Le siège de la forteresse de Jametz (1587 – 1589)

Blason de JametzCarte de JametzPlan du château de JametzChâteau de Jametz

D’après un texte paru dans les publications
de la « Société des naturalistes et archéologues du nord de la Meuse » – Année 1903

 

Le château de Jametz était bien fortifié, « mais la ville n’était encore guière bien clause et fossoyée ». Robert de Schelandre, successeur de Jean, faisait, travailler jour et nuit à l’enceinte de la ville. Il contraignit même les communautés voisines à fournir des travailleurs pour Jametz et il fit dévaster les forêts afin d’avoir des matériaux pour le travail des fortifications.

Guillaume Robert, qui approuvait de Schelandre dans ses rapines dans les terres de Verdun, vint à Jametz le 13 mai 1585 pour se rendre compte des travaux et donner des ordres. Il retourna à Sedan le lendemain, « sûr que la place pouvait soutenir un siège ».

Il était capitaine de la garde d’Henri III, qui avait reconnu la suzeraineté de Sedan et Jametz, et avait pu résister aux instances de la Ligue qui le pressaient de réduire ces deux villes protestantes. Quelques jours après, les sieurs Romefort et Montmas, à la tête de soixante-dix soldats d’élite, passèrent à Jametz, d’où ils partirent le 29 pour essayer d’entrer dans la ville de Metz. Ils ne réussirent pas et furent mis en déroute par les troupes de la Ligue.

Au commencement de 1586, Henri de Guise, le Balafré, envahit Sedan et Douzy. Il convoqua, en février, les ban et arrière-ban de la noblesse lorraine, pour leur proposer le renversement de Jametz, devenu, disait-il, « le repaire du brigandage et le boulevard de l’hérésie ».

Le roi de France lui enjoignit de se retirer, mais Guise rentra dans Rocroy, s’empara de Raucourt, reprit Douzy qui fut mis au pillage, ainsi que les terres de Sedan, en janvier 1587.

Guillaume-Robert ordonna alors à Robert de Schelandre « de faire la guerre à toute reste à ceux de Verdun ».

Dès le commencement de janvier, vingt-cinq villages firent accord avec ceux de Jametz « moïennant une certaine somme de deniers qu’ils fournissoient tous les mois, laquelle étoit emploïée à l’entretenement des gens de guerre ».

Quelques villages n’ayant pas voulu entrer dans cet accord, le 17 avril, les soldats de Jametz s’emparèrent de Mogeville, de Morgemoulin, « où ils prirent grand nombre de bêtes cavallines et à corne et autre butin ». Attaqués près d’Ornes par deux cents arquebusiers, ceux de Jametz tuèrent environ trente soldats, firent autant de prisonniers et ne perdirent que deux des leurs.

A cette époque, le blé ne manquait pas à Jametz. Des provisions avaient été faites, de sorte que « le cartel de froment, qui valoit chez leurs voisins six et sept francs barrois, ne valoit là qu’un écu ».

Les châteaux-forts de Bréhéville (18 mars 1587), Ville, Pilon, Mangiennes, le fort de Brabant-sur-Meuse, tombèrent l’un après l’autre. Les soldats de Schelandre firent main basse sur tous les bestiaux, graines et vin de Brabant.

Le 25 avril 1587, le duc de Lorraine se disposa à marcher contre Jametz. De Schelandre mit fin à ses guerres de razzia et, quand les Lorrains vinrent attaquer la place, il se contenta de les saluer avec ses canons. La place fut presque bloquée. Heureusement que cinquante soldats de Sedan purent pénétrer dans Jametz pendant la nuit. Ils étaient « bien lassés » et tinrent conseil. Les uns étaient d’avis d’aller dormir, les autres de manger, nul ne songeait à guerroyer aussitôt.

La délibération en était là, quand des trompettes retentirent. C’étaient deux compagnies des garnisons voisines qui apparaissaient sur les hauteurs. A l’instant, ils remontent à cheval, sortent et trouvent l’ennemi rangé en bataille.

Etonnés d’apercevoir dans le fond une troupe de lanciers qui les attend « de pied coy », (c’étaient les cavaliers arrivés de Sedan), les Ligueurs hésitent un instant. Les Jamessins les chargent, les Sedanais se mettent de la partie, poursuivent les assiégeants jusqu’à deux lieues et font un certain nombre de prisonniers, parmi lesquels le capitaine la Guionnière, fort blessé, et Gargas. Le sieur de Chardon, lieutenant du baron d’Haussonville, y avait trouvé la mort.

Ce fut heureux pour Jametz, car la trahison avait pénétré chez les assiégés et, le soir même, le château devait être livré aux Ligueurs par quatre capitaines d’une compagnie nouvellement arrivée de la Picardie : Perceval, la Floride, le Basque et la Jeunesse. Perceval, dit l’historien de Thou, était un homme de main, habile à conduire une entreprise hardie. Henri de Guise avait su le gagner, de sorte qu’il avait promis de remettre Jametz en son pouvoir.

A la dernière heure, « un personnage d’Amiens », le sergent de l’Astre, « considérant que c’était un fait atroce et flatigieux », dévoila tout au capitaine Caron, qui en rendit compte à de Schelandre. Le procès fut instruit « avec toutes les solennités requises » et la tête des quatre capitaines tomba le « pénultième de mai ».

Enhardis par cette escarmouche, les « gens de Jametz » tentèrent une nouvelle sortie. Une bonne partie de leurs soldats passa la Meuse, mais se vit serrée par les Ligueurs et il y eut vingt-cinq prisonniers. Ceux-ci furent enfermés à Brieulles-sur-Meuse. D’autres hommes de Jametz, au nombre de deux cents, cavaliers et fantassins, partirent le lendemain 3 juin pour Brieulles. Ils réclamèrent les captifs, on leur promit de les renvoyer le lendemain avec leurs armes. Au lieu de leur rendre la liberté, les Ligueurs mirent leurs prisonniers en sûreté à Verdun, où ils furent détenus avec « grande rigueur et nécessité ».

A cette nouvelle, de Schelandre, qui avait plusieurs prisonniers lorrains, fit savoir qu’il les traiterait de la même façon « qu’on traiteroit ceux du duc de Bouillon, son maître ».

Le 7 juin, il envoya à Verdun 500 hommes qui assaillirent les sentinelles à coups d’arquebusades et pillèrent trois villages. D’autres soldats de Jametz, qui revenaient de Loison, mirent en fuite la garnison de Pillon qui voulait leur enlever leur butin et tuèrent le capitaine.

D’autres soldats de Jametz, au nombre de deux cents, se portèrent vers Villefranche. Le 10 juin, après avoir fait sonder les fossés plusieurs fois, ils essayèrent d’enlever la localité par escalade, mais l’entreprise ayant traîné en longueur, les assaillants placèrent leurs échelles, l’alarme fut donnée et ils furent obligés de se retirer.

Ils voulurent se venger sur Brieulles, à qui ils avaient à demander compte de la non-reddition des prisonniers. Une escarmouche eut lieu, mais ils apprirent qu’une trêve était conclue entre Guillaume-Robert et le duc de Guise. Cette trêve, qui devait expirer le 28 juillet, se prolongea jusqu’à la fin de 1587.

Guillaume-Robert partit de Sedan le 23 juin pour se rendre en Alsace. Il passa à Jametz, où il logea une partie des 1 500 hommes de troupe qu’il menait avec lui. Il traversa la Lorraine, le pays de Metz, ravageant tout sur son passage. Il se joignit aux protestants d’Allemagne qui venaient en France aider les protestants français dans leurs luttes religieuses.

Henri de Navarre venait de le nommer lieutenant général. L’armée, forte de trente mille hommes, fut harcelée par le Balafré et par le duc Charles III. Elle changea de direction et arriva à Mâcon après cinq mois de courses inutiles. Les Suisses firent défection, des compagnies entières de lansquenets allemands désertèrent, et après bien des périls, Guillaume-Robert, abandonné par ses troupes, poursuivi par les Ligueurs, vint à Genève le 20 décembre 1587, ne se consolant pas de la perte de son frère Jean de la Marck, mort à Leignes pendant cette campagne malheureuse. Le pasteur de Sconier nous dit « Plusieurs étoient d’opinion qu’il avoit été empoisonné, comme aussi de fait il en avoit de grands indices ».

Guillaume-Robert mourut le 1er janvier 1588, après avoir institué sa sœur Charlotte légataire universelle, à condition qu’elle maintiendrait dans ses Etats le libre exercice du culte réformé et qu’elle épouserait un protestant agréable au roi de Navarre, au prince de Condé et au duc de Montpensier, François de Bourbon, son oncle maternel. Au cas où elle mourrait sans postérité, ses biens passeraient à ce dernier.

Avant même que Charlotte n’ait appris la mort de son frère, les Lorrains vinrent remettre le siège devant Jametz. De nombreuses convoitises surgirent autour de cette succession. Aussi, le Balafré essaya d’intimider Charlotte et lui demanda sa main pour son fils, le prince de Joinville. D’un autre côté, Charles-Robert de la Marck, oncle de la nouvelle héritière, employa tour à tour les menaces et « les belles et gracieuses promesses » pour parvenir à ses fins, mais « sans y rien gagner ».

African d’Haussonville, baron d’Ornes, avec trois mille fantassins et sept cents à huit cents chevaux, porta son quartier général à Louppy. De Thou dit que cette armée comptait 3 000 lansquenets, 2 000 Français, Espagnols et Italiens, 7 compagnies de cavalerie albanaise.

De forts détachements s’établirent à Louppy, à Remoiville et à la Cense d’Oliva, où il y avait une bonne maison carrée. « Jametz n’avait qu’une faible garnison et le château n’avait presque plus de vivres, la place était mal remparée et fortifiée en plusieurs endroits ».

Pendant trois semaines, il plut. Les eaux débordèrent, de sorte qu’une partie du bourg, entourée d’eau, fut mieux gardée. Les habitants en profitèrent pour battre leur grain qui fut placé dans la citadelle, ainsi que leurs meubles. On travailla aux fortifications.

Le 19 janvier, les Lorrains s’emparèrent d’une tour bien percée dite « du Moulin à Vent » détachée de la place et des fossés, et située à une portée de fusil de Jametz et s’y installèrent. C’était pour l’ennemi un poste avancé très utile, une bonne et forte redoute, car cette tour avait deux mètres d’épaisseur.

Les assiégés devaient détruire le « Moulin à vent », aussi le 23 et le 27 janvier, on emmena du château en la ville « deux bâtardes pour tâcher de l’abattre, mais aïant tiré cinquante-huit coups, voïant qu’on ne faisait rien ou bien peu, on cessa ». De Schelandre, qui avait pour major de la place Arnoux de Froidmont, demanda du renfort à Sedan. Une compagnie de gens de pied, sous les ordres du sieur de Balay, arriva le 17 février sans rencontre fâcheuse. On y souffrait beaucoup, l’argent manquait, l’hiver était rude « les froidures grandes et l’on avait disette de bois », tellement qu’on était contraint « d’en aller quérir en la forêt à la vue de l’ennemi ».

Ces escarmouches étaient, il est vrai, peu importantes, mais elles tenaient les assiégés en haleine et quelquefois, pendant ces engagements, des secours arrivaient de Sedan et se joignaient aux défenseurs. Mais les vivres diminuaient et il n’en arrivait que fort peu, encore « n’entraient qu’à la dérobée ». On y mit « taxe et ordre » afin de les ménager et pour qu’ils ne soient point vendus un prix excessif.

La place avait à se prémunir, autant contre la ruse de guerre que contre la force des ennemis. Un certain jour, de Schelandre apprit par les Lorrains, que Charlotte de la Marck est morte le vendredi 15 février 1588 le soir et que les Sedanais « l’ont ensépulturée soudainement ». Aussi Jametz n’a plus « ni maître, ni maîtresse, il faut prendre un parti, tout est indiqué celui de se jeter dans les bras du duc de Guise qui fait toute offre d’amitié et promet de conserver les habitants en toute liberté de conscience et de religion ».

De Schelandre découvrit « le stratagème des Lorrains et n’en fit pas grand éclat », mais il envoya un messager pour avertir ceux de Sedan, « afin de prendre garde à tout ce qui seroit de besoin ».

Errard, le célèbre ingénieur de Bar-le-Duc, venu de Sedan « fit raser les tours à la hauteur du rempart et improvisa des bastions ». Toutes les portes, sauf celle qui regardait Jametz au nord-est, furent murées.

Le château avait la forme d’un quadrilatère irrégulier flanqué de tours à chaque angle. Le donjon, qui s’élevait presque au centre, était une véritable citadelle avec tours et fossés remplis d’eau. C’était là, que les armes et munitions étaient abritées dans le logement du gouverneur.

Le château était défendu au nord par une espèce de demi-lune, appelée Boulevard de la Porte. A l’est, était le Bastion de la Cloche, à l’autre extrémité, au nord-ouest, se trouvait le Boulevard du Robin auquel était adossé, à l’intérieur, le logement des soldats.

Du côté de Bréhéville, une simple courtine reliait ces ouvrages à d’autres travaux de fortifications. Entre la courtine de l’est et le fossé qui protégeait les bâtiments de l’intérieur, était le logement des officiers. La courtine du sud se ratta-chait à celle de l’est par le boulevard de Brutz, situé au sud-est.

Du côté opposé, au sud-ouest, les courtines étaient réunies par l’important Bastion de la Grille. En face de ce Bastion, une tranchée avait été ouverte. Elle amenait les eaux de la Loison dans de vastes fossés entourant les murailles de la ville et du château.

Des retranchements extérieurs protégeaient les murs de la ville, surtout du côté de Remoiville, où l’ennemi était maître du « Moulin à vent ». Trois boulevards y furent élevés : ceux de la Garenne, du Hazart et de la Lampe.

Au centre de Jametz, près de la Halle, un large fossé coupait la cité en deux parties. Les terres relevées devaient protéger les défenseurs, en présentant un obstacle aux assiégeants s’ils avaient emporté les murs de la ville. Dans le milieu s’élevait une tour gigantesque, sorte de fanal en pierre de taille, appelée Tour Cornica. Elle figurait dans les armes de la ville et sur le sceau de son bailliage.

Le siège se poursuivait. Chaque jour les soldats du baron d’Haussonville dressaient des embuscades peu importantes et tuaient les ouvriers employées aux réparations.

Le 2 mars, il se livra un combat assez sérieux. Deux troupes, l’une à pied, l’autre à cheval, comprenant deux cents hommes à pied et quelque cavalerie, étaient sorties de Jametz pour fourrager et aller chercher du bois en forêt. Comme elles revenaient sans avoir été inquiétées, elles furent tout à coup harcelées par une compagnie de cavalerie qui les poursuivit jusqu’à portée des canons de la place.

L’alarme était donnée, des cavaliers accoururent de la ville. Les Lorrains avaient repris leur position auprès du Moulin. Protégés par des haies et des fossés, des fantassins de Jametz vinrent à la rescousse et surprirent les Lorrains, mais, quand ils se découvrirent, les Ligueurs fondirent sur eux. Ils ne reculèrent pas, au contraire des décharges d’arquebuses saluèrent l’ennemi. Plusieurs tombèrent dans la poussière. Après une lutte de trois heures, les « gens de Jametz » rentrèrent avec quelque butin et plusieurs prisonniers.

Cet engagement montra à Henri de Guise que l’investissement n’était pas complet. Le lendemain, il mit des garnisons à Delut et à Bœmont et tous les passages furent clos.

De Schelandre s’évertuait à déloger l’ennemi du Moulin. Le premier dimanche de carême, 6 mars 1588, de grand matin, son frère, François de Schelandre, seigneur de Wuidebourse fit sortir de la place un soldat déguisé en paysan, portant une hotte remplie de fruits, d’œufs, de harengs et de « semblables vivres de carême ». Mais, au fond de la hotte, se trouve un sac de vingt-deux livres de poudre, attaché par une corde et qui correspond à un rouet d’arquebuse bandé. Il n’est pas possible d’extraire le sac, sans que le rouet ne se détende et ne communique le feu à la poudre.

Le faux paysan se rendit près du Moulin et là « ayant soixante pas à descouvert fit toutes les mines de crainte qu’il avait veu faire aux autres vivandiers ». La garnison l’aperçut de la tour, les soldats « après avoir bien ri de ses singeries le pressèrent d’injures ; le galand résolut donc à passer » et arriva près du corps de garde.

On se précipita sur l’homme et on le débarrassa de son chargement. Le paysan essaya de « les émouvoir à commisération ». Les Lorrains ne voulurent rien entendre.

« Hélas, rendez-moi ma hotte, disait le paysan en pleurant, autrement je suis ruiné, car c’est tout mon vaillant ! ».

Pendant qu’il feint de se désoler, la hotte est portée au Moulin. Le paysan en profite pour se sauver à toutes jambes, et il est déjà loin quand quarante soldats entourent la hotte et en vident le contenu avec une visible satisfaction. Lorsqu’il n’y eut plus que le sac, ils le soulevèrent, le rouet se détendit, la poudre s’enflamma et fit sauter tout ce qui l’entourait. Les quarante hommes furent tués et le Moulin devint la proie des flammes.

Entendant un bruit épouvantable, les Lorrains arrivèrent, de nouvelles détonations leur firent croire qu’ils allaient rencontrer leur ennemi « ayant ouï ce grand bruit et su que la force du feu avait jetté du haut de la tour, Cola Barro qui était là en sentinelle et étoit le plus sain de tous, incontinent vinrent pour voir ce que c’étoit ». Ils ne trouvèrent que des cadavres et des ruines. Ce qu’ils avaient pris pour des arquebusades provenait des gibernes des soldats auxquelles le feu s’était communiqué.

Encouragés par ce succès, les Jamessins essayèrent un autre stratagème qui leur réussit également. Pour serrer de près, les Ligueurs occupaient un petit corps de garde entre le Moulin de Remoiville et Jametz.

Une compagnie d’infanterie gardait ce poste pendant le jour, mais le soir, elle se repliait au village de Remoiville où était le gros de l’armée. Les assiégés s’en étant aperçus, prirent une grosse pièce de bois brûlée par les deux extrémités, la creusèrent et y mirent quelques « grenades » si bien disposées que la « pièce de bois ne ressemblait qu’à un tison qui aurait été longtemps dans le feu ». Cela fait, ils la portèrent pendant la nuit près des cendres du bivouac, dans le petit bâtiment occupé le jour par les Lorrains.

Le lendemain 18 mars, une garde arriva, fit du feu et plaça la buche avec les autres morceaux de bois. « Entre les sept et huit heures les grenades se crevèrent avec une telle impétuosité qu’il y en eut plusieurs qui ne s’étaient jamais chauffé si chèrement ».

Ces petits succès, si meurtriers pour les assiégeants, ne dégageaient ni ne sauvaient la place. Si les Lorrains perdaient ainsi une centaine d’hommes, ils recevaient du renfort. A la fin de mars, cinq mille hommes étaient venus rejoindre ceux de M. d’Haussonville, dont douze cents lansquenets.

M. de Courcelles avait amené douze pièces de canon de siège et un ingénieur italien, très renommé, Nicolas Perligny de Forly prit la direction des travaux d’investissement. L’armée lorraine manquait de canonniers, il fallut en improviser. Ce fut l’une des causes qui ajournèrent la chute de Jametz.

Deux compagnies de gens de pied, venues de Sedan réussirent encore à s’introduire dans Jametz, mais à partir de ce moment, la ville fut étroitement bloquée. Sa garnison comptait mille soldats. Quelques jours auparavant, la cavalerie des assiégés avait pu faire une sortie et avait ramené des bestiaux et du blé de Vilosnes. Dès le début de l’investissement, le gouverneur, n’ayant plus d’argent pour payer la solde, avait levé une contribution sur les habitants. Elle avait fourni une somme insignifiante. De Schelandre imagina de faire frapper une monnaie en cuivre et en étain qui aurait cours pendant le siège et dont la valeur serait remboursée après la guerre.

Le 9 avril, les Lorrains commencèrent à battre de deux cents coups de canon, le boulevard du Hazard et la courtine entre ce boulevard et une porte remurée. Le 11, on termina les ouvrages du côté sud avec l’aide de Jean Errard, homme notable en son art. Le 14, les ennemis ayant rapproché leur tranchée à 30 pas des fossés de la ville, un tir continu fut dirigé contre les boulevards de la Lampe et du Hazard et la courtine qui les séparait.

Le matin du 16 avril, trois brèches furent pratiquées « par une batterie de cent pas dans ces boulevards ». Les assiégés s’attendirent à un assaut général, quand, vers deux heures du soir, les cavaliers lorrains se montrèrent du côté de Remoiville. Les gens de pied de Jametz se préparèrent et se portèrent à quatre heures vers le Moulin, tambours battants. Leurs éclaireurs ne virent aucune troupe s’avancer, la nuit arriva sans incident, aussi les Jamessins estimèrent « la partie remise à une autre journée ».

A sept heures du soir, les Lorrains se glissèrent sans bruit dans les fossés et s’élancèrent vers les brèches, dont ils culbutèrent les défenseurs. Ils poussaient déjà le cri de la victoire « Ville gagnée », lorsque de Schelandre se précipita avec ses réserves. Deux pièces de canon placées sur le boulevard du Hazard balayèrent le fossé. Les balles des arquebuses et les coups de pierre pleuvaient sur les assaillants « aussi dru que pluye ».

Surpris par cette riposte imprévue, ceux-ci ne savent où se sauver. Ils sont assommés sans résistance. Leur artillerie, impuissante à les protéger, ne tire en quelque sorte « que parmi les pierres ».

Un régiment lorrain veut escalader les murailles, les assiégés l’attendent de pied ferme et tuent tous ceux qui portent les échelles. Près de cinq cents Ligueurs placés au pied des murs et dans les fossés reçoivent pendant une heure des projectiles qui font d’affreux ravages dans leurs rangs.

Une lutte corps à corps s’engage, c’est une véritable boucherie et lorsque les brèches sont comblées par les cadavres, les Lorrains « tournèrent le dos » car la nuit était très sombre et rendait impossible toute tentative nouvelle. Le baron d’Ornes donna le signal de la retraite.

Un autre détachement avait profité de la lutte pour prendre d’assaut la Tour du Chat, mais ceux qui portaient les échelles ayant été tués, les autres repartirent sans succès. Les assiégés, voulant être prêts à tout événement, couchèrent sur les remparts, mais « les assaillants qui avaient été rudement effarouchés ne menèrent pas grand bruit ».

Le 17 avril, jour de Pâques, M. d’Haussonville envoya un tambour réclamer le droit d’inhumer ceux de ses soldats qui étaient demeurés dans les fossés de la place. Il fut déféré à sa demande, à la condition toutefois que ses gens n’approcheraient point des tranchées. Des femmes de Jametz apportèrent les morts aux Lorrains, pendant que les soldats de Schelandre réparaient sans retard les brèches faites aux remparts.

Ce lugubre travail dura trois jours. Les Italiens au service des Lorrains avaient été cruellement éprouvés car, parmi les cadavres qui comblaient les trois brèches, plusieurs de leurs officiers furent retrouvés parmi les morts. Les Ligueurs ne croyaient pas avoir perdu autant d’hommes. Ils demandèrent que l’on enterrât les cadavres qui restaient encore au bout de leurs tranchées. Les Jamessins les aidèrent à accomplir cette besogne. Le terrain où reposent ces soldats fut appelé par la suite le Cimetière des Lorrains.

M. d’Haussonville qui s’était établi au Moulin à vent que les assiégeants avaient réparé, se flattait de voir ses troupes loger dans Jametz. Mais quand il les vit fuir, il se découragea et ramena son artillerie à Louppy, puis à Stenay. Pendant deux mois, il attendit du secours, gardant la défensive et maintenant avec peine la fougue de ses hommes.

Ce temps ne fut pas perdu pour les assiégés qui abattirent d’abord le Moulin à vent et parcoururent les environs, essayant de prendre quelque butin aux Ligueurs. Ceux-ci firent une levée de 3 000 lansquenets qui furent les bienvenus.

Le 11 mai, une escarmouche eut lieu sous les murs de Jametz. On en était arrivé à la lutte au coutelas et les cuirassiers de Schelandre avaient refoulé les lanciers albanais du duc de Guise jusqu’à Louppy, en ne perdant qu’un des leurs. Quelques-uns avaient reçu des coups de lances, mais « c’étaient blessures de si peu d’importance qu’il n’y en avait pas une qui méritât une emplâtre, la chair n’étant qu’égratignée ».

Deux jours auparavant, cent vingt arquebusiers de Sedan étaient venus renforcer la place, ce qui contribua à relever le moral des assiégés. Le 25, quarante arquebusiers vinrent de Sedan « pour remplir la compagnie du capitaine Balay ».

Le 3 juin, les Lorrains amenèrent une bonne partie de leurs soldats sur les terres de Sedan, ayant avec eux un soldat de Jametz qui était passé dans leurs rangs. Dans une rencontre, ils perdirent quelques hommes, y compris le déserteur qui fut tué d’un coup d’arquebuse. Quelques Jamessins partirent vers Stenay et prirent en la prairie la harde de certains villages, en sorte qu’ils purent ramener plus de trois cents « bestes à cornes ».

De Schelandre put même conserver des communications avec Sedan. Il avait envoyé, dans cette ville, le 12 juin, le sieur d’Estivaux en le chargeant de s’entretenir « avec ceux qui avaient le maintien des affaires ». Il fut décidé que d’Estivaux se rendrait à Heidelberg, où se trouvait La Noue, pour lui exposer la situation et lui demander quelques secours. Il partit le 17 juin.

Arrivé à destination, le messager trouva bon accueil et reçut la promesse qu’il serait fait une levée de reîtres et de lansquenets. Ces engagements ne furent point tenus assez tôt et le sieur de La Noue, se trouvant à quelque temps de là en voyage à Genève, licencia ses gens. Jametz ne reçut point de secours.

Pendant cet intervalle, le sieur de Rosnes, chrétien de Savigny, était battu à Sedan mais parvenait quand même à rejoindre le baron d’Ornes avec sa cavalerie. D’un autre côté, près de deux mille lansquenets d’Allemagne venaient d’arriver à Nouillonpont pour aider le baron. « Ce fut cause que ceux de Jametz résolurent de raser la Cense d’Oliva où l’ennemi avait fait un Fort qui les incommodait beaucoup ».

Le 23, une escarmouche eut lieu du côté de l’emplacement du Moulin à vent. Quelques Ligueurs furent faits prisonniers. Le 4 juillet, une nouvelle rencontre eut lieu près de Brascornu.

Robert Thin de Schelandre et le baron d’Haussonville eurent une entrevue le 9 juillet près des ruines du Moulin. Elle ne donna aucun résultat.

L’auteur des « Mémoires de la Ligue » nous apprend que la conclusion de cette rencontre fut faite par deux proverbes. De Schelandre dit « qu’un bon joueur ne se retiroit jamais sur sa perte, ajoutant que puisqu’il était tiré (le vin) il falloit le boire », et le baron lui répondit « qu’il valoit mieux laisser son enfant morveux que de lui arracher le nez ». Mais il fut décidé que, durant 15 jours, les deux partis « feroient entendre les avis et résolutions des ducs de Montpensier et de Lorraine ».

M. d’Haussonville offrit un passeport pour la personne qui porterait ses propositions à Sedan, à Charlotte de la Marck. Le brave défenseur de Jametz saisit l’occasion pour correspondre avec sa souveraine et envoya un des meilleurs capitaines à Sedan.

A son retour le messager se vit offrir, par les Ligueurs, une somme de vingt mille écus d’or s’il voulait essayer de livrer Jametz. Il accepta un acompte de six mille écus d’or, le reste devant être payé en billets à terme. Cet officier rendit compte de sa mission à de Schelandre. Il annonça le retour de M. d’Estivaux, l’invasion prochaine de la Lorraine et remit au gouverneur la somme qu’il avait reçue comme arrhes d’une trahison qu’il était loin d’accepter.

Le gouverneur voulut profiter de cette circonstance et il encouragea le brave officier à tromper d’Haussonville, en le priant de continuer ses relations avec lui pour éviter les soupçons.

Le 20 juillet, « comme ceux de Jametz avaient recueilli bonne quantité de foin et commencé à couper les seigles », les assiégeants rangèrent les blés en les fauchant avec leurs épées et en les foulant avec les chevaux. Les habitants de Jametz étaient dans la désolation car la peste et la « caquesangue » (dysentrie) sévissaient à tel point que toutes les rues en furent infectées. La mortalité frappait surtout les femmes et les enfants.

Le 29 juillet, par une pluie torrentielle, à travers le silence et l’obscurité de la nuit, l’infanterie lorraine s’approcha en silence. Elle descendit les fossés et ne trouva aucun obstacle. Il semblait que tout favorisait la secrète expédition à laquelle se préparaient les Ligueurs et que le capitaine de la Tour allait réellement leur livrer Jametz.

Le mot d’ordre « Saint-Nicolas » qu’on leur a livré, est déjà échangé et la troupe vient se grouper près d’une petite porte dans le boulevard de la Garenne, porte qui avait été faite « pour jouer cette partie » et qui devait être livrée aux Lorrains, mais cette porte donne entrée dans une grande casemate « bien close et sans sortie ». A l’heure où elle doit s’ouvrir, un éclair illumine l’horizon et une détonation retentit : c’est le signal.

Le canon des assiégés tonne, les grenades brillent dans la nuit. La mitraille, les pierres, le plomb fondu, l’huile bouillante tombent sur les assiégeants, car les femmes et les enfants, à l’abri des murs « préparent des brandons enduits de poix, des torches enflammées, des tisons ardents ».

Les Lorrains sont sans défense, mais à cause de l’obscurité, ils font moins de perte que ne l’auraient désiré les assiégés. La précipitation de Schelandre, sur de son succès, sauva la vie à beaucoup, car tous n’étaient pas arrivés, quand il donna le signal du massacre. Quarante seulement restèrent sur place, mais leur capitaine, de Villemoyens, eut « beaucoup de mal à se sauver avec les autres ».

C’était un succès de plus. Malheureusement, les vivres s’épuisaient et la peste continuait ses ravages. Le gouverneur avait essayé de faire sortir les femmes et les enfants, mais les assiégeants les avaient repoussés dans Jametz à coups de lances. Une compagnie d’arquebusiers, venus de Sedan, s’était ouvert un passage. Elle repartit à cause du manque de vivres.

A ce moment, le sieur de La Noue fut envoyé à Sedan, par le roi, pour y commander, en qualité de curateur de Charlotte et d’exécuteur testamentaire du duc de Bouillon.

L’armée des assiégeants se composait alors de près de neuf mille hommes, dont cinq compagnies de lansquenets, trois régiments d’infanterie, quatre compagnies d’Albanais, huit compagnies de lanciers italiens, de plusieurs comgagnies d’arquebusiers à cheval et de cavalerie légère, enfin de la compagnie des gardes du Marquis de Pont-à-Mousson. Il y avait en outre les troupes françaises de la garnison de Verdun et les ouvriers occupés aux travaux du siège.

Malgré les continuelles escarmouches des défenseurs, M. d’Haussonville entoura la place de neuf forts reliés par des tranchées profondes : trois au nord, trois à l’est, deux au midi et un auprès duquel ils construisirent un pont sur le ruisseau de Brasconru entre la Cense d’Oliva et les bois. Ces forts furent garnis de troupes et les assiégeants résolurent de s’y installer jusqu’au moment où la peste et la famine auraient décimé ces hommes qu’ils ne pouvaient vaincre.

Les assiégés ne se découragèrent pas et le 15 septembre, de Schelandre attira un grand nombre d’ennemis dans une embuscade où il « prit et tua beaucoup de monde ».

Une trêve de huit jours ayant été conclue, Robert de Schelandre partit pour Sedan le 21 septembre. Il apprit que le duc de Lorraine, Charles III, demandait, par l’intermédiaire de Marguerite, veuve du comte d’Arenberg, parente des de la Marck, la main de Charlotte pour son troisième fils, François de Vaudémont et s’engageait même « à laisser l’estat de la religion et de la police en la mesme forme qu’il avoist été du tems du feu duc de Bouillon ».

Ces promesses, qui avaient déjà été faites par le duc de Guise à la mort de Guillaume-Robert, n’eurent aucune influence sur Charlotte qui refusa les propositions de Charles III. Celui-ci, très mécontent, recommença la lutte et le baron d’Ornes reçut l’ordre de presser le siège. De Schelandre, pendant cette courte trêve, s’étant approvisionné de vivres et munitions, revint à Jametz avec un important détachement.

Les hostilités recommencèrent le 29 septembre.

De Schelandre fit encore un voyage à Sedan le 13 octobre et rapporta, le 17, des articles de capitulation qui furent transmis au duc de Lorraine « à charge d’y faire réponse dedans trois semaines laquelle néanmoins n’arriva que le 27 de novembre ».

Dès les premiers jours d’octobre, un corps albanais qui s’était trop avancé des bastions fut attaqué par les assiégés et dut se retirer. Charles III, mécontent, rappela le baron d’Haussonville et le remplaça par M. Jean de Lenoncourt, grand sénéchal de Lorraine, qui prit le commandement de l’armée le 23 octobre. Il fut moins heureux encore que son prédécesseur, laissa battre ses détachements chaque fois qu’ils furent aux prises avec les assiégés, principalement les 26 et 29 octobre, puis les 1er, 12, 23 et 24 novembre.

Depuis onze mois, Jametz tenait tête aux assiégeants, mais la garnison était arrivée à la plus extrême pénurie. Malgré leur fâcheuse situation, les assiégés essayaient d’attirer les assiégeants dans des embuscades.

Ainsi le 13 novembre, « on fit sortir de nuit trois soldats de la ville de Jamets, dont les deux étoient habillés en femme, et le troisième en homme de village, chacun aïant une hotte sur les épaules. Le jour venu, ils passèrent assez près du Fort des pasquis, prenant leur chemin vers la Ville où ils faisoient semblant d’apporter des vivres. Tout cela se faisoit afin d’attirer l’ennemi. Cependant la cavalerie de Jamets étoit dedans les fossés qui les attendoit ; mais fut que l’ennemi se doutât de quelque feinte, ou bien qu’il fut retenu par l’indisposition du temps qui étoit chargé de pluie et froidure, il ne sortit point de ses Forts, qui fut cause qu’on se retira sans autre exécution ».

Un message fut adressé à La Noue, à Sedan. Le sieur de Laferté revint le 17 décembre, porteur d’une autorisation de capitulation. De nouvelles conférences eurent lieu, M. de Marolles soutint les intérêts de Charlotte. Le 26 décembre, le traité fut conclu. Une trêve de six semaines, signée le lendemain par le duc de Lorraine et la duchesse de Bouillon, fut publiée le 28.

Le matin du jeudi 29 décembre 1588 « après avoir fait transporter au château tout ce qui restait dans la ville de munitions de guerre et de bouche, après y avoir fait entrer deux compagnies de gens à pied reformées avec les débris valides de la garnison, Robert de Schelandre donna le signal du départ à ses compagnons d’armes qu’il renvoyait à Sedan et à cette héroïque population dont le dévouement et le courage n’avaient pas été un seul instant ébranlés ».

Tous se réunirent devant la porte du château, sur l’emplacement naguère occupé par le Temple qu’il avait fallu raser six semaines auparavant, pour les besoins de la défense. Ils s’agenouillèrent, leur ministre leur parla de résignation et d’espérance et, au chant des psaumes, ils s’acheminèrent vers la porte de Sedan. Ils furent escortés par l’armée des Lorrains et se retirèrent à Sedan. Quelques-uns se réfugièrent à Damvillers, Romagne et même Virton.

La plupart des habitants de Jametz sont donc à Sedan le 30 décembre. Il n’est pas étonnant que l’on ait constaté pour 1589, à Sedan, vingt-neuf baptêmes d’enfants protes- tants de Jametz, dont 16 avant la capitulation du château, à la fin de juillet 1589. Lorsque le 30 décembre, par un temps des plus rigoureux, les habitants de Jametz arrivèrent près de Sedan, ils trouvèrent la duchesse Charlotte de la Marck qui les attendait à Bazeilles, entourée de sa noblesse et de la grande bourgeoisie.

Aussitôt le départ des habitants de Jametz, de Schelandre publia le traité de capitulation. Il remit la ville à M. de Lenoncourt, moins le château dans lequel il s’enferma avec sa troupe, résolu à le défendre jusqu’à la dernière extrémité.

Pendant la trêve de six semaines, signée le 27 décembre 1588, les négociations relatives au mariage de Charlotte de la Marck se continuèrent. Une conférence pour traiter cette affaire eut lieu à Inor le 23 janvier 1589, sans résultat.

Les Lorrains avaient profité de cette trêve pour construire un rempart qui avait huit pieds de hauteur et environ vingt de largeur. Il commençait « à la porte de Robin et tirant vers la maison du sieur de Schelandre, s’alloit rendre en forme d’un demi-quarré à la porte de Breuil ».

Une prolongation fut accordée. Elle expira le 12 avril 1589 et dès le lendemain, l’horloge étant abattue, le signal de la diane devait annoncer que le deuxième acte de cette lutte allait commencer. Pendant ces trêves, le duc de Guise fut assassiné le 13 décembre 1588. Saint Paul s’empara de Montfaucon que le baron de Termes emporta avec l’aide des soldats sortis de Jametz la nuit du 28 janvier 1589. La place retourna aux Lorrains.

Dès deux heures du matin, les Lorrains ouvrirent le feu contre le château, que le brave gouverneur allait défendre pendant trois mois. Ils tentèrent un assaut aussi prodigieux qu’inutile.

Quelques jours après, le boulevard du Robin fut battu par quatre pièces de canon et une batterie de six pièces, placée près de la Halle et de la Tour du Chat, lança une pluie de boulets qui retombèrent sur le château. Les assiégeants ayant tiré plusieurs coups « contre une grosse Tour ronde qu’on appelait Cornica, l’avoient coupée quasi tout autour, les assiégés la tirent choir le 22 avril ».

Le 25, le sieur de Nervaise, qui commandait en l’absence du sieur de Lenoncourt, fit sommer le gouverneur de se rendre. De Schelandre répondit que sa résolution était de défendre la place. Les assiégeants tirèrent jusqu’au 11 mai, plus de douze cents coups de canons, « si est-ce qu’ils n’avoient tué un seul soldat des assiégés », mais ce jour-là, trois furent mis en pièces par un coup de canon.

Dans la nuit du 21 mai, les assiégeants firent une « grosse scopetterie, criant que tout était gagné pour eux », mais le lendemain les assiégés tirèrent toutes leurs pièces « et arquebuses à croc » sur les Lorrains. Ceux-ci, craignant que des secours ne parviennent aux soldats enfermés dans le château, firent ruiner tous les forts des alentours de Jametz, sauf trois qu’ils réservèrent pour garder les passages et le 9 juillet, ils mirent trente ou quarante gabions entre leur rempart et les fossés du château. Le baron d’Ornes, qui avait été replacé à la tête de l’armée, reçut du renfort et de nombreuses pièces d’artillerie de Nancy, de Stenay et du Luxembourg.

Le 18, vingt-deux pièces de canon, dont quatorze lançaient des projectiles de quarante-cinq livres, furent placées sur le bord des fossés et battirent la Tour du Breuil, les boulevards du Robin et de Brutz. Le lendemain, la Tour du Breuil avait reçu huit cents coups de canon.

Le 20, le boulevard d’Urinca fut battu par 915 coups de canon. Le 21, une brèche fut ouverte et deux ponts de tonneaux de sapin « l’un haut pour se couvrir du coup de mousquet et l’autre bas pour passer » furent établis pour permettre aux assiégeants de monter à l’assaut.

Robert de Schelandre avait pu adresser un exprès a Charlotte, lui faisant connaître la « triste et fascheuse situation où se trouvaient tous ses fidèles ». Mais Jean de Lenoncourt surprit le messager et prit connaissance de ses lettres. L’officier lorrain simula une réponse de Charlotte par laquelle, répondant au gouverneur de la forteresse, elle l’engageait à se rendre « pourvu que les conditions imposées soient honorables ».

Schelandre reçut le message apocryphe. Trompé par ce stratagème et considérant qu’il lui restait bien peu d’hommes pour soutenir l’assaut, peu de munitions pour demeurer davantage dans le château et peu d’espérance de secours, il réunit ses capitaines, Jean Errard, son frère. « Ils résolurent de rendre la place, estimant bien que ceux qui voudraient juger droitement de cette affaire reconnoitroient qu’ils auroient fait tout ce qu’on sauroit désirer et requérir de gens de bien et d’honneur ».

M. de Marolles fut envoyé au fils de Charles III, le marquis de Pont-à-Mousson, arrivé à Jametz depuis quelques jours, avec pleins pouvoirs pour traiter de la reddition du château.

La capitulation suivante fut signée le 24 juillet 1589 : « Monseigneur les marquis aïant veu la proposition que lui a faite le sieur de Marolles, répond ce qui s’ensuit :
-
Premièrement il accorde que le Gouverneur, capitaines, soldats et autres de quelque qualité qu’ils soient, sortiront vies et bagues sauves.
-
Que les capitaines et soldats sortiront l’épée et le poignard à la ceinture, le reste des armes demeurera avec leurs enseignes et tambours, lesquels seront conduits seurement soubs la parolle de mondit Seigneur le Marquis avec les bagues et meubles qui sont à eux à leurs frais iusques à Sedan.
-
Que tous ceus qui ont des biens en ceste ville de Jametz et dépendances ou au pays de l’obéissance de son Alteze, en iouyront tant et si longuement qu’ils voudront vivre catholiquement, et en cas qu’ils ne voulussent abiurer leur religion, leur sera donné terme d’un an pour vendre leurs biens et en faire proffit.
-
Que toutes munitions de guerre demeureront 2 ou 3 personnages principaus d’entre eus deux fois 24 heures auprès de Monseigneur le Marquis, pour pendant ce temps visiter le chasteau pour recognoistre s’il y a aucune fourbe lesquels puis après seront renvoyez seurement la part ou ils voudront.
-
Et que tous les biens, meubles, lettres et autres choses (réservé armes et munitions de guerre) seront rendus à ceux qui auparavant se sont rendus suiets de son Alteze, soit de cette ville ou ailleurs.
Sur lesquels articles le sieur de Schelander aura à prendre résolution pour tout ce iourd’huy.
Fait à Jametz, ce 25 juillet 1589. Signé Henri ».

Le lendemain, à onze heures du matin, le prince Henri, fils de Charles III et le baron d’Ornes à la tête de l’armée, firent leur entrée par la brèche et ne trouvèrent que des ruines.

Une heure avant, Robert de Schelandre et ses compagnons étaient sortis par le même chemin, emportant leurs armes et leurs bagages. Ils étaient conduits à Sedan selon le désir qu’ils avaient exprimé.

Le drapeau noir des de la Marck, enlevé du sommet du donjon, fut porté à Nancy au duc Charles III, par M. de Lamouilly. Les couleurs lorraines flottèrent au-dessus du château de Jametz.

Ces vingt mois de siège avaient coûté plus de 2 millions au duc Charles III. Il ordonna le démantèlement de Jametz, mais fit exécuter des réparations immédiates aux fortifications du château, afin de le rendre d’un accès difficile. Mathieu du Pont fut appelé du Piémont pour prendre la direction des travaux.

Le gouvernement fut confié à M. de Lesmont, auquel il fut donné une garnison de 150 arquebusiers à pied, une compagnie de gens de pied du capitaine Maigret, 28 arquebusiers à cheval et quatre canonniers.

En 1673, le château fut démantelé. Les terrains sur lesquels s’élevaient les fortifications et les fossés furent vendus aux habitants en 1703.


Archive pour 14 mars, 2011

Le siège de la forteresse de Jametz (1587 – 1589)

Blason de JametzCarte de JametzPlan du château de JametzChâteau de Jametz

D’après un texte paru dans les publications
de la « Société des naturalistes et archéologues du nord de la Meuse » – Année 1903

 

Le château de Jametz était bien fortifié, « mais la ville n’était encore guière bien clause et fossoyée ». Robert de Schelandre, successeur de Jean, faisait, travailler jour et nuit à l’enceinte de la ville. Il contraignit même les communautés voisines à fournir des travailleurs pour Jametz et il fit dévaster les forêts afin d’avoir des matériaux pour le travail des fortifications.

Guillaume Robert, qui approuvait de Schelandre dans ses rapines dans les terres de Verdun, vint à Jametz le 13 mai 1585 pour se rendre compte des travaux et donner des ordres. Il retourna à Sedan le lendemain, « sûr que la place pouvait soutenir un siège ».

Il était capitaine de la garde d’Henri III, qui avait reconnu la suzeraineté de Sedan et Jametz, et avait pu résister aux instances de la Ligue qui le pressaient de réduire ces deux villes protestantes. Quelques jours après, les sieurs Romefort et Montmas, à la tête de soixante-dix soldats d’élite, passèrent à Jametz, d’où ils partirent le 29 pour essayer d’entrer dans la ville de Metz. Ils ne réussirent pas et furent mis en déroute par les troupes de la Ligue.

Au commencement de 1586, Henri de Guise, le Balafré, envahit Sedan et Douzy. Il convoqua, en février, les ban et arrière-ban de la noblesse lorraine, pour leur proposer le renversement de Jametz, devenu, disait-il, « le repaire du brigandage et le boulevard de l’hérésie ».

Le roi de France lui enjoignit de se retirer, mais Guise rentra dans Rocroy, s’empara de Raucourt, reprit Douzy qui fut mis au pillage, ainsi que les terres de Sedan, en janvier 1587.

Guillaume-Robert ordonna alors à Robert de Schelandre « de faire la guerre à toute reste à ceux de Verdun ».

Dès le commencement de janvier, vingt-cinq villages firent accord avec ceux de Jametz « moïennant une certaine somme de deniers qu’ils fournissoient tous les mois, laquelle étoit emploïée à l’entretenement des gens de guerre ».

Quelques villages n’ayant pas voulu entrer dans cet accord, le 17 avril, les soldats de Jametz s’emparèrent de Mogeville, de Morgemoulin, « où ils prirent grand nombre de bêtes cavallines et à corne et autre butin ». Attaqués près d’Ornes par deux cents arquebusiers, ceux de Jametz tuèrent environ trente soldats, firent autant de prisonniers et ne perdirent que deux des leurs.

A cette époque, le blé ne manquait pas à Jametz. Des provisions avaient été faites, de sorte que « le cartel de froment, qui valoit chez leurs voisins six et sept francs barrois, ne valoit là qu’un écu ».

Les châteaux-forts de Bréhéville (18 mars 1587), Ville, Pilon, Mangiennes, le fort de Brabant-sur-Meuse, tombèrent l’un après l’autre. Les soldats de Schelandre firent main basse sur tous les bestiaux, graines et vin de Brabant.

Le 25 avril 1587, le duc de Lorraine se disposa à marcher contre Jametz. De Schelandre mit fin à ses guerres de razzia et, quand les Lorrains vinrent attaquer la place, il se contenta de les saluer avec ses canons. La place fut presque bloquée. Heureusement que cinquante soldats de Sedan purent pénétrer dans Jametz pendant la nuit. Ils étaient « bien lassés » et tinrent conseil. Les uns étaient d’avis d’aller dormir, les autres de manger, nul ne songeait à guerroyer aussitôt.

La délibération en était là, quand des trompettes retentirent. C’étaient deux compagnies des garnisons voisines qui apparaissaient sur les hauteurs. A l’instant, ils remontent à cheval, sortent et trouvent l’ennemi rangé en bataille.

Etonnés d’apercevoir dans le fond une troupe de lanciers qui les attend « de pied coy », (c’étaient les cavaliers arrivés de Sedan), les Ligueurs hésitent un instant. Les Jamessins les chargent, les Sedanais se mettent de la partie, poursuivent les assiégeants jusqu’à deux lieues et font un certain nombre de prisonniers, parmi lesquels le capitaine la Guionnière, fort blessé, et Gargas. Le sieur de Chardon, lieutenant du baron d’Haussonville, y avait trouvé la mort.

Ce fut heureux pour Jametz, car la trahison avait pénétré chez les assiégés et, le soir même, le château devait être livré aux Ligueurs par quatre capitaines d’une compagnie nouvellement arrivée de la Picardie : Perceval, la Floride, le Basque et la Jeunesse. Perceval, dit l’historien de Thou, était un homme de main, habile à conduire une entreprise hardie. Henri de Guise avait su le gagner, de sorte qu’il avait promis de remettre Jametz en son pouvoir.

A la dernière heure, « un personnage d’Amiens », le sergent de l’Astre, « considérant que c’était un fait atroce et flatigieux », dévoila tout au capitaine Caron, qui en rendit compte à de Schelandre. Le procès fut instruit « avec toutes les solennités requises » et la tête des quatre capitaines tomba le « pénultième de mai ».

Enhardis par cette escarmouche, les « gens de Jametz » tentèrent une nouvelle sortie. Une bonne partie de leurs soldats passa la Meuse, mais se vit serrée par les Ligueurs et il y eut vingt-cinq prisonniers. Ceux-ci furent enfermés à Brieulles-sur-Meuse. D’autres hommes de Jametz, au nombre de deux cents, cavaliers et fantassins, partirent le lendemain 3 juin pour Brieulles. Ils réclamèrent les captifs, on leur promit de les renvoyer le lendemain avec leurs armes. Au lieu de leur rendre la liberté, les Ligueurs mirent leurs prisonniers en sûreté à Verdun, où ils furent détenus avec « grande rigueur et nécessité ».

A cette nouvelle, de Schelandre, qui avait plusieurs prisonniers lorrains, fit savoir qu’il les traiterait de la même façon « qu’on traiteroit ceux du duc de Bouillon, son maître ».

Le 7 juin, il envoya à Verdun 500 hommes qui assaillirent les sentinelles à coups d’arquebusades et pillèrent trois villages. D’autres soldats de Jametz, qui revenaient de Loison, mirent en fuite la garnison de Pillon qui voulait leur enlever leur butin et tuèrent le capitaine.

D’autres soldats de Jametz, au nombre de deux cents, se portèrent vers Villefranche. Le 10 juin, après avoir fait sonder les fossés plusieurs fois, ils essayèrent d’enlever la localité par escalade, mais l’entreprise ayant traîné en longueur, les assaillants placèrent leurs échelles, l’alarme fut donnée et ils furent obligés de se retirer.

Ils voulurent se venger sur Brieulles, à qui ils avaient à demander compte de la non-reddition des prisonniers. Une escarmouche eut lieu, mais ils apprirent qu’une trêve était conclue entre Guillaume-Robert et le duc de Guise. Cette trêve, qui devait expirer le 28 juillet, se prolongea jusqu’à la fin de 1587.

Guillaume-Robert partit de Sedan le 23 juin pour se rendre en Alsace. Il passa à Jametz, où il logea une partie des 1 500 hommes de troupe qu’il menait avec lui. Il traversa la Lorraine, le pays de Metz, ravageant tout sur son passage. Il se joignit aux protestants d’Allemagne qui venaient en France aider les protestants français dans leurs luttes religieuses.

Henri de Navarre venait de le nommer lieutenant général. L’armée, forte de trente mille hommes, fut harcelée par le Balafré et par le duc Charles III. Elle changea de direction et arriva à Mâcon après cinq mois de courses inutiles. Les Suisses firent défection, des compagnies entières de lansquenets allemands désertèrent, et après bien des périls, Guillaume-Robert, abandonné par ses troupes, poursuivi par les Ligueurs, vint à Genève le 20 décembre 1587, ne se consolant pas de la perte de son frère Jean de la Marck, mort à Leignes pendant cette campagne malheureuse. Le pasteur de Sconier nous dit « Plusieurs étoient d’opinion qu’il avoit été empoisonné, comme aussi de fait il en avoit de grands indices ».

Guillaume-Robert mourut le 1er janvier 1588, après avoir institué sa sœur Charlotte légataire universelle, à condition qu’elle maintiendrait dans ses Etats le libre exercice du culte réformé et qu’elle épouserait un protestant agréable au roi de Navarre, au prince de Condé et au duc de Montpensier, François de Bourbon, son oncle maternel. Au cas où elle mourrait sans postérité, ses biens passeraient à ce dernier.

Avant même que Charlotte n’ait appris la mort de son frère, les Lorrains vinrent remettre le siège devant Jametz. De nombreuses convoitises surgirent autour de cette succession. Aussi, le Balafré essaya d’intimider Charlotte et lui demanda sa main pour son fils, le prince de Joinville. D’un autre côté, Charles-Robert de la Marck, oncle de la nouvelle héritière, employa tour à tour les menaces et « les belles et gracieuses promesses » pour parvenir à ses fins, mais « sans y rien gagner ».

African d’Haussonville, baron d’Ornes, avec trois mille fantassins et sept cents à huit cents chevaux, porta son quartier général à Louppy. De Thou dit que cette armée comptait 3 000 lansquenets, 2 000 Français, Espagnols et Italiens, 7 compagnies de cavalerie albanaise.

De forts détachements s’établirent à Louppy, à Remoiville et à la Cense d’Oliva, où il y avait une bonne maison carrée. « Jametz n’avait qu’une faible garnison et le château n’avait presque plus de vivres, la place était mal remparée et fortifiée en plusieurs endroits ».

Pendant trois semaines, il plut. Les eaux débordèrent, de sorte qu’une partie du bourg, entourée d’eau, fut mieux gardée. Les habitants en profitèrent pour battre leur grain qui fut placé dans la citadelle, ainsi que leurs meubles. On travailla aux fortifications.

Le 19 janvier, les Lorrains s’emparèrent d’une tour bien percée dite « du Moulin à Vent » détachée de la place et des fossés, et située à une portée de fusil de Jametz et s’y installèrent. C’était pour l’ennemi un poste avancé très utile, une bonne et forte redoute, car cette tour avait deux mètres d’épaisseur.

Les assiégés devaient détruire le « Moulin à vent », aussi le 23 et le 27 janvier, on emmena du château en la ville « deux bâtardes pour tâcher de l’abattre, mais aïant tiré cinquante-huit coups, voïant qu’on ne faisait rien ou bien peu, on cessa ». De Schelandre, qui avait pour major de la place Arnoux de Froidmont, demanda du renfort à Sedan. Une compagnie de gens de pied, sous les ordres du sieur de Balay, arriva le 17 février sans rencontre fâcheuse. On y souffrait beaucoup, l’argent manquait, l’hiver était rude « les froidures grandes et l’on avait disette de bois », tellement qu’on était contraint « d’en aller quérir en la forêt à la vue de l’ennemi ».

Ces escarmouches étaient, il est vrai, peu importantes, mais elles tenaient les assiégés en haleine et quelquefois, pendant ces engagements, des secours arrivaient de Sedan et se joignaient aux défenseurs. Mais les vivres diminuaient et il n’en arrivait que fort peu, encore « n’entraient qu’à la dérobée ». On y mit « taxe et ordre » afin de les ménager et pour qu’ils ne soient point vendus un prix excessif.

La place avait à se prémunir, autant contre la ruse de guerre que contre la force des ennemis. Un certain jour, de Schelandre apprit par les Lorrains, que Charlotte de la Marck est morte le vendredi 15 février 1588 le soir et que les Sedanais « l’ont ensépulturée soudainement ». Aussi Jametz n’a plus « ni maître, ni maîtresse, il faut prendre un parti, tout est indiqué celui de se jeter dans les bras du duc de Guise qui fait toute offre d’amitié et promet de conserver les habitants en toute liberté de conscience et de religion ».

De Schelandre découvrit « le stratagème des Lorrains et n’en fit pas grand éclat », mais il envoya un messager pour avertir ceux de Sedan, « afin de prendre garde à tout ce qui seroit de besoin ».

Errard, le célèbre ingénieur de Bar-le-Duc, venu de Sedan « fit raser les tours à la hauteur du rempart et improvisa des bastions ». Toutes les portes, sauf celle qui regardait Jametz au nord-est, furent murées.

Le château avait la forme d’un quadrilatère irrégulier flanqué de tours à chaque angle. Le donjon, qui s’élevait presque au centre, était une véritable citadelle avec tours et fossés remplis d’eau. C’était là, que les armes et munitions étaient abritées dans le logement du gouverneur.

Le château était défendu au nord par une espèce de demi-lune, appelée Boulevard de la Porte. A l’est, était le Bastion de la Cloche, à l’autre extrémité, au nord-ouest, se trouvait le Boulevard du Robin auquel était adossé, à l’intérieur, le logement des soldats.

Du côté de Bréhéville, une simple courtine reliait ces ouvrages à d’autres travaux de fortifications. Entre la courtine de l’est et le fossé qui protégeait les bâtiments de l’intérieur, était le logement des officiers. La courtine du sud se ratta-chait à celle de l’est par le boulevard de Brutz, situé au sud-est.

Du côté opposé, au sud-ouest, les courtines étaient réunies par l’important Bastion de la Grille. En face de ce Bastion, une tranchée avait été ouverte. Elle amenait les eaux de la Loison dans de vastes fossés entourant les murailles de la ville et du château.

Des retranchements extérieurs protégeaient les murs de la ville, surtout du côté de Remoiville, où l’ennemi était maître du « Moulin à vent ». Trois boulevards y furent élevés : ceux de la Garenne, du Hazart et de la Lampe.

Au centre de Jametz, près de la Halle, un large fossé coupait la cité en deux parties. Les terres relevées devaient protéger les défenseurs, en présentant un obstacle aux assiégeants s’ils avaient emporté les murs de la ville. Dans le milieu s’élevait une tour gigantesque, sorte de fanal en pierre de taille, appelée Tour Cornica. Elle figurait dans les armes de la ville et sur le sceau de son bailliage.

Le siège se poursuivait. Chaque jour les soldats du baron d’Haussonville dressaient des embuscades peu importantes et tuaient les ouvriers employées aux réparations.

Le 2 mars, il se livra un combat assez sérieux. Deux troupes, l’une à pied, l’autre à cheval, comprenant deux cents hommes à pied et quelque cavalerie, étaient sorties de Jametz pour fourrager et aller chercher du bois en forêt. Comme elles revenaient sans avoir été inquiétées, elles furent tout à coup harcelées par une compagnie de cavalerie qui les poursuivit jusqu’à portée des canons de la place.

L’alarme était donnée, des cavaliers accoururent de la ville. Les Lorrains avaient repris leur position auprès du Moulin. Protégés par des haies et des fossés, des fantassins de Jametz vinrent à la rescousse et surprirent les Lorrains, mais, quand ils se découvrirent, les Ligueurs fondirent sur eux. Ils ne reculèrent pas, au contraire des décharges d’arquebuses saluèrent l’ennemi. Plusieurs tombèrent dans la poussière. Après une lutte de trois heures, les « gens de Jametz » rentrèrent avec quelque butin et plusieurs prisonniers.

Cet engagement montra à Henri de Guise que l’investissement n’était pas complet. Le lendemain, il mit des garnisons à Delut et à Bœmont et tous les passages furent clos.

De Schelandre s’évertuait à déloger l’ennemi du Moulin. Le premier dimanche de carême, 6 mars 1588, de grand matin, son frère, François de Schelandre, seigneur de Wuidebourse fit sortir de la place un soldat déguisé en paysan, portant une hotte remplie de fruits, d’œufs, de harengs et de « semblables vivres de carême ». Mais, au fond de la hotte, se trouve un sac de vingt-deux livres de poudre, attaché par une corde et qui correspond à un rouet d’arquebuse bandé. Il n’est pas possible d’extraire le sac, sans que le rouet ne se détende et ne communique le feu à la poudre.

Le faux paysan se rendit près du Moulin et là « ayant soixante pas à descouvert fit toutes les mines de crainte qu’il avait veu faire aux autres vivandiers ». La garnison l’aperçut de la tour, les soldats « après avoir bien ri de ses singeries le pressèrent d’injures ; le galand résolut donc à passer » et arriva près du corps de garde.

On se précipita sur l’homme et on le débarrassa de son chargement. Le paysan essaya de « les émouvoir à commisération ». Les Lorrains ne voulurent rien entendre.

« Hélas, rendez-moi ma hotte, disait le paysan en pleurant, autrement je suis ruiné, car c’est tout mon vaillant ! ».

Pendant qu’il feint de se désoler, la hotte est portée au Moulin. Le paysan en profite pour se sauver à toutes jambes, et il est déjà loin quand quarante soldats entourent la hotte et en vident le contenu avec une visible satisfaction. Lorsqu’il n’y eut plus que le sac, ils le soulevèrent, le rouet se détendit, la poudre s’enflamma et fit sauter tout ce qui l’entourait. Les quarante hommes furent tués et le Moulin devint la proie des flammes.

Entendant un bruit épouvantable, les Lorrains arrivèrent, de nouvelles détonations leur firent croire qu’ils allaient rencontrer leur ennemi « ayant ouï ce grand bruit et su que la force du feu avait jetté du haut de la tour, Cola Barro qui était là en sentinelle et étoit le plus sain de tous, incontinent vinrent pour voir ce que c’étoit ». Ils ne trouvèrent que des cadavres et des ruines. Ce qu’ils avaient pris pour des arquebusades provenait des gibernes des soldats auxquelles le feu s’était communiqué.

Encouragés par ce succès, les Jamessins essayèrent un autre stratagème qui leur réussit également. Pour serrer de près, les Ligueurs occupaient un petit corps de garde entre le Moulin de Remoiville et Jametz.

Une compagnie d’infanterie gardait ce poste pendant le jour, mais le soir, elle se repliait au village de Remoiville où était le gros de l’armée. Les assiégés s’en étant aperçus, prirent une grosse pièce de bois brûlée par les deux extrémités, la creusèrent et y mirent quelques « grenades » si bien disposées que la « pièce de bois ne ressemblait qu’à un tison qui aurait été longtemps dans le feu ». Cela fait, ils la portèrent pendant la nuit près des cendres du bivouac, dans le petit bâtiment occupé le jour par les Lorrains.

Le lendemain 18 mars, une garde arriva, fit du feu et plaça la buche avec les autres morceaux de bois. « Entre les sept et huit heures les grenades se crevèrent avec une telle impétuosité qu’il y en eut plusieurs qui ne s’étaient jamais chauffé si chèrement ».

Ces petits succès, si meurtriers pour les assiégeants, ne dégageaient ni ne sauvaient la place. Si les Lorrains perdaient ainsi une centaine d’hommes, ils recevaient du renfort. A la fin de mars, cinq mille hommes étaient venus rejoindre ceux de M. d’Haussonville, dont douze cents lansquenets.

M. de Courcelles avait amené douze pièces de canon de siège et un ingénieur italien, très renommé, Nicolas Perligny de Forly prit la direction des travaux d’investissement. L’armée lorraine manquait de canonniers, il fallut en improviser. Ce fut l’une des causes qui ajournèrent la chute de Jametz.

Deux compagnies de gens de pied, venues de Sedan réussirent encore à s’introduire dans Jametz, mais à partir de ce moment, la ville fut étroitement bloquée. Sa garnison comptait mille soldats. Quelques jours auparavant, la cavalerie des assiégés avait pu faire une sortie et avait ramené des bestiaux et du blé de Vilosnes. Dès le début de l’investissement, le gouverneur, n’ayant plus d’argent pour payer la solde, avait levé une contribution sur les habitants. Elle avait fourni une somme insignifiante. De Schelandre imagina de faire frapper une monnaie en cuivre et en étain qui aurait cours pendant le siège et dont la valeur serait remboursée après la guerre.

Le 9 avril, les Lorrains commencèrent à battre de deux cents coups de canon, le boulevard du Hazard et la courtine entre ce boulevard et une porte remurée. Le 11, on termina les ouvrages du côté sud avec l’aide de Jean Errard, homme notable en son art. Le 14, les ennemis ayant rapproché leur tranchée à 30 pas des fossés de la ville, un tir continu fut dirigé contre les boulevards de la Lampe et du Hazard et la courtine qui les séparait.

Le matin du 16 avril, trois brèches furent pratiquées « par une batterie de cent pas dans ces boulevards ». Les assiégés s’attendirent à un assaut général, quand, vers deux heures du soir, les cavaliers lorrains se montrèrent du côté de Remoiville. Les gens de pied de Jametz se préparèrent et se portèrent à quatre heures vers le Moulin, tambours battants. Leurs éclaireurs ne virent aucune troupe s’avancer, la nuit arriva sans incident, aussi les Jamessins estimèrent « la partie remise à une autre journée ».

A sept heures du soir, les Lorrains se glissèrent sans bruit dans les fossés et s’élancèrent vers les brèches, dont ils culbutèrent les défenseurs. Ils poussaient déjà le cri de la victoire « Ville gagnée », lorsque de Schelandre se précipita avec ses réserves. Deux pièces de canon placées sur le boulevard du Hazard balayèrent le fossé. Les balles des arquebuses et les coups de pierre pleuvaient sur les assaillants « aussi dru que pluye ».

Surpris par cette riposte imprévue, ceux-ci ne savent où se sauver. Ils sont assommés sans résistance. Leur artillerie, impuissante à les protéger, ne tire en quelque sorte « que parmi les pierres ».

Un régiment lorrain veut escalader les murailles, les assiégés l’attendent de pied ferme et tuent tous ceux qui portent les échelles. Près de cinq cents Ligueurs placés au pied des murs et dans les fossés reçoivent pendant une heure des projectiles qui font d’affreux ravages dans leurs rangs.

Une lutte corps à corps s’engage, c’est une véritable boucherie et lorsque les brèches sont comblées par les cadavres, les Lorrains « tournèrent le dos » car la nuit était très sombre et rendait impossible toute tentative nouvelle. Le baron d’Ornes donna le signal de la retraite.

Un autre détachement avait profité de la lutte pour prendre d’assaut la Tour du Chat, mais ceux qui portaient les échelles ayant été tués, les autres repartirent sans succès. Les assiégés, voulant être prêts à tout événement, couchèrent sur les remparts, mais « les assaillants qui avaient été rudement effarouchés ne menèrent pas grand bruit ».

Le 17 avril, jour de Pâques, M. d’Haussonville envoya un tambour réclamer le droit d’inhumer ceux de ses soldats qui étaient demeurés dans les fossés de la place. Il fut déféré à sa demande, à la condition toutefois que ses gens n’approcheraient point des tranchées. Des femmes de Jametz apportèrent les morts aux Lorrains, pendant que les soldats de Schelandre réparaient sans retard les brèches faites aux remparts.

Ce lugubre travail dura trois jours. Les Italiens au service des Lorrains avaient été cruellement éprouvés car, parmi les cadavres qui comblaient les trois brèches, plusieurs de leurs officiers furent retrouvés parmi les morts. Les Ligueurs ne croyaient pas avoir perdu autant d’hommes. Ils demandèrent que l’on enterrât les cadavres qui restaient encore au bout de leurs tranchées. Les Jamessins les aidèrent à accomplir cette besogne. Le terrain où reposent ces soldats fut appelé par la suite le Cimetière des Lorrains.

M. d’Haussonville qui s’était établi au Moulin à vent que les assiégeants avaient réparé, se flattait de voir ses troupes loger dans Jametz. Mais quand il les vit fuir, il se découragea et ramena son artillerie à Louppy, puis à Stenay. Pendant deux mois, il attendit du secours, gardant la défensive et maintenant avec peine la fougue de ses hommes.

Ce temps ne fut pas perdu pour les assiégés qui abattirent d’abord le Moulin à vent et parcoururent les environs, essayant de prendre quelque butin aux Ligueurs. Ceux-ci firent une levée de 3 000 lansquenets qui furent les bienvenus.

Le 11 mai, une escarmouche eut lieu sous les murs de Jametz. On en était arrivé à la lutte au coutelas et les cuirassiers de Schelandre avaient refoulé les lanciers albanais du duc de Guise jusqu’à Louppy, en ne perdant qu’un des leurs. Quelques-uns avaient reçu des coups de lances, mais « c’étaient blessures de si peu d’importance qu’il n’y en avait pas une qui méritât une emplâtre, la chair n’étant qu’égratignée ».

Deux jours auparavant, cent vingt arquebusiers de Sedan étaient venus renforcer la place, ce qui contribua à relever le moral des assiégés. Le 25, quarante arquebusiers vinrent de Sedan « pour remplir la compagnie du capitaine Balay ».

Le 3 juin, les Lorrains amenèrent une bonne partie de leurs soldats sur les terres de Sedan, ayant avec eux un soldat de Jametz qui était passé dans leurs rangs. Dans une rencontre, ils perdirent quelques hommes, y compris le déserteur qui fut tué d’un coup d’arquebuse. Quelques Jamessins partirent vers Stenay et prirent en la prairie la harde de certains villages, en sorte qu’ils purent ramener plus de trois cents « bestes à cornes ».

De Schelandre put même conserver des communications avec Sedan. Il avait envoyé, dans cette ville, le 12 juin, le sieur d’Estivaux en le chargeant de s’entretenir « avec ceux qui avaient le maintien des affaires ». Il fut décidé que d’Estivaux se rendrait à Heidelberg, où se trouvait La Noue, pour lui exposer la situation et lui demander quelques secours. Il partit le 17 juin.

Arrivé à destination, le messager trouva bon accueil et reçut la promesse qu’il serait fait une levée de reîtres et de lansquenets. Ces engagements ne furent point tenus assez tôt et le sieur de La Noue, se trouvant à quelque temps de là en voyage à Genève, licencia ses gens. Jametz ne reçut point de secours.

Pendant cet intervalle, le sieur de Rosnes, chrétien de Savigny, était battu à Sedan mais parvenait quand même à rejoindre le baron d’Ornes avec sa cavalerie. D’un autre côté, près de deux mille lansquenets d’Allemagne venaient d’arriver à Nouillonpont pour aider le baron. « Ce fut cause que ceux de Jametz résolurent de raser la Cense d’Oliva où l’ennemi avait fait un Fort qui les incommodait beaucoup ».

Le 23, une escarmouche eut lieu du côté de l’emplacement du Moulin à vent. Quelques Ligueurs furent faits prisonniers. Le 4 juillet, une nouvelle rencontre eut lieu près de Brascornu.

Robert Thin de Schelandre et le baron d’Haussonville eurent une entrevue le 9 juillet près des ruines du Moulin. Elle ne donna aucun résultat.

L’auteur des « Mémoires de la Ligue » nous apprend que la conclusion de cette rencontre fut faite par deux proverbes. De Schelandre dit « qu’un bon joueur ne se retiroit jamais sur sa perte, ajoutant que puisqu’il était tiré (le vin) il falloit le boire », et le baron lui répondit « qu’il valoit mieux laisser son enfant morveux que de lui arracher le nez ». Mais il fut décidé que, durant 15 jours, les deux partis « feroient entendre les avis et résolutions des ducs de Montpensier et de Lorraine ».

M. d’Haussonville offrit un passeport pour la personne qui porterait ses propositions à Sedan, à Charlotte de la Marck. Le brave défenseur de Jametz saisit l’occasion pour correspondre avec sa souveraine et envoya un des meilleurs capitaines à Sedan.

A son retour le messager se vit offrir, par les Ligueurs, une somme de vingt mille écus d’or s’il voulait essayer de livrer Jametz. Il accepta un acompte de six mille écus d’or, le reste devant être payé en billets à terme. Cet officier rendit compte de sa mission à de Schelandre. Il annonça le retour de M. d’Estivaux, l’invasion prochaine de la Lorraine et remit au gouverneur la somme qu’il avait reçue comme arrhes d’une trahison qu’il était loin d’accepter.

Le gouverneur voulut profiter de cette circonstance et il encouragea le brave officier à tromper d’Haussonville, en le priant de continuer ses relations avec lui pour éviter les soupçons.

Le 20 juillet, « comme ceux de Jametz avaient recueilli bonne quantité de foin et commencé à couper les seigles », les assiégeants rangèrent les blés en les fauchant avec leurs épées et en les foulant avec les chevaux. Les habitants de Jametz étaient dans la désolation car la peste et la « caquesangue » (dysentrie) sévissaient à tel point que toutes les rues en furent infectées. La mortalité frappait surtout les femmes et les enfants.

Le 29 juillet, par une pluie torrentielle, à travers le silence et l’obscurité de la nuit, l’infanterie lorraine s’approcha en silence. Elle descendit les fossés et ne trouva aucun obstacle. Il semblait que tout favorisait la secrète expédition à laquelle se préparaient les Ligueurs et que le capitaine de la Tour allait réellement leur livrer Jametz.

Le mot d’ordre « Saint-Nicolas » qu’on leur a livré, est déjà échangé et la troupe vient se grouper près d’une petite porte dans le boulevard de la Garenne, porte qui avait été faite « pour jouer cette partie » et qui devait être livrée aux Lorrains, mais cette porte donne entrée dans une grande casemate « bien close et sans sortie ». A l’heure où elle doit s’ouvrir, un éclair illumine l’horizon et une détonation retentit : c’est le signal.

Le canon des assiégés tonne, les grenades brillent dans la nuit. La mitraille, les pierres, le plomb fondu, l’huile bouillante tombent sur les assiégeants, car les femmes et les enfants, à l’abri des murs « préparent des brandons enduits de poix, des torches enflammées, des tisons ardents ».

Les Lorrains sont sans défense, mais à cause de l’obscurité, ils font moins de perte que ne l’auraient désiré les assiégés. La précipitation de Schelandre, sur de son succès, sauva la vie à beaucoup, car tous n’étaient pas arrivés, quand il donna le signal du massacre. Quarante seulement restèrent sur place, mais leur capitaine, de Villemoyens, eut « beaucoup de mal à se sauver avec les autres ».

C’était un succès de plus. Malheureusement, les vivres s’épuisaient et la peste continuait ses ravages. Le gouverneur avait essayé de faire sortir les femmes et les enfants, mais les assiégeants les avaient repoussés dans Jametz à coups de lances. Une compagnie d’arquebusiers, venus de Sedan, s’était ouvert un passage. Elle repartit à cause du manque de vivres.

A ce moment, le sieur de La Noue fut envoyé à Sedan, par le roi, pour y commander, en qualité de curateur de Charlotte et d’exécuteur testamentaire du duc de Bouillon.

L’armée des assiégeants se composait alors de près de neuf mille hommes, dont cinq compagnies de lansquenets, trois régiments d’infanterie, quatre compagnies d’Albanais, huit compagnies de lanciers italiens, de plusieurs comgagnies d’arquebusiers à cheval et de cavalerie légère, enfin de la compagnie des gardes du Marquis de Pont-à-Mousson. Il y avait en outre les troupes françaises de la garnison de Verdun et les ouvriers occupés aux travaux du siège.

Malgré les continuelles escarmouches des défenseurs, M. d’Haussonville entoura la place de neuf forts reliés par des tranchées profondes : trois au nord, trois à l’est, deux au midi et un auprès duquel ils construisirent un pont sur le ruisseau de Brasconru entre la Cense d’Oliva et les bois. Ces forts furent garnis de troupes et les assiégeants résolurent de s’y installer jusqu’au moment où la peste et la famine auraient décimé ces hommes qu’ils ne pouvaient vaincre.

Les assiégés ne se découragèrent pas et le 15 septembre, de Schelandre attira un grand nombre d’ennemis dans une embuscade où il « prit et tua beaucoup de monde ».

Une trêve de huit jours ayant été conclue, Robert de Schelandre partit pour Sedan le 21 septembre. Il apprit que le duc de Lorraine, Charles III, demandait, par l’intermédiaire de Marguerite, veuve du comte d’Arenberg, parente des de la Marck, la main de Charlotte pour son troisième fils, François de Vaudémont et s’engageait même « à laisser l’estat de la religion et de la police en la mesme forme qu’il avoist été du tems du feu duc de Bouillon ».

Ces promesses, qui avaient déjà été faites par le duc de Guise à la mort de Guillaume-Robert, n’eurent aucune influence sur Charlotte qui refusa les propositions de Charles III. Celui-ci, très mécontent, recommença la lutte et le baron d’Ornes reçut l’ordre de presser le siège. De Schelandre, pendant cette courte trêve, s’étant approvisionné de vivres et munitions, revint à Jametz avec un important détachement.

Les hostilités recommencèrent le 29 septembre.

De Schelandre fit encore un voyage à Sedan le 13 octobre et rapporta, le 17, des articles de capitulation qui furent transmis au duc de Lorraine « à charge d’y faire réponse dedans trois semaines laquelle néanmoins n’arriva que le 27 de novembre ».

Dès les premiers jours d’octobre, un corps albanais qui s’était trop avancé des bastions fut attaqué par les assiégés et dut se retirer. Charles III, mécontent, rappela le baron d’Haussonville et le remplaça par M. Jean de Lenoncourt, grand sénéchal de Lorraine, qui prit le commandement de l’armée le 23 octobre. Il fut moins heureux encore que son prédécesseur, laissa battre ses détachements chaque fois qu’ils furent aux prises avec les assiégés, principalement les 26 et 29 octobre, puis les 1er, 12, 23 et 24 novembre.

Depuis onze mois, Jametz tenait tête aux assiégeants, mais la garnison était arrivée à la plus extrême pénurie. Malgré leur fâcheuse situation, les assiégés essayaient d’attirer les assiégeants dans des embuscades.

Ainsi le 13 novembre, « on fit sortir de nuit trois soldats de la ville de Jamets, dont les deux étoient habillés en femme, et le troisième en homme de village, chacun aïant une hotte sur les épaules. Le jour venu, ils passèrent assez près du Fort des pasquis, prenant leur chemin vers la Ville où ils faisoient semblant d’apporter des vivres. Tout cela se faisoit afin d’attirer l’ennemi. Cependant la cavalerie de Jamets étoit dedans les fossés qui les attendoit ; mais fut que l’ennemi se doutât de quelque feinte, ou bien qu’il fut retenu par l’indisposition du temps qui étoit chargé de pluie et froidure, il ne sortit point de ses Forts, qui fut cause qu’on se retira sans autre exécution ».

Un message fut adressé à La Noue, à Sedan. Le sieur de Laferté revint le 17 décembre, porteur d’une autorisation de capitulation. De nouvelles conférences eurent lieu, M. de Marolles soutint les intérêts de Charlotte. Le 26 décembre, le traité fut conclu. Une trêve de six semaines, signée le lendemain par le duc de Lorraine et la duchesse de Bouillon, fut publiée le 28.

Le matin du jeudi 29 décembre 1588 « après avoir fait transporter au château tout ce qui restait dans la ville de munitions de guerre et de bouche, après y avoir fait entrer deux compagnies de gens à pied reformées avec les débris valides de la garnison, Robert de Schelandre donna le signal du départ à ses compagnons d’armes qu’il renvoyait à Sedan et à cette héroïque population dont le dévouement et le courage n’avaient pas été un seul instant ébranlés ».

Tous se réunirent devant la porte du château, sur l’emplacement naguère occupé par le Temple qu’il avait fallu raser six semaines auparavant, pour les besoins de la défense. Ils s’agenouillèrent, leur ministre leur parla de résignation et d’espérance et, au chant des psaumes, ils s’acheminèrent vers la porte de Sedan. Ils furent escortés par l’armée des Lorrains et se retirèrent à Sedan. Quelques-uns se réfugièrent à Damvillers, Romagne et même Virton.

La plupart des habitants de Jametz sont donc à Sedan le 30 décembre. Il n’est pas étonnant que l’on ait constaté pour 1589, à Sedan, vingt-neuf baptêmes d’enfants protes- tants de Jametz, dont 16 avant la capitulation du château, à la fin de juillet 1589. Lorsque le 30 décembre, par un temps des plus rigoureux, les habitants de Jametz arrivèrent près de Sedan, ils trouvèrent la duchesse Charlotte de la Marck qui les attendait à Bazeilles, entourée de sa noblesse et de la grande bourgeoisie.

Aussitôt le départ des habitants de Jametz, de Schelandre publia le traité de capitulation. Il remit la ville à M. de Lenoncourt, moins le château dans lequel il s’enferma avec sa troupe, résolu à le défendre jusqu’à la dernière extrémité.

Pendant la trêve de six semaines, signée le 27 décembre 1588, les négociations relatives au mariage de Charlotte de la Marck se continuèrent. Une conférence pour traiter cette affaire eut lieu à Inor le 23 janvier 1589, sans résultat.

Les Lorrains avaient profité de cette trêve pour construire un rempart qui avait huit pieds de hauteur et environ vingt de largeur. Il commençait « à la porte de Robin et tirant vers la maison du sieur de Schelandre, s’alloit rendre en forme d’un demi-quarré à la porte de Breuil ».

Une prolongation fut accordée. Elle expira le 12 avril 1589 et dès le lendemain, l’horloge étant abattue, le signal de la diane devait annoncer que le deuxième acte de cette lutte allait commencer. Pendant ces trêves, le duc de Guise fut assassiné le 13 décembre 1588. Saint Paul s’empara de Montfaucon que le baron de Termes emporta avec l’aide des soldats sortis de Jametz la nuit du 28 janvier 1589. La place retourna aux Lorrains.

Dès deux heures du matin, les Lorrains ouvrirent le feu contre le château, que le brave gouverneur allait défendre pendant trois mois. Ils tentèrent un assaut aussi prodigieux qu’inutile.

Quelques jours après, le boulevard du Robin fut battu par quatre pièces de canon et une batterie de six pièces, placée près de la Halle et de la Tour du Chat, lança une pluie de boulets qui retombèrent sur le château. Les assiégeants ayant tiré plusieurs coups « contre une grosse Tour ronde qu’on appelait Cornica, l’avoient coupée quasi tout autour, les assiégés la tirent choir le 22 avril ».

Le 25, le sieur de Nervaise, qui commandait en l’absence du sieur de Lenoncourt, fit sommer le gouverneur de se rendre. De Schelandre répondit que sa résolution était de défendre la place. Les assiégeants tirèrent jusqu’au 11 mai, plus de douze cents coups de canons, « si est-ce qu’ils n’avoient tué un seul soldat des assiégés », mais ce jour-là, trois furent mis en pièces par un coup de canon.

Dans la nuit du 21 mai, les assiégeants firent une « grosse scopetterie, criant que tout était gagné pour eux », mais le lendemain les assiégés tirèrent toutes leurs pièces « et arquebuses à croc » sur les Lorrains. Ceux-ci, craignant que des secours ne parviennent aux soldats enfermés dans le château, firent ruiner tous les forts des alentours de Jametz, sauf trois qu’ils réservèrent pour garder les passages et le 9 juillet, ils mirent trente ou quarante gabions entre leur rempart et les fossés du château. Le baron d’Ornes, qui avait été replacé à la tête de l’armée, reçut du renfort et de nombreuses pièces d’artillerie de Nancy, de Stenay et du Luxembourg.

Le 18, vingt-deux pièces de canon, dont quatorze lançaient des projectiles de quarante-cinq livres, furent placées sur le bord des fossés et battirent la Tour du Breuil, les boulevards du Robin et de Brutz. Le lendemain, la Tour du Breuil avait reçu huit cents coups de canon.

Le 20, le boulevard d’Urinca fut battu par 915 coups de canon. Le 21, une brèche fut ouverte et deux ponts de tonneaux de sapin « l’un haut pour se couvrir du coup de mousquet et l’autre bas pour passer » furent établis pour permettre aux assiégeants de monter à l’assaut.

Robert de Schelandre avait pu adresser un exprès a Charlotte, lui faisant connaître la « triste et fascheuse situation où se trouvaient tous ses fidèles ». Mais Jean de Lenoncourt surprit le messager et prit connaissance de ses lettres. L’officier lorrain simula une réponse de Charlotte par laquelle, répondant au gouverneur de la forteresse, elle l’engageait à se rendre « pourvu que les conditions imposées soient honorables ».

Schelandre reçut le message apocryphe. Trompé par ce stratagème et considérant qu’il lui restait bien peu d’hommes pour soutenir l’assaut, peu de munitions pour demeurer davantage dans le château et peu d’espérance de secours, il réunit ses capitaines, Jean Errard, son frère. « Ils résolurent de rendre la place, estimant bien que ceux qui voudraient juger droitement de cette affaire reconnoitroient qu’ils auroient fait tout ce qu’on sauroit désirer et requérir de gens de bien et d’honneur ».

M. de Marolles fut envoyé au fils de Charles III, le marquis de Pont-à-Mousson, arrivé à Jametz depuis quelques jours, avec pleins pouvoirs pour traiter de la reddition du château.

La capitulation suivante fut signée le 24 juillet 1589 : « Monseigneur les marquis aïant veu la proposition que lui a faite le sieur de Marolles, répond ce qui s’ensuit :
-
Premièrement il accorde que le Gouverneur, capitaines, soldats et autres de quelque qualité qu’ils soient, sortiront vies et bagues sauves.
-
Que les capitaines et soldats sortiront l’épée et le poignard à la ceinture, le reste des armes demeurera avec leurs enseignes et tambours, lesquels seront conduits seurement soubs la parolle de mondit Seigneur le Marquis avec les bagues et meubles qui sont à eux à leurs frais iusques à Sedan.
-
Que tous ceus qui ont des biens en ceste ville de Jametz et dépendances ou au pays de l’obéissance de son Alteze, en iouyront tant et si longuement qu’ils voudront vivre catholiquement, et en cas qu’ils ne voulussent abiurer leur religion, leur sera donné terme d’un an pour vendre leurs biens et en faire proffit.
-
Que toutes munitions de guerre demeureront 2 ou 3 personnages principaus d’entre eus deux fois 24 heures auprès de Monseigneur le Marquis, pour pendant ce temps visiter le chasteau pour recognoistre s’il y a aucune fourbe lesquels puis après seront renvoyez seurement la part ou ils voudront.
-
Et que tous les biens, meubles, lettres et autres choses (réservé armes et munitions de guerre) seront rendus à ceux qui auparavant se sont rendus suiets de son Alteze, soit de cette ville ou ailleurs.
Sur lesquels articles le sieur de Schelander aura à prendre résolution pour tout ce iourd’huy.
Fait à Jametz, ce 25 juillet 1589. Signé Henri ».

Le lendemain, à onze heures du matin, le prince Henri, fils de Charles III et le baron d’Ornes à la tête de l’armée, firent leur entrée par la brèche et ne trouvèrent que des ruines.

Une heure avant, Robert de Schelandre et ses compagnons étaient sortis par le même chemin, emportant leurs armes et leurs bagages. Ils étaient conduits à Sedan selon le désir qu’ils avaient exprimé.

Le drapeau noir des de la Marck, enlevé du sommet du donjon, fut porté à Nancy au duc Charles III, par M. de Lamouilly. Les couleurs lorraines flottèrent au-dessus du château de Jametz.

Ces vingt mois de siège avaient coûté plus de 2 millions au duc Charles III. Il ordonna le démantèlement de Jametz, mais fit exécuter des réparations immédiates aux fortifications du château, afin de le rendre d’un accès difficile. Mathieu du Pont fut appelé du Piémont pour prendre la direction des travaux.

Le gouvernement fut confié à M. de Lesmont, auquel il fut donné une garnison de 150 arquebusiers à pied, une compagnie de gens de pied du capitaine Maigret, 28 arquebusiers à cheval et quatre canonniers.

En 1673, le château fut démantelé. Les terrains sur lesquels s’élevaient les fortifications et les fossés furent vendus aux habitants en 1703.

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