L’origine des maisons de Salm

 

 

 

D’après une publication d’Eugène Gens dans les « Annales de l’Academie Royale d’Archeologie de Belgique » – 1853

 

Pour aller de Trois-Ponts à La Roche, je remontai la petite rivière de Salm, la moins considérable des rivières du Luxembourg que fréquente le saumon pour y déposer son frai à l’époque des grandes crues d’eau de l’automne.

L’origine des maisons de Salm dans Les Vosges d'Antan Armoiries-maisons-de-Salm-126x150La présence de quelques individus de cette espèce , considérée comme un phénomène dans les gorges resserrées où son cours ne présente plus qu’un ruisseau torrentueux, lui a, sans aucun doute, fait donner le nom qu’elle porte, nom qui est devenu ensuite celui d’un château, d’un comté, de deux bourgades et d’une illustre famille princière qui conserve dans ses armoiries la preuve de cette étimologie.

C’est à Salm-Château, au sommet d’une montagne escarpée, que se trouvent les ruines du vieux château des comtes de Salm. Elles n’ont de remarquable que leur situation et la gloire d’avoir été le berceau d’une des familles les plus illustres de la Belgique et de l’Europe. Ce château fut le chef-lieu d’un comté dont l’origine se perd dans les ténèbres du moyen-âge.

Le comté de Salm comprenait un territoire assez étendu, mais fort pauvre, et qui ne renfermait guère que des bois, des bruyères et des fanges. Il consistait en quarante villages ou hameaux, et quatre seigneuries en relevaient immédiatement ; c’étaient celles d’Amberloup, de Termine, de Thony et de Wigny.

Au IXe et Xe siècles, c’était un de ces petits états féodaux, fondés par l’épée ou par droit de premier occupant, et dont la souveraineté ne reconnaissait aucun suzerain.

 

Il entra dans la maison de Luxembourg, probablement par le mariage de son héritière avec Ghiselbert, troisième comte de Luxembourg, qui portait aussi le titre de comte de Salm. L’aîné des fils de Ghiselbert, Conrad 1er, fut comte de Luxembourg ; le second, Herman, fut comte de Salm.

C’est cet Herman de Luxembourg, comte de Salm, que les princes allemands, opposés à l’empereur Henri IV, élurent roi de Germanie en 1081, après que Rodolphe de Souabe eut été tué à la bataille de Munzen, par Godefroid de Bouillon. Et c’est de lui que descendent les différentes branches de la maison de Salm qui subsistent encore.

Leur origine est donc la même que celle de la maison de Luxembourg, et ils remontent à ces anciens comtes d’Ardenne et de Mosellane, dont les généalogistes rattachent la filiation aux rois mérovingiens. Le comté de Salm étant devenu au XIe siècle l’apanage d’un puîné de Luxembourg, ses comtes se considérèrent toujours comme vassaux de ceux de Luxembourg.

Berthollet nous a conservé le texte d’un acte de vasselage, daté du 15 mai 1240, par lequel Henri II, « Cuens de Salmes » déclare que ses prédécesseurs « Ayant estaye en la foy et hommage des nobles hommes les comtes de Lucemborg dou Chastelet et de la chastelerie de Salmes », il en renouvelle l’hommage pour lui et ses hoirs. Le Comte mentionne dans le même acte « li chatealz et la ville de Salmes », c’est Vieil-Salm qu’il désigne sous ce nom de ville, preuve de l’importance qu’avait alors ce bourg.

Otton, fils d’Herman Ier, fonda la maison des comtes palatins de Reyneck. Herman II eut un fils nommé Henri qui épousa Judith de Lorraine, et un de leurs enfants, pour conserver le nom de la terre dont il était originaire, fil bâtir dans les Vosges un château auquel il imposa le nom de Salm. C’est de là qu’est venu le comté de Salm en Lorraine.

 

La ligne masculine des comtes de Salm en Ardennes s’éteignit en 1416 dans la personne d’Henri VI, qui survécut à ses deux enfants.

Henri son fils, fut tué en 1408 à la bataille d’Othée. Sa fille, mariée à Otton de Rougrave, mourut sans enfants en 1415. Henri appela alors à lui succéder son plus proche parent, Jean, sire de Wassenberg et de Reifferscheidt. Néanmoins, après sa mort, les Rougrave se mirent en possession du comté de Salm, mais ils en furent déboutés par une sentence du conseil du duc de Bourgogne, du 6 février 1455, et Jean de Reifferscheidt prit le titre de comte de Salm. Il est la souche des comtes de Salm-Reifferscheidt.

La maison de Reifferscheidt n’était pas d’une origine moins illustre que la maison de Salm. Elle était issue de Gérard, sire de Wassenberg et de Reifferscheidt, deuxième fils de Waleram II duc de Limbourg. Ses armes anciennes étaient de gueules à l’écusson d’argent, brisé en chef d’un lumbel à trois pendants d’azur. Les armes de Salm en Ardennes sont d’argent à deux saumons de gueules adossés en pal. La nouvelle maison écartela ces armoiries en plaçant : au 1er et 4e Salm, au 2e et 3e Reifferscheidt, et celles de Reifferscheidt brochant sur le tout. C’est d’elle que sortent les maisons encore florissantes de Salm-Reifferscheidt-Bedbourg et Krantheim, et de Salm-Reifferscheidt-Dyk, qui forment deux branches de la maison dite de Bas-Salm, la seule famille en Europe dans laquelle se soit conservé, par les mâles, le sang des ducs de Limbourg.

 

La maison de Salm en Lorraine, qui portait de gueules à deux saumons d’argent adossés en pal, cantonnés de neuf croix d’or, se divisa au XVe siècle en deux branches. Jean IV, mort en 1431, ayant été marié deux fois, partagea son comté entre les fils aînés des deux lits. Le premier, Jean V fut père de Jean VI. Le fils aîné de ce dernier, Jean VII, mort en 1548, eut un fils nommé Paul, dont la fille unique, Christine, épousa François, comte de Vaudémont, troisième fils de Charles III duc de Lorraine.

Par cette alliance, la moitié du comté de Salm qui avait formé l’apanage de Jean V entra dans la maison de Lorraine. Cependant, la postérité mâle de Jean V n’était pas éteinte : Nicolas, fils puîné de Jean VI, s’établit en Allemagne et y fonda la maison des comtes de Salm et de Neubourg sur l’Inn, encore florissante aujourd’hui. Les princes de cette maison sont les seuls véritables descendants de mâles en mâles d’Herman de Luxembourg, comte de Salm et roi de Germanie.

Simon, fils aîné du second lit de Jean IV ne laissa qu’une fille nommée Jeanne, qui porta la moitié du comté échue à son père, à son époux Jean, Wild et Rhingrave, qui devint la tige de la maison de Haut-Salm, qui comprend les branches de Salm-Salm, de Salm-Horstmar et de Salm-Kyrbourg.

 

Je pris quelque plaisir à me rappeler cette illustre généalogie d’une famille d’origine belge, assis sur les ruines du château que lui a donné son nom.

Le rocher où elles achèvent de s’écrouler a cessé depuis longtemps de faire partie de ses domaines. L’arbre verdit et porte ses fruits loin du sol qui durant tant de siècles a nourri ses racines. Je me dis que si j’avais l’honneur d’appartenir à une race si haute, le berceau de mes aïeux me serait sacré, n’eussé-je plus au monde un autre patrimoine.

Il y eut un jour peut-être où les princes de Salm regrettèrent d’être devenus étrangers au pays sur lequel leurs ancêtres ont régné ; c’est lorsqu’en 1830 la Belgique, après avoir conquis son indépendance, eut à se choisir un roi. Un prince de Salm se présenta au congrès national comme candidat au trône. Personne ne lui contesta sa descendance souveraine, seulement, les Belges ne le connaissaient plus !


Archive pour décembre, 2011

Elixir de Noël

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L’Élixir de Noël vous rappellera toutes les saveurs des marchés de Noël et des confiseries d’Antan.

Vin blanc aromatisé de miel, d’orange, de mandarine et d’un mélange de 8 épices, il sera idéal pour accompagner vos repas de fêtes de fin d’année.

A consommer frais à l’apéritif ou avec le dessert, la bûche évidemment !

 

 L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération

 

 

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Les faïences de Lunéville et Saint-Clément (54)

Les faïences de Lunéville et Saint-Clément (54) dans Industries et arts en Lorraine Faience-Luneville-212x300

 

La tradition des manufactures de Lunéville et Saint-Clément, créées au XVIIIe siècle, se perpétue encore aujourd’hui au sein du groupe « Terres d’Est ».

Terres d’Est
1, rue de la faïencerie
57 565 NIDERVILLER

 

Le savoir-faire lorrain rayonne par-delà les frontières !!!

 

Je vous propose un petit historique de ces deux faïenceries.

 

D’après « Histoire de la céramique » d’Albert Jacquemart – 1873

 

D’après les « Recherches sur la céramique » de M. Greslou, c’est au faubourg de Willer que cette fabrique aurait été fondée par Jacques Chambrette, vers les dernières années du duc de Lorraine Léopold, mort en 1729. Des lettres patentes, délivrées les 10 avril et 14 juin 1751, par le duc Francois-Etienne, successeur de son père, auraient accordé de nouveaux privilèges à l’usine, qui prit le titre de manufacture du roi de Pologne, lorsque Stanislas Leczinski vint, en 1737, demander l’hospitalité en France. Des mains de Jacques Chambrette, l’établissement aurait passé dans celles de Gabriel Chambrette, son fils, et de Charles Loyal, son gendre, et les lettres patentes du 17 août 1758, qui auraient consacré ce nouvel état de choses, accordaient en outre à l’usine de Lunéville le titre de manufacture royale.

Nous n’avons pas vu ces lettres patentes, et, nous ne savons si elles ont été signées par le roi de France ou par le duc de Lorraine, mais elles sont en contradiction avec plusieurs autres documents authentiques. Ainsi, en 1788, Charles Loyal était à Lunéville et M. Chambrette et à Moyen. Enfin Charles Bayard, directeur, en 1771, de la faïencerie de Lunéville, était autorisé sous ce titre à ouvrir un nouvel établissement à Bellevue. Nous craignons donc qu’il n’y ait ici quelque confusion. Cela n’aurait rien de surprenant, lorsqu’on songe aux pérégrinations incessantes des céramistes au XVIIIe siècle et à la complète identité des œuvres diverses de la Lorraine.

En 1778, l’établissement fut acheté par MM. Keller et Guérin, qui ont fait des faïences à décor bleu dans le genre de Nevers, et d’autres imitant le vieux Strasbourg. Leur marque, selon M. Chaffers, était K & G. Quelques figures de lions et de chiens, de grandeur naturelle, sont sorties de l’usine pendant le XVIIIe siècle. Elles portent habituellement sur leur socle le nom de la ville imprimé en noir. Elles servaient à orner les portes des maisons et siégeaient face à face sur les pieds-droits. De là, le proverbe se regarder en chiens de faïence.

Paul-Louis Cyfflé, sculpteur ordinaire du roi de Pologne, a travaillé à Lunéville. Est-ce dans la fabrique dont nous venons de parler ? Nous en doutons. Il a eu son atelier autorisé par lettres patentes du 1er juin 1768, et où devait se faire une vaisselle particulière et supérieure, dite terre de Lorraine.

Nous ne pensons pas que Lunéville ait marqué ses meilleurs produits d’après Gournay. La finesse des peintures et la beauté de l’or de ducat les feraient distinguer.

 

D’après la monographie « Traité des arts céramiques ou des poteries considérées dans leur histoire, leur pratique et leur théorie » – Alexandre Brongniart – Année 1844

On fait à Lunéville et à Saint-Clément deux sortes de faïences.

L’une est la faïence ordinaire, dont les éléments argileux sont pris dans les environs de Lunéville. L’autre a pour pâte celle de la faïence fine, c’est-à-dire une masse composée principalement d’argile plastique qui vient des carrières d’argile de la rive droite du Rhin, dans les environs de Cologne et de Coblentz. Mais ces deux poteries ont pour caractères communs d’être recouvertes d’un émail stannifère qui est d’une très-belle et bonne qualité en dureté, blancheur, éclat et solidité, car il ne tressaille ou ne gerce que très rarement, même dans les circonstances les plus défavorables.

L’autre centre de fabrication de faïences, plus célèbre peut-être que celui de Lunéville par les grandes pièces qu’il produit et la solidité de son émail est à Saint-Clément, près de Lunéville.

On y fabrique plusieurs sortes de faïences, toutes caractérisées par l’étain qui entre dans leur émail :
- La première est appelée faïence blanche ou de Lorraine.
- La seconde, terre de pipe émaillée, à cause de l’étain qui entre dans sa glaçure.
- La troisième, faïence de réverbère. Elle est ornée de bouquets ou d’ornements peints sur l’émail cuit et cuits eux-mêmes au feu de réverbère d’une mouffle.
- Enfin une quatrième également dite faïence de Lorraine, dont les ornements sont peints sur l’émail non cuit.

Ces faïences, sauf la blancheur, ont des formes et un aspect généralement lourds. Mais leur émail solide et dur leur donne sur les faïences fines, dites terre de pipe, une supériorité qui permet de les vendre à un prix beaucoup supérieur à celui de ces dernières faïences.

 

 

 

Le siège de Toul en 1420

 

Le siège de Toul en 1420 dans Anecdotes historiques pittoresques de Lorraine Blason-Toul-136x150

Extraits de la monographie imprimée
« Le siège de Toul, en 1420, sous l’épiscopat de Henri de Ville : fragments historiques »
par Charles Hequet – 1875

 

De tous les droits, régaliens et autres, dont jouissaient les ducs bénéficiaires de Lorraine, il en est un fort bizarre, exporté d’Allemagne, dont le privilège leur avait été concédé par les souverains de ce pays auxquels, lors de leur investiture, ils en faisaient hommage à titre de fief d’empire.

Ce droit, qu’ont également possédé les ducs héréditaires, était celui de propriété sur les fils de prêtres ou bâtards de l’Église.

L’origine de ce droit venait de ce que les membres du clergé, en raison des ordres sacrés qu’ils avaient reçus et de l’obligation qui leur était imposée de garder le célibat, ne pouvaient revendiquer celui de paternité. Leurs enfants, sans pères, sans protecteurs et sans noms, devenaient serfs dès leur naissance, et d’après une bulle du pape Calixte II, datée de l’an 1119, ils appartenaient au seigneur de la terre où ils étaient nés, et celui-ci s’en emparait, comme de tout ce qui était sans maître.

Depuis le duc Thierri Ier, l’exercice de ce droit régalien avait constamment éveillé la sollicitude des princes lorrains, les moeurs dissolues et l’incontinence du clergé d’alors, leur procurant un notable accroissement du nombre de leurs sujets.

Cédé, en 1429, aux chanoines de Saint-Dié, par la faiblesse du duc Mathieu, le droit de bâtardise acquit bientôt le dernier degré d’immoralité : il devint pour eux le stimulant du libertinage le plus effréné et de la cupidité la plus vile.

Ce regrettable état de choses subsista jusqu’en 1529, époque à laquelle le duc Antoine profita de la mésintelligence qui régnait entre ses officiers et le chapitre Galiléen pour retirer à ce dernier, la possession de ce scandaleux privilège, source des plus honteux désordres et des plus vils dérèglements.

Le droit de bâtardise excita souvent aussi la convoitise des chanoines de l’Église de Toul ; toutefois, rien n’indique qu’ils aient pu en obtenir, même temporairement, l’abandon en leur faveur. De là, un sujet d’incessantes querelles avec les ducs de Lorraine, querelles presque toujours suivies d’hostilités qui désolaient le pays et ruinaient les malheureux paysans réduits à supporter les tristes conséquences de ces déplorables conflits.

En 1421, sous l’épiscopat de Henry de Ville, soixante-sixième évêque, quelques-uns de ces enfants naturels s’étaient réfugiés dans la ville de Toul « comme dans un lieu protecteur, pour se soustraire à une sorte de servitude et à une note publique d’infamie ».

Le duc Charles II, qui venait de guerroyer avec les Messins, auxquels non content d’avoir saccagé leur pays, il avait encore enlevé le corps de saint Sigisbert déposé dans l’abbaye de Saint-Martin, somma les magistrats toulois de remettre ces enfants entre ses mains. Les Bourgeois, dont les habitudes hospitalières n’ont pas dégénéré, refusèrent de les lui livrer. Irrité de ce qu’il considérait comme un affront, Charles leur déclara la guerre.

Les dispositions menaçantes du prince n’intimidèrent point les Toulois, qui se préparèrent à une vigoureuse défense. Le salut de la cité excita dans leurs cœurs un vif enthousiasme ; tous s’animèrent réciproquement au combat, et rien ne fut négligé pour mettre promptement leurs remparts en état de pouvoir supporter un long siège. Ils interdirent également toute communication des sujets du duc de Lorraine avec leur ville, et appelèrent à leur aide le Damoiseau de Commercy.

Plusieurs seigneurs puissants prirent aussi parti pour eux. Ainsi secondés, les Toulois remportèrent d’abord quelques avantages sur les troupes lorraines : ils s’emparèrent du bourg de Gondreville, qui dépendait du duché, brûlèrent le faubourg de Nancy, et ruinèrent de fond en comble celui de Saint-Epvre, qui était, avec son abbaye, sous la protection immédiate et spéciale du duc.

Le comte de Vaudémont étant accouru au secours du duc son frère, se mit en devoir de cerner la ville avec ses troupes. Le duc de Lorraine fit occuper par les siennes le mont Saint-Michel et y éleva des retranchements.

Les Lorrains reprirent alors l’offensive, et firent subir aux Toulois de terribles représailles : ils ravagèrent toutes leurs métairies et maisons de campagne, fauchèrent les moissons, coupèrent les arbres, arrachèrent les vignes, et brûlèrent les moulins ainsi que tous les châteaux de leurs alliés ; ce ne furent, pendant près d’une année, que pillages et incendies dans toute la contrée.

Tandis que s’accomplissaient ces scènes de dévastations, le duc de Lorraine, au moyen de ses bombardes et serpentins placés sur le mont Saint-Michel, ne cessait de cribler la place d’une masse de projectiles qui, en pénétrant jusqu’au coeur de la ville, y causaient des dégâts considérables.

Enfin, après plusieurs semaines d’un siège meurtrier, les Bourgeois de Toul, écrasés par le feu de l’artillerie et la disette des vivres commençant à se faire sentir, demandèrent à capituler. Ils ouvrirent leurs portes au duc de Lorraine et conclurent avec lui une capitulation.

Cette convention, à laquelle on a donné le nom de Traité des fils de prêtres, eut pour effet de ramener dans la cité Touloise, le calme et la paix si souvent troublés sous l’épiscopat de Henri de Ville, et mit fin, au moins pour quelque temps, aux querelles des ducs de Lorraine avec les Bourgeois de cette ville, gardiens vigilants de leurs prérogatives et de leurs franchises municipales.

Son Excellence Masco, Ours

 

 

D’après « Le pays lorrain » – 1921

 

Le petit Michel, savoyard pauvre

Michel avait dix ans. C’était un petit ramoneur.Son Excellence Masco, Ours dans Légendes de Lorraine Petit-ramoneur-127x300

Quelqu’un, mais qui, l’avait déraciné de Savoie pour le transplanter en Lorraine, puis l’avait abandonné à Nancy comme il l’y avait apporté. Pourquoi ? Etait-ce lucre, misère, fantaisie, ou méchanceté, qui avait conduit si loin de son pays natal l’enfantelet ? Ça, on ne le sut jamais.

Michel était tout seul dans la vie, délaissé de tous, n’ayant comme bagage que son inexpérience, et comme science que cent vingt mois d’aventures douloureuses et de pauvreté cruelle.

Le petiot aurait pu être un marmouset joli, si les privations n’eussent flétri les roses de son teint, si la faim ne l’eût amaigri jusqu’à le rendre diaphane. Ses joues étaient blanches et minces, au point qu’on pouvait compter ses dents au travers. Seuls, vivaient ses yeux, qui brillaient d’un vif éclat, entretenu par une fièvre continuelle, secouant son jeune être maladif.

Pâle et hâve, sa frimousse de gamin mignon disparaissait sous de longs cheveux bruns bouclés, embrouillés, ni peignés, ni coupés. Les pointes des os saillants sous des haillons, ou trop larges ou trop étroits ; sous des guenilles, ou trop longues ou trop courtes ; sous des chiffons incolores à force d être multicolores ; Michel promenait dans ses souliers éculés, sa délicate personnalité toussottante et grelottante, en falote silhouette de la plus innocente, mais aussi de la plus parfaite impécuniosité.

Sa culotte avait le fond percé et son dos mal caché par une chemise, qu’on aurait pu croire en dentelle, si les trous et les jours suffisaient à faire un pare-menti. Enfin, il n’avait qu’un bas, qu’il portait, tantôt à la jambe droite, tantôt à la jambe gauche ; mais ce bas était de grosse laine et avait dû être perdu par un gras bonhomme, car au temps de froid excessif, Michel s’allait asseoir dans un des coins de l’Eglise-Collégiale, sous un bénitier, mettant ses deux jambes dans son bas, et les cuisses avec, simplement histoire de se réchauffer un tantinet.

Il vivait sa vie en mendiant, car ils étaient beaucoup de petits ramoneurs et on n’a pas d’ouvrage tout l’an dans ce métier. Il mendiait comme tous les petits sans papas et les petits sans mamans, qui, pour avoir du pain, ne peuvent faire autre chose que d’en demander aux gens charitables !

Le soir, il se réfugiait, avec plusieurs autres gamins aussi peu cossus que lui, dans une masure, ancienne grange, démolie plus qu’à moitié, au toit défoncé, où maintenant le vent froid entrait par toutes les fenêtres pas jointes, en sifflant d’une lugubre façon, faisant peur. Une méchante vieille, à la figure craquelée de rides, à la bouche édentée une méchante vieille, bossue et épileptique, ce qui la faisait passer à tort, pour une sorcière, leur donnait deux ou trois poignées de paille, sur laquelle, pêle-mêle, ils se couchaient.

Ce sinistre refuge, humide et malsain, se payait cher de tous les sous ramassés, à grand’peine, dans la journée. On pouvait entendre, là, des sanglots étouffés, des voix douces soupirant « j’ai faim » avec des intonations navrantes ! Souvent, alors que la vilaine hôtesse ouvrait, grande et large, la porte de son taudis, pour en chasser à coups de balai les misérables mioches, certains restaient sourds à ses vociférations criardes, ne se levaient point, dormant de leur dernier sommeil. Et ceux qui revenaient à la nuit tombante tremblaient horriblement, par terreur de la mort qui, la veille, avait passé à leur côté, en les frôlant !

En ce temps déjà, le mardi remplaçait le lundi et le mercredi le mardi. Ainsi les jours coulaient, puis les semaines, les mois. L’année allait finir.

Michel était si exangue, si maigret, si défiguré, qu’on ne voyait plus sortir de dessous ses boucles brunes ébouriffées, qu’un bout de nez pointu et un menton de galoche, qui lui eussent donné une allure de polichinelle malade, si ses admirables yeux flambloyants n’avaient reflété sur son fin visage un air de chérubin délicat et souffreteux.

Tous ses membres étaient endoloris, au pauvre petiot ! Il toussait. Il toussait sans cesser, depuis le matin jusqu’au soir, et depuis le soir jusqu’au matin, ne pouvant presque plus marcher, presque plus dormir. Il toussait, le mignon, il toussait ! Ça lui faisait mal, ici, près de l’épaule là, dans le dos ; aussi dans la gorge ; encore dans la tête ! Ses mains et ses pieds, rouges et gonflés par les engelures, lui brûlaient cruellement.

De grosses larmes gouttaient le long de ses joues transparentes, son cœur battait tel un balancier rouillé d’une pendule détraquée, et, lâche, tant il était las, un insurmontable besoin de se coucher dans la neige prit l’enfant, désireux de mourir.

 

Saint-Nicolas-133x150 dans Légendes de Lorraine

C’était la fête du Grand Saint Nicolas. Tout le monde était en joie !

Michel avait vu le Patron de la Lorraine, vêtu de ses plus somptueux habits, coiffé de la mître, portant haut la crosse, brillant d’or sous sa chasuble brodée, suivi de voitures pleines de jouets et de bonbons, traverser pontificalement les rues de Nancy, gratifiant les enfants sages.

Michel avait vu le père Fouettard, drapé dans sa robe de bure, monté sur sa bourrique, et distribuant, lui, des coups de bâton aux garçons, des coups de ficelles aux demoiselles, en punition de leur méchanceté coutumière. Michel avait entendu les cris de bonheur de ceux qu’on récompensait, les cris de contrition de ceux que l’on châtiait, mais Michel n’avait reçu ni joujou, ni bonbon, pas même un coup de bâton, pas même un coup de ficelle. Est-ce que l’on donne quelque chose à un petit sans papa, à un petit sans maman ?

Le deuil de son âme bourrelée de douleurs physiques et morales était énorme, d’autant plus que chacun était occupé, qui à faire griller le boudin, qui à cuire la quiche, sans penser à laisser ramoner la cheminée, et que, depuis le matin qu’il tendait aux passants, affairés par le plaisir, sa menotte violacée, il n’avait pu récolter que deux sous.

Et la nuit s’épaississait. Et il avait peur. Il n’osait rentrer à la masure, car la vieille, la hideuse vieille avait un coeur très sec, que seul l’argent savait attendrir, et il ne lui plaisait point qu’on crevât chez elle, à crédit.

Grelottant et sanglottant plus que jamais, le malheureux savoyard se traîna vers le palais ducal. Naguère, il aimait s’accroupir sous la porte basse, à gauche du grand portail, sous les deux génies qui soutiennent l’écu de Lorraine aux armes pleines, avec les quatre royaumes en haut, et les seuls duchés d’Anjou et de Bar en bas avec le casque et les lambrequins, et pour cimier l’aigle couronné.

Ces sculptures lui paraissaient mirifiques. Michel avait ri alors qu’il riait encore, en voyant la vengeance de l’artiste, qui avait assis sur une tige fleuronnée un singe habillé en moine, avec la capuce et le scapulaire, tenant un livre à la main. Mais il ne riait plus, et allait là parce qu’il pensait qu’il y ferait moins froid et qu’il serait un peu à l’abri de l’air glacial.

La neige tourbillonnait, le ciel était noir, le vent hurlait. Personne n’était plus dans les rues ! L’enfant tomba à genoux, et, d’une voix haletante, entrecoupée, se mit à gémir une prière, la seule qu’il savait : « Doux, cher, bon Jésus qui êtes au ciel, faites-moi venir auprès de ma maman chérie qui est partie vous demander du pain pour son garçonnet ».

Mais, à ce moment, il fut interrompu par le grognement d’une bête féroce, qui se fit entendre juste derrière lui. Il neigeait ! Il neigeait !

 

Le gros Masco, ours riche

Le gros Masco était un ours, mais point de ces ours jaunes, pelés, fourbus, que l’on traîne, un anneau dans le nez, de village en village, en les faisant danser sur les pattes de derrière au son du tambourin. Non, Masco était un superbe ours brun dont la fourrure élégante et lisse, soignée par un valet exprès, reluisait, brillante et parfumée. C’était un ours aristocratique, diplomatique et de cour !

Ours-pensif-102x150Un sien aïeul, ayant vécu en Suisse, avait eu l’honneur d’être glorifié tant que le canton de Berne avait mis son effigie dans ses armes. Aussi, en reconnaissance des secours que René II avait trouvés en Helvétie, alors qu’il combattait le Téméraire, les ducs de Lorraine, depuis, entretenaient-ils toujours en leur palais un seigneur plantigrade.

Or, en 1699, sous le règne de Léopold, ce seigneur était Masco, ours qu’on eut pu prendre pour un ministre plénipotentiaire tellement il était gras, superbe, décoratif, imposant, et tellement on l’entourait de soins, d’hommages, d’attentions respectueuses et de congratulations dévotes.

Il habitait une huche d’une grandeur fort honnête. Le dignitaire massif et velu pouvait s’y promener un brin, et, des heures entières, balancer lourdement sa lourde tête d’ours. L’après-midi, Masco recevait des visites. Les chambellans, les attachés à la cour, les officiers, et souvent le prince en personne, défilaient devant lui pour lui souhaiter un amical bonjour et lui porter des fruits confits, des gâteaux fins, ou encore des oranges et des macarons, pour son goûter.

Mais Masco ne se dérangeait ni pour les uns ni pour l’autre. Dédaigneux même du sourire et des chatteries ducaux, il bâillait, s’étirait, fixait avec nonchalance ses yeux méprisants sur ces gens qui ne l’intéressaient point et s’endormait à leur nez et à leur barbe, interrompant ainsi les discours qu’on jugeait poli de lui adresser. On le prétendait d’humeur peu sociable, surtout depuis un matin où les petits pages l’avaient taquiné et où il avait poussé un tel grommellement que, non seulement les voûtes du château en retentirent longuement, mais qu’il s’entendit depuis la Chapelle Ronde jusqu’à la porte de la Craffe, et qu’il remplit d’épouvante les gens de la grand’rue qui s’enfermèrent à double tour chez eux, tant ils craignirent d’être mis à mal par la féroce bête qu’ils s’imaginaient échappée. Aussi n’eut-on plus la tentation de lui faire des niches. On passait devant sa cage avec émotion, en le surveillant en dessous et en prenant une mine contrite.

Lui, Masco, se laissait vivre, se balançait, mangeait, buvait, se promenait, dormait et digérait en parfaite quiétude, acceptant la vénération universelle comme chose dûe.

Ce jour-là, sous prétexte de fêter le Grand Saint Nicolas au palais, le duc festoyait en brillante compagnie, et, tenant à ce que tous se régalassent, il avait fait encombrer la huche de soupe succulente, de pâtées délicates, de confiseries de choix, ce qui avait l’air d’agacer l’ours, qui semblait se soucier de l’épiscopal patron de la Lorraine autant qu’une tortue d’un corset. On le dérangeait à chaque instant pour lui porter des brioches aux raisins, des sucres à la bergamote, et même de la crème au chocolat. C’était insupportable ! Aussi, le représentant de Berne, boudeur et hargneux, ne reniflait même pas les odeurs qui s’échappaient des écuelles, des vases et des terrines accumulés et alignés soigneusement sur le devant de sa cage. Pour prouver son mécontentement, il envoya, d’un coup de patte précis, toute une jatte de fricassée de faisan sur le justaucorps du chef de la cuisine, qui cependant la lui avait présentée fort civilement et avec un sourire de circonstance.

Or, vers les dix heures, on éteignit les quinquets et Masco, jugeant qu’il allait avoir enfin la paix, se mit en devoir de demander au sommeil un repos réparateur. Il s’étendit sur sa douillette litière de paille de riz, s’étira les membres béatement et bâilla formidablement. Il ferma les yeux et commençait à ronfler quand un bruit anormal et insolite, soudain, le réveilla un bruit semblable à celui qu’aurait fait un corps tombant dans sa huche.

« Oh oh ! Que veut encore dire ceci ? » grogna-t-il en langage d’ours, levant le museau et les oreilles. Décidément, cela devenait inconvenant ! On abusait de sa magnanimité et de sa patience. Il en avait assez de toutes ces visites, de tous ces vacarmes et de tous ces dérangements. Pour sûr, il allait écraser prestement, l’insolent qui osait encore le troubler dans sa quiétude. S’étant mis debout, il vit à ses pieds un genre de petit cadavre sale et mouillé : Michel. Masco demeura interloqué.

Dans le désemparement de son âme, le jeune sayoyard, en entendant le bâillement furieux de la bête, n’avait pas eu peur. Il s’était dit que près d’elle, il devait faire plus chaud que dans la neige et, sans réfléchir au danger qu’il allait courir, il se précipita chez elle.

Comment ? Nous n’en savons rien. Après avoir réfléchi à cette importante question durant de longues années, nous pensons qu’il devait y avoir une cheminée par là. Or, chacun sait qu’une cheminée est un passage fort commode pour un ramoneur, surtout alors que ce ramoneur est aussi maigrichon que l’était notre ami Michel !

Quand l’enfant se trouva devant le massif plantigrade, il se rendit seulement compte combien périlleuse était sa nouvelle situation. Rapidement il comprit que ce n’était ni un moyen pratique, ni agréable, pour se guérir de la faim que de venir se faire manger soi-même. Il se mit à trembler dans ses nippes dégouttantes de givre, resta cloué à la place où il était tombé, et, voyant Masco s’avancer avec tout son poids vers lui, il ferma les paupières et répéta mentalement : « Doux, cher, bon Jésus qui êtes au ciel, faites-moi venir auprès de ma maman chérie, qui est partie vous demander du pain pour son garçonnet ».

L’ours lui soufflait fort dans ses cheveux, ni peignés, ni coupés, comme s’il eût voulu découvrir ce qu’il y avait sous cet ébouriffement de boucles brunes. « Seigneur ! » gémit le petit savoyard. Il se crut mort. Il était sûr de l’être, déjà depuis quelques minutes quand, il s’aperçut qu’il ne l’était pas en sentant qu’on lui léchait doucement son petit menton de galoche et son petit nez pointu.

Timidement, il ouvrit un œil et vit Masco qui le regardait avec bonté et bienveillance en continuant à lui laver paternellement sa figure boueuse de larmes avec sa grande langue rouge. Alors Michel ouvrit très larges les deux yeux pour voir si vraiment on ne le dévorait pas. Une fois qu’il en fut certain, il s’enhardit, s’assit sur son derrière et caressa le museau de la bonne grosse bête, qui se laissait faire, nous dirions en souriant si un ours savait sourire.

L’enfant ravi n’y tint plus il attrapa de ses deux bras le cou du gros Masco et l’embrassa, trois fois de suite, sur son mufle humide. Pour le récompenser de sa gentillesse, Masco se secoua doucement, mais assez fort cependant pour envoyer Michel rouler justement devant les écuelles, vases, jattes, terrines, plats, accumulés soigneusement sur les bords de la cage.

Le piteux ramoneur, qui n’avait pas mangé à sa faim depuis des mois, crut rêver à la vue de ces merveilles de victuailles amoncelées Sans la moindre gêne, il se mit à avaler, à tort et à travers, macarons, soupe, sucre à la bergamote, viandes, crème au chocolat, hachis et brioches aux raisins.

L’ours faisait le beau. Il ballottait sa tête d’un air fort satisfait. Après cette crevaille, Michel n’eut pas d’indigestion et c’est miracle, mais toutes les consécutives émotions de cette journée l’avaient épuisé. Avec la plus complète insouciance, il se coucha sur la douillette litière de paille de riz. Masco s’étendit à ses côtés, le cachant entièrement dans sa chaude fourrure, et, enchantés l’un et l’autre, ils s’endormirent en se pressant chacun sur son cœur respectif.

L’horloge de la Sainte Collégiale sonna dans le lointain douze coups : Minuit !

 

Le gros riche et le maigre pauvre

Le lendemain, à la pointe du jour, par habitude, Michel se réveilla, ne se souvenant pas, tout de suite, au juste de ses aventures de la veille. Mais il n’eut pas le temps de s’inquiéter car vite ses souvenirs se rafraîchirent.

Il se retira doucement de la forêt de poils dans laquelle il s’entortillait avec volupté. Sans déranger son somptueux hôte qui par habitude de fainéantise aristocratique, ne sortait de ses songes qu’après que son valet de cage lui eût apporté son premier déjeûner, le savoyard, charmé de sa nuité reposante, enchanté d’avoir eu si chaud, embrassa tendrement son Excellence Masco, lui fit des caresses jolies et finit par lui dire bien bas dans l’oreille « Merci, monsieur ours ».

Ayant ainsi, à son sens, prouvé qu’il était reconnaissant, il se hâta car il craignait fort qu’un garde du palais ne le surprit. Comme il était venu, il partit. Par où ? Par la cheminée, parbleu ! car il y avait assurément une cheminée dans cette huche perfectionnée !

Poulbot-122x150Autant la journée de hier lui avait été dure, autant celle d’aujourd’hui lui était favorable. Chanceux, les sous tombaient nombreux dans sa menotte mais il ne s’apercevait à peine, jugeant dans sa cervelle de mioche que, maintenant qu’il était logé et nourri par une bête féroce, il n’avait plus guère besoin de la fantasque charité humaine. Son esprit était occupé à se rappeler les moindres détails des événements qui avaient si radicalement changé sa vie. Ah, certes chaque soir, il allait retourner chez son protecteur velu qui le traitait si bien.

Le froid piquait dur. Michel s’impatientait de la longueur de l’après-midi, aspirant au moment où il pourrait sans danger regagner son tiède asile. Pour tuer le temps, le jeune ramoneur ramona trois cheminées, ce qui ne lui était plus arrivé depuis six semaines. Durant ses loisirs, il fit des réflexions philosophiques, appréciant que sur cette terre, il valait mieux souvent être un gros animal que d’être un petit garçon maigre. Sa hantise des succulentes délices, goûtées dans les mangeoires débordantes, lui donnait une faim-calle ! Cependant l’espoir d’un souper copieux et la crainte d’arriver trop tôt lui donnèrent une utile patience. Réjoui, tout gai, il laissa couler les heures, riant tout seul en barbottant dans la neige.

Enfin le soleil s’assombrit, disparut, et la nuit, dont il avait toujours eu si peur, vint le réjouir enfin. L’enfant se précipita dans la cage hospitalière, où il trouva l’ours d’humeur charmante. Masco fit à Michel l’accueil le plus enthousiaste. Quant à la pâture, elle était si copieuse qu’elle eût suffi à nourrir six oursons pendant une semaine et le mendiant un mois durant. Une fois que le savoyard se fut mis l’estomac d’aplomb, les deux amis luttèrent d’effusion tendre, si bien que, même endormis, ils s’embrassaient encore ! En vérité, ils s’adoraient.

Bientôt ce ne fut plus qu’à regret que le gamin, à chaque aurore, se sauvait. Masco qui s’ennuyait sans lui, entreprit de dormir toute la journée pour avoir la joie de veiller la nuit sur le sommeil de son petit Michel.

Lorsque l’on vit le représentant helvétique toujours en somnolence, on le soupçonna d’être atteint de consomption et le duc Léopold lui envoya un fameux vétérinaire accrédité à sa cour par Monseigneur l’Evêque. Mais quand l’ours aperçut la silhouette du docte médecin ès-bêtes, tout vêtu de noir et mettant sur son front ses lunettes d’or pour mieux diagnostiquer le cas, il se mit dans une telle colère, mena si fantastique tapage, fit une gymnastique si vertigineuse dans sa huche, que le savant déclara l’animal plus enragé qu’anémique. Dans sa hâte de fuir, le bon docteur (tant il était encore ému en touchant ses honoraires) oublia de rédiger une ordonnance.

Le rhume de Michel se calmait un peu, ses joues devenaient un peu rosées, maintenant qu’il mangeait et dormait bien, maintenant qu’il ne gelait plus les nuits dans l’écurie en ruines de la sinistre dagorne. Aussi était-il heureux comme jamais il n’eût imaginé pouvoir l’être. Il faisait rude maltôte à la cuisine ducale et rêvait de divins rêves, la tête appuyée sur le giron de son massif camarade, tranquille auprès du terrible plantigrade plus que le roi de France derrière les barrières de son Louvre.

Au danger, il ne pensait plus, et si le souvenir lui en fut revenu, honteux il l’eût chassé comme froissant pour son ami, qui, d’ailleurs nous devons l’avouer, faisait « oursainement » tout son possible pour séduire et amadouer de plus en plus le déjà très confiant petit ramoneur.

Mais ce qui fatalement devait arriver, arriva ! De même qu’Annibal s’endormit dans les délices de Capoue, de même le jeune savoyard s’habitua si bien au confort de la huche accueillante, qu’un matin il oublia l’heure du réveil !

Le gardien crut, de stupéfaction, perdre le souffle quand il s’approcha de la cage. Un enfant dormait, tellement enfoncé dans l’épaisseur de la fourrure de Masco qu’on n’en pouvait apercevoir que la tête. Délicatement, amoureusement, l’ours léchait la frêle frimousse du gamin, qui en se réveillant, qui l’eut dit ? qui l’eut cru ? n’était-ce pas prodigieux ? se mit à caresser la bête féroce, en lui faisant mille mamours, câlineries et politesses. Et Masco ça alors devenait fantasmagorique, grognait, gentil, réjoui, se dandinant, sautillant, en ayant des prétentions à la grâce.

L’homme, cloué sur place, appela un écuyer qui, partageant son ahurissement, courut prévenir les gens d’armes de service au palais. La valetaille informée vint tremblante et curieuse. De bouche en bouche, la nouvelle se répandit. Les seigneurs parurent. Les pages, incrédules, se précipitèrent.

En vain Masco, devant cette agaçante foule, se mit-il dans une de ses fureurs tumultuaires qui glaçaient jusqu’alors d’effroi même les plus courageux, tous, comme hypnotisés par le spectacle inattendu et invraisemblable, restaient paralysés d’étonnement devant la huche, s’exclamant !

Les alarmes les plus vives s’emparèrent du ramoneur, à qui sa conscience reprochait les repas exquis qu’il s’accusait, maintenant, d’avoir volés, et qui ne doutait pas qu’on allait châtier sévèrement son invasion de domicile. L’ours bondissait du plancher au plafond de sa cage, roulait des yeux furibonds, poussant des grommellements comparables au tonnerre !

Le savoyard tremblait, pleurait, sanglotait, priait : « Doux, cher, bon Jésus qui êtes au ciel, faites-moi venir auprès de ma maman chérie, qui est partie vous demander du pain pour son garçonnet ».

Au milieu de l’assourdissant tapage, une voix forte s’éleva : « Place !… Le chapeau messieurs !… Monseigneur le duc !... ». Instantanément, tous se rangèrent. Léopold s’avança. Masco fit une horrible grimace et se cogna la tête violemment contre les barreaux comme s’il eut voulu les défoncer.

Calme et souriant, le prince dit avec bienveillance à l’enfant : « Que fais-tu là, mignon ? Allons, n’aie point peur ! Essuie tes larmes ! Et, tout d’abord, sors de la huche ». Puis, donnant l’ordre aux gardiens d’acculer à l’aide de piques de fer l’ours dans un coin, il fit ouvrir une porte au gamin, qui tomba par terre, en pamoison.

« Donnez des soins à ce petiot. Quand il sera revenu à lui, on me l’amènera dans mon appartement. Que chacun vaque à ses occupations coutumières, et qu’on laisse mon ours, qui a mal aux nerfs, se calmer en paix ». Le duc salua du bout des doigts Masco, lui tourna le dos, et, suivi de sa cour commentant l’étrange évènement, il se rendit dans ses jardins.

 

Monseigneur le duc, son Excellence Masco et le page Michel

prince-99x150Aux pieds de Monseigneur, deux heures après, assis sur un coussin de velours rouge brodé d’or, Michel bégayait, pleurnichant et lamentable, sa piteuse histoire. Les gentils-hommes vêtus de riches costumes en étoffes chatoyantes et bigarrées ; le luxe imposant et sévère du salon d’audience ; le silence profond que chacun observait, attentif uniquement à la voix de l’Altesse ducale ; la lumière grise du jour que les vitraux multicolores des fenêtres tamisaient encore ; tout ce spectacle, surprenant dans sa nouveauté qui lui semblait prodigieuse, tout cela, pour cette petite âme timide et ignorante, était magnifique, certes, mais aussi combien inquiétant.

L’enfant embrouillait, haletant et hagard, ses phrases soupirantes, qu’il n’achevait que par de gros sanglots le secouant depuis la plante des pieds jusqu’à l’extrême bout de ses cheveux bruns, bouclés, ni peignés, ni coiffés, qui s’ébouriffaient, s’agitaient, tant son tremblement était vif ! On eut cru que l’Aquilon qui, naguère, lui donnait si généreusement des engelures, soufflait à nouveau sur lui, même dans cette galerie bien chauffée, matelassée de tapisseries épaisses, tellement il grelottait de peur.

« Le soir du jour… de la fête du Grand Saint Nicolas… avais froid… avais faim… avais soif… avais sommeil… Suis allé chez… monsieur ours… bien gentil monsieur ours ! A donné à manger dans sa tasse… à boire dans son assiette… Et puis m’a embrassé, monsieur ours ! Et puis j’ai fait dodo dans ses cheveux… et puis… et puis… ». La phrase se perdit dans un étouffement de larmes.

« Eh, par la Pâque-Dieu, s’écria le duc, c’est une indication toute spéciale que nous donne, sur la conduite à tenir, le Grand Saint Nicolas, notre Vénérable et Vénéré Patron. Nous ne devons pas être moins honnêtes, ni moins généreux que Son Excellence Masco, notre ours, ce me semble, et nous devons offrir une confortable hospitalité, en notre palais, à cette miniature de ramoneur, que Dieu – ceci est visible – protège très particulièrement ! Que des officiers de notre chambre emportent cet enfantelet ! Qu’on le fasse frotter, laver, nettoyer, essuyer, habiller et peigner ! Qu’on voit enfin comment il est fait ! Après, nous déciderons s’il sera page, ou… gamin des cuisines ».

Quatre chambellans empoignèrent chacun un coin du coussin de velours rouge brodé d’or sur lequel Michel était effondré et l’emportèrent au milieu des seigneurs amusés et souriants. Lui, quasi en défaillance, eut recours à l’argument suprême.
Il pria : « Doux, cher, bon Jésus qui êtes au ciel, faites-moi venir auprès de ma maman chérie, qui est partie vous demander du pain pour… son garçonnet ».

Cependant, six valets déshabillèrent le savoyard. Ils n’eurent pas de mal, c’est certain, car les lambeaux d’étoffes, qui avaient la prétention de le vêtir, ne tenaient guère ensemble et s’en allaient d’eux-mêmes alors seulement qu’on faisait mine de les tirer un peu. On le doucha, on le baigna, on le recura, on le frictionna, on le massa, on le parfuma. Le pédicure et le manucure, le coiffeur et le tailleur, la ménagère et la lingère, le cordonnier, le bonnetier, le bijoutier et l’armurier défilèrent à la queue leu-leu devant le gringalet abruti autant par les opérarions multiples et variées qu’on lui faisait subir que par les salamalecs, compliments et risettes, qu’on ne lui ménageait point.

Le pauvre petit sans papa, le triste petit sans maman, ne comprenait pas, l’innocent, que la faveur d’un duc de Lorraine rendait fort intéressant le vagabond d’hier, jusqu’alors méprisé !

Après cinq heures et demie de toilette, on le jugea digne d’être reconduit auprès de Monseigneur, qui ne put s’empêcher de s’écrier en le voyant « Oh, le délicieux, l’exquis joujou vivant ». Léopold attira doucement le gamin vers lui, lui tapota les joues, le caressa, lui fit des chatouillements dans le cou, et conclut : « Ma parole, Son Excellence Masco avait bon goût. C’est un chérubin que le Grand Saint Nicolas nous confie. Notre ours n’est vraiment pas une bête ! C’est un artiste ! ».

A la vérité, on n’aurait pu nier la joliveté de Michel. Dans son costume de soie, moitié jaune-canari, moitié vert-pomme, rehaussé de retroussis groseille et de broderies héliotrope, il avait bon air avec sa figure blanche comme le lait, sa bouche grande comme une cerise, ses admirables yeux étincelants, largement fendus, son petit nez pointu et son fragile menton de galoche. Ses cheveux bruns, bouclés, bien coupés, bien peignés, bien coiffés tombaient avec élégance sur un col de dentelles fines et gagnaient encore en valeur sous le toquet de velours écarlate, empanaché de plumes de paon. De loin, on eut pu le prendre, tant il était menu et gracieux, pour un colibri, fin et délicat oiseau-mouche en liberté.

Il eut une gouvernante pour lui donner de belles manières, un précepteur pour lui donner des lettres, un abbé pour éclairer son âme candide, un médecin pour soigner son corps souffreteux. Bientôt gouvernante, précepteur, abbé le chérirent. En effet, très attentif, très obéissant, très sage, il faisait de rapides progrès en toutes choses. Ses façons gauches d’enfant pauvre disparurent peu à peu. Il prit de l’élégance, de la distinction. Son esprit éveillé saisissait rapidement les explications les plus subtiles, et pour toujours il retenait ce qu’il venait d’apprendre. Il fit l’admiration de ses maîtres, de ses domestiques, de ceux qui l’approchaient. Les gentilshommes raffolaient de lui et Léopold ne pouvait plus se passer de son joujou vivant, à qui il témoignait tous les jours plus de tendresse.

Dès ses débuts à la cour, l’élève page eut cependant deux graves désillusions qui troublèrent amèrement le rêve doré qu’il commençait à vivre. Il dut tout de suite, et suivant ses forces, payer cruellement sa chance. Heureux, bien heureux d’une nourriture, par lui jusqu’alors inconnue, aussi délicieuse qu’abondante, d’un lit chaud et moelleux, des soins intelligents qui à sa grande surprise l’entouraient sans cesse, il était joyeux et gai quand deux événements se produisirent.

Le duc fut la cause du premier chagrin, alors qu’il interdit à Michel, non pas d’aller visiter son ancien protecteur, mais d’entrer dans la cage de son Excellence Masco,jamais, jamais ! Les raisons de haute convenance données par Son Altesse satisfaisaient mal le savoyard, qui ne devinait pas les principes d’élémentaire prudence qu’elles cachaient. Aussi prit-il une mine très déconfite quand il entendu le prince déclarer : «Il serait malséant qu’un de nos favoris, honoré de la paternelle bienveillance du Grand Saint Nicolas, eût des relations trop intimes et trop continues avec une grosse bête, si sympathique fut elle. Ce serait aussi mal poli vis-à-vis de M. l’abbé, directeur de sa conscience, que vis-à-vis de M. le précepteur, administrateur de son esprit ! ».

Avec les yeux embrumés de larmes, d’une voix nerveuse et indignée, le futur page interrompit sans gêne Léopold, et il ne s’expliqua pas pourquoi tout le monde présent éclata de rire quand il s’écria : « Mais s’il est malséant que j’aille chez monsieur ours, qui m’a donné à manger dans sa tasse, à boire dans son assiette, permettez au moins, Monseigneur, que monsieur ours vienne dans ma chambre ». Voyant que la phrase, dictée à ses lèvres par la sincérité reconnaissante de son cœur et par l’amitié qu’il gardait à son camarade velu, amusait fort l’assemblée, il se mit à pleurer.

Le duc avait souri et imposé : « Taisez-vous, joujou vivant, et ne raisonnez point ! Allez jouer ! ».

Le second des gros chagrins de Michel, plus aigu peut-être encore que le premier pour sa nature sensitive, lui arriva le lendemain devant l’accueil que lui réserva Son Excellence Masco, lors de sa première visite.

Vous pensez si l’ancien ramoneur était fier de son costume jaune-canari, vert-pomme, groseille, héliotrope, et des plumes de paon qui empanachaient son bonnet écarlate On n’a pas vécu, dix ans de sa vie, vêtu de torchons crasseux et effilochés ; on n’a pas eu, comme enveloppe principale, durant des mois et des mois, un unique bas de laine, perdu sans doute par un gras homme (à moins que ce ne fût par une grosse femme) ; on n’a pas vécu, dix ans de sa vie, de laissés-pour-compte des chiffonniers pour ne point s’enorgueillir d’un pourpoint de soie, d’un col de dentelle, d’une chemise de batiste, pour ne pas s’enthousiasmer soi-même sur sa beauté propre devant chaque miroir qu’on rencontre, alors que subitement on possède des atours comparables aux plus légendaires habillements de Riquet-à-la-Houpe, lors de son mariage, ou du Prince Charmant, que la Belle-au-bois-dormant cent ans attendit.

Or, depuis que les ordres du duc de Lorraine, avaient fait acculer dans un des coins de sa huche, grâce à la brutalité des piques de fer des gens d’armes, l’imposant représentant de l’Helvétie, Son Excellence Masco, ours rageur, était ce que les hommes appellent d’une humeur de chien. En un rien de temps, il avait démoli, sans exception, tous les moindres bibelots d’utilité, ou de luxe, qui ornaient sa cage. Les orbites injectées de sang, la bave aux babines, les crocs et les pattes menaçants, il essayait de mordre, ou de griffer, ou d’écraser, quiconque s’avançait vers lui.

« Ah la Suisse se révolte » s’exclama Léopold, mis en gaîté par les mines terrifiées des gentilshommes de service, qui lui contaient au cercle de cour la fureur du plantigrade « Ah Ah la Suisse nous menace ! Nous allons, pour ne pas nous brouiller avec elle, accréditer auprès de Son Excellence Masco, un ambassadeur extraordinaire. Michel, notre joli joujou vivant, allez donc en notre nom, en vous tenant loin de ses pieds, prier ce Masco de se conduire plus civilement et de nous donner la paix ».

En vous tenant loin de ses pieds ! Sans doute, mais Michel, n’entendant que la mission conciliatrice, enchanté et ravi de la permission l’autorisant à rejoindre son ami, était déjà parti en courant et en criant d’un bout à l’autre des galeries « Bonjour bonjour, monsieur ours. Bonjour ».

En vous tenant loin de ses pieds ! Oui-da. Le mignon page sauta, plutôt qu’il n’arriva, sur le museau que le gros animal tenait écumant hors de la huche, entre deux barreaux. Un grommellement furibond répondit à cette embrassade. Le mioche en demeura stupide. L’ours, d’un bond, s’était levé sur ses pattes de derrière. Irrité et méchant, il considérait ce genre de petit cacatois jaune-canari, vert-pomme, groseille, héliotrope, écarlate et bleu-paon, qui lui envoyait des baisers, lui répétait, tout moite d’étonnement devant cet anormal accueil : « Bonjour, monsieur ours Bonjour Masco, mon Masco, mon bon Masco, mon Masco chéri ! ».

Au son plus clair de la voix bien connue, Son Excellence se calma un peu, se remit sur ses quatre pattes, considéra un instant attentivement son visiteur, mais avec une parfaite et profonde mésestime, en constatant que celui qu’elle aimait tant naguère était devenu un de ces hideux petits pages qu’elle ne savait souffrir jamais. Elle lui souffla dans la figure, avec un tel dédain, et lui tourna le dos, avec un tel dégoût, si accentué même que le savoyard éclata en sanglots, en sanglots qui ne s’arrêtaient plus.

Devant un désespoir si vrai, la rancune de la grosse bête ne sut résister. Ses yeux, à elle aussi, se fondirent en eau. Masco s’approcha, se coucha sur l’extrême devant de sa huche, et vaincu par les larmes claires, pures et grosses comme des perles, de l’enfantelet, qui déjà une fois l’avait apprivoisé par sa gentillesse, il se mit à grognonner doucement, amoureusement, à lécher tendrement Michel, son petit menton de galoche et son petit nez pointu. Ils échangèrent alors mille politesses, mille caresses, entrecoupées de hoquets éperdus.

Quand M. l’abbé vint quérir Michel pour aller assister à la messe, Son Excellence bernoise, très douce, laissa partir son camarade sans protester, le suivant d’un oeil trouble et attendri pendant son éloignement, aussi longtemps qu’il le put apercevoir. Après, calme et satisfait, il s’endormit, ce qui ne lui était plus arrivé depuis nonante-six heures.

Ainsi le petit ramoneur, dès sa première ambassade, eut-il un mirifique succès diplomatique, dont il fut fort félicité, en obtenant du représentant helvétique, presqu’instantanément, une paix que réclamait Monseigneur le duc Léopold de Lorraine.

 

Le bon professeur et le mauvais élève

L’été vint avec son cortège de fleurs odorantes, éclatantes en couleurs, ses feuillages épais, son soleil éblouissant, mettant de la belle humeur partout. Michel passa des heures entières dans le jardin, respirant à pleins poumons l’air embaumé, courant après les papillons somptueusement colorés, qui, avec lui, jouaient à cache-cache entre les buissons, ou les parterres de roses, d’oeillets, de jasmins, de tulipes et de résédas. On n’eut plus reconnu le mendiant misérable, à la mine hâve, dans ce garçonnet frais et joli, adorable avec son nouveau pourpoint de satin mandarine, tout brodé d’alérions d’or, et sa petite culotte pistache pâle. Il était savant, connaissant ses lettres, récitant l’Ave Maria, le Pater et le Credo. Le bout d’homme s’enthousiasma au plus haut point quand on lui fit le récit de la merveilleuse histoire du Grand Saint Nicolas, qu’il adorait avec l’entière pureté de son âme limpide et ingénue.

Maintenant, chaque matin, on lui permettait d’aller voir Masco, et, sans doute pour prouver au duc la reconnaissance qu’il lui portait, l’élève page s’ingéniait à faire profiter son gros ami velu de l’instruction et de l’éducation qu’on lui donnait à lui-même. Il s’imposa comme professeur à Masco. Les manières un peu brutales de l’ours l’étonnaient davantage à mesure qu’il s’affinait et souvent on l’entendit dire, de sa voix tintante et chantante : « Tu manques de tenue, monsieur ours ».

A chaque visite, il lui racontait, l’innocent, ce que M. l’Abbé et M. le Précepteur lui avait enseigné. Le seigneur plantigrade, comme pour lui faire plaisir, l’écoutait les oreilles droites et le nez baissé. C’était comique de les voir, charmant de les ouïr, car la grosse bête faisait ses observations à sa manière, par toute une variété de grognements aimables, attentifs, ou distraits.

Quotidiennement, des scènes de ce genre se passèrent : « Ecoute Masco, je vais te chanter une belle chanson La, sol, la, fa, sol, la ». L’ours léchait, d’un large coup de langue, le petit menton de galoche, prouvant ainsi qu’il était fort intéressé. « Do, la, la, la, la, ré ». Masco s’asseyait et prenait une position très correcte. Alors de sa voix cristalline, Michel commençait : « Il était trois petits enfants, qui s’en allaient glaner aux champs... ».

Il s’interrompait pour ajouter « Tu sais, ils s’appelaient Pierre, Paul et Jean, les trois petits enfants ». « S’en vont un soir chez un boucher… Tu sais, il s’appelait Chrisologue le boucher… ».
« Boucher, voudrais-tu nous loger ? Entrez, entrez petits enfants, Il y a d’la place assurément. La, sol, la, fa, sol, la, do, la, la, la, la, Ils n’étaient pas sitôt entrés Que le boucher les a tués. Les a coupés en morceaux, Mis au saloir, comme pourceaux ! ».

Masco baissait les oreilles, relevait le nez, puis s’étendait de tout son long sur le plancher de sa cage, mais en faisant un signe de tête à son ami, semblant lui dire Continue...

« Saint Nicolas, au bout de sept ans, Saint Nicolas vint dans ce champ… ». Comme à ce moment, Masco baillait malhonnêtement, ce qui scandalisa Michel, le jeune professeur prit un ton sévère et l’interpella : « Tu sais monsieur ours, tu n’es pas poli. On ne baille pas ainsi et puis, si on ne peut pas s’en empêcher, on met au moins sa patte devant sa gueule ! ». Ce vif reproche toucha le représentant de Berne qui consentit à redresser ses oreilles, à prendre une tenue à peu près décente, et qui regarda d’un oeil malin son jeune maître de maintien.

Michel alors reprenait : « La, sol, la, fa, sol, la, do, la, la, la, la… ». Ici Michel était inrerrompu par un profond soupir de Masco que cette histoire, cependant palpitante, ne passionnait sans doute guère, car il fermait ses oreilles et ses yeux, ce qui lui valut une grande tape sur le museau. « Eh bien, est-ce que tu m’écoutes, monsieur ours ? ». Masco grognait affectueusement, et Michel, comprenant que ce grognement voulait dire oui, continuait : « Saint Nicolas posa trois doigts, dessus le bord du vieux saloir… ». Des ronflements sonores battaient la mesure du refrain, ce qui faisait dire à Michel consterné : « Monsieur ours n’aime pas la musique. Pauvre monsieur ours ! ». Pour se consoler, l’enfant embrassait entre les yeux la grosse bête endormie et lui grattait les pattes.

Quels jours heureux que ces jours de soleil où les fleurs regardaient passer curieusement le bambin délicat, lui souhaitant la bienvenue à leur façon, les unes épanouies, de leur haleine violente et entêtante, les autres de leur parfum timide et indécis, alors qu’elles n’étaient encore que le bouton qui presse sur son cœur ses feuilles innocentes ! Ah qu’il s’amusait bien, le gentil petit page, avec les moineaux qui se posaient, piaillant, sur lui, répondant à son appel par des cris joyeux, le couvrant, tout en attrapant au vol les miettes du pain dont, avec de grands éclats de rire, il les bombardait !

 

Ce que vivent les roses

Enfant-malade-150x102Eh oui, il faisait bon de vivre ! Hélas, hélas ! L’automne apporta un vilain rhume à Michel, ou réveilla celui que, depuis des années, il avait trimbalé dans ses guenilles, alors que ramoneur, il récoltait les germes de maladies graves en mendiant des sous dans l’humidité glaciale des rues. Hélas, hélas ! Il reprit sa mine souffreteuse, de nouveau ses membres s’endolorirent, et le petiot toussait, il toussait sans cesser, depuis le matin jusqu’au soir et du soir jusqu’au matin, ne pouvant presque plus marcher, presque plus dormir, il toussait, le mignon, il toussait !

Hélas ! Hélas ! Voilà que ça lui faisait mal, ici, près de l’épaule, là, dans le dos, aussi dans la gorge, encore dans la tête ! Hélas hélas ! En vain, Monseigneur le Duc fit-il venir les docteurs les plus réputés en consultation avec ceux de sa Cour, en vain essaya-t-on de tous les remèdes, rien n’y fit.

L’enfant dépérissait rapidement. Pâle, amaigri, défiguré, il s’obstinait cependant à se traîner à grand’peine jusque chez Masco, à qui il disait : « J’ai bobo, très bobo, monsieur ours ». La grosse bête se faisait câline, caressante, multipliait ses amitiés pataudes avec une mine très attristée et larmoyante. Des fois, quoique n’ayant pas le cœur à la plaisanterie, elle se forçait à cabrioler maladroitement et comiquement pour faire rire Michel, mais Michel ne riait plus.

Bientôt le pauvre mioche ne put plus se lever. On l’eut cru déjà mort, tant il était blanc dans la blancheur du linge, si ses yeux, rendus encore plus étincelants par le protond cercle bistré qui en meurtrissait le tour, n’avait reflété l’ardent désir de vivre qui le possédait. A peine s’il parlait pour remercier le Duc qui le comblait de gâteaux qu’il aimait encore mais ne mangeait plus, pour prier le Bon Dieu avec M. l’Abbé, ou pour demander à sa gouvernante des nouvelles de Masco.

Un soir, qu’en délire il divaguait depuis des heures, il s’interrompit soudain en poussant un soupir. Les docteurs crurent que c’était la fin de ses souffances et se précipitèrent vers son lit. Mais Michel comme en extase murmurait : « J’ai trop bobo. Doux, cher, bon Jésus qui êtes au ciel, faites moi venir auprès de ma maman chérie, qui est partie vous demander du pain pour son garçonnet ».

Quand il eut fini, il baissa les paupières et sourit. Ses cheveux bouclés s’agitèrent autour de son petit nez pointu, de son menton de galoche, et sa voix tintante, s’éleva, nette et pure, au milieu du silence recueilli : « Merci Monseigneur. Merci, Masco. Adieu, monsieur Ours ».

Un souffle presqu’imperceptible, tant il était léger, s’exhala de sa bouche. La veilleuse de cristal rose qui éclairait sa chambre, s’éteignit en même temps, sans doute éteinte par le battement d’ailes de l’Ange-Gardien qui partait, rapide, emportant la petite âme immaculée de Michel en Paradis.

 

Le deuxième dit « Et moi aussi »

Lorsque le charmant petit page fut pour toujours couché sous les fleurs et que Son Excellence helvétique ne le vit plus apparaître, même dans les lointains des galeries, ni à son heure ordinaire, ni plus tôt, ni plus tard, ni jamais, elle recommença à se mettre en une colère désordonnée et farouche qui sans cesse grandissait, s’exaspérait dans l’inutile attente.

Au palais on était habitué de longue date à ses sautes d’humeur, à ses fantaisies tapageuses et dangereuses, mais on ne s’en inquiétait qu’un court moment car, assez rapidement jusqu’alors, on s’en était rendu maître. Cette fois-ci cependant, Masco eut une telle crise de volonté massacreuse, fit un tel vacarme, prit une expression si férocement méchante, que le duc lui-même commençait à s’agacer en constatant qu’on n’arrivait, ni par violence, ni par douceur, à dompter la bête rebelle.

On ne vit plus traîner orgueilleusement dans les salons, couloirs, antichambres, cours ou jardins, les pages moqueurs. Ils frémissaient aux heures où il leur fallait passer par les galeries pour accomplir leurs devoirs auprès de Son Altesse. Sitôt libres, craintifs, ils se faufilaient chez eux, dans leur salle de réunion, dans leur réfectoire, dans leur dortoir, ayant tous la chair de poule.

Par exemple, une fois rentrés en leur bercail, ces agneaux devenaient des loups. En vengeance de leur émoi, jamais avoué mais toujours ressenti, ils criaient que Masco était une présomptueuse brute sans valeur, bien facile à mater. Ils le pulvérisaient. Aucun, à notre connaissance, n’osa se présenter devant la huche pour défier le tyran en le regardant les yeux dans les yeux. Ah non, aucun car il suffisait que les grondements lointains de l’ours se fissent entendre pour qu’ils en pâlissent au point d’en devenir verts.

Cependant (ce qui fut plus grave) peu-à-peu, une universelle terreur s’empara des attachés à la cour. Tous, l’un après l’autre, furent pris de panique. Il y eut des conciliabules, des réunions, des conférences, des consultations, où l’on étudiait gravement tous les moyens possibles d’apaiser cet ours insociable, que ses gardes n’approchaient plus qu’armés jusqu’aux dents, comme s’ils partaient en guerre.

Très sérieusement, la majorité des seigneurs déclarait que, puisque le représentant de la Suisse était devenu fou et enragé, il était nécessaire, prudent et urgent de l’occire, en l’abattant d’un coup de feu.

A cette énergique et expéditive proposition, Léopold s’indigna « Oh oh, comme vous y allez, Mes seigneurs » dit-il avec vivacité. « Ce serait une lâcheté que ne nous pardonneraient pas, j’en suis sûr, ni le Grand Saint Nicolas, notre Vénérable et Vénéré Patron, qui choisit Masco comme l’intermédiatre de sa spéciale bonté pour Michel, ni la ville de Berne que Masco représente auprès de nous, ni notre pauvre Petit Joujou mort et regretté, qui adorait son monsieur Ours. D’ailleurs, la bête paraît suffisamment malade pour crever prochainement de sa maladie, et si elle ne crève pas, hé bien elle se remettra toute seule de sa mauvaise fièvre, ce qui serait d’ailleurs le mieux et qui est ce que notre sincérité lui souhaite. Croyez-moi, messeigneurs, les exaltations si frénétiques ne peuvent durer longuement ».

Monseigneur le duc avait raison. Tout en sueur, cinq jours après le décès du page mignon, les poils de sa belle fourrure empoissés de bave, les yeux retournés, claquant des crocs, aphone à force de grommeler sans relâche, harassé à force de sauter et bondir continuellement, les nerfs à bout, pris de vertige, le puissant plantigrade, tout à coup tomba lourdement sur le dos, ses lourdes pattes en l’air.

Sans aucune transition, après sa frénésie violente, Masco entra en prostration. Maintenant, il se roulait doucement et péniblement sur sa litière de paille de riz, cherchant dans son cerveau de bête obtuse à comprendre ce qui pouvait bien être arrivé à Michel, constatant l’inutilité de ses fureurs qui ne lui rendaient point le gentil petit compagnon, unique objet de ses amours, et sondant la profondeur de sa peine, qu’assurément rien ne pourrait plus consoler.

Alors il fut pris d’un mal que la science de son époque ne connaissait pas encore, mais que nos docteurs modernes savent aujourd’hui diagnostiquer, si non guérir. Il fit de la neurasthénie suraigüe et galopante.

Son Excellence bernoise méprisa cette Suisse, qu’elle représentait si pompeusement, sans savoir pourquoi, et qu’elle n’avait seulement jamais vue. Elle se dégoûta de la gloire d’être un vivant symbole héraldique. Elle maudit avec ingratitude cette Lorraine, qu’elle accusait injustement de son infinie désespérance, et, avec rancune, elle déprécia en son for intérieur tous les hommages dont on l’avait comblée sans qu’elle ne le demande !

Ce qu’elle voulait, c’était son jeune ramoneur, qu’avec méchanceté déjà on lui avait métamorphosé en absurde petit page, et comme on ne lui restituait pas son ramoneur aimé, elle se désintéressa officiellement de tous et de tout. Son caractère, par nature plutôt désagréable qu’aimable vis-à-vis d’autrui, ne manifesta plus. Le plantigrade désabusé estima n’avoir plus rien à faire sur cette terre. Aussi décida-t-il de mourir et tout de suite encore.

Ce fut là son dernier acte énergique. Masco ne bougea plus, ne mangea plus, ne but plus, ne dormit plus. S’il respirait encore, ce n’était que bien involontairement. Il fut si sincère dans son aversion des choses et des gens de notre bas vilain monde que son agonie fut courte. Après trois jours juste à la même heure, et huit jours après la mort de Michel, le gros Masco trépassa, lui aussi, assassiné par la noire douleur d’avoir perdu son petit savoyard maigre.

Les valets de cage du terrible animal avaient repris quelque sang-froid depuis que la suprême crise de violence avait si nettement pris fin. Ils avaient osé, timidement d’abord, puis, voyant tout danger pour eux écarté, très régulièrement, venir faire leur service auprès de Son Excellence, qui, elle, ne bougea pas, ne les regarda pas seulement une fois. Ils soupçonnaient l’ours d’être en léthargie et se défiaient de son réveil.

Quand ils trouvèrent Masco, les pattes roidies, les yeux troubles, chargés de haine, et semblant les fixer, les crocs en avant, et laissant pendre de sa gueule baveuse, largement ouverte, une énorme langue rouge, ils furent repris d’une peur effroyable et crièrent au secours. Mais, bientôt, on s’aperçut que la bête n’était plus féroce, oh plus féroce du tout.

On se hâta d’aller prévenir le prince. Léopold fut d’ailleurs le seul au château, pour apprendre avec une tristesse vraie ce suicide. Dans un genre de courte oraison funèbre improvisée, il admira l’instinct des animaux, qui semble, au moment le plus inattendu, leur prêter une âme il vanta les qualités de bonté cachées de Masco, exalta sa beauté représentative, en faisant de nombreuses allusions émues à son petit joujou, si vite cassé par un destin cruel.

Pour rendre un bel hommage au représentant helvétique, le duc décréta que la porte basse, à gauche du grand portail de son palais, sous laquelle Michel s’était réfugié le jour de la fête du Vénérable et Vénéré Grand Saint Nicolas, contre laquelle la huche était adossée, porterait dorénavant le nom de Porte Masco.

Mais lassé sans doute des consécutives émotions, procurées à tous par la bête féroce, il décida aussi qu’on ne la remplacerait point à sa cour. On se contenterait de prendre un concierge, pardon un suisse, moins blasonnant que feu Masco, de caractère moins compliqué, pius harmonieux, de tempérament pacifique, et dont la force physique n’aurait point de subites fantaisies, inquiétantes et dangereuses pour ceux n’ayant pas la chance de lui plaire.

 

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