Le château d’Arches

Ruines du château ArchesBlason ArchesCarte Arches

 

Arches est une petite ville de 1800 habitants, située au bord de la Moselle, à quelques kilomètres d’Epinal. Je me propose de vous transporter à l’époque où Arches était le siège d’une prévôté ducale.

 

D’après un article publié dans la revue « Le Pays Lorrain » de 1905

En l’année 1085, le duc Thierry de Lorraine réunit une troupe de fantassins et de cavaliers, et s’achemina vers Epinal. Il sema sur son passage la misère et la ruine, dévastant les campagnes et brûlant les villages. Enfin, il arriva devant Epinal qu’il assiégea. Ce prince, écumeur de grands chemins, avait, à l’occasion, de fières allures et les sentiments d’un chevalier. Il proposa aux gens de Vidric, qui occupaient la ville, de combattre ses soldats à nombre égal, moyennant que ceux d’Epinal fassent la promesse de rester neutres.

Les Spinaliens promirent et la lutte s’engagea dans la plaine, à peu de distance des murailles. Elle fut brève au premier choc, les troupes de Vidric lâchèrent pied et, prenant la fuite, rentrèrent en désordre dans la ville. Alors les Spinaliens, oublieux de la parole donnée, fermèrent leurs portes et, par les jets des balistes établies sur les remparts, arrêtèrent la poursuite des Lorrains.

Toutefois, le duc n’en eut point de colère et montra qu’il savait être magnanime et pacifique. Il craignit de verser le sang de la multitude entassée dans la ville, la jugeant innocente de la trahison des gens de guerre. C’est pourquoi il s’éloigna simplement avec son armée et tira vers le lieu d’Arches où il bâtit une forteresse. Ainsi, selon la Chronique de Jean de Bayon, le château d’Arches se trouva fondé pour surveiller la ville et le pays d’Epinal.

La Chronique exagère les vertus ducales et la perfidie de nos bourgeois. Il n’en faut point douter et je tiens pour bien plus vraisemblable ce simple récit du Père Benoit Picard, qui écrivit l’Histoire de la Maison de Lorraine.

En ce temps-là, a-t-il conté, la ville d’Epinal était le refuge de plusieurs seigneurs qui, sous prétexte de la défendre, couraient les terres voisines et les mettaient au pillage. Le duc Thierry, connaissant ces désordres, résolut de les réprimer. En quoi il accomplit son devoir de souverain. Donc, il assembla des troupes et porta le siège devant Epinal. Le seigneur Vidric y commandait. Il défendit si bien la ville et le château qu’il lassa les efforts de Thierry et le contraignit à battre en retraite. Celui-ci se retira avec son armée jusqu’au lieu d’Arches, où il édifia un château fortifié pour garder le pays des incursions et des rapines.

Fondés par le duc de Lorraine, le château et la ville d’Arches-sur-Moselle devinrent le siège d’une prévôté ducale.

Cette prévôté était gérée et gouvernée par les officiers ordinaires : un prévôt, un gruyer, et un substitut du procureur de Vôge. En outre, le château, à cause de son importance stratégique, était spécialement confié à la garde d’un gentilhomme qui avait la confiance du duc. Ce châtelain ou capitaine d’Arches, était bien un chef militaire, mais il joignait à cette qualité les fonctions moins glorieuses de geôlier.

Même le temps arriva où le pays d’Arches connut l’adversité comme toute la Lorraine et le château, ruiné par la fortune de guerre, comme on disait, de l’altière forteresse qu’il était, devint une prison vile. Alors les châtelains, déchus de leur premier honneur, n’eurent plus d’autre devoir que garder les prisonniers enfermés dans le donjon, qui restait seul debout. Et leurs émoluments devinrent aussi modestes que leurs attributions car, outre la franchise coutumière des impôts et des charges publiques, ils n’eurent plus que la résidence au château et la jouissance d’un jardin.En vérité, leurs avantages ne furent jamais considérables. Au commencement du XVIIe siècle, ils recevaient un traitement annuel d’une centaine de livres, et ils ne percevaient au-delà que quelques droits insignifiants, moins lucratifs que singuliers.

C’est ainsi que chaque année, le jour de la Saint Jean Baptiste, les officiers du val de Munster, qui en étaient requis par le sonrier de l’église Saint-Pierre de Remiremont, envoyaient des gens par tout le val, dans toutes les granges des chaumes. Ces émissaires avertissaient les marcaires de se trouver, au jour fixé par le sonrier, en la place publique de Gérardmer et d’y porter les fromages dont ils devaient le tribut. Une part de ces fromages revenait, de toute ancienneté, au capitaine d’Arches. En retour, le capitaine était tenu de payer le dîner des officiers du Val, le greffier et le maître des bourgeois, et de fournir quelques victuailles aux délégués des marcaires. Et de la sorte, le pauvre capitaine ne retenait que fort peu de chose et ne tirait de cette redevance qu’un bien maigre profit.

Les châtelains avaient coutume, à cause de leur office, de lever un autre droit, qui était dit le droit de lance. Toutes fois qu’un manant du pays d’Arches quittait la prévôté et sortait des terres de la suzeraineté du duc pour devenir le vassal d’un autre seigneur, il devait en obtenir le congé de son Altesse ou du châtelain, son représentant. Il comparaissait devant celui-ci et lui offrait un fer de lance en argent, un baril de vin, une paire de gants et « une douzaine d’aiguillettes ferrées d’argent ».

Tout cela n’emplissait pas les coffres du châtelain et, pour bien dire, son office était surtout honorifique.

Le prévôt, le gruyer et le substitut géraient le domaine de Son Altesse, selon les règles accoutumées. Le prévôt, premier officier de la Prévoté gouvernait au nom du duc de Lorraine, les habitants, ses sujets. Il organisait les levées de troupes, présidait aux « monstres » ou parades et menait à l’armée ducale le contingent de la circonscription ou, comme on disait, la bannière de la Prévoté. C’est pourquoi il était dit que les hommes du ban étaient « sujets au cri d’armes et d’alarmes ».

Le prévôt rendait la justice, et il la rendait dans les formes, avec l’appareil et, si j’ose dire, parlant de si graves choses, avec les accessoires habituels.

Le Tribunal tenait ses audiences et rendait ses sentences sous une halle, en dehors du château. Aux accusés qui s’obstinaient dans la dénégation, le maître du vil office de Remiremont appliquait la question. Et sans aucun doute, ici comme ailleurs, les épaisses murailles de la chambre de torture étouffaient à l’aventure les gémissements des innocents et des coupables. Car, ainsi que l’écrit La Bruyère : « La question était une invention merveilleuse pour perdre un innocent qui avait la complexion faible, et sauver un coupable qui était né robuste ».

Les prisons étaient creusées, en manière d’oubliettes, dans le sous-sol de la grande tour du donjon. Leur nom l’indique assez. On les nommait les fonds de fosse. De même, à Epinal, la prison dite le Puits du Château, était un trou profond où les prisonniers s’engageaient en glissant le long d’une corde. Et il advint qu’à l’usage, la corde se trouva trop courte et que les prisonniers qu’on « avalloit » (descendait) par ce chemin, se laissaient choir de trop haut sur le sol et s’y rompaient les os. Il fallut quelque temps pour que l’administration du domaine ducal, qui était parcimonieuse, se décidât à rallonger la corde.

A Arches, une grille de fer, lourde et « matérielle », fermait l’ouverture des fonds de fosse et empêchait l’évasion des prisonniers. Telles étaient les prisons criminelles du château d’Arches. La prison civile, beaucoup moins rigoureuse, était simplement une chambre voisine de la salle où le bourreau donnait la question.

Dans l’enceinte du château, il y avait un puits dont, naguère encore, les vestiges subsistaient. Les délinquants étaient promenés autour de ce puits et battus de verges jusqu’à effusion de sang. Ailleurs se dressait le signe patibulaire où l’on suspendait le corps des suppliciés. Au bout de peu de temps, les cadavres se détachaient, décomposés par la pluie et le soleil, et les animaux sauvages, qui peuplaient les forêts voisines, emportaient dans leurs retraites des lambeaux dérobés à ce charnier lugubre. On dut, par décence, élever autour du signe une muraille de six pieds pour garder les cadavres de l’atteinte des bêtes.

Au demeurant, la justice d’Arches pratiquait les supplices usités dans le reste du Duché et figurés dans l’estampe fameuse de Callot : le feu pour les sorciers, le gibet, la marque. Nous avons, pour exemple, le récit d’une exécution par les verges et la marque, qui eut lieu à Arches au XVIe siècle. Le condamné fut remis à l’exécuteur des hautes-oeuvres de Remiremont qui l’exposa, au carcan, à la vue du peuple. Puis il fut conduit jusqu’à une croix de pierre, proche du grand Pont d’Arches à Archettes, et durant qu’il cheminait, il était fustigé « par plusieurs fois et en divers endroits jusqu’à effusion de sang ». Arrivé à la Croix, il fut marqué sur l’épaule droite d’un fer chaud à l’empreinte d’une double croix de Lorraine et déclaré banni à jamais des terres et pays de son Altesse, si Elle ne lui donnait grâce. L’exécution terminée, le condamné s’agenouilla et cria « merci à Dieu, à Son Altesse et à justice ».

Comme il est naturel, les peines corporelles étaient réservées aux méfaits de quelque gravité mais pour les fautes légères, les juges de la Prévôté ne prononçaient que des amendes. Voici une sentence de justice où l’on voit que le tribunal montrait, à l’occasion et selon les personnes, une belle mansuétude.

Vers la fin du XVIe siècle, le jour de la Saint-Jacques qui était jour de foire à Arches, le curé d’Eloyes, nommé Demange Mourat, s’en revenait au presbytère. En chemin, entre la Justice d’Arches et le village de Pouxeux, il rencontra un Bourguignon avec qui il se prit de querelle. Le prêtre, apôtre de douceur et ministre de paix, n’était doux ni pacifique. Même il inclinait à la violence, d’une pente naturelle. C’est ce qui apparaissait à la rapière qu’il portait au côté et qui n’était point de son état. Il eut tôt fait de tirer son épée et d’en ruer au Bourguignon un grand coup d’estoc qui lui fit à la cuisse une blessure profonde. Pour quoi le tribunal le condamna seulement à une amende de quinze francs.

Arches, chef-lieu de la prévôté de ce nom, comprenait le château et la ville proprement dite qui le joignait immédiatement et se trouvait enclose dans l’enceinte des murailles. Au-delà des murs et des fossés s’éparpillaient les maisons du vieux bourg, sur l’emplacement du village actuel. Dans le fait, si la forteresse avait quelque importance stratégique, la ville et le vieux bourg étaient fort peu considérables.

En 1585, la Ville comptait cinq conduits ou ménages (25 habitants) et le bourg trente six conduits (180 habitants). En 1652, quand le Château fut détruit par les troupes de France, Arches n’avait plus qu’une vingtaine d’habitants. Plus tard, le duc de Lorraine Léopold imagina de relever de ses ruines l’infortunée bourgade. Le 5 janvier 1719, il promulgua un curieux Edit par quoi il promettait d’importants avantages à tous ceux qui viendraient s’établir dans le lieu d’Arches. Entre autres décisions, il prescrivait que la future cité serait nommée Arches-la-Neuve. Hélas Arches-la-Neuve n’exista jamais que dans le désir et le rêve du souverain, personne ne répondit à son appel.

Des temps les plus éloignés, un pont franchissait la Moselle, reliant Arches et Archettes. Emporté ou endommagé par les crues fréquentes de la rivière et l’injure du temps, il était pour la prévôté une occasion de lourdes dépenses. Tout près de nous, il devint le sujet d’une plaisante aventure. Certain candidat au conseil général promettait, s’il était élu, de faire voter par le conseil la construction d’un pont neuf. Son concurrent, qui était ingénieux et savait plus qu’homme du monde les ruses de la politique, jura qu’il ferait mieux ; il promit deux ponts, pour l’aller et le retour. En bonne philosophie, dupait-il plus ses électeurs ?

Enfin il y avait, dans la ville d’Arches, à l’intérieur de l’enceinte, une maison-fief ou seigneuriale qui était au sieur de Jussy. Un privilège singulier y était attaché, c’était le droit d’asile, ce qui s’entend qu’elle était aux criminels un refuge inviolable. L’immunité durait quarante jours. Elle était renouvelable si le coupable, déjouant la surveillance des hommes de justice, parvenait à sortir de la maison-fief et y rentrer.

Telle fut autrefois la ville d’Arches-sur-Moselle, qu’on appellerait mieux une bourgade. Voisine d’Epinal, elle en eut à peu près la fortune. Le bonheur, pour elle, ce fut l’existence simple, ignorée et lointaine, la vie sans histoire. De loin en loin, elle était visitée par les Ducs qui venaient d’Epinal et gagnaient Plombières. Ils s’arrêtaient dans le Grand Bourg, où ils prenaient leur repas. Plus rarement ils gîtaient au Château selon l’usage, on saluait leur présence de quelques livres de poudre.

En ce temps-là, Arches vivait les plus beaux moments de sa durée. Puis les malheurs sont venus. Déjà au XVe siècle, les soldats de Charles le Hardi avaient envahi le pays et les Lorrains de la prévôté avaient, comme les autres, donné leur foi au Duc de Bourgogne. Mais ils ne l’avaient donnée que des lèvres et, dans leur cœur, ils étaient restés bons Lorrains.

Au XVIIe siècle, comme le reste de la Lorraine, comme Epinal, la prévôté connut les pires misères. Les troupes du Roy de France lui infligèrent toutes les horreurs de la guerre : les campagnes dévastées, les maisons pillées, les habitants mis à mal, décimés ou en fuite.

En 1645, détail piquant, le tabellion de la prévôté donne sa démission de fermier du sceau, parce que les habitants sont ruinés par les Suédois, les sinistres alliés du Roy de France, et qu’ils n’ont le moyen de ne passer aucun contrat. Dans l’immense détresse qui submerge le pays, le tabellion prudent ne perd point le sens de son intérêt.

En 1652, la ville ne comptait plus que trois ménages. La forteresse épuisée cessa la résistance, et ses vainqueurs impitoyables la brûlèrent, comme ils détruisirent par la mine le noble Château d’Epinal. Ces ruines lamentables, déjetées et caduques se sont émiettées avec le temps. Aujourd’hui, l’on n’en aperçoit plus que de rares vestiges, des pans de murs lépreux, des amas de pierres croulantes qui font des taches grises sur la colline verte.

Il reste fort peu de choses du Château d’Arches. Mais pour le promeneur averti, ces pauvres ruines sont doucement évocatrices d’un passé troublant et d’une chère histoire. Je l’éprouve bien en ce jour où le ciel gris et froid répand sur toutes choses comme un voile de tristesse.Voici que devant mes yeux la vieille forteresse surgit avec son donjon, ses tours et ses murailles. Autour d’elles les maisons renaissent, humbles et chétives. Je vois sur les courtines les soldats casqués comme autrefois, et, parmi les basses demeures du bourg, les laboureurs tranquilles, simples et modestes.

Alors une grave pensée me vient à l’esprit. Je songe que ce que je découvre aujourd’hui du sommet de la colline, ces hommes le découvraient jadis. Ils voyaient la même plaine qui s’enfonce là-bas et va mourir bien loin dans 1a brume, au pied des montages bleues. Ils voyaient les mêmes villages d’Arches et d’Archettes, pareils et géminés, posés sur les deux rives de la Moselle. Ils voyaient la même rivière qui s’écoule lentement dans la vallée entre les pentes boisées qui l’enserrent. Ils voyaient le même ciel et la même terre. Eux seuls ne sont plus. Ainsi la nature demeure immuable sous l’écoulement éternel des choses.


Archive pour 12 janvier, 2011

Le château d’Arches

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Arches est une petite ville de 1800 habitants, située au bord de la Moselle, à quelques kilomètres d’Epinal. Je me propose de vous transporter à l’époque où Arches était le siège d’une prévôté ducale.

 

D’après un article publié dans la revue « Le Pays Lorrain » de 1905

En l’année 1085, le duc Thierry de Lorraine réunit une troupe de fantassins et de cavaliers, et s’achemina vers Epinal. Il sema sur son passage la misère et la ruine, dévastant les campagnes et brûlant les villages. Enfin, il arriva devant Epinal qu’il assiégea. Ce prince, écumeur de grands chemins, avait, à l’occasion, de fières allures et les sentiments d’un chevalier. Il proposa aux gens de Vidric, qui occupaient la ville, de combattre ses soldats à nombre égal, moyennant que ceux d’Epinal fassent la promesse de rester neutres.

Les Spinaliens promirent et la lutte s’engagea dans la plaine, à peu de distance des murailles. Elle fut brève au premier choc, les troupes de Vidric lâchèrent pied et, prenant la fuite, rentrèrent en désordre dans la ville. Alors les Spinaliens, oublieux de la parole donnée, fermèrent leurs portes et, par les jets des balistes établies sur les remparts, arrêtèrent la poursuite des Lorrains.

Toutefois, le duc n’en eut point de colère et montra qu’il savait être magnanime et pacifique. Il craignit de verser le sang de la multitude entassée dans la ville, la jugeant innocente de la trahison des gens de guerre. C’est pourquoi il s’éloigna simplement avec son armée et tira vers le lieu d’Arches où il bâtit une forteresse. Ainsi, selon la Chronique de Jean de Bayon, le château d’Arches se trouva fondé pour surveiller la ville et le pays d’Epinal.

La Chronique exagère les vertus ducales et la perfidie de nos bourgeois. Il n’en faut point douter et je tiens pour bien plus vraisemblable ce simple récit du Père Benoit Picard, qui écrivit l’Histoire de la Maison de Lorraine.

En ce temps-là, a-t-il conté, la ville d’Epinal était le refuge de plusieurs seigneurs qui, sous prétexte de la défendre, couraient les terres voisines et les mettaient au pillage. Le duc Thierry, connaissant ces désordres, résolut de les réprimer. En quoi il accomplit son devoir de souverain. Donc, il assembla des troupes et porta le siège devant Epinal. Le seigneur Vidric y commandait. Il défendit si bien la ville et le château qu’il lassa les efforts de Thierry et le contraignit à battre en retraite. Celui-ci se retira avec son armée jusqu’au lieu d’Arches, où il édifia un château fortifié pour garder le pays des incursions et des rapines.

Fondés par le duc de Lorraine, le château et la ville d’Arches-sur-Moselle devinrent le siège d’une prévôté ducale.

Cette prévôté était gérée et gouvernée par les officiers ordinaires : un prévôt, un gruyer, et un substitut du procureur de Vôge. En outre, le château, à cause de son importance stratégique, était spécialement confié à la garde d’un gentilhomme qui avait la confiance du duc. Ce châtelain ou capitaine d’Arches, était bien un chef militaire, mais il joignait à cette qualité les fonctions moins glorieuses de geôlier.

Même le temps arriva où le pays d’Arches connut l’adversité comme toute la Lorraine et le château, ruiné par la fortune de guerre, comme on disait, de l’altière forteresse qu’il était, devint une prison vile. Alors les châtelains, déchus de leur premier honneur, n’eurent plus d’autre devoir que garder les prisonniers enfermés dans le donjon, qui restait seul debout. Et leurs émoluments devinrent aussi modestes que leurs attributions car, outre la franchise coutumière des impôts et des charges publiques, ils n’eurent plus que la résidence au château et la jouissance d’un jardin.En vérité, leurs avantages ne furent jamais considérables. Au commencement du XVIIe siècle, ils recevaient un traitement annuel d’une centaine de livres, et ils ne percevaient au-delà que quelques droits insignifiants, moins lucratifs que singuliers.

C’est ainsi que chaque année, le jour de la Saint Jean Baptiste, les officiers du val de Munster, qui en étaient requis par le sonrier de l’église Saint-Pierre de Remiremont, envoyaient des gens par tout le val, dans toutes les granges des chaumes. Ces émissaires avertissaient les marcaires de se trouver, au jour fixé par le sonrier, en la place publique de Gérardmer et d’y porter les fromages dont ils devaient le tribut. Une part de ces fromages revenait, de toute ancienneté, au capitaine d’Arches. En retour, le capitaine était tenu de payer le dîner des officiers du Val, le greffier et le maître des bourgeois, et de fournir quelques victuailles aux délégués des marcaires. Et de la sorte, le pauvre capitaine ne retenait que fort peu de chose et ne tirait de cette redevance qu’un bien maigre profit.

Les châtelains avaient coutume, à cause de leur office, de lever un autre droit, qui était dit le droit de lance. Toutes fois qu’un manant du pays d’Arches quittait la prévôté et sortait des terres de la suzeraineté du duc pour devenir le vassal d’un autre seigneur, il devait en obtenir le congé de son Altesse ou du châtelain, son représentant. Il comparaissait devant celui-ci et lui offrait un fer de lance en argent, un baril de vin, une paire de gants et « une douzaine d’aiguillettes ferrées d’argent ».

Tout cela n’emplissait pas les coffres du châtelain et, pour bien dire, son office était surtout honorifique.

Le prévôt, le gruyer et le substitut géraient le domaine de Son Altesse, selon les règles accoutumées. Le prévôt, premier officier de la Prévoté gouvernait au nom du duc de Lorraine, les habitants, ses sujets. Il organisait les levées de troupes, présidait aux « monstres » ou parades et menait à l’armée ducale le contingent de la circonscription ou, comme on disait, la bannière de la Prévoté. C’est pourquoi il était dit que les hommes du ban étaient « sujets au cri d’armes et d’alarmes ».

Le prévôt rendait la justice, et il la rendait dans les formes, avec l’appareil et, si j’ose dire, parlant de si graves choses, avec les accessoires habituels.

Le Tribunal tenait ses audiences et rendait ses sentences sous une halle, en dehors du château. Aux accusés qui s’obstinaient dans la dénégation, le maître du vil office de Remiremont appliquait la question. Et sans aucun doute, ici comme ailleurs, les épaisses murailles de la chambre de torture étouffaient à l’aventure les gémissements des innocents et des coupables. Car, ainsi que l’écrit La Bruyère : « La question était une invention merveilleuse pour perdre un innocent qui avait la complexion faible, et sauver un coupable qui était né robuste ».

Les prisons étaient creusées, en manière d’oubliettes, dans le sous-sol de la grande tour du donjon. Leur nom l’indique assez. On les nommait les fonds de fosse. De même, à Epinal, la prison dite le Puits du Château, était un trou profond où les prisonniers s’engageaient en glissant le long d’une corde. Et il advint qu’à l’usage, la corde se trouva trop courte et que les prisonniers qu’on « avalloit » (descendait) par ce chemin, se laissaient choir de trop haut sur le sol et s’y rompaient les os. Il fallut quelque temps pour que l’administration du domaine ducal, qui était parcimonieuse, se décidât à rallonger la corde.

A Arches, une grille de fer, lourde et « matérielle », fermait l’ouverture des fonds de fosse et empêchait l’évasion des prisonniers. Telles étaient les prisons criminelles du château d’Arches. La prison civile, beaucoup moins rigoureuse, était simplement une chambre voisine de la salle où le bourreau donnait la question.

Dans l’enceinte du château, il y avait un puits dont, naguère encore, les vestiges subsistaient. Les délinquants étaient promenés autour de ce puits et battus de verges jusqu’à effusion de sang. Ailleurs se dressait le signe patibulaire où l’on suspendait le corps des suppliciés. Au bout de peu de temps, les cadavres se détachaient, décomposés par la pluie et le soleil, et les animaux sauvages, qui peuplaient les forêts voisines, emportaient dans leurs retraites des lambeaux dérobés à ce charnier lugubre. On dut, par décence, élever autour du signe une muraille de six pieds pour garder les cadavres de l’atteinte des bêtes.

Au demeurant, la justice d’Arches pratiquait les supplices usités dans le reste du Duché et figurés dans l’estampe fameuse de Callot : le feu pour les sorciers, le gibet, la marque. Nous avons, pour exemple, le récit d’une exécution par les verges et la marque, qui eut lieu à Arches au XVIe siècle. Le condamné fut remis à l’exécuteur des hautes-oeuvres de Remiremont qui l’exposa, au carcan, à la vue du peuple. Puis il fut conduit jusqu’à une croix de pierre, proche du grand Pont d’Arches à Archettes, et durant qu’il cheminait, il était fustigé « par plusieurs fois et en divers endroits jusqu’à effusion de sang ». Arrivé à la Croix, il fut marqué sur l’épaule droite d’un fer chaud à l’empreinte d’une double croix de Lorraine et déclaré banni à jamais des terres et pays de son Altesse, si Elle ne lui donnait grâce. L’exécution terminée, le condamné s’agenouilla et cria « merci à Dieu, à Son Altesse et à justice ».

Comme il est naturel, les peines corporelles étaient réservées aux méfaits de quelque gravité mais pour les fautes légères, les juges de la Prévôté ne prononçaient que des amendes. Voici une sentence de justice où l’on voit que le tribunal montrait, à l’occasion et selon les personnes, une belle mansuétude.

Vers la fin du XVIe siècle, le jour de la Saint-Jacques qui était jour de foire à Arches, le curé d’Eloyes, nommé Demange Mourat, s’en revenait au presbytère. En chemin, entre la Justice d’Arches et le village de Pouxeux, il rencontra un Bourguignon avec qui il se prit de querelle. Le prêtre, apôtre de douceur et ministre de paix, n’était doux ni pacifique. Même il inclinait à la violence, d’une pente naturelle. C’est ce qui apparaissait à la rapière qu’il portait au côté et qui n’était point de son état. Il eut tôt fait de tirer son épée et d’en ruer au Bourguignon un grand coup d’estoc qui lui fit à la cuisse une blessure profonde. Pour quoi le tribunal le condamna seulement à une amende de quinze francs.

Arches, chef-lieu de la prévôté de ce nom, comprenait le château et la ville proprement dite qui le joignait immédiatement et se trouvait enclose dans l’enceinte des murailles. Au-delà des murs et des fossés s’éparpillaient les maisons du vieux bourg, sur l’emplacement du village actuel. Dans le fait, si la forteresse avait quelque importance stratégique, la ville et le vieux bourg étaient fort peu considérables.

En 1585, la Ville comptait cinq conduits ou ménages (25 habitants) et le bourg trente six conduits (180 habitants). En 1652, quand le Château fut détruit par les troupes de France, Arches n’avait plus qu’une vingtaine d’habitants. Plus tard, le duc de Lorraine Léopold imagina de relever de ses ruines l’infortunée bourgade. Le 5 janvier 1719, il promulgua un curieux Edit par quoi il promettait d’importants avantages à tous ceux qui viendraient s’établir dans le lieu d’Arches. Entre autres décisions, il prescrivait que la future cité serait nommée Arches-la-Neuve. Hélas Arches-la-Neuve n’exista jamais que dans le désir et le rêve du souverain, personne ne répondit à son appel.

Des temps les plus éloignés, un pont franchissait la Moselle, reliant Arches et Archettes. Emporté ou endommagé par les crues fréquentes de la rivière et l’injure du temps, il était pour la prévôté une occasion de lourdes dépenses. Tout près de nous, il devint le sujet d’une plaisante aventure. Certain candidat au conseil général promettait, s’il était élu, de faire voter par le conseil la construction d’un pont neuf. Son concurrent, qui était ingénieux et savait plus qu’homme du monde les ruses de la politique, jura qu’il ferait mieux ; il promit deux ponts, pour l’aller et le retour. En bonne philosophie, dupait-il plus ses électeurs ?

Enfin il y avait, dans la ville d’Arches, à l’intérieur de l’enceinte, une maison-fief ou seigneuriale qui était au sieur de Jussy. Un privilège singulier y était attaché, c’était le droit d’asile, ce qui s’entend qu’elle était aux criminels un refuge inviolable. L’immunité durait quarante jours. Elle était renouvelable si le coupable, déjouant la surveillance des hommes de justice, parvenait à sortir de la maison-fief et y rentrer.

Telle fut autrefois la ville d’Arches-sur-Moselle, qu’on appellerait mieux une bourgade. Voisine d’Epinal, elle en eut à peu près la fortune. Le bonheur, pour elle, ce fut l’existence simple, ignorée et lointaine, la vie sans histoire. De loin en loin, elle était visitée par les Ducs qui venaient d’Epinal et gagnaient Plombières. Ils s’arrêtaient dans le Grand Bourg, où ils prenaient leur repas. Plus rarement ils gîtaient au Château selon l’usage, on saluait leur présence de quelques livres de poudre.

En ce temps-là, Arches vivait les plus beaux moments de sa durée. Puis les malheurs sont venus. Déjà au XVe siècle, les soldats de Charles le Hardi avaient envahi le pays et les Lorrains de la prévôté avaient, comme les autres, donné leur foi au Duc de Bourgogne. Mais ils ne l’avaient donnée que des lèvres et, dans leur cœur, ils étaient restés bons Lorrains.

Au XVIIe siècle, comme le reste de la Lorraine, comme Epinal, la prévôté connut les pires misères. Les troupes du Roy de France lui infligèrent toutes les horreurs de la guerre : les campagnes dévastées, les maisons pillées, les habitants mis à mal, décimés ou en fuite.

En 1645, détail piquant, le tabellion de la prévôté donne sa démission de fermier du sceau, parce que les habitants sont ruinés par les Suédois, les sinistres alliés du Roy de France, et qu’ils n’ont le moyen de ne passer aucun contrat. Dans l’immense détresse qui submerge le pays, le tabellion prudent ne perd point le sens de son intérêt.

En 1652, la ville ne comptait plus que trois ménages. La forteresse épuisée cessa la résistance, et ses vainqueurs impitoyables la brûlèrent, comme ils détruisirent par la mine le noble Château d’Epinal. Ces ruines lamentables, déjetées et caduques se sont émiettées avec le temps. Aujourd’hui, l’on n’en aperçoit plus que de rares vestiges, des pans de murs lépreux, des amas de pierres croulantes qui font des taches grises sur la colline verte.

Il reste fort peu de choses du Château d’Arches. Mais pour le promeneur averti, ces pauvres ruines sont doucement évocatrices d’un passé troublant et d’une chère histoire. Je l’éprouve bien en ce jour où le ciel gris et froid répand sur toutes choses comme un voile de tristesse.Voici que devant mes yeux la vieille forteresse surgit avec son donjon, ses tours et ses murailles. Autour d’elles les maisons renaissent, humbles et chétives. Je vois sur les courtines les soldats casqués comme autrefois, et, parmi les basses demeures du bourg, les laboureurs tranquilles, simples et modestes.

Alors une grave pensée me vient à l’esprit. Je songe que ce que je découvre aujourd’hui du sommet de la colline, ces hommes le découvraient jadis. Ils voyaient la même plaine qui s’enfonce là-bas et va mourir bien loin dans 1a brume, au pied des montages bleues. Ils voyaient les mêmes villages d’Arches et d’Archettes, pareils et géminés, posés sur les deux rives de la Moselle. Ils voyaient la même rivière qui s’écoule lentement dans la vallée entre les pentes boisées qui l’enserrent. Ils voyaient le même ciel et la même terre. Eux seuls ne sont plus. Ainsi la nature demeure immuable sous l’écoulement éternel des choses.

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