Les ruines du prieuré et du château de Châtel-Saint-Germain (57)

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Le village de Châtel-Saint-Germain, situé à quelques kilomètres de Metz, est dominé par le mont saint Germain, et c’est sur ce promontoire que l’on peut admirer les ruines du château et du prieuré.

Je vous propose une description des ruines au XIXe siècle, l’histoire du château et du prieuré fera l’objet d’un second article.

Les photos des ruines sont publiées avec l’aimable autorisation de Laurent.

D’après un article paru dans les « Mémoires de la société d’archéologie et d’histoire de la Moselle »
Année 1867

Châtel-Saint-Germain, ou Châté comme on dit au pays messin, un des villages les plus connus et les plus visités des environs, grâce à sa merveilleuse situation à l’entrée de la vallée de Montvaux, grâce à ses eaux limpides et abondantes, grâce aux bois pleins de fraîcheur qui l’entourent, est situé à 7 kilomètres de Metz, dans la direction du nord-ouest. Il fait partie du canton de Gorze. Sa population s’élève à mille âmes environ.

Les monuments ou fragments antiques que renferment ses rues, se réduisent à peu de chose. La chose la plus saillante, qui soit de nature à y attirer l’attention, consiste dans de grosses sphères de pierre de 40 à 60 centimètres de diamètre, dont on voit un certain nombre devant des maisons où elles servent de siège au repos des habitants.

Ces boulets, dont on a retrouvé plusieurs centaines dans les ruines du château, n’étaient pas destinés à être lancés au moyen de bouches à feu, à l’invention desquelles ils étaient du reste antérieurs. Ils étaient faits pour être roulés du haut de la colline sur les ennemis qui auraient gravi ses flancs escarpés et dénudés, et il ne pouvait guère y avoir, en présence de la disposition des lieux, d’arme plus redoutable pour arrêter l’élan d’un assaut, que ces lourdes masses rebondissant avec une vitesse décuplée par la hauteur de la chute et capables, dans ces bonds, d’emporter des files entières. Le plus grand nombre des 320 boulets trouvés, il y a peu d’années, ont déjà été brisés et utilisés comme moellons. Ils se feront bientôt rares.

Son église ne rachète par nulle qualité de détail, la pauvreté de la conception architecturale à laquelle elle a dû naissance. Une magnifique maison d’école, tout récemment élevée, est à tous les titres, au point de vue de l’art des constructions, le plus bel ornement du village.

Mais si on lève les yeux devant soi, en suivant la longue rue qui le traverse, on voit sur le sommet d’une côte escarpée, véritable promontoire jeté dans la vallée, un vieux pan de mur qui découpe sur le ciel son profil irrégulier et bizarre, et vers lequel un petit chemin en lacet, étroit et rocailleux, permet de se diriger au prix d’une ascension pénible.

Ce chemin, si difficile qu’il soit, a vu souvent les amateurs de nos antiquités locales le gravir avec résolution, dans le but d’aller donner un regard de curiosité ou une heure de méditation aux ruines importantes, vers lesquelles il serpente. Au prix d’un quart d’heure de marche fatigante, on parvient à hauteur du sommet, et disons alors quel aspect présente le long et étroit plateau sur lequel sont accumulées, de toutes parts, les décombres, les excavations et les traces de murailles et de tours, restes informes d’un prieuré de Bénédictins et d’un château-fort, intéressantes antiquités dont nous avons à nous entretenir.

Après avoir dépassé deux rochers escarpés, d’un aspect pittoresque, séparés par une coupure étroite, on arrive à une petite plate-forme, de 30m de longueur sur 15m de large, entourée de murs en ruines et recouvrant des souterrains obstrués. L’an dernier, un affaissement qui s’est produit dans le sol a permis de pénétrer, à 12 ou 15m de distance, dans un caveau à la voûte surbaissée. Le trou ouvert par cet affaissement, qui laisse encore voir aujourd’hui la structure d’une maçonnerie régulière de près de 50cm d’épaisseur, ne tardera pas à être comblé par les pierres qu’y jettent, pour s’en débarrasser, ceux qui cultivent ce sol rocailleux.

Au-delà de cette plate-forme, sont les ruines d’une église, formée d’une tour carrée de 6m de côté, dont une face est encore en partie debout et montre d’une manière distincte les formes et quelques détails de sa construction, d’une nef de 12m de largeur sur l4 de long, et d’une abside hémicirculaire, de 6m de profondeur.

Le hasard nous a fait retrouver, dans les ruines qui couvrent le sol, la clé de voûte du chœur. Elle se compose simplement de trois arcs, dont un perpendiculaire aux deux autres. Le profil est formé d’un boudin relevé en listel à sa partie antérieure. Le chœur ne comprenait donc que deux calottes de voûte et devait être éclairé par deux fenêtres situées symétriquement à droite et à gauche de l’axe. Cette indication permet de relever aisément, dans la pensée, le monument dont il s’agit, construit conformément aux données architecturales du douzième siècle et dans des conditions de simplicité marquées. A côté de l’église, et à sa gauche, est un petit espace bien nivelé et cultivé, de 7m de large, soutenu par un mur, et dans lequel il est facile de reconnaître l’emplacement du cimetière.

A quelque distance de là, on a découvert une espèce de caveau rempli d’ossements, qui servait, sans doute, de lieu de dépôt aux débris humains remis au jour lors des inhumations.

Immédiatement en arrière de la chapelle, et sur l’alignement de ses murs, on trouve des débris de muraille accumulés dont il est encore possible, malgré l’exubérante végétation des buissons qui les recouvrent, de reconstituer le plan.

Ce plan est formé par des murs à angles droits, de 27m de longueur sur 12 de large, coupés par deux murs de refend perpendiculaires au grand axe. Les traces d’une citerne sont encore, en cet endroit, aisément reconnaissables. Là s’élevait le prieuré. A droite de ce bâtiment, est un espace découvert et d’une culture facile, où s’étendait sans doute le jardin des religieux. Des masses de décombres, d’une figuration difficile à rétablir, se remarquent au-delà sur la droite. Là probablement, se trouvaient des défenses extérieures du château, dont les imposantes constructions couvraient, un peu en arrière, toute la surface supérieure de la montagne et englobaient nécessairement le prieuré, qui occupait le saillant.

En arrière de l’habitation des religieux, se rencontre une ligne de décombres qui coupe transversalement le plateau sur une longueur de 90m et une largeur de 8 à 10m, avec plusieurs saillies dirigées en avant. Vers l’extrémité droite, une dépression dans le sol indique la place d’une cave qui a été ouverte depuis longtemps et qui se prolonge, dit-on, selon tout un système de souterrains inexplorés.

A droite et à gauche de cette masse de pierres, deux fortes murailles, de 2 à 3m d’épaisseur, se prolongeaient en suivant la ligne de pente, pour former la clôture du château. Des inégalités, formées de décombres absolument méconnaissables, des excavations plus ou moins profondes indiquent l’emplacement des diverses constructions qui constituaient les éléments du château. Diverses parties planes et d’une culture facile montrent très nettement les points sur lesquels le sol était resté nu. Deux lignes perpendiculaires à l’axe, distantes de 12m à peu près, dont la plus rapprochée est à 50m environ de la première ligne dont nous avons parlé, permettent de constater l’existence d’une enceinte intérieure formant réduit. Là, selon toute apparence, devaient s’élever le donjon et les principales constructions de la forteresse.

La forme tourmentée des amas de décombres en ce point, autorise à penser qu’il y avait là plusieurs tours combinant leur action sur des cours basses communiquant par des poternes successives. C’est dans cet espace, que devait s’ouvrir une porte donnant accès à un des chemins aboutissant au château, chemin encore reconnaissable sur le flanc droit de la colline et vers l’entrée duquel étaient, selon l’usage, accumulées de nombreuses précautions défensives, dont on retrouve des traces informes.

La partie la plus avancée du château, où s’ouvraient trois cours encore distinctes, dans l’une desquelles s’élevait une tour de 12m de diamètre, couvre une surface de 60m de profondeur sur 110 de largeur environ. Elle se terminait par une longue ligne de bâtiments, de 65m de façade, flanquée à ses deux extrémités : à gauche par une tour carrée de 5m de côté ayant vue et sans doute issue sur une fausse-braie, revêtue jusqu’à la ligne de défense intérieure dont nous avons parlé, et à droite par une sorte de bastionnet carré, de 10m de côté, formant saillie sur la ligne et se reliant avec d’autres défenses extérieures jusque dans le voisinage de la porte d’entrée.

Enfin, en avant de cette partie, est une esplanade formant glacis, de 30m de profondeur sur 60m de large, fermée par une épaisse muraille flanquée à ses extrémités de deux tours, de 10m de diamètre, dont une, celle de gauche, a perdu son revêtement extérieur et conservé sa forme intérieure, tandis que celle de droite montre encore intacte sa construction formée de beaux blocs réguliers de pierre, de 30cm sur 60, d’une très belle exécution.

Le plan de ces ruines, difficilement reconnaissables dans beaucoup de leurs parties, occupe en somme un espace de près de 200m de long sur une largeur moyenne de 80, et l’espace compris dans le prieuré et qui, certainement, formait une dépendance de la forteresse, peut être figuré approximativement par un triangle de 80m de base sur l00 de hauteur. Ce qui donne une surface totale de plus de deux hectares, en grande partie couverte de constructions.

Il va sans dire, que l’on ne peut se faire une idée, par les débris qui jonchent le sol, de l’importance des matériaux employés pour la construction du château. Là, comme partout, les ruines ont été transformées en carrières, utilisées par les générations successives des habitants du pays, et les pierres de taille, comme les moellons d’échantillon, qui élevaient sur le sommet leurs assises régulières disposées avec un art et un soin, dont il reste le spécimen unique que nous venons de signaler, sont descendues par la suite des temps dans la vallée. Elles y ont servi à former des constructions modestes, où se sont écoulées des existences honnêtes et laborieuses, trop souvent encore troublées par des fléaux que n’avaient provoquées ni l’ambition ni l’injustice de ceux qui en étaient les victimes.


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La tour aux puces de Thionville (57)

Blason ThionvilleTour aux Puces ThionvilleCarte Thionville

 

Bâtiment particulièrement original, inscrit à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques en 1932, la Tour aux Puces ou Tour de Thion repose sur une base circulaire et comporte 14 côtés.

Ancien donjon et unique vestige du château féodal des comtes de Luxembourg, la Tour-aux-Puces abrite un musée d’histoire et d’archéologie.

Je vous propose une description de la ville de Thionville, au temps de son château et de ses remparts, et qui était « la place la mieux fortifiée du pays de Luxembourg ».

La photo est publiée avec l’aimable autorisation de Michel.

 

D’après « Histoire de Thionville – G.F Teissier » – Année 1828

Il n’est pas probable que Thionville ait été environné de murailles défensives avant le Xe siècle, soit pour les bâtiments de la résidence royale, soit pour les maisons d’habitation qui en dépendaient : un souverain n’aime point à être resserré dans sa demeure. Le Villa regia du VIIIe siècle devait embrasser sur la rive gauche, plus de terrains que la ville de nos jours, en y comprenant jusqu’aux extrémités du second glacis. Mais ces terrains, occupés par le palais et tous ses accessoires, par de vastes jardins, par des vergers, etc., ne devaient pas avoir pour limites de hautes et épaisses murailles qui eussent attristé ce séjour.

Les incursions des Normands et des Hongrois firent sentir la nécessité d’une enceinte de murs et de fossés qui mît à l’abri d’un coup de main. Thionville, devenu un lieu fortifié, n’eut plus qu’une étroite enceinte que la Moselle bornait au sud-est : c’était de ce côté une défense naturelle. Les jardins du palais durent être sacrifiés ou au moins mis au dehors. Les barbares, dans leurs invasions, n’avaient pas dû ménager la demeure des empereurs, eux qui ailleurs s’étaient attachés avec rage à détruire les monuments auxquels était uni le nom de Charlemagne, soit qu’il les eût élevés, soit qu’il n’en fût que le restaurateur. Ainsi, dès le XIe siècle, on ne voyait plus sans doute que des ruines du palais et de ses dépendances.

Depuis ce temps que de révolutions, que de guerres et de sièges, que de fortifications de divers systèmes sont venus culbuter l’aire primitive, niveler ou creuser le sol, détruire sous un règne ce que le précédent avait fondé a grands frais ! Comment donc a-t-on pu répéter au siècle dernier que l’on voyait encore à Thionville les cuisines de Charlemagne ? L’auteur (Stemer – Traité du département de Metz) l’avait peut-être appris sur les lieux : nombre de bourgeois le disent encore aux étrangers comme article de foi et s’offenseraient qu’on n’y crut pas. Les cuisines de Charlemagne sont pour eux des reliques dont il n’est pas permis de nier la vérité ni de prouver la fausseté.

D’après le mode de construction et comparaison faite avec quelques bâtimens d’une existence de quelques siècles, la salle voûtée et la cheminée vaste et élevée dont on faisait remonter l’origine jusqu’à Charlemagne, n’ont guéres plus de trois cents ans d’ancienneté…

Ce que l’on appelle le Château, est bien réellement l’emplacement du château féodal des comtes de Luxembourg, que l’imagination, peut se représenter entouré de hautes et larges murailles crénelées, garni de mâchicoulis, de tours, de terrasses. C’est ainsi qu’en suivant les bords du Rhin et de la Moselle, on aperçoit sur les coteaux une foule de manoirs du moyen-âge, qui ont plus ou moins résisté à l’effet des siècles, à la main destructive de l’homme. Le seul de ce genre, dans la sous-préfecture de Thionville, est celui de Mansberg, à 10 kilomètres de Sierck.

L’unique débris qui soit resté ici du château est la Tour-aux-Puces ou Tour de Thion. Encore n’est-il pas avéré qu’elle ait cinq siècles d’existence. Il en est souvent question dans les relations du siège de 1558.

Les maisons de la rue de Luxembourg, adossées au château, ont des traces de l’ancienne enceinte : dans l’une, c’est une voûte, dans une autre, le mur de revêtement d’un fossé ou les pieds-droits d’une entrée. Il y avait, du château à cette rue, une communication voûtée, assez large pour les voitures. On en voit l’entrée bien conservée dans une grange encore existante. La Tour-aux-Puces est aujourd’hui un magasin employé au service de l’artillerie.

Aux XIIIe, XIVe et XVe siècles, Thionville, d’après les écrivains du temps, était la place la mieux fortifiée du pays de Luxembourg : c’était le lieu de refuge de toute la province. On ne se trouvait en sûreté que là. En 1443, le duc de Bourgogne, Philippe-le-Bon, échoue devant Thionville. Il marche sur Luxembourg et s’en empare en une nuit.

Néanmoins, ces fortifications ne consistaient encore qu’en une épaisse muraille, derrière laquelle se trouvait un étroit terre-plein, duquel les soldats tiraient sur l’ennemi par les embrasures des créneaux du parapet. Des tours construites aux angles et de distance en distance, dominaient ce terre-plein et servaient à en déloger l’ennemi en cas d’escalade. Les plates-formes de ces tours servaient aussi à découvrir une plus grande étendue des campagnes d’alentour, ainsi que du cours de la Moselle. Mais ces tours se flanquaient mal : leurs saillans n’étaient ni vus ni défendus. Des tours imposaient plus à la vue, qu’elles n’étaient profitables à la défense.

En avant des murailles, était un fossé, large et profond, probablement rempli d’eau dans une grande partie de son développement. Ce fossé, avec contreescarpe en maçonnerie, empêchait l’approche des machines de charpente, dont on se servait pour aborder les places et battre les murailles en brèche. Il rendait aussi l’accès des murailles moins facile lors d’une tentative d’escalade, et plus périlleux pour les assaillants.

Telle était la fortification dite ancienne, qui dura jusqu’au commencement du XVIe siècle. C’est alors qu’on inventa les bastions triangulaires, base de la fortification à la moderne, qui a pour maxime essentielle, qu’il ne doit y avoir aucune partie de l’enceinte d’une place qui ne soit vue et défendue par quelque autre. C’est sous François Ier et Charles-Quint qu’on mit en pratique ce nouveau moyen de défense. Les villes de Landrecies et du nouveau Hesdin sont citées les premières. Thionville les suivit de près, ou même peut leur disputer la priorité.

Lors de l’avènement de Charles-Quint au trône impérial, en 1519, les habitants, d’après le bruit qui se répandit d’une guerre prochaine entre le nouvel empereur et le roi de France, François Ier, se mirent à travailler aux fortifications, à leurs propres frais. Dirigés par des ingénieurs, ils élevèrent sur la Moselle un nouvel ouvrage, recreusèrent leurs fossés, et partout réparèrent les brèches des murailles et toutes les dégradations que le temps et la guerre avaient fait éprouver. Il serait impossible de retracer ce que les ingénieurs, employant une doctrine encore dans l’enfance, firent alors pour coordonner l’ancien et le nouveau système.

Lors du siège de 1558, « l’on tenoit ceste place, dit Vincent Carloix, pour des plus fortes qui fussent en l’obeyssance de l’empereur. On l’estimoit imprenable » (Mémoires de Vieilleville).

Aurait-on eu une pareille opinion, si déjà on n’y eût mis en pratique les moyens que l’on opposait à l’usage des bouches à feu et à la puissance des nouveaux procédés d’attaque ? Elle n’avait encore aucune défense sur la rive droite, et c’était sur cette rive que le duc de Guise avait d’abord établi son attaque. Cette attaque faite d’après l’opinion du maréchal Strozzi, fit perdre, sans succès, du temps et des hommes : on en revint à l’avis de Vieilleville et l’on attaqua vers la porte de Luxembourg.

Le long de la rive gauche de la Moselle, la ville était défendue par une longue courtine et par de hautes et larges tours, au nombre desquelles figurait la Tour-aux-Puces. La courtine et les tours des angles étaient battues par les eaux de la Moselle.

Écoutons les rapports des historiens. « C’étoit, dit Garniera, de toutes les places espagnoles celle qui passoit pour la plus forte, et qui incommodoit le plus la frontière, couverte en grande partie par la rivière : elle étoit enceinte d’une muraille épaisse, puis d’un fossé intérieur, et enfin d’un rempart, et se trouvoit par conséquent en état de soutenir au moins trois assauts consécutifs ».

J. A. de Thou dit une idée peu nette des moyens de défense de 1558. « Cette place a cinq angles et presque la figure d’une gibecière ; elle est située dans une plaine marécageuse, qui la rend presqu’inaccessible, et où elle n’est commandée par aucune éminence. A l’occident, vers le nord, elle a la Moselle qui y passe même dans un fossé fort profond. Du même côté, il y a deux grands bastions éloignez l’un de l’autre et qui n’ont pas assez de saillie pour battre ceux qui les attaquent en flanc ; elle a de grandes tours en dehors et un large rempart en dedans ».

De Thou cite la Tour-aux-Puces et une autre tour où les assiégés avaient mis en batterie quatre pièces qui faisaient un grand ravage dans le camp français, placé sur le territoire d’Yutz et sur le penchant du coteau du bois d’Illange. « On avait braqué, dit Carloix, six grandes coulevrines sur une butte distante d’environ mille cinq cents pas de la ville » : c’est le terrain entre la Nouvelle-Yutz et l’entrée du chemin d’Illange dans le bois.

Ce siège vit naître un nouveau moyen de défendre les tranchées : c’était de faire, des deux côtés de cette tranchée, des retours ou places d’armes et d’y loger des soldats pour soutenir les travailleurs.

Blaise de Montluc en fut l’inventeur, et voici comment il en parle dans ses commentaires : « M. le maréschal Strozzi me laissa faire les tranchées à ma fantaisie car nous les avions au commencement un peu trop étroites à l’appétit d’un ingénieur. Je faisois de vingt pas en vingt pas un arrière-coing, tantost à main gauche, tantost à main droiste, et le faisois si large que douze ou quinze soldats y pouvoient demeurer à chascun auecques arquebuses et hallebardes. Et ce faisois-je, afin que si les ennemis me gagnoient la tête de la tranchée et qu’ils fussent sautés dedans, que ceux qui estoient au arrière-coing, les combattissent car ceux des arrière-coings estoient plus maîtres de la tranchée que ceux qui estoient au long d’icelle, et trouvèrent monsieur de Guise et M. le Mareschal, fort bonne cette invention ».

« L’invention de Montluc était, dit M. Allent (Histoire du corps impérial du génie), un des premiers progrès de l’art des sièges et le germe de ses perfectionnemens ». Mais, depuis lui, la méthode de défendre les tranchées et d’en mettre les défenseurs a tout à fait changé de face. Le principal ingénieur, au siège de 1558, était La Roche-Guérin, ferrarois, qui y eut un oeil crevé. Alors, l’Italie et surtout les états de la maison de Médicis fournissaient des ingénieurs au reste de l’Europe. Catherine de Médicis, sous les règnes de son époux et de ses trois fils, en attira quelques-uns, pour exercer dans les armées et sur les frontières, une profession à laquelle, en France, peu de militaires se dévouaient.

On retrouve, à Thionville, l’ancienne muraille d’enceinte du XVIe siècle dans les fondations de la terrasse qui va du chevet de la nouvelle halle au bled à la rue de la Munitionnaire. En creusant, en 1821, le terrain sur lequel est élevée la nouvelle prison civile, on a aperçu des traces évidentes d’anciens fossés, ainsi l’ancienne enceinte, partant de l’extrémité de la terrasse, traversait le terrain de la place d’Armes actuelle, laissant dehors les deux tiers de son étendue au nord-ouest et allait gagner l’issue de la rue de la Vieille-Porte. Cette sortie de la ville était précisément le bâtiment nommé le Magasin tortu, qui sert de magasin à poudre.

Thionville ayant été rendu à l’Espagne en 1559, ses fortifications furent fort augmentées sous le règne de Philippe II. Il n’est pas hors de l’objet de cet écrit de faire observer que, sous cet odieux règne, les guerres civiles des Pays-Bas aidèrent au perfectionnement de la défense des places de guerre.

On imagina alors les demi-lunes, les ouvrages à corne, etc. « Avant ce temps là, dit Lanoue, nos pères se moquoient de tant d’inventions dont on se sert pour les fortifications des places, et disoient que c’étoient inventions italicques et qu’un bon rampart suffisoit pour garentir les hommes de l’impétuosité du canon, sur lequel il se falloit défendre pique à pique. Depuis on s’avisa dans quelques places de mettre une demi-lune devant la courtine et puis quelques redoutes et quelques fortins en des endroits d’où la muraille étoit commandée ».

Jean Baron de Wiltz, gouverneur particulier de Thionville, en augmenta les fortifications vers 1570, surtout dans la partie méridionale, par des fossés très profonds, des bastions, des tours, des portes. Ses efforts furent longs et constants. On voyait autrefois à l’angle d’un bastion, voisin de la Moselle, une table de pierre, portant l’écusson de ce gouverneur, et au-dessous des armoiries, cette phrase : Joannes Baro in Wiltz Gubernator hujus loci me fieri fecit, anno 1596. A l’angle d’un demi-bastion, vis-à-vis de la paroisse, on voyait, sur un arc-boutant, le millésime 1536. En quittant Thionville, on donna à Jean de Wiltz, pour retraite, le gouvernement plus paisible de Limbourg.

D’après ces accroissemens de fortifications, il est évident que le duc d’Enghien, en 1643, trouva Thionville tout autre qu’à l’époque où l’armée, commandée par le duc de Guise, l’avait pris de vive force.

« La place où est situé Thionville, dit un des biographes du grand Condé, est très fertile : des coteaux couverts de bois bordent cette plaine des deux côtés. L’avantage de ce poste et la beauté du lieu sont cause qu’on l’a fortifié avec beaucoup de dépense et de soin… La Moselle l’assure entièrement d’un côté ; elle n’a aussi de ce côté qu’un rempart revêtu, en ligne droite. Le reste de son enceinte est fortifié de cinq grands bastions revêtus de pierres de taille, et de deux demi-bastions aux deux bouts qui se vont rejoindre à la rivière. Son fossé est large, profond et plein d’eau. Sa contre-escarpe est fort grande, ses courtines sont couvertes de cinq demi-lunes, et devant la porte du côté de Sierck, il y a un grand ouvrage à cornes. La campagne est si rase et si unie de toutes parts, qu’on ne peut aborder la ville qu’à découvert ; les montagnes voisines commandent la plaine en beaucoup d’endroits, et en rendent la circonvallation fort difficile ».

« Son enceinte, dit un mémoire manuscrit, étoit composée comme aujourd’hui de bastions et de courtines. Il y avoit des demi-lunes en avant des courtines, et un ouvrage à corne pour couvrir la porte de Sierck ; les fossés étoient profonds et remplis d’eau, le tout environné d’un bon chemin couvert ».

Thionville et le Luxembourg français ayant été cédés à la France par des traités, les ministres de Louis XIV voulurent joindre à une garantie de droit public, celle qu’offrait l’art militaire. Il est probable que ce fut le chevalier de Clerville qui commença l’accroissement des fortifications, mais on le doit plus certainement à l’illustre Vauban qui, sorti des rangs de l’infanterie, a poussé la manière de fortifier les places, de les attaquer et de les défendre à un degré auquel nul autre n’était parvenu.

C’est à Vauban, dit-on, que l’on doit la disposition principale du système de défense du corps de la place, formant un heptagone irrégulier dans lequel il a conservé des ouvrages antérieurs à 1643, et surtout les bastions arrondis, revêtus en briques. Cette conservation de constructions, non conformes à ce que le maréchal aurait tracé pour une forteresse entièrement neuve, donne à la place de Thionville, quand on l’examine en détail, une apparence de défaut d’ensemble qui heureusement ne nuit pas à la défense. De l’aveu de tous les hommes de l’art, Vauban s’y montra digne de sa réputation. Que d’expérience devait avoir un ingénieur qui, dans sa carrière militaire, a conduit cinquante-trois sièges, fortifié trois cents places anciennes, élevé trente forteresses entièrement nouvelles, comme Sarrelouis, Neuf-Brisack, et qui s’est trouvé à cent quarante actions de vigueur !

En 1678, M. de Choisy, nommé commandant de Thionville et appartenant au corps des ingénieurs, en dirigea les fortifications : c’est le même qui fut nommé gouverneur de Sarrelouis avant que cette place existât, et qui en éleva les remparts et tous les moyens de défense, les ponts, les écluses, tout en conduisant en même temps les travaux des autres places fortes du nord.

Vauban mourut en 1707 : Thionville resta longtemps dans l’état de défense où il l’avait mis. On trouva enfin qu’un ouvrage à cornes et ses accessoires étaient trop faibles sur la rive droite, comparaison faite avec les autres parties de la place. Cormontaingne, qui, selon Bousmard, « était le plus heureux des disciples de Vauban dans les efforts faits pour ajouter à la force des places » fut envoyé à Thionville, ses projets furent adoptés et pleinement exécutés. On assure que, pendant la construction du vaste ouvrage nommé le Couronné d’Yutz, celle du canal et de tous les bâtimens militaires voisins, Cormontaingne demeurait dans la petite maison que l’on voit encore seule dans le terre-plein. Aujourd’hui, le bourgeois le plus modeste aurait peine à s’en contenter.

Cormontaingne ne resta pas constamment à Thionville, d’autres entreprises aussi importantes devaient partager son temps et ses soins. Le 12 septembre 1730, M. Quesnau de Clermont fut nommé directeur des fortifications à Thionville et pour d’autres places des Trois-Évêchés. On frappa, en 1732, une médaille de dix-huit lignes, à l’effigie du roi, et portant au revers pour légende : Pax Provida. Cette prévoyance était l’augmentation des fortifications de Metz et de Thionville.

En 1738, M. de Gourdon, ingénieur en chef à Verdun, fut envoyé à Thionville, sous les ordres du comte d’Aumale, directeur des fortifications, qui succéda à M. Quesnau de Clermont, admis à la retraite.

C’est sous le gouvernement de M. le marquis de Creil (1743 à 1753) que le fort de la Double-Couronne fut commencé. Suivant un écrit de la main de M. François Petit, maire de Thionville, ce gouverneur posa « la première pierre dans les fondations du ceintre des latrines de la droite ». On posa sous cette première pierre une plaque avec une inscription.

Les ruines du château de Sarreguemines (57)

Blason de SarregueminesRuines du château de SarregueminesPlan de la ville et du château de Sarreguemines en 1749

 

De l’ancien château et de la fortification de Sarreguemines, ne subsistent que l’ancienne porte principale d’entrée et la grosse tour attenante. La plus grosse partie des constructions et fortifications de l’ancien château ont été ruinées lors du percement du tunnel de la ligne de chemin de fer entre Sarreguemines et Béning en 1865.

Je vous propose parcourir Sarreguemines à l’heure de la splendeur de son château.

La photo de l’ancienne porte principale du château est publiée avec l’aimable autorisation de Muriel Frey.

D’après un article paru dans « L’annuaire de la société d’histoire et d’archéologie lorraine » en 1901

La ville de Sarreguemines est bâtie sur un mamelon, ou éperon, regardant le nord-est, dont le pied est contourné par une boucle de la rivière.

La forme de la fortification est celle d’un polygone irrégulier, qui représente assez la forme d’un coléoptère, dont la tête serait placée sur la partie haute du mamelon qui domine la ville, et la partie inférieure vers le confluent de la Sarre et de la Bliese.

Guémonde semblait, par sa position géographique, destinée à être fortifiée, d’autant plus qu’elle commandait la route qui de la Lombardie se dirigeait par l’Alsace en Hollande.

La ville elle-même n’était traversée que par une route principale allant de la Porte de France à celle d’Allemagne, en passant par la rue d’Or (Goldstrasse). Le château ne communiquait avec la ville que par une poterne, des escaliers, et par une forte rampe conduisant d’abord au palais municipal. On arrivait ensuite à une place centrale (postérieure à 1634), et enfin aux deux tours de la rue des grenouilles (Frœschengasse) située au confluent des deux rivières.

Le château occupait le point culminant de la partie fortifiée, à la cote de 240 mètres au dessus du niveau de la mer. Les tours de la rue des grenouilles étant à celle de 205 mètres.

De la porte du château aux tours de la rue des grenouilles, la distance était de 500 mètres. Elle était de 250 mètres entre les portes d’Allemagne et de France.

A la porte principale placée du côté de Puttelange, se trouvait accolée une grosse tour, à gauche, en entrant dans le château. Cette tour défendait la porte, ainsi que le haut du fossé menant à la porte de France (remplacé par la rue des Espagnols – Spagnolberg). Un pont-levis précédait cette entrée du château couverte par un porche construit en pierres de taille et munie d’une herse mobile. Le même fossé était défendu à gauche par une deuxième tour.

Du côté droit de la porte, une autre tour commandait le fossé donnant sur le haut de la route de Puttelange.

Trois tours protégeaient donc la cour du château. Elle était fermée par une ceinture de solides murailles de 1,80 mètre d’épaisseur, et renfermait à gauche, dans le haut, les casernes de la garnison. Dans le bas, était la plate-forme de l’artillerie, terminée à droite par un bastion carré dominant la ville, la chapelle castrale, ainsi que la route de Puttelange. La partie gauche de la cour contenait les écuries et les logements, resconstruits en 1680 sous Louis XIV, pendant l’occupation française (1676 – 1697).

On descendait du château vers la ville par une poterne avec pont-levis et des escaliers. Le mur d’enceinte, côté gauche de cette poterne, était défendu par une construction regardant la ville qu’elle défendait. Une tour, s’élevait dans le milieu de la façade garnie de meurtrières, formant ainsi un réduit abrité pour les tireurs. Cette partie regardant la ville, avait été construite de 1590 à 1600, lorsque Jacob Bertrand était capitaine du château et receveur.

Ainsi le château pouvait, à la fois, défendre la ville et la combattre.

La fortification de la ville, était donc protégée au sud, par le château, et se composait d’un mur d’enceinte continu, défendu par dix grosses tours rondes faisant saillie à l’extérieur, et semblables à celles du château.

Du côté de la route de Puttelange à la Sarre, la ville n’y avait qu’une sortie : la porte d’Allemagne, défendue autrefois par deux grosses tours demi-rondes.

Trois tours défendaient ensuite, la section du mur allant du château à la porte d’Allemagne. La première, voisine du château, a disparu lors de la construction des casernes. La seconde existe encore. La troisième, près de la porte d’Allemagne, a été rasée en 1764. Ses fondations se trouvent sous l’entrée du chœur de l’église paroissiale St-Nicolas actuelle.

En descendant vers la Sarre, au-delà de la porte, on rencontre la quatrième tour, dans l’arrière partie de la maison Eberlin, près de l’angle des rues Utzscheider et du Moulin. La cinquième est d’un côté de la rue des grenouilles, la sixième de l’autre côté de la même rue. Ces deux tours sont donc en face du confluent de la Sarre et de la Bliese.

En continuant vers la porte de France, on rencontre la septième tour encore bien conservée dans la propriété de M. Ed. Jaunez. La huitième se trouve dans le chemin dit aujourd’hui Ringmauer (chemin de ronde). Entre cette huitième tour et la neuvième, était placée la porte de France, construite sur le modèle de celle d’Allemagne. Au-delà, était la dixième tour, à égale distance de la neuvième et du mur du château.

Le côté de la porte de France au château était ainsi protégé par les neuvième et dixième tours commandant le fossé (aujourd’hui rue des Espagnols, comme il est dit plus haut). Les deux portes de la ville n’étaient fermées que pendant la nuit.

L’autorisation de démolir la porte d’Allemagne fut donnée en 1780, celle pour la porte de France, l’année suivante. La porte du moulin fut supprimée en 1793, elle n’avait jamais été livrée au public, ayant toujours été réservée à la défense.

L’origine du château n’est point connue, on ne sait ni à quelle date, ni par qui il fut construit. Mais comme il est le seul château qui se trouvait dans l’ancien domaine de Sarreguemines, il est plus que probable que nous devons le considérer comme un point de défense élevé par les anciens voués de l’abbaye de St-Denis, à qui appartinrent, de 777 à 1125, les terres qui devaient former dans la suite, la châtellenie de Sarreguemines. Sa construction première doit remonter assez haut, et ce n’est point se mettre en contradiction avec les faits connus, que d’en placer la date dans le cours du Xe siècle.

Entré en 1125 en possession des comtes de Spanheim-Morsberg, par échange, il se trouvait un siècle plus tard entre les mains des ducs de Limbourg et des différentes branches de la famille de Sarrebruck.

Dans le courant du XIIIe siècle, il fut acquis par la Lorraine qui le donna comme bien dotal à Marguerite de Lorraine. Cette dernière l’apporta à la maison de Chiny, d’où il revint définitvement en 1335, au duché de Lorraine.

Dans la charte de privilège de la ville de Sarreguemines, renouvelée après l’incendie de 1380, par le duc Jean Ier de Lorraine, on voit que les habitants étaient tenus, d’ancienneté, d’entretenir les murailles, tours et fossés de la ville. Ceux du château étaient entretenus par le domaine, et par les corvéables de la seigneurie.

Elevés en châtellenie du duché, le château et la ville furent pris par les troupes de Charles-le-Téméraire vers 1477.

Souvent engagé avec le domaine sous forme d’hypothèque, avec faculté de rachat, le château tomba en 1634, sur l’ordre de Richelieu, sous la pioche des démolisseurs. La ville elle-même, fut plusieurs fois prise, ruinée et démolie en partie, pendant les guerres du XVIIe siècle.

Dès 1680, Louis XIV maitre de la Lorraine, fit restaurer le château, qui servit dès lors, successivement, d’habitation aux commandants militaires, comme il avait servi autrefois de demeure aux châtelains officiers de Gemunde et receveurs du domaine ducal.

En 1713, le château reçut encore dans de nouveaux bâtiments, une compagnie des Gardes-à-pied du duc Léopold, puis divers corps de troupes jusqu’à la construction des casernes (1784) placées en dehors des fortifications.

Après la révolution, l’An VIII (1798-1799), on y logea la gendarmerie qui se trouvait précédemment au château de Chamborant.

En 1825, on édifia à côté de la gendarmerie la prison des hommes, et en 1840, celle des femmes. Cet état de choses dura jusqu’en 1876. Le département de la Lorraine vendit le 2 août la partie du château contenant la gendarmerie, pour la somme de 14 200 Marks.

Enfin, le tunnel du chemin de fer de Béning ayant ruiné les bâtiments et murs de l’ancien château, l’administration du chemin de fer de l’état a racheté l’ancienne gendarmerie et les prisons pour les démolir.

A cette heure, il ne reste que la porte d’entrée du château avec sa tour regardant la rue des Espagnols.

Quant aux fortifications de la ville, dès 1723, les ponts-levis furent remplacés par des ponts fixes en maçonnerie. On arma la ville, et on répara les fortifications en 1744, lors de la succession d’Autriche. En 1758, l’enceinte fut englobée dans les nouvelles constructions du côté Est, ce qui permit à la ville de se développer par la création de faubourgs.

Quant à la portion de fortification partant du château à la rivière, et faisant face à Welferding, elle fut supprimée successivement.

Le château de Manonville (54)

Blason de ManonvillePlan du château de ManonvilleChâteau de Manonville

Aussi surprenant que cela puisse paraître, le château de Manonville n’est ni inscrit ni classé aux Monuments Historiques. Il mérite pourtant un détour, et c’est sa description et une partie de son histoire que je vous propose de découvrir.

Un grand merci à Anthony Koenig et son blog pour l’utilisation de la photo illustrant cet article.

Si l’on ne peut visiter ce château, il est en revanche possible d’y séjourner dans l’un des deux gîtes situés dans l’enceinte, ou d’y louer des salles de réception. Pour toute information, site du château de Manonville.

 

Extrait d’un article paru dans les « Mémoires de la Société d’archéologie lorraine » – 1891

 

Le château de Manonville est situé au-dessus de la route de Verdun, à l’extrémité orientale du village. Ses hautes tours dominent au loin la plaine de la Woivre.

Vue depuis la route en arrivant de Nancy, sa masse imposante environnée d’un rempart se détache au-dessus d’épais massif de verdure, dont l’aspect riant forme un contraste heureux avec la teinte sombre et l’âpre sévérité des vieux murs. De ce côté, le château se présente par sa face sud-est, de beaucoup la mieux conservée, très pittoresque avec la grosse tour, à l’angle, et une tourelle élégante et svelte, qui coupe en son milieu la longue ligne de la courtine, le tout fièrement campé sur le rempart, et dominant les fossés d’une grande hauteur.

Il suffit de faire avec quelque attention le tour de l’enceinte, pour se convaincre qu’elle est encore sur ses bases primitives.

Le plus ancien document qui nous soit resté sur ce château ne remonte qu’à 1666. C’est le procès-verbal d’une visite de lieux. Un autre procès-verbal du même genre date de 1719.

L’examen de ces deux documents offre un grand intérêt en ce qu’ils nous font connaître l’existence de parties anciennes détruites depuis lors, et l’état des parties conservées jusqu’à nos jours, d’ailleurs peu différent de ce qu’il est aujourd’hui. Ils nous renseignent aussi sur les ravages causés par la guerre de Trente ans.

Le château de Manonville affecte la forme d’un quadrilatère irrégulier. Quatre corps de bâtiments appartenant à différentes époques et autrefois flanqués de sept tours ou tourelles rondes, dont il ne reste qu’une partie, entourent une vaste cour.

Au milieu de cette cour, s’élevait jadis un pavillon carré ou donjon dont les côtés mesuraient en 1666, trente-six pieds de haut, non compris la toiture, sur trente de large. Il devait être plus élevé autrefois, car le rôle du donjon était de dominer l’ensemble d’un fort. Ce pavillon existait encore, en partie ruiné en 1666, mais en 1719, il n’en est plus question. Il avait donc été démoli entre ces deux dates, comme inutile et sans doute comme trop coûteux à réparer.

Nous allons tâcher d’abord de reconstituer, avec les éléments dont nous disposons, l’ancienne forteresse féodale. Nous parlerons ensuite des bâtiments qui y ont été successivement ajoutés.

Il est assez facile de se rendre compte, au vu du plan ci-joint, de ce qu’était le château fort Un mur d’enceinte formant un quadrilatère dont aucun côté n’est une ligne droite. Chacun d’eux, on le voit, forme une ligne plus ou moins brisée, dont la direction a été évidemment calculée d’après des considérations de défense. Les quatre angles répondent à peu près exactement aux quatre points cardinaux.

La face AG (nord-ouest) mesure environ 55 mètres, la face AC (sud-ouest) 54, la face CF, (sud-est) 45 mètres, et la face EG (nord-est) 50 mètres (en dehors des tours).

Ce quadrilatère, dans notre opinion, se divisait en deux parties :
- la partie principale constituant le château proprement dit BCEF, flanqué de quatre maîtresses tours, plus de la tourelle D à la brisure de la courtine CE,
- la partie ABFG, sorte d’ouvrage avancé, dont le mur était moins élevé. Le côté AG, longue courtine dans laquelle se trouve l’entrée, n’était défendu que par les deux petites tourelles d’angle A et G.

Les substructions d’un mur, dans la direction des deux tours B et F, ont été retrouvées dans la cour. Ce mur, suivant nous, devait séparer les deux parties du château. Nous l’avons figuré en pointillé (ab) sur le plan ci-contre.

La situation que nous avons donnée au donjon est purement hypothétique : était-il en avant ou en arrière du mur ab, plus à droite ou plus à gauche ? Nous ne le savons. Peut-être les deux parties du château étaient-elles, en outre, séparées par un fossé intérieur, destiné à défendre l’accès du fort et du donjon, au cas où l’ouvrage avancé eût été emporté.

Ajoutons qu’au-dessus de la porte d’entrée se trouvait un pavillon carré ou portail coiffé, d’un toit pointu et surmonté d’un panoncel (girouette). Ce portail qui est mentionné dans les états de lieux de 1666 et 1719 n’existe plus. Le mur est de niveau sur toute sa longueur.

Les différentes parties de la forteresse étaient reliées, à peu près à la hauteur du premier étage, par un chemin de ronde étroit et bas pratiqué dans l’épaisseur du mur. Il ne pouvait donner passage qu’à un homme à la fois et encore celui-ci devait-il marcher courbé. Des tronçons de ce chemin ont été retrouvés récemment encore. Nous avons retrouvé les traces d’un deuxième chemin de ronde sur la face sud-est à la hauteur des greniers, il traverse la tourelle D.

Cet ensemble de défenses était complété par un rempart de dix-huit à vingt pieds d’élévation, avec revêtement en maçonnerie et parapet, entourant la forteresse de trois côtés AC, CE et EG, et par un fossé qui faisait le tour du château. Le fossé n’avait pas partout la même largeur. Du côté du sud-est, il mesure encore 32 mètres en moyenne avec la plate-forme de la contrescarpe, du côté du nord-est, il va en se rétrécissant. Au point G, il n’avait plus guère qu’une vingtaine de mètres.

En redescendant le long de la façade d’entrée GA du côté du village, il devait alors devenir très étroit, afin de laisser, entre l’église et lui, la largeur d’un chemin suffisant pour monter au château. L’entrée de celui-ci était certainement défendue par un pont-levis, dont les rainures devaient être pratiquées dans le mur du pavillon qui régnait au-dessus de la porte. Cette partie du fossé a été comblée, il y a bien longtemps, car en 1666 pas plus qu’en 1719, il n’est question de pont-levis.

En 1666 d’ailleurs, après les guerres, le château de Manonville, comme tous ceux de la Lorraine alors, était démantelé, et la route de Verdun qu’on appelait « le grand chemin » passait peut-être déjà dans la partie sud-ouest du fossé. Antérieurement, il n’y avait que le « vieux chemin » qui, s’embranchant sur la route du côté de Domèvre, fait le grand tour derrière les fossés pour redescendre sur celle-ci devant l’entrée du château. L’existence du fossé en cet endroit a été constatée récemment, lors de la construction d’un mur en bordure de la rue, par la présence d’une masse de décombres et de terres rapportées qui avaient évidemment servi à combler le fossé.

Que reste-t-il de l’ancienne forteresse ? Nous allons tâcher de le décrire.

Le mur d’enceinte, « la grosse muraille », comme disent les vieux documents, subsiste à peu près en son entier, plus ou moins écrêté sur les faces sud-est, nord-est et nord-ouest. Son épaisseur n’est pas la même partout, elle varie à la base de quatre à six pieds environ. La face la moins épaisse est celle qui regarde le village. Sur la face AC (sud-ouest), le vieux mur est presque totalement détruit.

On a, au XVIIe siècle, construit entre les deux grosses tours B et C, un grand corps de logis, dont on a évidemment voulu établir le plan perpendiculairement au vieux bâtiment. Pour ce faire, la courtine, figurée en pointillé sur notre plan, a été abattue et le nouveau mur a été construit en retrait sur la tour ouest et au ras de la tour sud. La trace de l’ancien mur est encore parfaitement visible sur la première de ces deux tours, ainsi que l’entrée du chemin de ronde. Le résultat obtenu ainsi n’est pas heureux. La première tour déchaussée ressort en effet d’une façon disgracieuse, alors que sa sœur est engagée dans la maçonnerie.

Des sept tours ou tourelles, les deux grosses tours B et C et la petite tourelle D subsistent en leur entier. Celle-ci est pleine jusqu’à la hauteur des greniers, sa moitié supérieure est en saillie sur l’inférieure. Cette saillie bordée d’un cordon repose sur une série de corbeaux à moulures. Il reste en outre un tronçon de la tour F, dénommée « tour du Basseau » dans les états de lieux, et la tourelle A rasée à la hauteur du mur d’enceinte. Celle-ci est également massive et présente, aux trois quarts de sa hauteur normale, un renflement orné à sa base d’un simple cordon mouluré.

Ce renflement, dont on ne voit plus que la naissance, était sans doute évidé et contenait une logette à laquelle on parvenait par le chemin de ronde. La tourelle G n’existe plus. Au contraire de sa sœur jumelle, elle était creuse, car on voit encore à l’angle G, à l’intérieur du mur, la trace de la porte qui y donnait accès. La maîtresse tour E, à l’angle est, est également détruite. Les tours disparues existaient encore en 1666 et même en 1719, mais sans doute en partie rasées et dans un état de ruine qui a nécessité leur entière démolition. L’un des états de lieux nous apprend que la tour F (tour du Basseau) avait été détruite par le feu.

La toiture des tours est conique. La hauteur des deux maîtresses tours jusqu’à la pointe du toit est de 22 à 23 mètres, leur diamètre extérieur est de 9 et 10 mètres. L’épaisseur des murs à leur base est de 2,60 mètres environ, pour la tour sud (C), et de 2 mètres pour l’autre. Le rez-de-chaussée est voûté. La salle basse de la tour sud (la plus grosse des deux) était, encore aux derniers siècles, la prison du château. Au-dessous, se trouvent certainement des caves culs de basse fosse ou souterrains obstrués depuis longtemps, mais dont l’existence a été constatée par la sonorité des parois, lors de travaux récents dans le sol de la terrasse.

Les différents étages des tours ne prenaient jour que par d’étroites meurtrières longitudinales (archères), ou en forme de croix (arbalétrières), qui permettaient de tirer sur les assaillants sans être vu. La plupart de ces ouvertures ont été conservées. Les ébrasements en sont très larges, leurs encadrements rectangulaires présentent, aux deux angles supérieurs, deux consoles arrondies en saillie sur la paroi. Le dernier étage seul, est éclairé par une série de lucarnes carrées garnies de volets. L’une d’elles, plus grande que les autres, était une porte donnant accès sur les hourds non permanents que l’on montait en cas de siège. On voit encore, au-dessous de la rangée de lucarnes, les pierres saillantes qui servaient de supports à ce genre de défense.

Ces deux grosses tours étaient divisées en cinq étages, rez-de-chaussée compris. Contre la paroi de l’avant-dernier étage, court un escalier étroit et sans rampe, taillé dans l’épaisseur du mur dont il épouse les contours. Par cet escalier, on parvenait à l’étage supérieur et de là sur les hourds. Les étages inférieurs étaient desservis par les chemins de ronde et communiquaient probablement entre eux par de simples échelles que l’on retirait en cas de danger. De la sorte, on pouvait se défendre longtemps dans les tours, dont l’assaillant devait forcer successivement tous les étages, après qu’il avait pénétré dans l’enceinte du fort.

Le troisième étage de la tour B et le quatrième de la tour C servaient certainement d’habitation, car on y voit encore deux massives cheminées de pierre à peine dégrossie. Chacune de ces deux salles est éclairée par deux meurtrières grillées un peu plus larges que les autres. Au dernier étage de la tour C, on peut voir des latrines extérieures surplombant le rempart et établies dans l’angle rentrant formé par la rencontre de la tour et de la courtine.

Le rempart appelé « la Terrasse » subsiste en sa plus grande partie. Du côté nord, le fossé ayant été en partie comblé jusqu’au niveau du terre-plein, la terrasse en cet endroit n’est plus distincte du terrain environnant du côté sud-ouest. Une portion détruite sur la longueur BA a été récemment rétablie. Le rempart devait évidemment s’arrêter aux angles A et G, l’espace compris entre le mur d’enceinte, du côté du village, et l’église s’oppose à l’existence simultanée d’un rempart avec le fossé et le chemin d’accès. Là, le fossé venait jusqu’au pied du mur d’enceinte.

A quelle époque remonte la construction du château fort ? Aucun document ne permet de fixer à cet égard une date certaine. Nous ne craignons pas toutefois d’affirmer que les parties les plus anciennes ne sont pas postérieures au XIIe siècle.

Ces parties sont bâties en petit appareil et simplement en moellons du pays liés d’un ciment d’une extrême dureté. Leur architecture « rude et sauvage », expression pittoresque empruntée à Viollet le Duc, prouve qu’elles datent d’une époque où l’on ne donnait encore rien à l’ornementation dans les constructions militaires. Nulle part, trace d’ogive. En outre, d’après les données de Viollet-le-Duc et de Caumoat sur la matière, trois circonstances militent en faveur de notre opinion sur l’époque de la construction primitive.

Premièrement, le faible diamètre de cinq des tours ou tourelles, qui varie de six mètres à peine à moins de trois mètres. Deuxièmement, la forme carrée du donjon : la forme ronde, suivant de Caumont, ayant été généralement préférée au XIIIe siècle. Troisièmement, d’après Viollet-le-Duc, les tours massives à leur partie inférieure auraient été abandonnées dès le commencement même du XIIe siècle. Nous en avons deux dans ce cas, les tourelles A et D. Ajoutons que les cordons qui terminent les saillies de ces deux tourelles et les corbeaux qui supportent celle de la tourelle D semblent bien appartenir au style roman.

Maintenant, les deux grosses tours B et C (ouest et sud) sont elles exactement de la même époque que le reste de la forteresse ? Ici, on peut émettre un doute.

A la simple inspection du plan, un fait saute aux yeux, c’est la disproportion qui existe entre ces deux tours et les cinq autres. Or, suivant Viollet-le-Duc, les tours d’un grand diamètre n’auraient guère été adoptées qu’à partir du XIIIe siècle ou de la fin du XIIe. Nous devons faire remarquer toutefois que les voûtes du rez-de-chaussée sont de plein cintre. On peut néanmoins se demander si ces tours ne sont pas d’une époque un peu postérieure aux autres et si elles n’ont pas remplacé des tours plus petites. Elles n’ont d’ailleurs pas été construites simultanément, car l’une d’elles, celle de l’ouest B, a sa base en talus, ce qui n’existe pas pour l’autre.

Qui a construit le château ? Ici, l’obscurité est complète. Cependant, si on se rappelle que Vautier de Manonville vivait en l’an de grâce 1240 et qu’il n’était apparemment pas à Manonville premier seigneur de sa maison, on peut attribuer, avec quelque vraisemblance, la construction de l’ancien château fort à la famille du vieux chevalier.

Aux temps féodaux, dans les châteaux de ce genre, la famille du seigneur faisait son habitation dans le pavillon ou donjon central, et peut-être aussi dans les tours principales. Pour la garnison, les magasins, les écuries, des bâtiments plus sommaires et souvent à toiture terrassée, étaient adossés aux murs d’enceinte à l’intérieur.

De l’existence de ces bâtiments, il reste au château de Manonville, une trace assez curieuse. C’est dans la partie sud, entre les tours D et E, où dès le XVIIe siècle, se trouvait déjà la chambre à four. Sur une longueur d’environ 16 mètres, la paroi intérieure du vieux mur est revêtue d’une suite d’arcades, ou plutôt de voussures de 32 centimètres de saillie, reposant deux à deux sur de fortes consoles à moulures et pendentifs, placées à la hauteur de 1,20 mètre au dessus du sol. Cette disposition, de style roman, vient encore à l’appui de notre opinion sur l’époque de la construction du château.

Qu’était cette longue galerie qui s’étendait sans doute jusqu’à la tour de l’angle E à l’est ? Le souvenir en est perdu depuis des siècles.

Plus tard, les moeurs s’adoucissant, les besoins d’un confortable, inconnu jusqu’alors, se firent sentir. Les gentilshommes et les châtelaines ne se contentèrent plus des rudes demeures de leurs pères. On adossa aux murs du château des corps de logis spacieux, et le sombre donjon ne servit plus que de refuge en cas de siège.

A Manonville, le corps de logis le plus ancien est celui du fond de la cour, il est adossé au mur d’enceinte sud-est CE. En 1666, on l’appelait déjà le « vieux bâtiment ». Il en est question dès 1618. On ne peut toutefois lui assigner d’époque certaine, la façade en ayant été remise en harmonie, au XVIIe siècle, avec celle du « nouveau bâtiment » BC. Sa seule partie caractéristique est la tourelle à pans H, dans laquelle se trouve un escalier à vis, mais cette tourelle, dont les ouvertures ont été dénaturées, comme celles de la façade, peut tout aussi bien appartenir au XVe qu’au XVIe siècle.

Nous attribuerions volontiers la construction du vieux bâtiment aux premiers seigneurs de la maison de Beauvau, Jean III mort en 1468 ou Pierre II son fils (1468-1521). Les Beauvau, riches et puissants, accoutumés au luxe des cours du Roi de France et dit roi René, devaient mal s’accommoder de la sauvage résidence des anciens seigneurs. Il est donc croyable qu’à leur arrivée à Manonville, ils s’empressèrent de se construire une demeure mieux en rapport avec leurs habitudes.

Il est facile de voir, par les traces qui subsistent et la coupure de la corniche, que la tourelle H était noyée en partie dans l’angle rentrant, formé par le vieux bâtiment et un bâtiment en retour détruit aujourd’hui. La trace d’une porte faisant face à la cour semble indiquer qu’il y avait là une galerie reliant le corps de logis avec le pavillon central.

Au rez-de-chaussée du vieux bâtiment, se trouvait la « sallette » (petite salle) où Simon de Pouilly fit en 1618 la cérémonie de sa prise de possession. L’état des lieux de 1666 ne laisse aucun doute sur son emplacement : c’est aujourd’hui la salle à manger. La sallette communiquait, par un couloir, avec la prison du château sise au rez-de-chaussée de la grosse tour C. Au XVIIe siècle, l’admodiateur en avait fait sa cuisine.

L’aile nord, adossée au mur d’enceinte FE, n’offre aucun caractère ; elle est relativement moderne, nous n’en parlerons pas. Qu’existait-il auparavant à cet endroit ? Les états de lieux sont très obscurs sur ce point. Il semble, en tous cas, qu’en 1719 il n’y eût encore là que peu de chose de bâti contre le mur d’enceinte.

Entre les tours B et C, façade sud-ouest, se trouve le « haut ou nouveau bâtiment ». Là, la courtine a été démolie. Mais elle a été remplacée par un mur encore fort épais, ce qui prouve qu’à l’époque de la construction de ce bâtiment, toute considération de défense n’était pas écartée.

Nous pensons pourvoir en attribuer la construction à Simon de Pouilly. Des déductions nous ont amené à conclure que ce corps de logis a dû être construit dans le premier quart du XVIIe siècle, et terminé, dans les aménagements intérieurs du premier étage, au commencement du XVIIIe seulement.

Depuis 1666, le rez-de-chaussée n’a pas changé d’aspect : c’est là que se trouvent le salon avec les belles tapisseries, héritage de François Barrois, la salle de billard avec sa cheminée Louis XIV en pierre sculptée et l’escalier principal.

Au premier étage, se trouvait la nouvelle salle des plaids annaux, dont on a fait plusieurs pièces. L’ancienne salle était un bâtiment séparé, construit à la place où se trouve aujourd’hui un hallier, mais, croyons-nous, plus en retrait et faisant saillie sur la terrasse. Ce bâtiment, qui était en ruines en 1719, a été démoli peu après. Il avait trois fenêtres sur la cour et neuf sur la terrasse. Le nouveau ou haut bâtiment n’a d’autre caractère que ses combles élevés comprenant deux étages de greniers et ses grandes fenêtres à moulures auxquelles il manque le croisillon.

Le quatrième côté est formé des écuries et des granges. Ces bâtiments n’ont rien de remarquable, mais ils étaient en 1666 absolument tels qu’on les voit aujourd’hui et fort détériorés. Ils servaient aux admodiateurs du domaine de bâtiments d’exploitation.

Ces constructions vulgaires, qui donnent à la cour l’aspect d’une cour de ferme, ont remplacé celles de l’ancienne basse-cour sise à quelque distance du château « entre la maison du curé, le chemin du village et l’usuaire Michel », disent les vieux titres. On peut s’étonner que la basse-cour dépendant d’un château-fort, si importante au point de vue de l’alimentation en cas de siège, se soit trouvée hors de l’enceinte. Mais il faut se rappeler que, de l’existence de deux portes constatée au XVIIe siècle, nous avons conclu que le village avait été fortifié. Le château devait lui-même, suivant l’usage, être pourvu d’une première enceinte contenant le bayle extérieur.

Ce bayle ou baille comprenait peut-être la grande-maison et la partie haute du village église, halle, four banal, basse-cour et pressoir. Le vieux chemin passant derrière les fossés est certainement la limite de cette enceinte au nord et à l’est. Ce qui le confirme, c’est que tous les terrains compris entre ce chemin et le fossé appartenaient naguère encore au château. La limite ouest pourrait bien avoir été le chemin de Pierrefort, actuellement rue de la Fontaine.

Les bâtiments de la basse-cour subsistaient encore en 1613, mais ils ont été ruinés au XVIIe siècle, sans doute pendant la guerre de Trente Ans, sauf le colombier, grosse tour ronde démolie seulement depuis quelques années. Cette basse-cour a été au XVIIIe siècle, transformée en un jardin potager qu’on appelle encore « le Colombier ».

Cette dénomination le distingue du « Grand-jardin », ainsi appelé dans les vieux titres, lequel se trouve situé au sud-ouest, de l’autre côté de la route (c’est-à-dire, autrefois, au-delà du fossé). Le chemin qui y conduisait s’appelait la rue du Grand-Jardin (Archives du château de Manonville – dénombrement de 1613).

Au tiers de la façade nord-ouest (AG) qui regarde l’église, se trouve la porte d’entrée, mais ce n’est pas la porte primitive. Lors de la construction des bâtiments ruraux dont nous venons de parler, alors que le château n’était plus guère qu’une maison de ferme, la porte a été très certainement élargie et rehaussée pour permettre le passage des hautes voitures de fourrage.

La preuve en est, qu’elle se trouve surmontée d’un arc bâtard en anse de panier, identique à ceux des granges et écuries, et par conséquent de la même époque. La porte primitive devait être de plein cintre, plus étroite et plus basse que la porte actuelle. Nous avons vu qu’elle était surmontée d’un pavillon ou portail. De plus, le porche était certainement voûté.

On a peu utilisé les tours dans les temps modernes cependant, au premier étage de la grosse tour C, Georges-François-Gabriel Barrois, baron de Manonville, a fait aménager un joli salon Louis XV à boiseries sculptées qui sert de chapelle depuis 1830. L’intérieur de l’autre tour B est ruiné.

Nous aurions bien voulu avoir à raconter ou au moins à mentionner quelque siège, quelqu’attaque à main armée, se rattachant à l’histoire générale du pays, mais aucune relation, aucun témoignage précis ne nous sont restés de faits de ce genre.

M. Olry, dans son Répertoire archéologique de l’arrondissement de Toul, raconte que le château de Manonville « subit plusieurs attaques auxquelles il résista quelquefois, mais qu’à l’époque du siège de Metz, en 1552, il fut pris par un corps d’avant-garde de l’armée de Charles-Quint ». C’est s’avancer beaucoup.

Il n’est pas impossible, sans doute, que le château de Manonville ait été occupé en 1552 par quelqu’un des partis qui tenaient la campagne, mais il l’aurait été plutôt par les Français, et mieux encore par le margrave de Brandebourg, que par les troupes de Charles-Quint. Les Français, lors de la reprise de Pont-à-Mousson, sillonnèrent la région, et La Vieuville mit des troupes à Rozières-en-Haye.

Quant au margrave, homme brutal et sans autre loi que son intérêt, il flotta un certain temps entre les deux partis avant de se déclarer définitivement pour l’empereur. Entre temps, il commit d’affreux ravages aux environs de Toul et de Pont-à-Mousson. Manonville put avoir à en souffrir, mais il n’y a là, croyons-nous, que de vagues traditions.

Il est toutefois un fait indéniable, c’est que le château de Manonville a énormément souffert de la guerre de Trente ans. L’état de désolation et de ruine dans lequel on l’a trouvé en 1666, et l’état de lieux de ladite année ne laisse subsister aucun doute à cet égard.

« La muraille du pavillon (donjon détruit depuis lors), de trente six pieds de haut sur trente de large, à réparer complètement. Dans la tour ouest, un trou de huit pieds de large sur dix de haut ; dans la grosse tour, un trou de six pieds carrés. Escaliers ruinés, notamment celui de la cave. La muraille au-dessus de la sallette à réparer sur vingt huit pieds de long et huit de large ; celle de la chambre à four, sur trente-deux pieds de haut et vingt quatre de large. La parapelle (le rempart) à reprendre sur deux cents pieds de long et quatre de haut, etc. Cheminées en ruines planchers, portes et fenêtres arrachés, poutres à remplacer. Le feu avait été mis dans une des tours, etc. ».

A-t-il subi un siège en règle ? Il est de fait que les détériorations, les trous énormes, constatés en 1666 dans les murs épais des courtines et des tours et dans la parapelle du rempart, sont tels qu’on ne peut guère les attribuer qu’aux effets de l’artillerie.

Nous ne serons toutefois pas aussi affirmatif que M. Olry, d’après lequel les Suédois auraient pénétré dans le château par une brèche de trente-trois pieds. Il n’y a rien de cela nulle part ; il est dit dans l’état de lieux de 1666 que la muraille de la chambre à four est à réparer sur trente-trois pieds de haut et vintg-quatre de large. Cela ne peut suffire à motiver une interprétation aussi précise.

Quoi qu’il en soit, il est certain qu’à cette époque, les gens de guerre ont dû séjourner au château longtemps, à différentes reprises et le saccager. Détail caractéristique, au premier étage du haut bâtiment, la nouvelle salle des plaids annaux qui n’avait encore que les quatre murs, sans portes ni fenêtres, avait sans doute servi de chambrée aux soldats, car la cheminée, quoique neuve, en était calcinée et prête à tomber.

De tout temps, on l’a dit, les vainqueurs ont fait grand feu avec le bois des vaincus. Richelieu, là comme ailleurs, compléta sans doute l’œuvre des gens de guerre, en faisant démanteler le château, raser une partie des tours, combler une partie des fossés, passer la route dans une autre. Il est à remarquer que c’est le côté nord-est dont l’accès était le plus facile, qui est le plus ruiné.

Après ces dévastations vint, au commencement du XVIIIe siècle, l’œuvre réparatrice de François Barrois et de son fils le chambellan. Ceux-ci, évidemment obligés de faire la part du feu, conservèrent seulement ce qui pouvait être utilement restauré, aménagèrent les bâtiments et donnèrent au château l’aspect que nous lui voyons.

Les Barrois firent le nécessaire, mais guère plus, les dépenses auxquelles ils se livrèrent au château de Kœur, situé aux portes de Saint-Mihiel, durent se faire aux dépens de celui de Manonville.

Est-ce un mal ? Peut-être, non. Le luxe ici n’eût point été de saison. L’aspect un peu morne et la simplicité, non dépourvue de grandeur, des vieux corps de logis s’harmonisent mieux avec les rudes constructions de l’époque féodale, que ne l’eussent fait les balustrades et les pilastres du temps de Louis XIV et de Louis XV.

Ce que l’on peut regretter, ce sont les parties détruites, dont la disparition a amoindri l’aspect de la vieille forteresse. Néanmoins il faut reconnaître que, somme toute, parmi les châteaux lorrains du Moyen-âge, celui de Manonville est encore un des mieux conservés. Ce n’est malheureusement pas beaucoup dire.

Le château de Chanteheux (54)

Le château de ChanteheuxJeton de Chanteheux frappé en 1748Le salon de Chanteheux

 

Si vous le voulez bien, continuons la visite des châteaux des ducs de Lorraine et arrêtons-nous un instant au château de Chanteheux.

Il ne reste évidemment plus rien de cette magnifique résidence, puisqu’aussitôt après la mort de Stanislas, elle fut démolie, comme tant d’autres résidences du Roi bienfaisant.

Mais je vous propose une petite promenade dans le temps, et vous verrez une fois encore, qu’il est réellement dommage, qu’un tel édifice ait été ruiné.

D’après un article de « La Revue Lorraine Illustrée » – Année 1907

Léopold avait-il prévu la création des Bas Bosquets ? Cette extension en largeur des jardins de Lunéville rentrait-elle dans le dessein initial ? Rien ne nous renseigne sur ce point. Il est certain, par contre, que le Duc entendait donner à son parc une profondeur beaucoup plus considérable.

La limite en eût été reculée jusque sur le ban de Chanteheux. Dans cette intention, le prince avait même acheté cette communauté et à ses habitants diverses parcelles de terre. Mais des embarras financiers avaient sans cesse retardé, et une mort inopinée empêché la réalisation d’un projet, auquel ne s’arrêtèrent ni Francois III, ni Élisabeth-Charlotte.

Depuis le parapet, doublé extérieurement d’un fossé qui protégeait à l’orient les Bosquets, Stanislas contempla donc encore, à son arrivée, entre la Vezouse à gauche, le château du prince Charles et la chaussée d’Allemagne à droite, la nudité d’une vaste plaine.

Du côté de la rivière, dans le prolongement du terrain que nous avons vu accenser à Héré en février 1740, c’était la suite des « meix de Rianois », sur lesquels, à deux reprises, avaient été conquis les Bosquets. Pour conserver le poisson destiné à la table ducale, des réservoirs y avaient été pratiqués. Une palissade entourait ce groupe de viviers. Devant les Bosquets mêmes, et à mesure que l’on s’écartait de la berge pour se rapprocher de la chaussée, le sol imprégné d’eau faisait place à une arène stérile.

Derrière cette véritable lande, existaient des prairies, ensuite des terres arables possédées par des particuliers de Lunéville, puis des sablières, enfin les cultures, les piquis, les boqueteaux du village agricole de Chanteheux, agglomération de quelque quarante ménages, visible à l’horizon. Continuation de l’allée médiane des Bosquets, une interminable avenue, à quatre rangs de tilleuls, rayait seule l’uniforme surface. Deux bandes adjacentes, plantées de vignes et de charmilles, donnaient ce ruban verdoyant une largeur constante de quatre-vingt-six mètres.

Commencée en 1710, améliorée en 1725, trait d’union significatif que Léopold n’avait pas su refuser au mari de sa favorite, cette voie laissait Chanteheux sur la gauche pour aller aboutir, près de trois kilomètres plus loin, au château de Craon, aujourd’hui Croismare.

Une sorte de mélancolique grandeur se dégageait d’un tel tableau. Stanislas y fut moins sensible que choqué du soudain contraste de parterres luxuriants et de terrains vagues. A son tour, Leszczynski souhaita l’agrandissement du parc dans cette direction. Son rêve va dépasser le rêve, où s’est complu son prédécesseur.

Par contrat du 17 février 1740, le baron Stanislas-Constantin de Meszeck acquérait de Pierre-Paul-Maximilien, comte du Hautoy de Gussainville, ancien maréchal de Lorraine et Barrois, au prix de 37 000 livres, monnaie du Duché, la seigneurie de Chanteheux, consistant en « haute, moyenne et basse justice, maisons, colombier, cens, rentes, terres, prés et autres héritages, rivière, et en tous droits y attribués ».

Le 10 mars suivant, le grand maréchal de la cour devenait également propriétaire d’un gagnage de trente-quatre hectares, situé sur le ban de la même localité et comprenant maisons de maitre et de fermier, jardins, prairies, labours et chènevières. Le sieur Fiacre Leguiader dit Launay, traiteur des cadets gentilshommes, et Barbe Taraillon, sa femme, le lui cédaient pour 24 000 livres. Mais, dans deux autres actes, datés aussi du 10 mars, Meszeck, afin, déclarait-il, de donner « des marques de son amitié » au duc et la duchesse Ossolinski, leur assurait la complète jouissance, à son décès, de cette seigneurie et de ces biens-fonds, ainsi que des effets mobiliers qui pourraient alors s’y trouver. Le dernier usufruitier disparu, le tout appartiendrait à l’hôpital Saint-Jacques de Lunéville.

Le revenu en serait employé à l’augmentation des lits et au soulagement des malades pauvres, notamment des calculeux qu’y attirait, chaque semestre, l’habileté du chirurgien Rivard et de ses élèves. Il était enfin stipulé que si le roi de Pologne survivait ses trois compatriotes, la dévolution à l’hôpital serait retardée en sa faveur.

Ces arrangements assez compliqués cachaient de secrètes intentions. Meszeck avait servi de prête-nom. L’acquéreur n’était autre que Leszczynski. Non que le prince désirait combler son grand maréchal, homme de goûts modestes, âgé de quatre-vingt-trois ans. Par delà le vieillard, la libéralité dont l’aveu gênait Stanislas, visait ses cousins Ossolinski, la cousine surtout et l’amante.

De plus, ce n’était pas uniquement en vue d’une fondation charitable précédée d’une largesse intéressée, que Leszczynski s’était empressé de saisir une double occasion de traiter. Un motif semble avoir décidé le monarque à profiter d’offres faites par des vendeurs simultanément obérés. Cette idée maitresse transparait dans une clause accessoire des contrats de donation : « Au cas que, dans la suite, le souverain régnant voulant augmenter les Bosquets et les jardins de Lunéville, et qu’il trouvât que Chanteheux lui convint pour cet effet, il lui sera loisible de disposer en toute propriété de la seigneurie et du gagnage, après en avoir versé les sommes représentatives entre les mains du receveur de l’hôpital Saint-Jacques, qui les affectera par remploi aux intentions prescrites ».

Léopold s’était assuré des terrains confinant aux Bosquets. L’extrémité de l’immense parc qu’a tracé l’imagination de Stanislas, est maintenant fixée. Dans le projet du Duc défunt, les Bosquets eussent été exactement doublés en longueur. Selon celui du roi de Pologne, ils seront, plus que triplés.

Leszczynski ne saurait se flatter d’être ce souverain qui, après l’acquisition des lots intermédiaires et de progressives transformations, joindra, sans discontinuité, en une succession de pelouses et de corbeilles, Lunéville et Chanteheux. Il lui plait de préparer l’avenir. Le Dauphin, un arrière-petit-fils, applaudira un jour à la prévoyance de l’aïeul. Le roi de Pologne comptait trop sans sa mobilité impatiente. Il acceptait des années. Les semaines lui pesèrent. Un mois à peine s’était écoulé, que le prince était las d’attendre. L’été même de 1740, il se décide à commencer par chaque bout les changements désirables.

Au fond, il veut voir s’élever le Trianon du Versailles lorrain. Sur l’axe de l’avenue courant vers Craon, Emmanuel Héré est chargé d’édifier et d’entourer de parterres ce palais.

Et tandis que, face au donjon de Lunéville, s’érige et lui répond le Salon de Chanteheux, de grands travaux sont entrepris dans le voisinage immédiat du parc de Gervais. Sur le terrain des réservoirs et dans une prairie contiguë, laissés à cens perpétuel au duc Ossolinski par arrêt du Conseil du 26 août 1741, une maison de campagne avec de nombreuses dépendances est bâtie, des jardins sont dessinés, une série de bassins creusée, le tout aux frais de Stanislas.

Ce fut, baigné par la Vezouse, un aimable domaine de quatre hectares, auxquels tant de nouveaux accensements, accordés en 1745 et au début de 1750, que des acquisitions personnelles du bénéficiaire, ajoutèrent pour l’exploitation d’une « marcairie » dix-huit hectares de prés.

Le 23 avril 1750, Leszczynski abandonnera à son cousin, pour lui et ses héritiers, la propriété de l’ensemble. Mais, à la mort du grand maitre, le roi ayant révoqué sa donation, la Ménagerie de M. le Duc, tel était le nom par lequel les habitants de Lunéville, pour la distinguer de l’ancienne Ménagerie de Madame la Duchesse, avaient de bonne heure désigné ce domaine, réunie à la couronne, constitua une simple annexe des jardins du chteau. Les pêcheurs continuèrent d’en peupler les viviers. Le lavoir de la cour y fut établi. Les lessiveuses et des pourvoyeurs en sous-ordre y eurent leur logement. Stanislas y fit monter une serre à ananas et aménager une seconde melonnière. Il y entretint aussi un garancier. Quant à la marcairie, affermée désormais pour le compte du monarque, le nommé Jacob en versait, à la fin du règne, 800 livres de canon.

Cependant, à la suite des Bosquets, de la terre végétale avait peu à peu recouvert la friche sablonneuse. Mais cette expérience, en sol si mal propice, Stanislas s’était vite convaincu de ce que, par rapport à ses ressources, son projet comportait d’ambitieuse exagération. Une fois encore, et sagement, il avait donc changé d’avis.

Le château de Chanteheux resterait au loin isolé dans la plaine. Les quinze hectares amendés du premier plan devinrent deux garennes fermées, où les lapins ne tardèrent pas à pulluler en « quantité prodigieuse ». Stanislas Leszczynski s’y livrera à de fréquentes hécatombes. Il y abattra son dernier gibier. Puis, quand il lui fallut renoncer à tenir un fusil, le prince commanda la transformation de ces enclos en des potagers, où ses jardiniers s’adonnèrent à la culture sur couches des primeurs, voire à celle des ananas en serre hollandaise.

Mieux eût valu conserver à ces lieux leur aspect naturel, d’une pittoresque désolation. Trop élevés, inégaux, les murs des Garennes coupaient la perspective, imposaient leur maussade couloir. L’avenue reprenait ensuite. D’espace en espace s’y creusaient, comme autant de refuges, des salles de charmille.

Enfin, l’allée s’évase, des tapis de gazon s’étalent. Et voici que, dans l’intervalle de deux tours rondes à lanterne, en recul de constructions basses, un fier pavillon profile sur le ciel la superposition de ses étages décroissants.

On est au château de Chanteheux, moitié ferme, moitié palais. Ferme pimpante, palais somptueux. Ces tours rouges sont des colombiers. Ces ailes couronnées de galeries, où, sur le ton chaud de la brique, tranche la blancheur des parements, renferment à gauche les offices et les communs, à droite des étables et des granges. Des grilles d’angle circulaires relient les bâtiments latéraux à l’édifice central, le Salon proprement dit.

Ce Salon est de plan carré. Chacune de ses quatre façades, identiques, mesure au premier étage deux fenêtres de moins qu’au rez-de-chaussée, le second étage est de même en retrait de deux fenêtres sur le premier. Une double terrasse règne ainsi autour de la masse progressivement allégée et qui se termine en plate-forme. Au sommet, des horloges monumentales tiennent lieu de frontons.

Par une combinaison que ne renieraient pas nos modernes architectes, les cheminées se dissimulent dans des vases et des pots à feu. Avec sa triple ceinture de balustres, d’urnes et de groupes, les fresques, qui le couvrent, les soixante-seize baies en plein cintre qui l’ajourent, ce pavillon, aux curieux effets de silhouette, est d’une rare élégance. La légèreté des attaches de ferronnerie qui contribuent à délimiter la cour d’entrée dont lui-même constitue le fond, l’isole plus qu’elle ne l’embrasse, et la gaieté cossue du cadre rustique relève encore sa grâce précieuse.

A l’opposite de cette cour, la façade orientale du Salon donnait sur une terrasse agrémentée de berceaux. On en descendait à un jardin fleuri, presque entièrement occupé par une grande pièce d’eau d’où surgissait, parmi les statues et les gerbes, l’aiguille d’un obélisque. Plus loin, l’avenue interrompue recommençait se dérouler vers Craon.

Au midi et au nord, deux parterres en broderie amusaient le regard. De l’un, on allait de plain-pied à une avenue transversale rejoignant la route de Blâmont. Le second parterre dominait de plusieurs marches un quinconce conduisant, dans la direction du village, à un vaste potager. La plupart de ces jardins, ce qui en augmentait le charme, n’étaient pas entourés de murs, mais séparés des champs environnants par des haies vives, habilement taillées, et par des canaux poissonneux.

De quelque côté que l’on abordât le pavillon, cour, terrasse ou parterres, une porte, sous un péristyle flanqué de colonnes ioniques, offrait l’hospitalité de ses battants vitrés. On entrait alors dans une pièce sans autres fenêtres. Sa forme étrange était d’une croix grecque aux angles remplis par des pans coupés. Seize colonnes d’un stuc semblable à du marbre, chacune de cannelures différentes, et de multiples pilastres recevaient les retombées d’une voûte à pendentifs entièrement peinte et fouillée. Le pavé était d’une « espèce de faïence ». Aux quatre pans, se faisaient face, des groupes d’enfants chasseurs ou pêcheurs, dont les corps de marbre blanc ruisselaient sous l’eau de dix jets fluant en voiles dans des vasques de pierre. Les lustres et les meubles étaient de bois sculpté et doré, les tentures, de siamoise.

C’est au milieu de cette salle que Stanislas fit dresser, dès 1752, une réduction en bronze de la statue de Louis XV, par Guibal et Cymé, fondue en 1755 pour la place Royale de Nancy. La lumière n’arrivant qu’atténuée par l’épaisseur des péristyles et tamisée par des stores, il régnait ici une demi-obscurité mystérieuse. Les fontaines répandaient leur perpétuelle fraicheur. En été, on avait l’illusion d’une grotte magique : on goûtait une sensation d’Alhambra.

Si l’on empruntait la spire du bel escalier dont la rampe, forgée par Jean Lamour, déroulait dans une cage enrichie de fresques le tumulte de ses volutes d’or, après la pénombre calculée d’en bas, c’était soudain l’éblouissement. On se trouvait dans une salle conçue sur le même type cruciforme que la précédente, mais dont, au centre, le plafond à l’italienne exhaussait sa calotte de toute la capacité du second étage, et que vingt-quatre fenêtres inondaient de lumière.

On marchait sur un dallage de marbre et de stuc figurant une jonchée de fleurs. Chaque morceau de cette mosaïque représentait une corolle, rose ou renoncule, et par sa teinte comme par ses contours, pas une de ces corolles n’était semblable à l’autre. Les lambris et les portes se glaçaient de stuc blanc, d’un poli parfait, où, dans le cadre arrondi des rocailles, étaient peintes « des choses merveilleuses pour le goût et la variété des idées ».

Jaillissant de socles de stuc gris, des fûts veinés et jaspés portaient sur les acanthes de leurs chapiteaux l’entablement d’une tribune octogone qui soulignait de son balcon ouvragé le changement extérieur d’étage. La symétrie des encoignures affrontait en diagonale quatre cheminées surmontées de glaces et de trumeaux. Au-dessus de la galerie, les statues des Éléments reposaient dans des niches console. Partout, sur les chambranles, les frises, les voussures, ce n’était qu’ornements, emblèmes, attributs, où l’or prodigué l’emportait.

Les Arts, les Sciences, les travaux et les loisirs des champs, le cycle des Saisons avaient servi de thèmes au ciseau et au pinceau. Treize lustres argentés et trente-deux girandoles de verre de Bohême pendaient du plafond ou s’écartaient des pilastres, pour, la nuit venue, aviver l’éclat du décor. Les montants des sièges étaient laqués de vert pâle. Sur le damas bleu des Indes qui garnissait ces sofas, ces fauteuils et ces banquettes, sur les lourdes portières relevées par des croissants ciselés, s’appliquaient des galons d’argent.

Entre les bras de la croix dessinée au cœur de l’édifice par les deux pièces que nous venons de décrire, l’ingéniosité de l’architecte avait ménagé d’une part la rampe d’honneur, et, aux trois autres angles, de petits appartements avec entresol, desservis par des escaliers distincts.

Derrière les pans coupés, se dispersaient ainsi au premier étage les « cabinets bleus », surchargés d’enjolivements. Là, le roi de Pologne avait sa chambre de repos, un atelier de peinture et son oratoire.

Quand la cour était à Chanteheux, où Stanislas aimait de donner ses fêtes, on mangeait d’ordinaire dans la salle fraîche du rez-de-chaussée. Le salon supérieur, destiné aux divertissements et aux concerts, s’ouvrait pour les festins de gala. Parfois encore, à l’heure du jeu et de la musique, les invités se répandaient sur les terrasses.

Sans rien de grandiose, le panorama dont on jouissait depuis leurs balustrades, était étendu et varié. L’oeil y distinguait tour à tour les prairies de la Vezouse, Lunéville et ses Bosquets, le cours de la Meurthe et l’abbaye de Beaupré, le chemin de l’Alsace, la ligne bleuâtre des Vosges, les jardins et le château de Craon, des villages, des étangs, des bois.

« Chanteheux est sans contestation le salon le plus beau, le plus riche et le mieux orné qui soit en Europe », s’écrie un voyageur. « C’est le vrai palais des fées. Nous n’avons en France aucun monument de ce goût-là. Ce serait même tenter l’impossible que de vouloir en donner une véritable idée à quelqu’un qui ne l’aurait pas vu. Il réunit tout ce que les connaisseurs et gens curieux de nouveautés peuvent désirer ».

« Rien de plus superbe, ni de plus singulier », reprend le jésuite Feller qui trouve Chanteheux bâti « avec une richesse de dessin et d’ornements tout à fait rare ». Blasé sur de bien autres splendeurs, le duc de Luynes ne laisse pas que d’approuver « Ce n’est qu’un salon un peu plus petit que celui de Marly, mais beaucoup plus orné. Beaucoup de dorures, et en total un coup d’œil magnifique, agréable et singulier ».

Promené dans ce palais en 1744, Louis XV lui-même, le dédaigneux Louis XV aurait déclaré à son hâte « Mon père, il n’y a qu’un Chanteheux dans le monde ».

Pourquoi après un tel éloge, et sorti d’une telle bouche, Stanislas n’eût-il pas considéré la construction du château comme l’une des gloires de son règne ? Quand il fait, quatre années plus tard, frapper « pour son service », à la Monnaie de Nancy, plusieurs bourses de jetons, Leszczynski n’a pas oublié le mot flatteur de son gendre. A l’avers de ces pièces figurent les armes de Sa Majesté Polonaise ; au revers se voit le Salon et se lit le nom de Chanteheux.

L’admiration du roi de France était toutefois platonique. Déjà, lorsque Nicole gravait les coins de son jeton, Stanislas avait éprouvé à ce sujet une assez vive déception. Le baron de Meszeck s’était éteint le 10 juin 1747, Ossolinski s’était empressé de poursuivre au bailliage de Lunéville, l’insinuation de la donation d’usufruit spécifiée en sa faveur. Le grand maitre et sa femme allaient à leur tour jouir des droits seigneuriaux et toucher le rendement des terres de Chanteheux. Ils se garderaient certes d’émettre, du vivant de leur royal cousin, aucune prétention sur le Salon, devenu accessoire du fonds.

Mais que Leszczynski disparût avant eux et qu’ensuite, l’hôpital Saint-Jacques entré en possession de ces biens, le « souverain régnant » tardât à en opérer le rachat facultatif, quel sort attendait les bâtiments de plaisance et les jardins, dont l’entretien onéreux absorberait la plus claire partie des revenus des deux fermes ?

Leur destruction, tout au moins leur abandon, dans l’intérêt même de la fondation, n’était que trop à redouter. Stanislas s’était ouvert de ces inquiétudes à Versailles. Le 10 juillet 1747, M. de La Galaizière en écrivait au contrôleur général des finances Machault. Le roi de Pologne souhaite ardemment que Chanteheux, encore qu’il n’ait pu effectuer une fusion plus complète, ne soit jamais désuni du palais de Lunéville, et que les meubles qu’il y a placés continuent d’en orner le Salon. En conséquence, il demande pour sa tranquillité à son gendre de prendre dès maintenant l’engagement de remettre à l’hôpital de Lunéville, lors de la mort du dernier usufruitier, les 61 000 livres du double retrait prévu par les contrats de 1740. La réponse avait été négative. Louis XV refusait cette satisfaction à son beau-père.

Leszczynski se voyait dupe de ses propres calculs. Pour réaliser son voeu, une ressource restait à Stanislas. Faire malgré lui, le roi de France propriétaire de Chanteheux. Les Ossolinski morts, il exigera donc, en vertu d’une disposition spéciale rédigée avant 1758, puis par articles formels de son testament, qu’une somme de 37 000 livres de Lorraine, prélevée sur sa succession, soit à son décès versée à l’hôpital Saint-Jacques, en échange de la seigneurie.

Comme le Salon et ses parterres s’étendaient exclusivement sur les terres acquises du comte de Hautoy, le prince pensait avoir paré tout risque. Il ne doutait pas que le rachat de l’ancien gagnage Launay, quoique laissé sous silence, ne s’ensuivit, au reste, presque forcément.

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