La distinction entre le Barrois et la Lorraine

Armoiries du duché de Bar

D’après la monographie « Le Barrois » d’Alexandre Martin – 1912

En janvier 1790, l’assemblée nationale constituante supprimait la division de la France en provinces, et la remplaçait par la division en 83 départements, effaçant en un jour l’oeuvre historique des siècles et y substituant une conception logique qui lui semblait infiniment meilleure.

On lit généralement dans les manuels, que l’ancienne province de Lorraine forma quatre départements, la Meurthe, la Moselle, les Vosges et la Meuse. Cette notion sommaire est inexacte, comme du reste beaucoup d’autres que les manuels se transmettent, pour ce qui concerne la Meuse en particulier.

L’annexion de la province de Lorraine et Barrois à la France, n’est pas de date très ancienne, puisqu’elle ne remonte qu’à 1766. Auparavant cette province constituait un double Duché, celui de Lorraine, et celui de Bar, qui était indépendant, sous certaines réserves que nous verrons plus tard.

En remontant de 1766 à 1737, s’étend une période de vingt-neuf ans, toute spéciale, pendant laquelle les Duchés de Lorraine et de Bar, cessant, en vertu du traité de Vienne, d’appartenir à leurs princes héréditaires, ont pour souverain un roi de Pologne détrôné, Stanislas Leczinski, beau-père du roi de France Louis XV.

En réalité, Stanislas n’est guère qu’un souverain nominal. Le véritable pouvoir est aux mains de la France, représentée par Chaumont de La Galaizière, le prétendu chancelier de Sa Majesté polonaise.

Il n’en faut pas moins remarquer que Stanislas Leczinski prit possession des deux duchés de Lorraine et de Bar par des actes séparés, à des dates différentes. Il le fit seulement le 21 mars à Nancy pour la Lorraine, mais ce fut le 8 février précédent que ses deux représentants, MM. de La Galaizière et de Meckec, reçurent en son nom, « dans sa bonne ville de Bar », au château ducal, le serment de fidélité des principaux fonctionnaires du Barrois.

Les ducs héréditaires qui gouvernèrent la Lorraine et le Barrois, en remontant de 1737 jusqu’à l’année 1419, se considérèrent toujours comme investis d’une double souveraineté, celle de deux États bien distincts, que le traité de Foug (20 mars 1419) avait unis sous le sceptre du même prince, mais dont aucun des deux n’avait été annexé à l’autre. Jusqu’à cette date de 1419, le Duché de Bar et celui de Lorraine avaient été entièrement séparés.

Sur le Barrois, régnait alors le cardinal Louis de Bar, qui ne pouvait avoir d’héritiers légitimes aptes à lui succéder, et sur la Lorraine le duc Charles II, qui n’avait qu’une fille, Isabelle. Les deux ducs négocièrent le mariage d’Isabelle avec René d’Anjou, petit-neveu du cardinal Louis par sa mère, Yolande d’Aragon, fille elle-même d’Yolande de Bar, et mariée au duc Louis d’Anjou.

C’est cette princesse, « femme fort intelligente et avisée », qui fut l’âme de la combinaison. René d’Anjou, alors âgé de dix ans, reçut de son grand-oncle le cardinal Louis la cession du Barrois et de tous les autres domaines de ce prince. L’année suivante, il épousait à Nancy Isabelle de Lorraine. Il devait rester en Lorraine jusqu’à sa majorité, sous la garde et sous la direction de son beau-père le duc Charles II, et, à la mort de celui-ci, ajouter au titre de duc de Bar, qu’il possédait en propre par la cession du cardinal Louis, celui de duc de Lorraine, que lui conférait le droit de sa femme Isabelle.

Puis, sous les descendants de René et d’Isabelle, les deux duchés, tout en étant distincts, devaient « rester pour toujours tellement unis et indivisibles qu’ils ne pourraient jamais être séparés sous aucun prétexte que ce puisse être ».

Enfin, si nous remontons du traité de Foug jusqu’aux origines des deux États, nous les trouverons, non seulement indépendants l’un de l’autre, mais souvent ennemis l’un de l’autre, se faisant mutuellement la guerre et vivant dans le plus désagréable voisinage.

Il résulte de tout ce qui précède, que le Barrois était un pays bien à part, qu’il avait son existence et sa physionomie propres, et qu’il ne se confondait nullement avec la Lorraine. Nous allons voir maintenant comment son territoire était constitué.

Comme toutes choses en ce monde, les États évoluent, ils ne demeurent pas dans une situation invariable. Ils ont leurs périodes de naissance, de croissance, de maturité, de décadence et de fin. C’est pourquoi le territoire d’aucun État n’est invariable non plus. En général, petit à l’origine, il s’étend peu à peu par des annexions successives, puis souvent diminue par suite de pertes.

Le Barrois a vu son territoire changer sensiblement dans la série de siècles pendant laquelle il a vécu d’une vie propre. Mais eu égard à son exiguïté, au peu d’étendue des pays qu’il a pu conquérir ou perdre, ces changements sont beaucoup plus difficiles à suivre que ceux d’un grand pays comme la France. Les annexions de la France sont de grandes provinces comme le Languedoc, la Champagne, la Bourgogne. Celles du Barrois consistent souvent en simples bourgades. Aussi n’en présenterons-nous pas l’historique, même sommaire, dans ce chapitre. Nous nous contenterons de prendre le Barrois tel qu’il était aux approches de la Révolution, vers la fin du XVIIIe siècle.

Nous constatons à première vue que le Barrois ne correspond pas du tout, exactement avec le département de la Meuse, et qu’il se présente à nous, non pas comme une étendue continue et compacte, mais comme un ensemble de plusieurs îlots, de dimensions fort inégales, séparés les uns des autres par des territoires qui ne lui appartiennent pas. Le préfet de la Meuse peut se rendre sur tous les points de son département sans en quitter un instant le territoire. Un haut fonctionnaire du Barrois n’était pas dans le même cas.

Ce qui attire d’abord le regard c’est, à l’Ouest, le plus considérable de tous ces îlots, celui qui constitue le bailliage de Bar, avec la ville de Bar-le-Duc à peu près au centre, et qui comprend à peu près les cantons actuels de Bar, Ancerville, Montiers, Ligny, Pierrefitte, Vavincourt, Revigny, Vaubécourt et Souilly.

Cet îlot a comme prolongements trois sortes de presqu’îles, aux contours découpés et sinueux, rattachées à lui par des sortes d’isthmes, et n’appartenant pas au bailliage de Bar :
-
La première, au Sud-Est, comprend le canton actuel de Gondrecourt, et une partie de celui de Vaucouleurs (à noter toutefois que la ville de Vaucouleurs elle-même est, non pas barroise, mais française).
-
La seconde, à l’Est, en partie correspond aux cantons meusiens de Saint-Mihiel et de Vigneulles, mais comprend des cantons du département de Meurthe-et-Moselle, les bailliages barrois de Thiaucourt et de Pont-à-Mousson. Thiaucourt, Pont-à-Mousson sont des villes barroises. En 1354, Pont-à-Mousson avait été érigé en marquisat, dont les ducs de Bar ne manquèrent jamais de prendre le titre distinct.
- La troisième enfin, au Nord-Est, plus petite que les deux autres, constituant le comté d’Hannonville, comprend les villages d’Hannonville, Doncourt, Thillot, Dommartin, Dompierre, Vaux, Lacroix, Troyon, Ambly, qui appartiennent aux cantons actuels de Fresnes, Vigneulles, Saint-Mihiel et Verdun.

Au Sud-Est de ce gros îlot flanqué de trois presqu’îles que nous venons de décrire, se présente un autre îlot, entièrement séparé du premier par le territoire de la France et de la Lorraine. Ce sont les bailliages de Bourmont, et de La Marche. Le chef-lieu du premier, Bourmont, est actuellement le chef-lieu d’un canton de la Haute-Marne, et celui de l’autre, La Marche, est du département actuel des Vosges.

Regardons maintenant au Nord-Est de la carte. Nous y voyons un nouvel îlot, d’étendue assez considérable, entièrement séparé, lui aussi, du premier, par un territoire devenu français depuis le XVIe siècle, mais qui, auparavant, appartenait à deux États indépendants, les Évêchés de Verdun et de Metz. Nous énoncerons ici un fait très connu des historiens, mais assez ignoré du gros public, c’est que Verdun n’est pas plus terre barroise que Metz n’est terre lorraine. Verdun et Metz ont cessé d’être les capitales de sortes de Républiques souveraines pour devenir directement français. Ils n’ont jamais été l’un barrois, l’autre lorrain, à moins qu’on ne remonte jusqu’à l’ancienne Lotharingie, dont nous n’avons pas à nous occuper un instant.

Ce troisième îlot comprend les bailliages d’Étain, de Briey, de Villers et de Longuyon. Une bonne partie de celui d’Étain rentre dans la Meuse actuelle. Les autres appartiennent à la Meurthe-et-Moselle. Toutefois un certain nombre de villages du bailliage de Longuyon sont aujourd’hui meusiens, tels Arrancy, Sorbey, Rouvrais, Nouillompont, etc. Notons qu’au milieu de ce troisième îlot barrois, se souvent des enclaves de l’Empire d’Allemagne, mais qu’au Nord, il détache lui-même en plein pays luxembourgeois des petites enclaves barroises, comme Batlincourt, Aubange, Athus, Saulne.

Nous citerons seulement pour mémoire de petits îlots éparpillés en territoires non barrois, autour des trois principaux qui viennent d’être décrits, par exemple :
- au Nord-Ouest ceux de Beaumont, de Gremilly, de Besonvaux, de Châtillon, de Sommedieue
- à l’Est ceux de Clémery, de Serrières, de Ville-au-Val
- au Sud ceux de Saint-Germain, de Pagny-la Blanche-Côte, etc.

Des quatre chefs-lieux d’arrondissement de la Meuse, un seul, Bar-le-Duc, était franchement Barrois.

Deux autres, Verdun et Montmédy, ne l’étaient, sans aucun doute, pas du tout. Pour Verdun, nous l’avons expliqué il y a un instant. Montmédy avait appartenu au duché de Luxembourg, au comté de Chiny, puis à l’Espagne. Louis XIV l’acquit définitivement à la France par le traité des Pyrénées en 1659.

Quant à Commercy, petite capitale d’une seigneurie longtemps indépendante, dont les princes s’appelaient Damoiseaux, il passa plusieurs fois en vertu d’achats, de traités, d’alliances, sous la souveraineté des ducs de Lorraine et de Bar, puis redevint indépendant. Au XVIIe siècle, il appartenait à Jean-François-Paul de Gondi, le fameux Cardinal de Retz, qui le vendit au duc de Lorraine et de Bar, Charles IV. Mais il ne devint pas proprement Barrois, il continua à être la capitale d’une principauté distincte appartenant définitivement à la maison de Lorraine.

On doit signaler aussi la situation spéciale du pays de Ligny. Originairement une seigneurie appartenant aux comtes de Champagne, par suite d’un mariage il passa en 1155 dans la Maison de Bar, et y resta jusqu’en 1231. A cette date, pour la même raison, il échut à la Maison de Luxembourg, qui, en 1367, le vit ériger en comté par Charles V, roi de France, et qui le garda jusqu’en 1719, époque à laquelle le dernier Comte, Charles-François-Frédéric de Montmorency-Luxembourg l’aliéna au duc de Lorraine et de Bar Léopold pour la somme de 2 600 000 livres.

Ce comté avait environ sept lieues du Nord au Sud, et cinq de l’Est à l’Ouest. Ainsi s’explique que ce qui reste de la dépouille mortelle d’un certain nombre de princes de l’illustre Maison de Luxembourg, en particulier du célèbre maréchal, l’un des plus glorieux généraux de Louis XIV, repose aujourd’hui, définitivement, il faut l’espérer, dans une chapelle de l’église paroissiale de Ligny. Primitivement déposés dans les caveaux de la Collégiale qui était l’église castrale du château de cette ville, les Luxembourg furent exhumés en 1791, enterrés au cimetière, puis déterrés en 1839 et transportés à l’église paroissiale, où, en 1887, ils changèrent encore une fois de place pour occuper un caveau dans une chapelle à gauche du choeur, dédiée au bienheureux Pierre de Luxembourg.

Pour ceux qui se demandent, comment on pouvait bien s’y reconnaître parmi tous ces différents territoires, une carte de la Lorraine et du Barrois, datée de 1756, est en ligne sur ce site. (Possibilité d’effectuer un zoom et de déplacer la carte).

Et si vous êtes comme moi, même après l’avoir étudiée, vous vous poserez toujours le même question : comment faisaient-ils pour s’y retrouver ?

 


Un commentaire

  1. P. Enard dit :

    Super !!
    L’article sur le Barrois mouvant, un des rares les plus explicatifs sur le Barrois mouvant… Chapeau !!
    Cordialement.
    Patrick.R.Enard.

Répondre

clomiphenefr |
allopurinolfr |
Parler l'anglais en Martinique |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | La Boite qui Mijote
| NON A LA MONARCHIE AU SENEG...
| Alain Daumer