Les routes du commerce et les péages de la Haute-Moselle avant 1789

D’après un article paru dans le « Bulletin trimestriel de la Société d’émulation du département des Vosges » – Année 1929

La Moselle naît à Bussang, à 1 kilomètre environ en amont de « la Salmade », au pied du col de Taye. Elle est d’abord grossie, dans les deux cuvettes de Bussang et de Saint-Maurice, par les nombreux torrents venus de tous les Ballons qui encadrent sa vallée. Cette vallée s’élargit ensuite en amphithéâtre, entre les Hauts de Comté, le môle puissant du mont Lochère et la forêt boisée de Longegoutte. Le Thillot repose mollement au centre de cet amphithéâtre, dont Fresse en amont, Ramonchamp en aval et Le Ménil au nord semblent garder les avenues.

En aval de Ramonchamp, vers Ferdrupt, une série de verrous rocheux vont fermer cette région de la Haute-Moselle, qui constituait sous l’ancien régime le ban de Ramonchamp, l’un des 52 bans que comprenait la très importante abbaye de Remiremont.

Avec deux communes, Ferdupt et Rupt, du ban de Lonchamp, l’ancien ban de Ramonchamp a constitué le canton actuel du Thillot. Le rupt de Morbrieux séparait jadis les deux bans, comme il sépare encore aujourd’hui les deux sections de l’ancien village de Remanvillers, dont la moitié d’amont fait partie de la commune de Ramonchamp et celle d’aval de la commune de Ferdrupt.

Les seigneurs du pays étaient les ducs de Lorraine et les abbesses des dames nobles du chapitre de Remiremont. Les ducs de Lorraine revendiquèrent dès l’origine la souveraineté exclusive sur les régions giboyeuses des chaumes et des forêts. Cependant, par les vallées de la Moselle, du Breuchin, de l’Oignon, peu à peu, aux temps si troublés du Moyen Age, des colons vinrent, quand « il faisait bon vivre sous la crosse », après les grands moines d’Occident, du Saint-Mont, de Luxeuil ou de Lure, défricher les vallées.

De là peut-être les droits de garde fort anciens des abbés de Lure et des sires de Faucogney comme voués du ban de Ramonchamp et surtout le partage de suzeraineté, mal défini encore par l’Echappe Noise à la fin du XIIIe siècle, entre les ducs et le chapitre.

Rattaché une première fois à la France avec le ban de Longchamp et le Val-d’Ajol en 1681, par la Chambre de Réunion de Dôle, puis rendu à son duc en 1704, notre pays était enfin devenu français, avec toute la Lorraine, en 1766, à la mort de Stanislas le Bienfaisant. Sans doute déjà, l’extrême diversité de condition des choses et des gens qui caractérise le Moyen Age, avait peu à peu fait place à une unification relative aux dépens des diverses seigneuries locales : cure de Ramonchamp, abbaye du Saint-Mont, Ecclésiants, Forestaux, abbé de Morbach, dozon de Faucogney, et surtout an préjudice de l’abbaye de Remiremont.

Si les ducs avaient déjà poursuivi au cours des siècles ce grand rassemblement de la terre féodale que les Capétiens ont pratiqué en France, on sait avec quelle constance et quel succès, dans nos villages perdus des Hautes-Vosges où la Lorraine confinait à l’Alsace et à la Comté de Bourgogne, l’isolement d’autrefois avait persisté jusqu’en 1789, l’isolement économique surtout, faute de relations commerciales faciles avec le monde extérieur. De véritables routes manquaient pour relier ce cul de sac du fond de la Lorraine au reste du monde.

Or, les routes d’un pays sont fonction du développement de sa population et de sa prospérité économique. Cette loi géographique se vérifie partout, chez un grand peuple, dans une simple province, dans le plus petit coin de terre, le nôtre par exemple.

Des abris sous roche, de nombreux noms de lieux d’apparence celtique : Demrupt, Drumont, Draimont, Lochère nous font croire que certaines clairières de nos forêts furent habitées par les Gaulois.

Mais il n’y avait alors que de mauvais sentiers. Il n’y avait guère plus de routes au temps où Charlemagne vint dans nos montagnes, avec ses fidèles, chasser l’aurochs. Le grand empereur, qui domine de toute sa hauteur le seuil du Moyen-Age, a laissé dans nos Vosges des souvenirs vivaces. A Cornimont, on peut voir encore à la mairie la corne d’un aurochs qu’il aurait abattu. Au Ménil, la colline des Granges a des Fourrières Charlemagne ; un lieudit de Demrupt s’appelle la Charlemagne, et près de là, on trouve un clos Charlemagne à la Mouline, section du Thillot actuel. Mais les grands chasseurs aiment chevaucher. Il devait suffire au grand empereur de posséder ça et là, dans les forêts giboyeuses, quelques rendez-vous de chasse. Le Ménil, lou Mesgny ou Magny au Moyen Age, en désigna un sans doute. En effet, l’origine du mot est, d’après Ducange, en son Glossaire de la base latinité du Moyen Age, mansilium, qui signifie chenil et qui désigne une petite demeure.

Une seule route traversait alors nos régions, la voie romaine, qui remontait la vallée de la Moselle pour descendre en Alsace et gagner Bâle. Le souvenir de cette voie (en latin via strata) est rappelé par les noms des lieux où elle passait Létraye ou Lestraye, le Tiaite ou Tertre, l’Estaye ou Taye. Avec ses larges dalles recouvrant la surface, les couches stratifiées de cailloux et de graviers qui caractérisent toutes les voies romaines, allant tout droit sans se préoccuper d’adoucir les pentes, elle remontait sans doute depuis la Hardoye derrière le Tertre, pour gagner Bussang, Taye et descendre ensuite par Urbès, vers Saint-Amarin, qui fut un camp et probablement une bourgade gallo-romaine.

Cette route, qui suivait la Moselle, la grande voie naturelle du pays, menait à Remiremont, dès le Moyen-Age, les manants de Saint-Maurice qui, chaque année, le lundi de Pentecôte, s’en venaient apporter aux nobles dames du chapitre, la hotte de neige traditionnelle, symbole de leur hommage, laquelle était remplacée, quand la neige avait disparu des flancs du Ballon, par un plat d’œufs à la neige. Dans les temps modernes, elle conduisait les justiciables à la prévôté ducale d’Arches et aux cours souveraines du duché lorrain.

Elle était déjà fréquentée en 1302. En effet, au mois de mai de cette année, le mercredi d’après l’Invention de la Sainte-Croix, le procureur du chapitre de Remiremont, Gauthier de Darney, signait un acte authentique qui déterminait la dîme du trecens imposée à divers habitants de la vallée. Cet acte obligeait en particulier Demenge du Thillot, Gueriot, Morand et Demenge de Xoarupt à mener tous les ans à Remiremont le foin du trecens, sous peine d’une amende de cent sous toulois bons et marchands. Jusqu’en 1789, les transports de marchandises se feront de plus en plus fréquents, par cette route, vers Remiremont, vers la Lorraine.

Elle était d’ailleurs doublée de fort bonne heure par la voie d’eau. Huguenin, en ses Chroniques, nous parle des flottes de bois qui, au XVIe siècle, descendaient des Vosges jusqu’à Metz et au-delà. Vers la même époque, un péage pour « le bois de voile flottant sur la Moselle » se payait au pont de Remiremont. Les deux tiers de la somme revenaient au domaine ducal et l’autre tiers au chapitre des nobles dames de l’abbaye.

Dans les Vosges du sud, le flottage a cessé dès que les transports par route devinrent commodes. Il s’est continué presque jusqu’à nos jours dans la région de Saint-Dié.

Par cette ancienne route de la Haute-Moselle, le commerce se faisait avec l’Alsace durant tout le Moyen Age.

Les sujets de la grande mairie du ban de Ramonchamp devaient donner, chaque année, seize livres de cire et une livre d’argent aux officiers et bourgeois de Thann, pour acheter et vendre librement dans cette ville. Quand une épidémie survenait en Alsace, le passage de Taye était interdit. En 1628, une somme d’argent fut donnée au sergent prévôt d’Arches « pour faire fermer le passage de la Thaye » afin d’empêcher voitures et gens d’aller à Thann, à cause de la contagion qui y régnait. Une autre route fort ancienne montait directement du Thillot au col des Croix actuel, pour redescendre ensuite vers le Haut-du-Tem, par les Chazeaux.

Les marchandises, qui passaient de Lorraine en Comté ou de Comté en Lorraine, transitaient par ce passage dans le ban de Ramonchamp ou, en aval, dans le ban de Longchamp par le col de Montefourche ou Mont des Fourches.

De mauvais chemins reliaient Le Thillot d’une part, et Ramonchamp de l’autre, à Demrupt et au Ménil. De là, par le Peuvois et les Gouttes de l’Air, l’un d’eux aboutissait à Cornimont, en face des Champs à Nabord. La belle route actuelle du Thillot à Cornimont ne date que de 1848. D’autres conduisaient à Ventron d’une part, par l’Envers de Travexin et vers Bussang par le col de Rochelotte, l’un venant de Ménil par l’Endroit de la Colline des Granges et l’autre de Demrupt par l’Envers. On distingue, dans chaque vallée, l’endroit, c’est-à-dire le versant exposé au soleil, et l’envers, celui qui est à l’ombre et où la végétation retarde toujours.

Tous ces chemins de la vallée du Ménil franchissaient les rupts et les gouttes par des ponts de bois ou baranches souvent emportés par les eaux et qui furent remplacés par des ponts de pierre seulement au XVIIIe siècle. Larges à peine de 5 à 6 pieds, pavés d’énormes dalles de granit brut mal assemblées, ils étaient souvent encombrés de neiges ou couverts de glace en hiver, et fréquemment coupés de fondrières. Le seuil de Travexin, le passage vers Cornimont et Ventron, encore peu peuplés au début du XVIIe siècle, n’était guère utilisé. Les routes du Ménil n’étaient que des « courues », des « sentes » par où les bœufs traînaient dans la vallée, vers les chaumières des manants, les arbres abattus par eux dans la forêt de Longegoutte, indivise entre le duché et l’abbaye, ou dans celle de Forgoutte, qui appartenait exclusivement au seul duc de Lorraine.

Dès le XVIe siècle, une population de marcaires et de bûcherons assez nombreuse avait déjà défriché le Ménil et Demrupt et la longue vallée des Granges, dont le rupt limitait les deux communautés. Manants des ducs seuls, forestaux ou gens des répandises, ces marcaires jouissaient, depuis un temps immémorial, depuis le Moyen Age évidemment, d’usuaires très importants, et surtout dans les forêts qui dépendaient de la chaume de Forgoutte.

Pour quelques sous par an, par exemple, ils pouvaient mener leurs troupeaux paître dans les forêts ducales. Pour quelques sous ou francs, ils étaient autorisés à abattre dans ces mêmes forêts les plus beaux arbres à leur convenance.

Nous en trouvons des preuves nombreuses dans les comptes des gruyers du ban de Ramonchamp, aux archives de Meurthe-et-Moselle. Tantôt pour « amoisonner », c’est-à-dire réparer sa maison, le manant payait 1 franc barrois le plus beau sapin, un lot de cent planches, qu’il faisait débiter à l’une des deux scies ou scieries du Ménil, celle du Ménil d’en Haut et celle du Ménil d’en Bas, amodiées dès le XVIe siècle à des particuliers par le duc et l’abbesse, pour 18 livres par an l’une et pour 12 livres l’autre, desquelles sommes le duc percevait deux tiers et l’abbesse un tiers seulement. Tantôt un lot de « fangs » (du latin fagus) ou hêtres, était acheté aux agents du duc par un charbonnier : le charbon se vendit bien aux XVIe et XVIIe siècles, lorsque les mines du Château Lambert, du Thillot et des environs, étaient l’objet d’une exploitation active.

Mais fort souvent les paysans qui obtenaient des permis d’abattage avaient jeté leur dévolu sur des bois d’industrie, platanes, frênes, ormes, aliziers, sorbiers ou autres, beaucoup plus abondants alors qu’aujourd’hui dans nos forêts. Ils en fabriquaient, en hiver, les menus objets de boissellerie, qu’ils allaient ensuite vendre en Alsace ou en Bourgogne, et qui étaient alors, avec le fromage déjà, la principale industrie de leur pauvre pays. C’étaient des sabots, des formes de fromages, des hottes, des cuveaux, des charpaignes ou paliers, etc.

Parfois aussi, le bois était expédié en agrume ou en planches, vers l’aval, en véritables flottes, sur la Moselle, comme nous l’avons indiqué plus haut.

Les mêmes chemins, dans les divers hameaux de Bussang, de Saint-Maurice, de Fresse, servaient de même à sortir, pour des usages identiques, les bois des forêts ducales des répandises ou dépendances des chaumes des Neuf Bois ou des Ballons.

Mais un véritable commerce ne peut se faire que par les grandes routes. Et naturellement, c’est par les seuils des passages ouverts d’un versant à l’autre que ces grandes routes passent. Et naturellement aussi, aux endroits où elles se croisent, se développent le commerce et se groupent les populations.

Et c’est ainsi que Le Thillot, carrefour de routes, a dû d’assez bonne heure à sa situation, son importance et sa prospérité.

Le Thillot s’est développé à la croisée des deux grandes failles de dislocation de l’écorce terrestre qu’a déterminées, sur le versant occidental des Vosges, l’effondrement de la plaine d’Alsace, c’est-à-dire à la croisée des deux vallées de la Moselle et de l’Oignon, dirigées l’une du nord-ouest au sud-est, l’autre du nord-est au sud-ouest, celle-ci prolongée par le seuil du Ménil vers la Haute-Moselotte, c’est-à-dire vers Cornimont et La Bresse.

Un pareil endroit devait tout naturellement devenir un lieu d’échanges. Mentionné dès 1302, Le Thillot eut de très bonne heure ses marchés et ses foires. En 1681, un jeune homme de Fresse, Nicolas Monerat, fut blessé, à la foire du Thillot, d’un coup de sabre, dont il mourut trois semaines plus tard. Dès le XVIe siècle, Le Thillot avait aussi une halle, bordée de maisons à arcades, où se promener à l’ombre, comme en Espagne. Le Thillot subissait alors l’influence espagnole, sous Charles Quint et son fils, Philippe II, qui exploitèrent activement les mines du Château-Lambert. Vers 1683, il y eut un notaire, dans ce village comtois, Nicolas Pingant : il y avait alors près de 1 000 habitants.

Au Thillot, on trouve, au début du XVIIe siècle, une fabrique de fer blanc, une fonderie, un moulin banal, des mines de plomb argentifère, une chapelle dédiée à sainte Barbe pour les mineurs. On y trouve aussi, en ce temps-là, des notaires ou tabellions, des contrôleurs des mines.

La pénétration et l’influence espagnoles et francs-comtoises dans nos régions s’expliquent aisément, quand on sait que les ducs de Lorraine en avaient, dès le Moyen-Age, confié la garde aux seigneurs francs-comtois du pays d’Amont, c’est-à-dire au sire ou dozon de Faucogney et à l’abbé de Lure, remplacé plus tard par l’abbé de Morbach, en Alsace.

Nous voyons, sous l’ancien régime, les sires de Faucogney et les abbés de Morbach assister, par l’intermédiaire de leurs agents, avec le titre de voués des ducs de Lorraine, à la tenue des deux plaids banaux annuels de la grande mairie du ban, à Ramonchamp, en mars et en voïen. Le plaid de voïen, c’est-à-dire des regains, se tenait en septembre ou octobre. Ils percevaient autrefois, dans la seigneurie des Forestaux, un droit de 15 francs, dont le sire de Faucogney avait les deux tiers pour sa part. Dans leurs doléances, en 1789, les paroissiens du Ménil mentionnent encore une redevance de quelques sols due au seigneur de Faucogney.

Quant à leur droit de garde ou de surveillance, maintes fois reconnu ou confirmé par les ducs lorrains, ils se marquaient par les deux châteaux~forts qui commandaient la route d’Alsace et celle de Comté, et aussi par le péage du Thillot.

L’entrée du col ou pertuis d’Estaye, de la Taye ou de Taye était commandée, il y a fort longtemps, du côté lorrain, par un château bâti au pied des répandises de la Chaume des Neuf-Bois. Sa construction remontait sans doute au début du Moyen-Age. A la fin du XVIe siècle, dans la cherche ou délimitation des chaumes, conduite par Georges Maimbour, le 13 juin 1599, nous lisons ce qui suit : « On dict y avoit heu un chasteau du nom de la Taye, sur le pied de la répandise de la Chaume de Neuf-Bois ».

Les ruines de ce château furent achetées, le 21 août 1610, par le duc Henri, au très riche gruyer d’Arches, Demenge Aubert. L’acte de vente dit que Demenge Aubert cède « la place de la tour et chasteau d’Estaye, les ruynes et materiaulx d’yceulx, ensemble le petit passage dudit Estaye qui en deppens » pour 600 fr. monnaie de Lorraine, « que ledit vendeur a confessé avoir reçu manuellement ». Nous ignorons l’emplacement exact, le plan et la composition de ce château.

Nous sommes, en revanche, mieux renseignés sur celui qui commandait le passage de Château-Lambert, le col des Croix. Il s’élevait à l’endroit même où est la Vierge de Notre-Dame des Neiges. Il se composait d’une tour carrée entourée d’une muraille. On y pénétrait par un pont-levis du côté du village de Château-Lambert. La tour était surmontée de 3 eschiffes pour le guet, chacune de 20 pieds de long sur 5 de large. L’une regardait le pont-levis, l’autre le val de Servance et la troisième, Le Thillot.

Ce château avait deux cheminées, qui furent recouvertes, en 1386, avec des tuiles provenant de la tuilerie de Bitaine. La première mention qui est faite de ce château se trouve dans le cartulaire de Faucogney, dans un traité signé par Marie de Blois, duchesse de Lorraine, avec Henri et Thiebaut de Faucogney, seigneurs de Châtel-Humbert. Henri de Faucogney y résida dans sa jeunesse, au XIVe siècle.

Le château était alors défendu par des arbalétriers. En 1344, la duchesse de Bourgogne prescrit à Jean de Montaigu d’envoyer au plus vite au Château-Lambert, une garnison d’arbalétriers que le chatelain réclame. Mais à la fin du XVe siècle, en 1498, nous voyons, par les comptes du receveur de Faucogney, Jean Masson, que « ledict chastel est de pièçe inhabitable ».

Les deux châteaux de la Taye et du Chastel Humbert avaient été bâtis évidemment pour garder les passages et aussi pour surveiller le ban de Ramonchamp. C’est aussi pour la même raison que Marie de Blois, duchesse de Lorraine, concéda, le 26 février 1348, au sire ou dozon de Faucogney, l’autorisation d’établir un péage au Thillot au-dessous de sa maison forte de Château-Lambert, à condition qu’il la tiendrait d’elle en fief à l’avenir. Ce péage comprenait certains droits de passage depuis Remiremont jusqu’au pertuis de Thaye.

Ces droits étaient perçus de toute ancienneté « depuis la Croix de Vaulx proche Remiremont jusques au pertuis de Taye, pays de Lorraine ». Les gens des deux bans de Ramonchamp et de Longchamp en étaient exempts. De même, dès 1418, Jean de Bourgogne, affirmant ses droits comme voué des vaux de Longchamp et de Ramonchamp, interdit à ses officiers d’exiger ce droit pour le passage des denrées appartenant au chapitre de Remiremont.

Au XVIe siècle, le péage du Thillot rapportait 71 francs par an au sire de Faucogney, c’est du moins la somme que donnent les comptes du trésorier, Georges Renard, pour l’année 1564.

Plusieurs documents énumèrent les taxes que comportait ce droit de péage et de passage.

Le 12 janvier 1578, le procureur général de Lorraine, Georges Mainbour, dans une enquête, nous signale déjà les droits de passage à payer au col des Croix. On doit 2 gros par char, un gros par charrette chargés de sel, de vin ou de fer. On doit aussi 2 gros pour balle de marchandises, denrées, tonnes de miel ou de harengs, un gros pour chaque fardeau porté sur un cheval ou « sur le col de la personne », 4 deniers pour chaque bête à 4 pieds. Enfin pour toute caisse de verres, le porteur devait donner un verre au fermier, à condition que celui-ci le lui remplit de vin.

Trente ans plus tard, en 1605, un autre tableau nous est donné des sommes que doivent les marchandises qui transitent de Lorraine en Comté. Doivent tonnes de miel, harengs ou aultres, 3 gros chaque ; chariots ne menant balles ou tonnes, 2 gros par rouage ; charette, un gros ; chevaux portant balle ou fardeau, un gros ; hommes ou femmes portant fardeau, hottes ou paniers, un gros ; bêtes à 4 pieds, 3 deniers ; hommes et femmes portant caisses de verres doivent un gros, mais le fermier et admodiateur « leurs doibt donner ledict verre plein de vin ».

D’autre part, en l’acte d’achat des ruines du château et du pertuis de Taye, par Henri de Lorraine, nous trouvons aussi qu’ès lieux, bans et finages du Thillot et du Chesne se payaient à peu près les mêmes taxes sur gens ou bêtes, chars ou hottes, passant des terres à l’abbaye ou Remiremont vers l’Alsace, et réciproquement. C’étaient 2 deniers sur chaque char, chargé ou vide, par voyage ; un denier et une maille par charrette, chargée ou vide ; autant de chaque bête à 4 pieds.

Mais quand un troupeau nombreux passait la Taye, le marchand devait donner une bête par cent au fermier pour droit de passage. On devait aussi les denier et maille pour « toutes balles de marchandises, tonnes de miel et de harengs, les cents de fer, clous, ferrailles, et toutes autres marchandises ». La maille était la plus petite pièce de monnaie. On disait de quelqu’un « Il n’a ni sou ni maille » pour dire qu’il ne possédait absolument rien du tout.

De bonne heure, les marchands et voituriers se plaignirent d’être taxés abusivement par les fermiers ou sous-fermiers du péage du Thillot. Déjà en 1577, Etienne Demenge, de Ruz, se plaignit au procureur général, Georges Mainbour. « Depuis 12 ans en ça les fermiers de Bourgogne ont trouvé moyen de faire louer baux particuliers dudit passaige et ont cessé de le faire recueillir par comis de leur part ». Au lieu de 2 gros par char, les admodiateurs ont exigé 2 gros par tonne de miel, harengs, etc. Certains voituriers ont payé, d’autres non.

Vers l’époque où Colbert, par ses réformes hardies, supprimait en France la plupart de ces détestables douanes intérieures, elles avaient pris en Lorraine un caractère d’autant plus odieux que rien ne les justifiait plus. Le péage était, à l’origine, la juste rétribution d’un service rendu. II indemnisait le seigneur des frais qu’exigeait l’entretien du château fort et de la police du passage.

Depuis longtemps, les châteaux forts du col des Croix et du col de Taye avaient disparu ou étaient en ruines, inhabités. Celui du col des Croix, le Château Lambert, ne fut plus occupé dès le début du XVIIe siècle. Et les guerres continuelles avaient ruiné le pays, les pestes suivirent, qui décimèrent la population. Les routes étaient, jusqu’en 1789, presqu’aussi peu sûres qu’au Moyen Age.

Sans faire nôtre le fameux quatrain satirique, nous pouvons bien en redire les deux premiers vers, qui s’appliquent parfaitement à notre haute vallée mosellane aux XVIIe et XVIIIe siècles : « Les temps étaient durs autrefois, on pendait les voleurs aux croix ».

En effet, durant tout l’ancien régime, dans nos régions, on a continué de pendre les brigands et les voleurs aux cols les plus fréquentés par les voyageurs et les marchands, et on laissait leurs cadavres branchés durant des mois entiers, pour l’exemple, afin d’inspirer ainsi une crainte salutaire aux malfaiteurs.

Les noms de col des Croix et de col de Montefourches ou Mont des Fourches viennent précisément de ce qu’on pendait là, à des croix ou à des fourches, les bandits de grand chemin condamnés à mort.

Aux anciens péages vinrent s’ajouter, sous Louis XVI, après la réunion de la Lorraine à la France, les impôts français sur le sel, sur le tabac, aussi très odieux, très vexatoires par leur inégalité choquante. Il y avait, à la veille de la Révolution, un grenier à sel à Bussang et un bureau des fermes du Roy au Ménil. Et les gens s’en plaignaient amèrement.

Au cahier des doléances de la paroisse du Ménil, nous lisons : « Onzième chef. Les sels qu’on tire des salines de Dieuze et de Moyenvic sont bien moindres que les sels de la mer. Ces premiers sels qui traversent la Lorraine, se vendent tout au plus en la province d’Alsace à 4 sols la livre, tandis que les remontrans en paient 6 sols et 6 deniers. Un prix si haut surpasse les forces et les facultés des pauvres habitants ». Il serait désirable « que le prix du sel soit modéré dans la paroisse, et aussi qu’il y soit établi un grenier à sel, afin que les pauvres artisans n’aient pas à faire 2 ou 3 lieues et à perdre une journée de travail pour s’en procurer ».

Dans nos vallées vosgiennes, la principale ressource du paysan était déjà alors la fabrication des fromages. Et nous aurons encore l’occasion de le constater durant la période révolutionnaire, la privation du sel était très vivement ressentie par les marcaires, à qui il est aussi indispensable pour saler les fromages que pour saler la soupe.

Le tabac faisait aussi l’objet de vives réclamations. Le douzième chef du cahier des doléances dit « On vend tout au plus l’espèce commune 4 sols la livre à fumer et onze sols en poudre dans la province d’Alsace. D’où vient cette différence, alors qu’il coûte jusqu’à 4 livres 10 sols en Lorraine ? ».

On le voit, invités par Louis XVI à lui exprimer leurs doléances, nos ancêtres surent se plaindre. Et le mécontentement était, en somme, très justifié par l’inégale répartition des impôts et des taxes de toutes sortes d’une province à l’autre, péages, régies, fermes, douanes intérieures qui, arrêtant le marchand presque à chaque village, allaient jusqu’à tripler parfois le prix des denrées en passant d’une province à la province voisine.

L’entretien des routes prêtait aussi à des critiques bien curieuses. Si nous nous en référons encore au cahier des doléances de notre paroisse, nous y lisons que la réforme de Targot, l’abolition de la corvée, cependant accueillie partout avec gratitude par les populations rurales, parut désastreuse aux gens du Ménil. Autrefois, disent-ils, les habitants éloignés de la route à réparer payaient, faute d’y travailler eux-mêmes, une somme fixée par une adjudication du subdélégué de la province. Et il n’en coûtait guère aux gens du Ménil que 60 livres par an.

Depuis que la corvée est remplacée par une prestation en argent, il en coûte à la paroisse 549 livres, 19 sols 3 deniers, « après quoy la paroisse entretient une traverse d’environ une lieue, outre 5 ponts sur le ruisseau qui traverse le finage ». On conçoit que, dans ces conditions, les gens du Ménil déclarent qu’ils « préféreraient de faire leurs travaux comme autrefois ».

Quoiqu’on pense de cette protestation contre la corvée, due à des causes locales particulières, il est incontestable qu’avant 1789, dans nos contrées, les routes étaient insuffisantes, mal tracées, mal entretenues, peu sûres, et le commerce local était entravé par toutes sortes de taxes, particulièrement choquantes dans les régions forestières des provinces comme la Haute-Moselle.

 

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