L’Evêché de Verdun (1)

 

D’après un article écrit par l’Abbé Gabriel, aumônier du collège de Verdun
Publié dans la « Revue de la Société des études historiques » – Année 1886 

Les premiers apôtres du christianisme, dans la Gaule-Belgique, au IVe siècle, allèrent droit aux chefs-lieux des Pagi qu’ils voulaient évangéliser : Clemens à Metz, Mansuetus à Toul, Sanctinus (S. Saintin) à Verdun.

Le pays converti, la juridiction spirituelle des Evêques et de leurs successeurs eut généralement pour limites, les limites même du territoire dont la Cité, où ils avaient établi leur siège, était le chef-lieu. Le Pagus Virdunensis forma l’Évêché de Verdun, comme il en avait formé le Comté. Cependant, quelques localités faisaient partie de l’Évêché et pas du Comté (Damvillers), comme d’autres étaient du Comté et non de l’Évêché (Vienne-le-Château).

Lorsque les Franks de Clodion, de Mérovée et de Chlodowig, pénétrèrent dans les Gaules, ils furent étonnés, eux qui à demi sauvages et païens, ne connaissaient d’autre force que celle du bras, d’autre puissance que celle de la framée, ils furent étonnés de la force et de la puissance morale dont jouissaient les Évêques sur les populations conquises. Ils subirent bientôt eux-mêmes le joug de cette force désarmée qui subjuguait les coeurs, de cette mystérieuse puissance que n’étayait aucune épée, et qui ne commandait qu’aux intelligences.

C’était, après tout, le triomphe de l’esprit sur la matière, de la vertu sur les appétits. C’était l’œil du dompteur sur les tigres et les lions, ou mieux, c’était l’admirable scène de saint Léon devant Attila le farouche, mille fois répétée dans nos campagnes et aux portes de nos cités envahies. Que de fois le vainqueur leur épargnera le pillage et le meurtre grâce à l’Evêque ou aux prêtres. Chlodowig (Clovis), ayant pris Verdun, donna la paix et la vie sauve aux citoyens, à la prière du vieillard Euspicius, chef de la chrétienté Verdunoise, dont l’Evêque, saint Firmin, venait de mourir. Du reste, ces vieillards vénérables que le peuple entourait d’une considération religieuse, paraissaient aux Franks la seule autorité restée debout devant eux, le seul pouvoir obéi et respecté sur cette terre des Gaules qu’ils convoitaient.

Aussi, les Rois chevelus, même avant qu’ils fussent devenus chrétiens, traitèrent toujours les Évêques avec une singulière déférence. Ils les assimilèrent bientôt à leurs grands Leudes, par reconnaissance de leur soumission aux Franks, ou par politique. Le pays conquis était vaste. Les Rois Franks, nous l’avons vu, s’y étaient fait large part, surtout dans nos contrées, premiers théâtres de leurs victoires, premier centre de leur empire. Et puis il y avait toujours des terres à prendre, soit que les maîtres nouveaux n’y fussent plus, soit qu’elles eussent dès l’abord échappé au partage.C’est pourquoi, les Rois donnèrent aux Évêques, ou plutôt aux Églises dont ils étaient les pasteurs, un peu de leur portion, ou quelques unes de ces terres abandonnées. Et ils les donnèrent aux mêmes conditions que les avaient reçues les conquérants eux-mêmes, c’est-à-dire, en toute propriété, avec tous les droits du maître, du seigneur, sur la terre donnée et sur ses habitants.L’Eglise, la Grande Eglise dans chaque diocèse, était l’Eglise épiscopale, qu’on appela plus tard Cathédrale, et que représentait l’Evêque, et le clergé qui l’entourait.

Les chrétientés des campagnes n’avaient que des autels. Le service, religieux de ces autels était à la charge de la Grande Église, auprès de laquelle vivait, sous la conduite de l’Évêque, le presbytère, qu’on appelait aussi maison ecclésiastique, domus ecclesiastica. La maison ecclésiastique constituait le corps des prêtres chargés de former les jeunes clercs à la piété et à l’instruction de prêcher et d’administrer les sacrements, non seulement dans la ville épiscopale mais encore dans les campagnes, et d’y desservir les autels.

Mais vers le VIIIe siècle, les chrétientés rurales devenant plus nombreuses, les autels ou églises se multiplièrent, et elles furent dès lors desservies par des prêtres attachés à chacune d’elles, ou à un groupe de quelques unes d’elles : cette Église unique, ou ce groupe forma la paroisse.

A son tour, la domus ecclesiastica, le presbytère de l’Évêque, se transforma en un corps de dignitaires, et devint dans la suite le Chapitre. Les prêtres qui faisaient partie de ce corps n’eurent plus de ministère actif, ni dans les campagnes, ni ailleurs. Sous le nom de Frères de Notre-Dame, et plus tard de Chanoines, ils ne s’occupèrent plus qu’à chanter les louanges de Dieu, à diriger et à surveiller les écoles de la Cathédrale, à aider et à suppléer au besoin l’Évêque dans quelques unes de ses fonctions et à administrer leurs grands biens.

Car la Grande Église, l’Église Cathédrale, représentée par l’Évêque et ses chanoines, restait toujours, et resta longtemps, le seul établissement, le seul être moral capable de recevoir et de posséder.

Du reste, donner aux Églises était alors chose profitable au pays. Tant d’invasions avaient roulé sur la Gaule-Belgique, depuis quatre siècles, que les campagnes étaient presque abandonnées et incultes. Quelques groupes isolés de pauvres cabanes abritaient, de loin en loin, de rares habitants. Les villes seules étaient peuplées, parce que leurs remparts les mettaient à l’abri des pillages quotidiens.

Les chefs Franks, faits par la conquête propriétaires d’immenses domaines, les avaient ensuite partagés entre leurs guerriers, qui étaient devenus leurs vassaux, comme ils étaient eux-mêmes les premiers vassaux du Roi. Mais, capitaines et soldats se trouvant sans cesse aux batailles, ne pouvaient ramener dans leurs terres par une sage gestion, ni abondance, ni prospérité. Seules, les Églises et plus tard les couvents, en étaient capables. C’était un de leurs rôles du moment et c’était un beau rôle !

Seules elles en étaient capables. Parce que seules elles s’intéressaient réellement au sort des populations malheureuses et voulaient sérieusement l’améliorer. Parce que seules elles désiraient le calme et la paix, et que ce n’est que dans le calme et la paix qu’un pays devient prospère. Aussi, ce sont les domaines d’Églises qui, à cette époque de misère générale, se cultivent, se fertilisent et se repeuplent.

Bertaire raconte, avec beaucoup de détails, la munificence du Roi Childebert II, arrière petit-fils de Clovis, lequel étant venu à Verdun vers l’an 590, visiter le saint évêque Agéricus (Airy),  donna à la Grande Église, « par affection et révérence pour un si excellent homme » de beaux vignobles sur la Moselle, et sur la Madine, plusieurs villas ou villages, dans le voisinage de la Cité et dans le pays de Verdun, et enfin « beaucoup d’autres domaines qu’il serait fastidieux d’énumérer ici », ajoute le vieux chroniqueur. Les fidèles de Childebert firent aussi leurs dons à saint Airy.

A cette visite royale, se rattache la légende du baril de saint Airy, lequel, à la grande joie des Franks de Childebert, forts buveurs, resta toujours plein, quoiqu’on ne cessât d’en tirer du vin. Peu de vignobles existaient alors autour de Verdun, voilà pourquoi le Roi fit don à saint Airy de vignes sur les côtes de la Moselle. Voilà aussi d’où provient la légende du baril.

Les rois de la seconde race ne furent pas moins généreux. Les leudes, grands propriétaires, imitèrent la générosité des rois. Wolfang enrichit l’abbaye de Saint-Mihiel, qu’il fonda en 711. Plus tard, de moindres seigneurs, des bourgeois de la Cité, agirent comme les princes. Et chaque siècle, tour à tour, agrandissait les possessions des Églises.

Une autre source de richesses de notre Église Cathédrale fut les donations que lui firent certains membres de son clergé. D’abord, les Évêques eux mêmes qui, le plus souvent, appartenant à de puissantes familles, laissaient toujours à leur Église une portion considérable de leurs biens. Souvent encore, on vit entrer dans les ordres, et demeurer dans les rangs les plus modestes du clergé, des personnages de marque qui, renonçant au monde et aux honneurs ecclésiastiques, soit par piété, soit par dégoût de la vie du siècle, donnaient à l’Église dont ils étaient clercs des terres considérables.

Ainsi, vers l’an 635, un très grand leude, du nom d’Adalgise, diacre de l’Église de Verdun, donna à son ami l’évêque saint Paul, la magnifique terre de Fresnes-en-Woëvre, mince portion de ses domaines. Dans les dernières années du IXe siècle, la Grande Église de Verdun, c’est-à-dire l’Évêque et le Chapitre, possédait, en diverses contrées, cent quatre-vingts villages ou terres, à titre de propriété seigneuriale.

Vers l’an 900, l’évêque Dadon, qui venait d’obtenir de l’empereur Arnoul, la belle terre de Montfaucon, partagea ces nombreuses et riches seigneuries avec les clercs de son Église Cathédrale ou Chanoines. Aux Chanoines, il en donna le tiers, et garda pour lui les deux autres tiers. Telle est l’origine des terres du Chapitre, distinctes des terres de l’Évêché. Les terres du Chapitre ne devaient à l’Évêque ni foi, ni hommage.

Sur les territoires de ses seigneuries, villages ou bourgs, l’Évêque, et en général tous les seigneurs ecclésiastiques, chapitres et couvents, jouissait de tous les droits féodaux, pareils à ceux dont jouissaient les seigneurs laïcs. Nous n’avons pas à parler ici de ces droits.

Par eux, ou par leurs représentants, qu’on appelait Ministraux, Intendants, Défenseurs ou Voués selon leurs attributions, ils administraient, percevaient les impôts, rendaient la justice haute, moyenne et basse, c’est-à-dire criminelle, civile et de simple police, délits ruraux et contraventions.

Comme toutes les terres nobles, c’est-à-dire propriété des premiers guerriers Franks et de leurs descendants, les terres d’église furent exemptées de payer l’impôt au trésor royal ou fisc. C’était le Trésor de l’Église qui en bénéficiait. Sans doute que les percepteurs ecclésiastiques étaient moins durs aux pauvres serfs que les collecteurs royaux.

Mais aussi comme les seigneurs laïcs, les Évêques avaient un suzerain, roi ou empereur, auquel ils devaient foi et hommage, service à l’armée par leurs hommes sinon par eux mêmes, et impôts d’argent désignés dans la suite par le nom peu juste de dons volontaires.

De ces terres et seigneuries, les unes, tout en relevant du souverain, étaient de la façon la plus absolue, propriété de celui qui en jouissait de droit. Il les transmettait à ses hoirs ou héritiers. On appelait, celles de ce genre, allodiales, ou de franc alleu.

Toutes les propriétés distribuées primitivement par le Roi aux chefs Franks, et restées aux mains de leurs héritiers, étaient des alleux. Les autres étaient des fiefs. Un fief, feodum, était une terre possédée à titre viager par un noble, et pouvant, en certain cas, lui être reprise par celui qui la lui avait donnée : on disait cela fief de danger. A la longue, les fiefs furent considérés comme des alleux.

L’Evêque de Verdun et le Chapitre possédaient à titre d’alleux. Propriétaires de la terre à titre d’alleux, l’Evêque et les chanoines, comme les autres seigneurs, l’étaient aussi des habitants.

Tels étaient, au commencement du XIe siècle, les Évêques de Verdun, sur les terres de l’Évêché, leur domaine particulier. Mais, à partir de l’an mil, leur pouvoir avait grandi. Aux droits ordinaires des seigneurs sur leurs terres, ils avaient joint d’autres droits plus considérables, qui s’étendaient bien au delà des limites de leurs domaines particuliers. Ces droits étaient ceux de Prince séculier.

Nous appelons ces droits, droits régaliens parce que, dans toutes les constitutions politiques, ils sont réservés au souverain ; parce qu’ils sont son apanage exclusif ; parce que seul, il les exerce de son chef, de sa pleine autorité, sans délégation aucune et que si d’autres que lui en jouissent, c’est par mandat spécial de sa part, c’est par une espèce d’émanation de sa souveraineté à leur profit.

Mais d’où vint, aux Évêques de Verdun, ce surcroît de puissance et d’autorité ?

En ces IXe, Xe et commencement du XIe siècles, que l’on a pu à bon droit, appeler siècles de fer, à cette époque de troubles inouïs, de profonde anarchie, tous les possesseurs d’alleux considérables et de grands fiefs tels que duchés et comtés, tous les grands vassaux, comme on devait s’exprimer bientôt, cherchaient, en Allemagne comme en France, à se rendre indépendants de fait, sinon dans la forme, de toute suzeraineté impériale ou royale.

La puissante et redoutable maison, dite d’Ardenne, qui détenait le comté de Verdun, n’avait pas été la dernière à entrer dans ce mouvement et elle pouvait, d’un jour à l’autre, devenir un embarras, peut-être même un péril, pour l’Empire.

Aux yeux des Godefroid en effet, le comté de Verdun était leur héritage patrimonial, leur alleu. Ils étaient comtes de Verdun par droit de naissance, plus que les rois de France n’étaient rois, plus que les empereurs d’Allemagne n’étaient empereurs.

La cour impériale voyait avec déplaisir de telles prétentions, d’autant plus que l’ambitieuse famille qui les émettait, possédait déjà de vastes domaines dans les pays limitrophes du Verdunois, et de nombreuses forteresses dans ces domaines. Et puis, on avait été presque forcé de lui inféoder le duché de Basse-Lorraine, ce qui la rendait encore plus redoutable.

Sans doute, à l’heure présente, sa force était diviséeentre les fils de Godefroid-le-Captif. Deux se succédèrent au bénéfice ducal et les deux autres devaient de même se suivre au Comté de Verdun.

Mais, il se pouvait faire aussi que tous ces alleux, tous ces fiefs, tous ces bénéfices, tous ces titres, se trouvassent réunis sur une seule tête. Il se pouvait faire qu’un seul héritier fût en même temps duc de Basse-Lorraine, comte de Verdun, et maître des immenses possessions de la maison d’Ardenne. Et c’est ce qui arriva.

Pour parer à cette dangereuse éventualité, et pour affirmer en même temps, d’une façon précise, nette, la situation féodale du comté de Verdun comme Bénéfice de l’Empire, et transmissible à la volonté de l’Empereur, le seul moyen était de transférer, sur une autre tête, le titre et les droits de Comte de Verdun.

Mais là encore, on se heurtait à une autre difficulté. Une telle mesure pouvait être dangereuse et inutile. Dangereuse, car on devait s’attendre à ce que la puissante famille de nos vieux Comtes ne se laisserait pas dépouiller impunément, et, qu’à l’aide de ses alliés et de ses vassaux, elle en appellerai de la décision impériale au jugement des armes. Inutile, car en donnant le Verdunois à une autre famille féodale, on la rendrait puissante, si déjà elle ne l’était, et on se retrouverait avec elle pour l’avenir, dans les mêmes embarras qu’avec les possesseurs actuels.

Dès lors, l’Évêque de Verdun parut, aux politiques impériaux, le seul homme auquel la prudence conseillait d’abandonner le titre et les droits de Comte de Verdun.

En effet, avec un Évêque, on n’avait pas à craindre l’hérédité qui, à la longue, peut changer le fief en alleu. On n’avait pas à craindre les alliances de famille, les mariages, qui peuvent doubler la puissance des feudataires. L’Évêque mort, le fief faisait retour à l’Empire, qui en investissait l’Évêque successeur.

Les circonstances, du reste, étaient telles que le transfert du Comté de Verdun à l’Évêque de cette ville, semblait devoir s’effectuer naturellement, sans secousse, sans opposition même du comte actuel, Frédérick, ou de celle de son prochain successeur, Hermann.

En effet, ces deux seigneurs, étrangers aux affaires séculières, vivaient au cloître de Saint-Vannes, moins en princes qu’en moines, plus jaloux de marcher dans la perfection chrétienne et de gagner le ciel que de sauvegarder leur autorité et gouverner leurs petits États.

Un Évêque, de haute lignée et de grande prudence, pouvait donc dès maintenant exercer cette autorité dont Frédérick et Hermann semblaient peu se soucier, et prendre en mains ce gouvernement qu’ils abandonnaient si volontiers.

Il serait d’abord du vivant des fils du Captif, le Comte réel, effectif, de Verdun, mais il leur en laisserait le titre, les honneurs, les privilèges. Après leur mort, l’Évêque régnant revendiquerait alors le Comté de Verdun, avec diplôme impérial en mains. Il n’aurait plus qu’un titre à ajouter au pouvoir.

Pour opérer cette petite révolution locale, l’empereur Othon III choisit, parmi les prélats de sa cour, le seigneur Haymon, né en Bavière, homme très noble et très puissant en richesses, très illustre par sa race et ses vertus, qui fut élu et sacré évêque de Verdun, en 990, après la mort d’Adalhéron, frère des deux comtes Frédérick et Hermann.

Haymon vint donc dans sa ville épiscopale, portant avec lui la Bulle ou Diplôme impérial, qui lui octroyait en Bénéfice d’Empire, à lui et à ses successeurs Évêques, tous les droits et pouvoirs de Comte de Verdun.


Archive pour avril, 2011

Le brochet de Charlemagne

Le brochet de Charlemagne

D’après  » Lacs, forêts et rivières de Lorraine  » – Editions Mars et Mercure

L’Empereur Charles, dans sa maison de Champ, a réuni ses chevaliers. Sous un tilleul, il s’est assis, dans une cathèdre de chêne. Autour de lui, se tiennent ses barons : les douze pairs y sont, avec Roland et Olivier, et Turpin l’archevêque. Il y a aussi le savant Eginnart qui écrit en latin, et tant de valeureux comtes et de preux chevaliers des marches de l’Est. Y sont, avec eux, Guy de Bourgogne et Girard de Roussillon et Ogier le Danois, et tous ceux que Charles aime pour leur vaillance et leur fidélité.

Charles l’Empereur a convoqué tous ses vassaux et leur a dit : « Francs chevaliers, aiguisez vos épieux et fourbissez vos épées d’acier ; et partons chasser l’ours et l’aurochs et le loup à travers mes forêts de Vosges. Et préparez le fil et l’hameçon ; et allons-nous-en au bord des lacs pêcher la perche et le brochet ».

Tous ont alors répondu : « Cela est bien ainsi ! ». Puis ils s’en sont allés vers leurs armes et leurs chevaux. Ils ont appelé leurs pages et leurs féaux. Et ils sont venus dans la forêt vosgienne. Entre les parois étroites de la montagne, ils ont remonté la rivière de Vologne, en devisant et en chantant.

Mais le comte Roland s’est impatienté, car il n’aime pas les lentes chavauchées et les bavardages qui ralentissent la marche. « Sommes nous des femmes, que nous papotons comme celles qui tournent la quenouille ? » a-t’il demandé.

Charles l’a entendu. Il a dit à son neveu : « Roland, vous avez l’âme fière et le cœur prompt. Devancez-nous et préparez un lieu où nous pourrons manger. Choisissez l’un des pairs et partez avec lui ». Roland a répondu : « Ce sera Olivier ». Et l’Empereur a souri.

Roland s’est approché d’Olivier et lui a parlé à l’oreille. Puis ils ont dépassé l’avant-garde des barons et se sont enfoncés dans la forêt. Le ruisseau chante parmi les roches et le vent murmure dans les hauts sapins. Ils ont si bien chevauché qu’ils sont parvenus aux gorges où l’eau tourbillonne en grondant entre les roides murs de roche.

Non loin de là, ils ont découvert une large pierre semblable à un lit sarrazin. « Ce sera pour Charles, notre Empereur », dit Roland. Et le sage Olivier lui répond : « Il le mérite bien ! ». Et ils étendent sur la roche une tapisserie où se trouve représentée une scène de chasse.

Puis l’Empereur Charles est arrivé. Il s’est reposé sur la pierre. Avec ses barons, il a mangé et bu. Mais son cheval s’est agité et, d’un violent coup de sabot, il a frappé la roche. Il l’a si fort heurtée que la marque de fer est restée gravée pour toujours. Charles y a vu un signe : il a donné ses ordres pour la chasse. Il a fait sonner les cors, les chevaliers se sont ceints et se sont armés de leur épée. Leurs valets ont pris leurs épieux, tous s’en sont allés plus avant dans la forêt.

Ils ont levé un lourd aurochs rude et méchant. Ils ont découplé tous les chiens et ont chassé la bête à grand’peine et ahan. L’aurochs s’est enfui parmi les bois et les buissons. Les veneurs le suivent en criant et en faisant tapage. Les valets, les écuyers et les chevaliers ont moult difficultés à pousser derrière la bête…

La forêt toute entière, retentit du son des trompes et des cors. Mais l’aurochs est de taille à défendre chèrement sa vie, il les emmène à travers ravins et tourbières. Il met à mal les chiens : il les fouille de ses cornes et plus d’un gît dans le fossé, la patte brisée ou le ventre ouvert, et se tord en hurlant de douleur. Les chevaux sont blessés par les roches et les herbes coupantes. Mais Charlemagne et ses barons poursuivent l’aurochs sans répit. Ils brandissent l’épée d’acier et ils soufflent dans leur olifant.

Girard, qui tient de l’Empereur le fief de Roussillon, l’atteint de son épieu à la pointe de fer. Charles l’achève de la dague merveilleuse que, naguère, la reine de Constantinople, lui a offerte.

Mais l’affaire avait été rude et chaude. L’Empereur a mis pied à terre. Il a posé son épée et ses barons l’ont imité. Il s’est avancé vers une source claire et a bu de son eau fraîche et transparente. Puis il s’est tourné vers ses barons et a dit : « Nobles seigneurs, descendons vers ce lac qui miroite là-bas dans la vallée comme une longue mer. Lorsque nous y serons, nous tirerons nos hameçons. La pêche nous reposera de la chasse ».

Ils ont tous fait ainsi. Ils ont chevauché à travers bois, ils ont aperçu une blanche cascade, ils ont longé un petit lac rond aux sombres eaux, puis ils sont arrivés au bord du long lac que Charles avait vu du flanc de la montagne. Ils se sont mis à pêcher.

Charles sent bientôt son fil trembler. Il veut retirer son hameçon, mais la prise lui semble lourde, car il appelle son page. Mais le page ne suffit pas, il fait venir un écuyer. Ensemble ils tirent et sortent de l’eau un brochet. Jamais personne n’en a vu de semblable.

Les barons se sont approchés. Ils ont admiré la capture de leur Empereur. Roland a dit : « A lui seul, il peut nous rassasier tous ! ». Mais Charles a demandé son forgeron et lui a dit : « Forge un collier d’or, avec une clochette d’or et attache-les au col du poisson ».

Le forgeron a forgé une clochette d’or, puis un anneau d’or, puis un carcan d’or. Il les a assemblés. Il les a fixés au col du brochet. Quand il a fini son travail, Charles le bon Empereur, prend le poisson. Il le pose doucement dans l’eau du lac. Le brochet s’enfuit et les barons le perdent bientôt de vue.

Et par les vallées et par les forêts, l’Empereur Charles et ses chevaliers rentrent au château de Champ. Il y a là Roland et Olivier et les douze pairs, et Turpin l’archevêque. Avec eux, chevauche toute la fleur de chevalerie de France, Ogier le Danois, Guy de Bourgogne, Girard de Roussillon et tous ceux que Charles, l’Empereur, aime pour leur courage et leur fidélité.

 

Le son de la clochette monte en core parfois des profondeurs du lac de Longemer et glisse comme une aile légère au ras des eaux. Maint pêcheur, au cours des âges, l’a longuement écouté, puis a tendu ses efforts pour reprendre le brochet de Charlemagne, sachant qu’il apportait avec lui la promesse d’une extraordinaire richesse.

Mais jamais personne n’a pu s’en saisir : le carcan d’or de l’Empereur le protège, semble-t-il, éternellement…

Les bijoux gothiques des sépultures de Charny

Fibule Ville de Verdun Musée de la PrincerieFibule Ville de Verdun Musée de la Princerie 

D’après un article de Félix Liénard
paru dans les « Mémoires de la Société philomathique de Verdun (Meuse)
» – Année 1889

L’une des plus intéressantes découvertes archéologiques faites depuis quelques années dans le département de la Meuse est sans contredit celle qui eut lieu, au mois de mai 1888, lors de l’établissement d’une batterie de guerre sur la côte de Charny, à six kilomètres au nord de Verdun.

On y rencontra, à quelques centimètres de profondeur, plusieurs antiques sépultures de guerriers près desquels se trouvaient divers objets qui sont actuellement en la possession du Musée de Verdun.

Disons d’abord que, parmi les plus curieux objets compris dans ce lot, figurent deux fibules dont l’une est en argent massif, à surface doublée d’or, sauf trois bandes d’argent qui restées iutentionnellement à découvert, concourent à l’ornementation de l’objet. La fibule est à sommet demi-circulaire découpé à jour. Elle a pour couronnement une série de becs ou de têtes d’oiseaux de proie, dont l’œil est figuré par une verroterie rouge. Trois autres verroteries de même couleur sont réparties sur les côtés et à la partie inférieure de la tige. Le corps de la fibule est orné de lignes pointillées et de losanges accompagnés de dessins en S.

La seconde de ces fibules est en métal gris ou cuivre étamé, de forme dite digitée, avec plaque demi-circulaire ornée de cinq rayons portant chacun une verroterie rouge. La tige est allongée, droite, ornée sur les côtés de lignes brisées et au centre d’une bande dorée sur laquelle se trouvent dix verroteries rouges.

Les autres objets consistent en une hache d’armes en fer, deux francisques (armes de jet), deux longues épées à deux tranchants (la spatha, à l’usage des chefs ou des cavaliers), deux petites lames de couteaux, une plaque de boucle de ceinturon en fer avec clou en bronze, un forceps (ciseaux pour couper la barbe), un anneau double en fer, pour suspension, une grande jatte en bronze très mince, fortement oxydée et en mauvais état, deux fragments d’une autre jatte aussi en bronze à bord ornés de bosselures, une petite urne funéraire en terre grise très épaisse, une petite cruche à anse en terre jaune, un bol sigillé en terre de même couleur, deux petits fragments de vase en verre blanc avec rayures opales.

Une troisième fibule et un grain de collier en cristal de roche, provenant de ces sépultures et mis de côté par l’un des ouvriers employés à déblayer le terrain, me furent apportés et vendus au moment même de la découverte. La fibule, qui est aussi en argent massif doublé d’or, avec becs ou têtes d’oiseaux de proie, est de forme et de grandeur absolument identiques à celle ci-dessus décrite. Elle n’en diffère que par les dessins exécutés au burin sur la bande d’argent qui orne la partie supérieure de la tige.

Ces fibules, comme on le voit, ne ressemblent en rien à celles, qu’ou rencontre dans les sépultures franques ou mérovingiennes : leur forme et leur style dénotent un art tout différent, caractérisé sur l’une, par les digitations du sommet, et sur les deux autres, par la représentation de becs ou de têtes d’oiseaux ainsi qu’il vient d’être dit.

Ce genre d’ornementation est en tout point semblable à celui des bijoux de cette nature qu’on rencontre dans les tombeaux mis à découvert dans une partie de l’Allemagne, mais principalement en Hongrie, sur les bords du Danube et dans la Crimée, et que les archéologues de ces pays attribuent aux Goths. On sait en effet, que ces derniers avaient une grande prédilection pour la représentation des oiseaux à becs crochus, dans lesquels les savants croient reconnaitre le bec du Gypaète, l’oiseau de proie ou l’oiseau rapace des Scythes de la Vistule et du Danube, pays qui furent longtemps occupés par les Goths.

Un éminent archéologue, M. le baron de Baye, a publié récemment une très intéressante notice intitulée « Les bijoux gothiques de Kertch », dans laquelle il donne la description et le dessin d’un certain nombre de fibules du même style que les nôtres, puis il dit : « Ces objets ne constituent pas un type exclusivement propre à une région. Ils caractérisent un grand groupe ethnique de populations affectant le même goût et le même art dans leurs bijoux. Nous retrouvons ces fibules partout où les Goths ont séjourné, et partout où ils ont exercé une certaine influence ». Le savant auteur ajoute : « Cet art perpétué dans l’ancienne Panticapée appartient aux Goths, nous sommes très autorisés à le croire ».

Les fibules du musée de Verdun étant absolument semblables aux bijoux gothiques décrits par M. le baron de Baye, nous pouvons leur attribuer la même origine, et s’il est téméraire de regarder les sépultures de Charny comme ayant reconvert des Goths, on peut du moins les considérer comme ayant appartenu à des guerriers qui s’étaient parés de leurs dépouilles.

C’est la plus curieuse et la plus importante rencontre de ce genre qui ait été faite dans le département de la Meuse où, jusqu’à ce jour, nous n’avions recueilli que quelques objets isolés et insignifiants appartenant à un art dont, grâce à M. le baron de Baye, nous connaissons aujourd’hui la provenance.

Plus de 120 ans après la découverte de ces sépultures, les fibules sont toujours conservées au musée de la Princerie de Verdun. Ce musée est un musée d’art et d’histoire, où l’on découvre l’histoire de Verdun et des environs, à travers des vestiges de la préhistoire au XXe siècle.

Un vif remerciement au personnel qui a eu la gentillesse de me fournir les photos des deux fibules afin d’agrémenter l’article.

Musée de la Princerie
16, rue de la Belle Vierge
55100 VERDUN

La légende de la « pierre tournante » de Doulcon

TrésorCarte de Doulcon

 

D’après les « Mémoires de la société des amateurs-naturalistes du nord de la Meuse » – Année 1909

Une pierre tournante, dite du coq, se trouvait au dessus de la ferme de Jupille. Elle fut en 1880, convertie en moëllons, pour la réparation de l’église de Mont.

La légende dit que cette pierre fermait l’entrée d’une caverne contenant un trésor. Tous les soirs, au premier coup de minuit, elle tournait sur elle-même, laissant le passage libre. Mais au dernier coup, elle reprenait sa position habituelle, retranchant du nombre des vivants ceux que la cupidité avait tentés.

Par les nuits claires, on voyait des hommes de très petite taille, des lutins ou hennequins, prendre leurs ébats dans les environs : c’étaient les bons génies du pays. Ils disparaissaient sous la pierre au premier chant du coq, ou lorsqu’ils se croyaient l’objet de la curiosité.

Les routes du commerce et les péages de la Haute-Moselle avant 1789

D’après un article paru dans le « Bulletin trimestriel de la Société d’émulation du département des Vosges » – Année 1929

La Moselle naît à Bussang, à 1 kilomètre environ en amont de « la Salmade », au pied du col de Taye. Elle est d’abord grossie, dans les deux cuvettes de Bussang et de Saint-Maurice, par les nombreux torrents venus de tous les Ballons qui encadrent sa vallée. Cette vallée s’élargit ensuite en amphithéâtre, entre les Hauts de Comté, le môle puissant du mont Lochère et la forêt boisée de Longegoutte. Le Thillot repose mollement au centre de cet amphithéâtre, dont Fresse en amont, Ramonchamp en aval et Le Ménil au nord semblent garder les avenues.

En aval de Ramonchamp, vers Ferdrupt, une série de verrous rocheux vont fermer cette région de la Haute-Moselle, qui constituait sous l’ancien régime le ban de Ramonchamp, l’un des 52 bans que comprenait la très importante abbaye de Remiremont.

Avec deux communes, Ferdupt et Rupt, du ban de Lonchamp, l’ancien ban de Ramonchamp a constitué le canton actuel du Thillot. Le rupt de Morbrieux séparait jadis les deux bans, comme il sépare encore aujourd’hui les deux sections de l’ancien village de Remanvillers, dont la moitié d’amont fait partie de la commune de Ramonchamp et celle d’aval de la commune de Ferdrupt.

Les seigneurs du pays étaient les ducs de Lorraine et les abbesses des dames nobles du chapitre de Remiremont. Les ducs de Lorraine revendiquèrent dès l’origine la souveraineté exclusive sur les régions giboyeuses des chaumes et des forêts. Cependant, par les vallées de la Moselle, du Breuchin, de l’Oignon, peu à peu, aux temps si troublés du Moyen Age, des colons vinrent, quand « il faisait bon vivre sous la crosse », après les grands moines d’Occident, du Saint-Mont, de Luxeuil ou de Lure, défricher les vallées.

De là peut-être les droits de garde fort anciens des abbés de Lure et des sires de Faucogney comme voués du ban de Ramonchamp et surtout le partage de suzeraineté, mal défini encore par l’Echappe Noise à la fin du XIIIe siècle, entre les ducs et le chapitre.

Rattaché une première fois à la France avec le ban de Longchamp et le Val-d’Ajol en 1681, par la Chambre de Réunion de Dôle, puis rendu à son duc en 1704, notre pays était enfin devenu français, avec toute la Lorraine, en 1766, à la mort de Stanislas le Bienfaisant. Sans doute déjà, l’extrême diversité de condition des choses et des gens qui caractérise le Moyen Age, avait peu à peu fait place à une unification relative aux dépens des diverses seigneuries locales : cure de Ramonchamp, abbaye du Saint-Mont, Ecclésiants, Forestaux, abbé de Morbach, dozon de Faucogney, et surtout an préjudice de l’abbaye de Remiremont.

Si les ducs avaient déjà poursuivi au cours des siècles ce grand rassemblement de la terre féodale que les Capétiens ont pratiqué en France, on sait avec quelle constance et quel succès, dans nos villages perdus des Hautes-Vosges où la Lorraine confinait à l’Alsace et à la Comté de Bourgogne, l’isolement d’autrefois avait persisté jusqu’en 1789, l’isolement économique surtout, faute de relations commerciales faciles avec le monde extérieur. De véritables routes manquaient pour relier ce cul de sac du fond de la Lorraine au reste du monde.

Or, les routes d’un pays sont fonction du développement de sa population et de sa prospérité économique. Cette loi géographique se vérifie partout, chez un grand peuple, dans une simple province, dans le plus petit coin de terre, le nôtre par exemple.

Des abris sous roche, de nombreux noms de lieux d’apparence celtique : Demrupt, Drumont, Draimont, Lochère nous font croire que certaines clairières de nos forêts furent habitées par les Gaulois.

Mais il n’y avait alors que de mauvais sentiers. Il n’y avait guère plus de routes au temps où Charlemagne vint dans nos montagnes, avec ses fidèles, chasser l’aurochs. Le grand empereur, qui domine de toute sa hauteur le seuil du Moyen-Age, a laissé dans nos Vosges des souvenirs vivaces. A Cornimont, on peut voir encore à la mairie la corne d’un aurochs qu’il aurait abattu. Au Ménil, la colline des Granges a des Fourrières Charlemagne ; un lieudit de Demrupt s’appelle la Charlemagne, et près de là, on trouve un clos Charlemagne à la Mouline, section du Thillot actuel. Mais les grands chasseurs aiment chevaucher. Il devait suffire au grand empereur de posséder ça et là, dans les forêts giboyeuses, quelques rendez-vous de chasse. Le Ménil, lou Mesgny ou Magny au Moyen Age, en désigna un sans doute. En effet, l’origine du mot est, d’après Ducange, en son Glossaire de la base latinité du Moyen Age, mansilium, qui signifie chenil et qui désigne une petite demeure.

Une seule route traversait alors nos régions, la voie romaine, qui remontait la vallée de la Moselle pour descendre en Alsace et gagner Bâle. Le souvenir de cette voie (en latin via strata) est rappelé par les noms des lieux où elle passait Létraye ou Lestraye, le Tiaite ou Tertre, l’Estaye ou Taye. Avec ses larges dalles recouvrant la surface, les couches stratifiées de cailloux et de graviers qui caractérisent toutes les voies romaines, allant tout droit sans se préoccuper d’adoucir les pentes, elle remontait sans doute depuis la Hardoye derrière le Tertre, pour gagner Bussang, Taye et descendre ensuite par Urbès, vers Saint-Amarin, qui fut un camp et probablement une bourgade gallo-romaine.

Cette route, qui suivait la Moselle, la grande voie naturelle du pays, menait à Remiremont, dès le Moyen-Age, les manants de Saint-Maurice qui, chaque année, le lundi de Pentecôte, s’en venaient apporter aux nobles dames du chapitre, la hotte de neige traditionnelle, symbole de leur hommage, laquelle était remplacée, quand la neige avait disparu des flancs du Ballon, par un plat d’œufs à la neige. Dans les temps modernes, elle conduisait les justiciables à la prévôté ducale d’Arches et aux cours souveraines du duché lorrain.

Elle était déjà fréquentée en 1302. En effet, au mois de mai de cette année, le mercredi d’après l’Invention de la Sainte-Croix, le procureur du chapitre de Remiremont, Gauthier de Darney, signait un acte authentique qui déterminait la dîme du trecens imposée à divers habitants de la vallée. Cet acte obligeait en particulier Demenge du Thillot, Gueriot, Morand et Demenge de Xoarupt à mener tous les ans à Remiremont le foin du trecens, sous peine d’une amende de cent sous toulois bons et marchands. Jusqu’en 1789, les transports de marchandises se feront de plus en plus fréquents, par cette route, vers Remiremont, vers la Lorraine.

Elle était d’ailleurs doublée de fort bonne heure par la voie d’eau. Huguenin, en ses Chroniques, nous parle des flottes de bois qui, au XVIe siècle, descendaient des Vosges jusqu’à Metz et au-delà. Vers la même époque, un péage pour « le bois de voile flottant sur la Moselle » se payait au pont de Remiremont. Les deux tiers de la somme revenaient au domaine ducal et l’autre tiers au chapitre des nobles dames de l’abbaye.

Dans les Vosges du sud, le flottage a cessé dès que les transports par route devinrent commodes. Il s’est continué presque jusqu’à nos jours dans la région de Saint-Dié.

Par cette ancienne route de la Haute-Moselle, le commerce se faisait avec l’Alsace durant tout le Moyen Age.

Les sujets de la grande mairie du ban de Ramonchamp devaient donner, chaque année, seize livres de cire et une livre d’argent aux officiers et bourgeois de Thann, pour acheter et vendre librement dans cette ville. Quand une épidémie survenait en Alsace, le passage de Taye était interdit. En 1628, une somme d’argent fut donnée au sergent prévôt d’Arches « pour faire fermer le passage de la Thaye » afin d’empêcher voitures et gens d’aller à Thann, à cause de la contagion qui y régnait. Une autre route fort ancienne montait directement du Thillot au col des Croix actuel, pour redescendre ensuite vers le Haut-du-Tem, par les Chazeaux.

Les marchandises, qui passaient de Lorraine en Comté ou de Comté en Lorraine, transitaient par ce passage dans le ban de Ramonchamp ou, en aval, dans le ban de Longchamp par le col de Montefourche ou Mont des Fourches.

De mauvais chemins reliaient Le Thillot d’une part, et Ramonchamp de l’autre, à Demrupt et au Ménil. De là, par le Peuvois et les Gouttes de l’Air, l’un d’eux aboutissait à Cornimont, en face des Champs à Nabord. La belle route actuelle du Thillot à Cornimont ne date que de 1848. D’autres conduisaient à Ventron d’une part, par l’Envers de Travexin et vers Bussang par le col de Rochelotte, l’un venant de Ménil par l’Endroit de la Colline des Granges et l’autre de Demrupt par l’Envers. On distingue, dans chaque vallée, l’endroit, c’est-à-dire le versant exposé au soleil, et l’envers, celui qui est à l’ombre et où la végétation retarde toujours.

Tous ces chemins de la vallée du Ménil franchissaient les rupts et les gouttes par des ponts de bois ou baranches souvent emportés par les eaux et qui furent remplacés par des ponts de pierre seulement au XVIIIe siècle. Larges à peine de 5 à 6 pieds, pavés d’énormes dalles de granit brut mal assemblées, ils étaient souvent encombrés de neiges ou couverts de glace en hiver, et fréquemment coupés de fondrières. Le seuil de Travexin, le passage vers Cornimont et Ventron, encore peu peuplés au début du XVIIe siècle, n’était guère utilisé. Les routes du Ménil n’étaient que des « courues », des « sentes » par où les bœufs traînaient dans la vallée, vers les chaumières des manants, les arbres abattus par eux dans la forêt de Longegoutte, indivise entre le duché et l’abbaye, ou dans celle de Forgoutte, qui appartenait exclusivement au seul duc de Lorraine.

Dès le XVIe siècle, une population de marcaires et de bûcherons assez nombreuse avait déjà défriché le Ménil et Demrupt et la longue vallée des Granges, dont le rupt limitait les deux communautés. Manants des ducs seuls, forestaux ou gens des répandises, ces marcaires jouissaient, depuis un temps immémorial, depuis le Moyen Age évidemment, d’usuaires très importants, et surtout dans les forêts qui dépendaient de la chaume de Forgoutte.

Pour quelques sous par an, par exemple, ils pouvaient mener leurs troupeaux paître dans les forêts ducales. Pour quelques sous ou francs, ils étaient autorisés à abattre dans ces mêmes forêts les plus beaux arbres à leur convenance.

Nous en trouvons des preuves nombreuses dans les comptes des gruyers du ban de Ramonchamp, aux archives de Meurthe-et-Moselle. Tantôt pour « amoisonner », c’est-à-dire réparer sa maison, le manant payait 1 franc barrois le plus beau sapin, un lot de cent planches, qu’il faisait débiter à l’une des deux scies ou scieries du Ménil, celle du Ménil d’en Haut et celle du Ménil d’en Bas, amodiées dès le XVIe siècle à des particuliers par le duc et l’abbesse, pour 18 livres par an l’une et pour 12 livres l’autre, desquelles sommes le duc percevait deux tiers et l’abbesse un tiers seulement. Tantôt un lot de « fangs » (du latin fagus) ou hêtres, était acheté aux agents du duc par un charbonnier : le charbon se vendit bien aux XVIe et XVIIe siècles, lorsque les mines du Château Lambert, du Thillot et des environs, étaient l’objet d’une exploitation active.

Mais fort souvent les paysans qui obtenaient des permis d’abattage avaient jeté leur dévolu sur des bois d’industrie, platanes, frênes, ormes, aliziers, sorbiers ou autres, beaucoup plus abondants alors qu’aujourd’hui dans nos forêts. Ils en fabriquaient, en hiver, les menus objets de boissellerie, qu’ils allaient ensuite vendre en Alsace ou en Bourgogne, et qui étaient alors, avec le fromage déjà, la principale industrie de leur pauvre pays. C’étaient des sabots, des formes de fromages, des hottes, des cuveaux, des charpaignes ou paliers, etc.

Parfois aussi, le bois était expédié en agrume ou en planches, vers l’aval, en véritables flottes, sur la Moselle, comme nous l’avons indiqué plus haut.

Les mêmes chemins, dans les divers hameaux de Bussang, de Saint-Maurice, de Fresse, servaient de même à sortir, pour des usages identiques, les bois des forêts ducales des répandises ou dépendances des chaumes des Neuf Bois ou des Ballons.

Mais un véritable commerce ne peut se faire que par les grandes routes. Et naturellement, c’est par les seuils des passages ouverts d’un versant à l’autre que ces grandes routes passent. Et naturellement aussi, aux endroits où elles se croisent, se développent le commerce et se groupent les populations.

Et c’est ainsi que Le Thillot, carrefour de routes, a dû d’assez bonne heure à sa situation, son importance et sa prospérité.

Le Thillot s’est développé à la croisée des deux grandes failles de dislocation de l’écorce terrestre qu’a déterminées, sur le versant occidental des Vosges, l’effondrement de la plaine d’Alsace, c’est-à-dire à la croisée des deux vallées de la Moselle et de l’Oignon, dirigées l’une du nord-ouest au sud-est, l’autre du nord-est au sud-ouest, celle-ci prolongée par le seuil du Ménil vers la Haute-Moselotte, c’est-à-dire vers Cornimont et La Bresse.

Un pareil endroit devait tout naturellement devenir un lieu d’échanges. Mentionné dès 1302, Le Thillot eut de très bonne heure ses marchés et ses foires. En 1681, un jeune homme de Fresse, Nicolas Monerat, fut blessé, à la foire du Thillot, d’un coup de sabre, dont il mourut trois semaines plus tard. Dès le XVIe siècle, Le Thillot avait aussi une halle, bordée de maisons à arcades, où se promener à l’ombre, comme en Espagne. Le Thillot subissait alors l’influence espagnole, sous Charles Quint et son fils, Philippe II, qui exploitèrent activement les mines du Château-Lambert. Vers 1683, il y eut un notaire, dans ce village comtois, Nicolas Pingant : il y avait alors près de 1 000 habitants.

Au Thillot, on trouve, au début du XVIIe siècle, une fabrique de fer blanc, une fonderie, un moulin banal, des mines de plomb argentifère, une chapelle dédiée à sainte Barbe pour les mineurs. On y trouve aussi, en ce temps-là, des notaires ou tabellions, des contrôleurs des mines.

La pénétration et l’influence espagnoles et francs-comtoises dans nos régions s’expliquent aisément, quand on sait que les ducs de Lorraine en avaient, dès le Moyen-Age, confié la garde aux seigneurs francs-comtois du pays d’Amont, c’est-à-dire au sire ou dozon de Faucogney et à l’abbé de Lure, remplacé plus tard par l’abbé de Morbach, en Alsace.

Nous voyons, sous l’ancien régime, les sires de Faucogney et les abbés de Morbach assister, par l’intermédiaire de leurs agents, avec le titre de voués des ducs de Lorraine, à la tenue des deux plaids banaux annuels de la grande mairie du ban, à Ramonchamp, en mars et en voïen. Le plaid de voïen, c’est-à-dire des regains, se tenait en septembre ou octobre. Ils percevaient autrefois, dans la seigneurie des Forestaux, un droit de 15 francs, dont le sire de Faucogney avait les deux tiers pour sa part. Dans leurs doléances, en 1789, les paroissiens du Ménil mentionnent encore une redevance de quelques sols due au seigneur de Faucogney.

Quant à leur droit de garde ou de surveillance, maintes fois reconnu ou confirmé par les ducs lorrains, ils se marquaient par les deux châteaux~forts qui commandaient la route d’Alsace et celle de Comté, et aussi par le péage du Thillot.

L’entrée du col ou pertuis d’Estaye, de la Taye ou de Taye était commandée, il y a fort longtemps, du côté lorrain, par un château bâti au pied des répandises de la Chaume des Neuf-Bois. Sa construction remontait sans doute au début du Moyen-Age. A la fin du XVIe siècle, dans la cherche ou délimitation des chaumes, conduite par Georges Maimbour, le 13 juin 1599, nous lisons ce qui suit : « On dict y avoit heu un chasteau du nom de la Taye, sur le pied de la répandise de la Chaume de Neuf-Bois ».

Les ruines de ce château furent achetées, le 21 août 1610, par le duc Henri, au très riche gruyer d’Arches, Demenge Aubert. L’acte de vente dit que Demenge Aubert cède « la place de la tour et chasteau d’Estaye, les ruynes et materiaulx d’yceulx, ensemble le petit passage dudit Estaye qui en deppens » pour 600 fr. monnaie de Lorraine, « que ledit vendeur a confessé avoir reçu manuellement ». Nous ignorons l’emplacement exact, le plan et la composition de ce château.

Nous sommes, en revanche, mieux renseignés sur celui qui commandait le passage de Château-Lambert, le col des Croix. Il s’élevait à l’endroit même où est la Vierge de Notre-Dame des Neiges. Il se composait d’une tour carrée entourée d’une muraille. On y pénétrait par un pont-levis du côté du village de Château-Lambert. La tour était surmontée de 3 eschiffes pour le guet, chacune de 20 pieds de long sur 5 de large. L’une regardait le pont-levis, l’autre le val de Servance et la troisième, Le Thillot.

Ce château avait deux cheminées, qui furent recouvertes, en 1386, avec des tuiles provenant de la tuilerie de Bitaine. La première mention qui est faite de ce château se trouve dans le cartulaire de Faucogney, dans un traité signé par Marie de Blois, duchesse de Lorraine, avec Henri et Thiebaut de Faucogney, seigneurs de Châtel-Humbert. Henri de Faucogney y résida dans sa jeunesse, au XIVe siècle.

Le château était alors défendu par des arbalétriers. En 1344, la duchesse de Bourgogne prescrit à Jean de Montaigu d’envoyer au plus vite au Château-Lambert, une garnison d’arbalétriers que le chatelain réclame. Mais à la fin du XVe siècle, en 1498, nous voyons, par les comptes du receveur de Faucogney, Jean Masson, que « ledict chastel est de pièçe inhabitable ».

Les deux châteaux de la Taye et du Chastel Humbert avaient été bâtis évidemment pour garder les passages et aussi pour surveiller le ban de Ramonchamp. C’est aussi pour la même raison que Marie de Blois, duchesse de Lorraine, concéda, le 26 février 1348, au sire ou dozon de Faucogney, l’autorisation d’établir un péage au Thillot au-dessous de sa maison forte de Château-Lambert, à condition qu’il la tiendrait d’elle en fief à l’avenir. Ce péage comprenait certains droits de passage depuis Remiremont jusqu’au pertuis de Thaye.

Ces droits étaient perçus de toute ancienneté « depuis la Croix de Vaulx proche Remiremont jusques au pertuis de Taye, pays de Lorraine ». Les gens des deux bans de Ramonchamp et de Longchamp en étaient exempts. De même, dès 1418, Jean de Bourgogne, affirmant ses droits comme voué des vaux de Longchamp et de Ramonchamp, interdit à ses officiers d’exiger ce droit pour le passage des denrées appartenant au chapitre de Remiremont.

Au XVIe siècle, le péage du Thillot rapportait 71 francs par an au sire de Faucogney, c’est du moins la somme que donnent les comptes du trésorier, Georges Renard, pour l’année 1564.

Plusieurs documents énumèrent les taxes que comportait ce droit de péage et de passage.

Le 12 janvier 1578, le procureur général de Lorraine, Georges Mainbour, dans une enquête, nous signale déjà les droits de passage à payer au col des Croix. On doit 2 gros par char, un gros par charrette chargés de sel, de vin ou de fer. On doit aussi 2 gros pour balle de marchandises, denrées, tonnes de miel ou de harengs, un gros pour chaque fardeau porté sur un cheval ou « sur le col de la personne », 4 deniers pour chaque bête à 4 pieds. Enfin pour toute caisse de verres, le porteur devait donner un verre au fermier, à condition que celui-ci le lui remplit de vin.

Trente ans plus tard, en 1605, un autre tableau nous est donné des sommes que doivent les marchandises qui transitent de Lorraine en Comté. Doivent tonnes de miel, harengs ou aultres, 3 gros chaque ; chariots ne menant balles ou tonnes, 2 gros par rouage ; charette, un gros ; chevaux portant balle ou fardeau, un gros ; hommes ou femmes portant fardeau, hottes ou paniers, un gros ; bêtes à 4 pieds, 3 deniers ; hommes et femmes portant caisses de verres doivent un gros, mais le fermier et admodiateur « leurs doibt donner ledict verre plein de vin ».

D’autre part, en l’acte d’achat des ruines du château et du pertuis de Taye, par Henri de Lorraine, nous trouvons aussi qu’ès lieux, bans et finages du Thillot et du Chesne se payaient à peu près les mêmes taxes sur gens ou bêtes, chars ou hottes, passant des terres à l’abbaye ou Remiremont vers l’Alsace, et réciproquement. C’étaient 2 deniers sur chaque char, chargé ou vide, par voyage ; un denier et une maille par charrette, chargée ou vide ; autant de chaque bête à 4 pieds.

Mais quand un troupeau nombreux passait la Taye, le marchand devait donner une bête par cent au fermier pour droit de passage. On devait aussi les denier et maille pour « toutes balles de marchandises, tonnes de miel et de harengs, les cents de fer, clous, ferrailles, et toutes autres marchandises ». La maille était la plus petite pièce de monnaie. On disait de quelqu’un « Il n’a ni sou ni maille » pour dire qu’il ne possédait absolument rien du tout.

De bonne heure, les marchands et voituriers se plaignirent d’être taxés abusivement par les fermiers ou sous-fermiers du péage du Thillot. Déjà en 1577, Etienne Demenge, de Ruz, se plaignit au procureur général, Georges Mainbour. « Depuis 12 ans en ça les fermiers de Bourgogne ont trouvé moyen de faire louer baux particuliers dudit passaige et ont cessé de le faire recueillir par comis de leur part ». Au lieu de 2 gros par char, les admodiateurs ont exigé 2 gros par tonne de miel, harengs, etc. Certains voituriers ont payé, d’autres non.

Vers l’époque où Colbert, par ses réformes hardies, supprimait en France la plupart de ces détestables douanes intérieures, elles avaient pris en Lorraine un caractère d’autant plus odieux que rien ne les justifiait plus. Le péage était, à l’origine, la juste rétribution d’un service rendu. II indemnisait le seigneur des frais qu’exigeait l’entretien du château fort et de la police du passage.

Depuis longtemps, les châteaux forts du col des Croix et du col de Taye avaient disparu ou étaient en ruines, inhabités. Celui du col des Croix, le Château Lambert, ne fut plus occupé dès le début du XVIIe siècle. Et les guerres continuelles avaient ruiné le pays, les pestes suivirent, qui décimèrent la population. Les routes étaient, jusqu’en 1789, presqu’aussi peu sûres qu’au Moyen Age.

Sans faire nôtre le fameux quatrain satirique, nous pouvons bien en redire les deux premiers vers, qui s’appliquent parfaitement à notre haute vallée mosellane aux XVIIe et XVIIIe siècles : « Les temps étaient durs autrefois, on pendait les voleurs aux croix ».

En effet, durant tout l’ancien régime, dans nos régions, on a continué de pendre les brigands et les voleurs aux cols les plus fréquentés par les voyageurs et les marchands, et on laissait leurs cadavres branchés durant des mois entiers, pour l’exemple, afin d’inspirer ainsi une crainte salutaire aux malfaiteurs.

Les noms de col des Croix et de col de Montefourches ou Mont des Fourches viennent précisément de ce qu’on pendait là, à des croix ou à des fourches, les bandits de grand chemin condamnés à mort.

Aux anciens péages vinrent s’ajouter, sous Louis XVI, après la réunion de la Lorraine à la France, les impôts français sur le sel, sur le tabac, aussi très odieux, très vexatoires par leur inégalité choquante. Il y avait, à la veille de la Révolution, un grenier à sel à Bussang et un bureau des fermes du Roy au Ménil. Et les gens s’en plaignaient amèrement.

Au cahier des doléances de la paroisse du Ménil, nous lisons : « Onzième chef. Les sels qu’on tire des salines de Dieuze et de Moyenvic sont bien moindres que les sels de la mer. Ces premiers sels qui traversent la Lorraine, se vendent tout au plus en la province d’Alsace à 4 sols la livre, tandis que les remontrans en paient 6 sols et 6 deniers. Un prix si haut surpasse les forces et les facultés des pauvres habitants ». Il serait désirable « que le prix du sel soit modéré dans la paroisse, et aussi qu’il y soit établi un grenier à sel, afin que les pauvres artisans n’aient pas à faire 2 ou 3 lieues et à perdre une journée de travail pour s’en procurer ».

Dans nos vallées vosgiennes, la principale ressource du paysan était déjà alors la fabrication des fromages. Et nous aurons encore l’occasion de le constater durant la période révolutionnaire, la privation du sel était très vivement ressentie par les marcaires, à qui il est aussi indispensable pour saler les fromages que pour saler la soupe.

Le tabac faisait aussi l’objet de vives réclamations. Le douzième chef du cahier des doléances dit « On vend tout au plus l’espèce commune 4 sols la livre à fumer et onze sols en poudre dans la province d’Alsace. D’où vient cette différence, alors qu’il coûte jusqu’à 4 livres 10 sols en Lorraine ? ».

On le voit, invités par Louis XVI à lui exprimer leurs doléances, nos ancêtres surent se plaindre. Et le mécontentement était, en somme, très justifié par l’inégale répartition des impôts et des taxes de toutes sortes d’une province à l’autre, péages, régies, fermes, douanes intérieures qui, arrêtant le marchand presque à chaque village, allaient jusqu’à tripler parfois le prix des denrées en passant d’une province à la province voisine.

L’entretien des routes prêtait aussi à des critiques bien curieuses. Si nous nous en référons encore au cahier des doléances de notre paroisse, nous y lisons que la réforme de Targot, l’abolition de la corvée, cependant accueillie partout avec gratitude par les populations rurales, parut désastreuse aux gens du Ménil. Autrefois, disent-ils, les habitants éloignés de la route à réparer payaient, faute d’y travailler eux-mêmes, une somme fixée par une adjudication du subdélégué de la province. Et il n’en coûtait guère aux gens du Ménil que 60 livres par an.

Depuis que la corvée est remplacée par une prestation en argent, il en coûte à la paroisse 549 livres, 19 sols 3 deniers, « après quoy la paroisse entretient une traverse d’environ une lieue, outre 5 ponts sur le ruisseau qui traverse le finage ». On conçoit que, dans ces conditions, les gens du Ménil déclarent qu’ils « préféreraient de faire leurs travaux comme autrefois ».

Quoiqu’on pense de cette protestation contre la corvée, due à des causes locales particulières, il est incontestable qu’avant 1789, dans nos contrées, les routes étaient insuffisantes, mal tracées, mal entretenues, peu sûres, et le commerce local était entravé par toutes sortes de taxes, particulièrement choquantes dans les régions forestières des provinces comme la Haute-Moselle.

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