Le siège du château et de la ville d’Epinal en 1670 (2)

Château EpinalChâteau Epinal

 

Les photos du château d’Epinal sont extraites de cet album et publiées avec l’aimable autorisation de monsieur Pascal Colombain.

 

D’après un article paru dans les « Annales de l’Est » en 1890

Le siège

C’est le 19 septembre que le siège commence. Le maréchal de Créqui rend compte des travaux dans deux rapports datés du 23 et du 26 septembre. Il suffira de les citer en les complétant et en les éclaircissant pour donner une idée des opérations.

« Je satisferai ponctuellement à l’ordre que m’a donné Votre Majesté en l’informant de l’arrivée de son armée devant Épinal, qui fut le 19e courant, environ sur le midi. Au moment que la place eut découvert les troupes, elle les salua de quantité de volées de coups de canon et au même instant le corps de garde de cavalerie ayant été aperçu par les commandés tirés des gardes de Votre Majesté, elle fut poussée fort vigoureusemeut, mais si loin que Le Brun y fut blessé avec deux gardes et un de tué.

Sur l’après-dînée l’on prit les quartiers. La gendarmerie avec la première brigade d’infanterie fut mise à la droite ; la deuxième ligne de l’aile droite avec la deuxième brigade ferma, tout le côté de Châtel et l’autre côté de la rivière fut fermé par toute la cavalerie et deux bataillons. La grande marche m’empêcha d’ouvrir la tranchée le soir ce qui fut mis au lendemain » (Lettre du 23 septembre).

En vain, les Lorrains canonnent les Français pendant toute la nuit pour gêner l’établissement des quartiers. Le 20 au matin, tout est en règle du côté des assiégeants, qui ont même occupé un couvent de capucins, « très utile à incommoder les ennemis », parce qu’il dominait la petite ville. Le marquis de Vaubrun est chargé de garder ce poste avec un régiment d’infanterie et des dragons.

Le second jour, les tranchées sont ouvertes. « Champagne et Auvergne, dit le maréchal de Créqui, formèrent leurs attaques à un endroit où Épinal paraît assez fort, mais sur lequel il y a de grands avantages à prendre. Les deux tranchées furent poussées avec assez de succès, et deux batteries établies sur deux faces opposées. M. d’Ambre, qui eut toute l’application qu’on peut désirer, fit bien servir son régiment, et l’on y perdit trois ou quatre soldats et sept ou huit blessés ».

C’est contre la porte d’Ambro ou d’Ambrail qu’étaient dirigées les deux attaques. Elle donnait un facile accès dans la ville haute, et permettait en même temps d’approcher le château.

Les tranchées furent ouvertes à la nuit tombante. Le maréchal de Créqui commandait à droite, et le duc de Luxembourg à gauche, et pendant cette nuit du 20 au 21, on fit de chaque côté environ mille pas de tranchée.

Mais le succès des Français était moindre sur un autre point : « Il est vrai, dit le maréchal, qu’une petite diversion du côté de la basse ville nous coûta quelques hommes, les officiers du régiment d’Anjou s’étant engagés dans une fausse braie, où du commencement il n’y avait personne, et où le feu fut si meurtrier un moment après, qu’il y eut quinze ou seize soldats blessés et trois soldats tués ».

Ainsi la seconde journée du siège se termine sans trop de désavantage pour les Lorrains. Mais les journées du 21 et du 22 avancent beaucoup les affaires des Français.

« Le deuxième jour de tranchée, continue le maréchal de Créqui, montée par Dauphin et par Lyonnois, l’on s’est avancé sur ce qui était marqué pour une contrescarpe. Ce travail a coûté plus de gens que le premier, sept ou huit hommes y ont été tués, et il y a eu quarante blessés.  La nuit (du 21 au 22), à dire vrai, a été assez forte, et Baudran qui servait d’ingénieur y a été tué. Quelques cadets des gardes de Votre Majesté y ont très bien fait, comme Barbeziers, Sannebœuf et quelques autres et les deux régiments ont poussé les attaques avec tout le succès possible ».

En effet, après cette nuit, les assiégeants touchent au fossé, à dix pas de l’angle du bastion, et les huit pièces de canon battent les deux côtés de la porte d’Ambro. Le régiment Lyonnois a fait des merveilles et le marquis de Villeroy s’est signalé par une vigilance et une bravoure extraordinaires.

« Le marquis de Villeroy, dit le maréchal, s’est établi sur la contrescarpe et y a fait un grand logement du bel air (il pouvait tenir 60 hommes) et le régiment Dauphin composé de capitaines bien choisis, comme Durban, Beauvisy et la Ville-Dieu, ont aussi entrepris un travail extraordinaire et l’ont maintenu ».

La journée et la nuit du 22 assurent encore les progrès des assiégeants. Vers cinq heures après midi, la basse ville demande à capituler à condition qu’on ne fasse aucun tort aux habitants, et le régiment d’Anjou avec un bataillon de celui de Furstemberg l’occupent. Mais ce fait paraît si peu important au maréchal de Créqui et au comte de Tornielle que ni l’un, ni l’autre, ne le signale dans son rapport. En effet, la ville haute et le château restent bien défendus de ce côté par la Moselle et une ligne de remparts.

Ce qui inquiétait le plus les assiégés, c’étaient les progrès des travaux d’attaque du côté de la porte d’Ambro. En effet, le 22, les régiments d’Artois et de Louvigny poussent la tranchée jusque dans le fossé et perdent une cinquantaine d’hommes, tués ou blessés. Le maréchal, toujours à la tête du travail de 5 heures du soir à 9 heures du matin, « à découvert, nonobstant le feu », descend deux fois dans le trou de la sape, au péril de sa vie, après que le sieur de la Ville-Dieu et plusieurs officiers y avaient été tués.

Aussi, les travaux d’approche sont-ils à peu près terminés le 23. « J’espère, dit le maréchal dans son courrier de ce jour, que cela me donnera lieu d’attacher le mineur ce soir, et de me rendre maître de cette enveloppe de bastions, qui non seulement me donne la ville, mais qui me facilite l’attaque du château qui n’est pas mauvais. J’espère que Votre Majesté en sera la maîtresse dans peu. Au moins puis-je l’assurer que je n’y oublierai rien de tout ce qu’il faut faire pour cela ».

Il revient encore dans sa lettre du 26 sur les incidents de la tranchée : « Après avoir parlé des affaires en général, trouvez bon que je vous rende compte de ce qui s’est passé dans nos gardes d’infanterie. La première attaque était Champagne avec sa brigade, Auvergne avec sa brigade faisait l’autre.
M. le duc de Luxembourg et Genlis se chargeaient de cette attaque, et M. de Vaubrun, dont l’application est louable, l’autre. M. de Roqueservières a fort aidé à la conduite des travaux et a bien servi. L’application des colonels a été grande, et la fierté, avec laquelle les gardes se sont montées et les logements faits, n’aurait pas déplu à Votre Majesté.
Lorsque nous fimes le logement sur le bord du fossé, les deux attaques s’approchèrent et l’ennemi donna quelque soupçon d’une sortie. Il est vrai que des commandés de Louvigny et du régiment Dauphin l’abordèrent dans le fossé avec une fierté étonnante, toutes les faces et les courtines étant en feu.
Dans le travail de la droite j’ai été fort aidé par le sieur Durban, homme d’intelligence et de cœur, et par Beauvisy, et le chevalier de la Fare (Fut blessé le 24 d’une mousquetade à la cheville) qui sont de très braves officiers. Le régiment de Crussol, dont la garde s’est employée vigoureusement, et il a eu la plus rude nuit à essuyer, et, de ses travailleurs, il y en a eu plus de trente-cinq blessés et trois ou quatre tués ».

Ainsi, pendant les cinq premiers jours, le siège suit de part et d’autre sa marche régulière. Les habitants de la Lorraine, habitués à d’énergiques défenses et mal renseignés sur les opérations, se redisent avec empressement des bruits erronés qui entretiennent leurs espérances. D’après ces bruits, les assiégés auraient fait deux sorties, une le premier jour, l’autre le quatrième, si vigoureuses et si heureuses que Créqui, découragé, aurait parlé de convertir le siège en blocus. La diversion malheureuse des Français sur la ville basse se convertit dans l’opinion en une grande défaite pour eux.

Ces fausses nouvelles arrivent jusqu’à Paris et y jettent la consternation. Louvois écrit au maréchal : « Le courrier chargé de vos lettres du 23 est arrivé ici bien à propos pour dissiper un bruit qu’un courrier de Mme de Vaudémont avait semé dans toute la cour, que vous aviez fait attaquer la basse ville d’Épinal par 2 000 hommes qui avaient été repoussés avec une très grande perte, que M. de Louvigny y avait été blessé à mort, et M. le chevalier de Fourille tué, et que vous aviez commandé 6 000 hommes pour attaquer de nouveau ladite basse ville le jour suivant. L’alarme avait été si chaude, que M. le maréchal de Gramont avait pris congé du roi, il n’y avait pas deux heures, pour aller trouver M. son fils ». (Lettre du 26 septembre).

Par malheur pour les Lorrains, la réalité ne répondait pas à leurs espérances. La nuit du 23 au 24, marque le commencement d’une situation désespérée. Les Français sont « en état d’attacher le mineur aux deux faces des bastions attaqués » de chaque côté de la porte d’Ambro. Les assiégés font un feu terrible, ils tuent sept ou huit mineurs, blessent cinq ou six officiers et soixante-dix soldats.

Mais ils n’ont aperçu le mineur qu’à un seul bastion, celui que défendait le colonel de Silly. Il y en avait cependant un autre au bastion où se trouvait le colonel Ilten, on ne le remarque qu’au jour. On fait une contre-mine qui n’avance pas, parce que le comte de Tornielle et les colonels diffèrent d’avis sur l’endroit précis de la mine. A la fin, les mineurs enfoncent trop leurs mines et se trouvent sous les Français.

Cependant, les assiégeants se préparent à charger la mine pour la faire jouer le 25 au matin. Le grand maitre de l’artillerie arrive le 24, et signale sa présence aux assiégés par une canonnade furieuse, qui augmente la consternation de la ville. En effet, les habitants et les élus étaient dans l’abattement. Beaucoup des soldats improvisés qui s’étaient enfermés dans la ville « branlaient au manche plus qu’on ne saurait dire», selon l’expression du comte de Tornielle.

Le gouverneur n’est plus sûr de ses troupes. Le colonel Ilten témoigne peu de résolution, et comme son poste est sur un des deux bastions qu’on s’attend à voir sauter quand la mine aura joué, le gouverneur lui adjoint cent cavaliers de Boudonville, commandés par L’Huillier, et des chevau-légers. A l’autre bastion attaqué, se trouve le colonel de Silly, décidé à la plus vive résistance.

Mais son régiment n’est pas sûr, et on le remplace dans ce poste d’honneur par le régiment de Tornielle avec des chevau-légers. Le régiment de Bassompierre et la compagnie de Saint-Maurice sont sur les remparts et aux autres portes avec des Armoises. Ainsi, malgré l’hésitation des soldats, toutes les mesures sont prises pour soutenir l’assaut.

Mais une recommandation inopportune du gouverneur vient mettre le comble aux terreurs de l’armée. « Ayant exhorté nos gens à ménager notre plomb, ils s’aperçurent de la disette que j’en avais, dit le comte de Tornielle, et se mirent à se plaindre que j’avais tort de les tromper en leur cachant l’état des choses ».

Ce fut le coup de foudre qui acheva de paralyser l’ardeur des soldats. Dès lors, la résistance fut molle, on finit même par abandonner sans ordre les bastions que l’on croyait déjà minés. En vain, M. de Boudonville, dont le régiment est au château, envoie le sieur de Ceintrey au comte de Tornielle pour le prier de remettre les soldats dans les bastions, et lui offrir d’aller lui-même soutenir l’assaut avec tous les gardes et les officiers. La peur est la plus forte, et on laisse les Français charger les fourneaux tout à leur aise pendant la nuit.

Le lendemain, 25 septembre, sur la demande d’un grand nombre, le gouverneur appelle les officiers de la place à une conférence. Les seuls détails connus sur cette réunion sont empruntés à une lettre de M. de Boudonville, citée par Dom Calmet. Elle décrit assez bien l’état de la ville au moment de la reddition, et laisse deviner les dissensions qui divisaient les officiers.

« On commença à me questionner, dit-il, si le canon n’abattait pas toutes les défenses du côté gauche du château, qui est ce que défendait le bastion de M. de Silly. Je leur dis qu’oui, mais que cela ne faisait point d’effet. Ils me demandèrent par après s’il y avait assez d’eau pour tous les hommes et les chevaux étant au château. Je leur fis réponse qu’il y avait un puits dans la vouerie et une citerne dans le donjon, et que je ne savais pas la quantité d’eau, et qu’il fallait le demander au sieur de Majastre qui en avait plus de connaissance que moi et qui avait vu faire le puits.
Je connus bien que ces messieurs voulaient m’obliger à me plaindre de quelque manquement du château. Mais je leur dis pour couper court, qu’il ne manquait rien au château et que je n’étais point attaqué qu’à coups de canon.
Sur quoi ils me produisirent aussitôt l’état des magasins qu’ils s’étaient fait donner par écrit par le sieur Comte, commissaire des magasins, et me firent voir qu’ils n’avaient point de mèches, ni de balles à soutenir un assaut, et qu’il n’y en avait pas pour plus d’une nuit. Je vous avoue que cela me surprit fort, quand je vis les choses en cet état-là.
Sur quoi l’on demanda aussitôt ce qu’il y avait à faire, et chacun dit son sentiment. L’on commença à nous remontrer que si on attendait qu’il n’y eût plus de plomb, il n’y aurait plus de composition à faire. Enfin on résolut de battre la chamade ».

Que cette triste résolution dut coûter à leur honneur et à leur patriotisme ! Sans se montrer injuste pour ces vaillants cœurs, qui étaient accourus dans Épinal par bravoure et par fidélité pour leur prince, et qui se voyaient réduits à ne pouvoir plus compter ni sur leurs soldats, ni sur leurs armes, on peut du moins regretter pour leur gloire, qu’ils n’aient pas subi malgré tout ce premier assaut, épuisé jusqu’à leur dernière balle, disputé le terrain pied à pied, sauf à s’enfermer ensuite dans le château pour traiter avec l’ennemi.

En face de ce conseil, si vite prêt à battre la chamade, avant que les remparts de la ville aient une seule brèche, on se rappelle sans le vouloir l’héroïsme des colonels Béru et Remenécourt. Ceux-ci voyaient, dans un siège semblable (1651), ces mêmes murs d’Épinal ébréchés déjà par les attaques d’une armée française. Au lieu de penser à la soumission, ils osèrent adresser au maréchal de la Ferté cette fière provocation : « Si la brèche n’est pas suffisante, nous la ferons élargir ! ».

Mais en 1670, ce sont les conseils de la prudence qui triomphent. « Les officiers de la garnison, dit le résultat du conseil, ont déclaré tous unanimement avec nous gouverneur, que, pour éviter les dernières extrémités, il était à propos de savoir à quelles conditions on voudrait les recevoir, pour être employés au service de son Altesse, et ce, afin de conserver la garnison, puisqu’on ne peut conserver la place ».

Suivent les signatures de tous les officiers supérieurs, sauf celle du colonel Ilten, qui avait sans doute continué sa révolte contre le gouverneur. Mais la capitulation allait être tout autre qu’ils ne la désiraient.

« En finissant cette lettre, dit le maréchal de Créqui au roi dans une dépêche commencée le 24 et terminée seulement le 26, l’ennemi bat la chamade et vient pour capituler. A l’arrivée de des Armoises, lieutenant des chevau-légers de M. de Lorraine, l’on me demande des otages. Ne croyant pas qu’il soit de la dignité, j’en refuse. L’on me propose des conditions soumises, je ne veux pas en accepter, afin de prendre toute la garnison à discrétion et point comme prisonniers de guerre, car le mot de discrétion emporte tout le méchant traitement que l’on peut faire à des hommes. Cependant, des Armoises rentre (dans Épinal). La rupture se fait, l’on tire et La Fresnoye, lieutenant-colonel de Furstemberg, est blessé à mort, et le chevalier de Campaniac reçoit un coup dans le dos. Je m’applique avec diligence à continuer le travail, à faire charger les mines, et des Armoises continue à me faire des demandes qui ne se rapportent pas aux ordres de Votre Majesté. Dans ces entrefaites la nuit survient ».

L’attitude du maréchal ne fut pas dans la réalité aussi nette et aussi ferme qu’elle le paraît dans son récit, et il se demanda toute cette journée du 25 s’il entrerait oui ou non en composition avec les assiégés. Sans doute, il avait reçu dès le 23 des ordres du roi qui lui enjoignaient d’infliger les plus durs traitements aux assiégés. Mais, d’autre part, il désirait précipiter la fin du siège pour courir avant l’hiver aux places qui tenaient encore pour le duc de Lorraine.

Il craignait la désertion, « qu’il est difficile d’éviter ici », disait-il au roi, et qui s’était mise dans ses troupes, surtout dans le régiment de Furstemberg. Il considérait que les travaux d’attaque n’avançaient pas trop, puisque « les troupes ne sont logées qu’au pied du bastion avec des fourneaux chargés qui promettent de grandes ouvertures, mais dont les mines peuvent aussi être fautives et éventées ». Enfin, il redoutait un acte de désespoir des assiégés, car il écrivait le jour même : « Il pourrait fort bien arriver que la cavalerie renfermée dans la ville songerait à prendre le parti de se sauver, ce qui conviendrait fort à M. de Lorraine et à l’humeur de ses troupes ». Aussi donna-t-il les réponses les plus diverses.

A sa première visite, le baron des Armoises « fit d’abord de grands préambules qui n’aboutissaient à rien, raconte une relation française, en disant que le duc de Lorraine avait donné la démission de son État à son successeur, et qu’ainsi il n’était plus question d’agir contre cette place qui ne lui appartenait plus. Mais le maréchal lui ayant répondu qu’il ne s’agissait que des propositions qu’il voulait faire pour la capitulation, il demanda entre autres choses que la garnison sortit avec armes et bagages ». Le maréchal de Créqui offrit de la recevoir à discrétion. Le baron des Armoises se retira pour en conférer avec les officiers lorrains, qui furent unanimes à rejeter une si méchante proposition.

Au retour du parlementaire, Créqui, touché peut-être par la réponse des officiers lorrains, ou plutôt par les vrais intérêts de la cause française, s’adoucit un peu et offre de recevoir la garnison tout entière prisonnière de guerre. Nouvelle protestation des Lorrains qui veulent vie et bagues sauves, mais continuent cependant à négocier.

Plus ils insistent pour obtenir des conditions, plus ils persuadent le maréchal qu’ils sont à bout de forces. Des transfuges ont du reste appris aux Français que les assiégés sont plongés dans le désordre et le découragement. Aussi Créqui prend enfin un parti irrévocable, et déclare à des Armoises que le roi lui a ordonné de ne pas recevoir les assiégés autrement qu’à discrétion, et que, puisqu’on ne l’a pas pris au mot quand il offrait de les recevoir prisonniers de guerre, sa parole est dégagée. C’était une rupture, et l’on se remit à tirer de part et d’autre.

Le feu des assiégés ne dura guère. « Dans ces entrefaites, dit le maréchal, la nuit survient et laisse une tranquillité entre la place et les deux attaques, qui marque la faiblesse de la ville, et aussi le besoin que nous avions encore de travailleurs ».

Les Français travaillent en effet pendant cette nuit « à une ligne qui prenait tout le long de la hauteur pour escarmoucher dans les dehors du château, et à une batterie nouvelle ».

Le colonel de Boudonville, furieux de les voir s’approcher de si près, veut faire tirer et envoie à trois reprises en demander l’autorisation. Il se la voit refuser par le comte de Tornielle, qui réserve sans doute le reste de ses munitions pour soutenir l’assaut dans le cas où assiégeants et assiégés n’arriveraient pas à une convention.

Le lendemain 26, le maréchal fait dire aux Lorrains par M. de Vins, major de Béthune, que si, dans une demi-heure, on n’accepte pas la composition offerte, il n’y a plus rien à espérer. Le baron des Armoises retourne donc au camp français et finit par rapporter une capitulation où le maréchal reçoit à discrétion toute la garnison, sauf les chevau-légers et les gardes qui seront prisonniers de guerre. En même temps le régiment français de Champagne s’avance pour occuper les portes de la ville.

Mais le comte de Tornielle ne veut point signer cet acte déshonorant, et renvoie le baron des Armoises avec le sieur de Boudonville pour obtenir une meilleure composition.

Les députés sont introduits chez le maréchal, qui est entouré de son conseil. « Monsieur, lui dit Boudonville, auteur de ce récit, je suis envoyé de la part de M. le comte de Tornielle et de tous les officiers qui sont à Épinal pour vous dire que nous ne voulons point sortir sur la composition que nous a apportée M. des Armoises. Sur quoi il me dit que c’était une affaire faite. Je lui dis : « Monsieur, nous nous enterrerons plutôt les uns sur les autres que d’en sortir de cette manière ». Sur quoi il demanda : « Le régiment de Champagne n’est-il pas marché ? ». On lui dit qu’oui. Je lui dis encore : « N’espérez pas qu’il y entre car M. de Tornielle et tous les officiers sont à la tête, qui m’attendent ».

Il regarda M. de Fourille et lui fit signe et le même M. de Fourille lui dit ces propres termes : « Je vous prie, Monsieur, pour l’amour de M. de Boudonville et de tous ces messieurs qui sont gens de condition et de cavalerie, de leur accorder la même grâce de sortir prisonniers de guerre ». Je lui dis que nous n’en ferions rien et que la même composition qu’avait la cavalerie, nous la voulions pour l’infanterie.

Si bien qu’il dit à M. de Colbert (Saint-Pouenge) : « Ajoutez que tous les officiers et soldats, tant de cavalerie que d’infanterie lorraine, sortiront prisonniers de guerre comme les chevau-légers ». Je lui dis : « Monsieur, je ne sais si ces messieurs voudront y accorder ; s’il vous plaît me donner le papier, je vais le leur montrer ». M. des Armoises s’y opposa et dit à M. de Créqui : « C’est moi qui l’ai apporté, je vous prie de me le remettre en main ». Je ne pus jamais l’avoir, et je courus aussitôt pour le dire à M. de Tornielle. Je trouvai le régiment de Champagne à la barrière et tous les Français alentour. M. de Tornielle me disant que tout le monde l’avait abandonné ».

En effet, le désordre le plus complet régnait alors dans la ville. « Le bruit ayant couru parmi nos gens, dit le comte de Tornielle au duc de Lorraine, que la capitulation était faite, les gardes de Votre Altesse abandonnèrent leur poste à mon insu. Le régiment français de Champagne ayant marché droit à moi pour prendre possession de la porte, suivant les ordres qu’on lui en avait donnés, dans la croyance que je signerais la capitulation que je venais de recevoir, je me trouvai abandonné, n’ayant que dix ou quinze hommes à la barrière, le régiment de Champagne ne voulant point arrêter sa marche, ni les gardes de Votre Altesse retourner, quoique je leur disse toutes les injures que je me pus aviser, les menaçant de les tuer. Enfin en ayant ramassé sept ou huit et quelques élus et valets, j’en fis montre et apparence, et étant monté sur la barrière avec un mousquet et fait mine de tirer, le régiment de Champagne arrêta à trente pas de la porte, qui, faite comme elle était, eût été aisément emportée, s’ils l’eussent entrepris. Pouvant assurer Votre Altesse que je ne vis jamais un tel désordre ».

C’est au milieu de ce tumulte que le comte de Tornielle voit arriver le sieur de Boudonville et le baron des Armoises. Tout hors de lui, persuadé qu’on accorde à l’infanterie les mêmes articles qu’aux chevau-légers, et contraint par la situation humiliante où il se trouve, il signe cette « méchante et infâme capitulation, comme il l’appelle puisque ce n’en est point une, mais un ordre de nous rendre, chose que je n’eusse jamais passée sans le désordre de nos gens ».

« J’ai été extrêmement sollicité, dit en effet le maréchal de Créqui au roi, d’accorder des articles à la garnison, mais il m’a paru qu’il était mieux qu’un ordre leur expliquât les volontés de Votre Majesté. Il est succinct et conçu en termes courts, comme vous le pourrez remarquer, Sire, par la copie que je prends la liberté d’en adresser à Votre Majesté.

« De par le Roi, François, sire de Créqui, maréchal de France, général de l’armée du roi en Lorraine et pays messin. On fait à sçavoir aux gouverneur et autres officiers lorrains, tant d’infanterie que de cavalerie, des troupes qui composent la garnison d’Épinal, qui ont soutenu la place contre les armées de Sa Majesté, qu’ils auront a en sortir, à huit heures du matin, pour être menés, sçavoir, les compagnies des gardes et chevau-légers seulement en prison, en qualité de prisonniers de guerre, aussi bien que ledit gouverneur et lesdits officiers lorrains; et le reste des troupes généralement quelconques et autres gens seront pris à discrétion pour être traités suivant les ordonnances. Fait au camp d’Épinal, le 26 septembre 1670.

Signé Maréchal de Créqui, Comte de Tornielle ».

Ainsi les espérances de Boudonville étaient déçues : seuls, les chevau-légers, les gardes et les officiers des troupes régulières étaient considérés comme prisonniers de guerre, et le reste des soldats et tous les élus se rendaient à discrétion. D’où venait ce malentendu ?

Peut-être Boudonville troublé par l’émotion et l’effarement trop naturels dans cette crise terrible, avait-il cru trop vite que le vainqueur faisait droit à sa requête tout entière, quand il ne lui en accordait qu’une partie.

Peut-être aussi le maréchal, qui venait d’assister dans sa tente à la scène regrettable où Boudonville et le baron des Armoises se disputaient le triste honneur de présenter la capitulation à la signature du gouverneur, eut-il une vue plus claire du désarroi qui régnait chez les assiégés, et retira-t-il au dernier moment, sans autre explication, une concession, qu’il ne se jugeait plus obligé de faire, et qu’il savait n’être pas conforme aux instructions dit roi.

Toujours est-il que les Français profitèrent de ces pénibles circonstances et imposèrent toutes leurs exigences.

C’en était fait de la résistance des Lorrains. Le plus fort rempart de leur indépendance s’écroulait ! Un cri de douloureux étonnement retentit dans toute la Lorraine.

Les princes et le peuple, convaincus par le bruit public qu’Épinal tiendrait longtemps et découragerait les assiégeants, se refusaient à voir s’évanouir si vite leurs belles espérances. Ils allaient même jusqu’à accuser les malheureux défenseurs de la ville. C’était une injustice. Les officiers d’Épinal ne méritaient le reproche ni de lâcheté, ni de trahison.

Ils tombaient victimes d’une situation sans issue : l’insuffisance de munitions entassées à la hâte ; la faiblesse et l’indiscipline d’une armée que le zèle des officiers n’avait pu former en quelques jours ; les hésitations, peut-être l’incapacité de certains officiers, que le malheur aigrissait et troublait ; enfin et surtout l’attaque vigoureuse et habile d’un ennemi nombreux, puissant, heureux, pourvu de toutes ressources, dirigé par des chefs vaillants et capables.

Telles sont les causes de cette chute si prompte d’Épinal. C’était une dure humiliation, qu’allait accroître encore l’indignité des traitements que Louvois et Louis XIV réservaient aux assiégés.

A suivre …

 

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