Le château de Chanteheux (54)

Le château de ChanteheuxJeton de Chanteheux frappé en 1748Le salon de Chanteheux

 

Si vous le voulez bien, continuons la visite des châteaux des ducs de Lorraine et arrêtons-nous un instant au château de Chanteheux.

Il ne reste évidemment plus rien de cette magnifique résidence, puisqu’aussitôt après la mort de Stanislas, elle fut démolie, comme tant d’autres résidences du Roi bienfaisant.

Mais je vous propose une petite promenade dans le temps, et vous verrez une fois encore, qu’il est réellement dommage, qu’un tel édifice ait été ruiné.

D’après un article de « La Revue Lorraine Illustrée » – Année 1907

Léopold avait-il prévu la création des Bas Bosquets ? Cette extension en largeur des jardins de Lunéville rentrait-elle dans le dessein initial ? Rien ne nous renseigne sur ce point. Il est certain, par contre, que le Duc entendait donner à son parc une profondeur beaucoup plus considérable.

La limite en eût été reculée jusque sur le ban de Chanteheux. Dans cette intention, le prince avait même acheté cette communauté et à ses habitants diverses parcelles de terre. Mais des embarras financiers avaient sans cesse retardé, et une mort inopinée empêché la réalisation d’un projet, auquel ne s’arrêtèrent ni Francois III, ni Élisabeth-Charlotte.

Depuis le parapet, doublé extérieurement d’un fossé qui protégeait à l’orient les Bosquets, Stanislas contempla donc encore, à son arrivée, entre la Vezouse à gauche, le château du prince Charles et la chaussée d’Allemagne à droite, la nudité d’une vaste plaine.

Du côté de la rivière, dans le prolongement du terrain que nous avons vu accenser à Héré en février 1740, c’était la suite des « meix de Rianois », sur lesquels, à deux reprises, avaient été conquis les Bosquets. Pour conserver le poisson destiné à la table ducale, des réservoirs y avaient été pratiqués. Une palissade entourait ce groupe de viviers. Devant les Bosquets mêmes, et à mesure que l’on s’écartait de la berge pour se rapprocher de la chaussée, le sol imprégné d’eau faisait place à une arène stérile.

Derrière cette véritable lande, existaient des prairies, ensuite des terres arables possédées par des particuliers de Lunéville, puis des sablières, enfin les cultures, les piquis, les boqueteaux du village agricole de Chanteheux, agglomération de quelque quarante ménages, visible à l’horizon. Continuation de l’allée médiane des Bosquets, une interminable avenue, à quatre rangs de tilleuls, rayait seule l’uniforme surface. Deux bandes adjacentes, plantées de vignes et de charmilles, donnaient ce ruban verdoyant une largeur constante de quatre-vingt-six mètres.

Commencée en 1710, améliorée en 1725, trait d’union significatif que Léopold n’avait pas su refuser au mari de sa favorite, cette voie laissait Chanteheux sur la gauche pour aller aboutir, près de trois kilomètres plus loin, au château de Craon, aujourd’hui Croismare.

Une sorte de mélancolique grandeur se dégageait d’un tel tableau. Stanislas y fut moins sensible que choqué du soudain contraste de parterres luxuriants et de terrains vagues. A son tour, Leszczynski souhaita l’agrandissement du parc dans cette direction. Son rêve va dépasser le rêve, où s’est complu son prédécesseur.

Par contrat du 17 février 1740, le baron Stanislas-Constantin de Meszeck acquérait de Pierre-Paul-Maximilien, comte du Hautoy de Gussainville, ancien maréchal de Lorraine et Barrois, au prix de 37 000 livres, monnaie du Duché, la seigneurie de Chanteheux, consistant en « haute, moyenne et basse justice, maisons, colombier, cens, rentes, terres, prés et autres héritages, rivière, et en tous droits y attribués ».

Le 10 mars suivant, le grand maréchal de la cour devenait également propriétaire d’un gagnage de trente-quatre hectares, situé sur le ban de la même localité et comprenant maisons de maitre et de fermier, jardins, prairies, labours et chènevières. Le sieur Fiacre Leguiader dit Launay, traiteur des cadets gentilshommes, et Barbe Taraillon, sa femme, le lui cédaient pour 24 000 livres. Mais, dans deux autres actes, datés aussi du 10 mars, Meszeck, afin, déclarait-il, de donner « des marques de son amitié » au duc et la duchesse Ossolinski, leur assurait la complète jouissance, à son décès, de cette seigneurie et de ces biens-fonds, ainsi que des effets mobiliers qui pourraient alors s’y trouver. Le dernier usufruitier disparu, le tout appartiendrait à l’hôpital Saint-Jacques de Lunéville.

Le revenu en serait employé à l’augmentation des lits et au soulagement des malades pauvres, notamment des calculeux qu’y attirait, chaque semestre, l’habileté du chirurgien Rivard et de ses élèves. Il était enfin stipulé que si le roi de Pologne survivait ses trois compatriotes, la dévolution à l’hôpital serait retardée en sa faveur.

Ces arrangements assez compliqués cachaient de secrètes intentions. Meszeck avait servi de prête-nom. L’acquéreur n’était autre que Leszczynski. Non que le prince désirait combler son grand maréchal, homme de goûts modestes, âgé de quatre-vingt-trois ans. Par delà le vieillard, la libéralité dont l’aveu gênait Stanislas, visait ses cousins Ossolinski, la cousine surtout et l’amante.

De plus, ce n’était pas uniquement en vue d’une fondation charitable précédée d’une largesse intéressée, que Leszczynski s’était empressé de saisir une double occasion de traiter. Un motif semble avoir décidé le monarque à profiter d’offres faites par des vendeurs simultanément obérés. Cette idée maitresse transparait dans une clause accessoire des contrats de donation : « Au cas que, dans la suite, le souverain régnant voulant augmenter les Bosquets et les jardins de Lunéville, et qu’il trouvât que Chanteheux lui convint pour cet effet, il lui sera loisible de disposer en toute propriété de la seigneurie et du gagnage, après en avoir versé les sommes représentatives entre les mains du receveur de l’hôpital Saint-Jacques, qui les affectera par remploi aux intentions prescrites ».

Léopold s’était assuré des terrains confinant aux Bosquets. L’extrémité de l’immense parc qu’a tracé l’imagination de Stanislas, est maintenant fixée. Dans le projet du Duc défunt, les Bosquets eussent été exactement doublés en longueur. Selon celui du roi de Pologne, ils seront, plus que triplés.

Leszczynski ne saurait se flatter d’être ce souverain qui, après l’acquisition des lots intermédiaires et de progressives transformations, joindra, sans discontinuité, en une succession de pelouses et de corbeilles, Lunéville et Chanteheux. Il lui plait de préparer l’avenir. Le Dauphin, un arrière-petit-fils, applaudira un jour à la prévoyance de l’aïeul. Le roi de Pologne comptait trop sans sa mobilité impatiente. Il acceptait des années. Les semaines lui pesèrent. Un mois à peine s’était écoulé, que le prince était las d’attendre. L’été même de 1740, il se décide à commencer par chaque bout les changements désirables.

Au fond, il veut voir s’élever le Trianon du Versailles lorrain. Sur l’axe de l’avenue courant vers Craon, Emmanuel Héré est chargé d’édifier et d’entourer de parterres ce palais.

Et tandis que, face au donjon de Lunéville, s’érige et lui répond le Salon de Chanteheux, de grands travaux sont entrepris dans le voisinage immédiat du parc de Gervais. Sur le terrain des réservoirs et dans une prairie contiguë, laissés à cens perpétuel au duc Ossolinski par arrêt du Conseil du 26 août 1741, une maison de campagne avec de nombreuses dépendances est bâtie, des jardins sont dessinés, une série de bassins creusée, le tout aux frais de Stanislas.

Ce fut, baigné par la Vezouse, un aimable domaine de quatre hectares, auxquels tant de nouveaux accensements, accordés en 1745 et au début de 1750, que des acquisitions personnelles du bénéficiaire, ajoutèrent pour l’exploitation d’une « marcairie » dix-huit hectares de prés.

Le 23 avril 1750, Leszczynski abandonnera à son cousin, pour lui et ses héritiers, la propriété de l’ensemble. Mais, à la mort du grand maitre, le roi ayant révoqué sa donation, la Ménagerie de M. le Duc, tel était le nom par lequel les habitants de Lunéville, pour la distinguer de l’ancienne Ménagerie de Madame la Duchesse, avaient de bonne heure désigné ce domaine, réunie à la couronne, constitua une simple annexe des jardins du chteau. Les pêcheurs continuèrent d’en peupler les viviers. Le lavoir de la cour y fut établi. Les lessiveuses et des pourvoyeurs en sous-ordre y eurent leur logement. Stanislas y fit monter une serre à ananas et aménager une seconde melonnière. Il y entretint aussi un garancier. Quant à la marcairie, affermée désormais pour le compte du monarque, le nommé Jacob en versait, à la fin du règne, 800 livres de canon.

Cependant, à la suite des Bosquets, de la terre végétale avait peu à peu recouvert la friche sablonneuse. Mais cette expérience, en sol si mal propice, Stanislas s’était vite convaincu de ce que, par rapport à ses ressources, son projet comportait d’ambitieuse exagération. Une fois encore, et sagement, il avait donc changé d’avis.

Le château de Chanteheux resterait au loin isolé dans la plaine. Les quinze hectares amendés du premier plan devinrent deux garennes fermées, où les lapins ne tardèrent pas à pulluler en « quantité prodigieuse ». Stanislas Leszczynski s’y livrera à de fréquentes hécatombes. Il y abattra son dernier gibier. Puis, quand il lui fallut renoncer à tenir un fusil, le prince commanda la transformation de ces enclos en des potagers, où ses jardiniers s’adonnèrent à la culture sur couches des primeurs, voire à celle des ananas en serre hollandaise.

Mieux eût valu conserver à ces lieux leur aspect naturel, d’une pittoresque désolation. Trop élevés, inégaux, les murs des Garennes coupaient la perspective, imposaient leur maussade couloir. L’avenue reprenait ensuite. D’espace en espace s’y creusaient, comme autant de refuges, des salles de charmille.

Enfin, l’allée s’évase, des tapis de gazon s’étalent. Et voici que, dans l’intervalle de deux tours rondes à lanterne, en recul de constructions basses, un fier pavillon profile sur le ciel la superposition de ses étages décroissants.

On est au château de Chanteheux, moitié ferme, moitié palais. Ferme pimpante, palais somptueux. Ces tours rouges sont des colombiers. Ces ailes couronnées de galeries, où, sur le ton chaud de la brique, tranche la blancheur des parements, renferment à gauche les offices et les communs, à droite des étables et des granges. Des grilles d’angle circulaires relient les bâtiments latéraux à l’édifice central, le Salon proprement dit.

Ce Salon est de plan carré. Chacune de ses quatre façades, identiques, mesure au premier étage deux fenêtres de moins qu’au rez-de-chaussée, le second étage est de même en retrait de deux fenêtres sur le premier. Une double terrasse règne ainsi autour de la masse progressivement allégée et qui se termine en plate-forme. Au sommet, des horloges monumentales tiennent lieu de frontons.

Par une combinaison que ne renieraient pas nos modernes architectes, les cheminées se dissimulent dans des vases et des pots à feu. Avec sa triple ceinture de balustres, d’urnes et de groupes, les fresques, qui le couvrent, les soixante-seize baies en plein cintre qui l’ajourent, ce pavillon, aux curieux effets de silhouette, est d’une rare élégance. La légèreté des attaches de ferronnerie qui contribuent à délimiter la cour d’entrée dont lui-même constitue le fond, l’isole plus qu’elle ne l’embrasse, et la gaieté cossue du cadre rustique relève encore sa grâce précieuse.

A l’opposite de cette cour, la façade orientale du Salon donnait sur une terrasse agrémentée de berceaux. On en descendait à un jardin fleuri, presque entièrement occupé par une grande pièce d’eau d’où surgissait, parmi les statues et les gerbes, l’aiguille d’un obélisque. Plus loin, l’avenue interrompue recommençait se dérouler vers Craon.

Au midi et au nord, deux parterres en broderie amusaient le regard. De l’un, on allait de plain-pied à une avenue transversale rejoignant la route de Blâmont. Le second parterre dominait de plusieurs marches un quinconce conduisant, dans la direction du village, à un vaste potager. La plupart de ces jardins, ce qui en augmentait le charme, n’étaient pas entourés de murs, mais séparés des champs environnants par des haies vives, habilement taillées, et par des canaux poissonneux.

De quelque côté que l’on abordât le pavillon, cour, terrasse ou parterres, une porte, sous un péristyle flanqué de colonnes ioniques, offrait l’hospitalité de ses battants vitrés. On entrait alors dans une pièce sans autres fenêtres. Sa forme étrange était d’une croix grecque aux angles remplis par des pans coupés. Seize colonnes d’un stuc semblable à du marbre, chacune de cannelures différentes, et de multiples pilastres recevaient les retombées d’une voûte à pendentifs entièrement peinte et fouillée. Le pavé était d’une « espèce de faïence ». Aux quatre pans, se faisaient face, des groupes d’enfants chasseurs ou pêcheurs, dont les corps de marbre blanc ruisselaient sous l’eau de dix jets fluant en voiles dans des vasques de pierre. Les lustres et les meubles étaient de bois sculpté et doré, les tentures, de siamoise.

C’est au milieu de cette salle que Stanislas fit dresser, dès 1752, une réduction en bronze de la statue de Louis XV, par Guibal et Cymé, fondue en 1755 pour la place Royale de Nancy. La lumière n’arrivant qu’atténuée par l’épaisseur des péristyles et tamisée par des stores, il régnait ici une demi-obscurité mystérieuse. Les fontaines répandaient leur perpétuelle fraicheur. En été, on avait l’illusion d’une grotte magique : on goûtait une sensation d’Alhambra.

Si l’on empruntait la spire du bel escalier dont la rampe, forgée par Jean Lamour, déroulait dans une cage enrichie de fresques le tumulte de ses volutes d’or, après la pénombre calculée d’en bas, c’était soudain l’éblouissement. On se trouvait dans une salle conçue sur le même type cruciforme que la précédente, mais dont, au centre, le plafond à l’italienne exhaussait sa calotte de toute la capacité du second étage, et que vingt-quatre fenêtres inondaient de lumière.

On marchait sur un dallage de marbre et de stuc figurant une jonchée de fleurs. Chaque morceau de cette mosaïque représentait une corolle, rose ou renoncule, et par sa teinte comme par ses contours, pas une de ces corolles n’était semblable à l’autre. Les lambris et les portes se glaçaient de stuc blanc, d’un poli parfait, où, dans le cadre arrondi des rocailles, étaient peintes « des choses merveilleuses pour le goût et la variété des idées ».

Jaillissant de socles de stuc gris, des fûts veinés et jaspés portaient sur les acanthes de leurs chapiteaux l’entablement d’une tribune octogone qui soulignait de son balcon ouvragé le changement extérieur d’étage. La symétrie des encoignures affrontait en diagonale quatre cheminées surmontées de glaces et de trumeaux. Au-dessus de la galerie, les statues des Éléments reposaient dans des niches console. Partout, sur les chambranles, les frises, les voussures, ce n’était qu’ornements, emblèmes, attributs, où l’or prodigué l’emportait.

Les Arts, les Sciences, les travaux et les loisirs des champs, le cycle des Saisons avaient servi de thèmes au ciseau et au pinceau. Treize lustres argentés et trente-deux girandoles de verre de Bohême pendaient du plafond ou s’écartaient des pilastres, pour, la nuit venue, aviver l’éclat du décor. Les montants des sièges étaient laqués de vert pâle. Sur le damas bleu des Indes qui garnissait ces sofas, ces fauteuils et ces banquettes, sur les lourdes portières relevées par des croissants ciselés, s’appliquaient des galons d’argent.

Entre les bras de la croix dessinée au cœur de l’édifice par les deux pièces que nous venons de décrire, l’ingéniosité de l’architecte avait ménagé d’une part la rampe d’honneur, et, aux trois autres angles, de petits appartements avec entresol, desservis par des escaliers distincts.

Derrière les pans coupés, se dispersaient ainsi au premier étage les « cabinets bleus », surchargés d’enjolivements. Là, le roi de Pologne avait sa chambre de repos, un atelier de peinture et son oratoire.

Quand la cour était à Chanteheux, où Stanislas aimait de donner ses fêtes, on mangeait d’ordinaire dans la salle fraîche du rez-de-chaussée. Le salon supérieur, destiné aux divertissements et aux concerts, s’ouvrait pour les festins de gala. Parfois encore, à l’heure du jeu et de la musique, les invités se répandaient sur les terrasses.

Sans rien de grandiose, le panorama dont on jouissait depuis leurs balustrades, était étendu et varié. L’oeil y distinguait tour à tour les prairies de la Vezouse, Lunéville et ses Bosquets, le cours de la Meurthe et l’abbaye de Beaupré, le chemin de l’Alsace, la ligne bleuâtre des Vosges, les jardins et le château de Craon, des villages, des étangs, des bois.

« Chanteheux est sans contestation le salon le plus beau, le plus riche et le mieux orné qui soit en Europe », s’écrie un voyageur. « C’est le vrai palais des fées. Nous n’avons en France aucun monument de ce goût-là. Ce serait même tenter l’impossible que de vouloir en donner une véritable idée à quelqu’un qui ne l’aurait pas vu. Il réunit tout ce que les connaisseurs et gens curieux de nouveautés peuvent désirer ».

« Rien de plus superbe, ni de plus singulier », reprend le jésuite Feller qui trouve Chanteheux bâti « avec une richesse de dessin et d’ornements tout à fait rare ». Blasé sur de bien autres splendeurs, le duc de Luynes ne laisse pas que d’approuver « Ce n’est qu’un salon un peu plus petit que celui de Marly, mais beaucoup plus orné. Beaucoup de dorures, et en total un coup d’œil magnifique, agréable et singulier ».

Promené dans ce palais en 1744, Louis XV lui-même, le dédaigneux Louis XV aurait déclaré à son hâte « Mon père, il n’y a qu’un Chanteheux dans le monde ».

Pourquoi après un tel éloge, et sorti d’une telle bouche, Stanislas n’eût-il pas considéré la construction du château comme l’une des gloires de son règne ? Quand il fait, quatre années plus tard, frapper « pour son service », à la Monnaie de Nancy, plusieurs bourses de jetons, Leszczynski n’a pas oublié le mot flatteur de son gendre. A l’avers de ces pièces figurent les armes de Sa Majesté Polonaise ; au revers se voit le Salon et se lit le nom de Chanteheux.

L’admiration du roi de France était toutefois platonique. Déjà, lorsque Nicole gravait les coins de son jeton, Stanislas avait éprouvé à ce sujet une assez vive déception. Le baron de Meszeck s’était éteint le 10 juin 1747, Ossolinski s’était empressé de poursuivre au bailliage de Lunéville, l’insinuation de la donation d’usufruit spécifiée en sa faveur. Le grand maitre et sa femme allaient à leur tour jouir des droits seigneuriaux et toucher le rendement des terres de Chanteheux. Ils se garderaient certes d’émettre, du vivant de leur royal cousin, aucune prétention sur le Salon, devenu accessoire du fonds.

Mais que Leszczynski disparût avant eux et qu’ensuite, l’hôpital Saint-Jacques entré en possession de ces biens, le « souverain régnant » tardât à en opérer le rachat facultatif, quel sort attendait les bâtiments de plaisance et les jardins, dont l’entretien onéreux absorberait la plus claire partie des revenus des deux fermes ?

Leur destruction, tout au moins leur abandon, dans l’intérêt même de la fondation, n’était que trop à redouter. Stanislas s’était ouvert de ces inquiétudes à Versailles. Le 10 juillet 1747, M. de La Galaizière en écrivait au contrôleur général des finances Machault. Le roi de Pologne souhaite ardemment que Chanteheux, encore qu’il n’ait pu effectuer une fusion plus complète, ne soit jamais désuni du palais de Lunéville, et que les meubles qu’il y a placés continuent d’en orner le Salon. En conséquence, il demande pour sa tranquillité à son gendre de prendre dès maintenant l’engagement de remettre à l’hôpital de Lunéville, lors de la mort du dernier usufruitier, les 61 000 livres du double retrait prévu par les contrats de 1740. La réponse avait été négative. Louis XV refusait cette satisfaction à son beau-père.

Leszczynski se voyait dupe de ses propres calculs. Pour réaliser son voeu, une ressource restait à Stanislas. Faire malgré lui, le roi de France propriétaire de Chanteheux. Les Ossolinski morts, il exigera donc, en vertu d’une disposition spéciale rédigée avant 1758, puis par articles formels de son testament, qu’une somme de 37 000 livres de Lorraine, prélevée sur sa succession, soit à son décès versée à l’hôpital Saint-Jacques, en échange de la seigneurie.

Comme le Salon et ses parterres s’étendaient exclusivement sur les terres acquises du comte de Hautoy, le prince pensait avoir paré tout risque. Il ne doutait pas que le rachat de l’ancien gagnage Launay, quoique laissé sous silence, ne s’ensuivit, au reste, presque forcément.


Archive pour 20 mars, 2011

Le château de Chanteheux (54)

Le château de ChanteheuxJeton de Chanteheux frappé en 1748Le salon de Chanteheux

 

Si vous le voulez bien, continuons la visite des châteaux des ducs de Lorraine et arrêtons-nous un instant au château de Chanteheux.

Il ne reste évidemment plus rien de cette magnifique résidence, puisqu’aussitôt après la mort de Stanislas, elle fut démolie, comme tant d’autres résidences du Roi bienfaisant.

Mais je vous propose une petite promenade dans le temps, et vous verrez une fois encore, qu’il est réellement dommage, qu’un tel édifice ait été ruiné.

D’après un article de « La Revue Lorraine Illustrée » – Année 1907

Léopold avait-il prévu la création des Bas Bosquets ? Cette extension en largeur des jardins de Lunéville rentrait-elle dans le dessein initial ? Rien ne nous renseigne sur ce point. Il est certain, par contre, que le Duc entendait donner à son parc une profondeur beaucoup plus considérable.

La limite en eût été reculée jusque sur le ban de Chanteheux. Dans cette intention, le prince avait même acheté cette communauté et à ses habitants diverses parcelles de terre. Mais des embarras financiers avaient sans cesse retardé, et une mort inopinée empêché la réalisation d’un projet, auquel ne s’arrêtèrent ni Francois III, ni Élisabeth-Charlotte.

Depuis le parapet, doublé extérieurement d’un fossé qui protégeait à l’orient les Bosquets, Stanislas contempla donc encore, à son arrivée, entre la Vezouse à gauche, le château du prince Charles et la chaussée d’Allemagne à droite, la nudité d’une vaste plaine.

Du côté de la rivière, dans le prolongement du terrain que nous avons vu accenser à Héré en février 1740, c’était la suite des « meix de Rianois », sur lesquels, à deux reprises, avaient été conquis les Bosquets. Pour conserver le poisson destiné à la table ducale, des réservoirs y avaient été pratiqués. Une palissade entourait ce groupe de viviers. Devant les Bosquets mêmes, et à mesure que l’on s’écartait de la berge pour se rapprocher de la chaussée, le sol imprégné d’eau faisait place à une arène stérile.

Derrière cette véritable lande, existaient des prairies, ensuite des terres arables possédées par des particuliers de Lunéville, puis des sablières, enfin les cultures, les piquis, les boqueteaux du village agricole de Chanteheux, agglomération de quelque quarante ménages, visible à l’horizon. Continuation de l’allée médiane des Bosquets, une interminable avenue, à quatre rangs de tilleuls, rayait seule l’uniforme surface. Deux bandes adjacentes, plantées de vignes et de charmilles, donnaient ce ruban verdoyant une largeur constante de quatre-vingt-six mètres.

Commencée en 1710, améliorée en 1725, trait d’union significatif que Léopold n’avait pas su refuser au mari de sa favorite, cette voie laissait Chanteheux sur la gauche pour aller aboutir, près de trois kilomètres plus loin, au château de Craon, aujourd’hui Croismare.

Une sorte de mélancolique grandeur se dégageait d’un tel tableau. Stanislas y fut moins sensible que choqué du soudain contraste de parterres luxuriants et de terrains vagues. A son tour, Leszczynski souhaita l’agrandissement du parc dans cette direction. Son rêve va dépasser le rêve, où s’est complu son prédécesseur.

Par contrat du 17 février 1740, le baron Stanislas-Constantin de Meszeck acquérait de Pierre-Paul-Maximilien, comte du Hautoy de Gussainville, ancien maréchal de Lorraine et Barrois, au prix de 37 000 livres, monnaie du Duché, la seigneurie de Chanteheux, consistant en « haute, moyenne et basse justice, maisons, colombier, cens, rentes, terres, prés et autres héritages, rivière, et en tous droits y attribués ».

Le 10 mars suivant, le grand maréchal de la cour devenait également propriétaire d’un gagnage de trente-quatre hectares, situé sur le ban de la même localité et comprenant maisons de maitre et de fermier, jardins, prairies, labours et chènevières. Le sieur Fiacre Leguiader dit Launay, traiteur des cadets gentilshommes, et Barbe Taraillon, sa femme, le lui cédaient pour 24 000 livres. Mais, dans deux autres actes, datés aussi du 10 mars, Meszeck, afin, déclarait-il, de donner « des marques de son amitié » au duc et la duchesse Ossolinski, leur assurait la complète jouissance, à son décès, de cette seigneurie et de ces biens-fonds, ainsi que des effets mobiliers qui pourraient alors s’y trouver. Le dernier usufruitier disparu, le tout appartiendrait à l’hôpital Saint-Jacques de Lunéville.

Le revenu en serait employé à l’augmentation des lits et au soulagement des malades pauvres, notamment des calculeux qu’y attirait, chaque semestre, l’habileté du chirurgien Rivard et de ses élèves. Il était enfin stipulé que si le roi de Pologne survivait ses trois compatriotes, la dévolution à l’hôpital serait retardée en sa faveur.

Ces arrangements assez compliqués cachaient de secrètes intentions. Meszeck avait servi de prête-nom. L’acquéreur n’était autre que Leszczynski. Non que le prince désirait combler son grand maréchal, homme de goûts modestes, âgé de quatre-vingt-trois ans. Par delà le vieillard, la libéralité dont l’aveu gênait Stanislas, visait ses cousins Ossolinski, la cousine surtout et l’amante.

De plus, ce n’était pas uniquement en vue d’une fondation charitable précédée d’une largesse intéressée, que Leszczynski s’était empressé de saisir une double occasion de traiter. Un motif semble avoir décidé le monarque à profiter d’offres faites par des vendeurs simultanément obérés. Cette idée maitresse transparait dans une clause accessoire des contrats de donation : « Au cas que, dans la suite, le souverain régnant voulant augmenter les Bosquets et les jardins de Lunéville, et qu’il trouvât que Chanteheux lui convint pour cet effet, il lui sera loisible de disposer en toute propriété de la seigneurie et du gagnage, après en avoir versé les sommes représentatives entre les mains du receveur de l’hôpital Saint-Jacques, qui les affectera par remploi aux intentions prescrites ».

Léopold s’était assuré des terrains confinant aux Bosquets. L’extrémité de l’immense parc qu’a tracé l’imagination de Stanislas, est maintenant fixée. Dans le projet du Duc défunt, les Bosquets eussent été exactement doublés en longueur. Selon celui du roi de Pologne, ils seront, plus que triplés.

Leszczynski ne saurait se flatter d’être ce souverain qui, après l’acquisition des lots intermédiaires et de progressives transformations, joindra, sans discontinuité, en une succession de pelouses et de corbeilles, Lunéville et Chanteheux. Il lui plait de préparer l’avenir. Le Dauphin, un arrière-petit-fils, applaudira un jour à la prévoyance de l’aïeul. Le roi de Pologne comptait trop sans sa mobilité impatiente. Il acceptait des années. Les semaines lui pesèrent. Un mois à peine s’était écoulé, que le prince était las d’attendre. L’été même de 1740, il se décide à commencer par chaque bout les changements désirables.

Au fond, il veut voir s’élever le Trianon du Versailles lorrain. Sur l’axe de l’avenue courant vers Craon, Emmanuel Héré est chargé d’édifier et d’entourer de parterres ce palais.

Et tandis que, face au donjon de Lunéville, s’érige et lui répond le Salon de Chanteheux, de grands travaux sont entrepris dans le voisinage immédiat du parc de Gervais. Sur le terrain des réservoirs et dans une prairie contiguë, laissés à cens perpétuel au duc Ossolinski par arrêt du Conseil du 26 août 1741, une maison de campagne avec de nombreuses dépendances est bâtie, des jardins sont dessinés, une série de bassins creusée, le tout aux frais de Stanislas.

Ce fut, baigné par la Vezouse, un aimable domaine de quatre hectares, auxquels tant de nouveaux accensements, accordés en 1745 et au début de 1750, que des acquisitions personnelles du bénéficiaire, ajoutèrent pour l’exploitation d’une « marcairie » dix-huit hectares de prés.

Le 23 avril 1750, Leszczynski abandonnera à son cousin, pour lui et ses héritiers, la propriété de l’ensemble. Mais, à la mort du grand maitre, le roi ayant révoqué sa donation, la Ménagerie de M. le Duc, tel était le nom par lequel les habitants de Lunéville, pour la distinguer de l’ancienne Ménagerie de Madame la Duchesse, avaient de bonne heure désigné ce domaine, réunie à la couronne, constitua une simple annexe des jardins du chteau. Les pêcheurs continuèrent d’en peupler les viviers. Le lavoir de la cour y fut établi. Les lessiveuses et des pourvoyeurs en sous-ordre y eurent leur logement. Stanislas y fit monter une serre à ananas et aménager une seconde melonnière. Il y entretint aussi un garancier. Quant à la marcairie, affermée désormais pour le compte du monarque, le nommé Jacob en versait, à la fin du règne, 800 livres de canon.

Cependant, à la suite des Bosquets, de la terre végétale avait peu à peu recouvert la friche sablonneuse. Mais cette expérience, en sol si mal propice, Stanislas s’était vite convaincu de ce que, par rapport à ses ressources, son projet comportait d’ambitieuse exagération. Une fois encore, et sagement, il avait donc changé d’avis.

Le château de Chanteheux resterait au loin isolé dans la plaine. Les quinze hectares amendés du premier plan devinrent deux garennes fermées, où les lapins ne tardèrent pas à pulluler en « quantité prodigieuse ». Stanislas Leszczynski s’y livrera à de fréquentes hécatombes. Il y abattra son dernier gibier. Puis, quand il lui fallut renoncer à tenir un fusil, le prince commanda la transformation de ces enclos en des potagers, où ses jardiniers s’adonnèrent à la culture sur couches des primeurs, voire à celle des ananas en serre hollandaise.

Mieux eût valu conserver à ces lieux leur aspect naturel, d’une pittoresque désolation. Trop élevés, inégaux, les murs des Garennes coupaient la perspective, imposaient leur maussade couloir. L’avenue reprenait ensuite. D’espace en espace s’y creusaient, comme autant de refuges, des salles de charmille.

Enfin, l’allée s’évase, des tapis de gazon s’étalent. Et voici que, dans l’intervalle de deux tours rondes à lanterne, en recul de constructions basses, un fier pavillon profile sur le ciel la superposition de ses étages décroissants.

On est au château de Chanteheux, moitié ferme, moitié palais. Ferme pimpante, palais somptueux. Ces tours rouges sont des colombiers. Ces ailes couronnées de galeries, où, sur le ton chaud de la brique, tranche la blancheur des parements, renferment à gauche les offices et les communs, à droite des étables et des granges. Des grilles d’angle circulaires relient les bâtiments latéraux à l’édifice central, le Salon proprement dit.

Ce Salon est de plan carré. Chacune de ses quatre façades, identiques, mesure au premier étage deux fenêtres de moins qu’au rez-de-chaussée, le second étage est de même en retrait de deux fenêtres sur le premier. Une double terrasse règne ainsi autour de la masse progressivement allégée et qui se termine en plate-forme. Au sommet, des horloges monumentales tiennent lieu de frontons.

Par une combinaison que ne renieraient pas nos modernes architectes, les cheminées se dissimulent dans des vases et des pots à feu. Avec sa triple ceinture de balustres, d’urnes et de groupes, les fresques, qui le couvrent, les soixante-seize baies en plein cintre qui l’ajourent, ce pavillon, aux curieux effets de silhouette, est d’une rare élégance. La légèreté des attaches de ferronnerie qui contribuent à délimiter la cour d’entrée dont lui-même constitue le fond, l’isole plus qu’elle ne l’embrasse, et la gaieté cossue du cadre rustique relève encore sa grâce précieuse.

A l’opposite de cette cour, la façade orientale du Salon donnait sur une terrasse agrémentée de berceaux. On en descendait à un jardin fleuri, presque entièrement occupé par une grande pièce d’eau d’où surgissait, parmi les statues et les gerbes, l’aiguille d’un obélisque. Plus loin, l’avenue interrompue recommençait se dérouler vers Craon.

Au midi et au nord, deux parterres en broderie amusaient le regard. De l’un, on allait de plain-pied à une avenue transversale rejoignant la route de Blâmont. Le second parterre dominait de plusieurs marches un quinconce conduisant, dans la direction du village, à un vaste potager. La plupart de ces jardins, ce qui en augmentait le charme, n’étaient pas entourés de murs, mais séparés des champs environnants par des haies vives, habilement taillées, et par des canaux poissonneux.

De quelque côté que l’on abordât le pavillon, cour, terrasse ou parterres, une porte, sous un péristyle flanqué de colonnes ioniques, offrait l’hospitalité de ses battants vitrés. On entrait alors dans une pièce sans autres fenêtres. Sa forme étrange était d’une croix grecque aux angles remplis par des pans coupés. Seize colonnes d’un stuc semblable à du marbre, chacune de cannelures différentes, et de multiples pilastres recevaient les retombées d’une voûte à pendentifs entièrement peinte et fouillée. Le pavé était d’une « espèce de faïence ». Aux quatre pans, se faisaient face, des groupes d’enfants chasseurs ou pêcheurs, dont les corps de marbre blanc ruisselaient sous l’eau de dix jets fluant en voiles dans des vasques de pierre. Les lustres et les meubles étaient de bois sculpté et doré, les tentures, de siamoise.

C’est au milieu de cette salle que Stanislas fit dresser, dès 1752, une réduction en bronze de la statue de Louis XV, par Guibal et Cymé, fondue en 1755 pour la place Royale de Nancy. La lumière n’arrivant qu’atténuée par l’épaisseur des péristyles et tamisée par des stores, il régnait ici une demi-obscurité mystérieuse. Les fontaines répandaient leur perpétuelle fraicheur. En été, on avait l’illusion d’une grotte magique : on goûtait une sensation d’Alhambra.

Si l’on empruntait la spire du bel escalier dont la rampe, forgée par Jean Lamour, déroulait dans une cage enrichie de fresques le tumulte de ses volutes d’or, après la pénombre calculée d’en bas, c’était soudain l’éblouissement. On se trouvait dans une salle conçue sur le même type cruciforme que la précédente, mais dont, au centre, le plafond à l’italienne exhaussait sa calotte de toute la capacité du second étage, et que vingt-quatre fenêtres inondaient de lumière.

On marchait sur un dallage de marbre et de stuc figurant une jonchée de fleurs. Chaque morceau de cette mosaïque représentait une corolle, rose ou renoncule, et par sa teinte comme par ses contours, pas une de ces corolles n’était semblable à l’autre. Les lambris et les portes se glaçaient de stuc blanc, d’un poli parfait, où, dans le cadre arrondi des rocailles, étaient peintes « des choses merveilleuses pour le goût et la variété des idées ».

Jaillissant de socles de stuc gris, des fûts veinés et jaspés portaient sur les acanthes de leurs chapiteaux l’entablement d’une tribune octogone qui soulignait de son balcon ouvragé le changement extérieur d’étage. La symétrie des encoignures affrontait en diagonale quatre cheminées surmontées de glaces et de trumeaux. Au-dessus de la galerie, les statues des Éléments reposaient dans des niches console. Partout, sur les chambranles, les frises, les voussures, ce n’était qu’ornements, emblèmes, attributs, où l’or prodigué l’emportait.

Les Arts, les Sciences, les travaux et les loisirs des champs, le cycle des Saisons avaient servi de thèmes au ciseau et au pinceau. Treize lustres argentés et trente-deux girandoles de verre de Bohême pendaient du plafond ou s’écartaient des pilastres, pour, la nuit venue, aviver l’éclat du décor. Les montants des sièges étaient laqués de vert pâle. Sur le damas bleu des Indes qui garnissait ces sofas, ces fauteuils et ces banquettes, sur les lourdes portières relevées par des croissants ciselés, s’appliquaient des galons d’argent.

Entre les bras de la croix dessinée au cœur de l’édifice par les deux pièces que nous venons de décrire, l’ingéniosité de l’architecte avait ménagé d’une part la rampe d’honneur, et, aux trois autres angles, de petits appartements avec entresol, desservis par des escaliers distincts.

Derrière les pans coupés, se dispersaient ainsi au premier étage les « cabinets bleus », surchargés d’enjolivements. Là, le roi de Pologne avait sa chambre de repos, un atelier de peinture et son oratoire.

Quand la cour était à Chanteheux, où Stanislas aimait de donner ses fêtes, on mangeait d’ordinaire dans la salle fraîche du rez-de-chaussée. Le salon supérieur, destiné aux divertissements et aux concerts, s’ouvrait pour les festins de gala. Parfois encore, à l’heure du jeu et de la musique, les invités se répandaient sur les terrasses.

Sans rien de grandiose, le panorama dont on jouissait depuis leurs balustrades, était étendu et varié. L’oeil y distinguait tour à tour les prairies de la Vezouse, Lunéville et ses Bosquets, le cours de la Meurthe et l’abbaye de Beaupré, le chemin de l’Alsace, la ligne bleuâtre des Vosges, les jardins et le château de Craon, des villages, des étangs, des bois.

« Chanteheux est sans contestation le salon le plus beau, le plus riche et le mieux orné qui soit en Europe », s’écrie un voyageur. « C’est le vrai palais des fées. Nous n’avons en France aucun monument de ce goût-là. Ce serait même tenter l’impossible que de vouloir en donner une véritable idée à quelqu’un qui ne l’aurait pas vu. Il réunit tout ce que les connaisseurs et gens curieux de nouveautés peuvent désirer ».

« Rien de plus superbe, ni de plus singulier », reprend le jésuite Feller qui trouve Chanteheux bâti « avec une richesse de dessin et d’ornements tout à fait rare ». Blasé sur de bien autres splendeurs, le duc de Luynes ne laisse pas que d’approuver « Ce n’est qu’un salon un peu plus petit que celui de Marly, mais beaucoup plus orné. Beaucoup de dorures, et en total un coup d’œil magnifique, agréable et singulier ».

Promené dans ce palais en 1744, Louis XV lui-même, le dédaigneux Louis XV aurait déclaré à son hâte « Mon père, il n’y a qu’un Chanteheux dans le monde ».

Pourquoi après un tel éloge, et sorti d’une telle bouche, Stanislas n’eût-il pas considéré la construction du château comme l’une des gloires de son règne ? Quand il fait, quatre années plus tard, frapper « pour son service », à la Monnaie de Nancy, plusieurs bourses de jetons, Leszczynski n’a pas oublié le mot flatteur de son gendre. A l’avers de ces pièces figurent les armes de Sa Majesté Polonaise ; au revers se voit le Salon et se lit le nom de Chanteheux.

L’admiration du roi de France était toutefois platonique. Déjà, lorsque Nicole gravait les coins de son jeton, Stanislas avait éprouvé à ce sujet une assez vive déception. Le baron de Meszeck s’était éteint le 10 juin 1747, Ossolinski s’était empressé de poursuivre au bailliage de Lunéville, l’insinuation de la donation d’usufruit spécifiée en sa faveur. Le grand maitre et sa femme allaient à leur tour jouir des droits seigneuriaux et toucher le rendement des terres de Chanteheux. Ils se garderaient certes d’émettre, du vivant de leur royal cousin, aucune prétention sur le Salon, devenu accessoire du fonds.

Mais que Leszczynski disparût avant eux et qu’ensuite, l’hôpital Saint-Jacques entré en possession de ces biens, le « souverain régnant » tardât à en opérer le rachat facultatif, quel sort attendait les bâtiments de plaisance et les jardins, dont l’entretien onéreux absorberait la plus claire partie des revenus des deux fermes ?

Leur destruction, tout au moins leur abandon, dans l’intérêt même de la fondation, n’était que trop à redouter. Stanislas s’était ouvert de ces inquiétudes à Versailles. Le 10 juillet 1747, M. de La Galaizière en écrivait au contrôleur général des finances Machault. Le roi de Pologne souhaite ardemment que Chanteheux, encore qu’il n’ait pu effectuer une fusion plus complète, ne soit jamais désuni du palais de Lunéville, et que les meubles qu’il y a placés continuent d’en orner le Salon. En conséquence, il demande pour sa tranquillité à son gendre de prendre dès maintenant l’engagement de remettre à l’hôpital de Lunéville, lors de la mort du dernier usufruitier, les 61 000 livres du double retrait prévu par les contrats de 1740. La réponse avait été négative. Louis XV refusait cette satisfaction à son beau-père.

Leszczynski se voyait dupe de ses propres calculs. Pour réaliser son voeu, une ressource restait à Stanislas. Faire malgré lui, le roi de France propriétaire de Chanteheux. Les Ossolinski morts, il exigera donc, en vertu d’une disposition spéciale rédigée avant 1758, puis par articles formels de son testament, qu’une somme de 37 000 livres de Lorraine, prélevée sur sa succession, soit à son décès versée à l’hôpital Saint-Jacques, en échange de la seigneurie.

Comme le Salon et ses parterres s’étendaient exclusivement sur les terres acquises du comte de Hautoy, le prince pensait avoir paré tout risque. Il ne doutait pas que le rachat de l’ancien gagnage Launay, quoique laissé sous silence, ne s’ensuivit, au reste, presque forcément.

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