Le siège du château et de la ville d’Epinal en 1670 (1)

Château EpinalChâteau Epinal

Les photos du château d’Epinal sont extraites de cet album et publiées avec l’aimable autorisation de monsieur Pascal Colombain.

 

D’après un article paru dans les « Annales de l’Est » en 1890

 

Le dernier siège d’Épinal (du 19 au 26 septembre 1670) par le maréchal de Créqui est un des épisodes les plus intéressants de notre histoire à la fin du XVIIe siècle.

La Lorraine, épuisée par trente années de guerres, y fait un dernier effort pour rester fidèle à ses princes et pour sauver son indépendance. L’armée française s’y couvre d’une gloire moins éclatante, mais aussi légitime que dans les plus fameuses batailles. Louis XIV et Louvois, qui ont préparé l’attaque et dirigent le maréchal de leurs conseils, y déploient cette habileté et cette vigueur souveraines qui assurèrent si longtemps le succès de leurs entreprises.

L’histoire de ce siège est peu et mal connue. Les journaux français, qui en rendirent compte au XVIIe siècle, ou bien en exagèrent l’importance pour la plus grande gloire du roi, ou bien passent sous silence les incidents qui concernent les Lorrains.

Les historiens de Louis XIV et de Louvois ont négligé cet obscur fait d’armes perdu parmi tant de sièges célèbres, où éclatèrent le génie de Vauban et la puissance du grand roi.

Les historiens lorrains eux-mêmes n’ont été ni complets, ni impartiaux sur la question.

Guillemin (Histoire manuscrite de Charles IV), une créature de Charles IV, accuse franchement les officiers lorrains qui défendaient la ville et ne craint pas d’articuler contre eux des graves reproches de lâcheté et de trahison. Le président Canon (Mémoires du président Canon) parle un langage plus modéré, mais rempli de sous-entendus. Le marquis de Beauvau (Mémoires du marquis de Beauvau) et le P. Hugo (Histoire de Charles IV), plus justes envers les Lorrains, imputent au maréchal de Créqui les cruels traitements infligés aux soldats, tandis qu’il faut les laisser à la charge de Louvois et de Louis XIV. Enfin Dom Calmet lui-même (Histoire de la Lorraine, tome III) manque d’exactitude et accepte, dans son texte et dans ses pièces justificatives, des récits incomplets ou même contradictoires.

Peut-être ne serait-il pas sans intérêt d’étudier à nouveau la question, de comparer entre eux ces récits de sources si diverses et de jeter, s’il est possible, quelque lumière sur cet épisode de notre histoire. Ce qui facilitera ce travail et lui donnera quelque nouveauté, c’est qu’on y mettra pour la première fois à profit la correspondance inédite du maréchal de Créqui et celle de son intendant avec Louvois et Louis XIV (Archives anciennes du ministère de la guerre).

Les préparatifs

Le duc de Lorraine, Charles IV, venait d’échapper au guet-apens que le chevalier de Fourille, mestre de camp général de la cavalerie, avait organisé, sur l’ordre du roi de France, pour le surprendre dans son palais de Nancy, le 26 août 1670. Mais il n’avait pas échappé pour cela aux poursuites de son redoutable ennemi.

« Ni la soumission du duc de Lorraine, écrit Louis XIV au maréchal de Créqui, ni sa résistance ne me feront pas changer de résolution et puisque sa méchante conduite m’a obligé à vous y envoyer, je n’entendrai à aucune négociation que tous ses États ne soient réduits sous mon obéissance ». (Lettre du 6 septembre 1670).

Une armée française, qui séjournait dans les Trois-Évêchés et en Champagne, envahit sur-le-champ la Lorraine sans défense. Elle est bientôt renforcée par les troupes que Louvois met en route, dès le 26 août, du camp de Saint-Sébastien, près de Saint-Germain, et qui arrivent par Reims, Sainte-Menehould et Saint-Mihiel.

Après avoir occupé sans coup férir toutes les petites villes de Lorraine, l’armée française se trouve réunie, le 16 septembre, à Saint-Nicolas-de-Port, prête à marcher sur Épinal.

Son effectif ferait croire à une expédition importante. Elle compte neuf régiments d’infanterie Champagne, Auvergne, Lyonnois, Dauphin, Crussol, Anjou, Artois, Royal-Roussillon, et le régiment allemand de Furstemberg, à la solde du roi de France. La cavalerie aussi est nombreuse, quoiqu’il s’agisse d’un siège : 16 escadrons et quelques compagnies des gardes de Sa Majesté. En tout, à peu près 20 000 hommes. L’artillerie, il est vrai, est assez mal équipée. Le maréchal n’a que 8 pièces de canon, prises pour quelques-unes à la citadelle de Nancy et traînées péniblement par les chevaux que l’on a réquisitionnés aux paysans.

Pour diriger cette belle armée, tout un brillant état-major d’officiers distingués, désireux de se signaler. Ils savent que, sous un roi jeune et ami de la guerre, la faveur récompensera surtout les exploits militaires, et ils marchent à cette campagne comme à une fête. L’empressement est si grand que tous les gentilshommes ne peuvent obtenir un emploi dans l’armée et que beaucoup suivent l’expédition en qualité de volontaires.

Mais la présence de ces volontaires à Épinal parait à Louvois une cause d’indiscipline, et sur son ordre, le maréchal les cantonne d’abord à Rambervillers, puis les renvoie à Paris. Du reste, l’armée comprend les plus illustres représentants de la noblesse française.

Voici les jeunes cadets des gardes, heureux de faire leurs premières armes. Voici des officiers déjà célèbres et rompus aux fatigues de la guerre : le chevalier, bientôt marquis de la Fare, alors aide-major du régiment Dauphin, plus tard fameux par ses aventures et ses malheurs, qu’il raconte dans d’intéressants mémoires ; M. de Vins, major de Béthune, attaché à la personne du maréchal de Créqui ; le marquis de Villeroy, le fils de l’ancien gouverneur de Louis XIV, alors colonel du régiment Lyonnois, en attendant qu’il devienne, après la victoire de Neerwinden, maréchal de France et successeur malheureux de Luxembourg.

Mais tous s’effacent devant le jeune duc d’Anguien, le fils du grand Condé. Sa présence à l’armée est la preuve de la reconnaissance du roi pour le vainqueur de la Franche-Comté. Le jeune prince a 26 ans. A cet âge, son père était un illustre capitaine, et il est impatient de montrer que le sang de sa race coule pur dans ses veines. Le maréchal de Créqui offre de lui rendre les honneurs dus à son rang, mais il les refuse et cherche à se distinguer de ses compagnons d’armes, non par un vain appareil, mais par une valeur intrépide et un plus fier mépris du danger. Aussi mérite-t-il les éloges de son chef et de Louvois. Louvois écrit au jeune prince, le 14 octobre : « J’ai toujours eu tant de respect pour Votre Altesse que je n’ai pu m’empêcher de prendre une très grande part à la gloire qu’elle s’est acquise en Lorraine… ».

Cependant Louis XIV ne lui a pas confié un commandement important : il est à la tête de la cavalerie, mais sous les ordres et la haute direction du chevalier de Fourille. Le chevalier de Fourille était un officier remarquable, que Louis XIV et Louvois honoraient de toute leur confiance. Il était chargé d’inspecter la cavalerie française et de lui faire prendre ces habitudes d’ordre, de travail et de discipline que le ministre avait tant à cœur, pour arriver à l’execution de ses glorieux projets. Aussi Fourille remplissait le premier rôle dans la conquête de la Lorraine après le maréchal de Créqui.

A côté du mestre de camp général de la cavalerie, vint aussi prendre son rang le comte du Lude, grand maître de l’artillerie, mais seulement dans les derniers jours du siège, pour répondre aux plaintes du maréchal sur le médiocre état de son équipage d’artillerie.

L’infanterie obéissait à trois lieutenants généraux : le comte de Genlis, qui avait amené les troupes en Lorraine ; le marquis de Vaubrun, officier d’avenir, bientôt lieutenant de Turenne, qui devait tomber prématurément dans la campagne d’Alsace quelques jours après son général, enfin le duc de Luxembourg, qui s’était déjà signalé pendant la conquête de la Franche-Comté et rêvait de trouver en Lorraine le bâton de maréchal.

En attendant, il obéit à Créqui, son compagnon d’armes plus heureux que lui pendant la guerre de Dévolution. A cette époque, le maréchal de Créqui, général en chef de l’armée du roi, s’était acquis déjà un grand renom par sa victoire sur le comte de Marsin. Cette victoire avait assuré le succès du siège de Lille et valu au nouveau maréchal la faveur de Louis XIV, qui le récompensa en lui donnant le commandement de l’armée chargée de surveiller le duc Charles IV.

Créqui fut dès lors le mauvais génie de la Lorraine, comme l’avaient été, trente ans plus tôt, les maréchaux de la Ferté et de la Force. Depuis deux ans, il guettait la Lorraine et son duc comme une proie, et, quand l’heure de l’action sonne enfin pour lui, il est heureux. Le ton de ses lettres atteste la joie souveraine qu’il éprouve à commander, à se signaler. Pendant quinze ans, il gouvernera notre pays, comme une sorte de vice-roi, à la fois exigeant et négligent, qui ne paraît à Nancy, entre deux campagnes, que pour étaler sa grandeur, et vivre aux dépens de sa conquête.

Louis XIV avait eu la main heureuse en le choisissant pour accomplir ses desseins sur la Lorraine. Outre que sa bravoure personnelle et son habileté militaire étaient à l’abri du soupçon, il était homme à se prêter sans peine à toutes les tâches qu’imposaient les circonstances.

Ni Condé, ni Turenne n’auraient abaissé leur génie aux petites besognes qu’exigeait cette conquête. Créqui, au contraire, se trouve comme dans son élément : il n’est ni scrupuleux, ni désintéressé. La dureté ne lui coûte pas quand il s’agit d’exécuter un ordre. Par-dessus tout, il a le zèle, l’ardeur du courtisan. Il veut à tout prix justifier la confiance du roi, c’est un docile instrument. Il ne cesse de répéter dans ses lettres que son seul but est de satisfaire son maître : « Je ne sais point entrer en tempérament sur les choses qui me sont prescrites ; … la seule chose que je me propose est le bonheur de plaire à Votre Majesté en exécutant ses commandements » (Lettre du 23 septembre). Et il le fait comme il le dit, qu’il s’agisse de pressurer les populations, d’être dur envers les soldats lorrains, d’adresser de hautaines réponses aux princes et aux princesses de Lorraine, ou même de descendre jusqu’à fouiller les appartements du duc pour y trouver une somme d’argent que l’on y croit cachée, il est toujours prêt.

Il flatte les ministres comme le roi : « Quand il vous plaira de rendre un homme capable d’affaires, écrit-il à M. de Lyonne au commencement de septembre, il ne tiendra qu’à vous. Car on sait si à point nommé quelles sont les intentions de sa Majesté par vos dépêches, qu’il n’y a qu’à suivre ce qui est prescrit sans rien ajouter du sien ». Une autre fois, c’est Colbert qu’il prend par son faible. Il sait avec quel soin le sage ministre ménage les revenus du roi, et il lui écrit dès son arrivée en Lorraine pour lui dire tout son zèle « touchant les choses qui peuvent regarder les domaines de ce pays et les fermes établies dedans la Lorraine » (Lettre écrite de Gondreville le 16 septembre).

Il essaye même, à force d’empressement et de souplesse, de gagner Louvois qui lui est moins sympathique. Il connaît le dévouement du ministre pour le duc d’Anguien, et il ne perd pas une occasion de signaler la bravoure du jeune prince. Il sait aussi que le duc de Luxembourg est l’ami du ministre, et il est attentif à rapporter tous ses exploits. Enfin, il prodigue en toute circonstance les compliments les plus empressés.

Néanmoins, Créqui n’a pas toute la confiance de Louvois, qui lui reproche de parler beaucoup de sa soumission et de suivre cependant ses caprices et d’être caché dans sa conduite. Il lui demande d’envoyer trois courriers par semaine et de faire au roi des rapports très détaillés. De plus, il a placé près de lui un intendant dévoué et rompu au métier, avec la mission délicate d’observer le maréchal et de rendre un compte secret de sa conduite.

C’est Saint-Pouenge, le cousin germain de Colbert, qui a accepté cette fonction. Il écrit à Louvois le 29 septembre : « M. le maréchal de Créqui a, jusqu’à cette heure, autant que j’en puisse juger, exécuté les ordres qui lui ont été envoyés de la part du roi, à part peut-être de ceux dont je ne puis rien assurer qu’il a reçus d’envoyer vers le prince d’Aremberg, et touchant la publication de l’ordonnance pour obliger les paysans de retourner dans les villages. Parce que, comme c’est un homme fort caché et qui ne s’ouvre en aucune manière des choses mêmes qu’on fait savoir, il est bien difficile de pouvoir découvrir s’il les exécute. Néanmoins, j’y apporterai mes soins de si près, que j’espère vous rendre compte de tout ce que vous pouvez désirer ». Il écrit encore le 4 octobre : « Il serait bon que l’on eût ici plus de sévérité que l’on a, la désertion en serait assurément moins fréquente ».

Toutefois, le maréchal ne se défie pas de son intendant, et ils s’entendent sans peine sur les mesures à prendre pour assurer le succès de leur entreprise.

Le 16 septembre, les troupes se mettent en route pour Épinal. Voici comment Saint-Pouenge rend compte de cette marche à Louvois : « Au camp de Romont, le 18 septembre 1670. Depuis les dernières lettres que je me suis donné l’honneur de vous écrire, Monseigneur, nous avons campé à Saint-Nicolas et à Xermaménil, et nous sommes arrivés aujourd’hui en ce lieu. Les pluies ne nous quittent point, et les chemins, étant presque tous défilés, à cause des bois, nous ont fait quelque peine, principalement à l’infanterie, laquelle est fort déchaussée et commence à être beaucoup fatiguée d’une marche de 23 jours (depuis le camp de Saint-Sébastien). A quoi il est difficile d’apporter remède, non seulement à cause de la misère des officiers, mais aussi parce que nous ne sommes pas en lieu où l’on trouve des souliers. Les troupes n’ont pas tout à fait vécu depuis deux jours avec le même ordre qu’elles ont fait ci-devant. Ce qui a fait que M. le maréchal de Créqui, qui en a été averti, a fait arrêter aujourd’hui quelques-uns dans la marche et a ordonné que quatre des plus coupables tireraient au sort, dont un sera demain pendu pendant que les troupes seront en marche. Quoique l’artillerie et les vivres ne soient la plupart traînés que par des chevaux de ce pays-ci, qui sont très médiocres, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le mander, ils n’ont pas laissé de nous suivre et d’arriver en même temps que les charrettes les mieux attelées ».

Le même jour, l8 septembre, le maréchal de Créqui écrivait au roi : « Demain je serai à l’entour de la place avec une avant-garde de cavalerie, et au moment que l’infanterie sera arrivée, si le temps me le permet, j’ouvrirai la tranchée et prendrai mes mesures pour placer les huit pièces de canon que je mène avec moi. Je ferai toute diligence, Sire, pour que rien ne retarde le service de Votre Majesté ».

Il ajoutait : « Ce que j’apprends en approchant Épinal, c’est que M. de Lorraine, depuis deux jours, a quitté Remiremont et fait ses adieux en homme qui abandonne pour quelque temps son pays. Il a jeté dans Châtel et Épinal tout ce qu’il a pu depuis l’alarme de Nancy, en telle sorte que qui compterait par élu et par paysan, l’on ne trouverait guère moins de 3 000 hommes dans la place (Épinal) assez fortifiée, mais qui a pourtant de méchants côtés ».

Ces paroles donnent une idée assez exacte de la situation d’Épinal au moment du siège.

Après l’alerte de Nancy, Charles IV, qui ne connut jamais le désespoir, avait sur-le-champ fait son plan de défense : jeter les quelques soldats qu’il avait sous la main à Epinal et à Châtel, pour attirer l’ennemi et le forcer à les assiéger pendant qu’il formerait lui-même une nouvelle armée entre Bitche et Hombourg.

Dès le 28 août, il est à Épinal pour improviser la défense. Il nomme le comte de Tornielle gouverneur de la place, et le sieur de Majastre pour commander au château. Il appelle à lui tous les hommes de cœur qui veulent combattre pour lui et pour l’indépendance de la Lorraine.

Son appel trouva un écho sympathique malgré la difficulté des temps, et il put espérer un instant qu’il formerait encore une armée redoutable contre son puissant ennemi.

Depuis que Louis XIV l’avait contraint à licencier ses troupes, il n’avait pour toute armée que deux compagnies de chevau-légers et ses gardes à cheval. Mais ces compagnies « n’étaient remplies, dit Guillemin, que d’officiers qu’il avait réformés lorsqu’il avait été obligé de licencier ses troupes, et sur lesquels il comptait autant que sur une armée entière, parce que sachant tous où leurs soldats étaient dispersés, ils n’auraient eu, pour ainsi dire, qu’à siffler pour les rassembler, si une surprise si soudaine leur en eût donné le temps ».

Charles rencontra en effet chez ces officiers, des auxiliaires décidés à improviser la défense, et capables de conjurer le péril, si ce péril foudroyant eût été de ceux que les lumières, la valeur et le dévouement conjurent : le baron des Armoises, capitaine des chevau-légers, commandant en chef de toute la cavalerie ; le chevalier de Beauvau, fils du marquis, qui est à la tête de la compagnie des gardes ; M. de Bassompierre, bailli de Vosge, qui forme un régiment de cavalerie ; le colonel de Boudonville, qui rêve une défense glorieuse et voudrait s’ensevelir sous les ruines de la ville ; le colonel de Silly qui commandait avant le siège les quelques soldats chargés de tenir garnison dans la place et élargit les cadres de sa petite troupe jusqu’à réunir un régiment entier ; enfin de vaillants capitaines connus par leur bravoure dans les guerres de Charles IV, L’Huillier, des Viviers, Borand, d’Arnolet, Boucaut. Il se trouvait même dans Épinal quelques officiers et soldats d’origine française, qui avaient sans doute pris du service dans l’armée de Charles IV, au temps où il était l’allié du roi de France.

Mais ces chefs courageux ne purent appeler autour d’eux qu’un nombre insuffisant de soldats mal équipés et surtout mal exercés. La cavalerie comptait à peu près quinze compagnies d’environ cinquante hommes chacune, divisées en chevau-légers, gardes à cheval, gendarmes de Bassompierre et de Boudonville.

L’infanterie se composait de trois régiments : le régiment de Silly, qui comptait le plus de vrais soldats ; vingt compagnies d’élus réparties entre les régiments de Tornielle et Ilten, enfin une compagnie de bourgeois d’Épinal. En tout de 3 000 à 3 500 hommes seulement, parce que les compagnies n’avaient pas été complétées à leur chiffre normal.

L’artillerie de la place n’était pas non plus bien redoutable. Le maréchal de Créqui n’y trouve après le siège que quelques pièces de fonte qui vaillent la peine de compter dans le butin, les autres pièces sont en fer et ne lui paraissent bonnes qu’à être crevées.

Les munitions et les vivres sont insuffisants, les munitions plus encore que les vivres. Après sept jours de siège, les Français trouvent dans les magasins du château 300 sacs de farine et 150 de blé, de 8 000 à 9 000 livres de viande salée et 40 pièces de vin. Mais la provision de mèches et de plomb est épuisée.

On n’a pu en faire entrer dans la ville que 12 000 livres, et le gouverneur a obtenu des habitants à force de les presser, 1 200 livres d’étain. Ainsi c’est sur ce point surtout que la préparation a été trop hâtive, soit incurie du gouverneur, comme le répètent les amis de Charles IV, soit impossibilité de trouver ces munitions dans l’état de la Lorraine subitement envahie, resserrée entre la France, l’Alsace française et la Franche-Comté obligée à une stricte neutralité. Cette insuffisance de munitions aggrava le découragement des soldats et fit le malheur de la ville.

Les murailles d’Épinal étaient cependant capables de résistance. « Jusqu’à présent, dit le maréchal de Créqui après trois jours de siège, l’on a parlé d’Épinal comme d’une place fort médiocre. Mais, en vérité, cela garni de 1 500 hommes se peut maintenir quelque temps ».

Les Lorrains avaient eu dès le premier instant plus de confiance que le maréchal dans la force d’Épinal. Ils se rappelaient que, pendant les années malheureuses de la guerre de Trente Ans, cette ville avait soutenu avec fierté un grand nombre de sièges et qu’elle avait presque toujours été la dernière forteresse perdue par le duc de Lorraine. Ils se disaient avec orgueil qu’en 1651, le maréchal de la Ferté avait été contraint de lever le siège d’Épinal devant l’énergique résistance des assiégés. Ils savaient aussi qu’en 1667, Charles IV, feignant de craindre l’invasion des Espagnols, avait fait réparer les fortifications d’Épinal. Et que, tout le temps que Créqui lui avait laissé libre depuis le 26 août, il l’avait employé à restaurer les murs et les portes, à creuser un puits dans le château et à compléter les travaux de défense.

Épinal se composait alors de trois parties, comme on le voit d’après le plan de Bellot en 1626 : la ville basse ou petite ville, construite dans une sorte d’île formée par la Moselle et son canal, la ville haute située sur la rive droite de la Moselle, enfin le château, sorte de citadelle séparée de la ville haute par un fossé et un pont-levis et qui pouvait se défendre à elle seule. Les murailles de la ville n’étaient point « terrassées », la défense consistait en une suite de petites tours, ou bastions reliés entre eux par un mur de briques assez solide. Cinq portes donnaient accès dans la ville.

La petite ville elle-même était défendue, mais sa perte devait être sans importance, parce que la Moselle, qui la sépare de la ville haute, restait toujours comme un obstacle difficile à franchir. Le château avait surtout bonne réputation, aucune porte extérieure n’en compromettait la solidité. Puis ses murs et ses tours mieux bâtis se trouvaient encore fortifiés par une massive construction centrale. Enfin, il avait l’avantage de la position, puisqu’il était situé sur une petite colline aux pentes abruptes. Il était « en estime de si bonne défense, dit le marquis de Beauvau, que j’ai ouï soutenir à La Porte, qui l’avait fait fortifier, qu’il ne se pouvait prendre que par le bec ».

Mais comment cette place aurait-elle tenu, contre une armée cinq fois plus nombreuse et mieux disciplinée que celle des assiégés, contre les ingénieurs formés par Vauban au siège de Lille, contre un général et des officiers ardents et ambitieux qui rêvent d’assurer leur fortune par la victoire ?

A suivre …

 

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