rois de France.

La cour s’assemble, les conseillers déclarent d’une voix unanime qu’ils ne se rendront pas à la convocation. On rédige de nouvelles remontrances. Le roi et La Galaizière refusent de les lire. L’effervescence s’accroît. Le public se passionne en faveur des courageux défenseurs du droit national. Mais le chancelier s’obstine. Il mande à Lunéville le premier président avec un président à mortier et le greffier. On les introduit au Conseil d’État et, séance tenante, l’édit est enregistré en violation de toutes les formes. Quelques jours après, on commençait la levée du vingtième.

La Galaizière ne se tint pas encore pour satisfait. Il frappa ses ennemis dans leurs personnes : onze conseillers furent envoyés en exil. Mais alors, violent tumulte. Les magistrats, se déclarent tous solidaires. Les avocats prennent fait et cause pour eux et refusent de plaider. Les audiences cessent, l’administration de la justice est interrompue. Stanislas affligé, céda à la voix publique, il rappela les magistrats exilés à l’exception des trois les plus compromis. On les remplaça par trois nouveaux conseillers, qu’on espérait plus dociles.

La Cour souveraine protesta vigoureusement, formula tous ses griefs dans un nouveau mémoire et, se prenant corps à corps avec La Galaizière, le dénonça comme l’auteur de tous les troubles et exalta en termes chaleureux le courage des trois exilés, victimes de leur devoir pour avoir résisté aux abus du pouvoir et à l’arbitraire. On stigmatisa ses exactions et ses violences qui n’avaient pas même l’excuse des intérêts français parce qu’ils étaient souvent, disait-on, des actes d’avidité personnelle.

La Galaizière en effet, n’était pas désintéressé. Il avait imposé des corvées à plus de deux cents communautés pour rebâtir son splendide château de Neuviller et avait ouvert à grands frais une nouvelle route, inutile à la population et n’ayant d’autre but que de faciliter les communications avec ses terres à lui.

On peut dire que la lutte revêtit un caractère national. La vieille Lorraine tout entière se leva pour soutenir la Cour. Les libelles les plus violents surchauffèrent l’opinion. On alla jusqu’à répandre deux mandements attribués à l’évêque de Toul et qui exhortaient les diocésains à fléchir le ciel par leurs prières pour être délivrés du fléau, c’est-à-dire du chancelier.

Pour en finir, une délégation partit pour Versailles. Le bâtonnier de l’ordre des avocats et deux députés de la noblesse s’y joignirent. Le grand procès fut plaidé devant les ministres. Cette fois, La Galaizière eut le dessous. Un Lorrain, le célèbre duc de Choiseul, venait d’arriver au pouvoir. Il prêta l’oreille au cri de ses amis et de ses compatriotes.

Les ministres décidèrent que, par égard pour le roi de Pologne, la Cour souveraine enregistrerait régulièrement l’édit des deux vingtièmes, mais qu’immédiatement cet impôt serait remplacé par un abonnement de douze cent cinquante mille livres de Lorraine.

Le chancelier s’inclina, mais ce qui le blessa cruellement, c’est que les trois magistrats exilés, ses ennemis mortels, regagnèrent leurs sièges au milieu d’une ovation populaire. Le plus violent des trois, M. de Chateaufort, fut reçu à quelque distance de Nancy par un nombreux cortège de cavaliers et reconduit à travers une foule immense à son logis. La nuit, toutes les maisons, les églises, les monastères furent illuminés. Seuls les pères jésuites, amis de La Galaizière et déjà menacés par Choiseul, ne prirent point part à la manifestation (1758).

Stanislas fit comme les jésuites et se prononça pour son chancelier. Il s’appliqua à le consoler de son échec et lui prodigua des témoignages d’estime et d’affection. Il fit épouser à son fils Mle de Bassompierre, l’une des plus riches héritières du pays et l’investit des fonctions d’intendant de Lorraine qui jusque-là avaient été réunies à celles de la chancellerie.

La Galaizière et la Cour souveraine se heurtèrent plus d’une fois encore. Le chancelier ne se tenait point pour vaincu. S’il mettait peut-être un peu plus de moelleux dans ses rapports, il n’en maintenait pas moins fermement son droit. C’est ainsi qu’en 1762, la Cour ayant protesté contre l’installation d’un conseiller dans l’un des trois sièges créés en 1758, il n’hésita pas à envoyer en exil six des magistrats opposants qui n’obtinrent leur rappel qu’après lui avoir écrit des lettres d’excuses.

Il est difficile de faire la part du duc-roi dans le gouvernement. L’initiative des affaires politiques et administratives, ce n’est pas douteux, était prise par La Galaizière. Mais le chancelier respectant la fiction légale, comme un ministre constitutionnel, n’entreprenait rien, sans s’être assuré de son agrément. Il possédait sa confiance et même son affection, il avait l’art de lui persuader qu’il obéissait à ses inspirations et se couvrait au besoin de sa personne. Le peuple lorrain ne s’y trompait pas et ne rendait pas responsable le roi débonnaire des brutalités dictatoriales de son chancelier.

Stanislas avait d’ailleurs son propre domaine où il se plaisait à exercer son activité personnelle : c’était tout ce qui touchait aux sciences, aux lettres, aux arts, à l’instruction publique, à la charité. C’est là qu’il acquit ses meilleurs titres à son incontestable popularité. Sa cour faisait songer à celle des princes du XVIe siècle qui jetèrent tant d’éclat sur la décentralisation italienne.

Son palais de Lunéville était une réduction de celui de Versailles. On y trouvait un brillant personnel, cinq grands-officiers, un grand-aumônier, seize gentilshommes de la chambre, une multitude d’officiers de toutes sortes, y compris soixante-trois musiciens et chanteurs. Il avait une compagnie de gardes du corps, une compagnie de cadets composée de vingt-quatre gentilshommes polonais et de vingt-quatre lorrains. Un intendant intelligent et attentif, le sieur Alliot, qui détesta Voltaire et tenta de l’évincer par de misérables vilenies, réglait la dépense et maintenait un ordre strict dans cette royale maison. La reine Catherine Opalinska en faisait les honneurs, et après sa mort (décembre 1747) elle fut remplacée, au grand déplaisir du confesseur, le père Menou, par la marquise de Boufflers, femme de beaucoup de grâce et d’esprit, mais de moeurs trop faciles.

D’ailleurs, si Stanislas avait multiplié les charges de cour, ce n’était pas par ostentation, mais uniquement pour récompenser de vieux amis et en gagner de nouveaux. La plupart n’étaient soumis à aucun service. Il vivait dans la plus grande simplicité, bannissait l’étiquette et le cérémonial. On eut dit la maison d’un riche gentilhomme.

S’il n’avait pas toutes les vertus, comme le disaient les flatteurs et les panégyristes, il en avait une essentielle, la bonté, qui, avec l’âge, devint de la bonhomie. Accessible à tous, sans morgue ni hauteur, la main ouverte aux infortunes, enjoué, spirituel, conteur charmant, il entretenait la vie, la gaieté, la bonne humeur autour de lui.

Il avait un goût très vif pour les arts. Comme le bon roi René, il aimait à peindre et y réussissait honnêtement. Il se passionna surtout pour l’architecture, ce qui est pour un prince la meilleure manière de recommander son nom à la postérité. Il fit et défit un grand nombre d’édifices.

Il agrandit et embellit le château de Lunéville, déjà construit et reconstruit par le duc Léopold, et y ajouta les magnifiques jardins dits les Bosquets. Il démolit la chapelle des Bourguignons, devenue trop étroite, mais il la releva tout aussitôt sous le vocable de Notre-Dame-de-Bon-Secours. Ce sanctuaire, encore aujourd’hui l’un des plus vénérés de la Lorraine, continuait à rappeler les victoires de René II, et était en outre destiné à recevoir les tombeaux de la reine Catherine Opalinska et du roi Stanislas lui-même. Le peintre Provençal en décora les voûtes de peintures estimées.

De même, il abattit le château de la Malgrange, oeuvre de Germain Boffrand restée inachevée, pour le rebâtir quelques années après et en faire une délicieuse résidence d’été. En 1744, la mort de la duchesse douairière Elisabeth-Charlotte lui rendit la disposition du beau château de Commercy. Il en remania l’ordonnance et y fit exécuter de nombreux travaux.

Mais ce fut surtout dans sa capitale, Nancy, qu’il donna l’essor à sa passion d’édificateur. Il reprit au palais ducal les travaux de Léopold, acheva la démolition de la collégiale Saint-Georges et bâtit ce qu’on appelle encore aujourd’hui le palais du Gouvernement. Il créa cette admirable place Royale, dite maintenant de Stanislas, que prolongent si heureusement l’Arc de triomphe et la Carrière. C’est à lui qu’on doit la place d’Alliance, les portes monumentales de Sainte-Catherine et Stanislas, la maison des Missions royales, devenue de nos jours le grand Séminaire.

Il eut la bonne fortune de rencontrer, pour l’exécution de ses travaux, des artistes du plus rare mérite, les architectes Héré et Mique, le serrurier de génie Jean Lamour, les sculpteurs Cyfflé, Guibal, Glodion, les frères Adam, Vassô, les peintres Provençal, Joly, Jean Girardet.

Son oeuvre fut magnifique. Il put s’en glorifier à bon droit : c’est par elle surtout qu’il effaça presque le souvenir de ses prédécesseurs. Les Lorrains ne lui marchandèrent pas leur gratitude, malgré leur attachement à la dynastie nationale. Dans sa pensée, la place Royale devait servir d’encadrement à la statue de Louis XV, son gendre, dont lui seul ignorait l’indignité. Lorsqu’il vint, le 26 novembre 1755, entouré d’un brillant cortège, présider à la dédicace, tout un peuple lui fit fête avec un enthousiasme sincère. La statue de Louis XV fut détruite en 1798, et remplacée par une statue de Stanislas lui-même en 1835.

Toutefois, il se passa un incident dont on se garda sans doute de parler au roi de Pologne. Vers le soir, un groupe de vieux Lorrains se forma sur la place du Marché et, musique en tête, se rendit dans la rue Saint-Dizier, devant une maison qui avait sur sa façade un buste du duc Léopold, existant encore aujourd’hui à la même place, et chanta sur de vieux airs du pays, les louanges du duc national.

Stanislas se piquait aussi de littérature et de philosophie, il visait surtout au renom de moraliste. Il composa un assez grand nombre d’écrits, d’ailleurs médiocres, qui, peu de temps avant sa mort, furent réunis en quatre volumes sous le titre général de : « Oeuvres du Philosophe bienfaisant ».

Il attirait à sa cour et y retenait par son aimable accueil les écrivains et les savants. Montesquieu et le président Hénault furent ses visiteurs et louèrent le charme de cette maison royale. On y vit passer le savant historien de l’Alsace Schoepflin, le bénédictin dom Calmet, abbé de Senones, le philosophe Helvétius, qui était fermier général et qui épousa Mle de Ligniville, de l’aristocratique maison de ce nom, un des quatre grands chevaux, Maupertuis, le géomètre que Frédéric II nomma président de son académie de Berlin et dont les cruelles railleries de Voltaire n’ont pas détruit la renommée scientifique.

Voltaire lui-même fit une éclatante apparition à Commercy, à Lunéville et à la Malgrange. Il était accompagné de son amie, Mme du Chatelet, une femme de génie, mais exemple scandaleux de l’indulgence du siècle pour l’irrégularité des moeurs. Le roi du siècle fut l’enchantement de la petite cour polonaise. Ravi des honneurs dont on l’entourait, de l’empressement des plus grands seigneurs et des plus charmantes femmes qui jouèrent devant lui, Mêrope, Brutus et Zaïre, et des marques d’amitié autant que d’admiration que lui prodiguait le roi de Pologne, il paya largement son hospitalité en déployant sans compter toutes les ressources de son merveilleux esprit, de sa gaieté, de son entrain.

Il composait de petites pièces de circonstance, dans lesquelles il tenait un rôle, il lisait à ses hôtes ses poésies légères, ses romans et entre autres Zadig. C’est au milieu des fêtes, prolongées pour le retenir, que Voltaire fut frappé, à Lunéville, du plus cruel chagrin de sa vie : Mme du Châtelet mourut le 10 septembre 1749. Stanislas, qui aimait sincèrement Voltaire, lui prodigua les plus affectueuses consolations, mais ne put obtenir qu’il restât auprès de lui. Il quitta Lunéville pour n’y plus revenir jamais. Le roi et le grand écrivain conservèrent toujours l’un pour l’autre les sentiments d’estime et d’amitié qu’ils s’étaient témoignés.

Voltaire visita encore une fois la Lorraine. En 1767, il passa plusieurs semaines à l’abbaye de Senones, où l’attiraient l’érudition et la riche bibliothèque de dom Calmet. Il vécut dans la familiarité des religieux qui, aussi tolérants que doctes, l’aidèrent à rassembler une partie des matériaux de son « Essai sur l’esprit et les moeurs des nations ». Il témoigna par ses respects et par sa déférence, de sa gratitude pour ses collaborateurs.

Plus près de lui, en dehors de ses hôtes de passage, Stanislas groupait à sa cour, mêlés à sa vie de tous les jours, des écrivains de second ordre, qui ne manquaient pas de mérite :  le chevalier de Solignac, son secrétaire des commandements qui retouchait ses écrits, le comte de Tressan, un brillant gentilhomme qui avait été admirable à Fontenoy, maniait la plume aussi bien que l’épée, d’esprit ouvert et curieux, qui était déjà de l’Académie des sciences et fut depuis de l’Académie française (en 1781), le marquis de Saint-Lambert, l’auteur du poème des Saisons, Mme de Graffigny qui se fit un nom avec les Lettres péruviennes, Dovaux, le favori de la petite cour.

Pour assurer aux lettrés et aux hommes d’étude des facilités de travail et un centre de relations, il créa à Nancy (décembre 1750) une bibliothèque qu’il dota convenablement, et y rattacha la fondation de deux prix, l’un pour les lettres, l’autre pour les sciences. La bibliothèque, sur les pressantes instances de Tressan, prit l’année suivante la forme d’une académie, sous le nom de Société royale des sciences et des belles-lettres.

Stanislas en écrivit lui-même les statuts et en désigna les premiers membres entre lesquels on remarque outre Tressan, Solignac et Saint-Lambert, deux jésuites, les pères Menou et Leslie, et deux abbés.

La première séance eut lieu en grande pompe au palais ducal, dans la belle salle des Cerfs, en présence du roi et de toute la cour, le 3 février 1751. On en fit bruit au dehors. Les premiers écrivains de France tinrent à honneur d’y être appelés. Le président Hénault, Montesquieu et son fils le baron de Secondat furent dès le début inscrits sur leurs demandes. Montesquieu envoya son Lysimaque comme discours de réception.

La Galaizière n’avait pas vu d’un bon oeil la fondation de l’académie. Il se défiait de l’esprit qui pouvait se former dans un corps savant. Il craignait d’y trouver les preneurs des anciennes institutions, les défenseurs des préjugés nationaux, en un mot, les tenants de tout ce qu’il était chargé de battre en brèche et de remplacer.

Le chancelier ne tarda pas à reconnaître que ses craintes n’avaient aucun fondement. L’académie fut bien loin d’être un foyer d’opposition ou même d’indépendance. S’il y eut un reproche à faire à la fille de Stanislas, ce fut d’exagérer sa reconnaissance et de garder à l’égard de son fondateur une attitude si humble, si soumise que sa dignité pouvait en être atteinte.

C’est dans la première séance de l’académie que, sur la motion de l’un de ses membres, M. Thibault, lieutenant-général de police, on décerna au roi Stanislas le surnom de Bienfaisant, que la postérité lui conserve.

Il méritait et mérita de plus en plus l’honneur qui lui était fait. Sa libéralité ne se lassa jamais, il sut toujours trouver dans un revenu limité (environ six millions d’aujourd’hui) des ressources pour faire le bien sous toutes les formes.

Il fondait des lits dans les hôpitaux, il agrandissait Plombières, il ajoutait des bâtiments à Saint-Julien de Nancy, il rebâtissait Saint-Dié à moitié consumé par un incendie (1757), il multipliait les greniers d’abondance, déjà inaugurés par Léopold, il dotait la belle institution des frères de Saint-Jean de Dieu, il créait l’assistance judiciaire sous forme d’une chambre de consultation.

L’instruction publique fut l’objet de ses soins. Il ouvrit des écoles populaires qu’il confia aux frères de la doctrine chrétienne. Il créa des bourses à l’Université de Pont-à-Mousson et à l’académie de Lunéville. Il fonda à Nancy le collège royal de médecine, lui donna une bibliothèque et le pourvut d’un jardin des plantes.

C’est donc à bon droit qu’on célébra sa bienfaisance. Sa popularité ne fut pas factice, elle est restée durable parce qu’elle était le résultat légitime et la récompense de ses œuvres vraiment royales.

Cependant la vieillesse était venue, avec son cortège de tristesses. La suppression en France de l’ordre des Jésuites lui causa un vif chagrin. Il continua à protéger ceux de ces religieux qui vivaient déjà dans les deux duchés, et il ouvrit un asile à ceux du dehors.

En décembre 1765, la mort de son petit-fils le Dauphin, le père des trois princes qui furent depuis, Louis XVI, Louis XVIII et Charles X, le frappa au coeur. Sa santé était ébranlée. Envahi par une obésité énorme, il pouvait à grand’peine se mouvoir.

Il ne donnait plus de fêtes. La noblesse de cour désertait, cédant de plus en plus à l’attraction de Versailles. C’étaient de modestes bourgeois qui venaient faire sa partie de tric-trac.

Le 5 février 1766, un accident mit le feu à sa robe de chambre. On entendit trop tard ses cris. Après de longues et cruelles souffrances, supportées avec un héroïque enjouement, il expira le 23 février.

Le lendemain, 24 février 1766, La Galaizière, muni depuis plusieurs mois de pouvoirs spéciaux, se rendit à Nancy, réunit la Cour souveraine et, solennellement, proclama la réunion définitive à la France des duchés de Lorraine et de Bar.

Les duchés de Lorraine et de Bar formaient désormais une province française. Un seigneur lorrain, le maréchal comte de Choiseul-Stainville, en fut nommé gouverneur. La dictature du chancelier La Galaizière n’avait plus de raison d’être, il rentra à Versailles, mais son fils fut maintenu comme intendant.

La Cour souveraine devint le Parlement de Lorraine et étendit même sa juridiction sur les trois évêchés, au détriment de Metz qui perdit momentanément son parlement fondé par Louis XIII, parlement rétabli après la mort de Louis XV.

François III (1729-1737)

 

 

D’après la monographie imprimée
« Récits lorrains. Histoire des ducs de Lorraine et de Bar » d’Ernest Mourin
Publication 1895

A la mort de Léopold, nous pouvons dire « finis Lotharingiæ ». Il est bien le dernier duc national. Son fils mériterait à peine de compter dans la série.

François III résidait à Vienne depuis six ans. L’empereur Charles VI avait voulu le garder près de lui pour veiller sur son éducation. Il lui destinait la main de sa fille aînée, l’archiduchesse Marie-Thérèse.

Le testament de Léopold avait constitué un conseil de régence, dont le membre principal devait être le prince de Craon, et dont la Duchesse était exclue. Mais le Conseil d’État cassa le testament du Duc, comme le parlement de Paris avait cassé celui du roi Louis XIV. La Duchesse fut investie de la régence avec la plénitude des pouvoirs. François III qui ne paraissait pas pressé de voir ses sujets, confirma la régence à sa mère, approuva les choix qu’elle avait faits pour les membres de son conseil, mais lui recommanda de ne rien décider sans avoir consulté MM. Le Dogue et Fischner. Ce dernier était un Allemand qu’il lui avait envoyé de Vienne.

La régente et ses conseillers firent rendre gorge aux favoris du dernier règne. Le prince de Craon perdit ses fonctions de grand écuyer et restitua en partie les donations qu’on lui avait prodiguées, le président Lefebvre fut privé de son siège an Conseil d’État, le directeur général des finances Masson fut menacé de la prison et gardé à vue. Les concessions détachées du domaine furent révoquées. On supprima beaucoup d’offices inutiles. Les anoblis furent frappés d’une taxe de 1 500 livres.

Le conseil essaya de remettre un peu d’ordre dans les finances, mais le nouveau duc n’y aidait guère. Après avoir exigé un don de joyeux avènement de 800 000 livres, il ne cessait à chaque courrier de réclamer de nouveaux envois d’argent.

Enfin le 29 novembre 1729, après huit mois d’attente, on vit arriver à Lunéville un jeune homme de vingt ans, raide et gourmé, vêtu d’habits démodés, avec une perruque de l’autre siècle, et qui avait l’air d’un pédagogue autrichien. C’était François III.

La déconvenue fut d’autant plus grande, que lorsqu’il avait quitté la Lorraine en 1723, il était un adolescent aimable, plein de vivacité, turbulent et étourdi. Six ans d’éducation autrichienne en avaient fait un Allemand froid, hautain, figé dans sa grandeur.

Il fut à peine convenable avec sa mère, il s’appliqua à tenir tout le monde à distance, il n’avait de familiarité qu’avec quelques subalternes allemands, et passait ses journées à faire de la musique ou à courir les loups dans les bois.

Toutefois, on lui avait aussi inculqué à Vienne le goût du travail et des affaires. Il en avait la compréhension très vive. Il voulut tout voir et vit bien par lui-même. Tout annonçait en lui un souverain distingué, ce qu’il ne fut jamais. Il remit en faveur les vieux conseillers de son père, notamment le prince de Craon et le président Lefebvre.

Le 3 janvier 1730, il fit son entrée solennelle à Nancy, et y fut accueilli avec ces acclamations des foules qui ne font jamais défaut aux nouveaux souverains, surtout lorsque leur jeunesse autorise des espérances.

Le 22 janvier, il rendait la régence à sa mère et partait pour Versailles, où il allait faire hommage pour le Barrois mouvant. Louis XV, avec beaucoup de bonne grâce, épargna à son cousin les formalités les plus désagréables de l’antique cérémonial. François III d’ailleurs sembla dégeler, jeta de côté ses habits surannés et sa longue perruque, adopta les modes nouvelles et se montra ce qu’il était, un prince de vingt ans, aimant le plaisir, goûtant les moeurs et les élégances françaises.

En rentrant à Lunéville, il reprit, avec son accoutrement, cet air rogue qui déconcertait les Lorrains habitués à la familiarité affable de leurs princes.

Il s’isolait de la noblesse lorraine. Ses mauvais procédés éloignèrent de Lunéville, ses parents de la branche cadette. Il était jaloux de son frère cadet, Charles-Alexandre, prince d’élégante tournure, d’un caractère ouvert et sympathique. Cependant, comme il était appliqué aux affaires, qu’il portait une main ferme sur tous les abus, qu’il introduisait une stricte économie dans les services, on appréciait ses qualités un peu sévères et beaucoup se flattaient de retrouver en lui un prince semblable à ce Charles V qu’on n’avait pu admirer et aimer que de loin. Ces belles espérances avortèrent.

Dans les premiers jours d’avril 1731, François annonça qu’il allait rendre visite à l’archiduchesse gouvernante des Pays-Bas, soeur de l’empereur. Il partit en emportant avec lui toutes les pierreries, cent mille livres en or, autant en lettres de change. Il emmena trois Allemands et pas un seul Lorrain. Il ne daigna même pas dire un mot aux nombreux seigneurs qui étaient venus au palais pour lui souhaiter un bon voyage. On ne devait plus le revoir.

C’est ainsi que, froidement, sans une apparence de regret, le vingt-septième successeur de Gérard d’Alsace prit congé de cette fidèle Lorraine qui était restée attachée, pendant sept cents ans, avec un dévouement si affectueux à la maison ducale. La vraie séparation eut bien lieu ce jour-là, et non le 6 mars 1737, comme l’ont raconté avec tant d’émotion les historiens lotharingistes.

Ainsi qu’il l’avait dit à son départ, le jeune duc alla voir la gouvernante des Pays-Bas, puis il visita successivement l’Angleterre, la Hollande, l’Allemagne, la Prusse. Il fut reçu partout avec des honneurs extraordinaires qui s’adressaient au futur époux de l’archiduchesse Marie-Thérèse. Comme il se rapprochait de Vienne, il reçut des lettres impériales qui le nommaient vice-roi de Hongrie. La date de son mariage n’était pas encore fixée, mais s’approchait rapidement.

Tout à coup, l’attention publique fut détournée de cet événement prochain, par l’explosion d’une nouvelle lutte entre l’empire et la France.

Le roi de Pologne, Auguste de Saxe, était mort le 1er février 1733. C’était une occasion pour Louis XV de remettre la couronne sur la tête de son beau-père Stanislas. Il souffrait d’être le gendre d’un simple gentilhomme.

Il se sentait d’ailleurs entraîné autant par l’opinion publique, que par l’ardeur impétueuse du vieux maréchal de Villars. Le ministre dirigeant était ce vieux cardinal de Fleury qui commença à gouverner à l’âge où les hommes d’État aspirent au repos. Le vieillard aurait bien voulu rester en paix, mais il ne put résister au mouvement et se décida, la mort dans l’âme, à soutenir la candidature de Stanislas. Seulement, il ne fit pas l’effort nécessaire.

Le beau-père du roi traversa l’Allemagne sous un déguisement, se présenta à la diète, fut élu à l’unanimité, mais vit aussitôt se lever contre lui un prétendant proclamé, sous le nom d’Auguste III, par quelques dissidents qu’appuyèrent l’Autriche et la Russie, fut chassé de Varsovie, alla s’enfermer à Danzig, y fut assiégé par 30 000 Russes.

Fleury n’avait envoyé que trois bataillons, en tout 1 500 hommes. Ils arrivèrent par mer tardivement. Dans une héroïque folie, le comte de Plélo les lança contre les 30 000 Russes. Ils se firent presque tous tuer, sans pouvoir dégager Stanislas qui s’échappa à travers mille périls et se réfugia à Koenigsberg, ville prussienne (17 juin 1734).

Alors, la guerre s’étendit à toute l’Europe. Les armées françaises conduites d’abord par deux héros chargés d’années, Villars et Berwick, obtinrent d’éclatants succès sur le Rhin et en Italie.

Si le cardinal avait eu quelque énergie, il pouvait pousser l’empire à l’abîme. Mais il ne songea qu’à finir au plus vite la lutte. Au lieu de dicter ses conditions en victorieux, il s’humilia en vaincu et signa avec ses adversaires étonnés, les préliminaires de Vienne (3 octobre 1735).

La convention posait en principe, que Stanislas abdiquerait cette couronne de Pologne, qu’il avait deux fois prise et perdue, mais en conservant le titre de roi. Il recevrait en compensation la souveraineté viagère du duché de Bar, réversible à la France après sa mort. François III garderait la Lorraine jusqu’à la mort d’Etienne de Médicis, grand-duc de Toscane, dont on lui assurait la survivance.

En France, on fut mécontent de la combinaison et on demanda que la Lorraine fût immédiatement remise à Stanislas au même titre que le Bar. François III résista. Il lui en coûtait, non de se séparer des Lorrains, qu’il connaissait peu, qu’il n’aimait pas et auxquels il s’était rendu désagréable, mais de paraître déchoir en abandonnant une souveraineté effective sans en avoir déjà reçu l’équivalent.

Sa situation cependant se consolidait tout à fait : le 12 février 1736, fut célébré en grande pompe son mariage avec Marie-Thérèse. A cette occasion, il appela à Vienne pour lui servir de témoins quatre seigneurs lorrains de l’ancienne Chevalerie : Messieurs du Han, de Lenoncourt, de Ludres, du Châtelet. D’autres gentilshommes vinrent aussi à la cour d’Autriche.

L’empereur désireux de hâter le traité définitif et craignant toujours de nouvelles complications européennes, ne cessait de presser son gendre d’en finir. Mais le groupe lorrain entourant le jeune duc, faisait les derniers efforts pour le détourner d’une cession qui équivaudrait à la mort de la nationalité lorraine.

Le procureur général Bourcier surtout multiplia avec une force, une éloquence, un sentiment que rien ne lassait, les objurgations les plus pathétiques. Il se jeta plusieurs fois aux pieds du jeune prince. De son côté, la régente et son second fils, Charles-Alexandre, tous les princes de la famille, unissaient leurs plaintes, leurs instances.

Il est certain que François hésita longtemps. Il y avait pour lui la question d’intérêt qui lui faisait attacher un grand prix à la conservation d’une souveraineté, sa propriété héréditaire, au moins jusqu’au jour où la Toscane lui pourrait être livrée en échange, et la question d’honneur qui semblait lui interdire comme une trahison, l’abandon d’une nationalité dont sa famille avait reçu tant de preuves d’affection et de fidélité.

Mais l’influence de l’empereur son beau-père, secondée par celle de l’archiduchesse Marie-Thérèse, l’emporta. Le 22 avril 1736, il annonça qu’il consentait à la cession de ses deux duchés, mais il ne signa l’acte définitif que le 13 décembre pour le Barrois, et le 13 février 1737 pour la Lorraine. C’en était fait : l’oeuvre de Richelieu s’achevait sans combat, sans violence, sous forme d’un marché !Des annexes au traité de Vienne avaient réglé tous les détails. La duchesse-régente refusa d’aller vivre à Vienne, elle était bien française et répugnait aux moeurs allemandes. Louis XV lui attribua, sous condition viagère, par convention du 1er avril 1736, la principauté de Commercy.Le 5 mars 1737, elle offrit à la population de Lunéville une dernière fête, à l’occasion des fiançailles de l’aînée de ses filles avec le roi de Sardaigne. Elle partit le lendemain, son départ donna lieu aux scènes les plus touchantes.

« Je vis, dit Jamerai-Duval dans sa Vie de Vayringe, Mme la duchesse-régente et les princesses ses filles s’arracher de leur palais, le visage baigné de larmes, levant les mains au ciel, et poussant des cris tels que la plus violente douleur pouvait seule les arracher. Ce serait tenter l’impossible que de vouloir dépeindre la consternation, les regrets, les sanglots et tous les symptômes de désespoir auxquels le peuple se livra à l’aspect d’une scène qu’il regardait comme le dernier soupir de la patrie. Il est presque inconcevable que des centaines de personnes n’aient pas été écrasées sous les roues des carrosses ou foulées aux pieds des chevaux, en se jetant aveuglément, comme elles faisaient, à travers les équipages, pour en retarder le départ. Pendant que les clameurs, les lamentations, l’horreur et la confusion régnaient à Lunéville, les habitants des campagnes accouraient en foule sur la route, par où la famille ducale devait passer, et, prosternés à genoux, ils lui tendaient les bras et la conjuraient de ne pas les abandonner… ».

On remarquera que ces manifestations dont nous ne discutons pas la sincérité, mais qui étonnent pourtant de la part d’un peuple si peu démonstratif d’ordinaire, s’adressaient à une princesse française de naissance et de coeur. Il ne faut pas d’ailleurs s’attendrir outre mesure. Elisabeth-Charlotte, veuve de Léopold, n’était plus qu’une duchesse douairière, sans pouvoir. Si son fils, le maussade et avare François III, eût gardé Lunéville, il ne lui aurait pas offert un établissement équivalent à cette résidence royale de Commercy où elle passa, non sans quelque agrément, les dernières années de sa vie. Elle mourut en 1744.

Quant à François III, il ne méritait aucun regret. Personne n’en ressentit, ni n’en manifesta. On ne peut pas dire qu’il quitta la Lorraine invitus invitam. Elle ne lui fut pas arrachée par la force.

Il la vendit, estimant qu’il faisait un bon marché puisqu’il obtenait en échange, le grand-duché de Toscane, avec la perspective à peu près assurée des États héréditaires de la maison d’Autriche et de la couronne impériale. Il ne soupçonnait pas à quel rôle effacé devait le réduire l’altier génie de la fille de Charles VI, auprès de laquelle il ne fut jamais que « le pâle époux de la grande Marie-Thérèse ».

L’administration du duché de Lorraine sous Léopold

D’après la monographie imprimée
« Récits lorrains. Histoire des ducs de Lorraine et de Bar » d’Ernest Mourin
Publication 1895

On a reproché à Voltaire d’avoir contribué, par une page célèbre de son Siècle de Louis XIV, à créer la légende de Léopold. Le portrait est certainement flatté, on dirait une page détachée du Télémaque. Et pourtant, les traits essentiels sont si exacts qu’il suffirait d’y ajouter quelques ombres pour obtenir une ressemblance vraiment historique.

Le premier mérite de Léopold, c’est d’avoir relevé la nationalité lorraine et d’y avoir maintenu la paix pendant trente ans, alors que le reste de l’Europe était ravagé par la guerre. De cet immense bienfait a découlé une prospérité prolongée dont on lui a fait justement honneur. Son programme de gouvernement a bien été, comme le dit Voltaire, de procurer à sa nation « de la tranquillité, des richesses, des connaissances et des plaisirs ».

Grâce à cette sage politique, il assura à ses sujets la sécurité qui est la première condition d’un travail fructueux. Les campagnes se repeuplèrent, tant par le retour des Lorrains fugitifs que par la naturalisation de nombreux étrangers. Les villages se rebâtirent, partout s’élevèrent de riches habitations. L’agriculture remit en valeur les terres abandonnées pendant le XVIIe siècle. Les produits dépassèrent les besoins du pays et s’écoulèrent par les exportations du commerce. La population doubla et s’éleva à la fin du règne à 800 000 âmes. Cette sorte de résurrection fut surtout manifeste dans les villes. La population de Nancy monta rapidement à 20 000 habitants. Lunéville, qui n’était qu’une bourgade de 900 âmes, en compta plus de 9 000 à la fin du règne.

Il en fut de même sur tous les points de la Lorraine et du Barrois. L’industrie prit un essor inconnu jusque-là. Les corporations ouvrières s’organisèrent fortement, et Léopold en créa de nouvelles avec des étrangers attirés de tous côtés par ses lois libérales. On vit se multiplier les manufactures et les usines. Les salines s’enrichirent par leurs exportations dans les pays voisins, la métallurgie commença ses établissements qui sont aujourd’hui si prospères. C’est à Léopold que remontent nos verreries, nos tissages, nos fabriques de toiles, nos admirables faïenceries, nos papeteries des Vosges, etc.

Pour faciliter les développements du travail national, Léopold donna un soin particulier à la voirie. Il fut secondé par le surintendant des ponts et chaussées, le comte du Hautoy. On répara, on entretint les vieux chemins. On fit mieux encore, on construisit avec une admirable diligence jusqu’à huit cents kilomètres de routes nouvelles avec plus de quatre cents ponts, qui firent un bien immense à ses États et servirent de modèle au reste de l’Europe. Ce sont là certes des titres sérieux à la reconnaissance populaire et qui valent mieux que toutes les bruyantes batailles qui servaient à la gloire personnelle de Charles IV, mais ruinaient le pays.

Il était très actif, s’efforçait de tout voir par lui-même, et entretenait l’ordre par de sages règlements et par une bonne police. Mais il allait parfois jusqu’à l’inhumanité : c’est ainsi qu’il punissait les contrebandiers et les faux sauniers de la marque sur les deux épaules, et en cas de récidive de la peine capitale, ou encore qu’il prescrivait de percer la langue des blasphémateurs d’un fer chaud à la quatrième récidive et de leur couper la langue entièrement à la cinquième. Ses prisons étaient vides assez souvent, mais par contre, il avait établi les lettres de cachet comme en France, ce qui permettait des arrestations arbitraires et des détentions sans jugement.

On peut lui reprocher aussi, comme à Charles III, de n’avoir pas su s’élever au-dessus de son temps jusqu’au principe de la liberté de conscience et d’avoir édicté à plusieurs reprises contre les protestants, les jansénistes, les juifs, les mesures les plus vexatoires.

Il s’honora par les soins qu’il donna à l’enseignement public. Il releva l’Université de Pont-à-Mousson tombée en décadence. Il fit ouvrir dans tous ses domaines des écoles populaires. Son académie de Lunéville, grâce aux maîtres distingués que ses libéralités y attirèrent, acquit une véritable renommée. Il avait institué à Nancy, pour favoriser le progrès des beaux-arts, une académie de peinture et de sculpture, qui devint une école pour la jeunesse et un honneur pour les artistes et les savants qui y furent admis.

Il était lui-même lettré et se piquait de parler et d’écrire quatre langues : le latin, le français, l’allemand, l’italien. Il a laissé plusieurs mémoires sur les hommes et les choses de son temps qui méritent de l’estime.

Comme les princes vraiment intelligents, il attirait et retenait près de lui les hommes distingués, des savants comme Jamerai-Duval, des historiens comme le P. Hugo, religieux prémontré, et le P. Picart, religieux capucin de Toul, dont les polémiques firent grand bruit, des diplomates et des jurisconsultes comme Lefebvre et Bourcier, des ingénieurs comme Vayringe, des peintres comme Claude Charles, Jacquard, Provençal, des sculpteurs comme Adam et ses trois fils, des graveurs comme ce Saint-Urbain, directeur de la Monnaie, qui fut condamné à la prison perpétuelle pour faux-monnayage et à qui le Duc fit grâce en considération de son génie.

Sa bonté, qui était sa qualité maîtresse, se manifestait sous toutes les formes et particulièrement par des oeuvres de charité. Il répandait en aumônes une partie de ses revenus, s’efforçait d’obtenir que ses sujets concourussent, suivant leurs moyens, à soulager les misérables. Il établit dans chaque paroisse un « bureau des pauvres » chargé de distribuer des secours. Il s’attacha aussi à accroître les revenus des hôpitaux. Il avait même publié un édit qui portait que les testaments faits à Nancy ne seraient valables qu’autant qu’il y serait inscrit un legs en faveur de l’hôpital Saint-Charles.

On le compara au Pharaon du patriarche Joseph lorsqu’il créa des greniers de prévoyance. En prévision des insuffisances de récoltes et de la cherté qui pouvait s’ensuivre, il prescrivit d’emmagasiner, pendant les bonnes années, l’excédent des productions, de façon à pouvoir, dans les mauvaises, vendre des grains à un prix raisonnable. Des magasins, de ce genre furent établis dans toutes les villes de Lorraine.

On constate donc facilement dans l’administration de Léopold, des actes, des institutions, des aspirations générales au bien qui font les bons souverains. On ne s’étonnera pas que ce règne pacifique de trente années, venant après les folies de Charles IV et une longue occupation étrangère, ait laissé d’heureux souvenirs dans la mémoire du peuple lorrain.

Mais la reconnaissance a ses limites dans la vérité et dans la justice, et l’historien n’a point le droit de décerner l’apothéose en jetant un voile sur ce qui est blâmable. Il est un point sur lequel Léopold n’est pas défendable.

S’il est vrai que le meilleur des princes soit celui qui se considère comme le gérant de la fortune publique, qui s’interdit les fantaisies personnelles, qui allège le plus possible les charges du peuple et qui, en un mot, administre la chose commune en bon père de famille, ce mérite sans éclat et qui ne donne pas souvent la gloire manqua complètement à Léopold.

Son règne n’est qu’un long gaspillage des ressources de la Lorraine.

Le Duc était d’une bonté sans mesure et sans règle. Il aimait à donner et, la main toujours ouverte, il prodiguait ses libéralités à tout venant. C’était un dissipateur qui aurait eu besoin, comme certains fils de famille, d’un conseil judiciaire. Ses prodigalités à tout son entourage, ses largesses aux courtisans, ses fastueuses constructions, sa coûteuse diplomatie, sa passion insensée pour le jeu épuisèrent le trésor, l’obligèrent à augmenter les impôts et les taxes et l’amenèrent à vivre d’expédients dont son honneur ne fut pas sans souffrir.

Les embarras commencèrent dès les premiers jours de son règne. En 1702, déjà il imposait une contribution extraordinaire de cent mille livres pour la Lorraine et de cinquante mille pour le Barrois, sous prétexte que les rentes dues aux créanciers de l’État épuisaient les ressources ordinaires. Cependant, il avait encore en 1706 un budget se soldant en excédent : recettes 3 260 916 livres, dépenses 2 552 091 livres. Louons-le de nouveau de sa générosité dans la terrible année de 1709 où, par ses sacrifices personnels, il préserva la Lorraine de la famine qui désolait toute la France et les pays voisins.

Mais à partir de ce moment, il s’engagea de plus en plus dans des pratiques désespérées.

Il crée et vend des charges de toutes sortes :
- en 1710, toute une chambre des requêtes du palais à côté de la Cour souveraine
- en 1711, cent trente-trois offices de tabellions et garde-notes
- en1718, nouveaux offices de finances.

Tous ces offices vendus, il les rend héréditaires et perpétuels en taxant les titulaires à sa fantaisie. Il exerce des retenues sur les traitements du personnel de sa propre maison, depuis les grands officiers et les secrétaires d’État, jusqu’aux garçons d’office et aux porteurs de bois.

En 1711, il édicte l’affranchissement des mainmortables de ses domaines, ce qui était très libéral, mais il exige que les paysans paient cette liberté d’une redevance annuelle, et, comme ils la refusent à ce prix, il retire son édit, le reproduit sans plus de succès en 1719 et finit par l’accorder gratuitement.

En 1706, il décrète que tous les anoblis depuis 1624 ou qui ont repris la noblesse de leurs mères verseront six mille livres et trois mille livres, ce dont on ne peut pas le blâmer, mais il abuse de cette ressource financière dont ses prédécesseurs avaient déjà trop tiré parti. De 1698 à 1729, il vend des lettres d’anoblissement à trois cent soixante-dix familles. Il en tient marché, et l’on vient même de France en acheter.

La détresse de Léopold va s’accroissant d’année en année, sans que ses prodigalités s’arrêtent.

Les courtisans sont insatiables et l’assiègent comme une meute affamée. Il donne des sommes énormes, il distrait du domaine des terres, des châteaux, des forêts, des moulins. Il est mis au pillage. Les ressources tarissent, mais les dépenses irréfléchies continuent ou se succèdent.

En 1711, il fait commencer par l’architecte Boffrand la construction d’un magnifique château à la Malgrange. Les travaux se poursuivent jusqu’en 1715, puis, sur une critique de l’Électeur de Bavière, sont laissés inachevés. « C’est trop loin pour une résidence de ville, c’est trop près pour une maison de campagne ».

En 1714, il entreprend d’importantes réparations au palais ducal de Nancy, y élève un étage, puis ordonne de le démolir en entier, ainsi qu’une partie de la collégiale de Saint-Georges pour bâtir un nouveau palais et il abandonne l’entreprise en 1720, en laissant heureusement debout le beau portail, chef-d’oeuvre de Mansuy Gauvain.

Ses caisses vides, il a recours à l’emprunt, jusqu’à ce qu’il ne trouve plus de prêteurs. La dette monte peu à peu jusqu’au chiffre de sept millions et demi. Il n’en peut plus payer les intérêts. Il ne verse plus que des acomptes aux officiers de sa maison et à ses fournisseurs.

Il s’adresse alors aux manieurs d’argent, aux banquiers juifs de Metz. Il les attire à Nancy et à Lunéville malgré les protestations irritées du clergé. Il brave l’opinion et en 1715, il nomme Samuel Lévy banquier de la cour et receveur général des finances. La chambre des comptes refuse de recevoir le serment du nouveau fonctionnaire et les magistrats menacent de donner leur démission. Le Duc supprime la formalité du serment et se sert de l’habile financier qui trouve des ressources, facilite des emprunts, jusqu’à ce que, ruiné lui-même, il soit jeté en prison et fait une banqueroute de trois millions en 1717.

On a dit qu’il résista aux séductions de la banque de Law et qu’il refusa même une somme de neuf millions que lui offrait le Régent, son beau-frère. Ce qui permet de douter de tant de réserve, c’est qu’il se lança lui-même dans les plus folles entreprises financières.

En 1720, il autorisa la formation de la Compagnie de Lorraine au capital de trois millions, dont il garantit les intérêts à quatre pour cent. Cette société devait être un merveilleux instrument de crédit qui développerait le commerce et l’industrie, permettrait de rembourser la dette et fournirait par de savantes combinaisons à tous les citoyens les moyens de s’enrichir rapidement. Mais la chute du système en France effraya les actionnaires. Ils demandèrent une enquête qui eut bientôt démontré que les opérations de la compagnie n’étaient autre chose que des spéculations ruineuses. Un édit la supprima en 1722.

Cette leçon ne suffit pas à Léopold. Il s’affole et se laisse tomber dans les mains des empiriques et des aigrefins.

En 1724, un véritable escroc, nommé Regard d’Aubonne, s’empare de sa confiance, et offre de former une nouvelle société qui, à coup sûr, donnera un essor inouï au travail national, enrichira le prince et éteindra en quatorze ans la dette de l’État qui s’est élevée à huit millions six cent mille livres. Ses vrais amis s’efforcent de lui ouvrir les yeux, la Cour souveraine, la chambre des comptes, le corps des marchands de Nancy s’élèvent avec force contre les projets de l’aventurier.

Le Duc n’écoute rien et, par édit du 8 juin 1724, il autorise la Compagnie du commerce de Lorraine. Un grand mouvement se communique aux affaires, l’esprit d’entreprise s’enflamme, les premières opérations rapportent beaucoup d’argent à Léopold. Regard d’Aubonne finit par un coup d’éclat. Il annonce qu’il va amortir par anticipation trois millions de dette. Il crée à cet effet une loterie dont on se dispute les billets. Trois jours avant le tirage, d’Aubonne disparaît emportant le produit de la vente des billets, les lots, les titres des créanciers de l’État. La compagnie tombe et la chambre des comptes est chargée de la liquidation (1725).

Léopold tout meurtri de cette chute, semble réfléchir plus qu’il ne l’avait fait jusque-là. Il annonce les plus sages résolutions pour rétablir l’équilibre de son budget et fait de louables efforts pour se tirer de l’engrenage qui l’a pris tout entier depuis de si longues années. Mais le temps lui manque pour opérer des réformes sérieuses et il meurt d’accident au milieu de graves embarras, à peine âgé de quarante-neuf ans (1729).

En résumé, le règne de Léopold démontre surtout ce que le régime autocratique peut faire d’un prince bien né, intelligent, d’une bonté parfaite, plein de bonne volonté.

Le vice capital de son gouvernement fut certainement de n’avoir ni contrepoids ni contrôle. Il lui manqua, ce qui manquait d’ailleurs à tous les princes de son temps, sauf aux souverains anglais, le frein des institutions libérales. Les têtes les mieux faites tournent sur les hauteurs où il n’y a d’autres règles que le bon plaisir, les fantaisies, les caprices d’un homme. Le pouvoir absolu ne fut pas meilleur pour l’excellent coeur de Léopold que pour l’humeur désordonnée de Charles IV.

Certes nous ne le blâmerons pas d’avoir supprimé les prérogatives surannées de la noblesse féodale, mais les États généraux auraient pu lui épargner bien des fautes et il ne les réunit pas une seule fois. Il eut des conseillers expérimentés, mais leur autorité morale ne suffisait pas à le garantir du vertige despotique. Il leur échappait par des sophismes et répondait même à leurs sages avertissements par des théories sur l’utilité de l’accroissement des taxes et même sur les avantages des dilapidations.

Toutefois au moment de conclure, on sent qu’il serait injuste de ne pas tenir compte à Léopold du bien qu’il a fait et dont l’initiative lui appartient tout autant que celle du mal qu’on lui peut reprocher. On n’oubliera pas qu’il a donné trente années de paix à la Lorraine, qu’il a reconstitué la nationalité, qu’il a repeuplé les campagnes et les villes, qu’il a construit de magnifiques routes, qu’il a fait refleurir l’agriculture, l’industrie, le commerce, l’instruction publique, les arts et les lettres.

Tout mis en balance, on est porté à dire que la légende ne s’est pas entièrement trompée en faisant de son règne une des périodes les plus heureuses, la plus heureuse peut-être de l’histoire ducale. On ne croit pas manquer aux droits sévères de la vérité en lui conservant sa place parmi ce très petit nombre de princes « dont le peuple a gardé la mémoire ».

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