Le château de Lunéville (fin)

Blason de LunévilleLe Trèfle du château de LunévilleLe Rocher du château de LunévilleLa cascade et le pavillon des jardins du château de LunévilleLe canal et les Chartreuses du château de Lunéville

Terminons, si vous le désirez, notre promenade dans les jardins du château de Lunéville, au bord du canal.

D’après un article de « La Revue Lorraine Illustrée » – Année 1907

Bientôt, le roi de Pologne possédera à proximité de son château, de plus riches pavillons. Il restera fidèle à son caprice du début. Depuis Louis XV jusqu’aux filles de France, il n’est pas un hôte illustre à qui Stanislas n’ait fait les honneurs de sa maison turque. A la table du Kiosque s’assiéront, le 22 août 1761, Mesdames Adélaïde et Victoire. Dans le Kiosque, le grand-père se dispose, l’année suivante, à divertir de nouveau les princesses. Mais le 11 juillet, dans la nuit même qui précède cette réjouissance, la baguette d’un feu d’artifice incendie la trop inflammable charpente. Pour consoler le roi, Richard Mique, successeur de Héré, fit diligence. Deux mois après, un portique ionique remplaçait l’ancienne colonnade.

Entre le bras régularisé de la Vezouse, marquant en contre-bas la limite septentrionale des Bosquets, et le lit principal de cette rivière, en amont de la rue Saint-André, derrière les dépendances de l’hôtel des Pages ou de l’hôtel de Lunati-Visconti par exemple, s’étendaient, l’arrivée de Stanislas, des jardins et des vergers continués au levant par des prairies humides, remplies de joncs et de roseaux. Plus de huit hectares de ces terrains furent achetés en 1738 et 1739 à leurs propriétaires.

On en assécha les portions marécageuses, on en exhaussa le niveau. Ils constituèrent de seconds Petits Bosquets, déjà couverts pour la fin de l’année 1740 de menus bâtiments de plaisance. Ce nom de Petits Bosquets leur sera conservé même après leur désaffectation et leur morcellement. Toutefois, sous Stanislas, pour les distinguer des parterres du Kiosque et de la Comédie champêtre, on les appelait de préférence Nouveaux Bosquets ou Bas Bosquets.

Plus à l’est encore, et toujours dominés par le plateau du parc, de méchants herbages, semés de cailloux, succédaient, sur environ quatre autres hectares, à ce sol spongieux si vite transformé. Ils appartenaient au domaine. On en avait autrefois extrait du gravier pour les travaux de terrassement, et ces enlèvements y avaient produit une mare croupissante. Ce lieu fut le champ d’expérience où Emmanuel Héré, investi simultanément des fonctions d’architecte et de directeur des jardins, s’essaya à un art rendu difficile par des Hours et Gervais.

Le mur à parapet du fond des Bosquets fut prolongé jusqu’à la Vezouse. Une étendue ingrate se couvrit de luxuriants tapis. La flaque devint parterre d’eau.

Pour témoigner sa satisfaction, Stanislas accordait, le 27 février 1740, la jouissance de ce canton à Héré, moyennant une reconnaissance annuelle de six gros par arpent. Le censitaire y éleva alors pour son usage, en regard des Petits Bosquets, deux coquets pavillons. Le duc Ossolinski fut subrogé en 1750 à Héré dans le bénéfice de cette concession, que Richard Mique obtint également en 1760. Sans se confondre de fait avec les Bosquets, cet endroit minutieusement entretenu, clos sur trois côtés d’une charmille que circonscrivaient de larges allées, paraissait, à qui le contournait, n’être qu’un cabinet de verdure plus spacieux que les autres. Il laissait l’illusion de la complète unité du parc.

Cependant, le canal qui embrassait au levant et au midi les Nouveaux Bosquets de son coude, avait été une dernière fois rectifié. L’eau de la Vezouse, barrée par une vanne, y était amenée à l’aide d’une roue à feu.

D’abord perpendiculaire à la rivière, dont le séparait un pont de charpente, ce canal « le Grand Canal » tournait bientôt à angle droit, longeait les talus du parc et venait s’épanouir, au pied de la terrasse, en forme de croix ponctuée d’un jet d’eau. En aval d’un autre pont de bois à tablier cintré dans son plan, le pont Blanc ou pont des Cuisines, l’excès du débit s’échappait pour aller rejoindre, sous l’aile droite du château et à travers la ville, la Vezouse mère. Le Grand Canal avait une profondeur uniforme de six pieds. Son lit était habillé de maçonnerie, ses bords enjolivés de balustres de chêne peints en blanc.

Comme une étroite dérivation transversale les séparait à dessein du reste de l’île Saint-André, les Bas Bosquets étaient censés constituer une ile distincte. Cette île avait des quais plantés de tilleuls. Une autre pièce d’eau, dite la pièce Paquotte en souvenir de l’un des vendeurs du fonds, y étalait au nord sa nappe oblongue. Au bras gauche de la croix du Canal, écrasé sous une ample couverture, squameuse et gaufrée, d’où émergeait une façon de belvédère terminé en chapeau chinois, se remarquait le Trèfle.

Un vestibule sinueux, trois chambres à niche et à entresol, correspondant à trois lobes, au cœur une chambre ronde : le salon de marbre, composaient le logement de cet édicule étrange, qui avait la prétention de rappeler la feuille dont il portait le nom.

Flanqué de deux dépendances en bardeaux, réchauffoir et loge du suisse, avec ses quinconces et ses boqueteaux, le Trèfle apparaissait comme le manoir de la cité en miniature alignée au bord du Canal.

Cette agglomération comptait plusieurs maisonnettes, briquetées et à toit d’ardoises, toutes du même type, juste suffisantes pour grouper une salle à manger, trois cabinets et une cuisine. Des pavillons de service les accompagnaient. Elles étaient construites dans des jardins à la fois potagers et d’agrément, d’une contenance de deux à quatre arpents, séparés les uns des autres par des barrières treillisées et peinturlurées.

Le roi de Pologne destinait ces cottages à amuser ses préférés en l’amusant lui-même. Les locataires que désignait Stanislas, avaient le devoir d’y résider durant la belle saison. Le prince leur faisait l’honneur de diner ou de souper chez chacun d’eux une fois par mois, d’y goûter les légumes qu’ils avaient cultivés et les fruits qu’ils avaient cueillis. Pour tenir ses hôtes en haleine, le convive ne s’annonçait que trois heures à l’avance.

Le nombre des Chartreuses varia. Primitivement de huit, il fut de douze en 1753 et retomba plus tard à sept. Leszczynski, en effet, suivant qu’il voulait multiplier ses faveurs ou les rendre plus désirables, remaniait la topographie de ce royaume de Lilliput, agrandissait ou diminuait les parcelles, abattait et réédifiait. Longtemps, M. de la Galaizière profita d’un ermitage plus vaste que les voisins. Un double lot fut employé à la retraite dont le souverain gratifia Mme de Boufflers. A l’angle saillant du Canal, surplombait une rotonde à deux ailes, soutenue par des consoles de fer. C’était le Salon de la Pêche ou la Pêcherie, qui servait aussi de débarcadère.

Le Trèfle fut sans interruption affecté aux loisirs des grands maîtres de la maison de Stanislas : le duc Ossolinski, à sa mort, le prince de Beauvau. La population des autres pavillons changea plus souvent. A la recenser, un observateur un peu perspicace eût vite deviné quelle influence prédominait à la cour.

Jamais, en tout cas, les insulaires des Petits Bosquets ne furent gens plus aimables et plus spirituels que dans les dernières années du Duc-roi, alors qu’ils s’appelaient : Alliot, marquis de Mennessaire, Stanislas de Boufflers et, au départ du jeune abbé pour Saint-Sulpice, cardinal de Choiseul, comte de Choiseul-La Baume, marquise de Boufflers, comte de Lucé, maréchal de Berchény ; qu’ils avaient baptisé leur séjour l’Ile-Belle ; adopté, l’instar des bergers des Arcades, des noms de convention que, logeant dans des chartreuses, ils s’intitulaient plaisamment Chartreux. Étranger de droit à cette très profane communauté, Devaux, par la protection de l’unique femme admise, en avait été proclamé prieur, et, en cette qualité, le lecteur de Stanislas adressait aux membres de son couvent de souriantes homélies.

A ce moment, les Bas Bosquets offrirent le spectacle d’un Petit Trianon anticipé. Avant qu’à Versailles, pour plaire à Marie-Antoinette, des dames en panier ne tinssent dans leurs mains blanches la houlette enrubannée ou le battoir d’ébène, à Lunéville, afin de divertir Stanislas, de pimpants seigneurs, un prince de l’Église, un valeureux soldat, une indolente marquise maniaient la bêche et le rateau, guidaient des espaliers et arrosaient des salades.

Depuis la terrasse, du château, depuis le quinconce à l’italienne surtout qui, à l’opposite du perron réservé, avançait ses couloirs en berceaux, on jouissait d’un agréable coup d’œil sur l’Ile et le Canal. Des Bas Bosquets, l’accident de terrain était d’un effet moins heureux. Le Rocher en 1742, la Cascade l’année suivante, corrigèrent l’impression d’enfoncement que causait la nudité des murs de soutènement et le profil invariable des talus.

Accolé à l’escarpement des anciens remparts, destiné aussi à masquer à l’ouest les cuisines établies sur la berge, le Rocher, d’une longueur de 250 mètres, se développait en cinq pans qui emboîtaient pour ainsi dire, vis-à-vis du Trèfle, le côté droit de la croix d’eau. Le milieu et les ailes présentaient une superposition de blocs de grès vosgien, où des sentiers, des ruisselets, des buissons tentaient de reproduire un site montagneux. Moulins, ateliers et cabanes, en maçonnerie, en briques, en planches, s’éparpillaient dans ce chaos. Des automates de bois, mus par l’eau distribuée dans des conduits de plomb, s’y agitaient à l’envi.

Héré nous a transmis l’énumération de ces figures, personnages et animaux. Il les a décrites avec complaisance, depuis l’ermite, agenouillé dans une grotte, jusqu’au singe, accroupi sur l’appui d’une fenêtre et qu’un garçon taquine en lui refusant une pomme présentée au bout d’un bâton. « Ravi dans la contemplation, l’ermite lève de temps en temps la tête, et d’une main il se frappe la poitrine pour marquer la contrition de son cœur ». Le singe tâche d’attraper le fruit « il se jette dessus, se relève et montre les dents ».

« C’est un véritable rocher que l’on a formé avec beaucoup de soins et de dépenses », explique un autre contemporain, « et où l’on a ajusté plusieurs figures peintes qui représentent un village, maisons de paysans, femmes fileuses, coqs et poules, chèvres, moutons, chevrettes, cabaret et ivrogne, scieurs de bois, chat et rat, pigeons. Les coqs chantent, les moutons paissent ; le fumeur fume, et l’on voit sortir la fumée de sa bouche ; les chèvres se battent, le chat veut prendre le rat ; l’ivrogne boit, et sa femme, d’en haut, lui jette de l’eau ; le charretier veut faire marcher sa charrette dans une espèce de montagne ; les scieurs de long travaillent ; la femme file, une autre est à une escarpolette ».

Ces automates étaient si bien machinés qu’ils avaient l’apparence de la vie. Plus d’un voyageur, encore qu’averti, fit malaisément la part de la fiction et de la réalité. Deux sentinelles placées après 1752 devant le Rocher, ce qui porta à quatre-vingt-huit le nombre total des pièces, provoquaient en particulier de fréquentes méprises. A les voir aller et venir près de leur guérite, on s’imaginait des vigilants gardiens préposés à la conservation du hameau artificiel.

Hommes et femmes étaient d’excellents portraits. L’artiste chargé des visages avait choisi ses modèles dans la bourgeoisie de Lunéville. Et sur un tour de robinet, ces marionnettes ne se contentaient pas d’entrer en branle. Le Rocher résonnait de voix diverses, de cris de bêtes, du bruit des outils, de la mélodie des instruments.

Sur l’aile gauche, une perspective montrait, dans un décor d’architecture, la reine de Pologne venue parmi des dames et des seigneurs s’accouder à un balcon. Dans les deux retours encadrant ce triptyque animé, s’ouvraient des arches de grès rose d’où pendaient des stalactites tirées des cavernes de Franche-Comté. Certaines de ces concrétions calcaires, qu’admira le minéralogiste Guettard, eussent fait l’orgueil d’un cabinet d’histoire naturelle. Grâce à un audacieux pinceau, ces voûtes agrestes semblaient ménager des échappées sur de profonds lointains, de clairs paysages, des rives ensoleillées. Girardet y brossa plus tard, sous le quinconce, trois épisodes de la Fable. La partie mécanique du Rocher était l’œuvre de François Richard et de ses fils.

Pour l’horloger de Stanislas, cet agencement n’avait été qu’un jeu. Richard avait construit en 1727, à l’intention de Léopold, la plus curieuse des pendules, et le tableau mouvant à quinze plans et près de trois cents figures, où brillaient des éclairs, roulait le tonnerre et grondait le canon, combiné en 1733 et exhibé dans plusieurs cours de l’Europe, lui avait assurément coûté une bien autre peine.

On estimera aujourd’hui qu’en vue d’un si puéril résultat, c’était trop prodiguer encore et de science et d’adresse, que d’ailleurs cette scène de fantoches était presque une injure à L’ordonnance du château et la majesté du parc. Personne alors n’eût ainsi jugé, et de tant d’objets d’art renfermés dans les appartements, disséminés dans les Bosquets, aucun, il faut l’avouer, ne retint au même point l’attention que ces agaçantes poupées gesticulant sans but et sans fin.

Les hôtes de tout rang, les visiteurs les plus blasés ne se lassent pas de les contempler. Rentrés chez eux, plusieurs confieront au papier leur étonnement ravi. « C’est un travail prodigieux et une idée fort ingénieuse », déclare le duc de Luynes.

Et voici en quels termes un rédacteur du Journal de Trévoux, après avoir feuilleté le Recueil de Héré ou, détail topique, la plus vaste planche et les seules lignes de texte concernent le Rocher, surenchérit d’enthousiasme : « Ce morceau est une des choses les plus singulières que l’art ait jamais entreprises et exécutées. Si les anciens admirèrent les machines de Ctésibius d’Alexandrie, dont tout le pouvoir se bornait à faire rendre quelques sons au bois et l’airain par le moyen de l’eau et de l’air, qu’eussent-ils pensé de tout ce Rocher où quatre-vingt-six figures de grandeur naturelle font divers mouvements, trompent l’oreille et les yeux, et ornent infiniment les jardins et le palais de Lunéville ? Ce lieu était brut auparavant, c’est aujourd’hui la merveille de Lunéville. Comme au temps d’Orphée, les êtres les plus insensibles paraissent s’animer et suivre l’impulsion d’une touche puissante ».

Tel s’affirmait le goût du jour, que, non seulement pour Stanislas, mais pour quiconque s’était arrêté une heure dans cette résidence, Lunéville, sans son grand hochet, n’eût plus été Lunéville.

Le bâtiment de la Cascade, qui couronnait à la tête du Canal les talus désormais gravis par des rampes de pierre et descendus par des escaliers d’eau soulevés de bouillons et de girandes, constituait un trompe-l’œil d’un autre genre. De loin, on eût dit d’un palais solide autant qu’élégant. Une charpente plâtrée, d’habiles grisailles faisaient les frais de cette architecture. Simulés étaient les fûts et les chapiteaux doriques qui séparaient les baies du rez-de-chaussée ; simulés étaient les triglyphes et la corniche de l’entablement, les fenêtres et les consoles alternant sur l’attique, les trophées et les effigies des acrotères.

Cette mince construction renfermait toutefois un salon luxueux, de forme rectangulaire, où l’on pénétrait latéralement et en arrière par un vestibule bordé d’une colonnade véritable. La décoration de cette pièce était charmante. Une palette délicate en avait historié le plafond où Phœbus s’avançait radieux, dissipant autour de son quadrige les Vents et les Nuées. La table à manger était ronde. Un surtout de faïence à quatre colonnettes, terminé par un panier fleuri, s’y compliquait, comme celui du Kiosque, d’un bouquet liquide. Les portes-fenêtres de la façade principale donnaient accès sur une galerie, où des enfants nus domptaient des dragons vomissants.

De la balustrade, on embrassait à ses pieds, en un gracieux évasement, la fuite régulière des marches, la chute successive des nappes, le bondissement multiple des gerbes, l’assaut immobilisé des statues. Ces statues toutes bronzées, de même que les fontaines et la galerie, ajoutaient leur chaude mordorure à l’argent froid des ondes.

Plus bas s’apercevait, jusqu’à l’écartèlement de la croix, l’avenue du Canal, sillonnée par les cygnes et fendue par les gondoles. Les courtisans faisaient dans ce salon des parties d’été. Quand le roi y dinait, les musiciens s’installaient dans la Pêcherie. Une machine spéciale, disposée dans une tourelle sur la rive droite de la Vezouse, près de la cage de la roue à feu, alimentait à flots la cascade.

Avec ce pavillon des eaux, avec la rotonde de la Pêche, la série des Chartreuses, le Trèfle et le Rocher, les bords du Grand Canal devinrent un des endroits les plus fréquentés des jardins de Lunéville. Hier encore terminée en fâcheux bourbier d’où s’exhalaient des miasmes, l’Ile maintenant reçoit une société oisive et brillante. Affranchis d’un voisinage malsain, régularisés dans leurs contours, les Bosquets ont acquis en moins de quatre ans leurs nouvelles dimensions.

La Vezouse en constitue au nord la limite naturelle, et le promeneur qui, parti du château par l’allée méridionale, le Kiosque et la Comédie champêtre, gagne l’extrémité du parc, pour suivre à son retour la berge unie de la rivière et franchir, avant de remonter sur la terrasse, la digue du pont Blanc, accomplit, à l’ombre des marronniers et des tilleuls, une course toujours variée, souvent délicieuse, de plus de deux kilomètres et demi.


Archive pour 7 mars, 2011

Le château de Lunéville (suite)

Le kiosque du château de LunévilleBlason de LunévilleAllée des bosquets du château de LunévilleLe salon du kiosque du château de Lunéville

Continuons notre petite promenade dans le château, au temps de Stanislas.

D’après un article de « La Revue Lorraine Illustrée » – Année 1907

Quand, parvenu de la cour d’honneur sous le péristyle du donjon, on avait gravi les quinze marches de la rampe du vestibule droit, on entrait, au rez-de-chaussée, dans la vaste salle des gardes du corps. Autour des murs, tendus d’iberline, sont rangés vingt-six lits pour deux brigadiers et leurs hommes. On pénétrait de là, dans la salle de la livrée, toute garnie de cuir rouge. Au-dessus du billard, pend un lustre de cuivre à six branches. Des armoires de chêne renferment les capotes des gens de service.

Vient ensuite une magnifique pièce aux corniches ornées d’attributs guerriers. Les chambranles des portes sont rehaussés de trophées et de cartouches armoriés soutenus par des amours et des aigles. Stanislas en a fait sa salle à manger. Trois fenêtres donnent sur la grande terrasse, quatre sur la rue de la Chapelle et la petite place de la Cour (rue et place Stanislas). Serties dans les boiseries, douze toiles dues à Joseph Furon, représentent l’Histoire d’Achille. Au plafond, se balancent des girandoles de cristal.

Un énorme fourneau sert de réchauffoir. Sur la cheminée, entre deux vases dorés, a été placé le buste de Louis XV. Parmi les sièges de moquette ponceau, se différencie, comme partout où s’assied Stanislas, le fauteuil royal. Il est de velours cramoisi, galonné d’or.

Au fond de cette pièce, on accède, soit à gauche dans les appartements particuliers du prince, soit à droite dans la salle dite des suisses, antichambre au logement de la reine et où se donnent parfois les concerts. Furon y peignit, au temps de Léopold, les Vertus cardinales. Des tapisseries aux armes des Leszczynski y développent le thème des Saisons.

Au-dessus du foyer, l’image de Charles XII fait penser à l’entrevue décisive de Heilsberg. N’est-ce pas au conquérant suédois qu’en dernière analyse le château doit de posséder son hôte ?

Avant d’aboutir aux chambres de parade et de retraite de Catherine Opalinska, il faut aussi traverser le grand cabinet d’assemblée, meublé de taffetas vert et qui a vue par ses quatre fenêtres sur le parterre intérieur. Vingt-trois tables à brelan, à tric-trac, à piquet, à quadrille, en marquent la destination : « Le plus beau des appartements, c’est la salle d’assemblée. C’est là où les seigneurs et dames de la cour s’assemblent pour jouer. Tout est ici orné de petits tableaux merveilleux. On en compte plus d’une centaine, sans parler de tous les autres enjolivements ».

Un sofa des Gobelins, le portrait de Marie Leszczynska tenant sur ses bras le Dauphin l’âge de trois ans, attirent le regard. Le vert est la couleur dominante que l’on retrouverait en velours, en damas, relevé de crêpe d’or, dans les appartements de la femme de Stanislas, si ceux-ci n’étaient clos aux banales indiscrétions.

Revenons donc dans la salle à manger, pour gagner, à travers l’antichambre du roi, sa chambre de parade. Les panneaux, divisés par des pilastres d’or, y sont de velours cramoisi à éclatant ramage. Cramoisis et festonnés d’or, l’ample lit à l’impériale, les portières, les rideaux, les sièges. Voici de nouveau le Dauphin, gentil poupon de six mois, et la mélancolique Marie, costumée en vestale.

Voisine, la salle du trône, ou salle du Conseil, est également rouge et or. A l’abri d’un dais à crépine, le fauteuil du roi de Pologne se dresse sur une estrade recouverte d’un tapis de la Savonnerie.

Cinq vases de Saxe à guirlandes décorent la cheminée. Un bureau aux bronzes ciselés supporte une écritoire d’argent. Et une table de bois doré, une pendule d’or moulu. Quatre glaces multiplient les nombreux cadres où s’immobilisent en leurs attitudes diverses le roi et la reine de France, le duc et la duchesse d’Orléans, Louis XIV et Frédéric-Guillaume Ier, les souverains espagnols, le maître de céans lui-même. Un visage étonne : Mme de La Vallière.

Comptons les fenêtres : ce sont les huitième, neuvième et dixième ouvrant sur la terrasse à partir de l’angle du donjon. Nous sommes dans la pièce avant toutes historique, et de façon bien autre que celle où mourra Stanislas. Ici, non seulement se donnent les grandes audiences, mais se plaident des causes importantes. Assisté de son chancelier, le monarque nominal y écoute impuissant les doléances de la Lorraine, tient ses simulacres de lits de justice, gourmande les magistrats, annonce les exils.

Ici, pendant près de vingt-neuf années, les conseillers d’État et des finances prêteront une forme opportune aux articles élaborés à Versailles, signeront les arrêts qui bientôt ne doivent plus laisser entre l’administration de la Province et l’administration du royaume que de péjoratives exceptions.

Comme un frappant symbole, ce salon où commandent, invisibles et présents, Louis XV et ses ministres, communique à la pièce où repose et s’endort Stanislas.

La tapisserie de la chambre à coucher du prince est de velours blanc à bandes vertes et galons d’argent. Le lit, drapé d’une étoffe identique, montre sous ses bonnes grâces un haut dossier tout brodé d’argent. La garniture de la cheminée se compose de six porcelaines de Hollande. Entre les deux fenêtres, une commode en palissandre marqueté est surmontée d’un second buste de Louis XV en faïence. Des encoignures de palissandre tiennent lieu de bibliothèques.

Aux murs se groupe et se penche la famille de Stanislas : ses aïeux maternels, son père Raphaël et sa mère Anne Jablonowska ; sa femme, sa fille et son gendre ; quatre de ses petits-enfants le Dauphin, Mesdames Elisabeth, Adélaïde et Victoire ; le duc et la duchesse Ossolinski, la princesse de Talmont, ses cousins.

Ce sont aussi les hommes qui causèrent à Stanislas la plus, ineffaçable impression : dans l’intervalle des croisées, Charles XII ; au-dessus de la glace de la cheminée, Frédéric de Prusse, prince royal, tel qu’il fut en 1735 à Kœnigsberg. Deux amours s’ébattent sous le verre d’un pastel.

Mais une part est faite aux sujets moins profanes. La Vierge-Mère, une Assomption, les Disciples d’Emmaüs, les patrons du couple royal, saint Stanislas et sainte Catherine, invitent le monarque au recueillement, sollicitent sa dévotion.

On soulève une portière de Turquie et l’on se trouve dans le grand cabinet de jour, aux parois entièrement sculptées. Cette pièce est également connue des habitués du château sous le nom de Cabinet boisé. L’amusant éclectisme des tableaux en est la note dominante. On y remarquera finalement le Christ et la Vierge, les martyres de saint Pierre et de saint André, à côté du minuscule Polonais Borwslaski porté par un heiduque ; le chien du roi et son singe, à qui le nain Bébé offre une gaufre, y feront pendant aux Révérends Pères Agatange et Cassini.

Sur la façade orientale, le long de la terrasse particulière, entourée de vases et de statues, par laquelle Stanislas descend dans les Bosquets, se succèdent trois autres pièces curieuses. L’une, appelée Cabinet des découpures, est toute lambrissée de vernis Martin et meublée de soie jonquille. Dans les cloisons en laque de Chine de la seconde, boudoir de jolie femme croirait-on, s’enfonce une alcôve et se mirent des coussins de satin blanc. La troisième, aux tapisseries des Gobelins et aux sièges cramoisis, renferme jusqu’à vingt-huit consoles de bois doré, surchargées d’ivoires, de jattes de Saxe, de boites exotiques, de théières. Louis XIII en triomphe et une scène du Purgatoire y sont peints sur porphyre.

Marie Leszczynska en habit d’hiver, le Dauphin et les deux Dauphines, trois de Mesdames de France, don Philippe de Parme, le roi et la reine de Suède, Mle de La Roche-sur-Yon « dans les bains », dix personnages encore, s’y regardent et s’y sourient. Là, prennent fin les appartements de retraite de Stanislas, et, avec la dernière porte-fenêtre ouvrant sur la terrasse réservée, commencent les petits appartements de Catherine Opalinska. Ils se continuent jusqu’à la Comédie, au rez-de-chaussée et à l’étage du bâtiment de plus faible élévation où Léopold et François III avaient établi leur chancellerie. Ils ont simultanément aspect au levant sur les jardins, au couchant sur le parterre intérieur.

Pendant cette promenade, le visiteur a sans doute pénétré dans la chapelle, séparée de la salle de la livrée par un vestibule transversal que dessert, du côté de la ville, un perron spécial. Il n’a pas manqué alors d’observer qu’elle est non seulement « dans son goût de simplicité ce qu’est celle de Versailles dans sa magnificence », mais que Stanislas Leszczynski, pour accentuer le rapport, a fait placer dans sa tribune « un prie-Dieu semblable à celui du roi de France ».

Si, pour terminer, il jette un coup d’œil dans la salle de spectacle, il aperçoit plusieurs des loges élégantes exécutées par le Bolonais Bibbiena pour l’Opéra de Nancy. En mars 1738, elles ont été transportées et réajustées à Lunéville. La louange décernée naguère au théâtre princier de la capitale, s’applique maintenant à celui de la résidence.

Sans retard, le Mercure de France en avait, au reste, averti ses lecteurs « Le roi a fait embellir la salle de la comédie du château. Elle peut passer aujourd’hui pour l’une des plus belles de l’Europe ».

De l’autre côté du parterre intérieur, dans l’aile secondaire parallèle aux petits appartements de Catherine Opalinska, se trouvent au rez-de-chaussée, le logement du commandant des gardes du corps et au-dessus, ceux du grand écuyer de la reine. Par le perron qui y mène depuis la ville, on entre aussi directement, à gauche du vestibule, dans la salle des suisses. Grâce à cette disposition, des audiences et des réceptions distinctes sont possibles, à la même heure, chez le roi et chez la reine, sans que leurs courtisans ou leurs invités se rencontrent.

Sur ce perron, qu’après la mort de la femme de Stanislas, les marquises du Châtelet et de Boufflers empruntèrent si souvent, à l’aube du 10 septembre 1749, Voltaire, pleurant la divine Émilie, viendra s’effondrer, éperdu.

Le grand maitre et le grand maréchal de la cour habitaient au-dessus des salons et des chambres de parade. Les pièces qui, à l’étage, correspondaient au péristyle du donjon, aux salles des gardes et de la livrée, étaient occupées par la duchesse Ossolinska. A leur suite, un appartement avait été aménagé, au nord, pour le grand aumônier. Les deux premiers médecins se partageaient, sur la cour d’honneur, le pavillon bas de l’aile gauche. Du même côté, sur l’avant-cour, demeuraient le premier architecte et, plus près de la grille d’entrée, le grand chambellan.

Dans l’aile droite extérieure, étaient les appartements et les bureaux du chancelier-intendant. Là, s’installèrent aussi en 1745, M. de Lucé, ministre de France, et en 1748, M. de La Galaizière fils. Au bout du même corps de logis, vers la place du Château, demeurait le grand écuyer.

Deux fois, durant le règne, cette aile fut détruite. Le 14 janvier 1744, un incendie s’y déclare à sept heures et demie du soir, qui la consume rapidement. Personne ne périt et les voûtes des écuries ne furent pas enfoncées. Une somme de 7 000 livres tournois, prélevée sur la recette générale de Lorraine, subvint à une reconstruction immédiate.

Mais le jeudi gras 6 février 1755, à trois heures du matin, l’aile s’embrasa au niveau du perron médian. Le spectacle fut terrifiant. Averti par la fumée, le comte de Lucé se sauve à demi-nu. Son valet de chambre saute de très haut, par une fenêtre, sur la berge du canal. Le chancelier parvient à mettre ses papiers en lieu sûr. à chaque extrémité du bâtiment, Mme de La Galaizière et le grand écuyer, M. de Berchény, n’ont que le temps de s’enfuir. Un premier gentilhomme, le marquis de Mennessaire, en est réduit à s’échapper, dévêtu, par une échelle qu’on lui tend. Une chanoinesse, incommodée dans son lit, ne doit la vie qu’à un sergent des Gardes lorraines.

La Vezouse était gelée, l’eau manquait. Tout fut anéanti en trois heures. Pour empêcher que le fléau ne se propageât, il fallut même couper la communication avec la cour d’honneur. « Je ne sais si vous savez ce qui est arrivé à Lunéville », écrivait quelques jours après Marie Leszczynska au président Hénault. « Il y a eu une aile entière de brûlée par la négligence des gens de M. de Lucé. C’est la même qui l’avait été il y a onze ans, et que mon papa a rétablie. Heureusement que l’on l’a laissé dormir et qu’il ne l’a su qu’à son réveil ».

Le 11 décembre 1759, un troisième incendie se déclarera dans la cuisine du grand écuyer. On en sera quitte pour une vive alarme. C’est cette aile que, par une singulière fatalité, les flammes devaient encore dévorer le 31 décembre 1813, quinze jours avant 1′entrée des alliés à Lunéville.

Un peu partout, dans le corps central, le bâtiment princier et les ailes, étaient disséminées des chambres de gentilshommes et de dames du palais. Les logements d’étrangers s’y comptaient en nombre considérable. A l’exception de l’appartement du grand aumônier, toute l’aile droite de la cour d’honneur, par exemple, leur était réservée. Les pièces mêmes régnant au-dessus de la chambre à coucher et des cabinets de retraite de Stanislas, avaient semblable destination. Tels hôtes fidèles jouissaient à Lunéville d’un pied-à-terre attitré. D’autres s’y installaient, à chaque voyage, au hasard des locaux disponibles, selon leur rang ou leur notoriété.

Plusieurs immeubles, bâtiments et terrains, dépendaient en 1737 du château. Stanislas les utilisa, sans modifier pour la plupart leur destination, ni sans y effectuer de transformations appréciables. Une quinzaine de maisons, situées dans le voisinage immédiat du palais ou éparses dans la cité, servaient sous Léopold et François III à loger des fournisseurs de la cour, des officiers subalternes, de vieux serviteurs.

De l’aveu de l’intendant aulique, presque toutes étaient sans commodité aucune, sinon sombres et malsaines. A mesure que le roi de Pologne élargit les cadres de sa suite, se complut dans la société des courtisans beaux esprits, des commensaux plus considérables virent leurs aisances réduites et quittèrent pour ces demeures maussades, les pièces qui leur avaient été primitivement assignées au château.

Afin que M. de La Galaizière puisse faire place près de lui à son frère et à son fils, les bureaux de la chancellerie sont transférés, avec les greffes des Conseils, dans la « longue et étroite » maison habitée sur la Grande-Rue, à côté du monastère des Dames de la Congrégation, par le secrétaire en chef.

Le premier architecte ne vivait plus en 1766 au château, mais logeait, conjointement avec un des premiers gentilshommes, dans un médiocre hôtel vis-à-vis de la Comédie, sur la place de ce nom. Le chirurgien ordinaire du roi s’est vu attribué une maison peu salubre de la rue de la Vieille-Boucherie (Germain-Charrier), le médecin ordinaire et un autre premier gentilhomme, l’immeuble qui fait le coin de la rue Banaudon et de la rue des Sœurs-Grises (Castara).

Le secrétaire du cabinet, le Père confesseur, trois premiers valets de chambre, deux musiciennes, se répartissent la double maison donnant sur la petite place de la Cour et sur la rue de la Chapelle. Le pourvoyeur habitait rue de Viller. Au fond du faubourg d’Allemagne (rue de Villebois-Mareuil), non loin du château du prince Charles, le serrurier-machiniste et le marbrier- stucateur occupaient deux petites propriétés contiguës.

Sur la place de la Cour, à gauche du couvent des Minimes, demeurait l’apothicaire du roi. Et, à l’angle de cette même place et de la rue de la Grande-Boucherie (de l’Abattoir), une « grosse maison » était commune au premier écuyer, au garde-meuble général, au contrôleur des équipages, au maréchal et à l’éperonnier. Elle commandait la profonde cour des remises, ou arsenal, où se trouvaient rangés presque tous les carrosses. Des hangars moins importants, adossés au mur de ville, rue Hargaut (du Rempart), abritaient le reste. Le magasin à fourrage était rue de Viller, et la fourrière, pour les provisions de bois et de charbon, sur la Place Neuve (place Léopold).

Entre les ponts, dans la rue Saint-André (Chanzy), à droite en sortant de la ville, les pages du roi de Pologne étaient venus prendre possession de l’hôtel acquis pour les siens par Léopold. C’est en face, à l’Académie, pourvue d’un grand manège couvert, que le monarque logeait ses cadets gentilshommes, lorrains et polonais. Les gardes du corps avaient remplacé dans leur caserne de la place Saint-Léopold (des Carmes) les Suisses de François III. Derrière ce quartier, s’étendaient les bâtiments et les cours de la Vénerie, où demeurait le grand veneur.

L’Orangerie donnait sur la rue de ce nom (rue des Bosquets). Le Grand Potager la joignait au levant et se continuait lui-même au midi par la Melonnerie ou Melonnière, qui aboutissait sur la rue de la Fonderie (d’Alsace).

Entre les anciens remparts et le Pré-aux-Ours, se voyait la Ménagerie de la Duchesse régente. On sait le sens un peu vieilli qu’il faut, au XVIIIe siècle, prêter ce nom de ménagerie. Celle-ci, spacieuse et de contours fort irréguliers, avait son entrée dans l’axe de la rue Banaudon. Elle se prolongeait par derrière les maisons de la Grande-Rue jusqu’à la hauteur de la rue Pacatte.

Peu de jours avant l’arrivée de Stanislas, par acte du 29 mars 1737, Élisabeth-Charlotte l’avait cédée en toute propriété au prince de Craon, en échange de l’usufruit viager de la terre de Ville-Issey, dans la principauté de Commercy. Stanislas en payait un loyer annuel de 600 livres et l’utilisait comme second grand potager. Mentionnons enfin la Faisanderie, créée par François III en 1730 et située sur une colline à une demi-lieue de Lunéville. Ce vaste enclos, comprenant un pavillon pour le faisandier, des loges d’élevage et des halliers, s’apercevait aisément depuis la cour d’honneur du château. Il en agrémentait l’horizon.

Stanislas respecta le plan des Bosquets. Il n’apporta au tracé d’Yves des Hours et de Gervais que des modifications de détail. Au-devant de la terrasse, les allées continuèrent de s’allonger parallèles ; plus loin, les cabinets de verdure et les labyrinthes de se partager de grands quadrilatères méthodiquement déchiquetés par un lacis de blonds sentiers. Leszczynski, sans doute, augmenta le nombre des statues ; il multiplia les eaux vives.

Une nature, déjà contrainte, se fit plus tourmentée. Des bordures en treillage sont l’accompagnement obligé des plates-bandes. Les bassins s’entourent des galeries arrachées aux balcons de l’Opéra de Nancy. Les angles des gazons s’arrondissent, les lignes droites s’échancrent les courbes se festonnent. Les ifs et les buis subissent des tailles d’une complication inusitée. Sous de patients ciseaux, après dix années de torture, les charmilles figureront, à la joie de Stanislas, des centaines d’orangers plantés dans leurs caisses à boules. Tout s’attife et se pomponne, mais sous ce léger maquillage, le parc reste reconnaissable. Il conserve son essentielle beauté. Tels ces visages aux traits purs, que le fard ni les colifichets ne parviennent pas à enlaidir.

Elle est d’une demeure souveraine cette terrasse où fuse, entre des saisons de pierre, un jet d’eau altier, dont dix groupes, sculptés par Nicolas Renard, gardent le degré. L’allée médiane, bordée tour à tour de parterres chatoyants et de nappes bruissantes, d’urnes et de corbeilles, rendez-vous de dieux et de déesses, ne déparerait pas les jardins les plus fameux, ni ce rond-point où tiennent cercle Apollon et les Muses tandis qu’au centre, dans le bassin du Dauphin, Arion, entouré d’enfants qui chevauchent des hérons et des cygnes, vogue, la lyre en mains, sur l’animal saumur.

Ce qui manquait au parc de François III, c’est la convenance des abords, monotones à l’est, au nord franchement laids. Par des adjonctions considérables, Stanislas effaça ces taches. Il procura aux Bosquets des environs plus dignes d’eux. Le cadre aimable qu’il leur donna fut le domaine où s’exerça sa verve. Là, le Polonais prit sa revanche de la symétrie et de la mesure.

La faiblesse de Léopold envers un époux facile avait naguère consenti au prince de Craon, le droit de disposer exclusivement de la partie des Bosquets située derrière son hôtel. En 1737, une enclave, fermée d’une grille, empiétait donc malencontreusement sur le côté méridional du parc. Leszczynski s’empressa de revendiquer ce terrain. Et en vue des appartements de la reine, le long de la Comédie et des propriétés de la rue d’Allemagne, un parterre, spécialement réservé au monarque et sa femme, égaya de sa grâce mignarde ce coin jusqu’alors un peu triste.

L’infatigable bâtisseur que devait être le roi de Pologne, y commanda sa première construction : le Kiosque.

Il s’agit d’un pavillon carré auquel un toit retroussé et pointu prêtait un faux air de pagode, et qui se reliait, au moyen d’un court appendice perpendiculaire, à un promenoir ouvert, surmonté d’une galerie close soutenue par dix colonnes.

Le mur de ce promenoir, appliqué aux habitations de la ville, était orné de fresques et creusé en son milieu d’une sorte de grotte. Un salon somptueux, que surélève une tribune à musique, répétée en sens contraire au dehors, occupe le pavillon. Une profusion d’attributs et de guirlandes de stuc polychrome le décore. De hautes fenêtres ou l’été, pour activer la circulation de l’air, un fin tissu de canne remplace le vitrage, l’ajourent sur ses quatre pans.

Une table, qu’un mécanisme ingénieux fait à point voulu surgir du plancher, présente un surtout de porcelaine ou s’entrecroisent des jets d’eau. De petits bergers hydrauliques, posés sur des consoles de rocaille, jouent de la flûte et du biniou. Deux buffets, entièrement dorés, imitent un amoncellement de plantes et d’animaux marins. L’eau crachée par des échassiers, s’écoule et se répand à travers les algues et les conques. Dans l’intervalle des buffets, s’aperçoit le ruissellement de la niche en cascade du promenoir, surchargée de statuettes et de coupes. A l’exception des colonnes de pierre, tout l’assemblage du Kiosque est de sapin vernissé. Singulière alliance de matériaux et de styles.

Des chapiteaux doriques s’accommodent d’une structure de chalet. Pour Stanislas, c’est une maison turque. Mais les étrangers confondent volontiers. Ils vantent les surprises de la chinoise. « J’ai vu ce salon magnifique, moitié turc et moitié chinois, où le goût moderne et l’antique, sans se nuire, ont uni leurs lois ». Voltaire sourit évidemment du vague exotisme de la combinaison hybride. Sous sa plume, l’éloge doit s’entendre par douce raillerie.

Cette fantaisie pourtant mérite d’arrêter l’historien. Certes, le roi de Pologne en revendiquait l’invention, mais du moins dans la pratique eut-il un collaborateur. Or, ce collaborateur s’appelait Emmanuel Héré. C’est à monter ce joujou qu’un artiste encore obscur se révèle à son maître, peut-être à soi-même.

Le Kiosque n’est pas seulement, par sa disposition intérieure, le prototype du Salon de Chanteheux. Si paradoxale que semble d’abord l’assertion, il faut admettre qu’on y retrouve déjà, avec les baies en plein cintre empruntées à Boffrand, puis fidèlement répétées dans chacune de ses œuvres, la signature du célèbre architecte.

Ici, Stanislas se plaisait à oublier l’apparat de la grande allée. Il venait souvent faire sa sieste dans le Kiosque, y entendre un concert ou souper. La galerie renfermait une salle de bains ovale, revêtue de faïence. Et il n’était pas rare qu’aux jours les plus chauds, le roi passât la nuit dans un petit cabinet contigu, bercé par le sanglot des fontaines.

Au printemps de 1739, un théâtre de verdure ajouta à l’agrément du jardin privé. Ses banquettes de gazon, embaumées d’orangers, s’étageaient entre le Kiosque et la porte des Bosquets, communiquant avec la rue d’Allemagne. La Comédie champêtre de Lunéville eut son heure de réputation : « Ce théâtre est un des plus beaux morceaux qu’on puisse voir, tant par le goût d’architecture qui y règne que par la variété et la singularité du jeu des eaux qui l’environnent ».

Le 26 août 1739, à l’occasion du mariage de Madame Louise-Élisabeth avec l’infant don Philippe, la noblesse du pays se pressait sur ces gradins.

A l’issue du spectacle, un dîner réunissait deux cents convives dans le Kiosque et sa galerie. L’orchestre gagnait ensuite la tribune extérieure, et un bal commençait sur la scène rustique pour durer jusqu’au matin. Cinquante mille lampions étaient réfléchis par les bassins et les cascades, « si bien qu’à peine pouvait-on soutenir l’éclat de toutes ces lumières, surtout celles du théâtre qu’on eût dit sorti du milieu des eaux ». Ce fut l’inauguration officielle des premiers Petits Bosquets.

A suivre …

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