La Ligue sur les bords de Meuse

Le combat de Stenay d'après HogenbergMariage du duc de Bouillon d'après Hogenberg

Je vous propose une promenade dans la Meuse, et plus particulièrement dans le nord meusien à la fin du XVIe siècle.

Cet article est un peu difficile à lire, en raison de nombreuses phrases en ancien français, mais si vous êtes intéressés par cette période, vous ferez bien un petit effort !

 

D’après un article paru dans la revue « Société des naturalistes et archéologues du nord de la Meuse »
Année 1900

Vers la fin du XVIe siècle, les guerres de la Ligue eurent pour conséquence des événements importants à la frontière de la Lorraine, de la Champagne et du duché de Bouillon.

L’enfant que le roi de France Henri II avait enlevé à sa mère, pour le faire élever près de lui, était devenu un homme. Il avait épousé la princesse Claude, fille d’Henri II, et il régnait en Lorraine sous le nom de Charles III.

En 1591, il était un des principaux adhérents de la Ligue. Dans sa lutte contre Henri IV, le duc de Mayenne occupait Verdun et il avait rassemblé une armée autour de cette ville.

Le Pape avait envoyé 1 200 chevaux et 2 000 fantassins d’origine italienne, sous le commandement de son neveu, le duc de Monte-Marciano. Chemin faisant, cette troupe avait rallié 4 000 Suisses des cantons catholiques qui se rendaient également à Verdun. De son côté, le duc Charles III y était venu en personne avec toutes les forces qu’il avait pu rassembler.

Les armées réunies du duc de Mayenne et du duc de Lorraine occupaient les deux rives de la Meuse jusqu’au dessous de Stenay, avec les places fortes de Verdun, de Montfaucon, de Dun, de Villefranche et de Stenay. Au nord, s’étendait le duché de Bouillon, avec l’importante place de Sedan, dont l’héritière, Christine de la Marck, était le point de mire de nombreux prétendants.

Quoique son frère, Guillaume-Robert de la Marck, lui eût légué son duché à la condition qu’elle épouserait un protestant, le duc de Lorraine « souhaitait ce mariage pour son fils, afin de joindre à ses Etats Sedan et Jamets, places fortes par leur assiète ». Ce prince ayant fait la guerre à Charlotte de la Marck après la mort de son frère, il ne voulait lui donner la paix qu’à cette condition. Charles III avait pris Villefranche le 8 octobre 1590. Il s’était également emparé de la ville de Jametz le 15 décembre 1588, et, après un long siège, le château de Jametz s’était rendu le 24 juillet 1589.

Le politique prévoyant qu’était Henri IV ne devait pas laisser se réaliser ces menaçantes combinaisons. Le testament de Guillaume-Robert de la Marck plaçait sa jeune héritière sous la protection du Béarnais. Elle ne pouvait se marier sans le consentement du roi de Navarre, du prince de Condé et du duc de Montpensier. Henri IV témoignait à la princesse, âgée de treize ans seulement à la mort de son frère, la plus tendre sollicitude

« Croyez, ma cousine, lui écrivait-il en mars 1588, que je porte aultant d’affection à la conservation de vostre personne et de vos places que des miennes propres. Votre bien affectionné cousin et meilleur amy, Henry ».

C’est ce qu’il écrivait également à Mme de Laval, veuve de Guy de Coligny, qui s’était réfugiée à Sedan à la mort de son mari : « Je suis délibéré de n’abandonner point Sedan et ce qui est dedans que je tiens par trop cher ».

La réunion des armées du duc de Mayenne et du duc de Lorraine à Verdun était fort inquiétante pour la duchesse de Bouillon. Le 23 septembre 1591, Henri IV arriva à Sedan, où il passa trois jours. La grave question du mariage y fut traitée et résolue de la manière la plus imprévue.

A ce moment, revenait d’Allemagne Henri de la Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne (père du grand Turenne). Il avait obtenu du duc de Saxe un secours estimé par Dom Calmet à 16 000 hommes, partie reîtres et partie lansquenets, quatre pièces de gros canons et quatre pièces de campagne. Les chiffres de Mézeray diffèrent de ceux de dom Calmet qui sont sans doute exagérés. « Il y avait, dit-il, onze mille hommes d’infanterie et cinq cens Reîtres, ces levées faites aux dépens de la Reine d’Angleterre et des villes libres d’Allemagne, par la faveur de Georges, marquis de Brandebourg, de Casimir Prince Palatin, et de quelques autres Princes, et par la négociation du vicomte de Turenne ».

« Ce seigneur, dit de Thou, qui avait autrefois commandé les armées des Protestants, joignait beaucoup d’esprit et de valeur à une très haute naissance ».

Appelé par Henri IV, il arriva le 24 septembre à Sedan, laissant en arrière les troupes qu’il amenait. « Il alla trouver le roi au ieu de paulme où il iouoit auquel il asseura que sô armée estrangere estoit à une journée prex ».

Henri IV quitta le jeu de paume pour affaire plus sérieuse. Il avait résolu de marier la duchesse de Bouillon à ce gentilhomme entreprenant qui lui rendait, en lui amenant des renforts, un service signalé.

La plupart des grandes villes, Paris, Rouen étaient encore au pouvoir des Ligueurs. Il fallait laisser à la duchesse de Bouillon un protecteur capable de la défendre, ainsi que la place de Sedan. Il lui présenta Henri de la Tour d’Auvergne. La duchesse y consentit « de bon cœur », dit Agrippa d’Aubigné qui ajoute « Bien qu’elle fût recherchée de plusieurs princes, tous ceux-là la marchandoyent comme l’oiseau la proye, et meditoyent la ruine de ce que cettui-ci vouloit défendre à bon escient ».

Cette importante négociation terminée, Henri IV alla recevoir à Vendy, sur les bords de l’Aisne, les Reîtres et les Lansquenets qui étaient arrivés d’Allemagne par Forbach, Saint-Avold, Mars-la-Tour et Conflans. La rencontre des deux armées eut lieu avec grande solennité le 29 septembre, jour de la Saint-Michel, enseignes déployées et au bruit des décharges d’artillerie. Cet événement est représenté dans une gravure allemande du temps, où l’on voit l’armée d’Henri IV arrivant au camp de ses auxiliaires allemands.

Avec cet important renfort, Henri IV n’avait plus rien à craindre de l’armée de Verdun. « Je pars présentement, écrivait-il le 30 septembre d’Attigny, avec partie de mon armée pour aller voir la leur, laquelle est logée à dix lieues de moi ».

C’est alors que commença l’incroyable chevauchée de trois jours, racontée par Henri IV lui-même dans une longue lettre au duc de Nivernais.

Ceux qui connaissent le pays que traverse la Meuse entre Verdun et Dun se rendront compte de la prodigieuse activité du « diable à quatre », dont la seule approche faisait rentrer l’armée de Mayenne et du duc de Lorraine derrière les fortifications de Verdun.

« Mon cousin, écrivait-il le 3 octobre 1591 au retour de cette étonnante équipée, je suis arrivé en ce lieu de Grandpré, revenu de mon voyage, encore qu’il n’ayt pas réussi comme je l’eusse bien désiré, il n’est pas toutefois du tout inutile, et il n’a pas tenu à bonne diligence qu’il ne soit faict quelque chose de mieux, car, dès lundy (30 septembre), en passant près de ce lieu, et adverty que les troupes du duc de Lorraine estoient logées aux environs de Montfaucon, je m’y acheminay au grand trot, et arrivant à demye lieue prés, sur le commencement de la nuict, je sus qu’elles en estoient délogées sur le midy, et que toute l’armée des ducs s’estoit resserrée d’enroy dans Verdun.

Ce qui n’avoit peu loger dans la ville et aux faulxbourgs s’estoit campé le long de la contr’escarpe, de sorte que pour ne harasser point les miens davantage de ce qu’ils estoient, de douze ou quatorze lieues, je logeais à Renonville (Rémonville), près ledict Montfaucon, en délibération de veoir le lendemain les ennemis, et charger infanterie ou cavalerie, tout ce que je trouverois ».

La première journée d’Attigny à Montfaucon était forte. La seconde fut plus extraordinaire encore.

« Et pour cest effect, continue Henri IV, je montay à cheval sur les dix heures du matin, et marchay avec toute mon armée jusques à une lieue et demye de Verdun.

Là nous découvrismes cent cinquante chevaulx, de ceux de Vitry et autres qui estoient dans Montfaucon et qui en sortirent en sourdine, lorsqu’ils virent arriver mes trouppes. Le Sr de Givry envoya le capitaine Fournier devant, avec vingt chevaulx, et le soustint avec trente, les suivirent au galop jusqu’à demye-lieue dudict Verdun, et, voyant que l’alarme estoit en leur camp, il fut advisé qu’il estoit plus à propos d’aller vers Mouza, où l’on me dit que Amblise estoit avec huit cens chevaulx de ceulx des ducs de Lorraine et de Mayenne, pour entreprendre quelque chose sur le logis du Chesne, en espérant de les combattre si nous les trouvions, ou pour le moins lever ledict logis.

Par les chemins nous trouvasmes quatorze ou quinze Albanoys qui conduisaient des charrettes de vivandiers, chargées de vivres, que nous prismes avec trois prisonniers des dits Albanoys et sceumes d’eulx que ledict Amblise, ayant l’alarme de nous, avoit tenu des vedettes par les collines, et sitost qu’elles virent mes premières trouppes, il s’estoit retiré par dedans les bois, mais que, si je leur voulois couper chemin vers Douvilliers (Damvillers), je les pourrois trouver.

Cest advis me fit advancer avec quatre cens chevaulx et passer un grand bois fort fascheux, faisant suivre le reste de l’armée, et feus jusques à la portée du canon de Douvilliers, sans faire aucune rencontre, de sorte que en quatre heures je me trouvay hors de mon Royaume en divers pays, une fois en Lorraine, et l’aultre en Luxembourg (*), où il n’y avait pas faulte de vivres ny de butin, si j’eusse voulu rompre pour si peu de chose.

Quoy voyant et qu’il estoit déjà tard, mes trouppes fort lassées de deux grandes journées, je me résolus de loger à Sivry-sur-Meuse ».

(*) Depuis la conquête des Trois Evêchés par Henri II, Verdun faisait partie du royaume de France. Au-delà du territoire de Verdun, on rencontrait le duché de Lorraine. Damvillers, rendu à l’Espagne par le traité de Cateau-Cambrésis, dépendait de nouveau du duché de Luxembourg.

Ainsi, pendant cette seconde journée du 1er octobre, Henri IV était allé de Montfaucon à Verdun, de Verdun à Damvillers, puis il était revenu sur ses pas jusqu’à Sivry-sur-Meuse. Il est vrai qu’il avait fait cette pointe sur Damvillers à la tête de 400 chevaux seulement.

Las d’une promenade militaire à grande allure, où l’ennemi s’esquivait toujours, le Béarnais se rapprocha encore une fois de Verdun.

« Et, pour ne m’en retourner pas sans veoir les ennemys de plus près, hier, dès l’aube du jour, je montay à cheval et me rendis avecq tout ce que j’avois emmené quant et moy, à une bonne lieue dudict Verdun, en esperance d’y présenter la bataille. Mais comme la proposition est aux hommes et la disposition en la main de Dieu, la pluye fut si grande et travailla tellement, par l’espace de trois grandes heures, mon armée déjà harassée d’aultres pluyes et de deux grandes journées passées avec beaucoup d’incommoditez, sans apparences que tel orage se deust modérer, mais plus tost continuer toute la journée, que je feus contrainct d’envoyer loger toutes mes trouppes en leurs quartiers, et avec deux cens chevaulx, entre lesquels mes cousins le duc de Montpensier et le prince d’Enhalt estoient avec vingt ou vingt-cinq Allemans, j’allay à demye lieue de Verdun recongnoistre la contenance des ennemys ».

Henri IV s’approcha tellement avec cette poignée d’hommes qu’il fut aperçu de la place. Une escarmouche de cavalerie s’ensuivit. Il la raconte avec sa verve habituelle.

Il est curieux de constater combien son récit est différent de celui de dom Calmet. « Le duc Charles, dit l’auteur lorrain, à la tête de ses troupes et des troupes auxiliaires italiennes, napolitaines et suisses, sortit de la ville et rangea son armée en bataille, espérant que le roi Henri IV ne refuserai pas le combat ».

Le combat, c’est ce que le Béarnais cherchait passionnément depuis trois jours sans pouvoir en rencontrer l’occasion. Cependant, en constatant le petit nombre de ses compagnons, un parti de cavalerie sortit de Verdun pour l’attaquer.

Le gouverneur lorrain de Verdun était le comte d’Haussonville, son fils prit part à cette sortie.

« Le jeune baron d’Haussonville, dit encore dom Calmet, fils du gouverneur, étant sorti des barrières pour aller reconnaître la contenance des ennemis, fut blessé aux deux jambes par les ennemis qui tiroient dans les jambes de son cheval pour l’abattre, mais il eut le bonheur de rentrer dans la ville, à la faveur d’une sortie que fit Michel de Salin, commandant de la place, à la tête de sa compagnie de Chevau-Légers. Salin se mêla si adroitement parmi les ennemis qu’il n’en fut jamais reconnu et qu’il rentra sur le soir sans aucun danger ».

Cet étrange récit est des plus suspects. Dom Calmet s’est beaucoup inspiré des Mémoires manuscrits du jésuite de Salin, frère du commandant lorrain de la place de Verdun.

Ce jésuite ne semble préoccupé que de glorifier jusqu’à l’hyperbole les faits d’armes, vrais ou imaginaires, de son frère. Dans l’histoire du siège de Sainte-Menehould, dom Calmet raconte, d’après le P. de Salin, que le duc Charles III « s’étant un peu trop avancé, les gens le prièrent de ne pas hasarder sa personne et de modérer son courage ». Il répondit : « J’avais les deux Salin avec moi » voulant marquer qu’il ne craignait rien ayant à ses côtés des officiers d’une telle valeur.

Du récit de la sortie de Verdun, il semble résulter que le jeune d’HaussonviIle et Michel de Salin ont porté la peine de leur témérité, qu’ils ont pris la fuite et qu’ils sont rentrés dans la place comme ils ont pu.

Ce combat assez meurtrier ne laissa pas à Henri IV, bon juge en matière de courage, une haute idée de la valeur de ses adversaires, car sa lettre ajoute :

« La meilleure cavalerie qui soit en leur armée, c’est celle qui estoit venue à ce combat, duquel ils ont laissé beaucoup plus d’honneur aux nostres et d’envie de bien faire à nos estrangers qui les ont veus qu’ils n’en ont rapporté de projet et de réputation. J’en fais garder les casaques pour vous les montrer. Ce qui me confirme encores plus en ceste opinion, c’est que, en tant de logis que mes trouppes ont tenus fort escartez, trois jours durant, assez près d’eulx, ils n’ont jamais eu la hardiesse de nous donner une seule alarme ».

L’armée royale revint à Grandpré par Montfaucon, dont elle s’empara. Henri IV ajoute en post-scriptum : « Mon cousin, je ne veux oublier à vous dire que le cappitaine Bataille qui estoit dans le fort de Montfaucon et qui tira fort sur nous quand nous passasmes auprès, est parti d’effroy, et a quitté la place sitost qu’il a sceu mon retour. Je y ay mis le cappitaine Flamanville avecq trente chevaulx, en attendant que j’aye advisé avecq vous ce qui s’en devra faire ».

Les troupes italiennes envoyées par le Pape à l’armée de Mayenne s’avisèrent de poursuivre Henri IV. Mal leur en prit.

« Elles furent, dit dom Calmet, entièrement défaites au-delà de Sainte-Menehould par les troupes du Roi ».

En s’éloignant définitivement, Henri IV envoya un trompette au comte d’Haussonville, lui recommandant, avec sa bonhomie ironique, « de lui conserver Verdun ». Il continua sa route en s’emparant, le 6 octobre, de la forteresse d’Hautmont. « Sa Majesté voulut lui-mesme pointer le canon et fit dôner au mitan du portail. Ce coup fut si heureux que le Capitaine, le Lieutenant et l’Enseigne en furent tuez, ce qui bailla une telle espouvante aux assiegez qu’ils monstrerent un chapeau sur la muraille pour signal qu’ils vouloient parlementer ».

Cependant Henri IV ne perdait pas de vue le mariage de la duchesse de Bouillon. Le 11 octobre, il était de retour à Sedan. Il s’y trouvait encore le 14 et le 15. Il assistait le 15 au contrat de mariage de l’héritière du duché de Bouillon avec le vicomte de Turenne.

Agrippa d’Aubigné dit que « le contrat fut passé le 15 octobre 1591 et accompli le 19 novembre après aux conditions qu’il porterait le nom de Bouillon ». Magnifique récompense accordée par Henri IV à Henri de la Tour d’Auvergne pour ses éminents services.

Le contrat portait qu’il avait été dressé « en présence et de l’advis et consentement du Roy », du duc de Montpensier, oncle et tuteur de la petite duchesse, et de son cousin germain, Messire de Luxembourg, comte de Brienne et de Ligny.

L’armée royale s’emparait d’Aubenton le 20 octobre. Le même jour, Henri IV reparaissait à Sedan, où il signait l’acte donnant à Turenne le commandement de l’armée royale opposée au duc de Lorraine. Il s’y trouvait encore le lendemain, puis il prenait la route de Vervins qui tombait en son pouvoir le 29 octobre.

La date du contrat de mariage de la duchesse de Bouillon, passé en présence du roi le 15 octobre, et la date de son mariage, célébré le 19 novembre, sont certaines.

Il n’en est pas de même de celle d’un autre événement dont se sont occupés les chroniqueurs et qui aurait eu lieu, suivant les uns, la nuit même de ces noces, et, suivant les autres, la veille du jour auquel elles avaient été fixées. Agrippa d’Aubigné, Mézeray, Baluze, auteur d’une histoire généalogique de la maison d’Auvergne publiée en 1708, racontent le fait à peu près dans les mêmes termes et ne diffèrent que sur la date.

Laissé seul à la tête de l’armée royale sur les bords de la Meuse, avec la perspective de l’union princière qui devait lui donner rang parmi les maisons souveraines, Henri de la Tour d’Auvergne voulut mériter par une action d’éclat ses hautes destinées.

« Au lieu de vous conter les nopces, raconte Agrippa d’Aubigné, j’aime mieux vous dire qu’à la minuict de leur consommation, le duc de Bouillon, qui estoit hier vicomte de Turenne, averti que la garnison de Stenai estoit accrue pour une entreprise sur Sedan, quitta le lict et les délices pour, à une heure que les ennemis n’eussent jamais attendue, aller surprendre Stenai avec fort peu de résistence.

C’est une ville qui avait cousté au roi Henri second deux cents mille escus à fortifier, et depuis négligée par les ducs de Lorraine. La guerre avait donné envie de la remettre en estat sur le point de quoi on estoit, quand le duc de Bouillon prit envie de continuer l’ouvrage mesme pour ce que Jamets, après un long siège, s’estant rendu par capitulation, le seigneur de Sedan estoit la souris d’un pertuis.

Pour donc lui affranchir les coudes se fit l’entreprise de Stenai, sans autre finesse que de faire porter quatre eschelles posées à quatre heures du matin, quoique les guides se fussent perdus un temps. Trois estans montés, la sentinelle les attaqua avec une hallebarde et les mit en peine. Une ronde y accourt, accompagnée de deux, ceux-là tuez. Huict montent, trouvent le corps de garde qui venoit à eux et le desfont. Dix-huit hommes ralliez surviennent, et sont rompus par dix qui avoient monté. Et lors les compagnies vindrent avec haches abattre le pont au duc qui empescha les ralliemens ».

Françoise Mauretour, femme de Nicolas Blanchart, bourgeois de Stenay, s’illustra par une résistance désespérée. Elle s’arma comme un soldat et combattit avec les troupes de la garnison qui s’efforçaient de repousser les assaillants. Presque tous ceux qui refusèrent de mettre bas les armes, furent tués.

L’escalade de Stenay, la nuit même des noces, touche à la légende. Il parait bien difficile que, de minuit à quatre heures du matin, une troupe emmenant une voiture chargée d’échelles ait pu franchir la distance qui sépare Sedan de Stenay (35 kilomètres), « les guides s’étant perdus un temps ».

Mézeray apporte à ce récit une variante qui le rend moins in vraisemblable. D’accord avec d’autres chroniqueurs, il parle, non de la nuit des noces, mais du jour de devant les noces.

Il est vrai que Baluze, plus d’un siècle après, s’en tient à la légende, qu’il estime plus glorieuse pour la maison d’Auvergne dont il écrit le panégyrique : « Le propre jour de ses nopces avec l’héritière de Sedan, dit-il, et non la veille de son mariage, comme M. de Mezeray l’a escrit, au lieu de s’abandonner aux réjouissances d’une si grande feste, préférant le service du Roy à toutes les douceurs que luy pouvoit promettre cette première nuict avec sa nouvelle espouse, bien loin de se donner entièrement à ces premiers plaisirs du mariage, comme si la satisfaction d’estre victorieux des ennemis de l’Estat estoit quelque chose de plus considérable, il quitta le lict et la compagnie de son espouse et s’en fut cette mesme nuict surprendre et réduire la ville de Stenay en l’obéissance du Roy ».

Un document peu connu donne une troisième date qui est peut-être la vraie celle du 27 octobre 1591. C’est une gravure allemande de Hogenberg, représentant Henri de la Tour d’Auvergne à cheval, quittant sa résidence d’Esdan (Sedan), où des cuisiniers et des marmitons préparent le festin des noces. Dans la plaine, on aperçoit une colonne de gens de guerre escortant des voitures chargées d’échelles, et, à l’horizon, Stenay escaladé.

Avec cette date du 27 octobre, tout s’explique. Le contrat de mariage avait été signé le 15, et la cérémonie avait été fixée à la date la plus prochaine dans ce même mois d’octobre, le mois des vendanges, Weinmonat. La fête devait avoir lieu le lendemain 28, on était dans toute la fièvre des préparatifs, lorsqu’arrive de Stenay la nouvelle, qu’il s’y fait une concentration de chefs lorrains menaçante pour Sedan.

Henri de la Tour d’Auvergne, convaincu qu’à pareil jour aucune précaution n’est prise contre lui, se décide à en profiter. Il part et il prend Stenay par escalade dans la nuit du 27 au 28 octobre, la veille du jour fixé pour ses noces. C’est Mézeray qui a raison contre d’Aubigné. L’expédition retarde le mariage, soit qu’il ait fallu quelques jours pour mettre cette importante conquête à l’abri d’un retour offensif, soit que la jeune duchesse de Bouillon ait voulu faire attendre à son tour son trop belliqueux époux. Le mariage n’est célébré que le mois suivant 19 novembre.

Henri IV, informé de cette importante conquête, s’empressa de donner le commandement de « sa ville de Stenay » au Sr de Cornay, gouverneur de Sainte-Menehould.

Depuis le commencement du siècle, le roi de France, l’Empereur et le duc de Lorraine se disputaient Stenay. C’était pour les Français, la clé du Luxembourg, et pour l’invasion de la France, la clé de la Champagne.

François Ier en avait obtenu la cession du duc Antoine, cession contre laquelle Charles-Quint et sa sœur, la reine Marie de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas, avaient vivement protesté. En 1553, pendant qu’Henri II s’emparait de Metz et conduisait son armée jusqu’au Rhin, une armée levée par Marie de Hongrie s’était emparée de Stenay, d’où elle avait fait une incursion jusqu’à Grandpré, saccageant tout sur son passage. Au retour d’Henri II, elle avait abandonné Stenay en l’incendiant. Henri II, rentré en possession de cette place que François Ier considérait comme indispensable à « la seureté des frontières du royaume de France », y avait fait de grands travaux de fortification, mais le traité de Cateau-Cambrésis l’avait obligé à la rendre au duc de Lorraine.

Le duc Charles III apprit la perte de Stenay avec le plus vif déplaisir. Il était alors à Coiffy, près de Langres. Il résolut de la reprendre de vive force. Il s’y rendit de sa personne et la ville fut investie le 25 novembre, ce qui est une preuve de plus que l’escalade du duc de Bouillon n’avait pu avoir lieu dans la nuit du 19 au 20. Comment, en si peu de temps, le duc de Lorraine aurait-il pu être averti à une pareille distance et conduire devant Stenay une armée de siège pourvue d’artillerie ?

La ville était défendue par Ténot, capitaine des gardes du duc de Bouillon, officier d’une grande valeur, qui devait périr l’année suivante lors de la prise de la forteresse de Dun. Stenay paraissait être à toute extrémité. L’assaut allait être donné, lorsqu’une vigoureuse sortie mit en fuite la garde des tranchées. Les canons furent encloués, la mine démolie et les mineurs tués. « Le duc de Lorraine, dit Agrippa d’Aubigné, laissant aux ennemis son manteau et son espée, et y perdoit son fils, mais il se sauva, faute d’être connu ».

Cette sortie est représentée par une des curieuses gravures allemandes de la collection d’Hogenberg. D’après la gravure, qui est signée Ynenbach, le fait se serait passé le 13 décembre 1591. On y voit Astenay entouré par la Meuse. Devant la ville, quatre canons sont en batterie. Des cavaliers sortent de Stenay et mettent en fuite les assiégeants, tandis que quelques-uns d’entre eux détruisent les ouvrages et enclouent les canons.

Le duc de Bouillon se préparait alors à amener des renforts à Henri IV qui rencontrait de sérieuses difficultés dans sa campagne de Normandie. Il profita de la réunion « des gens qu’il avait amassés » dans ce but pour compléter l’œuvre de Ténot. S’étant rendu à Stenay, il obligea le duc de Lorraine à lever le siège le 17 décembre 1591.

Dom Calmet met cette retraite sur le compte de « l’incommodité de la saison ». « Le grand veneur de Lorraine, dit-il, Louis-Jean de Lenoncourt, y fut tué d’un coup de canon aux côtés du duc Charles ». « En même temps, ajoute-t-il, par représailles, Charles III assiège et prend Villefranche ». Il commet une incroyable erreur : Villefranche était, depuis le 8 octobre 1590, au pouvoir des Lorrains.

Le nouveau duc de Bouillon rejoignit Henri IV devant Rouen. En avril 1592, il était à l’armée royale forcée de battre en retraite. « Le Roi, dit de Thou, chargea Henri de la Tour, duc de Bouillon, à qui il venoit de donner le baton de maréchal, de fermer la marche de l’armée avec 800 chevaux pour soutenir l’effort de l’ennemi, s’il venoit à faire une sortie dans le temps qu’on décamperoit de Darnétal. Le maréchal s’acquitta de sa commission avec beaucoup de soin et de bonheur ».

Le duc Charles III avait profité de l’absence de ce redoutable adversaire. Le Grand Maréchal de Lorraine, Africain d’Anglure, prince d’Amblise, « ayant tiré des forces des garnisons de Verdun, Clermont, Dun, Villefranche, et autres lieux circonvoisins en Champagne », avait mis le siège devant Beaumont, petite forteresse dépendant du duché de Bouillon.

Le maréchal de Bouillon venait de rentrer dans son duché, reconduisant jusqu’aux frontières, les Reîtres et les Lansquenets qu’il avait amenés à Henri IV. L’agression des Lorrains le piqua au vif. Il réunit une petite troupe empruntée aux garnisons de Stenay, Sedan, Donchery, et le 14 octobre 1592, il alla attaquer les assiégeants dans leurs lignes.

L’armée lorraine fut battue à plate couture, son chef d’Amblise périt dans la mêlée, ayant reçu, dit Baluze, « une arquebuzade dans la visière, qui lui transperça la teste ». Le maréchal de Bouillon fut lui-même blessé de deux coups d’épée, l’un au visage sous l’œil droit, l’autre au petit ventre. Mais il n’était pas homme à s’arrêter pour si peu. « Le chef des royaux, dit Agrippa d’Aubigné, qui estoit en pourpoint, eut deux coups d’espées au corps, de l’un desquels ayant mauvaise opinion, résolu d’achever, il s’arma et prit commodité de pousser un mouchoir sous la cuirasse pour arrester le sang ».

Une gravure d’Hogenberg représente également ce combat avec légendes explicatives.

Pendant que des batteries de siège font feu sur la ville, l’armée lorraine, ayant au centre 2 500 fantassins, 700 cavaliers à l’aile droite et 300 cavaliers à l’aile gauche, est attaquée par l’armée royale, commandée par le maréchal duc de Bouillon et composée seulement de 600 fantassins et de 400 cavaliers. A la tête de l’armée lorraine, d’Amblise est renversé de cheval. Puis un long convoi se dirige vers Hesdain (Sedan). Il se compose de 500 prisonniers, de 8 cornettes et de 15 drapeaux pris aux Lorrains. Dans ce convoi figure le cercueil d’Africain d’Ambise, suivi de son principal lieutenant qui est conduit prisonnier à Sedan.

Stenay pris, Beaumont délivré, Dun se trouvait bien menacé. Cette conquête tentait d’autant plus l’entreprenant duc de Bouillon, qu’il était par sa femme, l’héritier des prétentions que Robert II de la Marck avait soutenues les armes à la main contre le duc René II.

Il fit habilement reconnaître la place et, quelques semaines après le combat de Beaumont, il s’en empara par un coup d’audace couronné de succès.

Dun avait alors une garnison importante. Quatre compagnies gardaient la ville-basse et communiquaient par la Porte aux Chevaux avec deux compagnies de cavalerie, et une compagnie d’infanterie qui défendaient la ville-haute.

Celle-ci ne pouvait être abordée, que par la porte de Milly dont les fortifications étaient des plus sérieuses. Entre les deux tours qui flanquaient cette porte, l’assaillant rencontrait dans un espace très resserré, deux portes et un double système de herses qu’il fallait forcer, puis une troisième porte coupant la rue qui conduisait au donjon.

Le maréchal de Bouillon réunit une petite troupe de 260 hommes aguerris, commandés par des chefs énergiques, et, dans la nuit du 6 au 7 décembre 1592, sans artillerie, muni seulement de quelques pétards, il conduisit lui-même l’expédition.

Ce fait d’armes est raconté dans les Mémoires de la Ligue, publiés à Amsterdam en 1758, dans un Bref Discours, sans nom d’auteur, de ce qui est advenu en la prise de la ville de Dun sur le duc de Lorraine par le duc de Bouillon au commencement de décembre 1592. Cette relation est certainement beaucoup plus ancienne et contemporaine du fait lui-même, car elle a visiblement inspiré le récit que font de cet événement de Thou et Agrippa d’Aubigné.

« Le duc de Bouillon, dit ce Bref discours, fit reconnaître la ville de Dun sur la rivière de Meuse, à huit lieues de Sedan, par un des siens, homme avisé et de valeur, nommé Noël Richer, lequel lui ayant rapporté la facilité qu’il avoit eue d’aborder la porte de la ville haute et basse, lui fit penser aux autres moïens de passer outre et entreprendre de l’emporter ; aïant aussi eu avis d’ailleurs qu’il n’y avoit que trois portes et un rateau entre la seconde et la troisième, qui lui faisoit juger que par la proximité desdites portes le pétard emporteroit les deux, et qu’avec des treteaux le rateau serait empêché de tomber jusqu’au bas, de sorte que par dessous il y auroit passage.

Ces considérations proposées et discourues par mondit seigneur en lui-même, il se résolut de l’exécuter entre le dimanche et le lundi 6 et 7 décembre. Et pour ce faire, il part de Sedan sur les trois heures après-midi dudit dimanche, assisté de Monsieur des Autels, suivi des sieurs de Morgni, Vaudoré et Fontaine, et du sieur de Vandi et de Remilli avec sa compagnie de cavalerie ; aïant donné aux autres troupes de ses susdites garnisons de Sedan et Stenay le rendez-vous à sept heures du soir du même jour au village d’Inault, une lieue près de Stenay, lesquelles troupes étoient lors logées en trois villages près de Douzi, à trois lieues ou environ de Sedan.

Revenant (après la prise du château de Charmoi près Stenai) de faire une course en Lorraine et sur le Verdunois, se trouvèrent audit rendez-vous, et ayant marché jusqu’à un quart de lieue près la ville, mondit seigneur fit mettre pied à terre à tous ceux qu’il avoit choisis et élus pour donner les premiers à l’exécution ».

Dans Agrippa d’Aubigné, l’indication des lieux et des distances est un peu différente. « Le duc de Bouillon, qui, ayant au commencement de décembre fait prendre Charmoi, donna rendez-vous de ses troupes à Ainaut ; six jours après marche à un quart de lieue de Dun, là met pied à terre… ».

Il n’existe ni Inault ni Ainaut, aux environs de Dun ni de Stenay. Il s’agit sans doute d’Inor, à une lieue au nord de Stenay, lieu de concentration très bien choisi pour des troupes venant de Sedan ou de Douzy. On n’y risquait aucune surprise, Stenay étant au pouvoir du duc de Bouillon.

A Stenay, on prit le capitaine Ténot, son lieutenant Deguyot, et quelques arquebusiers, puis l’expédition s’approcha sans bruit de la forteresse de Dun. A un quart de lieue, les cavaliers mirent pied à terre, on continua à avancer lentement en silence et en prenant les plus grandes précautions. D’Inor à Dun, la distance est de 18 kilomètres, il était facile de la franchir de 7 heures du soir à 3 heures du matin.

Le duc de Bouillon avait tout réglé dans les moindres détails. « Lors, dit le Bref discours, il mit l’ordre qu’il voulut y être observé. C’est que le susdit Noël Richer prendroit le premier pétard, le sieur Ténot, capitaine de ses gardes, le second, du Sault le tiers, Bétu le quart, et La Chambre le cinquième. Deguyot, lieutenant de Ténot, porteroit les mèches, du Sault, capitaine d’une compagnie de gens de pied à Stenai, et Boursies avoient un tréteau. Après eux marchoient dix hommes armés et dix arquebusiers, de la garde de mondit seigneur, commandés par le sieur de Marri, lieutenant du sieur d’Estivaux, gouverneur de Sedan, puis quarante hommes armés de la troupe de mondit seigneur, et de celle du sieur Fournier, commandés par le sieur de Caumont, cousin de mondit seigneur, et du sieur de Vandi, avec deux cents arquebusiers tant des gardes de mondit seigneur que de la garnison de Stenai ».

En tout, 260 hommes, ayant à leur tête les meilleurs officiers du duc de Bouillon, bien connus de lui et dévoués à sa personne. Sans bruit, par la nuit noire, évitant tout ce qui pouvait donner l’alarme, la petite troupe s’avançait.

Elle avait quitté la route qui suit le cours de la Meuse, et elle s’approchait avec une extrême prudence de la porte de Milly, seul point par où il fut possible d’aborder du côté du Nord ou de l’Est, l’enceinte fortifiée de la ville-haute de Dun, que la Meuse rendait inaccessible du côté de l’Ouest.

« Au petit Fauxbourg qui est devant la porte (Ce faubourg, dit faubourg de Saint-Gilles, était groupé autour de l’antique prieuré de ce nom fondé en 1094), il y avoit depuis quelques jours quatre soldats qui y faisoient garde, l’un desquels apercevant Richer et Deguyot (Richer portait le premier pétard et Deguyot les mèches) qui marchoient, leur tire une arquebusade en leur demandant « Qui va là ? ». Ce qui ne les arrêta pas, ains passèrent outre.

Mais incontinent, étant encore éloignés de la muraille de cinquante pas, la sentinelle leur demanda « Qui va là ? ». Et les voïant marcher sans mot dire, leur tira, et encore deux autres après.

En même temps, Noël Richer leur dit qu’ils avoient tort, qu’il était un pauvre homme marchand que les Huguenots avoient dévalisé. Le Gouverneur, nommé Mouza (Claude de Mouzay, capitaine de Dun-le-Chastel), là venu à cette allarme, s’enquiert ; lui marche toujours, de sorte que les citadins reconnoissoient qu’il approchoit et lui crient qu’il s’arrête.

Lui se voïant à six pas de la porte, leur dit que Monsieur de Bouillon vouloit dîner là-dedans, et alors force arquebusades, au son desquelles il pose son pétard qui fit grand bruit et fort bien son effet à la première porte. Il pose l’autre à la seconde, qui fit encore bien, mais soudain ils abattirent le râteau en herse, et d’une pierre portent Richer par terre. Le capitaine Ténot prend le troisième pétard des mains de du Sault, et le fit jouer contre le rateau qui fit fort peu. Il reprend le quatrième que portoit Bétu, lequel posé fit un trou où un homme en se courbant fort près de terre pouvoit passer.

Les arquebusades cependant n’étoient épargnées par les assaillis, et les coups de pierre, jettés incessamment et des deux tours étant aux deux côtés de la porte, ne manquoient à ces premiers joueurs. Par ce trou environ soixante hommes entrent, nonobstant la vive résistance des assaillis, et donnent jusqu’au milieu de la ville. Lors les ennemis firent encore tomber une autre forme de rateau, qui ota presque le moyen de plus y entrer. Toutefois Dieu voulut qu’une des pièces n’acheva de tomber, et par ce moïen, laissa un petit passage, mais si dangereux que de vingt qui s’y hasardèrent, les quinze furent blessés ».

La troupe du duc de Bouillon se trouvait ainsi divisée en deux parties : une moitié environ avait fini par pénétrer dans l’intérieur de la ville, l’autre moitié restait dehors sans pouvoir secourir les premiers assaillants. Ceux-ci, parfaitement renseignés sur l’état des lieux, avaient couru fermer la poterne, dite Porte aux Chevaux, de sorte que la garnison de la ville-haute ne pouvait recevoir aucun secours des quatre compagnies qui défendaient la ville-basse.

Le duc de Bouillon entendait le bruit de la lutte nocturne engagée par cette poignée d’hommes avec les défenseurs de Dun. Anxieux, il se rapprochait des murailles, mais il ne pouvait les franchir.

« Ainsi, continue l’auteur du Bref discours, les assaillants se trouvèrent fort peu dedans, et au contraire les ennemis ralliés en divers lieux en grand nombre, y aïant dans la place deux compagnies de Cavalerie et une d’Infanterie, outre quatre autres qui étoient dedans la ville-basse, que ne purent secourir la ville-haute, leur aïant la poterne, ou petite fausse porte qui descend en bas, été fermée par ceux qui étoient jà entrés, lesquels se purent trouver environ six vingt dans la ville, où le combat dura depuis les trois heures jusqu’à sept du matin sans que mondit seigneur qui étoit dehors put savoir des nouvelles de ceux de dedans, sinon par les ennemis qui étoient sur la porte, où il faisoit toujours faire de l’effort et y entrer file à file, quoiqu’ils criassent que tous les notres étoient perdus.

Mondit seigneur faisoit cependant sonder par toute la muraille où l’ennemi se trouvoit, et les autres ne répondoient. Les combats furent si divers et la chose si douteuse que Monsieur de Caumont, après avoir été blessé dedans, et retiré en un logis avec trois ou quatre, les ennemis les prirent et les gardèrent plus d’une heure.

Autant en advint d’un autre côté à Bétu et du Sault, auxquels le gouverneur Mouza, voïant les choses tournées à son désavantage, se rendit prisonnier, et environ une demie heure après la pointe du jour, suivant ce que mondit seigneur avoit ordonné de faire sonder la muraille, le sieur de Loppes, auquel il en avoit donné ce commandement, aïant trouvé que ceux du dedans travailloient à ouvrir la poterne dont a été parlé, qui descend à la ville-basse, et voïant qu’elle ne pouvoit être ouverte de quelque temps, se fit apporter une échelle où lui et quelques-uns montèrent, et après, la porte ouverte, donna passage à ceux qui le suivirent, lesquels firent retirer les ennemis dedans une forte tour proche de la dernière porte ».

Il y avait, en effet, au centre de la ville-haute un donjon, résidence du Gouverneur. D’après un croquis qui existe au cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale, le donjon de Dun, alors nommé maison du Roy, se composait, en 1634, d’anciens bâtiments flanqués d’une grosse tour, une cour les séparait d’un vaste jardin en quinconce. Le donjon, la tour et le jardin touchaient à la partie nord de l’enceinte faisant face à Stenay. A cette époque, la Porte aux Chevaux avait reçu le nom de Porte de France. Le donjon de Dun fut détruit, sur l’ordre de Louis XIII, en 1642.

L’escalade de la Porte aux Chevaux et l’entrée de ce renfort rendirent la défense très difficile. Un combat désespéré fut encore livré, car, dit le Bref discours, « au même temps que les nôtres entroient, les sieurs de Falquetiers, maitre d’hotel de mondit seigneur, et de Tenot furent tués d’une même mousquetade, aïant Tenot par son courage surmonté ce qu’il y avoit de plus difficile ».

C’est ce même Tenot qui avait, un an auparavant, si vaillamment défendu Stenay contre le retour offensif du duc de Lorraine.

« Là fut aussi tué le capitaine Camus, le sieur de Caumont fort blessé d’une pertuisane, et Equancourt d’un coup de pierre, Marri, Deguyot, Bétu, du Sault, et plusieurs autres aussi blessés. Mais il ne se peut omettre que Tenot faisoit extrêmement bien, renouvellant de courage, ainsi que le péril croissoit. Ont aussi fort servi les sieurs de la Ferrière et La Tour qui y entroient, ainsi que quelques-uns des blessés sortoient, quoiqu’il y eut un extrême danger. Enfin sur le midi, deux qui s’étoient retirés dans ladite tour se rendirent prisonniers de guerre, de sorte que la ville-haute fut réduite à l’obéissance du Roi. Ceux qui étoient en bas, étonnés de tel effet, y mirent le feu, et saisis d’effroi s’enfuirent ».

« Le duc, ajoute de Thou, y mit une nombreuse garnison, répara le dommage causé par l’incendie et revint en triomphe à Sedan ».

En bon huguenot, sous prétexte d’assurer la sûreté de la ville, le duc de Bouillon fit détruire ce qui restait de l’antique monastère de Saint-Gilles, situé hors de la porte de Milly, dont la fondation par Wathier de Dun remontait au 7 janvier 1094. L’année précédente, lors de la prise de Stenay, ses troupes avaient détruit dans cette ville la châsse de saint Dagobert, vénérée dans le pays.

Cette conquête si rapide avait frappé l’imagination populaire, il courut des bruits de trahison. Ces bruits ont trouvé un écho, deux siècles plus tard, dans les Mémoires manuscrits d’un habitant de Stenay, Jean-Grégoire Denain. Les manuscrits qu’il a laissés renferment la copie d’un grand nombre de documents très précieux pour l’histoire de Stenay et de toute la région.

« Turenne, disent ces Mémoires, chercha à se rendre maître de Dun au moyen de quelque intelligence qu’il y pratiquait, principalement avec un nommé de Cranne qu’il avait gagné par argent, peut-être le même que celui qui en 1585 était capitaine ou prevot de Stenay, ou son fils, ou son parent.

Ce de Cranne commandait dans la ville haute, et dans la basse, il y avait un second commandant appelé le capitaine Claude, bon Lorrain, avec 100 hommes d’armes.

Le 7 décembre de la même année, jour convenu avec de Cranne, Turenne arriva à Stenay, et le soir, à la tête de 2 000 hommes, il s’avança sans bruit jusqu’à la porte de Dun-haut qu’il fit sauter avec le pétard et fit entrer une partie de son monde dans la ville. Plusieurs soldats et bourgeois qui ne trempaient pas dans la trahison coururent en armes à cette porte, et la fermèrent malgré les Français déjà entrés et qu’ils firent prisonniers, lorsqu’un nommé Loppes ayant planté des échelles près du guichet se jeta dans la place avec un détachement.

Nouveau combat avec la garnison qui, épuisée de fatigue, se rendit pendant que Cranne, pour compléter sa perfidie, sortait avec sa compagnie par la Porte aux Chevaux pour gagner la ville basse.

Ce traitre descendu, rencontrant le capitaine Claude qui montait à son secours, lui dit pour l’arrêter qu’il n’était plus temps et que les Français étaient maîtres de la ville haute. Sur cette annonce, Claude se retrancha dans l’île où il se défendit quelque temps, mais il en fut chassé non sans peine et après avoir pillé et mis le feu aux maisons.

Turenne, après avoir réparé le dommage et mis une garnison nombreuse dans Dun qu’il était bien aise de réunir à Stenay à cause de leurs voisinage et position, revint en cette ville d’où il se rendit à Sedan avec son nouveau laurier ».

Ce récit, fait longtemps après l’événement, est moins vraisemblable que celui du Bref discours. Denain commet d’ailleurs de très lourdes erreurs. Non seulement il évalue à 2 000 hommes la troupe du duc de Bouillon qui ne comprenait que 260 cavaliers et fantassins, mais il donne à la prise de Dun la même date qu’à la prise de Stenay. Pour lui, les deux expéditions auraient été faites en même temps.

« Un autre corps de troupe envoyé par le maréchal de Turenne, dit-il, en même temps de son arrivée devant Stenay, pour attaquer Dun, eut également le bonheur de surprendre cette ville. Ainsi, dans une même nuit, il eut la gloire de procurer à Henri IV deux places fortes et de cueillir deux lauriers à présenter à la future qu’il épousa le lendemain ».

Or, il est absolument certain que la prise de Stenay a eu lieu en octobre ou novembre 1591, et la prise de Dun le 7 décembre 1592.

Ces guerres déplorables touchaient à leur terme. Quelques semaines après, une première trêve était signée entre les représentants d’Henri IV et ceux du duc de Lorraine. La trêve fut renouvelée à plusieurs reprises jusqu’au traité de Folembray de décembre 1595. Charles III rendit Villefranche à Henri IV et il rentra en possession de Dun et de Stenay.

« Le 17 du mois de mars 1596, dit le manuscrit de Denain, jour pris pour les restitutions réciproques, les garnisons française et lorraine évacuèrent Stenay et Dun, et Villefranche, à 8 heures du matin, et prirent possession de chacune de ces villes qui devaient retourner à leur souverain respectif ». Le duc de Bouillon avait donc conservé Dun et Stenay jusqu’à la paix.

Il en résulte que le récit de dom Calmet, d’après lequel le duc Charles III aurait repris de vive force Stenay et Dun, est apocryphe. Là encore, l’historien lorrain paraît s’être inspiré du manuscrit du P. de Salin et de la manie de ce dernier attribuant à tous propos à ses frères des exploits imaginaires.

« L’année suivante, dit dom Calmet qui avait donné au paragraphe précédent la date de 1592, Stenay fut de nouveau assiégée par le duc Charles et par le prince Henry, son fils, en personne. De la Cour, colonel du régiment d’Esne, frère puîné du maréchal de Salin, qui était au même siège, fit dans cette occasion une action de valeur qui mérite d’être relevée. Il entreprit de se loger en plein jour, et à travers le feu qu’on faisait sur lui de la place, dans le ravelin qui était devant la porte de la ville. Il marcha le premier à la tête de son régiment, s’y logea, y coucha et conserva ce poste, ce qui fut cause que les assiégés, désespérant de pouvoir tenir plus longtemps, capitulèrent et rendirent la place. Charles prit en même temps la ville de Dun qui avait été surprise deux ans auparavant par le duc de Bouillon ».

De tout cela, rien n’est vrai, sinon le fait d’un second siège de Stenay, infructueux comme le précédent. Il se placerait à peu près à l’époque du siège de Beaumont par d’Amblise.

Denain dit à deux reprises dans son Histoire de Stenay et dans les notices rédigées par lui comme appendice : « Charles III vint faire une seconde fois le siège de Stenay qu’il fut encore forcé de lever », « Charles tenta deux fois inutilement de reprendre Stenay ».

Cela prouve une fois de plus, combien il est difficile d’écrire l’histoire, même en s’inspirant des autorités les plus respectables.


Archive pour 18 mars, 2011

La Ligue sur les bords de Meuse

Le combat de Stenay d'après HogenbergMariage du duc de Bouillon d'après Hogenberg

Je vous propose une promenade dans la Meuse, et plus particulièrement dans le nord meusien à la fin du XVIe siècle.

Cet article est un peu difficile à lire, en raison de nombreuses phrases en ancien français, mais si vous êtes intéressés par cette période, vous ferez bien un petit effort !

 

D’après un article paru dans la revue « Société des naturalistes et archéologues du nord de la Meuse »
Année 1900

Vers la fin du XVIe siècle, les guerres de la Ligue eurent pour conséquence des événements importants à la frontière de la Lorraine, de la Champagne et du duché de Bouillon.

L’enfant que le roi de France Henri II avait enlevé à sa mère, pour le faire élever près de lui, était devenu un homme. Il avait épousé la princesse Claude, fille d’Henri II, et il régnait en Lorraine sous le nom de Charles III.

En 1591, il était un des principaux adhérents de la Ligue. Dans sa lutte contre Henri IV, le duc de Mayenne occupait Verdun et il avait rassemblé une armée autour de cette ville.

Le Pape avait envoyé 1 200 chevaux et 2 000 fantassins d’origine italienne, sous le commandement de son neveu, le duc de Monte-Marciano. Chemin faisant, cette troupe avait rallié 4 000 Suisses des cantons catholiques qui se rendaient également à Verdun. De son côté, le duc Charles III y était venu en personne avec toutes les forces qu’il avait pu rassembler.

Les armées réunies du duc de Mayenne et du duc de Lorraine occupaient les deux rives de la Meuse jusqu’au dessous de Stenay, avec les places fortes de Verdun, de Montfaucon, de Dun, de Villefranche et de Stenay. Au nord, s’étendait le duché de Bouillon, avec l’importante place de Sedan, dont l’héritière, Christine de la Marck, était le point de mire de nombreux prétendants.

Quoique son frère, Guillaume-Robert de la Marck, lui eût légué son duché à la condition qu’elle épouserait un protestant, le duc de Lorraine « souhaitait ce mariage pour son fils, afin de joindre à ses Etats Sedan et Jamets, places fortes par leur assiète ». Ce prince ayant fait la guerre à Charlotte de la Marck après la mort de son frère, il ne voulait lui donner la paix qu’à cette condition. Charles III avait pris Villefranche le 8 octobre 1590. Il s’était également emparé de la ville de Jametz le 15 décembre 1588, et, après un long siège, le château de Jametz s’était rendu le 24 juillet 1589.

Le politique prévoyant qu’était Henri IV ne devait pas laisser se réaliser ces menaçantes combinaisons. Le testament de Guillaume-Robert de la Marck plaçait sa jeune héritière sous la protection du Béarnais. Elle ne pouvait se marier sans le consentement du roi de Navarre, du prince de Condé et du duc de Montpensier. Henri IV témoignait à la princesse, âgée de treize ans seulement à la mort de son frère, la plus tendre sollicitude

« Croyez, ma cousine, lui écrivait-il en mars 1588, que je porte aultant d’affection à la conservation de vostre personne et de vos places que des miennes propres. Votre bien affectionné cousin et meilleur amy, Henry ».

C’est ce qu’il écrivait également à Mme de Laval, veuve de Guy de Coligny, qui s’était réfugiée à Sedan à la mort de son mari : « Je suis délibéré de n’abandonner point Sedan et ce qui est dedans que je tiens par trop cher ».

La réunion des armées du duc de Mayenne et du duc de Lorraine à Verdun était fort inquiétante pour la duchesse de Bouillon. Le 23 septembre 1591, Henri IV arriva à Sedan, où il passa trois jours. La grave question du mariage y fut traitée et résolue de la manière la plus imprévue.

A ce moment, revenait d’Allemagne Henri de la Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne (père du grand Turenne). Il avait obtenu du duc de Saxe un secours estimé par Dom Calmet à 16 000 hommes, partie reîtres et partie lansquenets, quatre pièces de gros canons et quatre pièces de campagne. Les chiffres de Mézeray diffèrent de ceux de dom Calmet qui sont sans doute exagérés. « Il y avait, dit-il, onze mille hommes d’infanterie et cinq cens Reîtres, ces levées faites aux dépens de la Reine d’Angleterre et des villes libres d’Allemagne, par la faveur de Georges, marquis de Brandebourg, de Casimir Prince Palatin, et de quelques autres Princes, et par la négociation du vicomte de Turenne ».

« Ce seigneur, dit de Thou, qui avait autrefois commandé les armées des Protestants, joignait beaucoup d’esprit et de valeur à une très haute naissance ».

Appelé par Henri IV, il arriva le 24 septembre à Sedan, laissant en arrière les troupes qu’il amenait. « Il alla trouver le roi au ieu de paulme où il iouoit auquel il asseura que sô armée estrangere estoit à une journée prex ».

Henri IV quitta le jeu de paume pour affaire plus sérieuse. Il avait résolu de marier la duchesse de Bouillon à ce gentilhomme entreprenant qui lui rendait, en lui amenant des renforts, un service signalé.

La plupart des grandes villes, Paris, Rouen étaient encore au pouvoir des Ligueurs. Il fallait laisser à la duchesse de Bouillon un protecteur capable de la défendre, ainsi que la place de Sedan. Il lui présenta Henri de la Tour d’Auvergne. La duchesse y consentit « de bon cœur », dit Agrippa d’Aubigné qui ajoute « Bien qu’elle fût recherchée de plusieurs princes, tous ceux-là la marchandoyent comme l’oiseau la proye, et meditoyent la ruine de ce que cettui-ci vouloit défendre à bon escient ».

Cette importante négociation terminée, Henri IV alla recevoir à Vendy, sur les bords de l’Aisne, les Reîtres et les Lansquenets qui étaient arrivés d’Allemagne par Forbach, Saint-Avold, Mars-la-Tour et Conflans. La rencontre des deux armées eut lieu avec grande solennité le 29 septembre, jour de la Saint-Michel, enseignes déployées et au bruit des décharges d’artillerie. Cet événement est représenté dans une gravure allemande du temps, où l’on voit l’armée d’Henri IV arrivant au camp de ses auxiliaires allemands.

Avec cet important renfort, Henri IV n’avait plus rien à craindre de l’armée de Verdun. « Je pars présentement, écrivait-il le 30 septembre d’Attigny, avec partie de mon armée pour aller voir la leur, laquelle est logée à dix lieues de moi ».

C’est alors que commença l’incroyable chevauchée de trois jours, racontée par Henri IV lui-même dans une longue lettre au duc de Nivernais.

Ceux qui connaissent le pays que traverse la Meuse entre Verdun et Dun se rendront compte de la prodigieuse activité du « diable à quatre », dont la seule approche faisait rentrer l’armée de Mayenne et du duc de Lorraine derrière les fortifications de Verdun.

« Mon cousin, écrivait-il le 3 octobre 1591 au retour de cette étonnante équipée, je suis arrivé en ce lieu de Grandpré, revenu de mon voyage, encore qu’il n’ayt pas réussi comme je l’eusse bien désiré, il n’est pas toutefois du tout inutile, et il n’a pas tenu à bonne diligence qu’il ne soit faict quelque chose de mieux, car, dès lundy (30 septembre), en passant près de ce lieu, et adverty que les troupes du duc de Lorraine estoient logées aux environs de Montfaucon, je m’y acheminay au grand trot, et arrivant à demye lieue prés, sur le commencement de la nuict, je sus qu’elles en estoient délogées sur le midy, et que toute l’armée des ducs s’estoit resserrée d’enroy dans Verdun.

Ce qui n’avoit peu loger dans la ville et aux faulxbourgs s’estoit campé le long de la contr’escarpe, de sorte que pour ne harasser point les miens davantage de ce qu’ils estoient, de douze ou quatorze lieues, je logeais à Renonville (Rémonville), près ledict Montfaucon, en délibération de veoir le lendemain les ennemis, et charger infanterie ou cavalerie, tout ce que je trouverois ».

La première journée d’Attigny à Montfaucon était forte. La seconde fut plus extraordinaire encore.

« Et pour cest effect, continue Henri IV, je montay à cheval sur les dix heures du matin, et marchay avec toute mon armée jusques à une lieue et demye de Verdun.

Là nous découvrismes cent cinquante chevaulx, de ceux de Vitry et autres qui estoient dans Montfaucon et qui en sortirent en sourdine, lorsqu’ils virent arriver mes trouppes. Le Sr de Givry envoya le capitaine Fournier devant, avec vingt chevaulx, et le soustint avec trente, les suivirent au galop jusqu’à demye-lieue dudict Verdun, et, voyant que l’alarme estoit en leur camp, il fut advisé qu’il estoit plus à propos d’aller vers Mouza, où l’on me dit que Amblise estoit avec huit cens chevaulx de ceulx des ducs de Lorraine et de Mayenne, pour entreprendre quelque chose sur le logis du Chesne, en espérant de les combattre si nous les trouvions, ou pour le moins lever ledict logis.

Par les chemins nous trouvasmes quatorze ou quinze Albanoys qui conduisaient des charrettes de vivandiers, chargées de vivres, que nous prismes avec trois prisonniers des dits Albanoys et sceumes d’eulx que ledict Amblise, ayant l’alarme de nous, avoit tenu des vedettes par les collines, et sitost qu’elles virent mes premières trouppes, il s’estoit retiré par dedans les bois, mais que, si je leur voulois couper chemin vers Douvilliers (Damvillers), je les pourrois trouver.

Cest advis me fit advancer avec quatre cens chevaulx et passer un grand bois fort fascheux, faisant suivre le reste de l’armée, et feus jusques à la portée du canon de Douvilliers, sans faire aucune rencontre, de sorte que en quatre heures je me trouvay hors de mon Royaume en divers pays, une fois en Lorraine, et l’aultre en Luxembourg (*), où il n’y avait pas faulte de vivres ny de butin, si j’eusse voulu rompre pour si peu de chose.

Quoy voyant et qu’il estoit déjà tard, mes trouppes fort lassées de deux grandes journées, je me résolus de loger à Sivry-sur-Meuse ».

(*) Depuis la conquête des Trois Evêchés par Henri II, Verdun faisait partie du royaume de France. Au-delà du territoire de Verdun, on rencontrait le duché de Lorraine. Damvillers, rendu à l’Espagne par le traité de Cateau-Cambrésis, dépendait de nouveau du duché de Luxembourg.

Ainsi, pendant cette seconde journée du 1er octobre, Henri IV était allé de Montfaucon à Verdun, de Verdun à Damvillers, puis il était revenu sur ses pas jusqu’à Sivry-sur-Meuse. Il est vrai qu’il avait fait cette pointe sur Damvillers à la tête de 400 chevaux seulement.

Las d’une promenade militaire à grande allure, où l’ennemi s’esquivait toujours, le Béarnais se rapprocha encore une fois de Verdun.

« Et, pour ne m’en retourner pas sans veoir les ennemys de plus près, hier, dès l’aube du jour, je montay à cheval et me rendis avecq tout ce que j’avois emmené quant et moy, à une bonne lieue dudict Verdun, en esperance d’y présenter la bataille. Mais comme la proposition est aux hommes et la disposition en la main de Dieu, la pluye fut si grande et travailla tellement, par l’espace de trois grandes heures, mon armée déjà harassée d’aultres pluyes et de deux grandes journées passées avec beaucoup d’incommoditez, sans apparences que tel orage se deust modérer, mais plus tost continuer toute la journée, que je feus contrainct d’envoyer loger toutes mes trouppes en leurs quartiers, et avec deux cens chevaulx, entre lesquels mes cousins le duc de Montpensier et le prince d’Enhalt estoient avec vingt ou vingt-cinq Allemans, j’allay à demye lieue de Verdun recongnoistre la contenance des ennemys ».

Henri IV s’approcha tellement avec cette poignée d’hommes qu’il fut aperçu de la place. Une escarmouche de cavalerie s’ensuivit. Il la raconte avec sa verve habituelle.

Il est curieux de constater combien son récit est différent de celui de dom Calmet. « Le duc Charles, dit l’auteur lorrain, à la tête de ses troupes et des troupes auxiliaires italiennes, napolitaines et suisses, sortit de la ville et rangea son armée en bataille, espérant que le roi Henri IV ne refuserai pas le combat ».

Le combat, c’est ce que le Béarnais cherchait passionnément depuis trois jours sans pouvoir en rencontrer l’occasion. Cependant, en constatant le petit nombre de ses compagnons, un parti de cavalerie sortit de Verdun pour l’attaquer.

Le gouverneur lorrain de Verdun était le comte d’Haussonville, son fils prit part à cette sortie.

« Le jeune baron d’Haussonville, dit encore dom Calmet, fils du gouverneur, étant sorti des barrières pour aller reconnaître la contenance des ennemis, fut blessé aux deux jambes par les ennemis qui tiroient dans les jambes de son cheval pour l’abattre, mais il eut le bonheur de rentrer dans la ville, à la faveur d’une sortie que fit Michel de Salin, commandant de la place, à la tête de sa compagnie de Chevau-Légers. Salin se mêla si adroitement parmi les ennemis qu’il n’en fut jamais reconnu et qu’il rentra sur le soir sans aucun danger ».

Cet étrange récit est des plus suspects. Dom Calmet s’est beaucoup inspiré des Mémoires manuscrits du jésuite de Salin, frère du commandant lorrain de la place de Verdun.

Ce jésuite ne semble préoccupé que de glorifier jusqu’à l’hyperbole les faits d’armes, vrais ou imaginaires, de son frère. Dans l’histoire du siège de Sainte-Menehould, dom Calmet raconte, d’après le P. de Salin, que le duc Charles III « s’étant un peu trop avancé, les gens le prièrent de ne pas hasarder sa personne et de modérer son courage ». Il répondit : « J’avais les deux Salin avec moi » voulant marquer qu’il ne craignait rien ayant à ses côtés des officiers d’une telle valeur.

Du récit de la sortie de Verdun, il semble résulter que le jeune d’HaussonviIle et Michel de Salin ont porté la peine de leur témérité, qu’ils ont pris la fuite et qu’ils sont rentrés dans la place comme ils ont pu.

Ce combat assez meurtrier ne laissa pas à Henri IV, bon juge en matière de courage, une haute idée de la valeur de ses adversaires, car sa lettre ajoute :

« La meilleure cavalerie qui soit en leur armée, c’est celle qui estoit venue à ce combat, duquel ils ont laissé beaucoup plus d’honneur aux nostres et d’envie de bien faire à nos estrangers qui les ont veus qu’ils n’en ont rapporté de projet et de réputation. J’en fais garder les casaques pour vous les montrer. Ce qui me confirme encores plus en ceste opinion, c’est que, en tant de logis que mes trouppes ont tenus fort escartez, trois jours durant, assez près d’eulx, ils n’ont jamais eu la hardiesse de nous donner une seule alarme ».

L’armée royale revint à Grandpré par Montfaucon, dont elle s’empara. Henri IV ajoute en post-scriptum : « Mon cousin, je ne veux oublier à vous dire que le cappitaine Bataille qui estoit dans le fort de Montfaucon et qui tira fort sur nous quand nous passasmes auprès, est parti d’effroy, et a quitté la place sitost qu’il a sceu mon retour. Je y ay mis le cappitaine Flamanville avecq trente chevaulx, en attendant que j’aye advisé avecq vous ce qui s’en devra faire ».

Les troupes italiennes envoyées par le Pape à l’armée de Mayenne s’avisèrent de poursuivre Henri IV. Mal leur en prit.

« Elles furent, dit dom Calmet, entièrement défaites au-delà de Sainte-Menehould par les troupes du Roi ».

En s’éloignant définitivement, Henri IV envoya un trompette au comte d’Haussonville, lui recommandant, avec sa bonhomie ironique, « de lui conserver Verdun ». Il continua sa route en s’emparant, le 6 octobre, de la forteresse d’Hautmont. « Sa Majesté voulut lui-mesme pointer le canon et fit dôner au mitan du portail. Ce coup fut si heureux que le Capitaine, le Lieutenant et l’Enseigne en furent tuez, ce qui bailla une telle espouvante aux assiegez qu’ils monstrerent un chapeau sur la muraille pour signal qu’ils vouloient parlementer ».

Cependant Henri IV ne perdait pas de vue le mariage de la duchesse de Bouillon. Le 11 octobre, il était de retour à Sedan. Il s’y trouvait encore le 14 et le 15. Il assistait le 15 au contrat de mariage de l’héritière du duché de Bouillon avec le vicomte de Turenne.

Agrippa d’Aubigné dit que « le contrat fut passé le 15 octobre 1591 et accompli le 19 novembre après aux conditions qu’il porterait le nom de Bouillon ». Magnifique récompense accordée par Henri IV à Henri de la Tour d’Auvergne pour ses éminents services.

Le contrat portait qu’il avait été dressé « en présence et de l’advis et consentement du Roy », du duc de Montpensier, oncle et tuteur de la petite duchesse, et de son cousin germain, Messire de Luxembourg, comte de Brienne et de Ligny.

L’armée royale s’emparait d’Aubenton le 20 octobre. Le même jour, Henri IV reparaissait à Sedan, où il signait l’acte donnant à Turenne le commandement de l’armée royale opposée au duc de Lorraine. Il s’y trouvait encore le lendemain, puis il prenait la route de Vervins qui tombait en son pouvoir le 29 octobre.

La date du contrat de mariage de la duchesse de Bouillon, passé en présence du roi le 15 octobre, et la date de son mariage, célébré le 19 novembre, sont certaines.

Il n’en est pas de même de celle d’un autre événement dont se sont occupés les chroniqueurs et qui aurait eu lieu, suivant les uns, la nuit même de ces noces, et, suivant les autres, la veille du jour auquel elles avaient été fixées. Agrippa d’Aubigné, Mézeray, Baluze, auteur d’une histoire généalogique de la maison d’Auvergne publiée en 1708, racontent le fait à peu près dans les mêmes termes et ne diffèrent que sur la date.

Laissé seul à la tête de l’armée royale sur les bords de la Meuse, avec la perspective de l’union princière qui devait lui donner rang parmi les maisons souveraines, Henri de la Tour d’Auvergne voulut mériter par une action d’éclat ses hautes destinées.

« Au lieu de vous conter les nopces, raconte Agrippa d’Aubigné, j’aime mieux vous dire qu’à la minuict de leur consommation, le duc de Bouillon, qui estoit hier vicomte de Turenne, averti que la garnison de Stenai estoit accrue pour une entreprise sur Sedan, quitta le lict et les délices pour, à une heure que les ennemis n’eussent jamais attendue, aller surprendre Stenai avec fort peu de résistence.

C’est une ville qui avait cousté au roi Henri second deux cents mille escus à fortifier, et depuis négligée par les ducs de Lorraine. La guerre avait donné envie de la remettre en estat sur le point de quoi on estoit, quand le duc de Bouillon prit envie de continuer l’ouvrage mesme pour ce que Jamets, après un long siège, s’estant rendu par capitulation, le seigneur de Sedan estoit la souris d’un pertuis.

Pour donc lui affranchir les coudes se fit l’entreprise de Stenai, sans autre finesse que de faire porter quatre eschelles posées à quatre heures du matin, quoique les guides se fussent perdus un temps. Trois estans montés, la sentinelle les attaqua avec une hallebarde et les mit en peine. Une ronde y accourt, accompagnée de deux, ceux-là tuez. Huict montent, trouvent le corps de garde qui venoit à eux et le desfont. Dix-huit hommes ralliez surviennent, et sont rompus par dix qui avoient monté. Et lors les compagnies vindrent avec haches abattre le pont au duc qui empescha les ralliemens ».

Françoise Mauretour, femme de Nicolas Blanchart, bourgeois de Stenay, s’illustra par une résistance désespérée. Elle s’arma comme un soldat et combattit avec les troupes de la garnison qui s’efforçaient de repousser les assaillants. Presque tous ceux qui refusèrent de mettre bas les armes, furent tués.

L’escalade de Stenay, la nuit même des noces, touche à la légende. Il parait bien difficile que, de minuit à quatre heures du matin, une troupe emmenant une voiture chargée d’échelles ait pu franchir la distance qui sépare Sedan de Stenay (35 kilomètres), « les guides s’étant perdus un temps ».

Mézeray apporte à ce récit une variante qui le rend moins in vraisemblable. D’accord avec d’autres chroniqueurs, il parle, non de la nuit des noces, mais du jour de devant les noces.

Il est vrai que Baluze, plus d’un siècle après, s’en tient à la légende, qu’il estime plus glorieuse pour la maison d’Auvergne dont il écrit le panégyrique : « Le propre jour de ses nopces avec l’héritière de Sedan, dit-il, et non la veille de son mariage, comme M. de Mezeray l’a escrit, au lieu de s’abandonner aux réjouissances d’une si grande feste, préférant le service du Roy à toutes les douceurs que luy pouvoit promettre cette première nuict avec sa nouvelle espouse, bien loin de se donner entièrement à ces premiers plaisirs du mariage, comme si la satisfaction d’estre victorieux des ennemis de l’Estat estoit quelque chose de plus considérable, il quitta le lict et la compagnie de son espouse et s’en fut cette mesme nuict surprendre et réduire la ville de Stenay en l’obéissance du Roy ».

Un document peu connu donne une troisième date qui est peut-être la vraie celle du 27 octobre 1591. C’est une gravure allemande de Hogenberg, représentant Henri de la Tour d’Auvergne à cheval, quittant sa résidence d’Esdan (Sedan), où des cuisiniers et des marmitons préparent le festin des noces. Dans la plaine, on aperçoit une colonne de gens de guerre escortant des voitures chargées d’échelles, et, à l’horizon, Stenay escaladé.

Avec cette date du 27 octobre, tout s’explique. Le contrat de mariage avait été signé le 15, et la cérémonie avait été fixée à la date la plus prochaine dans ce même mois d’octobre, le mois des vendanges, Weinmonat. La fête devait avoir lieu le lendemain 28, on était dans toute la fièvre des préparatifs, lorsqu’arrive de Stenay la nouvelle, qu’il s’y fait une concentration de chefs lorrains menaçante pour Sedan.

Henri de la Tour d’Auvergne, convaincu qu’à pareil jour aucune précaution n’est prise contre lui, se décide à en profiter. Il part et il prend Stenay par escalade dans la nuit du 27 au 28 octobre, la veille du jour fixé pour ses noces. C’est Mézeray qui a raison contre d’Aubigné. L’expédition retarde le mariage, soit qu’il ait fallu quelques jours pour mettre cette importante conquête à l’abri d’un retour offensif, soit que la jeune duchesse de Bouillon ait voulu faire attendre à son tour son trop belliqueux époux. Le mariage n’est célébré que le mois suivant 19 novembre.

Henri IV, informé de cette importante conquête, s’empressa de donner le commandement de « sa ville de Stenay » au Sr de Cornay, gouverneur de Sainte-Menehould.

Depuis le commencement du siècle, le roi de France, l’Empereur et le duc de Lorraine se disputaient Stenay. C’était pour les Français, la clé du Luxembourg, et pour l’invasion de la France, la clé de la Champagne.

François Ier en avait obtenu la cession du duc Antoine, cession contre laquelle Charles-Quint et sa sœur, la reine Marie de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas, avaient vivement protesté. En 1553, pendant qu’Henri II s’emparait de Metz et conduisait son armée jusqu’au Rhin, une armée levée par Marie de Hongrie s’était emparée de Stenay, d’où elle avait fait une incursion jusqu’à Grandpré, saccageant tout sur son passage. Au retour d’Henri II, elle avait abandonné Stenay en l’incendiant. Henri II, rentré en possession de cette place que François Ier considérait comme indispensable à « la seureté des frontières du royaume de France », y avait fait de grands travaux de fortification, mais le traité de Cateau-Cambrésis l’avait obligé à la rendre au duc de Lorraine.

Le duc Charles III apprit la perte de Stenay avec le plus vif déplaisir. Il était alors à Coiffy, près de Langres. Il résolut de la reprendre de vive force. Il s’y rendit de sa personne et la ville fut investie le 25 novembre, ce qui est une preuve de plus que l’escalade du duc de Bouillon n’avait pu avoir lieu dans la nuit du 19 au 20. Comment, en si peu de temps, le duc de Lorraine aurait-il pu être averti à une pareille distance et conduire devant Stenay une armée de siège pourvue d’artillerie ?

La ville était défendue par Ténot, capitaine des gardes du duc de Bouillon, officier d’une grande valeur, qui devait périr l’année suivante lors de la prise de la forteresse de Dun. Stenay paraissait être à toute extrémité. L’assaut allait être donné, lorsqu’une vigoureuse sortie mit en fuite la garde des tranchées. Les canons furent encloués, la mine démolie et les mineurs tués. « Le duc de Lorraine, dit Agrippa d’Aubigné, laissant aux ennemis son manteau et son espée, et y perdoit son fils, mais il se sauva, faute d’être connu ».

Cette sortie est représentée par une des curieuses gravures allemandes de la collection d’Hogenberg. D’après la gravure, qui est signée Ynenbach, le fait se serait passé le 13 décembre 1591. On y voit Astenay entouré par la Meuse. Devant la ville, quatre canons sont en batterie. Des cavaliers sortent de Stenay et mettent en fuite les assiégeants, tandis que quelques-uns d’entre eux détruisent les ouvrages et enclouent les canons.

Le duc de Bouillon se préparait alors à amener des renforts à Henri IV qui rencontrait de sérieuses difficultés dans sa campagne de Normandie. Il profita de la réunion « des gens qu’il avait amassés » dans ce but pour compléter l’œuvre de Ténot. S’étant rendu à Stenay, il obligea le duc de Lorraine à lever le siège le 17 décembre 1591.

Dom Calmet met cette retraite sur le compte de « l’incommodité de la saison ». « Le grand veneur de Lorraine, dit-il, Louis-Jean de Lenoncourt, y fut tué d’un coup de canon aux côtés du duc Charles ». « En même temps, ajoute-t-il, par représailles, Charles III assiège et prend Villefranche ». Il commet une incroyable erreur : Villefranche était, depuis le 8 octobre 1590, au pouvoir des Lorrains.

Le nouveau duc de Bouillon rejoignit Henri IV devant Rouen. En avril 1592, il était à l’armée royale forcée de battre en retraite. « Le Roi, dit de Thou, chargea Henri de la Tour, duc de Bouillon, à qui il venoit de donner le baton de maréchal, de fermer la marche de l’armée avec 800 chevaux pour soutenir l’effort de l’ennemi, s’il venoit à faire une sortie dans le temps qu’on décamperoit de Darnétal. Le maréchal s’acquitta de sa commission avec beaucoup de soin et de bonheur ».

Le duc Charles III avait profité de l’absence de ce redoutable adversaire. Le Grand Maréchal de Lorraine, Africain d’Anglure, prince d’Amblise, « ayant tiré des forces des garnisons de Verdun, Clermont, Dun, Villefranche, et autres lieux circonvoisins en Champagne », avait mis le siège devant Beaumont, petite forteresse dépendant du duché de Bouillon.

Le maréchal de Bouillon venait de rentrer dans son duché, reconduisant jusqu’aux frontières, les Reîtres et les Lansquenets qu’il avait amenés à Henri IV. L’agression des Lorrains le piqua au vif. Il réunit une petite troupe empruntée aux garnisons de Stenay, Sedan, Donchery, et le 14 octobre 1592, il alla attaquer les assiégeants dans leurs lignes.

L’armée lorraine fut battue à plate couture, son chef d’Amblise périt dans la mêlée, ayant reçu, dit Baluze, « une arquebuzade dans la visière, qui lui transperça la teste ». Le maréchal de Bouillon fut lui-même blessé de deux coups d’épée, l’un au visage sous l’œil droit, l’autre au petit ventre. Mais il n’était pas homme à s’arrêter pour si peu. « Le chef des royaux, dit Agrippa d’Aubigné, qui estoit en pourpoint, eut deux coups d’espées au corps, de l’un desquels ayant mauvaise opinion, résolu d’achever, il s’arma et prit commodité de pousser un mouchoir sous la cuirasse pour arrester le sang ».

Une gravure d’Hogenberg représente également ce combat avec légendes explicatives.

Pendant que des batteries de siège font feu sur la ville, l’armée lorraine, ayant au centre 2 500 fantassins, 700 cavaliers à l’aile droite et 300 cavaliers à l’aile gauche, est attaquée par l’armée royale, commandée par le maréchal duc de Bouillon et composée seulement de 600 fantassins et de 400 cavaliers. A la tête de l’armée lorraine, d’Amblise est renversé de cheval. Puis un long convoi se dirige vers Hesdain (Sedan). Il se compose de 500 prisonniers, de 8 cornettes et de 15 drapeaux pris aux Lorrains. Dans ce convoi figure le cercueil d’Africain d’Ambise, suivi de son principal lieutenant qui est conduit prisonnier à Sedan.

Stenay pris, Beaumont délivré, Dun se trouvait bien menacé. Cette conquête tentait d’autant plus l’entreprenant duc de Bouillon, qu’il était par sa femme, l’héritier des prétentions que Robert II de la Marck avait soutenues les armes à la main contre le duc René II.

Il fit habilement reconnaître la place et, quelques semaines après le combat de Beaumont, il s’en empara par un coup d’audace couronné de succès.

Dun avait alors une garnison importante. Quatre compagnies gardaient la ville-basse et communiquaient par la Porte aux Chevaux avec deux compagnies de cavalerie, et une compagnie d’infanterie qui défendaient la ville-haute.

Celle-ci ne pouvait être abordée, que par la porte de Milly dont les fortifications étaient des plus sérieuses. Entre les deux tours qui flanquaient cette porte, l’assaillant rencontrait dans un espace très resserré, deux portes et un double système de herses qu’il fallait forcer, puis une troisième porte coupant la rue qui conduisait au donjon.

Le maréchal de Bouillon réunit une petite troupe de 260 hommes aguerris, commandés par des chefs énergiques, et, dans la nuit du 6 au 7 décembre 1592, sans artillerie, muni seulement de quelques pétards, il conduisit lui-même l’expédition.

Ce fait d’armes est raconté dans les Mémoires de la Ligue, publiés à Amsterdam en 1758, dans un Bref Discours, sans nom d’auteur, de ce qui est advenu en la prise de la ville de Dun sur le duc de Lorraine par le duc de Bouillon au commencement de décembre 1592. Cette relation est certainement beaucoup plus ancienne et contemporaine du fait lui-même, car elle a visiblement inspiré le récit que font de cet événement de Thou et Agrippa d’Aubigné.

« Le duc de Bouillon, dit ce Bref discours, fit reconnaître la ville de Dun sur la rivière de Meuse, à huit lieues de Sedan, par un des siens, homme avisé et de valeur, nommé Noël Richer, lequel lui ayant rapporté la facilité qu’il avoit eue d’aborder la porte de la ville haute et basse, lui fit penser aux autres moïens de passer outre et entreprendre de l’emporter ; aïant aussi eu avis d’ailleurs qu’il n’y avoit que trois portes et un rateau entre la seconde et la troisième, qui lui faisoit juger que par la proximité desdites portes le pétard emporteroit les deux, et qu’avec des treteaux le rateau serait empêché de tomber jusqu’au bas, de sorte que par dessous il y auroit passage.

Ces considérations proposées et discourues par mondit seigneur en lui-même, il se résolut de l’exécuter entre le dimanche et le lundi 6 et 7 décembre. Et pour ce faire, il part de Sedan sur les trois heures après-midi dudit dimanche, assisté de Monsieur des Autels, suivi des sieurs de Morgni, Vaudoré et Fontaine, et du sieur de Vandi et de Remilli avec sa compagnie de cavalerie ; aïant donné aux autres troupes de ses susdites garnisons de Sedan et Stenay le rendez-vous à sept heures du soir du même jour au village d’Inault, une lieue près de Stenay, lesquelles troupes étoient lors logées en trois villages près de Douzi, à trois lieues ou environ de Sedan.

Revenant (après la prise du château de Charmoi près Stenai) de faire une course en Lorraine et sur le Verdunois, se trouvèrent audit rendez-vous, et ayant marché jusqu’à un quart de lieue près la ville, mondit seigneur fit mettre pied à terre à tous ceux qu’il avoit choisis et élus pour donner les premiers à l’exécution ».

Dans Agrippa d’Aubigné, l’indication des lieux et des distances est un peu différente. « Le duc de Bouillon, qui, ayant au commencement de décembre fait prendre Charmoi, donna rendez-vous de ses troupes à Ainaut ; six jours après marche à un quart de lieue de Dun, là met pied à terre… ».

Il n’existe ni Inault ni Ainaut, aux environs de Dun ni de Stenay. Il s’agit sans doute d’Inor, à une lieue au nord de Stenay, lieu de concentration très bien choisi pour des troupes venant de Sedan ou de Douzy. On n’y risquait aucune surprise, Stenay étant au pouvoir du duc de Bouillon.

A Stenay, on prit le capitaine Ténot, son lieutenant Deguyot, et quelques arquebusiers, puis l’expédition s’approcha sans bruit de la forteresse de Dun. A un quart de lieue, les cavaliers mirent pied à terre, on continua à avancer lentement en silence et en prenant les plus grandes précautions. D’Inor à Dun, la distance est de 18 kilomètres, il était facile de la franchir de 7 heures du soir à 3 heures du matin.

Le duc de Bouillon avait tout réglé dans les moindres détails. « Lors, dit le Bref discours, il mit l’ordre qu’il voulut y être observé. C’est que le susdit Noël Richer prendroit le premier pétard, le sieur Ténot, capitaine de ses gardes, le second, du Sault le tiers, Bétu le quart, et La Chambre le cinquième. Deguyot, lieutenant de Ténot, porteroit les mèches, du Sault, capitaine d’une compagnie de gens de pied à Stenai, et Boursies avoient un tréteau. Après eux marchoient dix hommes armés et dix arquebusiers, de la garde de mondit seigneur, commandés par le sieur de Marri, lieutenant du sieur d’Estivaux, gouverneur de Sedan, puis quarante hommes armés de la troupe de mondit seigneur, et de celle du sieur Fournier, commandés par le sieur de Caumont, cousin de mondit seigneur, et du sieur de Vandi, avec deux cents arquebusiers tant des gardes de mondit seigneur que de la garnison de Stenai ».

En tout, 260 hommes, ayant à leur tête les meilleurs officiers du duc de Bouillon, bien connus de lui et dévoués à sa personne. Sans bruit, par la nuit noire, évitant tout ce qui pouvait donner l’alarme, la petite troupe s’avançait.

Elle avait quitté la route qui suit le cours de la Meuse, et elle s’approchait avec une extrême prudence de la porte de Milly, seul point par où il fut possible d’aborder du côté du Nord ou de l’Est, l’enceinte fortifiée de la ville-haute de Dun, que la Meuse rendait inaccessible du côté de l’Ouest.

« Au petit Fauxbourg qui est devant la porte (Ce faubourg, dit faubourg de Saint-Gilles, était groupé autour de l’antique prieuré de ce nom fondé en 1094), il y avoit depuis quelques jours quatre soldats qui y faisoient garde, l’un desquels apercevant Richer et Deguyot (Richer portait le premier pétard et Deguyot les mèches) qui marchoient, leur tire une arquebusade en leur demandant « Qui va là ? ». Ce qui ne les arrêta pas, ains passèrent outre.

Mais incontinent, étant encore éloignés de la muraille de cinquante pas, la sentinelle leur demanda « Qui va là ? ». Et les voïant marcher sans mot dire, leur tira, et encore deux autres après.

En même temps, Noël Richer leur dit qu’ils avoient tort, qu’il était un pauvre homme marchand que les Huguenots avoient dévalisé. Le Gouverneur, nommé Mouza (Claude de Mouzay, capitaine de Dun-le-Chastel), là venu à cette allarme, s’enquiert ; lui marche toujours, de sorte que les citadins reconnoissoient qu’il approchoit et lui crient qu’il s’arrête.

Lui se voïant à six pas de la porte, leur dit que Monsieur de Bouillon vouloit dîner là-dedans, et alors force arquebusades, au son desquelles il pose son pétard qui fit grand bruit et fort bien son effet à la première porte. Il pose l’autre à la seconde, qui fit encore bien, mais soudain ils abattirent le râteau en herse, et d’une pierre portent Richer par terre. Le capitaine Ténot prend le troisième pétard des mains de du Sault, et le fit jouer contre le rateau qui fit fort peu. Il reprend le quatrième que portoit Bétu, lequel posé fit un trou où un homme en se courbant fort près de terre pouvoit passer.

Les arquebusades cependant n’étoient épargnées par les assaillis, et les coups de pierre, jettés incessamment et des deux tours étant aux deux côtés de la porte, ne manquoient à ces premiers joueurs. Par ce trou environ soixante hommes entrent, nonobstant la vive résistance des assaillis, et donnent jusqu’au milieu de la ville. Lors les ennemis firent encore tomber une autre forme de rateau, qui ota presque le moyen de plus y entrer. Toutefois Dieu voulut qu’une des pièces n’acheva de tomber, et par ce moïen, laissa un petit passage, mais si dangereux que de vingt qui s’y hasardèrent, les quinze furent blessés ».

La troupe du duc de Bouillon se trouvait ainsi divisée en deux parties : une moitié environ avait fini par pénétrer dans l’intérieur de la ville, l’autre moitié restait dehors sans pouvoir secourir les premiers assaillants. Ceux-ci, parfaitement renseignés sur l’état des lieux, avaient couru fermer la poterne, dite Porte aux Chevaux, de sorte que la garnison de la ville-haute ne pouvait recevoir aucun secours des quatre compagnies qui défendaient la ville-basse.

Le duc de Bouillon entendait le bruit de la lutte nocturne engagée par cette poignée d’hommes avec les défenseurs de Dun. Anxieux, il se rapprochait des murailles, mais il ne pouvait les franchir.

« Ainsi, continue l’auteur du Bref discours, les assaillants se trouvèrent fort peu dedans, et au contraire les ennemis ralliés en divers lieux en grand nombre, y aïant dans la place deux compagnies de Cavalerie et une d’Infanterie, outre quatre autres qui étoient dedans la ville-basse, que ne purent secourir la ville-haute, leur aïant la poterne, ou petite fausse porte qui descend en bas, été fermée par ceux qui étoient jà entrés, lesquels se purent trouver environ six vingt dans la ville, où le combat dura depuis les trois heures jusqu’à sept du matin sans que mondit seigneur qui étoit dehors put savoir des nouvelles de ceux de dedans, sinon par les ennemis qui étoient sur la porte, où il faisoit toujours faire de l’effort et y entrer file à file, quoiqu’ils criassent que tous les notres étoient perdus.

Mondit seigneur faisoit cependant sonder par toute la muraille où l’ennemi se trouvoit, et les autres ne répondoient. Les combats furent si divers et la chose si douteuse que Monsieur de Caumont, après avoir été blessé dedans, et retiré en un logis avec trois ou quatre, les ennemis les prirent et les gardèrent plus d’une heure.

Autant en advint d’un autre côté à Bétu et du Sault, auxquels le gouverneur Mouza, voïant les choses tournées à son désavantage, se rendit prisonnier, et environ une demie heure après la pointe du jour, suivant ce que mondit seigneur avoit ordonné de faire sonder la muraille, le sieur de Loppes, auquel il en avoit donné ce commandement, aïant trouvé que ceux du dedans travailloient à ouvrir la poterne dont a été parlé, qui descend à la ville-basse, et voïant qu’elle ne pouvoit être ouverte de quelque temps, se fit apporter une échelle où lui et quelques-uns montèrent, et après, la porte ouverte, donna passage à ceux qui le suivirent, lesquels firent retirer les ennemis dedans une forte tour proche de la dernière porte ».

Il y avait, en effet, au centre de la ville-haute un donjon, résidence du Gouverneur. D’après un croquis qui existe au cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale, le donjon de Dun, alors nommé maison du Roy, se composait, en 1634, d’anciens bâtiments flanqués d’une grosse tour, une cour les séparait d’un vaste jardin en quinconce. Le donjon, la tour et le jardin touchaient à la partie nord de l’enceinte faisant face à Stenay. A cette époque, la Porte aux Chevaux avait reçu le nom de Porte de France. Le donjon de Dun fut détruit, sur l’ordre de Louis XIII, en 1642.

L’escalade de la Porte aux Chevaux et l’entrée de ce renfort rendirent la défense très difficile. Un combat désespéré fut encore livré, car, dit le Bref discours, « au même temps que les nôtres entroient, les sieurs de Falquetiers, maitre d’hotel de mondit seigneur, et de Tenot furent tués d’une même mousquetade, aïant Tenot par son courage surmonté ce qu’il y avoit de plus difficile ».

C’est ce même Tenot qui avait, un an auparavant, si vaillamment défendu Stenay contre le retour offensif du duc de Lorraine.

« Là fut aussi tué le capitaine Camus, le sieur de Caumont fort blessé d’une pertuisane, et Equancourt d’un coup de pierre, Marri, Deguyot, Bétu, du Sault, et plusieurs autres aussi blessés. Mais il ne se peut omettre que Tenot faisoit extrêmement bien, renouvellant de courage, ainsi que le péril croissoit. Ont aussi fort servi les sieurs de la Ferrière et La Tour qui y entroient, ainsi que quelques-uns des blessés sortoient, quoiqu’il y eut un extrême danger. Enfin sur le midi, deux qui s’étoient retirés dans ladite tour se rendirent prisonniers de guerre, de sorte que la ville-haute fut réduite à l’obéissance du Roi. Ceux qui étoient en bas, étonnés de tel effet, y mirent le feu, et saisis d’effroi s’enfuirent ».

« Le duc, ajoute de Thou, y mit une nombreuse garnison, répara le dommage causé par l’incendie et revint en triomphe à Sedan ».

En bon huguenot, sous prétexte d’assurer la sûreté de la ville, le duc de Bouillon fit détruire ce qui restait de l’antique monastère de Saint-Gilles, situé hors de la porte de Milly, dont la fondation par Wathier de Dun remontait au 7 janvier 1094. L’année précédente, lors de la prise de Stenay, ses troupes avaient détruit dans cette ville la châsse de saint Dagobert, vénérée dans le pays.

Cette conquête si rapide avait frappé l’imagination populaire, il courut des bruits de trahison. Ces bruits ont trouvé un écho, deux siècles plus tard, dans les Mémoires manuscrits d’un habitant de Stenay, Jean-Grégoire Denain. Les manuscrits qu’il a laissés renferment la copie d’un grand nombre de documents très précieux pour l’histoire de Stenay et de toute la région.

« Turenne, disent ces Mémoires, chercha à se rendre maître de Dun au moyen de quelque intelligence qu’il y pratiquait, principalement avec un nommé de Cranne qu’il avait gagné par argent, peut-être le même que celui qui en 1585 était capitaine ou prevot de Stenay, ou son fils, ou son parent.

Ce de Cranne commandait dans la ville haute, et dans la basse, il y avait un second commandant appelé le capitaine Claude, bon Lorrain, avec 100 hommes d’armes.

Le 7 décembre de la même année, jour convenu avec de Cranne, Turenne arriva à Stenay, et le soir, à la tête de 2 000 hommes, il s’avança sans bruit jusqu’à la porte de Dun-haut qu’il fit sauter avec le pétard et fit entrer une partie de son monde dans la ville. Plusieurs soldats et bourgeois qui ne trempaient pas dans la trahison coururent en armes à cette porte, et la fermèrent malgré les Français déjà entrés et qu’ils firent prisonniers, lorsqu’un nommé Loppes ayant planté des échelles près du guichet se jeta dans la place avec un détachement.

Nouveau combat avec la garnison qui, épuisée de fatigue, se rendit pendant que Cranne, pour compléter sa perfidie, sortait avec sa compagnie par la Porte aux Chevaux pour gagner la ville basse.

Ce traitre descendu, rencontrant le capitaine Claude qui montait à son secours, lui dit pour l’arrêter qu’il n’était plus temps et que les Français étaient maîtres de la ville haute. Sur cette annonce, Claude se retrancha dans l’île où il se défendit quelque temps, mais il en fut chassé non sans peine et après avoir pillé et mis le feu aux maisons.

Turenne, après avoir réparé le dommage et mis une garnison nombreuse dans Dun qu’il était bien aise de réunir à Stenay à cause de leurs voisinage et position, revint en cette ville d’où il se rendit à Sedan avec son nouveau laurier ».

Ce récit, fait longtemps après l’événement, est moins vraisemblable que celui du Bref discours. Denain commet d’ailleurs de très lourdes erreurs. Non seulement il évalue à 2 000 hommes la troupe du duc de Bouillon qui ne comprenait que 260 cavaliers et fantassins, mais il donne à la prise de Dun la même date qu’à la prise de Stenay. Pour lui, les deux expéditions auraient été faites en même temps.

« Un autre corps de troupe envoyé par le maréchal de Turenne, dit-il, en même temps de son arrivée devant Stenay, pour attaquer Dun, eut également le bonheur de surprendre cette ville. Ainsi, dans une même nuit, il eut la gloire de procurer à Henri IV deux places fortes et de cueillir deux lauriers à présenter à la future qu’il épousa le lendemain ».

Or, il est absolument certain que la prise de Stenay a eu lieu en octobre ou novembre 1591, et la prise de Dun le 7 décembre 1592.

Ces guerres déplorables touchaient à leur terme. Quelques semaines après, une première trêve était signée entre les représentants d’Henri IV et ceux du duc de Lorraine. La trêve fut renouvelée à plusieurs reprises jusqu’au traité de Folembray de décembre 1595. Charles III rendit Villefranche à Henri IV et il rentra en possession de Dun et de Stenay.

« Le 17 du mois de mars 1596, dit le manuscrit de Denain, jour pris pour les restitutions réciproques, les garnisons française et lorraine évacuèrent Stenay et Dun, et Villefranche, à 8 heures du matin, et prirent possession de chacune de ces villes qui devaient retourner à leur souverain respectif ». Le duc de Bouillon avait donc conservé Dun et Stenay jusqu’à la paix.

Il en résulte que le récit de dom Calmet, d’après lequel le duc Charles III aurait repris de vive force Stenay et Dun, est apocryphe. Là encore, l’historien lorrain paraît s’être inspiré du manuscrit du P. de Salin et de la manie de ce dernier attribuant à tous propos à ses frères des exploits imaginaires.

« L’année suivante, dit dom Calmet qui avait donné au paragraphe précédent la date de 1592, Stenay fut de nouveau assiégée par le duc Charles et par le prince Henry, son fils, en personne. De la Cour, colonel du régiment d’Esne, frère puîné du maréchal de Salin, qui était au même siège, fit dans cette occasion une action de valeur qui mérite d’être relevée. Il entreprit de se loger en plein jour, et à travers le feu qu’on faisait sur lui de la place, dans le ravelin qui était devant la porte de la ville. Il marcha le premier à la tête de son régiment, s’y logea, y coucha et conserva ce poste, ce qui fut cause que les assiégés, désespérant de pouvoir tenir plus longtemps, capitulèrent et rendirent la place. Charles prit en même temps la ville de Dun qui avait été surprise deux ans auparavant par le duc de Bouillon ».

De tout cela, rien n’est vrai, sinon le fait d’un second siège de Stenay, infructueux comme le précédent. Il se placerait à peu près à l’époque du siège de Beaumont par d’Amblise.

Denain dit à deux reprises dans son Histoire de Stenay et dans les notices rédigées par lui comme appendice : « Charles III vint faire une seconde fois le siège de Stenay qu’il fut encore forcé de lever », « Charles tenta deux fois inutilement de reprendre Stenay ».

Cela prouve une fois de plus, combien il est difficile d’écrire l’histoire, même en s’inspirant des autorités les plus respectables.

clomiphenefr |
allopurinolfr |
Parler l'anglais en Martinique |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | La Boite qui Mijote
| NON A LA MONARCHIE AU SENEG...
| Alain Daumer