Les droits du seigneur de Girecourt-sur-Durbion (88)

 

D’après « Le département des Vosges » d’Henri Lepage et Charles Charton – Année 1845

Girecourt doit être ancien, à en juger par le château qui y existe encore aujourd’hui, et dont les vieillards se rappellent avoir vu les murs et les tours de défense. S’il faut en croire la tradition, ce château eut à soutenir un siège contre les Suédois, et l’on a trouvé, dans les carrières qui l’avoisinent, plusieurs restes de squelettes humains rangés les uns près des autres.

La seigneurie de Girecourt, de laquelle dépendaient 24 villages, appartint anciennement à la maison d’Haraucourt, puis à celle de Lenoncourt. Elle passa, en 1705, à M. le comte Humbert de Bourcier, en faveur duquel Léopold érigea cette terre en baronnie, le 10 décembre 1722.

Son propriétaire était en outre, seigneur du faubourg de Bruyères et avait droit, en cette qualité, à toutes les langues de bœufs, veaux et moutons tués dans la ville.

Il jouissait aussi des droits de chasse et de pêche dans tout le cours de la Vologne, et l’on prétend que le comte Humbert tira de cette rivière une assez grande quantité de perles pour en faire un collier qu’il offrit à la duchesse douairière de Lorraine.


Archive pour septembre, 2011

Le crucifix d’or du château de Darnieulles

Crucifix d'orRuines du château de Darnieulles

 

N’ayant pour l’instant pas trouvé l’historique de l’ancien château de Darnieulles, je vous propose une petite légende en rapport avec un de ses seigneurs.

D’après un article paru dans la revue « Le pays lorrain » en 1906

Darnieulles possède les ruines de son antique château. Elles se dressent à quelques pas du village, sur la colline qui domine cette vallée de l’Avière rendue célèbre par la catastrophe de Bouzey. Les ruines de la vallée sont réparées, celles du château le seront-elles jamais ?

Cette question a préoccupé nos pères et fait naître une légende. Or, en attendant l’histoire de l’ancienne seigneurie de Darnieulles, qu’on nous permette de ressusciter, parmi les choses mortes et oubliées la légende du Crucifix d’or. Elle a poussé sur ces vieux murs au souffle des siècles, comme la mousse au souffle des autans. Si elle a été fécondée par l’imagination populaire, elle n’a certainement pas poussé sans un germe plus ou moins historique.

Quelles racines a notre légende dans l’histoire ? Nous l’ignorons, nous l’avons recueillie par bribes et par variantes sur les lèvres de quelques anciens et nous l’avons reconstituée d’après ces divers récits.

Le château de Darnieulles existait bien avant que le duc Charles II en fit le douaire de Jean de Pillepille, son fils naturel. Les ruines qui restent debout accuseraient le Xème ou le XIème siècle. Une tour à moitié démolie, quelques pans de murailles d’enceinte, percées d’ouvertures romanes, c’est tout ce qu’a épargné le temps de l’antique manoir qui abrita les premiers voués d’Epinal, avant d’abriter le bâtard de Charles II et d’Alison du May et dont l’un des descendants fut le héros de la légende du Crucifix d’or.

C’était sans doute vers la fin du XIVème siècle. Le sire de Darnieulles voulait éclipser par son luxe les seigneurs de Ville et de Fontenoy. Les fêtes et les tournois se succédaient et les revenus de la terre de Darnieulles ne suffisaient pas à payer les folies du jeune seigneur, qui dut vendre d’abord une partie de son bien, puis engager des bijoux de famille. Il en vint même à se défaire du grand crucifix en or massif, que quelqu’un convoitait depuis longtemps.

Ce joyau, oeuvre d’art et de foi, ce christ, don, parait-il, d’Alison du May au chef de la maison de Darnieulles, cette relique qu’on se transmettait pieusement de génération en génération, parce qu’elle avait reçu le dernier soupir des ancêtres, fut engagée sans remords.

L’acquéreur était venu lui-même au château de Darnieulles quérir sa proie. Mais, comme il l’emportait, au moment de franchir la cour, le crucifix devint lourd, si lourd qu’il fut impossible à son nouveau possesseur de faire un pas avec un fardeau si écrasant. Il laisse choir l’objet à terre et la terre cède sous son poids. Il le voit s’enfoncer dans le sol, la frayeur s’empare de lui, il croit que la terre va l’engloutir et il prend la fuite. Le seigneur de Darnieulles, à son tour effrayé, sent que l’argent lui brûle ses doigts, il le jette dans la fosse mystérieuse, creusée par le christ et la fosse se referme d’elle-même.

Depuis lors, le christ d’or qui est enfoui dans le pourtour du château, plus jamais ne put être retrouvé. Le jeune seigneur était mort, après avoir perdu la raison, sans avoir pu indiquer l’endroit exact de cet enfouissement merveilleux.

On creusa, on fouilla en coupes profondes, oncques on ne put mettre à jour, ni le christ d’or, ni l’argent maudit.

Et, ajoute la légende, d’accord du reste avec l’histoire, cette noble maison de Darnieulles perdit, avec son joyau, sa fortune, son prestige et sa lignée. Moins d’un siècle plus tard, elle tombait en quenouille. Le fief fit retour au duché de Lorraine, puis fut de nouveau baillé à la famille de Beaufort-Gellenoncourt, qui l’occupa jusqu’au XIXème siècle avec des fortunes diverses.

Ainsi, des le Xème siècle, trois illustres maisons se sont succédées à Darnieulles. Ses destinées sont-elles closes définitivement ? Peut-être, reprend la légende, car, ajoute-t-elle, si jamais le crucifix d’or est exhumé, l’antique château de Darnieulles retrouvera en même temps sa vie d’autrefois, son opulence et sa gloire, ses barons, ses valets en livrée et les carrosses dorés, qui firent si longtemps son orgueil.

Telle est la légende du Crucifix d’or. Ne cache-t-elle pas une vérité morale ? N’est-elle pas la preuve, que dans notre vieille Lorraine, la fidélité aux traditions ancestrales fut toujours regardée comme le soutien et la sauvegarde des familles ? 

Les ruines du château « Qui qu’en grogne » à Moyen (54)

Blason de Moyen (54)Château de MoyenChâteau de MoyenChâteau de Moyen

 

Ruines sauvegardées et restaurées depuis 1983 par l’association « Qui qu’en grogne« , elles sont inscrites au titre des monuments historiques depuis 1992. Une fête médiévale est d’ailleurs maintenant organisée à Moyen tous les ans.

Je vous propose de découvrir l’historique de ce château.

D’après un article paru dans la revue « Mémoires de l’académie de Stanislas » – Année 1859

Les ruines du château de Moyen se voient encore aujourd’hui sur une élévation qui domine le village de ce nom, traversé par la route départementale de Lunéville à Rambervillers.

Le village de Moyen était autrefois une des nombreuses possessions de l’évêché de Metz enclavées dans les états des ducs de Lorraine.

Le château fut commencé vers 1444 par Conrad Bayer de Boppart, évêque de Metz, qui contraignit les bourgeois d’Epinal, dont il était seigneur, à y faire des corvées. Les seigneurs des environs en murmurèrent. L’évêque ne s’en mit pas en peine et nomma ce château « Qui qu’en grogne », pour marquer le mépris qu’il faisait de leurs discours.

Le château de Moyen était carré, avec une grande enceinte fortifiée de cinq tours, placées aux côtés du nord et de l’orient. Le corps du château était environné de fossés et de murs bien solides.

En 1634, ce château, occupé par les troupes de Charles IV, fut assiégé par le maréchal de la Force, dans le but d’attirer le duc en campagne. Le château se rendit, faute d’eau, au bout de six jours. La garnison en sortit avec armes et bagages.

Les soldats lorrains, mal payés et mal disciplinés, continuaient cependant à désoler le pays sans distinction d’amis ou d’ennemis. Ils attaquèrent et reprirent ce château en 1636, et se servirent de ce lieu, comme d’une forteresse, pour exercer plus hardiment leurs ravages dans la province.

En 1639, du Hallier, gouverneur de Nancy, pour réprimer ces désordres, alla assiéger le château de Moyen. Thouvenin, capitaine du régiment lorrain de Saint-Baslemont, y était enfermé avec cent hommes. Le siège fut commencé le 1er août 1639, et le château ne fut pris que le 15 septembre de la même année. On y tira plus de 4000 coups de canon.

Quelque temps après, cette forteresse fut démolie, ainsi que la plupart des châteaux de la Lorraine.

Les ruines du château de Fontenoy-le-Château (88)

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En 1978, l’association « Les amis du vieux Fontenoy » était créée pour sauvegarder les ruines du château. Aujourd’hui, grâce aux bénévoles, les murailles ont été consolidées, mais malgré leur bonne volonté, le donjon est en péril.

L’association lance un appel au secours. Si vous voulez participer à la sauvegarde de l’édifice, rendez-vous ici.

Pour l’instant, je vous propose une petite description du château faite à la fin du XIXe siècle.

 

D’après les « Annales de la Société d’émulation du département des Vosges » – Année 1894

Accroché au flanc d’un coteau à pic qui domine toute la ville, solidement campé sur des terrasses en retrait, griffes gigantesques par lesquelles il se cramponnait fièrement sur ses murailles séculaires, le vieux castel était un vrai nid d’aigles.

Au pied des remparts, la jonction du ruisseau Châtelain et du Côney. Au-dessus, le donjon carré haut de 25 à 30 mètres, et pouvant défier tous les assauts. A droite, sur le même plan, une tour ronde aux murailles épaisses montant la garde en face de l’avenue. A gauche, en contre-bas, une autre tour ronde, non moins solide, protégeant la poterne. C’était une demeure digne des fiers barons de Neufchâtel.

La grande avenue, ou la Grand’Voie, aboutissait dans le verger, au sud du château. Ce verger occupait une grande partie du coteau qui se dirige sur les Molières. Sans doute que la maison encore appelée la Loge en occupait l’extrémité, servant ainsi de lieu de repos et de rafraichîssement dans la promenade des châtelains. On voit en effet sur le plan dressé au XVIIIe siècle, toute cette partie sud désignée du nom de Curtille des seigneurs.

De ce côté, les fossés et le pont-levis. Puis s’ouvrait la porte d’entrée et les principales ouvertures du donjon. Les autres faces n’étaient percées que de fenêtres très étroites et de machicoulis servant à faire pleuvoir sur les assaillants toutes sortes de projectiles.

L’Atrium ou cour intérieur du château commençait probablement entre le donjon et la tour de l’ouest pour se continuer sur le verger et la principale avenue ou la Grand’voie venait y aboutir. D’ailleurs, la situation de l’ancien faubourg de l’Aître (Atrium), au milieu duquel cette avenue venait déboucher dans Fontenoy, ne fait que confirmer cette hypothèse. Quant à la place d’armes, elle devait avoir son emplacement sur le cimetière actuel, que l’on désigne encore sous le nom de la Mothe.

Au bas du verger, le ruisseau Châtelain formait un étang actuellement converti en une prairie que l’on désigne encore sous le nom de l’Etang Châtelain.

On voyait à la fin du siècle dernier deux tours, l’une ronde, l’autre carrée, dont il ne reste que des débris. Elles étaient assez peu endommagées. On les a démolies, pour en tirer des pierres à bâtir, quoiqu’on eût de belles carrières sur les lieux.

Des vieillards racontaient, il y a quarante ans, que la tour carrée était deux fois plus élevée qu’elle ne l’est maintenant. On montait jusqu’à la plate-forme qui existe encore en partie. De là, quatre murs sans toits allaient à une grande hauteur. Cet espace était, disaient-ils, en temps de guerre, le magasin de meubles des habitants.

La tour ronde, ajoutaient-ils, avait à sa base, une belle salle. Au premier, une chambre moins vaste, mais fort soignée. Enfin au-dessus, un escalier extérieur se terminant à la partie supérieure de l’édifice. Dans cette tour ronde, s’ouvrait un souterrain allant jusqu’aux Molières.

Des constructions nouvelles furent entreprises et des améliorations importantes faites aux fortifications et au château sous l’administration de Diane de Dommartin. En 1587, il est payé aux habitants de Fontenoy, la somme de mille francs pour la réparation d’une des grosses tours de la ville. En 1593, ce sont d’autres réparations faites à la Porte de la Tour de Ronde et à celle de l’Aître.

Dans les années qui suivirent l’incendie de la ville en 1635, il fallut à l’héroïque population de Fontenoy, pourtant décimée par la guerre et la peste, sans gîte et sans ressources, bien de l’énergie pour se mettre à l’œuvre et réparer tant des désastres. Les maisons furent en partie relevées à la hâte, pauvres, dénudées, sans élégance et sans architecture, chacun parant au plus pressé et cherchant d’abord un abri.

Fontenoy sortit de ses ruines, mais son château n’eut pas le même sort.

Ses seigneurs avaient d’autres palais, celui-ci fut abandonné définitivement. Du reste, après la guerre de Trente Ans, depuis que Richelieu et Louis XIV avaient appesanti sur la noblesse leur main de fer, la féodalité avait cessé d’exister. D’autocrates qu’ils avaient été, les grands seigneurs n’étaient plus guère que de riches propriétaires tirant des revenus considérables de leurs domaines et des dîmes qu’ils percevaient. De là, l’inutilité d’entretenir et surtout de reconstruire des châteaux qui ne devaient jamais plus les protéger. C’était donc une ruine complète, imminente réservée à chacun d’eux : c’est qui arriva pour celui de Fontenoy.

Des deux tours rondes signalées plus haut, il ne reste pas pierre sur pierre. La Tour de Ronde située sous le donjon, n’existait déjà plus au milieu du siècle dernier, tandis que l’autre, appelée Tour de l’Aître, avait été assez bien conservée jusqu’au commencement de ce siècle. En 1892, on voyait encore à l’intérieur de cette tour, une chambre ou plutôt une prison voûtée dans laquelle se trouvaient trois ouvertures. L’une donnait sur le caveau qui va aux Molières, une autre semblait être la porte d’entrée, et enfin la troisième regardait le donjon et paraissait y conduire par un escalier dont on voyait les vestiges.

La plate-forme du donjon ou de la Tour Carrée est à 9 mètres au-dessus du sol. Avant 1875, on avait à sa droite, un grand mur à meurtrières et à fenêtre déformée, sillonée de crevasses, d’une hauteur de 11,05 m au-dessus de la plate-forme, et donnant à ces ruines l’apparence d’une immense siège à dossier. Le revêtement extérieur, qui a été enlevé à plus d’un endroit, laisse voir des massifs de maçonnerie formée de pierres disposées en couches alternativement inclinées à droite et à gauche. Enfin on aperçoit encore actuellement dissimulées dans les buissons et sous le lierre, les ouvertures de trois caveaux se dirigeant sous la terrasse de la tour.

Ces tours dignes de tout intérêt appartenaient encore en 1870 à la famille Daubié de Fontenoy. Mais l’entretien des ruines occasionnant des dépenses, dont la répartition offrait d’autant plus de difficultés que les membres de la famille étaient plus nombreux, on résolut de s’en défaire. Ce fut M. Chavanes, propriétaire de la manufacture de Bains, qui en devint l’acquéreur.

Or, un beau jour de l’année 1875, vers 6 heures du matin, une sorte de craquement formidable se fait entendre, une nuée de poussière couvre toute la ville : c’est une partie du donjon qui vient de s’écrouler. L’éboulement qui couvrait de ses débris les jardins environnants demandait un prompt déblaiement. Mais il restait l’autre moitié du pan de mur. Par peur de nouvel accident, on voulut la faire sauter par la mine. On avait compté sans la solidité de la maçonnerie ancienne.

On employa d’abord, mais en vain, une mine de un kilogramme de poudre. Il fallut augmenter, et la muraille ne s’effondra, dit-on, qu’au huitième kilogramme de poudre. Les plus belles pierres furent utilisées déjà au siècle dernier. Et au commencement de ce siècle, une quantité considérable des matériaux tirés de ces ruines avait servi à construire plusieurs maisons de Fontenoy et la tour de l’église.

Profitant du moment où il était obligé d’employer une équipe d’ouvriers à opérer le déblaiement, M. Chavanes voulut faire quelques fouilles surtout dans les caveaux. Ses recherches restèrent infructueuses, les voûtes s’affaissant aussitôt l’entrée de l’air et de la lumière. Les caveaux placés sous la terrasse paraissent avoir mis en communication avec le donjon, différents points de la ville. Peut-être l’un d’eux aboutissait-il à l’intérieur de l’église.

L’année 1893 nous laissera ce regret d’avoir vu disparaître, sous le marteau démolisseur, une partie de ces ruines antiques, qui font la gloire et l’ornement de Fontenoy.

La sorcellerie en Lorraine à la fin du XVIe siècle

Blason de la LorrainePortrait de Nicolas Remy d’après le cuivre de Pierre Woeiriot

Un épisode pas très « reluisant », mais faisant malheureusement partie de l’histoire de notre région…

D’après « Histoire de Nancy » de Christian Pfister

Il nous faut décrire l’une des épidémies les plus terribles qui aient sévi sur la ville de Nancy et la Lorraine.

Cette épidémie ne fut point produite par les forces aveugles de la nature. Ce ne fut point une maladie ou une peste qui frappa les humains. Elle fut causée par les hommes eux-mêmes, qui, entraînés par leurs croyances, se montrèrent cruels aux autres hommes. Leur sottise fit plus de victimes que les plus redoutables fléaux.

Nous voulons parler de la crise de sorcellerie qui marqua les dernières années du XVIe et les premières années du XVIIe siècle. Ce mal ne fut pas particulier à la Lorraine. Il fut connu pendant cette période dans l’Europe entière, dans les pays protestants comme dans les pays catholiques.

II est malaisé de dire pour quelles raisons il éclata particulièrement en ces années. Michelet a écrit : « D’où vient la sorcière? Je dis sans hésiter : Des temps du désespoir ». Mais cette époque fut une époque relativement prospère.

L’Europe sort des guerres de religion. Le règne d’Henri IV en France est un règne réparateur, le commerce et l’industrie renaissent. L’Angleterre, sous Elisabeth, devient une nation riche. L’Allemagne elle-même respire après la paix d’Augsbourg et avant la guerre de Trente ans. En Lorraine, aucune période n’est aussi féconde que celle du duc Charles III. Une nouvelle ville de Nancy sort du sol comme par enchantement à côté de la Ville-Vieille, des industries de luxe y sont créées et attirent de nombreux artisans.

C’est en des pays heureux que la croyance à la sorcellerie fait ses ravages. Et sans doute, on peut dire que, pendant les guerres religieuses, les hommes s’étaient habitués aux bûchers. Leur coeur s’était endurci et ils passaient, indifférents ou hostiles, devant les flammes qui consumaient les prétendues sorcières.

Mais le mal nous paraît surtout causé par les croyances funestes qui se sont répandues à ce moment et ont gagné de proche en proche.

A la fin du XVIe siècle, catholiques et protestants étaient hantés par l’idée du Démon, être personnel, doué d’un immense pouvoir, cherchant à nuire aux hommes de toutes manières. Ils le voyaient partout, dans les phénomènes naturels et dans les événements les plus fortuits. De cette croyance, qui est au fond du christianisme, mais qui, à cette époque, passe au premier plan, tirez toutes ses conséquences : les procès de sorcellerie sont au bout.

Or, au moment où les bûchers s’allumaient, il se trouva des théoriciens pour les justifier et les exalter, et leurs livres, lus avec avidité, propagèrent le mal.

Un publiciste qui a été souvent représenté comme un esprit très libre, qui a été appelé parfois le Montesquieu du XVIe siècle, Jean Bodin, publie en 1580 son Traité de la Démonomanie des sorciers, où il étale un zèle indiscret à poursuivre toutes les personnes suspectes de ce crime ; et les procès de sorcellerie se multiplient aux environs de Laon, où Bodin est procureur du Roi.

A quelque temps de là, en 1602, Henri Boguet, de Dôle, juge à Saint-Claude, en Franche-Comté, met au jour son Discours des sorciers. Il engage les magistrats à ne laisser échapper aucune sorcière, et les bûchers s’allument en ce coin du Jura, plus nombreux qu’ailleurs.

En 1610, un conseiller au parlement de Bordeaux, Pierre de Lancre, visite, à la recherche des sorciers, la terre du Labourd et il écrit son Tableau de l’inconstance des mauvais anges, les démons. Le livre paru, les procès de sorcellerie foisonnent. Entre le livre de Jean Bodin et ceux de Boguet et de Pierre de Lancre, se place la Démonolâtrie de Nicolas Remy, procureur général de Lorraine, qui fut écrite en 1592 et vit le jour en 1595. Nicolas Remy consignait dans son volume, l’expérience qu’il avait acquise en instruisant de nombreux procès de sorcellerie, et son livre eut pour effet de rendre ces procès encore plus nombreux.

Dans nul autre pays, la sorcellerie n’a sévi davantage que dans le petit duché de Lorraine.

Nicolas Remy

Nicolas Remy naquit à Charmes vers l’année 1530. Il semble avoir été d’une origine assez humble. Charles-Philippe de Croy, marquis d’Havré, le prit sous sa protection et lui paya peut-être les frais de son instruction.

Le jeune Nicolas Remy voulut apprendre le droit, et, comme, à cette époque, la Lorraine ne possédait pas encore d’université, il fit ses études en France, probablement à Orléans. Il prit le titre de licencié es lois. Puis, pendant vingt et un ans, il enseigna dans des universités françaises tour à tour la littérature et la jurisprudence. Le 15 mars 1570, au moment où il atteignait la quarantaine, un de ses oncles maternels, François Mittat, se démit en sa faveur de sa charge de lieutenant général au bailliage des Vosges, l’un des trois grands bailliages entre lesquels se divisait la Lorraine. Et, cinq années durant, il résida à Mirecourt, où il passa bientôt pour un excellent magistrat.

Le 4 novembre 1575, le duc de Lorraine l’appela à Nancy et l’attacha à sa personne en qualité de secrétaire ordinaire. L’année suivante, en 1576, tout en lui laissant sa charge de secrétaire, il le nomma membre du tribunal des échevins de Nancy.

Les échevins de Nancy formaient un tribunal ducal dont les membres, gradués en droit, étaient nommés par le duc de Lorraine. Ils étaient au nombre de quatre ou six, ayant à leur tête le maître échevin, choisi de même par l’Etat. Ils jugeaient les causes criminelles dans l’étendue de la prévôté de Nancy. Cette prévôté comprenait, outre Nancy, soixante-douze villages qui s’étendaient depuis Frouard au nord jusqu’à l’extrémité sud du département actuel de Meurthe-et-Moselle, à Affracourt, Xirocourt et Vaudéville. Or, on remarque que, dans ces villages et dans la ville, furent instruits, à cette époque, un grand nombre de procès de sorcellerie : Nicolas Remy fut un juge très affairé.

Mais ce n’est pas tout. En Lorraine, il existait un très grand nombre de tribunaux criminels : tribunaux ducaux (les autres prévôtés), tribunaux seigneuriaux et tribunaux des communes.

Le tribunal d’un petit village, comme Amance (canton de Nancy-est), Arches (canton d’Epinal), Insming (canton d’Alberstroff), Hesse (canton de Sarrebourg), avait le droit de prononcer sans appel la peine capitale. Ce tribunal communal était composé tantôt du maire et de quelques échevins, tantôt de l’ensemble des habitants d’une commune, de la féauté. Aucun de ces juges ne connaissait le droit, beaucoup même ne savaient pas lire ! Et combien de sorciers ou sorcières ont été condamnés à la peine de mort par de telles juridictions !

On comprit qu’il était nécessaire d’exercer sur elles un contrôle, et il fut admis d’assez bonne heure, qu’avant d’ordonner la question ou de prononcer une sentence capitale, ces tribunaux demanderaient l’avis des échevins de Nancy. Ce qui était un usage devint bientôt une règle, une obligation. On pensait, par cette consultation, éviter de fâcheuses erreurs judiciaires. On y voyait un autre avantage. On introduisait l’unité de législation dans l’enchevêtrement des juridictions. On superposait aux tribunaux seigneuriaux et communaux, le tribunal du duc. L’échevinage de Nancy a contribué pour sa part à créer l’unité de la Lorraine.

En vertu de ces principes, tous les procès criminels du duché de Lorraine (nous laissons de côté le Barrois, qui avait son organisation spéciale), ceux de Lunéville comme ceux d’Épinal, ceux des terres ecclésiastiques de Saint-Dié et de Remiremont, comme ceux du comté de Vaudémont ou de la seigneurie de Haroué, aboutissaient à Nancy et étaient examinés par les échevins.

Beaucoup de ces procès étaient relatifs à la sorcellerie, et de la place des Dames où siégeait le tribunal dans la maison au change, partaient approuvées les sentences qui ont envoyé au bûcher d’innombrables victimes.

De 1576 à 1591, pendant quinze années successives, Nicolas Remy fut membre de ce tribunal. Toutes les causes de sorcellerie qui se sont produites dans le duché de Lorraine, durant ces années, lui ont passé sous les yeux, soit qu’il les ait jugées directement, soit qu’il ait examiné les sentences des tribunaux inférieurs.

C’est son expérience de praticien qu’il a consignée dans sa Démonolâtrie, composée en 1592, alors qu’il sortait à peine de charge. Combien de peines capitales pour sorcellerie avait-il prononcées comme échevin de Nancy ? Il nous donne lui-même un chiffre dans le titre de son ouvrage : Ex judiciis capitalibus nongentorum plus minus hominum, qui sortilegii crimen intra annos quindecim in Lotharingia capite luerunt.

En ces quinze années, il avait envoyé au supplice neuf cents victimes, un peu plus un peu moins. C’est une moyenne de soixante condamnations capitales par an et le duché de Lorraine était un pays fort petit. Dans ce chiffre de neuf cents ne sont pas compris les sorciers qui ont été exécutés dans le Barrois, ni dans les terres des Trois-Evêchés de Metz, de Toul et de Verdun qui étaient occupées par la France et déchiquetaient le duché de façon si bizarre. Il est naturellement difficile aujourd’hui de donner des statistiques exactes, mais parfois à Nancy, où l’on exécutait les sorcières de la ville et quelques sorcières de la prévôté, souvent ces dernières étaient brûlées dans leur village, on trouve trace de six condamnations capitales (en 1597) dans une année.

La manière dont Nicolas Remy s’acquittait de ses fonctions de juge lui attirait la considération générale, et le duc, à diverses reprises, récompensa son zèle.

Le 9 avril 1583, Charles III l’anoblit. Il voulait reconnaître les loyaux services de l’échevin, et aussi la manière dont celui-ci avait rempli diverses commissions. « En chacune de ces charges, disent les lettres patentes, il se serait comporté avec tel acquit et satisfaction de son devoir que nous en aurions toujours reçu bon contentement ».

Quelques années plus tard, le 1er août 1589, le duc lui donna le titre de conseiller en son Conseil privé, et Remy, à cause de ses connaissances juridiques, s’y distingua, puisque le Conseil était une sorte de tribunal des requêtes et jugeait les causes évoquées par le prince. Enfin, le 24 août 1591, il le mit à la tête de la justice en Lorraine, en le nommant procureur général, en remplacement de Georges Maimbourg. Le procureur général avait juridiction sur toute l’étendue du duché, c’est-à-dire sur les trois bailliages de Nancy, des Vosges et d’Allemagne. Il n’était pas attaché à un seul siège, il était ministère public non seulement au tribunal des échevins, mais à la Chambre des comptes, aux assises de Nancy, des Vosges et d’Allemagne, dans les sièges inférieurs, s’il le jugeait bon.

Dès lors, Nicolas Remy a livré aux sorciers comme ministère public une guerre redoutable. Il compte soixante ans. Mais l’âge n’a point refroidi son ardeur. Au contraire, pensant faire oeuvre pieuse, il redouble de zèle. Il stimule les procureurs des bailliages d’Allemagne et des Vosges, les substituts et les officiers inférieurs, les exhortant à remplir leur devoir sans fausse pitié. Il fait, dans le duché, de fréquentes tournées pour découvrir les coupables. Il siège non seulement au tribunal des échevins, mais aux tribunaux inférieurs, pour requérir la peine de mort. Et comment de simples prévôts auraient-ils osé porter une sentence contraire aux conclusions de M. le procureur ?

Juge au tribunal des échevins, Nicolas Remy a fait neuf cents victimes : combien en a-t-il fait comme procureur ? Il est difficile de répondre. Il faudrait sûrement doubler, peut-être tripler le chiffre. S’il avait donné à la fin de sa vie une nouvelle édition de la Démonolâtrie, il aurait pu y ajouter de nombreux compléments. Ses tournées sont signalées par les bûchers. Incedo per ignes – je marche à travers le feu – eût pu être sa devise. En 1596, il parcourt tous les villages du bailliage de Nancy, et ces villages sont décimés. A la même époque, il visite Bertrimoutier dans le bailliage des Vosges et il y répand la terreur.

Remy exerça sa charge de procureur pendant quinze années, de 1591 à 1606, et ces temps, marqués en Lorraine par une grande prospérité, furent les sombres années de la sorcellerie.

Dans les loisirs que lui laissaient ses fonctions, Nicolas Remy se livrait à sa passion pour les lettres. La robe du juge ou du procureur déposée, il s’adonnait, dans sa maison de campagne de Saint-Mard, près de Bayon, aux études plus douces, amoeniora studia. Il taquinait la Muse en français et en latin, il faisait de sérieuses études historiques, il préparait ses harangues d’apparat.

Plusieurs de ses ouvrages sont arrivés jusqu’à nous. Le plus ancien en date est la Démonolâtrie, dont il nous raconte lui-même l’origine. Il repassait souvent en son esprit, pendant les vacances, les aveux que les sorciers avaient faits, et il s’amusait, pour sa distraction, à les mettre en vers latins : « Admirable matière à mettre en vers latins ! ».

Il écrivait aussi en prose quelques réflexions sur la sorcellerie en général. Peu à peu, l’idée lui vint de réunir ces morceaux détachés pour en faire un livre, de même qu’on coud ensemble des morceaux d’étoffe pour en faire un vêtement. Aussi redoubla-t-il désormais d’attention dans les procès et fixa-t-il avec soin en sa mémoire les détails de chaque affaire.

Enfin, une année, la peste lui fit des loisirs plus longs. Les tribunaux vaquaient en Lorraine, et pour charmer sa solitude, il rangea ses notes et écrivit son traité. Thierry Alix, qui, après avoir mis en ordre le trésor des chartes, était devenu premier président de la Chambre des comptes, parla du livre à Charles III. Le duc exprima le désir qu’il fût livré à la presse, et, après toutes sortes de difficultés, l’ouvrage parut à Lyon en 1595. Deux autres éditions furent données, l’une en 1596 à Cologne, l’autre en 1597 à Francfort. L’ouvrage fut traduit en allemand. Il obtint partout le succès le plus vif.

Le jurisconsulte Charondas Le Caron en fait un éloge enthousiaste : « C’est un ouvrage rempli d’exemples notables et d’excellents discours mêlés de diverses sciences, pour montrer que de si abominables crimes doivent être sévèrement punis, sans y user de connivence ni dissimulation ». L’oeuvre est dédiée au fils du duc, au cardinal Charles, évêque de Metz et de Strasbourg, celui-là même qui deviendra plus lard le premier primat de Lorraine. Ce prince souffrait de violentes douleurs rhumatismales qu’il attribuait aux sorciers. Il avait fait venir d’Italie pour l’exorciser des religieux ambrosiens. Certes, il dut trouver plaisir à la lecture de ce volume, où l’anathème et la mort étaient prononcés contre ses prétendus bourreaux.

Ce livre est certainement un livre de bonne foi, comme disait Montaigne, et c’est ce qui en rend la lecture effrayante. A peu près jamais le moindre doute n’a envahi l’âme du procureur. Jamais aucun scrupule ne l’a effleurée.

L’épigraphe de son livre est un verset de la Bible qui est déjà une sentence de mort : « Quand un homme ou une femme aura un esprit de Python ou sera devin, on le fera mourir ». Et voici la conclusion : « Pour ceux qui ont souillé leur vie de tels crimes, je ne doute pas qu’il soit de droit de les tourmenter par toutes sortes de tortures et de les faire périr par le feu. Il faut, qu’ils soient un exemple aux autres et que la sévérité même de leur supplice soit un avertissement ». Et dans l’intervalle des 394 pages, revient sans cesse le même mot : la mort !

Toutes les déductions de Nicolas Remy sont faites à grands renforts de citations d’auteurs grecs et latins, avec de véritables grâces littéraires, en une langue châtiée à laquelle on ne peut reprocher qu’un peu d’obscurité. Le procureur était nourri de la moelle de l’antiquité, et il s’appliquait à bien écrire. Il comptait sur ce livre pour faire vivre son nom dans la postérité, pour rappeler aux arrière-neveux la grandeur de la tâche qu’il avait accomplie, les services qu’il avait rendus au christianisme et à l’humanité ! Il ne s’est trompé que sur la nature de la célébrité que lui devait valoir son ouvrage.

D’autres oeuvres de Nicolas Remy nous sont parvenues. Il contribua à la rédaction de la Coutume de Lorraine qui parut en 1596. Le « nouveau style » exigeait des avocats la prestation d’un serment à la séance solennelle la rentrée des tribunaux ou, comme on disait alors, « à l’ouverture des plaidoieries du duché de Lorraine ». La première fois que cette cérémonie eut lieu en 1697, le procureur général prononça un intéressant discours. Dans un langage très élevé, il rappela aux avocats leur devoir, non sans lancer à leur adresse quelques traits malicieux sur le choix des bonnes causes et des bons moyens, la modération des honoraires, la bienveillance dans les relations quotidiennes. C’est peut-être le premier en date des discours de rentrée. La bibliothèque de Nancy en possède un exemplaire jadis donné par Remy lui-même à l’un de ses amis.

Nicolas Remy préparait aussi une grande oeuvre historique. Il amassait des matériaux pour une histoire de René II (1470-1508), et, en 1605, parut à Pont-à-Mousson le Discours des choses advenues en Lorraine depuis le décès du duc Nicolas jusques à celui du duc René. C’est un travail remarquable qui dépasse singulièrement les chroniques du Moyen-Age. C’est la première en date des histoires parues en Lorraine. Remy fait un usage judicieux de la Chronique de Lorraine et du Dialogue de Jean Lud.

Il connaît aussi quelques-unes de ces chartes qu’avait si bien classées son ami Thierry Alix. Le style est en général net et clair. Pourtant on peut lui reprocher d’avoir accueilli quelques légendes que répétait la tradition orale. Nous savons aussi que Remy réunit en une collection, les anciens édits et ordonnances de la province de Lorraine. Le volume demeura malheureusement manuscrit. Nicolas Remy obtint en récompense, cent résaux de blé à prendre, trois années durant, sur la recette ducale de Châtel et de Charmes.

Ces travaux, aussi bien que la dignité de sa vie, assurèrent à Nicolas Remy la considération publique. On se tromperait gravement si l’on se figurait que ses contemporains se détournaient de lui avec horreur. Non, ses crimes étaient ceux de son époque, et le zèle qu’il déployait augmentait encore l’estime générale. Il vivait paisiblement à Nancy, pendant l’année judiciaire, en une maison de la rue du Haut-Bourgeois, entouré de sa nombreuse famille. La ville lui fit présent d’un beau tableau pour lui témoigner sa gratitude.

Le duc l’employa dans ses négociations diplomatiques. En 1594, le procureur général prit possession de Marsal, qu’Henri IV venait de rendre à la Lorraine. Les années suivantes, il assista à diverses conférences avec les agents du duc de Deux-Ponts, du comte de Nassau, de la communauté de Metz pour aplanir diverses difficultés de frontière inévitables en un pays où les enclaves étaient multipliées. Partout il fut un auxiliaire précieux. Aussi, en reconnaissance de ses services, le duc accorda, le 26 août 1599, sur la prière de sa belle-fille Catherine de Bourbon (sœur d’Henri IV), au fils aîné de Nicolas, Claude, la survivance de la charge de procureur. Mais Nicolas Remy continua de l’exercer, tandis que Claude achevait ses études à Paris. Ce n’est, qu’en 1606, à soixante-douze ans, que le procureur prit enfin sa retraite et fut définitivement remplacé par son fils.

Nicolas se retira à Charmes, dont il avait fait une description enthousiaste dans son Discours des choses advenues. Mais il se rendit encore, à plus d’une reprise, utile à ses compatriotes. Toutes les fois qu’une cérémonie importante se célébrait à la cour de Lorraine, on s’adressait à lui et on lui demandait une pièce de circonstance.

Quand Marguerite de Gonzague, seconde femme du duc de Bar Henri, fit son entrée à Nancy, le 15 juin 1606, Nicolas Remy fut chargé de présenter de cette cérémonie une description officielle en latin.

Quand, en 1608, le duc Charles III mourut, l’ancien procureur célébra, en un langage enthousiaste, les glorieux faits de ce prince.

Lorsque le fils de Charles III, Henri II, forma le dessein de faire son entrée dans sa capitale, le 13 septembre 1609, le peintre Florent Drouin fut délégué à Nicolas Remy, dans sa retraite de Charmes, pour conférer avec lui sur les vers et les devises à inscrire sur les arcs de triomphe. L’entrée fut remise, elle n’eut lieu que le 20 avril 1610, et, sur le désir du duc, on évita tous frais trop considérables. Mais on imprima les vers de Remy, et il figura, avec son fils, le procureur, au banquet qui fut donné à l’hôtel de ville.

Ainsi, jusqu’à la fin de sa carrière, il connut les honneurs. Il s’éteignit doucement à Charmes au mois d’avril 1612, entouré du respect de tous. C’était un fort honnête homme que ce Nicolas Remy, qui avait envoyé au bûcher deux à trois mille sorciers, dont les neuf dixièmes étaient sans nul doute des innocents.

La sorcellerie

Après avoir esquissé l’histoire de la vie de Nicolas Remy, il nous faut raconter ces terribles procès de sorcellerie auxquels son nom a été mêlé et dont beaucoup se sont déroulés à Nancy. Et, tout d’abord, en quoi consistait, d’après le procureur général, le crime de sorcellerie ? Nous avons déjà dit qu’au cours du XVIe siècle la croyance au diable était générale. Nous résumons ici ce que dit Nicolas Remy dans la Démonolâtrie.

En Lorraine, le diable porte les noms les plus variés. On l’appelle maître Persin, parce qu’il apparaît sous une couleur vert foncé, maître Léonard, Napnel, Jolibois, Sautebuisson, etc. Parfois l’on fait une distinction entre ces sortes de démons : ce sont des personnages différents subordonnés l’un à l’autre.

Le démon apparaît sous des formes diverses aux personnes qu’il veut conquérir. Il pince ses victimes au front pour enlever le baptême, et les invite à assister au sabbat, qui a lieu sur une lande déserte, en un endroit écarté des habitations. Les sorcières se frottent d’un onguent et sont transportées en général sur un balai ou bien sur un bouc à ce sabbat qui, en Lorraine, se tient le samedi et le mercredi, les démons étant occupés les autres nuits ailleurs (Démonolâtrie – page 121 et suivantes). Elles s’y donnent au diable et dansent une ronde échevelée, mais masquées et retournées, la tête en dehors. Puis elles prennent en commun un repas où toute nourriture est insipide.

Le sel y fait défaut. Suivant un calembour souvent répété, les plats y viennent de Salamanque. Il n’y a pas non plus de pain, puisque le pain rappelle l’Eucharistie. Pendant toutes ces orgies, les diablotins font une musique infernale, en frappant des tibias contre des crânes (Démonolâtrie – page 141).

Nicolas Remy et les juges croyaient à la réalité de ces descriptions. Une seule fois, le procureur a un léger doute. Une sorcière a affirmé qu’à telle heure de la nuit, elle avait été au sabbat. Et pourtant son mari a juré qu’à la même heure, elle se trouvait tranquillement couchée à côté de lui. Remy ne peut pas ne pas accorder confiance à ce témoignage. Il conclut qu’un sabbat imaginaire est aussi pernicieux qu’un sabbat réel. Ce sabbat donne les mêmes émotions, provoque les mêmes lassitudes. Une telle femme est bien la proie du diable. A mort donc la malheureuse !

Mais, si hommes et femmes se rendent au sabbat, ce n’est pas seulement pour se procurer des plaisirs fatigants. Ils veulent surtout obtenir du diable, le pouvoir de nuire à ceux qu’ils détestent. Maître Persin leur donne un onguent mystérieux, il leur apprend des paroles magiques. A l’aide de l’un ou des autres, ils vont provoquer le malheur de leurs ennemis. Ceux-ci languissent et dépérissent peu à peu. Ou bien, il leur arrive un grave accident. Ils tombent et se cassent une jambe ; ils n’entendent plus ; ils voient double ; des boutons leur poussent sur la figure ; les maris deviennent impuissants.

D’autres fois, les sorciers s’en prennent au bétail. Ils font trébucher la vache ou la chèvre de leur ennemi, les blessant grièvement. Ils tarissent, par leur pouvoir magique, le lait de ces animaux. Les sorcières plantent dans le mur de l’étable, au dehors, un couteau ; elles font sur lui le signe de traire la vache ; elles prononcent le mot sacramentel : « Je te trais au nom du Diable », et le lait coule réellement le long du couteau. Elles enlèvent la force nutritive qui est dans l’herbe broutée ; chevaux, taureaux, vaches mangent et dépérissent. Au contraire, cette nourriture profite à leurs propres bêtes qui restent, grasses et bien portantes.

Ce qui frappe surtout, dans ces stupides accusations, c’est la relation que les accusateurs établissent entre une rencontre fortuite avec un sorcier et un malheur arrivé souvent des semaines, des mois, des années plus tard.

Dans un procès instruit à Amance, près de Nancy, en 1591, le herdier de la commune – c’est-à-dire celui qui garde la herde, le troupeau – est accusé de sorcellerie, et les bergers qui vivent isolés dans les champs fournissent un nombreux contingent de victimes. Une femme dépose qu’elle a eu avec l’inculpé, nommé Bulme, une querelle à cause d’une vache qu’il lui avait perdue, et, dit-elle, environ un mois après, son mari tomba malade et mourut en cinq jours. Une autre femme certifie que son mari est mort six semaines après une querelle avec le sorcier. D’autres encore viennent dire qu’après une dispute de ce genre, leur cheval ou leur verrat a péri au bout de quinze jours ou d’un mois. Et c’est sur des accusations de ce genre que Bulme et sa femme furent exécutés à Amance.

Les sorcières ne s’attaquent, pas seulement aux hommes et aux animaux. Dans leurs réunions nocturnes, elles rassemblent les nuages, qui bientôt se condensent en grêle et détruisent les moissons. Voilà pourquoi, dit Nicolas Remy, quand le tonnerre gronde, quand menace la foudre, il faut sonner les cloches, car ces mêmes cloches qui appellent les fidèles à la prière chassent le démon.

Les sorcières sont encore accusées d’avoir provoqué d’autres fléaux. En décembre 1586, la femme Odile Boncourt, d’Haraucourt, en novembre 1586, la femme Rose Gérardin, d’Etival, en février 1587, la femme Housselot, de Saint-Evre, ont avoué avoir suscité un très grand nombre de souris qui ont rongé toutes les racines et causé la disette.

Voici, avec quelques détails, les accusations lancées contre une pauvre femme de Nancy, nommée Lasnière. Elle avait l’habitude de mendier de porte en porte, et les aumônes qu’elle recevait suffisaient à son existence. Un jour, elle frappa à la maison du bailli de Nancy. Le fils aîné de celui-ci sortit à l’improviste et lui ordonna de revenir aune autre heure, car pour le moment, les domestiques étaient occupés. La femme répondit par des injures, et aussitôt notre jeune homme tomba face à terre comme s’il s’était heurté contre un caillou. Et il affirma aux domestiques accourus que l’accident n’était pas arrivé par sa faute, qu’il était poussé par derrière par une force supérieure et qu’il se serait certainement cassé un membre, s’il n’avait eu la précaution, en tombant, de faire le signe de la croix.

Le démon adressa, dit Remy, de vifs reproches à la femme Lasnière d’avoir manqué son maléfice et lui donna l’ordre de surprendre le jeune homme avant qu’il eût fait sa prière du matin et se fût garanti par le signe de la croix. Or, un jour, à l’aube naissante, le jeune homme ouvrit la fenêtre de sa chambre au premier étage et voulut saisir un nid qui se trouvait sur la muraille ; il tomba la tête la première et on le rapporta évanoui à la maison. Il revint bientôt à lui et dit à son père : « Père, ne me faites pas de reproche ; j’ai été poussé par derrière et on a lancé un objet contre moi ». Et en effet un gros morceau de bois fut ramassé à l’endroit où il était tombé. L’enfant mourut quelque temps après, la femme Lasnière fut aussitôt arrêtée. Interrogée par Nicolas Remy, elle avoue. Elle est condamnée à mort et exécutée le 14 juillet 1582.

Remy nous raconte que, aussitôt après la chute de l’enfant, le diable était venu en personne féliciter la sorcière et il accumule, pour le prouver, une série de citations de la Bible (Démonolâtrie – page 272).

Telles étaient les accusations portées contre les sorcières et qui devaient conduire presque toutes ces malheureuses à la mort. Dans l’ancienne procédure, il fallait qu’un accusateur se présentât et soutînt la vérité de son dire par serment, témoignages ou autrement.

Les procès

Dans les procès de sorcellerie, il n’y a plus d’accusateurs. Il n’y a, comme pour les procès de l’Inquisition, que des dénonciateurs. Un individu a à se plaindre d’une femme qui l’a injurié, il ne veut pas payer son créancier, il dénonce la femme et le créancier comme soupçonnés de sorcellerie. Le dénonciateur ne risque jamais rien. Son nom n’est pas communiqué à l’inculpé. Même dans certains pays, – ce ne fut point le cas en Lorraine – on plaçait aux églises ou aux maisons communes des troncs destinés à recevoir les dénonciations anonymes, les dénonciations lâches et méprisables !

Sur ce seul indice, l’officier public se mettait en mouvement, souvent même il ne les attendait pas. Le procureur général faisait des tournées en Lorraine et, par le procédé de l’enquête, – qu’il est devenu odieux le mot inquisitio ! – il recherchait les coupables.

Sur toute dénonciation, sur tout soupçon du ministère public, une information est ouverte. On entend les personnes qui peuvent fournir des renseignements sur les inculpés et l’on consigne avec soin leurs dires. Tous les actes de la malheureuse femme soupçonnée (car la proportion des femmes sorcières par rapport aux hommes était de neuf sur dix) sont scrutés avec soin et tout va devenir indice qu’elle est réellement coupable.

On l’a appelée dans une querelle « sorcière », et elle n’a rien répliqué ; elle n’a pas traîné son calomniateur devant les tribunaux : indice sûr. Au contraire, elle s’est hâtée de poursuivre celui qui l’avait injuriée ; elle a voulu détourner les soupçons : indice sûr. On ne voit jamais une femme à l’église ; c’est, dit Nicolas Remy, qu’elle s’est donnée au diable. Elle court sans cesse à la messe, autre indice. Car une force irrésistible pousse les sorcières vers l’église : constatation curieuse qui montre chez ces femmes une sorte de folie religieuse. L’information est ainsi presque toujours défavorable. La malheureuse est arrêtée et jetée en prison. A Nancy, elle est menée dans les tours de la porte de la Craffe.

Nous connaissons déjà les tribunaux qui vont la juger. Elle n’est point renvoyée devant des inquisiteurs ou devant le tribunal ecclésiastique, l’officialité. Elle comparaît, comme les autres criminels, devant la justice ordinaire, échevins, prévôts, justice municipale. Les juges font venir l’inculpée devant eux et procèdent à son interrogatoire : c’est l’audition de bouche.

L’un des échevins (nous supposons que le procès se déroule à Nancy) lui demande son nom, son âge, si elle sait de quoi elle est accusée. A cette dernière question, en général, l’inculpée ne répond rien. Finalement, le juge lui dit son crime et expose les charges qui ont été recueillies dans l’information. Il lui demande de se défendre. D’ordinaire, l’accusée se récrie ; elle se déclare innocente des méfaits qu’on lui impute. Le juge essaie toujours de l’effrayer par la violence de ses gestes, la véhémence de son langage. Il a recours à toutes sortes de ruses pour obtenir l’aveu attendu, l’aveu qui sera considéré par lui comme une véritable victoire. S’il y a deux inculpés, il ne manque pas d’affirmer au second que le premier a tout avoué, alors qu’il n’en est rien. Il se complaît dans les équivoques, les sous-entendus.

Jamais, dans ces interrogatoires, l’accusée n’est assistée d’un avocat. L’avocat est même toujours absent de ces tristes procès : la sorcière ne doit point être défendue. Du reste, un avocat ne courrait-il pas de trop grands risques ? La sorcière ne pourrait-elle pas lui jeter un sort ?

Mais qu’on admire la logique des croyances ! Il est admis que ces méchantes femmes ne peuvent rien ni sur les magistrats ni sur les bourreaux, qui, par une sorte de grâce d’état, sont à l’abri de leurs coups.

Nicolas Remy nous raconte que le terrible onguent que maître Persin donne aux sorcières perd toute vertu dès qu’il est saisi par les juges. Lui-même, qui a été sans cesse en contact avec les sorcières, est resté toujours sain de corps et d’esprit, chrétien parfait.

La femme Lasnière, de Nancy, interrogée par lui, lui lança cette apostrophe : « Comme vous avez de la chance que nous ne puissions rien sur vous, ô juges ! Il n’y a point d’hommes que nous désirions plus tourmenter que vous, qui poursuivez toute notre race par de tels supplices ». Nicolas Remy pouvait procéder sans risque ni péril.

On trouvait des accusés, surtout parmi les femmes, qui avouaient dès le début. Il se présente ici un cas d’auto-suggestion fort curieux. La femme croit réellement qu’elle a conclu un pacte avec le diable, elle le crie à son juge. Et, en général, avec cet aveu, elle tient des propos incohérents et orduriers, elle se complaît dans la crapule. Ces femmes ont été désignées comme sorcières parce qu’elles sont des hystériques. Elles réalisent en quelque sorte, les scènes qu’elles ont entendu raconter autour d’elles. Oui, elles se sont données au diable, elles ont assisté au sabbat qu’elles décrivent avec un luxe incroyable de détails.

L’hystérie est héréditaire, et voilà pourquoi souvent les filles ont été brûlées après les mères, parce qu’elles présentaient les mêmes symptômes morbides. La maladie chez des personnes faibles d’esprit est contagieuse ; aussi beaucoup de villages sont décimés. Si la femme ne se suggère pas à elle-même toutes ces visions, le juge qui l’interroge les fait naître en son esprit. Ses questions sont si nettes, si précises, qu’elle arrive à douter d’elle-même. Elle avoue. L’aveu est une condamnation à mort. Le procès finit après l’information et l’interrogatoire.

Mais, après tout, ces aveux étaient rares. Le plus souvent, l’accusée nie. Elle déclare qu’elle n’a pas eu Commerce avec Satan, qu’elle n’est point sorcière. Dès lors, on procède aux récolements et aux confrontations.

Le juge convoque à jour et heure déterminés tous les témoins entendus dans l’information. Il les interroge d’abord en l’absence de l’inculpée. Il leur demande s’ils persistent en leur première déposition. Il les invite à y ajouter ou à en retrancher à leur gré. C’est le récolement. Puis, pour la première fois, la prévenue est mise en présence de ses accusateurs. Et ici, la Lorraine était en avance sur d’autres pays, où jamais la victime ne connaissait les témoins, où l’on continuait d’employer l’ancien système de l’Inquisition. Témoins et accusée sont interrogés contradictoirement sur les faits de la cause : c’est la confrontation. Celle-ci terminée, le procureur ou le substitut présent prend ses conclusions. Si elles tendent à l’absolution de l’inculpée, elles sont définitives. Mais, avec des procureurs imbus de l’esprit de Nicolas Remy, de telles conclusions devaient être assez rares : on en trouve pourtant des exemples.

En général, les conclusions sont interlocutoires. Le procureur peut requérir que l’accusée signale des témoins à décharge, mais la malheureuse n’en trouve presque jamais. Il peut requérir aussi qu’elle soit soumise à la question : c’était le cas ordinaire. Quand le procès a lieu loin de Nancy, l’on demande sur ces conclusions l’avis des échevins de la capitale. Mais presque toujours dans les procès de sorcellerie, les échevins opinent pour la torture.

A Nancy même, point n’est besoin de consulter personne, et la sentence interlocutoire ordonnant la question est immédiatement rendue.

Avant de procéder à la question, on soumettait l’inculpé à un chirurgien ou à un médecin. Homme ou femme, il était rasé des pieds à la tête « partout où poil se trouve », disent les procès-verbaux, par la personne vile, c’est-à-dire par l’homme qui tond les chiens et récure les égouts. Puis le chirurgien cherchait s’il retrouvait sur son corps la marque du Diable. De même que Dieu mettait son sceau sur certains élus en reproduisant sur leurs mains, sur leur flanc et leurs pieds les blessures du Christ, de même, dans les croyances de l’époque, le diable marquait d’un signe ineffaçable la créature qui s’était donnée à lui.

Nicolas Remy consacre tout un chapitre de sa Démonolâtrie à cette marque diabolique. C’était au médecin à trouver ce signe, qu’il reconnaissait de la façon suivante : si à l’endroit du corps marqué par Satan, il enfonçait une longue épingle, l’inculpé ne sentait aucune douleur et pas une goutte de sang ne coulait de sa blessure. Cette partie du corps était devenue tout à fait, insensible : Sanguis hebet, frigentque effetæ in corpore vires (la citation est dans Nicolas Remy).

Ainsi, en octobre 1590, on arrête à Brin, la femme Claude Bogart. Après lui avoir rasé la tête, on découvre au sommet une cicatrice que les cheveux cachaient. Claude affirme que cette cicatrice a été causée par une pierre qui lui a été lancée. Mais le chirurgien enfonce son épingle et déclare qu’en cet endroit le diable a mis sa griffe sur elle.

On découvre de même une verrue sur la jambe droite de la femme Muguet, arrêtée à Essey-lès-Nancy en juin 1591. Elle ne sent aucune douleur lorsqu’on y enfonce l’épingle. Mais, dès qu’elle est piquée à côté, elle pousse des hurlements effroyables. Signe diabolique, conclut Nicolas Remy, et il écrit : « Ceux-là errent cent et cent fois, ceux-là sont des fous qui prétendent expliquer de tels phénomènes par des causes naturelles ».

N’en déplaise à Nicolas Remy, n’en déplaise à l’excellent abbé Lionnois, qui faisait preuve d’un bien grand scepticisme en disant : « Les épingles de ces chirurgiens n’étaient-elles pas semblables à celles de nos joueurs de gobelets qui, en se perçant le front, ne se font de mal que dans l’esprit des sots ? », de tels phénomènes existent et la médecine actuelle les explique par des causes naturelles. Cette insensibilité partielle est l’un des signes de l’hystérie, elle peut même être provoquée par simple suggestion du médecin.

Dans tous ces procès de sorcellerie, le médecin ou le chirurgien doit partager la responsabilité du juge. Il procédait à l’examen du corps, trouvait la marque et donnait son certificat, qui était une condamnation à mort. Dans ce certificat, il ne constatait pas seulement, il interprétait. Il affirmait que cette insensibilité était causée par l’empreinte du démon.

Dans un livre de chirurgie, paru en 1585, on lit : « Nul ne peut nier, il n’en faut douter, qu’il y ait des sorciers ; car cela se prouve par authorité de plusieurs docteurs et expositeurs, tant vieux que modernes, lesquels tiennent pour chose résolue qu’il y a des sorciers et enchanteurs qui, par moyens subtils, diaboliques et inconnus, corrompent le corps, l’entendement, la vie et la santé des hommes et autres créatures, comme animaux, herbes, l’air, la terre et les eaux. Davantage l’expérience et la raison nous contraignent le confesser, parce que les lois ont établi des peines contre telles manières de gens ». Singulier raisonnement : il y a des sorciers, puisqu’il y a des lois contre les sorciers !

L’auteur de ce livre est Ambroise Paré, et peut-être le grand chirurgien, qui passait en son temps pour un novateur hardi, a-t-il causé sorcellerie avec Nicolas Remy, lorsqu’en 1575 il arriva en Lorraine pour guérir la duchesse Claude de France, femme de Charles III.

Le médecin a donné son certificat, mais il faut obtenir de l’inculpé lui-même l’aveu qu’il a eu commerce avec le diable. Et cet aveu lui sera arraché par la torture.

Les épreuves de torture

Nous connaissons quels modes de tortures étaient usités en Lorraine par un livre de praticien écrit par Claude Bourgeois, maître-échevin de Nancy au moment où Nicolas Remy était procureur général. Il y avait quatre épreuves graduées.

C’étaient d’abord les grésillons.

L’instrument était formé de trois lames de fer qu’on rapprochait avec une vis. On mettait entre ces lames le bout des doigts de la main ou du pied jusqu’à la naissance de l’ongle et l’on serrait. La souffrance était atroce, la victime sortait de l’épreuve les doigts entièrement écrasés.

Venait ensuite l’échelle.

C’était une échelle ordinaire dont une extrémité touchait terre, tandis que l’autre reposait sur un tréteau, à trois pieds du sol. L’accusé était étendu sur elle, nu ou en chemise, les pieds attachés au barreau inférieur, les mains liées, à l’autre extrémité, à une corde qui s’enroulait autour d’un tourniquet ; on mettait en mouvement le tourniquet, et les bras, le corps entier s’allongeaient. « L’accusé, dit Claude Bourgeois, souffre ainsi de grandes douleurs, tant à cause de l’extension violente de tout le corps qui s’allonge contre nature, que pour les diverses parties affligées en cette extension, comme veines, artères, muscles, mais principalement les nerfs et tendons, qui sont toutes parties douées d’un sentiment fort exquis et conséquemment susceptibles de grandes douleurs ».
Pour augmenter les souffrances du malheureux, on lui faisait passer sous le dos un morceau de bois, pendant qu’on retirait. On lui jetait aussi souvent de l’eau froide à la figure. On lui introduisait par un entonnoir une certaine quantité d’eau dans la bouche, ou encore l’on imprimait à cette échelle mobile des secousses savamment calculées.

Tandis que la victime reste couchée sur l’échelle, on lui infligera la troisième épreuve, les tortillons.

Les bras et les jambes nus sont attachés par de grosses cordes aux montants, et la corde est serrée autant qu’il est possible. Puis entre les membres et la corde, on passe des bâtons ronds qu’on emploie comme un tourniquet. La corde est serrée davantage encore ; elle pénètre dans les chairs, qui sont de plus en plus comprimées en certains endroits et ressortent plus loin en bourrelets meurtris.

Enfin, si l’accusé n’a pas avoué, on a recours à l’estrapade.

Au plafond de la chambre de torture, est attachée une poulie, dans laquelle on passe une corde, semblable aux poulies dont se servent les maçons pour monter leurs pierres. Le patient, en chemise, les mains liées derrière le dos, est attaché par la ceinture à ce crochet et tiré violemment en l’air. On lui fait exécuter ainsi un certain nombre de tours. Parfois, pour augmenter sa souffrance, on étire le corps en attachant aux pieds de grosses pierres. Claude Bourgeois assure que quelques-unes de ces pierres pesaient de 60 à 80 livres.

C’étaient là les seuls tourments autorisés en Lorraine par les échevins de Nancy. Et ils se croyaient des esprits libéraux !

Ils prohibaient les modes plus atroces encore. Ils défendaient de faire asseoir l’inculpé sur une selle hérissée de pointes, de le pendre dans une cheminée pour l’enfumer, de le priver de sommeil pendant une longue période, en le tenant, éveillé par des moyens artificiels, comme cela se faisait à Toul.

Ceux qui ont visité certains musées de torture d’Allemagne seront obligés de reconnaître que les échevins de Nancy ont été moins cruels que certaines justices d’outre-Rhin. Mais des procureurs lorrains demandaient des supplices plus terribles. Un homme de loi, Didier Colin, écrit sur un exemplaire de la Pratique civile et criminelle, de Claude Bourgeois : « Aucuns disent qu’il n’y douleur si grande que celle qui vient de la distillation d’eau froide sur le nombril. Aucuns que les millepèdes, cloportes ou pourcelets Saint-Antoine, appliqués et retenus sur le nombril, font plus grand rage et tourment ».

La torture est toujours administrée en présence d’un chirurgien. Celui-ci doit arrêter le bourreau quand il lui semble que le patient est à bout de forces. On ne doit pas détacher de l’échelle un cadavre, comme le fait s’est produit parfois.

On commence en général par montrer à l’inculpé les instruments du supplice. On lui explique la manière dont on s’en sert, les souffrances qu’ils produisent, et, devant cette menace, on l’interroge encore une fois. On le conjure d’avouer son crime. S’il persiste dans ses dénégations, le bourreau fait son office.

Rarement une femme résiste jusqu’au bout. Tout à coup, elle s’écrie que c’est trop souffrir. Elle raconte tout ce qu’on veut : oui, elle a été au sabbat ; oui, elle a eu accointance avec le diable. Le juge lui demande les noms de ses complices. Elle crie tous ceux qui lui traversent la tête, noms illustres ou noms ignorés, grands personnages de l’État ou pauvres mendiants. C’étaient de nouvelles victimes qu’elle désignait, et chaque procès en engendrait une série d’autres.

Parfois le juge, pour obtenir plus vite l’aveu, usait de stratagème. Il promettait à la pauvre torturée sa grâce et une chaumière. Mais il sous-entendait par restriction mentale, la grâce d’être étranglée avant d’être brûlée, et la chaumière, c’étaient les bottes de paille du bûcher.

Il arrivait aussi que le juge, dans la recherche des complices, désignait un homme ou une femme par son nom : « N’étiez-vous pas au sabbat, avec un tel ou une telle ? ». Ces pratiques, il est juste de le reconnaître, étaient condamnées par les échevins de Nancy.

Claude Bourgeois écrit : « Il n’est loisible d’user d’artifices, de paroles mensongères ou captieuses comme de faire entendre au criminel qu’il confesse librement ce qu’on luy demande soubs espérance et promesse de pardon et autres, cela étant très pernicieux, et dont les juges practiquant tels abus et injustices en répondront devant Dieu, et cela estant descouvert, debvront estre châtiés exemplairement par les juges supérieurs qu’il appartiendra ». Et, en effet, certains juges ont été destitués pour n’avoir pas suivi ces préceptes.

Claude Bourgeois écrit encore : « II ne faudra pas particulariser ou nommer personne, suggérer (le mot est dans le texte) ou désigner par habits ou autrement, ains faudra interroger généralement qui sont les complices ».

Le lendemain des aveux, l’accusée était interrogée à nouveau hors du lieu de torture. Il arrivait souvent qu’elle rétractait ses aveux antérieurs, qu’elle déclarait, n’avoir su ce qu’elle disait, n’avoir parlé que sous l’empire de la douleur.

Le juge aurait dû réfléchir à ces rétractations. Il aurait dû se rappeler le proverbe latin : Torquere est extorquere. Il aurait dû se dire, comme plus tard l’auteur tragique (Raynouard – Les Templiers) : « La torture interroge et la douleur répond ». Mais, dans ces dénégations, il voit une nouvelle manoeuvre de Satan, et l’accusée est remise aussitôt à la question. Après les grésillons, l’échelle ; après l’échelle, les tortillons et puis l’estrapade. Quelques-unes résistent jusqu’au bout et sont renvoyées des fins de la plainte, mais le cas est tout à fait extraordinaire.

L’aveu une fois fait, est aussitôt consigné par écrit : c’est la sentence de mort. Les juges n’ont qu’à en prendre acte et à prononcer en conséquence.

Dans les juridictions inférieures, l’arrêt est provisoire, les pièces du procès sont expédiées aux échevins de Nancy. Ceux-ci déclarent en général que le procès a été bien jugé, et, aussitôt leur réponse arrivée, les juges rendent l’arrêt définitif. A Nancy, il n’y a qu’une sentence définitive.

Nous donnons ici la formule de ces sentences de mort, prononcées par les tribunaux locaux, telle que nous la rapporte Claude Bourgeois. Cette formule a été répétée des centaines de fois en Lorraine : « Veu le procès extraordinairement instruit par Nous les prévôt ou Maire et gens de justice de N. (ici le nom de la localité), à la requeste du procureur d’office, contre N., prévenu et accusé de sortilège et vénéfice, sçavoir l’information, l’audition de bouche dudit accusé, récolements et confrontations, les conclusions dudit procureur en date du…, notre sentence du…, par laquelle aurions condamné ledit accusé à la question ordinaire et extraordinaire, l’acte et procès-verbal de ladite question, les conclusions définitives dudit sieur procureur et l’avis de Messieurs les maître eschevin et eschevins de Nancy (c’est l’énumération exacte de tous les actes de la procédure ; voici maintenant la sentence), disons que, par ladite procédure et par la confession dudict accusé, iceluy est suffisamment atteint, et convaincu dudict crime de sortilège et vénéfice ; de quoi l’avons condamné et condamnons à estre délivré entre les mains de l’exécuteur de haulte justice, pour par lui être exposé au carcan à la vue du peuple l’espace d’un demi-quart d’heure ou environ, puis mené et conduict au lieu où l’on a accoustumé supplicier les délinquants, et illec attaché à un poteau, y estre estranglé après qu’il aura aucunement senty l’ardeur du feu, son corps ars, bruslé et reduit en cendres, tous et chascuns de ses bien déclarez acquis et confisqués à qui il appartiendra, les frais de justice pris sur iceux au préalable ».

Beaucoup d’accusés, pour ne pas affronter cette série d’horreurs, se donnaient la mort en prison. Que de fois ne trouve-t-on pas dans les archives des mentions comme la suivante : « 1593. Marguerite, veuve de Thiébaut le vigneron, demeurant à Belleau, accusée de vénéfice et de sortilège, étant détenue en prison de ce lieu, se serait par mains violentes précipitée à la mort ».

Nicolas Remy reconnaît que les suicides en prison sont nombreux. Il avoue, par exemple, qu’en juillet 1581, Didier Finance, de Mandray, a échappé au supplice en s’enfonçant dans la gorge un couteau qu’on avait oublié près de sa main, et il ajoute : « Il me souvient qu’en cette année et l’année précédente, il s’est trouvé en Lorraine environ quinze personnages qui se sont fait justice à eux-mêmes, pour ne pas être un exemple à tous ».

Remy a horreur de ces morts : « J’ai hâte, écrit-il, d’en venir à des procès qui eurent de meilleures issues » et il raconte les supplices de Jeanne, sorcière à Ban-sur-Meurthe, d’Amie Drigie, d’Haraucourt, et de Didier Gérard, de Vennezey. Le bourreau ne perdait pas tout droit si la victime se donnait, la mort. Le cadavre était exposé aux fourches patibulaires et ensuite brûlé.

La sentence définitive, une fois rendue, était aussitôt mise à exécution. Un confesseur devait préparer la sorcière à la mort, et nous pourrions répéter des confesseurs ce que nous avons dit des médecins : jamais l’un de ceux qui recevaient les dernières confidences des victimes n’a protesté de leur innocence. Si l’accusée niait encore au tribunal de la pénitence, il attribuait ces dénégations à une méchanceté endurcie et aux ruses du démon.

La condamnée, avant le supplice, était exposée quelques minutes au carcan. A Nancy, celle exposition avait lieu sur la place Saint-Evre, tant que les prisons furent à la porte de la Craffe. Plus tard, elle eut lieu dans la Ville-Neuve, sur la place du Marché, devant l’hôtel de ville. Au-dessus de la malheureuse, on plaçait un écriteau indiquant son crime : « guenoche et sorcière ». On la livrait à la risée d’une multitude sans pitié qui lançait de grossières injures. Après l’exposition, la sorcière était menée au supplice.

Devant le portail de l’église Saint-Evre, elle faisait amende honorable, une torche noire à la main. Le cortège sortait par la porte de la Craffe et se rendait sur les bords de la Meurthe, en un endroit appelé le Paquis, qu’il faut sans doute chercher à quelque distance en amont du pont de Malzéville.

Là, le bûcher était dressé. Il se composait d’un cent de fagots et d’une corde de bois. Au-dessus, se dressait un poteau où la victime était attachée. La sorcière n’était pourtant pas brûlée, à proprement parler. A peine avait-elle senti la flamme que le bourreau l’étranglait. Le corps était ensuite consumé et les cendres dispersées. On ne jetait vivantes dans le feu que les sorcières endurcies, celles qui avaient refusé de faire pénitence. A ces exécutions assistait une foule gouailleuse, la même foule ignoble qui se presse aujourd’hui autour des échafauds.

Suggérées par le juge, des mères avaient avoué qu’elles avaient emmené au sabbat leurs enfants, jeunes garçons et jeunes filles de sept à dix ans. Ces enfants eux-mêmes avaient parfois avoué leurs forfaits. Ils avaient décrit le sabbat, répété les chansons licencieuses qu’on y chantait. Ils soutenaient avoir tourné la broche de Satan !

Les échevins de Nancy n’osaient condamner ces petits. On se bornait à leur mettre les épaules nues et les frapper trois fois de verges devant le bûcher où brûlait leur mère. Cette condamnation devint en Lorraine d’un usage courant.

Mais Nicolas Remy s’élève contre ce qu’il regarde comme une faiblesse : « Je n’ai jamais pensé que de cette manière, il était satisfait aux lois ». Avec une férocité inouïe, dans un passage qui nous paraît le plus abominable de la Démonolâtrie, il réclame contre les pauvres êtres la peine capitale. Il rappelle l’histoire des quarante-deux enfants de Béthel qu’Elisée avait fait manger par les ours, uniquement parce qu’ils l’avaient nommé « vieux chauve ». Et il veut que toute graine de sorciers soit anéantie.

Les enfants de sorciers pâtissaient encore d’une autre façon, même s’ils n’étaient pas impliqués dans les crimes de leurs parents. Tous les biens étaient confisqués au profil de l’État, et les malheureux, repoussés partout, restaient sans ressources. La plupart des condamnés étaient pauvres, sans doute, mais il y en eut aussi de riches. On a pu dire que les procès de sorcellerie étaient si nombreux en Lorraine, uniquement parce que les biens des condamnés étaient acquis aux seigneurs.

Nous avons suivi la sorcière depuis son arrestation jusqu’à son supplice. Elle était presque sûrement perdue, le jour où arrivait à la justice la dénonciation anonyme. Comme ceux qui entrent dans les enfers, elle devait laisser toute espérance. Le drame que nous venons de raconter eut, au temps où Nicolas Remy fut échevin de Nancy, puis procureur général, de 1576 à 1606, soixante à quatre-vingts représentations par an. Et, après sa retraite et sa mort, l’impulsion donnée par lui dura. De 1606 à 1633, les bûchers s’allumèrent encore à mainte reprise. Pourtant, peu à peu, le mouvement se ralentit et les rôles des échevins de Nancy furent moins encombrés.

En l’année 1633, les Français occupèrent la Lorraine. Le tribunal des échevins de Nancy fut supprimé. Les magistrats français qui remplacèrent les magistrats lorrains étaient plus éclairés. Puis, au milieu des guerres et de l’occupation étrangère, d’autres préoccupations absorbèrent les esprits. De loin en loin seulement, les juridictions locales prononcèrent une condamnation à mort. Les condamnés en appelaient au parlement de Metz ou de Toul qui ne confirmait la sentence que dans des cas assez rares.

Quand le duc Charles IV recouvra ses États, en 1661, il y eut encore de-ci de-là quelques exécutions. En 1661, Jeannon Marande, femme de Jean La Rouze. En 1670, Jeannon, femme de Georgeon Grandidier, furent brûlées à Saint-Dié, en terre ecclésiastique où les vieilles superstitions avaient poussé des racines plus profondes. Mais, en 1682, fut rendu, sous l’inspiration de Colbert, l’édit qui défendait aux cours et aux tribunaux d’admettre dorénavant l’accusation de sorcellerie sabbatique, et cet édit fui appliqué à la Lorraine, que la France avait occupée une seconde fois en 1670.

Dans sa Démonolâtrie, Nicolas Remy écrit ces mots : « Malheur à ceux qui ont conclu un pacte avec l’enfer… Mais malheur aussi à ceux qui cherchent à diminuer l’odieux d’un crime aussi horrible et exécrable, qui admettent les circonstances atténuantes de la crainte, de l’âge, du sexe, de l’imprudence ou d’autres excuses analogues ! ». En conséquence, dans l’exercice de son ministère, il a toujours refusé tout adoucissement à l’impitoyable sentence.

Certes, Nicolas Remy eût été bien étonné, si on lui avait dit qu’un jour, il serait l’accusé. Soyons plus indulgent que lui. Rappelons tout ce qui peut être dit en sa faveur : ses opinions étaient celles de son temps, et c’est à elles plus qu’à sa personne qu’il faut nous en prendre. Il croyait faire oeuvre agréable à Dieu, sauver la religion et la société. Il était persuadé qu’il prenait le parti de l’humanité, persécutée par les maléfices et les incantations des sorciers ; qu’en poursuivant des coupables, il sauvait beaucoup d’innocents. Il pensait paraître au tribunal suprême la conscience pure et tranquille. Il s’y serait même l’ait un argument des bûchers qu’il avait allumés.

Malgré tout, il nous faut le condamner, parce qu’il lui manquait l’une des qualités que nous croyons indispensables au magistrat, la bonté. Peut-être avec plus de bonté, aurait-il eu parfois des doutes et aurait-il été moins sûr de ses raisonnements. Avec plus de bonté, il eût été plus intelligent.

Armé par la loi d’un pouvoir terrible, le magistrat doit se défier de lui-même et de sa raison, rechercher toujours les circonstances atténuantes et ouvrir son cœur à la pitié. Nicolas Remy ne fut pas un bon juge.

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