La forteresse de Châtel-sur-Moselle (88)

Blason Châtel-sur-MoselleTour de l'Etuve Châtel-sur-MoselleForteresse Châtel-sur-MoselleRemparts Châtel-sur-Moselle

 

Bâti sur un promontoire calcaire au bord de la Moselle et isolé du plateau par des fossés de 57 mètres de largeur, le château dominait la ville et son enceinte flanquée de 12 tours et dotée de deux porteries.

Autour d’un gros donjon carré, le château primitif des XIe et XIIe  siècles fut agrandit au début du XIIIe. Il connut au XVe siècle une extension considérable et une précoce adaptation à l’artillerie. La longueur cumulée de ses deux enceintes, flanquées de 21 tours, atteignait 1,4 km. Un réseau de galeries réunissait les ouvrages de défense et faisait communiquer le château avec le bas de la ville et avec la rive de la Moselle.

Cette forteresse, considérée comme l’un des plus grands châteaux-forts du Moyen-âge, a malheureusement subi le même triste sort que pratiquement tous les autres châteaux de la Lorraine : le démantèlement et la ruine.

Depuis mai 1972, une association oeuvre au dégagement et à la consolidation des tours et murailles. Près de 130 chantiers ont été exécutés et plus de 135 000 tonnes de déblais ont été enlevés.

Je vous propose un petit historique et une description de cette splendide forteresse, inscrite aux monuments historiques depuis 1988, et vous encourage à venir la découvrir par vous-mêmes.

 

D’après les « Annales de la Société d’émulation du département des Vosges » – Années 1861 et 1904

Châtel est devenu lorrain en 1543. Il l’était pourtant à l’avènement du premier duc héréditaire Gérard d’Alsace. A la mort de ce dernier, son second fils, appelé Gérard comme lui, mécontent de sa part de succession, finit par obtenir le comté de Vaudémont, qui lui constitua une principauté indépendante de son frère Thierry duc de Lorraine.

Châtel, qui probablement faisait partie de l’apanage de Gérard, joint au nouveau comté de Vaudémont, cessa d’être lorrain.

Il devint le centre des domaines que possédaient dans la région, les comtes de Vaudémont. Il restera sous la domination des seigneurs de Vaudémont jusqu’en 1377. A cette époque, Alix de Vaudémont, mariée à un bourguignon Thiebault de Neufchâtel, lui apporta la seigneurie de Châtel qui resta (toujours indépendante des ducs de Lorraine) dans cette famille jusqu’en 1543.

Châtel est placé sur la rive droite de la Moselle. Au sommet d’une grande courbe décite par la vallée, il la commande et la domine en amont et en aval. La Moselle coulait au pied du château et des murailles de la ville.

Le fond de la vallée resta longtemps soumis aux caprices de la rivière, dont le régime torrentiel promenait les eaux d’une rive à l’autre, laissant après chaque crue, de grands amas de sable qu’une autre crue enlevait. Il est certain que la Moselle, ou une de ses branches, coulait autrefois du côté de Nomexy, les coteaux taillés en falaise, de ce côté, en sont une preuve incontestable.

A cette époque, l’emplacement du village était occupé par la rivière. Pour maintenir les eaux du côté de Châtel, les habitants durent plus d’une fois, faire un passage à l’eau, barrée par des bancs de sable et cailloux après un débordement. Cet état de la vallée ne rendait pas les relations faciles entre les deux rives, aussi le premier sur la rivière date seulement de 1730.

On entrait au château par une porte, véritable petite forteresse, formée d’un bâtiment central flanqué de quatre tours. Cette porte était protégée par une muraille formant une avant-cour devant elle. On arrivait à cette porte par la rue des Capucins. Le fossé franchi par un pont-levis, on entrait dans un long couloir voûté, fermé dans son milieu par une forte grille en fer. A chaque extrémité, existait une solide porte de bois.

Le couloir franchi, se voyait une première cour, à droite, le donjon, véritablement architectural, de forme carrée, à trois hauts étages, couronné de deux beffrois aux lanternes élégantes appuyées sur les quatre tourelles qui encadrent l’horloge. A gauche, le corps de garde. Derrière celui-ci et le donjon, une seconde tour. Au fond, le château proprement dit. La salle d’étude et la grande salle de récréation du séminaire occupent l’emplacement de cette portion de la forteresse.

Sur chacune des faces, devant et derrière, un fossé avec pont-levis. A l’extrémité nord-ouest du château, la chapelle castrale, à l’autre, la tour de l’Etuve.

Au-delà de ces constructions, une troisième cour, du Colombier. Des souterrains, dont une portion subsite encore, mettaient en communication le château proprement dit avec les principaux ouvrages de la défense.

De fortes et énormes murailles entouraient les diverses constructions composant le château. On peut se faire idée de ce qu’étaient ces murs, par celui qui se voit le long de la Moselle, sous le séminaire.

La ville, petite, enserrée dans ses murailles, avait deux portes : la Porte d’en bas, à l’extrémité du pont sur la Moselle ; la Porte d’en haut ou de Rancourt. Toutes deux étaitent pourvues de tours et de travaux de défense très importants.

De la Porte d’en bas, la muraille remontait la Moselle, jusqu’à la jonstion avec celle du château (à la tour de la Fontaine). A ce point, entrait dans la ville, le canal du moulin, passant en arrière de la muraille, si bien qu’en dehors de celle-ci et séparée par une bande terrain, se trouvai la Moselle et à l’intérieur le canal du moulin.

La muraille de la Porte d’en haut, s’élevant sur la pente du coteau, allait se souder au château. Dans toute cette portion de l’enceinte, il ne pouvait y avoir d’eau dans les fossés. Ceux-ci, dans cette portion, étaient convetis en faussebraye, c’est-à-dire revêtus de briques et de maçonnerie. Ce qui permettait de faire des bords à pic.

En 1670, Châtel fut assiégé et pris par le maréchal de Créquy. La démolition du château et de la ville fut ordonnée.

Les fortifications de cette petite ville étaient solidement établies, puisque après la reddition de la place, il ne fallut pas moins de six semaines aux Français pour faire sauter, au moyen d’une immense quantité de poudre, les tours et les remparts de sa forteresse. Ceci de manière à en empêcher le prompt rétablissement pour le cas d’une nouvelle rentrée du duc de Lorraine dans ses États. Mais cette coûteuse précaution était inutile, car le malheureux Charles IV ne devait plus revoir les rives de la Moselle.

26 402 livres de poudre furent employées à faire sauter tours, boulevards, murailles :

« Estat de consommation de poudre qui a este employée pour les mines et fourneaux de Chastel, lorsqu’on a démoly la ville et le chasteau, avec les noms de chacune des tours, et la date de chacun jour, à commencer du vingt quatrième décembre 1670 jusqu’à parfaite démolition :

- Pour la tour du Parterre tirante à la tour Bruslée, laquelle saulta le jour de Noël vingt cinquième décembre, quatre mille quarante livres
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Pour la tour du Moyne saultée le jour de la saint Jean l’évangéliste, vingt-septième décembre, mille quatre cent quarante livres
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Pour la tour des Rasoirs saultée le mesme jour, mil huit cent soixante livres
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Pour la grande tour du milieu du château, saultée le deuxième janvier, mille deux cent trente livres
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Pour le boullevard où estoit le corps de garde de la porte d’en haut de la ville, huit cent trente livres
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Pour la tour quarrée nommée la tour du Guet, et jadis la tour au passage en la mesme porte d’en haut, qui saulta avec ledit boullevard le deuxiesme janvier, mille huit cent quarante livres
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Pour la tour des Sorciers, saultée le quatriesme janvier, sept cent quarante livres
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Pour la tour de la Grosse-Folie, saultée la veille des roys le cinquième janvier, huit cent soixante livres
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Pour la Petite-Folie, saultée le mesme jour, huit cent quarante livres
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Pour la tour de la porte du Pont, suyvante des Sorciers, saultée le septième janvier, quatre cent vingt-quatre livres
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Pour la courtine du parterre du chasteau, saultée l’unziesmc janvier, mil quatre cent trente livres
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Pour la courtine d’entre la tour des Princes et celle des Razoirs, saultée le mesme jour, mille quatre cent trente livres
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Pour la tour des Mouchettes, saultée le douzième janvier, mille vingt-quatre livres
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Pour la tour du Trésor, saultée le même jour, huit cent trente livres
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Pour la tour des Princes, saultée le mesme jour, cinq cent vingt-une livres
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Pour la tour du Foin, saultée le quatorzième janvier, huit cent vingt-cinq livres
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Et pour les Saucisses, cinquante livres
- Pour un petit fourneau à la tour des Princes, septante cinq livres
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Le 18e janvier 1671 délivré à Monsieur Saccis pour la courtine de la porte de campagne qui saulta le mesme jour, huit cent vingt-quatre livres
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Le 19e janvier, pour un fourneau dans l’une des tours de la porterie du chasteau, cent soixante-deux livres
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Pour un autre fourneau dans une autre tour de la même porterie, quatre cent livres
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Pour une autre tour au pont levis audit chasteau et un fourneau, cent septante quatre livres
Lesquelles trois tours, et porteries ont saulté le dix-neuf janvier.
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Pour la tour de la Cloche, saultée le vingt-unième janvier, mil trente-neuf livres
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Pour la courtine devant la porte du chasteau, saultée le vingt-troisième janvier, six cent vingt-six livres
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Pour la tour sur l’eau, tenante à la ville entre la tour de la porte d’en bas et celle au-devant de la fontaine, saultée le vingt-cinquième janvier, quatre cent vingt-quatre livres
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Pour la tour au devant de la fontaine tenante aux murailles de ladite ville, saultée le vingt-cinquième janvier, quatre cent vingt-quatre livres
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Pour la tour de Campagne, en un fourneau, saultée le trentième janvier, quatre cent quarante livres
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Pour un autre fourneau à la même tour, quatre cent dix-huit livres
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Pour la tour de la porte d’en bas tenante icelle aux murailles de ladite ville, saultée le cinquième février, quatre cent dix-huit livres
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Pour la platte forme de la porte de Campagne dudit chasteau, sept cent quarante livres
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Pour les estançons et boettes pour les sappes, vingt-quatre livres

Somme totale de la poudre employée aux articles cy-devant pour la démolition de la ville et chasteau de Chastel, se monte sauf erreur de compte et calcul, à vingt-six mille quatre cent deux livres.

Pour copie tirée des vrays originaux, à la description desquels ledit Menissier souscript certifie avoir été employé les an et jour spécifiez cy-devant, tesmoin son seing manuel cy mis.

Fait à Chastel cejourd’huy 25 mars 1708, signé Menissier, avec paraphe ».

Toutefois, il est une chose dont la force ne put dépouiller la petite ville de Châtel devenue simple bourgade champêtre, c’est le souvenir des luttes glorieuses qu’elle soutint, pendant quarante ans (sièges de la part des Français, en 1636, 1641 et en 1651, et de la part des Lorrains en 1637 et en 1650) pour l’indépendance de la patrie, et dont les derniers actes sont la capitulation de 1670 et la démolition de son château.

Mais comme cela arrive toujours en pareil cas, ce fut un démantèlement et non une destruction. Les deux portes de la ville furent conservées. Les murailles devinrent la propriété des bourgeois qui y appuyèrent des constructions, les ouvrirent pour faire des fenêtres, des portes.

 


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Le château de Craon à Haroué (54)

Château HarouéBlason HarouéChâteau Haroué 

Situé dans un petit bourg au sud de Nancy, le château d’Haroué date du XVIIIe siècle, mais l’architecte avait conservé les quatre tours rondes de l’ancien château, ainsi que les douves en eau. Il possède une particularité : il y a 365 fenêtres, 52 cheminées, 12 tours.

Le château est ouvert au public jusqu’au 1er novembre 2011 inclus. Les visites du château sont guidées, les visites des jardins sont libres.

Avant que vous ne visitiez seuls cette petite merveille, je vous propose un petit historique des lieux et du village.

D’après «Le département de La Meurthe : statistique, historique et statistique » par Henri Lepage - Année 1843

La seigneurie d’Haroué, autrefois l’une des terres les plus considérables de la province, fut formée par la réunion des anciennes baronnies d’Ormes et d’Haroué. Le château, qui existait dès le XIIe siècle, et dont on voit encore quelques débris dans les dépendances du château actuel, appartenait, dès l’origine, aux seigneurs d’Erbéviller et d’Ogéviller. Puis, ces derniers en devinrent seuls possesseurs.

Jean d’Ogéviller, à qui il échut, le rebâtit, l’augmenta de tourelles, le fortifia de meurtrières et de mâchicoulis. Et comme ce château était un fief mouvant de la châtellenie d’Ormes, Ferry, comte de Linange, l’érigea en franc-alleu en faveur de Guy d’Haroué, fils de Jean d’Erbéviller.

Le bourg d’Haroué, qui n’était encore au XIVe siècle, qu’un hameau occupé par quelques tenanciers du château, a donné son nom à une illustre famille de l’ancienne chevalerie. En 1385, Guy d’Harouel, chevalier, portait la bannière du comte de Bar à la bataille de Breuil, près Lyon. Un Haroué était prévôt de St.-Dié en 1451.

Cette maison s’est éteinte à la mort d’Isabeau d’Haroué, qui avait épousé Jean de Bassompierre. Par cette alliance, la terre d’Haroué passa dans cette dernière famille.

Christophe de Bassompierre y avait fait bâtir un château, qui était magnifique. Le cardinal de Richelieu le fit détruire en partie et les statues qui le décoraient furent mutilées. Haroué fut érigé en marquisat, en faveur de François de Bassompierre, maréchal de France, par lettres du duc Henri, du 28 juillet 1625.

Il y avait une prévoté bailliagère seigneuriale, ressortissant à un buffet que le seigneur y possédait aussi, et de là à la Cour souveraine. En dépendaient : Haroué, Affracourt, Benney, Ceintrey, en partie ; Crantenoy, Gerbécourt, Haplemont, Jevoncourt, Lemainville, Laneuveville, Ormes, Ville, St.-Remimont, Herbelmont, Vaudeville, Vaudigny, Voinémont et Xirocourt, en partie. Cette prévôté avait été créée le 24 mai 1756. La baronnie d’Autrey, composée d’Autrey-surBrénon, Houdreville et Pierreville, fut unie au marquisat d’Haroué, par arrêt du conseil de Stanislas, du 25 février 1764, et lettres-patentes du 12 mars suivant.

La terre d’Haroué appartint à la famille de Bassompierre jusqu’à la mort du célèbre maréchal de ce nom. Sa succession ayant été abandonnée par sa famille, Geoffroy de Beauvilliers, conseiller au parlement de Rouen, l’un des créanciers du maréchal, vint en Lorraine, en 1661, pour y poursuivre le paiement de ce qui lui était dit par décret sur le marquisat d’Haroué et sur la baronnie de Bassompierre.

A peu près à la même époque, Claude Gonor de Boislève, intendant des finances, ayant été entraîné dans la disgrâce de Fouquet, chercha un refuge au château d’Haroué. Désirant acquérir cette terre, mais n’osant le faire en son nom, il prit celui du créancier poursuivant, qui s’en rendit adjudicataire. Cette vente fut annulée par un arrêt qu’obtint le procureur-général, et Boislève, obligé de se masquer sous un nom plus illustre, recourut au marquis de Crussolles, qui en devint fictivement possesseur.

A la mort de Boislève, la succession de la seigneurie de Bassompierre donna lieu à un procès qui dura plus de soixante ans. Enfin, la terre d’Haroué passa dans la maison de Craon, qui la possède encore aujourd’hui. Par lettres-patentes de Louis XV, données à Versailles au mois de février 1768, le nom d’Haroué fut éteint et changé en celui de Craon, sous lequel le bourg était encore désigné en 1790.

La maison d’Haroué portait d’argent au lion de gueules, à queue fourchue, armé, lampassé et couronné d’or ; ou, selon d’autres, d’or à la bande de gueules côtoyée de neuf billettes de même ; les armes de Craon sont lozangé d’or et de gueules.

 

D’après le « Journal de la Société d’archéologie et du Comité du Musée lorrain » – Année 1862

Le village d’Haroué, comme presque tous ceux de la Lorraine, possédait, dès une époque reculée, les uns disent dès le XIIe siècle, une maison forte dont on ne connaît pas même aujourd’hui le véritable emplacement. On ignore également quelle était son importance. Tout ce qu’on sait d’une manière précise, c’est qu’au XIVe siècle, il appartenait à une famille qui portait le nom d’Erouel ou Harouel.

En 1458, Guillaume de Dommartin, qui en était possesseur, ayant eu « débats et discors » avec le fameux Antoine, comte de Vaudémont, vassal redoutable qui disputa la couronne ducale à René d’Anjou, le comte vint mettre le siège devant la maison d’Haroué, la prit « par force d’armes, et la plus grande partie d’icelle fut démolie et abattue ».

En 1471, Louis de Dommartin, l’un des héritiers de Guillaume, avait « la quarte partie » de cette maison, ainsi qu’on le voit dans un acte de dénombrement donné par ce seigneur à Nicolas, duc de Calabre.

On sait qu’à cette époque, les châteaux, aussi bien que les villages où ils étaient situés, n’appartenaient pas toujours à un seul propriétaire. L’un avait quelquefois le donjon ; un second, la tour qui défendait l’entrée ; un troisième et un quatrième, des portions plus ou moins considérables des bâtiments.

Ainsi, en 1509, Thiéry de Lenoncourt, qui avait précédemment obtenu la permission d’ériger un signe patibulaire à Haroué, possédait « la moitié du chastel clos et forte maison dudit lieu, les foussez ; devant ledit chastel une maison avec ses appartenances ».

Au XVIe siècle, Isabeau d’Haroué ayant épousé Jean de Bassompierre, ce « chastel » devint la propriété de cette dernière famille. L’un de ses membres, Christophe de Bassompierre, fit remplacer l’ancienne maison forte par un château, également fortifié, qu’il fit magnifiquement bâtir. Aussi, lorsqu’en 1623, Haroué devint le chef-lieu d’un marquisat, érigé par le duc Henri II en faveur du célèbre François de Bassompierre, maréchal de France, le château, siège de cette importante seigneurie, était-il « renommé non-seulement pour divers somptueux édifices et entr’autres pour une chapelle de structure très rare, mais aussi pour tous autres ornemens et dépendances qui se pouvoient désirer en maison très-accomplie ».

C’est là, ainsi qu’il a pris soin de le consigner dans ses Mémoires, que Bassompierre reçut le jour et passa les premières années de sa vie :

« Je naquis, dit-il, le dimanche, jour de Pâques fleuries, le douzième avril, à quatre heures du malin, en l’année 1579, au château de Harouel, en Lorraine… On m’éleva en la même maison jusqu’en octobre 1584, qui est le plus loin dont je me puisse souvenir, que je vis M. le duc de Guise Henry, qui étoit caché dans Harouel pour y traiter avec plusieurs colonels des lansquenets et raistres, pour les levées de la Ligue. Ce fut lorsque l’on commença à me faire apprendre à lire et à écrire, et ensuite les rudimens…

Au commencement de l’année 1587, ma mère accoucha de mon jeune frère African. On nous mena à Nancy, sur l’arrivée de la grande armée des raistres, qui brûlèrent le bourg de Harouel…

En l’année 1588…, nous ne bougeâmes de Harouel et Nancy, où mon père arriva à la fin de l’année, échappé de Blois… Nous allâmes (1591), mon frère et moi, au mois d’octobre, étudier à Fribourg en Brisgaw… Nous n’y demeurâmes que cinq mois, parce que Gravet, notre précepteur, tua La Mothe, qui nous montrait à danser. Ce désordre nous fit revenir à Harouel, dont la même année ma mère nous mena à Pont-à-Mousson pour y continuer nos études. Nous n’y demeurâmes que six semaines, puis vînmes passer les vacances à Harouel… ».

Il en fut de même en 1593 et 1594. Après différents voyages, Bassompierre revint voir sa mère à Haroué, en 1598, et, au bout de quelques jours, il en partit pour se lancer sur le grand théâtre de la capitale.

« Nous partîmes de Harouel, mon frère et moi, avec ma mère et mes deux sœurs, en fort bel équipage, le lendemain de la Saint-François, le 5 octobre de la même année 1598, et passant par Coligny et Vitry, Fère Champonnoise, Provins et Nangis, nous arrivâmes à Paris le 12 du même mois d’octobre… ».

En 1601, Bassompierre vint passer quelques jours à Haroué, ainsi que sa mère, qui arrivait de France. A partir de cette époque, il fut longtemps sans revoir la demeure paternelle. En 1625, il y fit une courte apparition, qui fut la dernière.

Depuis lors, tous les récits consignés dans ses Mémoires, écrits du fond de la Bastille, ne parlent plus que de l’occupation et de la dévastation de son château, tantôt par les troupes lorraines, tantôt par les troupes françaises.

En 1635, dit-il, « ma maison de Harouel fut prise par les troupes de M. de Lorraine, commandées par un nommé du Parc, qui y mit garnison, ayant précédemment brûlé Cartenay, un de mes villages proche de ladite maison, et pris les chevaux et le bestial de quinze autres villages de la même terre…

J’eus en ce temps-là (au mois de décembre 1635) nouvelle comme le pénultième du mois précédent, la garnison mise par les gens du duc Charles de Lorraine à Harouel en étoit sortie, et que le marquis de Sourdis y en avoit remis une autre pour le roy, le samedy premier jour de décembre…

Le 12 (janvier 1636), je reçus la triste nouvelle de la mort de ma mère la segrette (secrète) de Remiremont, et peu de jours après on me manda comme les commissaires des vivres du roy avoient enlevé les bleds de ma maison de Harouel, qui est mon principal revenu ; et ce non seulement sans payer, mais sans en avoir voulu donner de certificat de l’avoir pris.

Le mois de février arriva, au commencement duquel on me manda de Lorraine qu’un nommé le sieur de Villarsceaux avoit commission du roi de razer ma maison de Harouel, qui me fut bien cruel, et fis faire instance à M. le Cardinal (de Richelieu) pour détourner cet orage…

Le mois de may ne fut pas moins douloureux… Le duc de Weimar eut département du roy pour rafraîchir son armée dans le comté de Vaudémont et dans mon marquisat de Harouel, qui lui fut donné au pillage ; ce qu’il fit si bien exécuter que toutes les pilleries, cruautez et inhumanitez y furent exercées, et ma terre entièrement détruite, au château près, qui ne put être pris par cette armée, qui n’avoit point de canon…

On me manda (janvier 1637) de Lorraine la continuation de la désolation de mon bien, la retraite de presque tous les habitans de la terre de Harouel, dans le bourg et dans la maison, lesquels la remplissoient de maladies et d’infection…

Le mois de septembre (1638) me donna une disgrâce bien amère, qui fut que le duc Charles… envoya, le lundi 5 de mois, le colonel Cliquot, avec trois régimens d’infanterie, trois de cavalerie et deux pièces de canon, prendre ma maison de Harouel…, afin que par ce moyen ce qui restoit de ce misérable marquisat fut entièrement pillé et déserté…

Au mois d’octobre suivant, j’eus nouvelle que mes sujets de Harouel et de tout ce marquisat abandonnoient les villages, leur étant impossible de subsister, ayant les troupes du duc Charles, qui tenoient le château, et celles du roy, qui, aux occasions, les traitoient comme ennemis, et de telle sorte que le samedy 30 de ce mois, le sieur de Bellefons, maréchal-de-camp, vint, la nuit, surprendre le bourg même de Harouel et le pilla entièrement…

Au commencement du mois de juillet 1639, M. du Hallier ayant ramassé quelques troupes, vint assiéger ma maison de Harouel, et après l’avoir fait sommer, et que ceux qui étoient dedans de la part du duc Charles eurent fait refus de se rendre, il la battit avec deux pièces de canon qu’il avoit amenées ; après avoir enduré soixante et dix coups de canon, ledit sieur du Hallier, à la prière du comte et de la comtesse de Tornielle et de mon neveu Gaston, qui étoient dedans, il la recent à composition, le mercredy 8, et y laissa garnison de 30 soldats à mes dépens… ».

Là, s’arrêtent les Mémoires de Bassompierre.

Bassompierre avait acquis beaucoup de gloire, avait été, s’il faut ajouter foi à ses indiscrétions, très-heureux près des femmes, mais il n’en avait pas été de même pour lui sous le rapport de la fortune. A sa mort, arrivée en 1646, sa succession fut abandonnée par sa famille, et la terre d’Haroué resta comme sans possesseur jusqu’au commencement du siècle dernier. Ce fut alors qu’elle passa dans la maison de Craon, dont elle prit plus tard le nom, en vertu de lettres patentes de Louis XV, du mois de février 1768.

Le vieux château des Bassompierre, qui avait eu tant à souffrir pendant les guerres du siècle précédent, et qui « étant fort caduc, ne pouvoit plus subsister » fut abandonné, et on éleva, sur une partie de l’emplacement qu’il avait occupé, le superbe édifice qui se voit encore aujourd’hui.

Le célèbre Germain Boffrand, qui en fut l’architecte, nous en a laissé une description :

« Il consiste, dit-il, en une avant-cour séparée de la cour du château par un large fossé d’eau vive qui renferme le principal corps de logis et les ailes flanquées de quatre tours. A côté du château, il y a une grande basse-cour où sont les écuries, les remises de carrosses et les autres commodités d’une grande maison.

Le principal corps de logis est distribué à deux appartemens ; l’aile à droite a une chapelle et deux appartemens, et l’aile à gauche est appliquée aux offices et cuisines. Le premier étage est distribué à deux grands appartemens et à d’autres plus petits.

Le deuxième étage est aussi appliqué à plusieurs appartemens et à des logemens d’officiers et de domestiques.

Les souterrains sont voûtés dans toute l’étendue du bâtiment, et sont employés à une orangerie sous le principal corps de logis, et sous les ailes à des salles pour l’été et aux autres commodités de la maison.

Quoique ce bâtiment soit moderne, il a été construit avec des tours sur les vestiges d’ancien château, qui, étant tout caduc, ne pouvoit plus subsister.

Les façades du principal corps de logis, sur la cour et sur le jardin, sont ornées d’un ordre d’architecture ionique au rez-de-chaussée, d’un ordre corinthien au premier étage, et au-devant des ailes, d’un péristyle de colonnes d’ordre ionique, conduisant à couvert au principal corps de logis ».

A part quelques changements dans les dispositions intérieures, à part quelques dégradations, suite inévitable du temps, et qu’une main aussi libérale qu’intelligente a fait disparaître, le château d’Haroué est encore tel que l’a décrit Boffrand.

Mais cette description, froide et technique, ne donne qu’une idée bien imparfaite de la grandeur et de la beauté de cet édifice. Boffrand ne parle, en effet, ni des immenses jardins, avec leurs allées d’arbres séculaires, ni du large escalier à trois rampes par lequel on y descend. Escalier vraiment princier, décoré, de même que la cour d’entrée, de plusieurs groupes en pierre qui ornaient autrefois la Carrière de Nancy.

L’intérieur du château répond dignement à l’extérieur : la plupart des appartements ont un aspect grandiose. Les uns sont tendus en superbes tapisseries de Flandre et renferment des meubles précieux, des objets d’art de toute espèce.

Les autres sont décorés de divers portraits de famille, parmi lesquels on remarque :
-
ceux d’Isabeau de Beauvau (1454) et de son mari, Jean de Bourbon, comte de Vendôme, prince du sang royal de France
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de Charles de Beauvau (1580), seigneur de Fléville, Manonville, Hurbache, Faucompierre et Saint-Dié, en partie, etc., premier gentilhomme de la chambre d’Henri de Lorraine, marquis de Pont-à-Mousson, bailli et capitaine d’Hattonchâtel
-
de Jean-Jacques de Ligniville (1588), colonel d’un régiment lorrain sous le duc Charles III
-
de Louis de Beauvau, comte de Tremblecourt (1596), lieutenant-général en Bourgogne pour le service de la France
-
de Jean de Beauvau (1598), lieutenant-général dans l’armée du roi Henri IV, marié à Françoise du Plessis, sœur d’Armand du Plessis, cardinal de Richelieu
-
de René François de Beauvau (1719), archevêque-duc de Narbonne, dont le buste est en marbre blanc
-
de Charles-Just de Beauvau, né en 1720, maréchal de France et membre de l’Académie française
-
enfin, de Jacques-Henri de Lorraine, prince de Lixheim, et d’Anne-Marguerite de Beauvau, sa femme.

Par ce mariage, qui eut lieu le 19 octobre 1721, la maison de Beauvau, qui était déjà alliée à celle de Bourbon, le fut à la maison de Lorraine.

D’autres honneurs lui étaient encore réservés : par un diplôme du 13 novembre 1722, l’empereur Charles VI déclara M. de Beauvau et son fils aîné, princes de l’Empire, et, en 1727, le roi Philippe V les fit grands d’Espagne de première classe.

Marguerite de Beauvau, dont il vient d’être parlé, était fille de Marc de Beauvau, grand écuyer de Lorraine. On montre aux curieux, comme une précieuse relique, la gigantesque épée d’honneur dont se servait ce haut dignitaire dans les grandes cérémonies ; la poignée, richement ciselée, est semée de croix de Lorraine et d’alérions ; le fourreau, en velours rouge, est aussi couvert de ces emblèmes nationaux.

Quelques souvenirs historiques pleins d’intérêt se rattachent au château d’Haroué.

C’est là que, le 6 mars 1737, lendemain de la bénédiction de son mariage avec le roi de Sardaigne, Elisabeth-Thérèse de Lorraine, fille de Léopold, vint avec sa mère et la princesse Charlotte , sa sœur, le prince de Carignan, la princesse d’Armagnac, la duchesse de Richelieu et plusieurs dames et seigneurs de la cour, qui suivaient tristement la veuve et les filles du meilleur de nos souverains. C’est là que ces princesses se donnèrent le baiser d’adieu, l’une pour aller monter sur un trône, l’autre pour aller prendre possession de la petite principauté de Commercy, devenue son apanage.

Stanislas séjourna aussi à Haroué. On y a conservé le lit où coucha le Roi de Pologne, et la modeste table sur laquelle il prit son déjeuner.

Telle est, autant qu’il est permis de la suivre à l’aide des renseignements incomplets qu’on possède , l’histoire du château d’Haroué.

Maison forte aux XIVe et XVe siècles, château féodal aux XVIe et XVIIe, château princier dans le siècle dernier, il a passé par toutes les révolutions que le pays lui-même a subies dans son existence et dans ses institutions.

Les ruines du château de Lutzelbourg (57)

blason LutzelbourgChâteau Lutzelbourg

Classé aux monuments historiques depuis février 1930, les ruines du château sont la propriété de la commune depuis 1977. D’importants travaux de rénovation ont été entrepris pour réhabiliter ce patrimoine. Le résultat est extraordinaire, et l’on n’a qu’une seule envie : parcourir ces ruines.

Je vous propose pour l’instant de découvrir l’histoire du château et du village de Lutzelbourg. Vous pouvez aussi découvrir d’autres photos du château de Lutzelbourg après la rénovation ici.

D’après un article paru dans les « Mémoires de la Société d’archéologie lorraine » – Année 1871

L’origine du château de Lutzelbourg se perd dans l’obscurité du moyen âge. Son nom est formé des mots allemands lützel et burg, qui signifient petit château, et il a été sans doute ainsi nommé à cause de son étendue peu considérable.

Bâti sur la crête rocailleuse d’une montagne dont l’altitude est de 322 mètres, et probablement sur les ruines d’un castel romain, il semblait, comme du temps du peuple-roi, préposé à barrer et à défendre le passage de la vallée de la Zorn. A sa construction, l’art de l’ingénieur avait déployé toutes ses ressources, et ses ruines imposantes attestent encore l’importance qu’il devait avoir dans ces temps, où l’art d’attaquer les places était encore dans son enfance.

Au pied de la montagne au sommet de laquelle s’élevait, haute et fière, la forteresse féodale, se groupèrent bientôt les habitations de modeste apparence, qui devaient donner naissance à un village auquel elle imprima son nom, et dont le voyageur, qui l’approche en remontant la Zorn, admire la situation pittoresque.

L’ensemble du château de Lutzelbourg présentait l’image d’une étoile à cinq rais, dont le centre était occupé par une tour pentagonale, qui servait probablement de donjon. Cette tour, revêtue de pierres diamantées, subsiste encore et forme aujourd’hui la partie la plus intéressante de cette ancienne forteresse. On ne pouvait y accéder que par une porte à plein-cintre, percée au premier étage, et à laquelle on serait tenté de donner le nom de fenêtre. L’escalier qui servait à monter jusqu’à son sommet était placé dans l’épaisseur du mur.

Ses cinq angles se liaient aux fortifications du pourtour de l’enceinte par des bâtiments qui divisaient le château en cinq compartiments parfaitement distincts et presque indépendants les uns des autres. Les cinq lignes de bâtiments qui divergeaient vers le mur d’enceinte, offraient, chacune à leur extrémité, une tour carrée. L’une de ces tours est encore debout, et élève sa tête brunie par les siècles du milieu des ruines qui l’entourent comme un phare sur un promontoire. Directement au-dessous de cette tour, se voit l’entrée d’un tunnel de 439 mètres de longueur, que traverse la double voie ferrée. Le mur d’enceinte était enté sur le roc escarpé, dont il suivait la sinuosité avec une bizarre exactitude.

Le château est dominé par les montagnes environnantes, et l’on y monte péniblement par un chemin rocailleux, disposé en pente assez raide. Du haut du plateau où il s’élève, la vue, quoique trop restreinte, est fort belle. Au pied du rocher s’étend le village de Lutzelbourg, aux blanches maisons, et l’on admire la vallée où la Zorn, aux capricieux méandres, roule ses eaux limpides. L’œil se plaît à suivre la nappe d’eau du canal de la Marne au Rhin, qui se dessine comme une bande d’argent à travers les prairies, et la ligne de fer, que parcourent les convois aux longs panaches de fumée pour se rendre à Paris ou à Strasbourg. Vers l’ouest, une échappée permet de jeter un coup d’œil dans la plaine accidentée du Westrich.

Quoique l’époque certaine de la fondation du château de Lutzelbourg ne soit pas connue, on peut admettre avec certitude qu’il existait déjà vers la fin du XIe siècle.

II était situé dans la Marche de Marmoutier, appartenait dans 1′origine à l’abbaye bénédictine de ce nom, et avait été, selon toute apparence, construit pour lui servir de boulevard, du côté de l’ouest. Mais il lui fut enlevé injustement et par violence, au commencement du XIIe siècle, par le comte Pierre, fils de Frédéric, comte de Moncion, et d’Agnès de Savoie. Ce seigneur adopta le nom du château qu’il avait usurpé et y fixa sa résidence.

L’acte de violence du comte Pierre donna lieu à une grave contestation entre ce seigneur et l’abbaye de Marmoutier. Le comte Pierre soutenait qu’il avait acquis la propriété du château dont il avait adopté le nom, en échange du prieuré de Saint-Quirin, tandis que l’abbaye de Marmoutier prétendait que cet échange n’avait jamais eu lieu, et qu’elle tenait le prieuré de Saint-Quirin de la libéralité de Louis, comte de Dagsbourg, aïeul maternel du pape saint Léon IX.

Quoique l’abbaye de Marmoutier eut le bon droit de son côté, elle ne pût jamais rentrer dans la propriété du château qui lui avait été enlevé, et le comte Pierre en resta l’heureux possesseur. Bien plus, il lui enleva violemment la forêt de Hiltenhausen, située dans le voisinage de ce château.

A 1a mort du comte Pierre, le château de Lutzelbourg advint par héritage à son fils Réginald, qui prit également le titre de comte de Lutzelbourg. Ce jeune seigneur, connu par ses édifiantes prodigalités envers l’Église, répara en partie l’injustice commise par son père, et restitua à l’abbaye, la forêt que celui-ci avait usurpée. Une charte, émise par l’abbé Anselme, qui présidait aux destinées de l’abbaye de Marmoutier de 1146 à 1154, nous donne quelques détails sur le différend qui s’était élevé entre Pierre, comte de Lutzelbourg, et le monastère, et raconte que la forêt que ce seigneur lui avait enlevée, lui avait été restituée par son fils Réginald.

Le comte Réginald de Lutzelbourg termina, en 1143, le cours de sa carrière terrestre, sans laisser de postérité. Etienne de Bar, évêque de Metz, son cousin, hérita du château de Lutzelbourg, et, après en avoir pris possession, il le donna en fief, sous la mouvance de son église, à Hugues, fils de Folmar, comte de Metz.

Après la mort de ce seigneur, Mathieu 1er, duc de Lorraine, fit, à la tête d’une noblesse impatiente de combats, diverses expéditions contre les seigneurs ses voisins. Il s’empara, vers 1151, du château de Lutzelbourg et de plusieurs autres forteresses de l’évêché de Metz, qui devinrent un sujet de sanglants démêlés. L’évêque Etienne de Bar tâcha, avec le secours de l’empereur Frédéric Barberousse, de récupérer les domaines dont il venait d’être dépouillé. Il reprit le château de Lutzelbourg et se rendit aussi maître de plusieurs autres forteresses. Le duc Mathieu, pour se venger des entreprises de l’évêque Etienne, se mit en campagne. Il remporta d’abord quelques avantages, mais il fut obligé de céder au nombre.

Les deux parties convinrent enfin de terminer une guerre, qui ne pouvait être que fort désavantageuse à toutes deux, et se réconcilièrent. L’évêque de Metz fit reconstruire le château de Lutzelbourg, qui avait été fortement endommagé pendant la guerre et ne présentait plus qu’un amas de ruines, puis il le réunit à sa crosse.

En 1154, l’évêque Etienne se ligua avec le duc Mathieu, contre le comte Folmar de Saarwerden. Les alliés marchèrent contre le château de Saarwerden, situé dans le Westrich, sur la Sarre, et en firent le siège. Après s’en être rendus maîtres, ils en rasèrent les fortifications et firent conduire le comte Folmar dans la forteresse de Lutzelbourg, où il fut retenu prisonnier.

Son fils Louis, outré de cet affront, jura d’en tirer vengeance. A peine son père avait-il fermé la paupière, que le comte Louis assembla quelques troupes, alla mettre le siège devant la forteresse où son père avait été retenu en captivité, et s’en empara. Mais l’évêque de Metz, Thierri de Lorraine, attaqua le comte de Saarwerden et le força de rendre la grande tour du château de Lutzelbourg, où il tenait garnison. Il ne le relâcha qu’à condition qu’il renoncerait à toutes ses prétentions sur ce château ! Ceci se passait vers l’an 1175.

Croll le jeune, de Deux-Ponts, suppose qu’il existait des liens de parenté entre le comte Réginald de Lutzelbourg et les comtes de Saarwerden, et que les prétentions que ces derniers avaient élevées sur sa riche succession, avaient occasionné les sanglantes querelles que nous venons de raconter.

Vers la fin du XIIe siècle, on vit paraître comme témoin dans une charte que l’évêque de Strasbourg, Conrad de Hunebourg, émit en faveur de l’abbaye de Neubourg, Hermann de Lucelnburch. Descendait-il du comte Pierre de Lutzelbourg ? Rien ne le prouve, et, selon toute apparence, il était simplement le vassal castrensien de l’évêché de Metz, et il adopta, selon l’usage du temps, le nom du château dont la garde lui était confiée. II fut l’auteur, la tige d’une nouvelle maison de Lutzelbourg, qui a joué, tant en Lorraine qu’en Alsace, un rôle, dont l’importance est attestée par une foule de documents et de monuments diplomatiques. La maison de Lutzelbourg portait d’argent au lion d’azur, la queue fourchue et passée en sautoir.

En 1235, le sire Bourchard de Geroldseck-ès-Vosges tourna ses armes contre le château de Lutzelbourg et s’en empara. L’évêque de Metz, Jean d’Apremont, résolut de reprendre ce manoir. Geoffroi d’Apremont, son neveu, à qui il avait confié le commandement de ses troupes, marcha contre le château, l’assiégea, ne négligea et ne ménagea aucuns moyens pour s’en rendre maître. Des pierres énormes furent lancées contre les tours et les murs et même dans l’intérieur du château, mais la garnison répondit aux projectiles par des projectiles, combattit avec le plus grand courage et opposa une résistance opiniâtre à un ennemi puissant, qui fit des efforts inouïs pour renverser les fortifications de la nature et de l’art. La forteresse restait debout et regardait les assiégeants d’un air menaçant.

Geoffroi d’Apremont venait de recevoir une blessure qui le priva d’un œil. Il redoubla d’efforts, s’empara du château et fit prisonnier le sire de Géroldseck et ses gens. Le vainqueur ne rendit la liberté à ses prisonniers que lorsque le sire de Géroldseck eut contracté l’engagement de lui payer pour leur rançon une grosse somme d’argent, qui fut hypothéquée sur les deux terres de Géroldseck, c’est-à-dire sur celle située en Alsace, près de Saverne, et sur celle située sur la Sarre, au territoire de Niederstinzel, dans le Westrich.

En 1296, Frédéric de Lichtenberg, archidiacre de l’église de Metz et grand-prévôt du chapitre de Strasbourg, avait, de l’autorité du chapitre de Metz, pendant la vacance du siége épiscopal, la garde des châteaux de Lutzelbourg, Turquestein et Castres. Il les restitua, en 1297, aux administrateurs et vice-gérants de Gérard, évêque élu de Metz, et informa les commandants de ces châteaux qu’il les avait rendus aux officiers de l’évêque. Il les pria en même temps d’obéir désormais à ce prélat, de lui rendre compte des revenus et de le servir sans contradiction.

Au XIVe siècle, Bourchard de Fénétrange était devenu le vassal, l’homme d’Adémare de Montil, évêque de Metz, et de son évêché. Par un acte dicté de la veille de Saint-Jean-Baptiste 1344, ce prélat fit donation à Bourchard de cinq cents livres petits tournois pour l’hommage qu’il lui avait rendu, et lui engagea à cet effet son château de Lutzelbourg. Il lui donna tout pouvoir de retirer des mains des comtes de la Petite-Pierre et des seigneurs voués de Wasslenheim (Wasselonne), les engagères qu’il leur avait faites, et lui assura la jouissance tant du château de Lutzelbourg que des domaines ainsi rachetés, jusqu’au remboursement de ladite somme de cinq cents livres et de celles qu’il pourrait avoir employées audit rachat.

L’évêque Adémare se réserva la faculté de rembourser lesdites sommes quand bon lui semblerait, et imposa au sire de Fénétrange la condition d’employer cette somme de cinq cents livres, après en avoir été payé, en acquêts qu’il tiendrait à toujours en foi et hommage de l’évêché de Metz.

L’embarras financier dans lequel se trouvait l’évêque Adémare, le força de recourir à la bourse de son vassal, le sire Bourchard de Fénétrange. Il lui emprunta, par acte du jeudi avant la fête de la Toussaint 1350, une somme de cinq cents livres petits tournois, et consentit que ce seigneur et ses descendants retinssent en leurs mains le château de Lucelbourg jusqu’au remboursement desdites deux sommes de cinq cents livres, faisant ensemble celle de mille livres.

Trente ans après, Bourchard de Fénétrange, qui ne possédait plus que la moitié de cet engagement, conclut, le dimanche Judica de l’année 1381 avec l’évêque Thierry Bayer de Boppart, une paix castrense (Burgfriede) qui porte en substance : l’évêque Thierry promet de laisser jouir Bourchard de Fénétrange et ses successeurs, de la moitié du château de Lutzelbourg, que ce seigneur tient en engagement de l’évêché de Metz, sans que ledit évêque ni ses successeurs puissent leur y apporter aucun trouble ou empêchement, tant et aussi longtemps que le rachat n’en aura pas été fait. Les deux parties prennent l’engagement de conserver ladite place à forces communes, de la défendre envers et contre tous en cas d’attaque et de la récupérer en cas de prise par leurs ennemis.

Peu après, l’évêque Thierry racheta l’engagère de Lutzelbourg, d’Olry de Fénétrange.

Le château de Lulzelbourg fut tourmenté d’une série non interrompue d’engagements qui jettent une grande confusion dans son histoire.

L’évêque de Metz Thierry Bayer de Boppart, fut forcé, par l’embarras de ses finances, à engager une partie du château de Lutzelbourg à l’évêché de Strasbourg, moyennant une somme de douze cents florins. L’évêque de Strasbourg, Frédéric de Blankenheim, donna en engagement, par acte du 1eravril 1385, le quart de ce château à son vice-dôme, Rodolphe dc Hohenstein, moyennant un prêt de sept cents florins.

L’évêque de Metz Raoul de Coucy, quelque peu remis à flot, remboursa à l’évêque de Strasbourg, Frédéric de Blankenheim, la somme de douze cents florins, qui formait le prix de son engagère, et les lettres d’engagement furent cassées et annulées, par un acte du lundi après la Nativité de Notre-Seigneur 1391. Toutefois, il ne parait pas que ce rachat ait été complet, car l’évêque Frédéric de Strasbourg retenait toujours une partie de ce château, et son successeur, Guillaume de Diest, se plaisait à y résider pendant la belle saison.

Le château de Lutzelbourg était devenu un ganerbiat (nom d’une antique et puissante association contre les brigands des temps féodaux, qui se forma en Allemagne, pendant le moyen âge, à l’époque où il n’y avait d’autre droit que la force, et qui subsista, mais bien dégénérée, jusqu’au milieu du XVIe siècle) et, en 1394, le 7 janvier, une paix castrense fut signée entre les comparsonniers Rodolphe de Hohenstein, Bechtold Münch de Wilsperg, Egenolphe de Lutzelbourg et Lutze de Lampertheim. Dieterich de Hohenstein, fils de Rodolphe, prit, dans le cours de la même année, l’engagement de se conformer à la teneur du susdit traité.

Le même engagement fut encore pris par Lutze et Hessemann de Lampertheim en 1398, par Henri Eckbrecht de Durigheim (Durkheim) en 1399, et le vendredi avant la mi-carême 1400, par l’évêque de Strasbourg, Guillaume de Diest, et par Gérard Dunne (Dauhn) de Linange, prévôt de Saverne.

Cette paix fut renouvelée, la veille de la Saint-Jacques 1404, entre Guillaume de Diest, évêque de Strasbourg, Henri Eckbrecht de Durnigheim (Durkheim), Jean de Heringen (Hérange), Berthold Krantz de Geispolsheim, Lutze et Hessemann de Lampertheim, Bernard et Jean de Lutzelbourg, et Martin Munch de Wilsperg.

La veille de la Saint-Michel de la même année, l’évêque Guillaume de Strasbourg s’entendit avec tous les ganerbes au sujet de la cotisation que chacun d’eux devait fournir aux frais de réparation et d’entretien du château. On convint d’avoir un édile ou directeur des bâtiments commun, lequel serait chargé tant de la garde du château que de l’administration des possessions communes.

Toutes les plaintes pour l’inexécution ou la violation de la paix castrense, toutes les contestations que l’un des ganerbes pourrait avoir à former contre l’autre, devaient être soumises à l’arbitrage d’Eberlin de Greifenstein le vieux.

Jean de Hérange et Berthold Krantz de Geipolsheim s’engagèrent, par un acte du 14 novembre 1404, à ne point s’opposer au rachat du château, dès que l’évêque Guillaume de Diest voudrait l’effectuer. Ce Berthold Krantz possédait aussi une hypothèque de cent florins sur la maison que les nobles d’Oberkirch possédaient à Lutzelbourg.

Les lettres en forme de dénombrement, que Bernard de Lutzelbourg et son frère Jean remirent, le jeudi avant la Saint-Luc 1405, à Raoul de Coucy, évêque de Metz, portent qu’ils tiennent en fief de cet évêché, le château de Lutzelbourg, la maison située dans ledit château, entre la tour dite de Fénétrange et le puits, avec la meule adossée à la grosse tour, la tour près de la porte d’entrée, les jardins et les prairies situées autour du château, le  village de Willer (Niederviller) et la mairie de ce lieu, à laquelle ressortissent les sujets de Bernard de Lutzelbourg, qui demeurent à Birchide (Bourscheid) le ban et le village de Schoenberg (Schoenbourg), le ban et le village de Gundwiller, (Guntzviller) ceux de Craffetzal (Craufthal) et d’Esperg (Eschbourg), avec les mairies desdits lieux, Prowiller (Brouviller) avec la mairie de ce lieu et celle dc Grenesniwiller (Kræmsviller), qui en est une dépendance. Le village de Kraemswiller ou Kramswiller ne subsiste plus. Il fut ruiné on ne sait à quelle époque et ses matériaux servirent à reconstruire celui de Drouviller.

Les guerres que l’évêque de Metz Raoul de Coucy eut à soutenir, le forcèrent d’engager en 1409, selon Dom Calmet, ou en 1402, selon Meurice, le quart du château et de la châtellenie de Lutzelbourg à Charles II, duc de Lorraine, pour la somme de huit cents florins du Rhin.

En 1410, l’évêque de Metz, Raoul de Coucy assura à Guillaume de Diest, évêque de Strasbourg, la jouissance viagère du quart du château de Lutzelbourg. Dans le cours de la même année, Jean de Lutzelbourg donna à l’évêque Guillaume de Strasbourg quittance de la somme de cent soixante florins, que ce prélat lui devait en compensation des pertes qu’il avait essuyées à son service, et pour laquelle il avait reçu en engagement le quart que l’évêché de Strasbourg possédait dans le château de Lutzelbourg.

L’evêque de Strasbourg Guillaume de Diest prit, le jour de l’Assomption de Notre-Dame 1421, l’engagement de rendre dans un certain temps à Conrad Bayer de Boppart, évèque de Metz, la moitié du château de Lutzelbourg et de lui remettre ès mains franchement et quittement les lettres d’engagement que l’évêque Thierry de Metz avait souscrites au profit de l’évêque Fredéric de Strasbourg. L’évêque Guillaume renouvela cet engagement, par acte du mardi après l’Annonciation de Notre-Dame 1434.

Egenolphe de Lutzelbourg donna, le mardi après la Division des Apôtres de l’an 1460, son dénombrement à la cour féodale de l’évêché de Metz, séant à Vic, pour le château de Lutzelbourg et les villages qui en dépendaient. Dans la même année 1460, Philippe Kraph de Sarrebourg reconnut tenir en fief de Georges de Bade, évêque de Metz, une maison au château de Lutzelbourg, le droit de haute conduite à Sarrebourg, quatre livres de rente à Varlsperswiller (Vasperswiller) et quatre livres de rente au Vivier (Voyer) et à Elwresweiler (Abreschwiller).

En 1469, Henri Blicker de Rothenbourg fit ses reprises de Georges de Bade, évêque de Metz, pour une maison de fief située en son château de Lutzelbourg, et lui promit l’obéissance qu’un fidèle vassal et sujet doit à son seigneur.

Wernher de Lutzelbourg fit ses reprises de l’évêque Georges de Metz pour le château de Lutzelbourg, avec sa tour et ses dépendances jusqu’à la tour dite de Fénétrange, le puits près de la grosse tour, le Steinburg de la porterie par où l’on entre, avec les villages et mairies en dépendant, et promit par acte du jeudi après la Saint-Valentin 1483, « de procurer le profit et d’empêcher le dommage dudit sieur évesque, ainsi qu’un fidèle vassal est tenu de faire envers son seigneur, à cause de son fief ».

Un noble alsacien, Michel de Blumeneck, fit, par acte du jeudi après la Saint-Michel de l’an 1495, ses reprises pour et au nom de Claire Wucher, sa femme, de l’évêque de Metz, Henri de Lorraine, pour une maison située au château de Lutzelbourg, la moitié d’un moulin, trois resaux de froment et trois resaux d’avoine de rente sur les grosses dîmes dudit Lutzelbourg, avec les menues dîmes, consistant en dix schillings et demi, monnaie de Strasbourg.

Au commencement du XVIe siècle, on comptait, parmi les ganerbes du château de Lutzelbourg qui prêtaient foi et hommage à l’évêque de Metz, sous condition de paix castrense, le célèbre Franz de Sickingen.

Après la mort de ce vaillant guerrier, qui fut frappé des éclats d’une poutre en défendant la brèche de son château de Landstuhl, le 7 mai 1525, le landgrave de Hesse, Philippe-le-Magnanime, l’électeur palatin, Louis-le-Pacifique, et l’électeur de Trèves, Richard Greifenklau de Wolfrat, se dirigèrent sur l’Alsace et marchèrent contre les châteaux de leur ennemi, où flottaient depuis trop longtemps les bannières de chevaliers pillards. Ils s’emparèrent successivement des châteaux de Hohenbourg, Dahnstein et Drachenfels, et les livrèrent aux flammes.

Ils remontèrent ensuite le pays et campèrent, le 18 mai, sous les murs de Pfaffenhofen, où ils passèrent dans le repos la journée du lendemain, qui était un dimanche. Le comte Philippe de Hanau satisfit à tous leurs besoins et leur envoya un renfort de troupes. Le lundi 20, ils marchèrent sur Saverne, passèrent sous les murs de cette ville et parurent inopinément à la vue du château de Lutzelbourg, qu’ils avaient résolu de détruire, parce qu’il avait servi plusieurs fois de refuge à Franz de Sickingen et à ses amis dans leurs courses aventureuses.

Un trompette vint sommer la garnison de se rendre. Celle-ci, intimidée et craignant que sa conduite passée n’appelât la vengeance, ne tenta pas la moindre résistance et capitula. Le château fut aussitôt livré aux flammes, puis les tours, les murs et ce que le feu n’avait pas consumé, furent démantelés et détruits.

Deux tours seules échappèrent à la destruction, grâce à la solidité et à l’épaisseur de leurs murailles. Les murs de la grande tour ont 2m 30 d’épaisseur, ceux de l’autre lour n’ont qu’une épaisseur de 2m 10. Elles sont encore debout et peuvent braver longtemps encore l’action de la vétusté.

L’hospitalité que le château de Lutzelbourg avait donnée à Franz de Sickingen et à ses amis fut la cause de sa ruine, et l’électeur palatin, qui le convoitait depuis longtemps, le réunit à son comté de la Petite-Pierre, avec les villages de Hazelbourg, Hultenhausen, Wilsberg et Mittelbronn.

Lorsque, deux ans après, le comte de Hanau alla visiter le duc Antoine de Lorraine dans son camp devant Saverne, pendant sa fameuse expédition contre les Rustauds d’Alsace, le prince lorrain se montra fort irrité contre lui et lui fit d’amères reproches de sa coopération à la destruction du château de Lutzelbourg, qui était un fief messin, appartenant son frère le cardinal de Lorraine et « où le capitaine Hans Brubac et ses compaignons étaient enclos ».

Cependant, les évêques de Metz ne renoncèrent pas aux droits qu’ils avaient sur ce château et ses dépendances et continuèrent à en donner à leurs vassaux une investiture de nulle valeur. En 1552, Henri Hass de Laufen, qui en avait été investi par l’électeur palatin, fut sommé par le cardinal de Lenoncourt, évêque de Metz, de lui prêter foi et hommage comme à son seigneur féodal. Mais, comme il tenait ce fief de la maison palatine, il écrivit au prélat messin, sous la date du 1eravril de ladite année, une lettre où il s’excusa de n’en pouvoir faire la reprise sans en donner avis au prince palalin, au préjudice duquel il ne voudrait attenter aucune chose, assurant toutefois le cardinal qu’il ne voulait pas contrevenir à la sommation qui lui avait été faite pour la reprise de ce fief, que si lui, évêque de Metz rentrait dans la possession du domaine direct de Lutzelbourg, il lui ferait aisément ses foi et hommage avec l’obéissance requise.

Le comté de la Petite-Pierre tomba, à la mort de l’électeur palatin qui décéda sans postérité le 12 février 1559, à la branche palitine de Deux-Ponts, qui était divisée en deux rameaux : Deux-Ponts et Veldenz, suivant le pacte sucessoire conclu entre les phinces de la maison palatine le 2 novembre 1553.

Par un traité fait à Augsbourg en l’année 1566, Wolfgang, duc de Deux-Ponts et son cousin Georges-Jean, prince de Veldenz, se partagèrent l’opulent héritage que leur avait laissé leur parent, l’électeur Othon-Henri. Georges-Jean eut en partage, le comté de la Petite-Pierre avec la seigneurie de Lutzelbourg, la moitié de la seigneurie de Gutenberg et Alsenz. Son cousin Wolfgang lui donna encore la souveraineté des comités de Veldenz et de Lautereck, que son père, Robert- le-Boiteux, n’avait possédés qu’à titre d’apanage ; ce qui lui donna voix et séance à la diète de l’Empire.

Le comte Georges-Jean, dès qu’il fut maître du comté de la Petite-Pierre, résolut d’élever au rang d’une ville, le village d’Einarzhausen, dont le château commandait le long et difficile défilé de Saverne, et, avant même d’en avoir obtenu l’autorisation de l’empereur Maximilien II, il l’entoura d’ouvrages de fortifications et lui donna le nom de Phalsbourg (ville palatine), qui désigne encore son ancien maitre et fondateur. Il acquit de Jean de Braubach, moyennant deux écrits florins, sa part de l’ancien château de Lutzelbourg, et construisit dans le village de ce nom une papeterie sur la Zorn, au bas de la fontaine, près de la maison de péage une maison pour un armurier, et en dehors du village, un moulin à poudre.

II rétablit, en 1568, le village de Hazelbourg, qui, depuis longtemps, était tombé en ruines, et dont il ne subsistait plus qu’une seule ferme, que tenait en fief Philippe Wambold d’Umstatt.

Maintenant, il nous reste à rechercher quel était l’état social des descendants de ceux qui étaient venus s’établir au pied de la forteresse de Lulzelbourg, dans l’espoir d’y trouver sécurité et protection.

Cet état était celui qui était alors commun à tous les hommes des classes inférieures : le servage de la glèbe. Toutes les personnes de l’un et de l’autre sexe qui voyaient le jour au village de Lutzelbourg, étaient considérées comme une adhérence du sol. Elles ne jouissaient pas de la faculté de changer librement de demeure et ne pouvaient sortir de la seigneurie qu’avec la permission du seigneur et qu’en se soumettant à lui payer le droit d’émigration connu sous le nom d’abzeeg, dont il fixait lui-même arbitrairement la quotité selon la fortune de l’émigrant.

Celui-ci avait la faculté de se faire remplacer en sa servitude par un autre sujet, qui était tenu de remplir toutes les obligations imposées au remplacé. En quelque lieu que l’émigrant se retirât, il était tenu de payer, sa vie durant, son cens au seigneur.

L’habitant de Lutzelbourg était tenu de payer au seigneur un droit de capitation, appelé leibbet, et l’impôt du feu ou de cheminée, qui consistait dans une poule livrable à la Saint-Martin ; il était assujetti à des corvées illimitées. Celui qui avait un attelage était astreint à faire des transports ou voiturages au profit du seigneur. Si un étranger héritait d’un bien quelconque à Lutzelbourg, il était tenu d’en payer un droit mortuaire, dont le montant était arbitrairement fixé par le seigneur.

Tous les droits de péage qui se percevaient dans cette localité appartenaient au seigneur seul. Celui-ci faisait percevoir un impôt indirect sur le vin vendu par les aubergistes ; le droit de cet impôt consistait, dans l’origine, en quatre pots de vin dus sur chaque mesure vendue. Les aubergistes s’en acquittaient suivant la taxe faite par les officiers seigneuriaux, la contenance de la mesure était évaluée à trente pots. Deux nouveaux pots furent, dans la suite, ajoutés aux quatre. Ainsi l’umgelt était un lourd impôt de six pots par mesure de trente pots, ou de vingt pour cent du prix de la vente des vins en détail.

L’église de Lutzelbourg était, dans le principe, filiale de l’église de Mittelbronn, et le curé de cette paroisse exerçait, tant au château qu’au village de Lutzelbourg, les fonctions curiales et y possédait tous les droits qui compétaient au curé. La moitié de la grosse dîme et des menues dîmes lui appartenait, et l’autre moitié en était réservée au seigneur. Ils prélevaient ensemble, pour dime sur les oignons, seize schillings, et le seigneur touchait seul pour dîme sur les foins douze schillings. Les habitants avaient le droit de nommer le sacristain, qui percevait, pour ses gages, les dimes de Dannelbourg, dont les habitants fréquentaient l’église de Lutzelbourg et enterraient leurs morts au cimetière qui y était attenant. De toute ancienneté, le château était exempt de toutes charges et de tout péage.

La commune de Lutzelbourg était administrée, sous la haute surveillance des officiers palatins, par un conseil municipal appelé gericht. Les fonctions de ce conseil étaient complexes : il était chargé à la fois de l’administration de la justice et de celle des affaires communales ; il était composé d’un prévôt (schutheiss) qui en était le président, d’un maire, appelé heimeyer, et de deux échevins comme assesseurs. Le prévôt était le représentant, l’homme du seigneur et le gardien local de ses droits, le heimeyer était l’homme d’affaires de la communauté. La nomination du prévôt, du maire, des échevins, voire de l’appariteur de la commune, appartenait au seigneur.

Les habitants de Lutzelbourg n’avaient pas la satisfaction de jouir de quelques franchises municipales et restèrent toujours dans leur ancienne dépendance envers le seigneur. Leur gericht n’osait se réunir que s’il était appelé, et traiter que des choses qui lui étaient proposées obligé d’obéir à l’impulsion qui lui venait d’en haut, il devait se courber devant des décisions auxquelles il n’aurait peut-être point adhéré. Toutes les amendes prononcées par le gericht local se percevaient au profit du seigneur.

La législation qui régissait la commune de Lutzelbourg était la coutume du comté de la Petite-Pierre, que le comte palatin Georges Jean, prince de Veldenz, fit consigner par écrit, vers 1570, comme un ensemble et un code.

Cette coutume, appelée Lutzelsteiner Landesordnung, présente une grande concordance avec le grand statuaire du Palatinat, et a pour base le droit romain.

Les habitants de Lutzelbourg, quoiqu’ils fussent établis dans une contrée montagneuse et peu fertile, et qu’ils cultivassent leurs maigres champs de leurs propres mains, ne pouvaient guère se réjouir des concessions qu’ils avaient obtenues de leurs seigneurs. Ils n’avaient droit ni au bois d’affouage, ni au bois de marnage et ne jouissaient dans les forêts seigneuriales que de la grasse pâture, contre une redevance qui était fixée par le gericht local, de concert avec les agents forestiers.

Selon une vague tradition, ils y auraient eu des droits plus étendus, mais ils en auraient été dépouillés par abus de la puissance féodale. Ils étaient aussi assujettis à l’odieux droit de banalité, qui les forçait à moudre leurs grains au moulin seigneurial.

Le comte Georges-Jean de Veldenz imposa même la banalité aux boulangers d’Einarzhausen (plus tard Phalsbourg). Il faisait gérer le moulin pour son propre compte, sous la surveillance de son receveur (schaffner), et entretenait une basse-cour fournie de volailles de toute espèce.

Il accordait au meunier qu’il prenait à son service, le logement au moulin et, pour ses gages annuels, cent florins et six aunettes de drap pour un habit d’hiver. Le meunier avait encore le droit de tenir dix poules et d’engraisser deux porcs, et la seigneurie lui fournissait l’huile nécessaire à l’éclairage du moulin. La femme du meunier recevait également tous les ans, six aunettes de drap pour une jupe, sous la condition de prendre soin de la basse-cour.

Ce moulin ayant été incendié en 1568 par les troupes du duc d’Aumale qui bordaient les frontières de l’Alsace, le comte de Veldenz le fit immédiatement reconstruire. Ce moulin, qui avait trois paires de meules, fut, peu de temps après, loué moyennant un canon de cent resaux de méteil et deux porcs gras, à livrer au château de Phalsbourg, et, en 1580, le meunier fut autorisé à s’arranger avec les boulangers de cette ville qui voudraient s’affranchir de la banalité.

La commune de Lutzelbourg était pauvre et dénuée de ressources et se vit, en 1557, dans la triste nécessité d’emprunter une misérable somme de cent florins pour pouvoir faire face à ses besoins. A cet effet, le prévôt de la commune, Ulrich Belsem, André Beek, heimeyer, Jean Muller et Christophe Schneider, gens de justice dudit lieu, cédèrent, du consentement du receveur du comté de la Petite-Pierre, à la léproserie de Saverne, une rente annuelle de cinq florins, monnaie de Strasbourg, le florin valant dix schillings et demi, ou quinze batz et trois kreuzers. Les représentants de la commune promirent de porter cette rente tous les ans à Saverne, le jour de la Sainte-Catherine, et de la payer exactement au receveur de ladite léproserie. Cette cession fut faite pour, et moyennant la somme de cent florins, que les autorités de Lutzelbourg reçurent comptant dudit receveur et qu’elles promirent d’employer pour le plus grand avantage de leur village, en se réservant toutefois la faculté de la rembourser en une seule fois quand bon leur semblerait.

Pour la sûreté du service exact de cette rente et du remboursement de son capital, les représentants de Lutzelbourg hypothéquèrent conventionnellement le village, son territoire, ses communaux, bois, terres, eaux, cours d’eau, pâturages, champs, prés, jardins, et même leurs biens propres. Cet acte fut scellé du grand sceau de la ville de Saverne, parce que les représentants de Lulzelbourg se trouvaient dans l’impossibilité de faire usage du sigille de leur commune, le mardi avant la sainte Catherine 1557. Il constate que le gericht de Lutzelbourg avait son sigille propre, mais toutes nos recherches pour en découvrir une empreinte ont été infructueuses.

Le gericht de Lutzelbourg perdit ses attributions judiciaires sous le gouvernement du comte palatin Georges-Jean de Veldenz. Ce prince créa et institua, par un décret du 4 février 1572, une prévôté bailliagère à Phalsbourg, ville qu’il venait de fonder. Cette prévôté se composait d’un prévôt, d’un lieutenant prévôt, d’un receveur et de six échevins ou gens de justice, et était chargée de connaître de toutes les affaires civiles et criminelles dans toute l’étendue de l’ancienne seigneurie de Lutzelbourg.

Mais, quand il s’agissait d’un crime pouvant entrainer la peine capitale, on adjoignait à cette cour de justice six échevins pris parmi ceux des villages, afin que le nombre des échevins fût toujours de douze.

La cour criminelle devait être présidée par le prévôt qui « tiendra le bâton et le rompra au jugement ». La partie qui se croyait lésée par la justice prévôtale pouvait en appeler au conseil de la Régence de la Petite-Pierre.

Le comte Georges-Jean de Veldenz introduisit le luthéranisme et le calvinisme à Phalsbourg et affecta à l’entretien des ministres de ces deux cultes, les revenus des églises de la seigneurie.

L’établissement de la ville de Phalsbourg et les nombreuses constructions que le comte Georges-Jean de Veldenz entreprit, le firent surnommer l’Ingénieur par ses contemporains, mais ils embarrassèrent ses finances, et il se vit dans la pénible nécessité de vendre, en 1570, aux sieurs Chrétien de Savigny, seigneur de Rosne, et Jean de Beauvau, seigneur de Pange, le huitième du village de Lutzelbourg.

A cette époque, l’idée d’un canal de communication de la Zorn avec la Sarre préoccupait déjà les esprits. Le besoin en était surtout ressenti dans l’intérêt de l’exploitation des belles forêts de la vallée de la Zorn. En 1573, le comte palatin Georges-Jean de Veldenz avait projeté le plan de la réunion de ces deux rivières, il résolut de de les rendre navigables au moyen d’un canal de jonction dont l’exécution devait amener un système de navigation et de flottage qui répandrait de nombreux germes de prospérité sur le bassin de la Zorn. Il réussit à faire assembler, à ce sujet, en 1574, les états d’Alsace, mais il fallut reculer non seulement devant la pénurie d’argent, mais encore devant les difficultés de l’exécution. Ce projet, gigantesque surtout pour l’époque, fut le précurseur d’un avenir qui ne devait s’accomplir que près de trois siècles plus tard, et l’honneur d’avoir conçu une telle idée restera éternellement au comte palatin Georges-Jean de Veldenz.

A peine la ville de Phalsbourg était-elle construite, que le prince Georges-Jean de Veldenz songea, en 1577, à rétablir le château de Lutzelbourg. Les dépenses de ce projet furent estimées à la somme de sept mille florins. Mais, ayant calculé que les intérêts de cette somme s’élèveraient annuellement à 350 florins, qu’à ces intérêts il faudrait joindre le traitement du gouverneur du château avec 150 florins, et la solde du portier et des soldats qui y tiendraient garnison avec 420 florins, de sorte qu’il faudrait prélever annuellement sur ses revenus ordinaires la somme de 900 florins, non compris ce que lui coûterait l’achat de quelques pièces d’artillerie, il renonça, par des considérations de prudente réserve dans l’intérêt de ses finances, au projet de reconstruire ce château.

Malgré cette renonciation, l’état de ses finances devenait de jour en jour plus embarrassant, et, en 1582, il se vit forcé de vendre aux sieurs Chrétien de Savigny et Jean de Bauvau, moyennant la somme de douze mille florins, le village de Lutzelbourg, la vieille ville et le château de Hazelbourg, en se réservant la faculté de les racheter pendant quinze années, et le droit d’ouverture tant au château de Lutzelbourg que dans la vieille ville de Hazelbourg. Cet engagement n’eut qu’une durée éphémère.

Pour sortir de la détresse où l’avait jeté sa passion immodérée de constructions dispendieuses, le comte Georges-Jean chercha, en 1578, à vendre le comté de la Petite-Pierre et la seigneurie de Lulzelbourg à la couronne de France. La correspondance qu’il engagea au sujet de ce projet d’aliénation avec l’évêque Jean de Manderscheid, évêque de Strasbourg, son seigneur direct, se continuait très active entre les deux princes. Mais ce malencontreux projet rencontra chez le prélat alsacien et les conseillers de sa régence une si vive opposition, que le prince de Veldenz fut obligé d’y renoncer.

Le château de Lutzelbourg, avec les villages qui en dépendaient, fut compris dans la cession que le comte palatin Georges-Jean de Veldenz fit, en 1583, à Charles III, duc de Lorraine, de la ville de Phalsbourg, moyennant la somme de quatre cent mille florins, et l’un des premiers soins de ce prince fut de faire disparaître dans la commune de Lutzelbourg, toute trace de la doctrine de Luther, qui y avait pénétré sous le règne du comte palatin Georges-Jean de Veldenz.

L’ancienne seigneurie de Lulzelbourg fut comprise dans la principauté éphémère de Phalsbourg, que le duc Henri de Lorraine fit ériger en 1624, peu de temps avant sa mort, en faveur de Louis de Guise, baron d’Ancerville. Elle subit toutes les horreurs de la guerre de Trente-Ans : les invasions continuelles avaient épuisé le pays et mis les habitants aux abois, la contagion désolait en même temps toute la contrée et réduisit la population à un nombre minime.

A la mort de la princesse Henriette de Phalsbourg, le 19 novembre 1660, Phalsbourg et les villages qui en dépendaient échurent, par droit d’hérédité, à son frère, Charles IV, duc de Lorraine, qui ne les posséda que quelques semaines. Ce prince, pour obtenir son rétablissement sur le trône, fut forcé de céder à Louis XIV, pour former le chemin que le roi s’était réservé pour le passage de ses troupes en Alsace, Moyenvic, Sarrebourg et Phalsbourg, et tous les villages situés le long de cette route à travers la Lorraine, notamment ceux de Héming, Niederviller, Courtzerode et Garrebourg. Ce traité, qui fut signé à Vincennes le 28 février 1661, portait que la France ne devait avoir qu’une demi-lieue de large en souveraineté. Il fit naître un grand nombre de difficultés, qui ne se terminèrent qu’à la mort de Louis XIV.

La France prétendait que la commune de Lutzelbourg se trouvait comprise dans cette cession, et ses habitants se virent forcés de rendre hommage à Louis XIV et de lui prêter serment de fidélité.

Lorsque ce prince joignit à ses conquêtes militaires celles de ses tribunaux, le prétendu seigneur de Lutzelbourg fut assigné dans la personne de Jean Paul, maire dudit lieu, devant la Chambre royale établie à Metz, pour faire les recherches des terres ou fiefs qui avaient pu dépendre des Trois-Evêchés, et pour les réunir à la couronne de France. L’arrêt que rendit cette Chambre, le 29 juin 1680, par défaut contre le prétendu seigneur de Lutzelbourg, ordonna que l’évêque de Metz rentrerait en la possession et jouissance du château de Lutzelbourg et de ses appartenances. Il fit défense aux possesseurs de ces lieux, à leurs officiers, vassaux et sujets, de reconnaître un autre souverain que le roi de France et une autre justice supérieure que celle du Parlement de Metz, et déclara le château de Lutzelbourg et les domaines énoncés dans les anciens engagements, arrière-fiefs de France.

La paix de Ryswick, qui fut conclue en 1697, restitua ses états à Léopold 1er, duc de Lorraine. La seigneurie de Lutzelbourg fut revendiquée par la Lorraine comme devant être comprise dans cette restitution, mais ce ne fut que le 21 janvier 1718, qu’un arrangement relatif aux limites et aux droits des possessions respectives de la France et de la Lorraine, fut conclu entre les deux pays, et mit fin aux difficultés et aux contestations qui subsistaient entre eux, en étendant les bornes de la route militaire qui conduisait en Alsace.

Par ce traité, il fut arrêté que Lutzelbourg demeurerait à la France. Le duc Léopold renonça également à tous ses droits sur Hultenhausen, Hazelhourg et les villages qui dépendaient autrefois de la principauté de Phalsbourg, moyennant un équivalent que lui donna la France.

Lutzelbourg faisait partie, avant la Révolution, de la prévôté royale et bailliagère de Phalsbourg, ressortissant au Parlement de Metz, et avait titre de paroisse dépendant du diocèse de Strasbourg et du chapitre rural de Beubur ou Saverne, et ayant pour annexe le village de Hultenhausen. La collation en appartenait au roi.

Lutzelbourg fait, depuis la Révolution, partie du département de la Meurthe et du canton de Phalsbourg.

Lors de la nouvelle division du territoire, les communes de l’ancien Westrich, et notamment Phalsbourg, Lixheim et Garrebourg, protestèrent contre leur réunion au département de la Meurthe et sollicitèrent la réunion au département du Bas-Rhin, de toutes les communes situées en deçà de la Sarre, depuis Saint-Quirin jusqu’à Bouquenom. Le vœu réciproque de ces communes était fondé sur des convenances locales qui méritaient l’attention du Corps législatif : « Elles sont, disaient-elles, éloignées de près de vingt lieues du chef-lieu du département de la Meurthe, tandis qu’elles ne sont qu’à dix lieues de Strasbourg. Toutes leurs relations commerciales sont dirigées vers le Bas-Rhin et elles n’en ont aucune avec le département de la Meurthe. Les lois qui, dans ce département, ne sont publiées qu’en français, restent ignorées de leurs concitoyens, qui, pour la majorité, n’entendent que l’allemand ». Le district de Haguenau et le département du Bas-Rhin appuyèrent vainement le vœu de ces communes.

Le territoire sur lequel fut construit le village de Lutzelbourg appartenait primitivement à deux provinces différentes : celui qui est situé sur la rive droite de la Zorn dépendait anciennement de la Marche de Marmoutier, et faisait par conséquent partie de l’Alsace, comme le prouve authentiquement la charte de l’abbé Anselme, tandis que le territoire de l’autre coté de cette rivière faisait jadis partie de la province du Westrich, dont un fragment, celui qui confinait à la Lorraine, fut appelé communément Lorraine allemande.

Le château lui-même, quoiqu’il fût situé sur la rive droite de la Zorn, fut généralement attribué au Westrich, à partir de l’époque où les évêques de Metz plantèrent leur bannière féodale sur ses tours. La montagne et le plateau que couronnent ses ruines sont devenus depuis longtemps des propriétés privées et ont été divisées en un grand nombre de parcelles que la culture a envahies. Sur le plateau comme sur les flancs jadis boisés de la montagne qui porte encore le nom de Schlossberg (montagne du Château), la main de l’homme a créé des vergers ou des champs, qui, à force de soins et d’engrais, produisent du seigle, de la luzerne et des pommes de terre.

Le domaine de l’État a vendu, le 20 septembre 1827, pour la somme de 150 francs, à Jean Seltier de Lunéville, les ruines du château, contenant 56 ares.

Des fouilles pratiquées, il y a quelques années, sur l’emplacement des ruines du château de Lutzelbourg, ont eu pour résultat la découverte d’un grand nombre de pointes de flèche, d’éperons, de fers de cheval et de clous de diverses formes et de diverses grandeurs. On y a aussi découvert des clés en fer travaillé de diverses formes, des fers à repasser, différents ustensiles plus ou moins oxydés, des fragments de carreaux de poële en terre cuite, décorés de lions, de chimères, de guirlandes, de feuilles ou d’autres ornements en relief, et un sceau sur lequel est gravé l’écusson de Hennite d’Urbeis, représentant une herse triangulaire, avec la légende en caractères gothiques : S. Hennite DE URBEIS. Une empreinte de ce sigille et plusieurs des objets ci-dessus mentionnés ont été donnés au Musée d’antiquités de Saverne.

Le château de Luttange (57)

Blason LuttangeChâteau de Luttange

 

Ancien fief luxembourgeois, Luttange possède un château inscrit aux monuments historiques depuis 1979. Ce château a été sauvegardé et rehabilité par l’Association des Amis du Château de Luttange, qui oeuvre depuis près de 40 ans. Le château est la propriété de la commune.

Je vous propose de découvrir l’historique de cette demeure à travers ses différents seigneurs propriétaires.

D’après un article paru dans le « Bulletin de la Société d’Archéologie et d’Histoire de la Moselle »
Année 1853

Le village de Luttange, situé sur un point très élevé, montre au loin les quatre tours de son ancien château et le clocher de son église. Placé aux confins du pays messin et du comté de Luxembourg dont il faisait partie, ce village est plusieurs fois mentionné dans les luttes dont le pays a été si souvent le théâtre au moyen-âge.

En 1325, dans les derniers jours d’avril, pendant la guerre du roi de Bohème contre la cité de Metz, ceux de Bertrange et de Luttange assaillent les Messins à leur passage, au retour d’une course dans le Luxembourg où ils avaient pris Hespérange. Quatre luxembourgeois furent tués dans cette affaire et trois autres emmenés prisonniers.

En 1366, les Messins vont arrêter, dans son château, Geoffroy de Luttange, qui pillait les passants sur les chemins, et ils le font décapiter devant la cathédrale.

Le 7 septembre 1638, pendant la guerre de Trente ans, le village est brûlé par la garnison française de Metz, en représailles de ce que le duc de Lorraine avait fait passer au fil de l’épée les habitants de Rambervillers et mis le feu à leur ville vers la fin du mois d’août de la même année.

C’est sans doute lors de cette dernière guerre qu’a été détruite la plus grande partie du château dont nous voyons encore les restes aujourd’hui. Il se compose d’une enceinte de bâtiments, disposés à peu près en rectangle, autour d’une cour intérieure. Ces constructions, défendues par un large fossé, sont flanquées à chaque angle d’une tour.

La tour Nord-Ouest mérite surtout de fixer l’attention. On y arrive par un pont de pierre jeté sur le fossé et qui a remplacé le pont-levis. Elle servait de poterne, ses épaisses murailles, les énormes gonds encore intacts de la porte, une voûte gothique qui semble remonter au XIVe siècle, donnent à cette partie du manoir un aspect tout à fait féodal. Malheureusement les constructions qui reliaient entre elles les quatre tours d’angle sont détruites et ont été remplacées au siècle dernier par des bâtiments modernes. Elles ont été élevées sur les anciennes fondations qu’on distingue encore parfaitement.

La tour d’entrée et la tour Nord-Est étaient réunies entre elles par une galerie souterraine dont la hauteur ne dépassait pas celle des fossés et qui est restée très visible. Les communications pouvaient ainsi se faire d’une tour à une autre, sans que les assiégés n’aient rien à craindre des assiégeants.

Luttange relevait des comtes de Luxembourg qui eux-mêmes rendaient hommage aux évêques de Metz, comme on le voit par plusieurs actes de reprises de 1284, de 1325 et de 1377. A partir du XVe siècle, il n’est plus question de l’évêché de Metz dans les actes de reprises.

Luttange a été le berceau d’une maison de chevalerie qui portait : d’argent à une aigle éployée d’azur sans bec ni membres.

Le premier seigneur de cette famille qui soit connu est Eustache de Luttange, qui signe en 1210 l’acte de donation du patronage de Kettenhoven faite par le comte d’Arlon à l’abbaye de Munster de Luxembourg. C’est aussi la première fois, à notre connaissance, que le nom de Luttange est mentionné dans les titres.

La famille de Luttange semble s’être éteinte vers le milieu du XVe siècle. On trouve parmi ses derniers rejetons : Jennette de Luttange, morte en août 1422, qui avait épousé Poince II le Gournaix, chevalier, maître-échevin en 1409, et Nicolas de Luttange, prieur des Célestins de Metz, qui vivait aussi à cette époque et qui a écrit une chronique de son couvent.

Elle comprenait trois parties :
- l° un traité des droits que l’empereur avait à Metz et une liste des maîtres-échevins
- 2° un journal de 1393 à 1439
- 3° un recueil d’anecdotes de différentes mains continué jusqu’en 1525.
Ce recueil est malheureusement perdu, mais les Bénédictins nous en ont conservé de nombreux fragments.

Au XVe siècle, la seigneurie de Luttange devient la propriété de la famille Perpignant. En 1424, Guillaume de Perpignant reprend de la duchesse de Gœrlitz, le village de Luttange comme fief mouvant du Luxembourg, ce relief étant fait tant en son nom, qu’au nom de sa mère et de Gérard son fils, en y comprenant tout ce que feue Agnès de Luttange, fille de Thielman et femme de Henri de Bereldange, avait possédé pendant sa vie.

La famille Perpignant semble, d’après cet acte,avoir eu des liens de parenté avec l’ancienne maison de Luttange, et comme à partir du XVe siècle, il nous a été permis de suivre sans interruption la filiation de tous les seigneurs de Luttange, cette terre aurait le rare privilège d’avoir été, depuis un temps immémorial, toujours transmise par héritage et sans l’intervention d’aucun acte de vente entre les différentes familles qui l’ont successivement possédée.

Guillaume Perpignant eut pour fils Gérard Perpignant, écuyer, seigneur de Luttange, maître-échevin en 1477. Ce dernier ne laissa de Georgette Roucel, fille de Nicolle Roucel, maître-échevin en 1446, qu’une fille Alixette Perpignant, dame de Luttange. Elle fut mariée le 24 novembre 1494, à 12 ans, à Jean de Gournay, écuyer, maître-échevin en 1484 et 1511, et n’en eut pas de postérité. A la mort d’Alixette Perpignant, ses grands biens, parmi lesquels se trouvait l’hôtel Perpignant, vis-à-vis Saint-Martin, furent recueillis par des héritiers collatéraux.

La seigneurie de Luttange échut en partage à un sieur Jehan Moné, Monet ou de Moné, qui, dans un acte de 1536 conservé aux archives du château de Cons-la-Grandville, est qualifié d’artiste de Sa Majesté Impériale Charles-Quint.

La parenté qui unissait ce Jehan Monet avec d’illustres familles messines, les Roucel, les Perpignant, les Gournaix, les Haiche, indique quelle pouvait être la considération attachée à cette charge d’artiste de Sa Majesté Impériale. Elle équivalait sans doute à la charge de valet de chambre, peintre ordinaire du roi.

On a conservé du reste, un échantillon du talent que ce seigneur pouvait avoir dans son art. La bibliothèque de Metz possède une copie d’un armorial qui est la propriété de M. le baron de Cressac, et où se trouvent relatés les quartiers de noblesse de l’ascendance de Jehan Monet.

Cet armorial est enrichi d’un grand nombre de blasons avec cimiers, supports et enluminures qui ont sans doute été dessinés par Jehan Monet lui-même et qui ne laissent rien à désirer au point de vue du goût artistique et des exigences de l’art héraldique. A la suite de cet armorial, qui contient les armoiries d’un grand nombre d’anciennes familles messines, se trouve une sorte de registre de l’état civil de la famille de Jehan Monet, écrit sans doute aussi par lui-même. Avant que les registres de l’état civil fussent tenus avec la régularité qui les caractérise aujourd’hui, un grand nombre de chefs de famille inscrivaient eux-mêmes, sur un livre religieusement tenu, les principaux événements qui se passaient autour d’eux. Tout le monde sait quelles paroles prophétiques l’aïeul du grand Bossuet écrivit sur son registre domestique le jour où naquit son petit-fils.

Jean Monet, marié le 25 août 1529 à Marie du Pont, eut neuf enfants. Les sept premiers naquirent à Malines et y furent baptisés. Le huitième naquit à Metz et le neuvième à Luttange.

Jehan Monet mourut en 1549. Les armes des Monet étaient : d’azur à la bande d’argent chargée d’une quinte-feuille accostée de deux coquilles de gueules.

Ce même Jean Moné ou Monet occupe aussi la tête d’un tableau généalogique des seigneurs de Luttange, dont M. Maxime de Lavernette possède une copie très exacte et qui a été dressé pour Guillaume-Ambroise de Cabanes, écuyer, seigneur de Luttange, Winsberg, etc., et Marcel-Herman de Cabanes, son frère, mort en 1689.

Jehan de Moné, qualifié dans cette généalogie, chevalier, seigneur de Luttange, Winsberg, Metzeresch, mort en 1549, eut de Marie du Pont entre autres enfants : Jean de Monet, chevalier, seigneur de Luttange. Ce dernier, mort en 1590, eut de Barbe de Huémont, une fille, Barbe de Monet Luttange, mariée à très noble Josais de Cabanes, seigneur de Luttange, Winsberg, Metzeresch, mort en 1628.

Depuis cette époque, la terre de Luttange n’a cessé d’appartenir à la famille de Cabanes et elle est encore aujourd’hui la propriété de Mme de La Vernette, petite-fille de Charles-Guillaume de Cabanes, chevalier, capitaine-commandant au régiment de Royal-Deux-Ponts, dernier seigneur de Luttange.

Il paraît qu’au XVIIe siècle et peut-être auparavant, la seigneurie était divisée entre plusieurs propriétaires. Jean Nicolas Maler, contrôleur, clerc-juré, munitionnaire du roi d’Espagne à Thionville, anobli le 10 août 1619 par l’archiduc Albert et l’infante d’Espagne, Claire Eugénie, était seigneur de Marange, Luttange et Mondelange en partie.

Sa fille Anne Maler épousa, le 12 septembre 1622, Jean Dattel, écuyer, conseiller d’Etat de Son Altesse. Il paraît d’ailleurs que les différents seigneurs de Luttange vécurent toujours dans la plus parfaite harmonie et cherchèrent à réunir leurs biens par des alliances. Lucie Dattel, fille de Jean-François baron Dattel de Luttange, mort le 10 août 1725, épousa Marcel de Cabanès, seigneur de Luttange. Il résulte même d’un acte de foi et hommage du 4 juillet 1681, qu’une partie du château, les prisons, le pont, l’entrée, la porterie, la fausse braye, etc., étaient possédés en commun par les seigneurs de Luttange.

Ce qu’il y a de certain, c’est que c’est la famille d’Attel qui habitait avant 1789, l’antique château de Luttange. On voit encore ses armoiries peintes sur une des cheminées : d’azur à trois tours d’argent maçonnées de gueules, et pour cimier une tour de l’écu entre deux pennes.

Les ruines du château de Frauenberg (57)

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Classées aux monuments historiques par arrêté du 26 avril 1921, les ruines font l’objet d’une sauvegarde et d’une restauration de la part d’une association. Des visites guidées sont organisées chaque année, à l’occasion des journées du patrimoine.

Je vous propose de découvrir l’historique de ce château à travers ses différents propriétaires, et en même temps l’histoire d’une partie de la Moselle.

D’après un article écrit par M. Thilloy
et paru dans « Mémoires de la Société d’archéologie et d’histoire de la Moselle » – Année 1865

A six kilomètres de Sarreguemines, sur le flanc des collines escarpées qui rétrécissent le vallon de la Bliese, un vieux château élêve ses ruines encore imposantes. Ses hautes tours, ses murailles percées à jour et à demi écroulées, dominent au loin le cours sinueux de la rivière.

A ses pieds, et dans l’étroit espace qui règne entre la berge et la montagne, le village de Frauenberg s’allonge au bord des eaux, à demi caché par un rideau de peupliers. Puis, se repliant sur lui-même, il escalade une partie de la colline et lui fait une pittoresque ceinture de constructions rustiques. En face, les hauteurs de la rive droite décrivent une courbe peu étendue et dans la petite plaine qu’elles enserrent, le village de Habkirchen montre ses murs blanchis et ses toits de tuiles rouges au milieu d’un massif d’arbres fruitiers.

Vu du château, le paysage est charmant, mais il est bien plus pittoresque pour le voyageur qui arrive par la vallée. Des bords de la rivière, au-dessus du faîte des maisons et de la cime des peupliers, l’œil remonte le talus verdoyant. Il a hâte d’admirer la silhouette élégante de l’antique manoir, tantôt se détachant toute grise sur un beau ciel bleu, tantôt s’enlcvant lumineuse, sur un fonds de sombres nuages. Un vieux marronnier, d’un magnifique développement, planté au pied de la tourde garde, atteint à peine à la moitié de sa hauteur et masque de son épais feuillage, les énormes murailles du donjon placé un peu en arrière.

Quels furent les maîtres du château de Frauenburg ? Nul ne le sait dans le pays. Personne n’a conservé le souvenir des vieux barons, des nobles châtelaines qui ont vécu dans son enceinte. Personne n’a cherché à connaître leur nom et leur lignage, personne enfin ne s’est demandé si ces murs écroulés ont joué un rôle dans l’histoire du pays.

Tout enfant, j’ai aimé ces ruines. Je me suis passionné pour ce site romantique, pour la verte colline et sa noble couronne féodale. Plus tard, quand sont venues les années, quel vif désir n’ai-je pas éprouvé de rechercher le secret de ces débris ? Assis au pied de l’antique donjon, j’aurais voulu évoquer les ombres des chevaliers qui y ont arboré leur bannière et les interroger sur leur passé mystérieux.

A défaut de ces poétiques fantômes, il me restait la poussière des bibliothèques. Hélas! Les réponses ont été bien brièves et bien incomplètes. Frauenberg n’a point d’histoire, point de légendes. Le vieux château n’est jamais nommé dans les annales du pays. Bien peu de ses seigneurs ont porté son nom et le plus grand nombre d’entre eux semble n’avoir habité ce domaine que par accident et à de longs intervalles.

Mon récit, je le crains, ne sera donc que bien peu attrayant, et il ne me sera guère possible de donner au lecteur qu’une simple chronique, quelques éclaircissements sur l’ancienne géographie du pays et la nomenclature des barons qui, à travers les âges, se sont transmis la seigneurie de Frauenberg.

C’est en 1371 seulement que je trouve la première mention de Frauenburg dans les documents historiques ou plutôt dans les archives d’une maison seigneuriale. Le château de Frauenburg, toutefois, doit dater d’une époque un peu plus reculée. Tout en tenant compte des transformations qu’il a évidemment subies, et de la reconstruction bien visible d’une partie de ses murailles, son aspect général, sa haute tour, son énorme donjon semblent en faire remonter la fondation à la fin du XIIIe ou aux premières années du XIVe siècle.

L’histoire primitive des châteaux de nos contrées est, en général, enveloppée d’une grande obscurité, presque toujours leurs ruines recouvrent les débris de forteresses bien plus anciennes qu’eux-mêmes et auxquelles il est difficile d’assigner une date certaine. En est-il ainsi de Frauenburg, et doit-on admettre, avec une tradition du pays, que ses murailles cachent les fondations d’une station ou d’une védette romaine ? Aucun indice certain ne donne lieu de le penser. A Frauenburg même, l’on n’a jamais trouvé de vestiges romains, bien que le pays d’alentour porte l’empreinte incontestable du passage et du séjour des armées romaines dans la vallée de la Bliese inférieure.

A l’époque romaine, en effet, un embranchement détaché au Hiéraple (fort ou camp romain, au sommet d’une colline escarpée qui domine le village de Cocheren) de la grande voie de Metz à Mayence, franchissait la Sarre peut-être à Sarreguemines et, par les hauteurs qui séparent la vallée de la Sarre de celle de la Bliese, se dirigeait, en remontant cette dernière rivière, sur Bliescastel et le Palatinat bavarois. Partout le sol en conserve les traces.

A Bliesbrücken, les fondations d’une forteresse et des débris de toute nature. Au-delà de la frontière bavaroise, entre Bliesbrücken et Reinheim, les ruines bien caractérisées d’une immense villa. Au-dessus de Bliescastel, à Birbach, l’emplacement certain d’un camp permanent et d’un grand établissement militaire, démontrent d’une manière positive l’existence d’une voie de communication, sans doute d’une importance secondaire, mais qui, toutefois, devait être fréquentée. Cette voie, primitivement consacrée à la vallée de la Bliese, a dû, dans la suite des temps et à partir de Bliesbrücken, détacher un rameau qui s’est enfoncé dans les forêts du Pays de Bitche, et qui bientôt est devenu le principal moyen de communication avec l’Alsace septentrionale.

Après l’invasion des Barbares et la chute de l’empire romain, le pays, dépeuplé et désert semble, et pour bien longtemps, être retourné à l’état sauvage. Dès les premières années du VIIIe siècle, les bénédictins commencent à défricher les forêts et à bâtir des villages. Vers 740, le chorevêque saint Pirmin, fonde, à Gemünd-sur-la-Horn, le monastère plus tard célèbre sous le nom de Hornbach, et ses moines se répandent le long des affluents de la Bliese. En 777, dans le voisinage immédiat de Frauenburg, Villare (Blies-Guerschwiller) appartient à l’abbaye de Saint-Denis, en France. En 791, Ramesbach (Blies-Ranspach) et quelques villages contigus, font partie des domaines de Wido, comte salike deWorms et de Franconie et souverain de la majeure partie du Bliesgau.

Au moment où commence le IXe siècle, sur la rive droite de la Bliese et en face de la colline que couronnera un jour Frauenburg, le village actuel de Habkirchen constitue déjà un centre de population d’une certaine importance, et son nom seul indique suffisamment qu’il était, dès lors, le chef-lieu d’une paroisse.

Dès l’année 819, en effet, une charte de Louis-le-Débonnaire avait parlé de « Apponis ecclesia » in pago Blisinse. En 888, Arnulf, roi de Germanie, donne à Folckwin, l’un de ses nobles dans le Bliesgau, un certain nombre de villages parmi lesquels figure Appenchiridia. Ces deux dénominations, traduction l’une de l’autre, s’appliquent bien certainement au village actuel de Habkirchen, et la question paraît d’autant moins douteuse que la même donation comprend Wahalisheim et Medilinesheim, villages encore existants et situés l’un et l’autre dans le cercle de Deux-Ponts et à peu de distance de Habkirchen.

Au moyen âge, la grande route impériale qui reliait les Flandres à l’Italie et qui semble avoir été l’artère commerciale la plus suivie de ces provinces, passait non loin de Frauenburg, sinon tout à fait aux mêmes lieux que la voie romaine, du moins dans leur voisinage immédiat. Cette route, venant de Saarbrück, franchissait la Bliese à Sarreguemines et longeait cette rivière. Sa direction, que l’on peut suivre encore sur quelques parties du sol, indique qu’elle devait traverser les territoires de Frauenberg et de Bliesbrücken. Mais, abandonnant ici la vallée de la Bliese, elle se dirigeait sur Rimling et l’Alsace, et passait au pied des forteresses nouvelles que la féodalité élevait au milieu des forêts et des montagnes du comté de Bitche. Cette route était commandée par les châteaux de Bliesbrücken, de Rimling, de Lemberg et de Lichtemberg ; son prolongement oriental passait sous les murs des châteaux de Bitche, d’Eguelshard, Waldeck, Falkenstein, etc.

Dès les premiers temps de la féodalité, le château de Bliesbrücken avait commandé ces voies de communication. Plus tard, et peut-être après sa destruction, une autre forteresse située un peu plus bas sur la Bliese, le château de Mengen, avait dominé le cours de cette rivière.

Au XIVe siècle, les sires de Brücken ont depuis longtemps abandonné leur antique demeure, et peut-être retrouverons-nous leurs descendants châtelains de Hingsange pour les évêques de Metz. Les sires de Mengen ont suivi cet exemple ; ils quittent également le donjon patrimonial et vont devenir, pour les ducs de Lorraine, capitaines du château de Warsberg.

Par une coïncidence assez remarquable, au moment où le château de Mengen est abandonné et où le chef-lieu de l’antique seigneurie n’est plus qu’un simple village, on voit apparaître le château et la seigneurie de Frauenburg. Bien plus, à cette époque les deux fiefs appartiennent au même seigneur. Y aurait-il entre ces deux châteaux une connexion, un lien autre que ceux d’une possession simultanée ?

Les termes d’un arrêt rendu en 1702 par la cour souveraine de Lorraine, rapprochés de ce que je viens d’énoncer, vont peut-être nous donner la solution cette question et éclairer d’un jour nouveau les origines de Frauenburg. Cet arrêt, relatif à la mouvance de la seigneurie, rappelle et analyse d’anciens documents ; on y trouve entre autres les phrases suivantes, extraites de lettres de reprises de différentes époques : « La terre de l’Interdingen et Mingen en dépendant…. » « La terre et seigneurie de l’Interdingen et le château de Frawenberg en dépendant…. ».

D’après ces textes, Mengen, Frauenburg et Linterding ont évidemment, au point de vue féodal, une relation intime de dépendance persistante dans son existence et sa durée, mais variable dans ses termes et ses rapports. Mais qu’était-ce que cette terre de Linterdingen ? Etait-elle située, ainsi que Mengen, sur la rive bavaroise de la Bliese, ou bien s’étendait-elle sur la rive gauche de cette rivière et entourait-elle Frauenburg, sur le territoire français ?

Un dénombrement donné au duc Léopold, à la date du 15 mars 1701, nous fera d’abord connaître la valeur et la signification de ce nom de Linterdingen, absolument inconnu dans la géographie actuelle du pays : « La terre et seigneurie de Frawenberg, y est-il dit, est située sur la rivière de Blise entre Sarguemines et Bliscastelle. Elle consiste en un chasteau avec son pourpris et un bourg du même nom, avec un petit village appelé anciennement Linterdingen. Un moulin sur la Blise dans le village de Linterdinguin appartenant aussi en propre au seigneur de Frawenberg ».

La seigneurie de Frauenburg et celle de Linterdingen sont donc absolument la même chose. Primitivement, la terre portait le nom du petit village qui en était le centre, mais dans la suite des temps le nom du château a prévalu sur celui de l’ancien village et l’a fait oublier.

Mais où chercher aujourd’hui, ce village et ce moulin de Linterding, dont le nom même est perdu ? Je n’hésite pas à l’affirmer, dans le village de Frauenberg lui-même.

Les villages disparaissent et s’effacent, les moulins se transmettent à travers les âges. Liés aux accidents du sol, ils survivent aux localités que souvent ils ont vu naître. Le moulin sur la Bliese dont parle le dénombrement de 1701, et qu’on ne retrouve nulle part ailleurs, ne peut et n’a pu être que le moulin de Frauenberg.

D’un autre côté, le village de Frauenberg se compose de deux parties encore aujourd’hui distinctes, bien que reliées par des constructions modernes. La plus nouvelle s’étage aux flancs de la colline sous les murs du château : c’est elle que le dénombrement de 1701 appelle le bourg de Frauenberg. La plus ancienne est au fond de la vallée : c’est la réunion, autour du moulin banal, des primitives cabanes, demeures des serfs, des vassaux, des colons du seigneur, cabanes détruites a chaque menace de guerre, à chaque invasion des turbulents barons du voisinage. Ce hameau des vassaux et des colons, c’est l’ancien village de Linterding.

Mais de même que les villages bâtis au pied du fort de Bitche ont, dans la suite des temps, perdu leur nom pour prendre celui du château et du fief de leur seigneur, de même le hameau de Linterding a quitté cette dénomination pour celle de Frauenberg, emprunté au donjon dont il dépendait, et au nouveau village avec lequel il allait désormais se confondre.

Le nom de Linterding, du reste, et l’antiquité de ce hameau peuvent s’expliquer facilement.

Nul doute qu’aux origines de la féodalité, la vallée de la Sarre n’ait renfermé un grand nombre de collonges ou fermes confiées à des colons par des seigneurs qui ne voulaient ou ne pouvaient les cultiver directement. En allemand, la collonge se nommait Ding ou Ding-hof, et à l’établissement d’une collonge se rattachent probablement l’origine et le nom d’un grand nombre de localités dans l’arrondissement de Sarreguemines.

Tels sont les villages ou les hameaux suivants : Alling, autrefois Alding ; Bedding, aujourd’hui ruiné ; Biding ; Diding ; Hœlling, autrefois Hœlding ; Laning, autrefois Landing ; Olberding ; Olding, aujourd’hui ruiné ; Opperding ; Rahling, autrefois Rahlding ; Rouhling, autrefois Ruhlding ; Theding ; Weiferding ; Zetting, autrefois Zœding ; etc…

Vraisemblablement, sur les bords de la Bliese, une collonge aura été connue sous le nom de Linterding ou sous un nom analogue ; plus tard, le château du seigneur s’est construit dans le voisinage et la ferme primitive est devenue un hameau.

Une circonstance particulière se rencontre et vient appuyer l’opinion que je propose. Dans toute collonge qu’un fermier cultive et exploite, le seigneur se réserve certains biens particuliers, l’ancienne terre salique, qu’il administre directement par ses vassaux et non par des colons. Cette réserve, c’est habituellement le Meiergut, ou Bien du maire, le moulin, le brühl ou pré communal, etc.

Eh bien ! À Frauenberg, nous retrouverons le Meiergut, qu’en 1686 le seigneur détachera de la terre et vendra séparément. Nous retrouvons le moulin que le dénombrement de 1701 nous indique comme appartenant en propre au seigneur. Le Meiergut, le moulin, c’est la terre salique, la part du maître réservée au centre de la collonge. Linterding, c’est bien la ferme, origine du village primitif. De là, le premier nom du fief, nom disparu dans le rayonnement féodal et militaire des tours de Frauenburg.

Que conclure de tout ce qui précède ? Linterding, ferme ou village, existait avant la construction des grandes demeures féodales des bords de la Bliese. Il appartenait sans doute aux barons qui bâtirent leur château sur la colline de Mengen, et il releva de ce château durant toute son existence féodale. Plus tard, et sans doute à l’époque où presque toutes les forteresses subirent une transformation radicale, les sires de Mengen se décidèrent à abandonner leur demeure patrimoniale, et à en construire une nouvelle mieux appropriée aux besoins de l’époque et plus en rapport avec les progrès de l’art militaire. Ils durent chercher dans les environs et sur leurs domaines, un endroit favorable à l’accomplissement de leurs projets et à l’édification de ce nouveau château qui allait devenir le centre féodal de la vieille terre de Linterding.

En remontant la Bliese, à mi-chemin de Mengen à Brücken, tout près de Linterding, s’ouvrait alors une route nouvelle. Embranchement de la grande voie impériale du pays de Bitche, elle allait, à l’abri des inondations de la Bliese et par le sommet des collines, rejoindre en ligne directe Bliescastel alors fameux dans l’histoire locale sous le nom de Castres et Deux-Ponts qui naissait à la vie féodale. Cette route reliait d’une manière immédiate deux des principaux fiefs de l’évêché de Metz, les comtés de Castres et de Puttelange et conquérait chaque jour une plus grande importance.

Au point où cette voie nouvelle coupait les anciennes routes du pays et où elle franchissait la Bliese, dans une situation qui, aux avantages cherchés, réunissait tous ceux qu’avaient les vieilles tours abandonnées. Sur un sommet où il devait être inexpugnable et dans la situation la plus pittoresque, s’éleva le nouveau château auquel son fondateur donna le nom chevaleresque de Frauenburg, la forteresse des dames.

Frauenburg eut-il pour fondateur les derniers sires de la maison de Mengen ou fut-il bâti par les barons de la maison de Sierck ? Je l’ignore et je n’ai pas, je l’avoue, essayé de résoudre ce problème. Je me suis borné à rechercher le premier avènement de Frauenburg à la vie historique et féodale, et j’ai pu constater ce fait : en 1371, Friederich de Sierck, qui venait d’être choisi pour arbitre d’une contestation entre le comte Jean III de Saarbrück et Eberhardt de Wolfstein, son vassal, portait, et du vivant de son père, le titre de seigneur de Frawenburg.

La maison de Sierck était de l’ancienne chevalerie lorraine et, depuis le commencement du XIIIe siècle, son nom était honorablement connu dans les vallées de la Moselle et de la Sarre. Avant 1270, elle était vassale des comtes de Saarbrück pour divers fiefs. Plus tard, elle avait obtenu des archevêques de Trêves les importants châteaux de Mensberg près de Sierck, et de Montcler sur la Sarre inférieure ; enfin, sur la Sarre supérieure, elle possédait divers domaines et le château de Saareck qui relevait à cette époque du duché de Lorraine, et qui, depuis, dépendit de la baronie de Fenestrange.

Je ne sais lequel des barons de cette maison a le premier possédé Frauenburg, mais il paraît certain que Jacques de Sierck, père de Friederich, a été seigneur de cette terre, que ses deux fils et leurs enfants en ont simultanément porté le nom, et nul doute que, suivant les usages du temps, ils n’aient possédé indivisément le fief et le château.

En 1391, Arnold de Sierck, sire de Frauenburg, frère de Friederich, figure parmi les vassaux du comte Philippe Ier de Nassau-Saarbrück, et quatre ans plus tard (1395), on le voit faire hommage au duc Charles II de Lorraine pour les dîmes de Mengen.

Cet Arnould de Sierck est connu dans la généalogie de sa maison sous le nom d’Arnould-le-Vieux. Il avait épousé Marguerite Bayer de Boppart, sœur de Conrad, évêque de Metz, et fille de Conrad Bayer, seigneur d’Albe (Sarralbe), Hingsange et Château-Bréhain, l’un des barons les plus intelligents, les plus actifs et les plus influents de la vallée de la Sarre.

En 1415, nouvelles reprises : Arnould de Sierck (probablement Arnould-le-Jeune, après la mort de son père) reprend du duc Charles II « la terre de l’Interdingen et Mingen en dépendant ».

Ces reprises ne font pas mention de Frauenburg, qui sans doute, à cette époque, appartenait d’une manière plus immédiate soit à Friederich de Sierck, soit à Jean de Sierck son fils, tandis que les deux Arnould occupaient soit Mensberg, soit Moncler, leurs principales résidences.

En 1431, le titre de sire de Frauenburg est noblement porté du vivant de son père et de son oncle, et simultanément avec eux, par un jeune chevalier, Gaspard de Sierck, filsd’Arnould-le-Jeune et d’Eva, Wild et Rheingræffin.

L’on connaît les grands événements, dont la Lorraine fut le théâtre après la mort du duc Charles II. La fille unique du duc, Isabelle, et son époux René d’Anjou, duc de Bar et plus tard roi de Sicile, avaient été reconnus comme souverains de la Lorraine par toute la noblesse du duché, lorsque le comte Antoine de Vaudémont prétendit que la couronne ducale était un fief masculin dont les filles devaient être exclues d’après les lois féodales et les coutumes du pays.

Seul descendant mâle du duc Jean, leur aïeul commun, il se prépara à soutenir par les armes ses prétentions et ses droits héréditaires. Avec l’aide du maréchal de Bourgogne (Antoine de Toulangeon, l’ennemi particulier de René d’Anjou), il rassembla les vieilles bandes de quelques capitaines d’aventure, leur adjoignit un corps de chevalerie bourguignonne et envahit le duché de Bar.

Pour résister à cette invasion, René appela aux armes tous ses vassaux, et les chevaliers de la Lorraine allemande accoururent en foule se ranger sous sa bannière. Le 2 juillet 1431, les deux armées se trouvèrent en présence à Bulgnéville. Suivant l’usage du temps, le duc René conféra, avant la bataille, l’ordre de chevalerie à plusieurs de ses jeunes vassaux. Parmi eux se trouvait Gaspard de Sierck, alors à peine âgé de 18 ans.

La journée fut terrible pour la chevalerie lorraine. Les Bourguignons occupaient une forte position. Couverts par un petit cours d’eau, appuyés à une forêt, défendus par des retranchements faits à la hâte et armés d’artillerie, ils supportèrent sans plier l’impétueuse attaque de l’armée ducale et y répondirent par une grêle de flèches et le feu de leurs cauleuvrines. Après un combat qui ne dura qu’un quart d’heure, les alliés de René prirent la fuite et ses troupes durent battre en retraite.

Une sanglante mêlée termina la bataille et fut fatale aux chevaliers lorrains, malgré une admirable défense et des prodiges de valeur. Là, périrent Jean V, comte de Salm, sire de Morhange ; Friederich, comte de Saarwerden ; Henri Bayer de Boppart, sire d’Albe, et son fils ; son frère, seigneur de Château-Bréhain, et trois de ses neveux ; une foule de comtes et de seigneurs furent faits prisonniers.

Entouré par les Bourguignons, le duc René lui-même allait périr, lorsque le jeune sire de Frauenburg s’élança devant lui, couvrit son suzerain de son corps et tomba sous les coups qui lui étaient destinés. Ainsi sauvé par le dévouement de son jeune vassal, René continua à combattre jusqu’au moment où, resté presque seul et atteint de trois blessures, il fut contraint de rendre son épée et fut emmené en captivité par les Bourguignons.

Après la mort de son fils unique, Arnould de Sierck se dévoua avec une sorte de passion au service de son prince, et c’est à ses actives démarches et à ses intelligentes négociations que René dut l’allègement et la prompte fin de sa captivité.

Cinq ans plus tard, René put payer la double dette de sa reconnaissance. Il donna à Arnould de Sierck, le comté de Forbach, et il consacra dans la charte de donation le souvenir du jeune sire de Frauenburg et de son héroïque dévouement.

En 1437, le titre de sire de Frauenburg était porté par Jean de Sierck, neveu d’Arnould-le-Vieux et fils de son frère Friederich de Sierck. Sans doute Jean mourut sans laisser d’héritiers de son nom, car la maison de Sierck devait s’éteindre avec Arnould-le-Jeune. Toujours est-il que peu de temps après, et par suite d’une mutation dont la date et le caractère nous sont inconnus, son cousin Arnould, sire de Mensberg, de Montcler et de Forbach, devint seul et unique seigneur du château et du domaine de Frauenburg.

Arnould ne laissa que des filles. L’une d’elles, Adelheid ou Adélaïde, épousa le comte Hanneman de Linange-Dagsbourg et lui apporta Frauenburg en même temps que la seigneurie de Forbach et plusieurs autres domaines.

Hanneman de Leiningen ou de Linange appartenait à une illustre famille du cercle du Rhin, dont l’origine se perd dans la nuit des temps féodaux, et dont les descendants existent encore aujourd’hui. Il vécut jusqu’à un âge très avancé (+ 1506), joua un rôle actif dans les affaires politiques et militaires de son temps, fut grand bailli d’Allemagne pour le duc de Lorraine, et, dans les chroniques messines, son nom est souvent mêlé à ceux des adversaires et des ennemis de la cité.

Ainsi que son beau-père Arnould, Hanneman de Linange mourut sans laisser d’enfant mâle. Ses deux filles, Elisabeth et Walpurge, se partagèrent par moitié les seigneuries de Réchicourt, Moersperg, Forbach et Frauenburg, qui composaient leur héritage, et les apportèrent ainsi divisées à leur époux.

Élisabeth de Linange fut mariée à Emich de Dann-Falkenstein, sire d’Oberstein, et leur petite-fille et unique héritière, Barbara de Daun, veuve du comte Simon Wecker de Deux-Ponts Bitche, (+ 1541), épousa en secondes noces Jean Jacob Ier, comte d’Eberstein.

De son côté, Walpurge de Linange avait épousé Jean de Hohenfels, sire de Reypoltzkirchen. Ils eurent pour fils Wolf de Hohenfels, sire de Forbach qui, en 1525, commandait l’avant-garde du duc Antoine dans la guerre des Rustauds, et qui, avec Jean de Braubach, châtelain de Gemünde, parvint à déloger de l’abbaye de Herbitzheim les paysans révoltés qui s’y étaient cantonnés.

Depuis plus d’un demi-siècle, les descendants des deux branches jouissaient en commun de leurs parts respectives dans l’héritage d’Adelaïde de Sierck, lorsqu’en 1555, Barbara de Daun proposa à ses cousins de Hohenfels de procéder à un partage. Elle leur offrit sa part de Forbach en échange de leur part de Frauenburg. Cette proposition fut acceptée, l’échange s’accomplit en 1556, et dès lors, Barbara de Daun fut seule et unique propriétaire et dame du château et de la seigneurie de Frauenburg.

L’acte original du partage ne nous a pas été conservé, mais des documents postérieurs nous apprennent qu’à cette époque, la portion de Barbara de Daun dans l’héritage d’Adelaïde de Sierck comprenait, outre la terre et le château de Frauenburg, les trois quarts de la seigneurie de Bousbach, dans le comté de Forbach, une quote part (probablement un sixième) dans la seigneurie de Mengen et Bolchen sur la Bliese, et un certain nombre de redevances seigneuriales dans plusieurs villages des environs de Frauenburg.

Les comtes d’Eberstein, seigneurs de Frauenburg, du chef de Barbara de Daun, appartenaient à la haute noblesse transrhénane et ils étaient vassaux immédiats de l’empire. Le berceau de cette maison existe encore près de Baden-Baden, et les ruines de cette grande demeure féodale sont chaque jour visitées par le monde de touristes qu’attirent les beautés pittoresques de ce charmant pays. Non loin d’Ebersteinburg, s’élevait Neu-Eberstein qui, au XIIIe siècle, avait succédé à l’antique forteresse et que le marckgraff Friederich de Baden reconstruisit à la fin du siècle dernier sous le nom d’Eberstein-Schloss.

Vers 1280, la maison d’Eberstein était près de s’éteindre faute d’héritier mâle. Elle fut relevée par le comte Simon de Deux-Ponts, fils de l’héritière d’Eberstein, qui recueillit les grands biens de sa mère et prit pour lui et ses descendants le nom et les armes d’Eberstein. Presqu’à la même époque, Eberhard, frère cadet du comte Simon et arrière-aïeul du premier mari de Barbara de Daun, acquérait le pays de Bitche et devenait le premier des comtes de Deux-Ponts-Bitche.

A cette époque, bien que depuis des siècles ses seigneurs fussent vassaux des ducs de Lorraine, Frauenburg ne relevait pas du duché ; c’était un fief d’empire. La bibliothèque de Metz renferme l’analyse de plaintes du comte Jean Jacob, adressées au duc de Lorraine au sujet de troubles faits par les officiers ducaux de Guemünd (Sarreguemines) contre sa seigneurie de Frauenburg, terre d’Empire.

Quelles qu’aient donc été plus tard les prétentions des ducs de Lorraine au sujet de la vassalité de Frauenburg, il n’en est pas moins vrai qu’au XVIe siècle les princes allemands, qui en étaient les maîtres, disaient tenir directement cette seigneurie de l’empire d’Allemagne, et l’on ne trouve à cette date aucun aveu ou dénombrement qui puisse démontrer le contraire ou appuyer la prétention des ducs.

Du reste, à cette époque les villages qui entouraient Frauenburg se trouvaient, pour la plupart, entre les mains de princes de l’empire qui en disputaient la souveraineté aux ducs de Lorraine.

Ainsi Blies-Ebersing, sorte d’annexe naturelle de Frauenburg, était détenu par les comtes de Nassau-Saarbrück, et ne fut définitivement attribué à la Lorraine et rattaché à la châtellenie de Guemünd que par une transaction conclue en 1581, entre le duc Charles II et le comte Philippe de Nassau-Saarbrück.

Bliesbrucken, Blies-Schweyen, faisaient partie de la baronie de Bliescastel et appartenaient au comte de la Leyen. Ils n’ont été cédés à la France qu’en 1782, comme partie intégrante de la baronie de Welferding.

Wieswiller et Wœlfling, bien plus éloignés, mais sur lesquels les seigneurs de Frauenburg devaient acquérir des droits importants, avaient appartenu aux barons de Steinkallenfels, seigneurs de Buntenbach ; ils étaient aux mains des comtes de Nassau-Saarbrück, et ne devaient revenir à la Lorraine qu’au XVIIe siècle.

Je ne parle pas des villages de la rive droite de la Bliese ; ils dépendaient de la baronie de Bliescastel, et plusieurs d’entre eux (parmi lesquels Mengen et Bolchen) étaient revendiqués par les comtes de Créhange, qui devaient plus tard transmettre leurs droits aux marckgrafs de Baden.

Toutefois ces relations féodales avec le Saint-Empire ne devaient pas durer longtemps.

Pendant 70 ans environ, les comtes d’Eberstein jouirent paisiblement de leur nouveau domaine. La terre de Frauenburg était peu considérable ; ils cherchèrent à l’agrandir et à en augmenter le revenu.

Tout à côté de Frauenberg et contigu à son territoire, s’étend le ban de Wising ou de Wisingen. Wising a peut-être été construit sur l’emplacement d’un ancien hameau détruit ; peut-être n’a-t-il jamais été qu’une grande ferme isolée entre plusieurs villages. Quelle que soit son origine et à quelque époque que l’on puisse faire remonter sa fondation, c’était au XVIIe siècle une belle cense-fief, d’une grande étendue, qui relevait de la Lorraine et était mouvante de la châtellenie de Bitche.

Les seigneurs de Frauenburg avaient peu à peu acquis les trois quarts de cette cense. En 1620, le duc Henri de Lorraine donna au comte Jean Jacob II d’Eberstein, petit-fils de Barbara de Daun, le dernier quart du ban de Wisingen à charge de reprendre de lui en fief le ban tout entier.

L’année suivante, le même duc Henri abandonna au seigneur de Frauenburg, sa part des dîmes de Wieswiller et Wœlfling, anciens villages dont la souveraineté était encore contestée aux ducs par les comtes de Nassau-Saarbrück, et dont l’église et les redevances féodales appartenaient, depuis le XIIe siècle, à l’abbaye de Sturtzelbronn, alors ruinée et à peu près détruite.

C’était un premier pas vers la solution des difficultés qui s’étaient élevées en 1565, au sujet de la vassalité de Frauenburg, et bien certainement cette question se fût résolue à l’amiable, sans les grands événements qui allaient changer la face des choses et les calamités sans nombre qui menaçaient les provinces rhénanes.

La Lorraine toute entière, mais en particulier la Lorraine allemande, allait traverser l’une des phases les plus douloureuses de la vie de cette petite souveraineté. La guerre de Trente ans entrait dans ce que l’on nomme la période franco-suédoise, et nos provinces devaient, durant longues années, servir de champ de bataille aux armées de l’empereur et du roi Louis XIII.

Gustave-Adolphe avait été tué à Lutzen et le général de Horn avait amené ses Suédois victorieux dans les plaines de l’Alsace. Il se préparait à envahir la Lorraine, et le seigneur de Frauenburg fut la première victime de cette invasion.

Au mois d’août 1633, le duc de Birkenfeld, à la tête d’un corps suédois, s’avançait sur Haguenau qu’il espérait emporter. Une vive escarmouche eut lieu près de Pfaffenhofen. Brisée contre la solide infanterie suédoise, la cavalerie lorraine prit la fuite et alla se rallier sous les murs des places voisines. Les Suédois poursuivirent les fuyards et arrivèrent inopinément devant les tours de Frauenhurg.

« Le duc de Birkenfeld, dit une lettre du temps, fit enlever le comte d’Eberstein, beau-frère du comte de Linange-Westerbury, de sa maison de Frauenburg, entre Deux-Ponts et Sarbruc, laquelle il fit piller, ne laissant à la comtesse sa femme (Marguerite, comtesse de Solms-Laubach) qu’une chemise, et mena ledit comte prisonnier avec sa robe de nuit, sans qu’il eut jamais rien eu à démêler avec M. de Lorraine et sa maison ayant toujours été à la dévotion de la France ».

Tel fut le premier acte de cette invasion alternative des Suédois et des troupes impériales qui, durant cinq années, causa de si horribles désastres, et à la suite de laquelle les armées françaises occupèrent la Lorraine pendant près de quarante ans.

Frauenburg, abandonné par ses seigneurs, subit probablement le sort de tous les châteaux-forts de la Lorraine allemande. Pris et repris par les uns et par les autres, il finit par devenir, ainsi que Forbach, un repaire de partisans qui faisaient la guerre pour leur propre compte. Lorrains contre les Suédois, Français contre les Impériaux, ces aventuriers pillaient tout le monde sans se soucier des partis ni des nationalités.

Le cardinal de Richelieu, pour mettre un terme à ces désordres, ordonna au maréchal de la Force de s’emparer de toutes ces forteresses, et bientôt après, il les fit impitoyablement raser. C’est alors que disparurent les châteaux de Forbach, de Hombourg-l’Evêque, de Sarreguemines et la plupart des forteresses féodales du pays de Bitche.

Quant au village, il suivit le sort du château : il fut incendié et détruit. Dans sa forme actuelle, en effet, il ne semble guère dater que de la seconde moitié du XVIIe siècle, de l’époque où le pays commença à se remettre de la crise qu’il venait de subir, et où les populations revinrent habiter les villages abandonnés pendant l’invasion suédoise. En 1755, 120 ans après les Suédois, Frauenberg ne comptait encore que vingt-sept feux : huit laboureurs et dix-neuf artisans ou manœuvres. Aujourd’hui, il se compose d’environ quatre-vingt-dix maisons, et sa population est d’un peu plus de cinq cents habitants.

Ainsi que tous les petits princes allemands des bords de la Sarre, le comte d’Eberstein se retira en Allemagne. Il y mourut en transmettant la propriété nominale de ses fiefs de Lorraine à ses descendants, qui ne vinrent réclamer son héritage que plus de cinquante années après le pillage du château de Frauenburg. Pendant l’occupation française, la seigneurie passa ainsi de Jean Jacob II à Jean Frédéric, qui avait épousé une comtesse de Créhange ; puis à Casimir, marié à une princesse de Nassau-Weilburg le 6 mai 1660, et mort le 22 décembre suivant. Peu de mois après ce décès, la comtesse d’Eberstein avait donné le jour à une fille posthume Albertine-Sophie-Esther, héritière de sa maison et dernière dame de Frauenburg, qui fut mariée, en 1679, à Frédéric-Auguste, duc de Wurtemberg et de Teck, et comte de Montbelliard.

Jusqu’à présent, l’on a pu remarquer que le château dont nous esquissons l’histoire, a porté exclusivement le nom féodal de Frauenburg, tandis qu’au village était réservé celui de Frauenberg.

A partir de l’invasion suédoise, il n’en sera plus ainsi. La forteresse, la burg, a été détruite, et son nom doit périr avec elle. Ici, du reste, commence une ère nouvelle pour le château et la seigneurie : la vieille baronie n’est plus rien qu’une terre noble. La phase féodale est terminée, l’influence germanique s’efface, nous entrons dans le rayonnement des idées françaises.

Au lieu d’être des princes allemands, les seigneurs de Frauenberg seront désormais des officiers au service des ducs de Lorraine ou des rois de France. Sous l’action de ces nouveaux maîtres, tous de race française, la langue française va pénétrer, bien faiblement il est vrai, dans la vallée de la Bliese.

Le nom de Frauenberg devient exclusif ; il doit désigner à la fois le château et la terre ; il va perdre un peu de sa physionomie germanique, et dans le langage usuel, il prendra souvent la forme contractée et plus euphonique de Framberg.

Le duc de Wurtemberg se hâta d’aliéner cette grande propriété. Mais avant de la vendre, il la démembra.

Le 31 janvier 1686, il détacha de la terre de Frauenberg la portion appelée Meiergut (le bien du maire), en constitua un arrière-fief relevant de la seigneurie, franc de corvées et de charges civiles, et il le donna, à charge de reprise, à son cher et féal Sébastien Thomin.

Quelle qu’en fut l’apparence, cet acte n’était pas une concession féodale et temporaire. C’était, sous une forme antique, une véritable aliénation et un démembrement réel de la propriété.

Sébastien Thomin, major de dragons au service de Lorraine, avait été anobli, le 28 juillet 1679, par le duc Charles V, pour « trente-quatre ans de services militaires, sa valeur et sa bonne conduite ». Il avait suivi la fortune des ducs de Lorraine pendant leur exil et leur vie errante. M. de Thomin n’habita pas Frauenberg, il avait fixé sa résidence à Ransbach, village situé à peu de distance, sur les bords de la Bliese.

Son fils, Jean de Thomin, capitaine au régiment de la Sarre, obtint, le 12 janvier 1707, du duc Léopold, des lettres portant confirmation « de l’état et rang de noblesse » que le duc Charles V avait jadis accordé aux belles actions de son père.

Il périt le 3 février 1715, dans les bois de Blies-Ransbach, où il chassait. Un journalier, nommé Peter Moor, l’assassina pour s’emparer des boutons d’argent qui ornaient son habit. Le corps, enfoui sous les feuilles, fut retrouvé grâce à l’instinct d’un chien de chasse, et rapporté au village. L’auteur du crime était inconnu et la justice seigneuriale eut recours, pour la dernière fois peut-être, à une épreuve judiciaire, l’épreuve du cercueil. Tous les habitants durent défiler processionnellement devant leur seigneur assassiné, et toucher de la main son cadavre. La tradition prétend qu’au moment où le meurtrier s’avança, la blessure s’ouvrit et le sang coula. Frappé d’épouvante et d’horreur, Peter Moor avoua son crime, indiqua l’endroit où il avait caché les boutons, objets de sa convoitise, et fut justicié à Deux-Ponts.

Jean de Thomin n’avait pas d’enfants, et ses trois sœurs se partagèrent son héritage et le transmirent à leurs descendants. Peu de temps après la concession des Biens du Maire, faite à Sébastien Thomin, le duc de Wurtemberg vendit le château et la seigneurie de Frauenberg à Jean-Daniel de Merlin et Dalheim, chevalier du Saint-Empire.

Ancien secrétaire du comte d’Apremont, Jean Daniel Merlin avait été l’un des agents les plus actifs du mariage du duc Charles IV, alors âgé de soixante-deux ans, avec Louise Marguerite d’Apremont, qui venait d’atteindre sa treizième année.

Charles était veuf. Ses deux femmes, la duchesse Nicole et la princesse de Cantecroix, étaient mortes ; son mariage avec Marianne Pajot avait été rompu, par la volonté de Louis XIV, au moment de s’accomplir. La belle chanoinesse de Ludres croyait l’avoir à tout jamais enchaîné à son char, lorsque des amis de la maison d’Apremont lui amenèrent la jeune et charmante comtesse. Le vieux duc s’enflamma d’une folle passion pour cette enfant dont il aurait pu être l’aïeul, et il demanda sa main. Le mariage tirait la maison d’Apremont de la misère où l’avaient plongée les événements politiques, et allait refaire sa fortune. Le contrat fut signé le 4 novembre 1665.

Merlin en fut l’un des témoins et le mariage devait se célébrer la même nuit. Mais à la dernière heure, soit qu’il eut honte d’une alliance si disproportionnée sous le rapport de l’âge, soit que l’enthousiasme de la passion eut fait place aux irrésolutions habituelles de son caractère si mobile, le duc voulut s’arrêter. Au moment où arrivait sa fiancée, il chercha, pour rompre le mariage, les prétextes les plus étranges : « Il était prêt, dit-il, à tenir sa promesse à l’heure même ; mais il ne se trouverait pas aisément un prêtre, à cause de l’absence du curé de Saint-Georges, dont il était le paroissien ».

Merlin comprit qu’avec un esprit aussi versatile que celui de Charles IV, le moindre retard perdait tout. Il joua d’audace et, à défaut du curé, il courut appeler le vicaire de la paroisse. Charles ne pouvait plus s’en dédire ; la bénédiction nuptiale fut donnée séance tenante, et Mlle d’Apremont devint duchesse de Lorraine, grâce à l’initiative et à la résolution du secrétaire de son père. Peu de temps après, Merlin fut anobli. Il acquit la seigneurie de Dalheim et enfin, le 13 avril 1686, la terre et le château de Frauenberg.

C’est probablement M. de Merlin qui releva le château de Frauenberg ou plutôt qui bâtit, à côté des tours encore debout, une maison moderne sur l’emplacement des remparts démolis par Richelieu. La façade de cette maison contiguë à la haute tour de garde, s’élève encore sur les massives assises de l’ancienne construction et fait contraste avec elles par la différence de ses dimensions et la légèreté relative de sa maçonnerie.

M. de Merlin habita Frauenberg toute sa vie. Il mourut sans enfants, vers la fin du XVIIe siècle, et laissa sa fortune à peu près entière à sa veuve, Jeanne-Catherine Dyvorel de la Roche. Mme de Merlin, comme l’avait fait son mari, fixa sa résidence à Frauenberg. A la restauration des ducs de Lorraine, après la paix de Ryswick, elle n’hésita pas à reconnaître, pour sa terre et son château, la souveraineté de la maison ducale. Le 20 juin 1700, elle avait fait ses reprises pour le ban de Wisingen mouvant du duc à cause du comté de Bitche ; le 15 mars 1701, elle se mit sous la protection de la Lorraine, et fit foi et hommage au duc Léopold pour la terre, la seigneurie et le château de Frauenberg.

Du reste, un procès qui s’éleva au sujet du testament de M. de Merlin entre sa veuve et ses héritiers, fournit bientôt au duc de Lorraine l’occasion de revendiquer la suzeraineté de Frauenberg. Le 15 février 1702, la cour souveraine posa en principe « que la terre et seigneurie de l’Interdingen et le château de Frawenberg en dépendant était (sic) un ancien fief mouvant du duché de Lorraine ; que les seigneurs et possesseurs de la dite terre, en ayant fait foi et hommage aux sérénissimes ducs, comme il paraît par l’acte de la veille de Saint-Jean-Baptiste 1415 par lequel il paraît qu’Arnould de Sirck avait repris la dite terre de l’Interdingen et Mingen en dépendant de Charles II, duc de Lorraine » fit défense à Mme de Merlin de comparaître devant la chambre impériale de Wetzlar où ses adversaires l’avaient appelée, prétendant que Frauenberg relevait de l’empire.

Dans cet arrêt, la cour souveraine avait quelque peu appliqué les fameuses théories de la Chambre de réunion de 1680. Quoiqu’il en soit, personne ne paraît avoir fait opposition à l’arrêt, et Frauenberg, dont on avait tu à la chambre impériale la situation en Lorraine, se vit ainsi incorporé d’une manière définitive au duché de Lorraine.

C’est vraisemblablement au temps de M. et Mme de Merlin et de leur séjour au château que l’on peut rattacher la fondation de la paroisse de Frauenberg. Jusqu’au XVIIe siècle, en effet, cette paroisse est inconnue et paraît ne pas exister : elle ne figure au pouillé de l’évêché de Metz ni en 1544, ni en 1606. Sans doute, sous les seigneurs vassaux immédiats de l’empire, la population du village, tout comme celle d’Ebersing et de Folperswiller, hameaux du voisinage, relevait pour le culte de l’église de Habkirchen.

Au moment où le château et ses dépendances ont été définitivement rattachés à la Lorraine, il est très probable que Frauenberg aura été érigé, sous le patronage de saint Jacques, en cure relevant de l’archiprêtré de Saint-Arnuald, tandis que Habkirchen ressortissait à l’archiprêtré de Neumunster. Cette cure resta en administration, et le patronage, bien que disputé un instant par l’abbaye de Tholey, fut attribué définitivement au seigneur de Frauenburg.

Mme de Merlin n’avait pas d’enfants, mais sa sœur, Mme d’Alba de Ville, avait trois filles. L’une d’elles, Élisabeth, épousa en 1711, au château de Frauenberg, le chevalier d’Aubery de Gobert, alors capitaine au régiment de Foix, au service du roi de France.

Après la mort de Mme de Merlin, ses biens furent partagés entre ses trois nièces. Soit que Mme d’Aubery eût été favorisée par sa tante, soit qu’elle eût, dans la suite, racheté les parts échues à ses sœurs, toujours est-il certain que, peu d’années après, M. et Mme d’Aubery possédaient, comme l’avait fait Mme de Merlin, la seigneurie entière de Frauenberg et de Wising.

Louis-Alphonse d’Aubery descendait d’une bonne famille du Dauphiné, anoblie par le roi Henri III en 1587. Après son mariage, il devint commandant d’un bataillon d’infanterie et mourut en 1770.

M. d’Aubery laissait deux fils. Le plus jeune, Frédéric-Louis, eut pour sa part la cense-fief de Wising. Il en prit le nom et y fixa sa résidence. L’ainé, Jean-Nicolas, conserva la seigneurie de Frauenberg. Il fut capitaine de cavalerie au régiment de Chamboran, porta le titre de comte et le nom de Frawenberg et le transmit à ses descendants.

Le comte d’Aubery de Frawenberg vécut jusque vers la fin de 1782. Il avait épousé, à un âge très avancé (vers 1771), Catherine-Thérèse Dorey de Crépy. Il en eut deux filles et trois fils, tous dans la première enfance au moment où leur père mourut.

Peu de temps après la mort du comte d’Aubery, la terre de Frauenberg fut vendue à M. de Vergennes. Charles Gravier, comte de Vergennes, « conseiller du Roi en tous ses conseils, commandeur des Ordres du Roi, chef de son Conseil des finances, conseiller d’État d’épée, ministre et secrétaire d’état des commandements et finances », était fils d’un président à mortier au parlement de Dijon.

Entré de bonne heure dans la carrière diplomatique, il avait été chargé des missions les plus délicates et avait rempli les fonctions d’ambassadeur à Constantinople et à Stockholm. Devenu ministre du roi Louis XVI, il forma le projet de se créer une grande seigneurie dans la Lorraine allemande. Par suite d’un traité d’échange avec le comte de la Leyen, la baronie de Welferding, terre d’empire enclavée dans la Lorraine, avait été cédée à la France, et le comte de Vergennes l’avait acquise de son précédent propriétaire. Cette seigneurie comprenait le bourg de Welferding, les villages de Woustwiller, Freymingen, Hecken-Ranspach (en partie), la cense de Dietzwiller, et enfin les villages de Blies-Brucken et Blies-Schweyen, contigus à la seigneurie de Frauenberg. A ces acquisitions, M. de Vergennes ajouta celles des seigneuries de Sarreinsming et de Rémelfing.

Il devint ainsi le plus grand propriétaire foncier des environs de Sarreguemines, et l’on suppose qu’il avait l’intention de faire ériger toutes ces seigneuries en une grande terre titrée, dont Frauenberg aurait été le principal manoir, Rémelfing la résidence seigneuriale, et Welferding le chef-lieu administratif et judiciaire.

La baronie de Welferding, en effet, avait encore sa justice particulière. Elle n’avait pu être atteinte par l’édit du mois de juin 1751, antérieur à sa réunion à la France, et elle jouissait d’une prévôté bailliagère rattachée, pour les cas spéciaux, au présidial de Dieuze. Ainsi que Welferding, et par une exception singulière, la terre de Frauenberg avait conservé sa justice seigneuriale indépendante, bien que limitée par le développement des institutions et l’établissement d’une hiérarchie judiciaire.

Les seigneurs de Frauenberg avaient droit de haute, moyenne et basse justice avec droit d’érection de deux signes patibulaires, et nul doute qu’ils n’aient joui de ce privilége de toute ancienneté. Ils avaient en outre une juridiction civile propre, organisée à deux degrés : les contestations soumises au maire étaient portées en appel devant le bailli seigneurial, et les jugements du bailli ne pouvaient ctre attaqués que devant le conseil du souverain. Ce privilége constituait ce qu’on nommait le droit de buffet. Sous les princes allemands, vassaux immédiats de l’empire, ce petit bailliage indépendant avait échappé au contrôle des bautes juridictions lorraines, et il n’avait évidemment ressorti qu’à la chambre impériale de Wetzlar.

Lorsque le duc Léopold reprit possession de ses états après la paix de Ryswick en 1698, il se hâta de réorganiser l’administration de la justice ducale. Le plus grand nombre des justices seigneuriales disparut dans cette réforme. Mais, soit que la suzeraineté de la Lorraine sur Frauenberg ne fût pas encore bien nettement établie, soit tout autre motif demeuré inconnu, la justice du seigneur demeura intacte. Elle échappa au contrôle des tribunaux ordinaires du duc. Ses privilèges furent respectés et les appels du buffet de Frauenberg se portèrent devant la cour souveraine de Lorraine, au lieu de ressortir au bailliage d’Allemagne, qu’un édit récent venait de transférer à Sarreguemines.

Cinquante-trois ans plus tard, un édit du roi Stanislas supprima tous les bailliages et les prévôtés, et créa de nouveaux tribunaux. Le buffet de Frauenberg n’est pas nominativement désigné dans l’édit de suppression, mais les villages de Frauenberg, de Mengen et de Bolchen sont compris dans la liste des localités ressortissant au bailliage de Sarreguemines. Toutefois, et je ne sais par suite de quelles circonstances, il est bien certain que le buffet de Frauenberg ne fut pas supprimé, et qu’il existait et fonctionnait encore à la veille de la Révolution.

M. de Vergennes avait donc dans ses terres deux justices bailliagères qu’il faisait administrer par ses officiers, les mêmes, du reste, pour les deux tribunaux.

Sous ce nouveau seigneur, dont les projets paraissaient sérieux, Frauenberg pouvait reconquérir son ancienne splendeur et peut-être devenir le chef-lieu d’une pairie ; il n’en fut point ainsi. Un incendie accidentel dévora le château peu de temps après son acquisition par M. de Vergennes. D’un autre côté, l’horizon politique s’assombrissait chaque jour. Absorbé par les affaires de l’Etat, le ministre négligea les projets qu’il avait conçus ; d’ailleurs, la mort vint le surprendre le 13 février 1787.

Ce qui restait du vieux château avait été loué, dès 1786, à un industriel qui y établit une faïencerie. Trois ans plus tard, cet industriel quittait lui-même cette installation provisoire et transportait à Vaudrevange sa fabrication qu’il devait rendre si florissante.

En 1793, les projets du baron de Welferding n’étaient plus qu’à l’état de souvenirs. La révolution avait éclaté. La famille de Vergennes était en émigration, le roi avait péri sur l’échafaud révolutionnaire, et l’Europe coalisée s’avançait contre les soldats de la République.

Après la prise des lignes de Wissembourg, l’armée de la Moselle avait dû battre en retraite. Elle avait abandonné (fin septembre 1793) les camps de Bliescastel et de Hornbach et s’était repliée sur la Sarre. Les avant-gardes prussiennes avaient attaqué Saarbruck et franchissant la Bliese, elles s’étaient avancées à travers le pays de Bitche jusqu’à Bouquenom et Phalsbourg.

L’armée de la Moselle se tenait immobile derrière la Sarre, lorsqu’à la fin d’octobre 1793, le général Hoche en reçut le commandement. A peine arrivé, il prit l’offensive. Le 27 brumaire, l’armée se mit en marche sur plusieurs colonnes : la gauche, partie de Sarrelouis, repoussa l’ennemi occupé sous les murs de Saarbruck, et se porta sur Tholey ; la droite, partant de Bouquenom, marcha sur Bitche et chassa les Prussiens qui, la nuit précédente, avaient voulu enlever le château de vive force. Au centre, le gros de l’armée s’avança de Sarreguemines sur Bliescaslel par Frauenberg. « L’attaque a commencé le 27 vers 6 heures » du matin, écrivait Hoche au comité du salut public, et pendant trois lieues, de hauteur en hauteur, par un épais brouillard et des chemins détestables, les sans-culottes ont repoussé les bien vêtus… ».

Après avoir chassé l’ennemi des hauteurs fortifiées de Bliescastel, Hoche s’élança à sa poursuite jusqu’au cœur du Palatinat, et ses colonnes victorieuses opérèrent leur jonction sous les murs de Kaiserslautern.

Mais, durant ces longs mois de l’invasion étrangère, Frauenberg avait été au pouvoir des avant-gardes ennemies. Les troupes étrangères avaient occupé le château de M. de Vergennes et l’avaient rendu tout à fait inhabitable.

C’est ce que constate un acte authentique contemporain ; je vais en citer un passage qui aura le double avantage de faire connaître l’état matériel des lieux et de donner une idée du style administratif de l’époque.

Le 26 vendémiaire an III, les commissaires du district de Sarreguemines procédaient à la vente des biens situés à Frauenberg, confisqués sur l’émigré Gravier de Vergennes. Aux termes du cahier des charges rédigé par le district, le premier lot comprenait « le ci-devant château dont l’entrée est absolument ruynée, ny ayant que l’aile qui donne du côté de la Blise qui subsiste et qui est dans un très mauvais état, ny ayant plus que deux appartement en assés mauvais état qu’on puisse occuper, les portes et croisées du restant ayant été brulées par les troupes qui y ont logé ».

Le château et ses dépendances, c’est-à-dire ses jardins, le logement du fermier, les granges et les bergeries, ne trouvèrent d’abord point d’amateurs et furent vendus, le III brumaire suivant, pour la somme de 12 100 livres à Mathis Calix, laboureur à Frauenberg. Le restant des biens, maison au village, moulins, terres et prés, fut divisé et adjugé en quarante-six lots à divers habitants de Frauenberg et des villages voisins.

A la même époque, on vendait également les biens que M. de Vergennes avait possédés à Sarreinsming, Rémelfing, Welferding et Woustwiller.

Ainsi finit la seigneurie de Frauenberg. Aujourd’hui les constructions modernes ont disparu presque complètement.

Du second château, il ne reste plus qu’un grand pignon percé de baies nombreuses et irrégulières. La vieille forteresse a mieux résisté à l’action du temps et à la main des hommes. Il est facile de suivre sur le sol son enceinte quadrangulaire, mais l’on ne retrouve même plus les premières assises des tours de l’est et du sud.

A l’intérieur, de petits jardins, dépendances des maisons voisines, occupent l’emplacement des cours et des corps de logis. Au milieu de l’un de ces jardins, s’ouvre une cave assez profonde : la tradition veut y voir l’entrée d’un souterrain qui descendait la montagne, passait sous la Bliese et donnait aux maîtres du château une issue mystérieuse dans la plaine de Habkirchen.

A l’ouest de l’enceinte, le grand donjon circulaire se lézarde et s’écroule chaque jour davantage malgré l’épaisseur et la solidité de sa maçonnerie. Un admirable lierre, vieux de bien des siècles, en tapissait jadis toute la face méridionale, et ses branches énormes, s’accrochant à toutes les saillies de la pierre, couvraient la vieille ruine d’un splendide manteau de verdure. Depuis peu d’années, ce lierre a péri, et l’œil contemple avec surprise l’immense développement de ses rameaux desséchés.

Au milieu de cette décadence générale, la grande tour du nord reste seule debout, solide et presqu’intacte, bien que découronnée. Seule, elle domine encore le paysage, et sa haute silhouette est, pour les populations indifférentes, l’unique souvenir des nobles seigneurs qu’elle a défendus pendant des siècles, et dont le nom et l’histoire sont si profondément oubliés.

En 2011, presque 150 ans après ce récit, les ruines sont toujours là, le souvenir aussi. Faisons en sorte que dans plus d’un siècle, d’autres Lorrains puissent encore admirer ces superbes ruines !

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