Le château de Manderen (57)

Carte de ManderenChâteau de Manderen

 

Classé monument historique en 1930, racheté par le conseil général de la Moselle en 1975, le château de Mensberg est entièrement réhabilité, et renaît de ses ruines en septembre 1998.

Le château se visite tous les jours de mi-avril à mi-décembre (individuels ou groupes), et l’on peut assister à des expositions, des spectacles, des festivals, des banquets médiévaux. Vous avez même la possibilité de louer des espaces pour l’organisation de dîners, de cocktails, de séminaires ou de conférences.

Pour de plus amples renseignements concernant ces diverses prestations, je ne peux que vous diriger sur le site de ce splendide château.

Je vous propose de découvrir l’histoire de ce château, et surtout pourquoi il est appelé château de Malbrouck. L’article est un peu long, mais laissez-vous guider par la description, on a réellement l’impression d’être du voyage et du face-à-face final.

Les appellations anciennes ont été respectées.

D’après un article paru dans la revue « L’Austrasie » – 1839

Lorsque, après avoir couché dans la petite ville de Sierck, vous gravissez, par une belle matinée, l’escarpement rocailleux de la côte de Kirsch, vos regards peuvent jouir, à mesure que le sol s’élève, de l’un des paysages les plus riches et les plus variés du département.

Arrêtez-vous au sommet de la montagne, et voyez comme l’horizon déploie son majestueux rideau. A gauche, on dirait qu’il s’abaisse pour couvrir Thionville de ses grandes ombres. A droite, il se confond avec la Moselle. Devant vous, il laisse à découvert le Stromberg aux druidiques souvenirs. Vous embrassez, d’un même coup d’œil, quantité d’habitations répandues comme des bosquets fleuris dans un vaste jardin anglais, et vous découvrez à la fois les terres de Belgique, de Prusse et de France.

Mais à peine le ban de Kustroff est-il franchi, à peine avez-vous quitté les derniers jardins de la ville ducale, qu’une nature aride et sauvage se présente. Vous laissez à droite le joli village de Kirsch dont la physionomie respire l’aisance, vous suivez à gauche un immense ravin qui semble avoir été creusé par la nature pour servir de limite à deux puissances rivales, et vous arrivez, par des sentiers escarpés, au fond d’une vallée profonde où quelques maisons mal assises constituent le village de Monderen.

Des eaux vives, une végétation vigoureuse, vous invitent à goûter quelque repos avant d’escalader de nouvelles hauteurs, mais vous avez aperçu la taille colossale du château de Mensberg, et le cœur vous brûle d’y arriver. Cependant, trois quarts de lieue vous en séparent encore. Suivez les vignes, ne hâtez pas trop votre marche, et j’aurai le temps de vous conter l’histoire de cet ancien manoir féodal.

Dans le haut moyen-âge, époque au-delà de laquelle il n’est guère possible de rien dire d’exact sur Mensberg, cette localité paraît avoir appartenu aux archevêques de Trêves, dont elle formait l’une des limites territoriales. D’anciennes forêts l’entouraient de toutes parts, et rien ne prouve qu’on eût construit un château avant le XIe siècle, car jusqu’alors la haute Lorraine n’avait point fait de tentative sérieuse pour se rendre indépendante du pouvoir archiépiscopal.

II n’en fut pas de même lorsque les comtes de Metz eurent placé Gerald, l’un des leurs, sur le trône de Lorraine. Ce vaillant capitaine, profitant du démembrement universel qui s’opérait au sein des grands états, assura par des conquêtes les intérêts futurs de sa dynastie, et planta l’étendard lorrain jusqu’au ruisseau de Monderen. Sans doute qu’en cette occasion, les archevêques de Trêves auront tâché d’assurer l’inviolabilité de leurs frontières en construisant des forts, au nombre desquels figura celui de Mensberg.

Quoi qu’il en soit, dès l’année 1093, on voit la maison de Sierck, dans la personne du comte Reimbold, posséder le Mensberg à titre de seigneurie. En 1157 c’est Arnold de Sierck, en 1207, Arnold II, chevaliers intrépides qui guerroyaient à tout venant, et semblaient les arbitres-nés des nombreuses querelles qui se vidaient dans la Lorraine allemande.

Le 11 septembre 1439, Jacques de Sierck était en son château de Mensberg, lorsqu’il fut salué du titre pompeux d’archevêque-électeur de Trêves. Il y revint cinq années plus tard pour en consacrer la chapelle, œuvre admirable de hardiesse et d’élégance.

En 1530, la maison de Sierck, aux destinées de laquelle Mensberg paraît avoir été toujours uni, n’ayant plus de descendance masculine, la forteresse devint la propriété d’Elisa de Sierck qui la transporta dans le domaine des sires de Seyne, par son alliance avec le comte Gérard.

En 1600, Dorothée-Catherine de Seyne, ayant épousé Charles-Louis, comte de Sultz, lui porta pour dot le château de Mensberg avec ses dépendances.

La guerre de trente ans, si fatale à la Lorraine allemande, le fut principalement au domaine dont nous parlons. Il fut dévasté plusieurs fois, et son propriétaire, obéré de dettes énormes, se trouva dans la triste obligation d’en faire la vente aux enchères. Dieudonné de Bettainville en devint l’acquéreur.

Après lui, Mensberg fut acheté par le sieur Barbarat de Mazirot, qui le vendit, en 1778, à Joseph, baron de Blockhausen, lequel mourut en 1781, laissant cette seigneurie à des neveux, Messieurs de Geisen et de Blockhausen, et à une nièce, madame la marquise de Villers. Cette dame apporta de la sorte en dot à son mari une partie du château de Mensberg, dont les revenus étaient alors considérables.

Mais la révolution causa un préjudice immense à cette propriété féodale. En 1807, les cohéritiers s’étant décidés à la vendre, Pierre Breidt, qui en était fermier, acquit le château ainsi que la ferme.

Mensberg avait un grand nombre de droits féodaux. Son seigneur pouvait, en temps de guerre, requérir pour sa défense douze hommes d’armes du commandant de Sierck, indépendamment des sujets attachés à ses terres, qui devenaient alors soldats du comte.

L’hôtel du Lion-d’Or de Sierck, inféodé à l’un des citoyens de cette ville par le seigneur de Mensberg, était tenu de le recevoir gratuitement, lui et les gens de sa suite, et de servir un nombre de mets désignés dans le contrat. Enfin, il y avait sur la Sarre, un fief tenu par Monsieur Moritz, lequel se trouvait sujet à hommage envers le seigneur de Mensberg.

Telle a été l’histoire d’un château, que sa position formidable a dû rendre témoin de bien des évènements, dont le souvenir confus s’est effacé avec tant d’autres faits du même genre.

L’oubli semble avoir enveloppé ses anciens propriétaires eux-mêmes, du moment qu’un hôte illustre eut planté sur les tourelles du château le léopard de la Tamise. Depuis un siècle, le nom de Marlborough se confond avec celui de Mensberg.

L’hôte d’une semaine a prévalu sur quinze générations seigneuriales, son image, grandie par le temps et les traditions villageoises, apparaît encore dans les contes de la veillée comme une page vivante où se peignent en traits de sang, les catastrophes d’une époque. Marlborough, c’est la conquête, l’invasion avec ses horreurs, Marlborough, ce sont les Anglais au cœur de la France, c’est la ruine, l’incendie, la perte imminente d’une nationalité, c’est l’idée de cette influence accablante exercée par un génie fatal que rien n’arrête, que la terreur devance, et que la mort accompagne.

Marlborough et Villars en 1705

Personne n’eût osé compter sur les ravins de Mensberg, ni sur les bataillons envoyés à la rencontre de lord Churchill, mais le Fabius français était là, et quelques lueurs de confiance tempéraient la crainte dont les populations mosellanes étaient saisies.

« Mon cher cousin, lui avait dit Louis XIV, lorsqu’il vint rendre compte de sa mission en Languedoc, vos services passés me donnent de grandes espérances de ceux que vous pouvez me rendre à l’avenir. Et les affaires du royaume en iraient beaucoup mieux, si j’avais plusieurs Villars à employer. Mais n’en ayant qu’un, je ne puis l’envoyer qu’aux endroits les plus nécessaires. C’est pourquoi je vous avais envoyé en Languedoc, vous y avez remis la tranquillité parmi mes sujets, il faut à présent les aller défendre contre mes ennemis. Vous irez commander l’armée que j’aurai sur la Moselle, la campagne prochaine. Disposez-vous à partir bientôt pour vous y rendre ».

Effectivement, dans un conseil d’état tenu à la mi-janvier 1705, Louis XIV, après avoir décoré Villars de la croix et du collier de ses ordres, le nomma commandant eu chef de l’armée de la Moselle. Le maréchal de Marcin, chargé en même temps de diriger l’armée du Rhin, promit de s’entendre avec Villars, et de subordonner ses opérations aux siennes, condition indispensable pour résister efficacement aux troupes coalisées.

L’armée de la Moselle se composait de soixante-quinze bataillons et de cent-dix escadrons, auxquels devaient s’unir, selon l’urgence, des détachements des armées de Flandre et d’Allemagne.

Le 1erfévrier, Villars quitte Paris, arrive à Metz le 3, visite les places fortes de la Moselle, de la Meuse, de la Sarre et du Luxembourg, inspecte les troupes, pourvoit à tous les moyens de défense, approvisionne Metz, Thionville, Longwy, Sierck, Sarrelouis. Il met sur pied les compagnies bourgeoises, se renforce d’une partie des troupes que l’électeur de Bavière commandait en Flandre, et fait en sorte de pouvoir mettre en campagne, dans moins de vingt-quatre heures,une armée de trente-six mille hommes.

De son côté, le comte de Noyelles, qui s’attendait à voir les troupes françaises envahir le Palatinat ou le pays de Trêves, coupait les avenues, interceptait les routes par des abattis de bois, et travaillait à fortifier les environs de Trêves, ainsi que l’embouchure de la Sarre.

A Metz, à Thionville, on redoublait d’activité. Chaque jour, d’immenses convois d’armes et de munitions descendaient la Moselle, se dirigeant sur Luxembourg, Sierck et Sarrelouis, et Villars qui avait eu l’idée d’emporter Trêves d’un coup de main, allait visiter par lui-même, déguisé en paysan, les positions que tenaient les troupes confédérées.

Quand il se fut bien convaincu de l’impossibilité de prendre l’offensive avec avantage, en face d’une armée double de la sienne, il revint à Metz, fit rentrer dans les arsenaux le matériel de l’année, et partit ensuite pour Paris afin de prendre les ordres du roi avant d’ouvrir la campagne.

De retour à Metz au mois de mars, le maréchal y organisa un corps d’élite composé de mille grenadiers et de trente escadrons tirés des places voisines. Il joignit à ces troupes quelques pièces de canon, et marcha sur la Sarre, qu’il traversa le 21 avril, à quatre lieues au-dessous de Sarrelouis, près du château Saint-Jean.

Son dessein était d’enlever Hombourg, mais le gouverneur de cette forteresse repoussa la sommation du général français, qui traversa la Bliese sur un pont de bois défendu par une redoute qu’il fallut forcer.

Le comte de Druys eut moins de bonheur en essayant de passer la rivière de l’Horne pour atteindre la garnison d’Hornbach. L’inondation l’arrêta, comme elle empêcha le général Streist d’inquiéter Butler dans son mouvement de retraite vers Deux-Ponts. Le chevalier du Rozel l’y suivit néanmoins avec un gros de cavalerie, et en amena cent-cinquante prisonniers, ainsi qu’une grande quantité de bagages.

Le nom seul de Villars valait une armée. Son approche ébranlait le courage des impériaux, et toutes les garnisons des petites places se repliaient sur Mayence et Landau. En les chargeant avec vigueur, on eût gagné les rives du Rhin et la basse Moselle, opéré une jonction avec le maréchal de Marcin, et pris l’attitude qui convenait à l’honneur de la France, mais on manquait d’une bonne cavalerie, ainsi que de fourrage pour l’alimenter.

Les chemins d’ailleurs étaient devenus impraticables. Villars se retira donc de nouveau sur la Sarre après quelques démonstrations hostiles contre la ville d’Hornbach qui fut brûlée, et contre celle de Hombourg, dont l’artillerie française n’ébranla point les remparts. Il perdit une centaine d’hommes, fit à peu près le même nombre de prisonniers, et envoya ses troupes en quartier d’hiver.

Le comte de Noyelles, heureux d’avoir sauvé les troupes danoises, et celles de Hesse qui se trouvaient presque cernées à Saint-Wendel, n’inquiéta point le maréchal dans son mouvement de retraite, en sorte que ce fut une promenade réciproque faite à main armée.

Jusque-là Mensberg, protégé par les douze hommes d’élite que lui avait envoyés le gouverneur de Sierck , et par quarante villageois bien armés, n’a fait autre chose que de planter le drapeau blanc sur ses tourelles, d’abaisser sa herse, de lever son pont-levis à la chute du jour, et de donner asile aux chefs d’avant-garde qui battaient le pays.

On y dormait paisible, quand un soir la voix plaintive d’une femme se fit entendre. La galanterie, la compassion n’étant pas toujours les vertus des sentinelles, vous ne serez point étonné si les plaintes se renouvelèrent fréquemment avant qu’on prît la peine d’y répondre.

Au bout d’une heure cependant, le sergent du poste ayant fait sa ronde, fut frappé des mêmes plaintes, et voulut voir quel en pouvait être l’objet. On baissa le pont-levis, deux soldats se munirent de flambeaux, quatre autres prirent leurs armes, et le sergent qui les conduisait s’avança jusqu’au ravin. Quelle ne fut pas sa surprise, d’y trouver une jeune religieuse qui semblait accablée de souffrances et de fatigue.

« A mon secours, messieurs, leur dit-elle, pour Dieu, pour le salut de votre âme, daignez me recueillir, cette nuit seulement, dans l’un des réduits du château. Je suis sœur Claire du couvent de Trêves. Ces mécréants d’Anglais nous ont toutes chassées comme bouches inutiles, et je revenais dans mon village par des chemins détournés, quand la nuit m’a surprise ».
« Si vous dites vrai, répond le sergent, et bouche d’église, Dieu me damne ! ne doit jamais mentir, je vous recevrai volontiers jusqu’à demain. Mais au jour, il faut déguerpir, car nul étranger n’est admis séant. On fermerait le huis au roi lui-même ».

La religieuse dont la figure était charmante, le maintien modeste, la voix insinuante et douce, n’eut point de peine d’imposer aux gardiens du château le respect commandé par sou habit. Le chapelain lui céda sa chambre, et le lendemain, quand la messe fut dite, deux gardes la conduisirent à cheval ans la ville de Sierck.

Après un long interrogatoire que le prévôt lui fit subir, elle reçut un sauf-conduit pour Thionville, mais on apprit qu’au lieu de s’y rendre, elle avait pris le chemin de Luxembourg. Cette circonstance inspira naturellement quelques inquiétudes sur le caractère de la religieuse, mais d’autres évènements la firent bientôt oublier.

Le prince de Bade (Louis-Guillaume, filleul de Louis XIV), tombé malade à Rastadt, se trouvant dans l’impossibilité d’ouvrir la campagne comme il en avait le projet, Marlborough vint le trouver pour s’entendre avec lui. Ce général visita ensuite les lignes de Bihel, et partit le 23 mai pour se rendre sur la Moselle, où l’attendaient avec impatience des troupes désireuses de marcher sous ses ordres.

Le 26, un nombreux état-major, ayant à sa tête le comte de Noyelles, sortit de Trêves, et reçut au bruit du canon, au son des cloches de toutes les églises, le général étranger. Marlborough descendit chez le comte. Le lendemain, il parcourut les rives de la Moselle et de la Sarre, au-dessus de Wasserbillig, fit battre le pays par des éclaireurs, et annonça le 28, dans un ordre du jour motivé, que la campagne allait s’ouvrir.

Les Anglais arrivèrent le même jour aux environs de Trêves, le 30, on sonda les gués de la Sarre entre Kontz et Sarrebourg (4 lieues en deçà de la ville de Trêves).

Le général Cochron et Monsieur de Rocques, premier directeur des approches et des fortifications des états-généraux, arrivèrent au camp de Marlborough, et le 31, à quatre heures du matin, dix mille hommes sortis de la ville épiscopale, ainsi que des campagnes environnantes, vinrent camper sur les hauteurs de Consarbrück et de Grevenmacheren , embrassant de la sorte l’embouchure de la Sarre et celle de la Moselle.

Le comte de Noyelles commandait cette avant-garde, pendant que Marlborough inspectait à Trêves les corps nouvellement arrivés, formait une réserve, et disposait les choses avec l’activité bouillante qui le caractérisait.

Villars, non moins zélé, sachant d’ailleurs qu’il avait à soutenir son nom, ses titres et sa gloire, qu’il s’agissait du salut de la monarchie, des destinées futures de l’Europe entière, Villars semblait grandir avec le danger.

Jamais peut-être deux rivaux ne s’étaient mesurés avec plus d’envie, jamais deux hommes arrivés au faîte de la réputation militaire n’avaient envisagé avec une sollicitude plus inquiète, une impatience plus marquée, la solution d’une question d’état où chacun, princes, soldats, citoyens, était personnellement intéressé d’un drame sanglant joué par les premières têtes du monde sur une scène immense, où la postérité venait se poser comme témoin.

Villars n’ayant que cinquante-cinq mille hommes, parmi lesquels figurait la maison du roi, cherchait à concentrer ses forces, mais aussi à les rendre toutes disponibles. Il pensait que la nature du sol devait lui venir en aide, et qu’il s’agissait moins de vaincre avec éclat que de se maintenir sous le canon des places frontières de la Lorraine allemande.

A cet effet, il ruina les environs de Luxembourg, de Sarrelouis, de Sierck, et toutes les terres qui le séparaient des ennemis, afin d’ôter à ces derniers les moyens de subsister. Il assembla ses troupes entre Thionville, Sierck et Bouzonville, parcourut ensuite les rives de la Nied jusqu’à la Sarre, établit des magasins de vivres, et forma deux camps : l’un près de Kœnigsmacheren, qu’il commanda en personne, l’autre à six lieues de Thionville, entre Bouzonville et Freistroff, aux ordres du général Streiff.

« Ce dernier camp, établi sur le Kunsberg, doit être à jamais célèbre, dit Monsieur Teissier, dans l’histoire de la castramétation. Il donne la plus haute idée du coup d’œil stratégique d’un guerrier qui, jusque-là, s’était plutôt signalé par sa valeur téméraire dans les combats. Un fait digne d’être cité, c’est que Villars, convaincu de la force naturelle de son camp, ne voulut pas le couvrir par des retranchements, et le motif qu’il en donne n’est pas moins remarquable : les retranchements, dit-il, inquiètent les Français. Aussi, ne trouve-t-on, sur l’étendue occupée par l’armée française, nulle trace de lignes continues, mais seulement quelques redoutes aux extrémités pour y placer des postes avancés ».

Tels sont les ouvrages qu’on observe encore à Fruching, au-dessus de Montenach, jusqu’au bois où le ravin s’adoucit. Le camp occupait les hauteurs de la Moselle, vis-à-vis Rethel, celles de Montenach, le coteau d’Altenberg, la ferme de Kunsberg, les villages de Fruching et de Kerling, jusqu’au ruisseau de Kœnigsmacheren (la Canner).

Villars ne pouvait être attaqué de front. Il s’était posté de manière à soutenir en même temps Luxembourg, Thionville et Sarrelouis, places importantes, séparées l’une de l’autre par un pays accidenté, difficile, sans communications.

Un pont de bateaux qu’il avait jeté sur la Moselle, à Malling, lui permettait de se porter rapidement sur la première de ces deux villes. Une large tranchée pratiquée au midi dans la forêt de Kalenhoven, entre Sierck et Sarrelouis, le mettait en rapport direct avec la Sarre et la Nied, où cantonnait une partie de sa cavalerie, tandis que d’immenses abattis pratiqués au nord le séparaient des Anglo-Bataves.

Des routes, tracées par le génie militaire rayonnaient de Hombourg à Sierck, à Bouzonville, ainsi qu’à Siersberg et Burgesch, châteaux qu’il avait fortifiés, et qui se trouvant au flanc droit de l’ennemi, permettaient au maréchal d’être incessamment instruit de sa marche et de ses tentatives.

Onze bataillons, trois cents hommes détachés de l’armée, un escadron de dragons, et quatre compagnies franches, défendaient Sarrelouis, dont Monsieur de Choisy était gouverneur.

L’électeur de Bavière et le maréchal de Marcin, qui avaient ordre d’affaiblir leur armée à proportion des secours que pourrait recevoir Marlborough, envoyaient de temps en temps à Villars de nouveaux renforts. A la fin de mai et dans les premiers jours de juin, il vit arriver sept mille hommes des rives du Rhin, trois mille de la Flandre, ainsi que deux régiments d’infanterie, un régiment de cavalerie et un autre de dragons tirés de Luxembourg. Ce qui n’empêchait pas l’armée ennemie d’être encore bien supérieure à la sienne.

Marlborough voulait assiéger Sarrelouis et Thionville, s’unir aux troupes lorraines, établir son quartier d’hiver entre Metz, Nancy, Bar et Verdun, et marcher ensuite sur la Champagne, mais Villars qui l’avait deviné, s’était mis en mesure de lui disputer les passages.

Le 2 juin, l’armée anglaise, campée sur la montagne d’Apollon, près Trêves, en descendit pour se joindre à la garnison de cette ville, où Marlborough ne laissa qu’un régiment wallon avec quinze hommes tirés de chaque bataillon d’infanterie.

Le 3, à une heure du matin, ce général s’avança en silence, sans battre le tambour ni sonner la trompette, jusqu’au village de Consarbrück, où l’attendait l’avant-garde. L’armée tout entière traversa la Sarre le soir du même jour, elle campa à deux lieues de Sierck, et Marlborough arriva vers six heures avec sa cavalerie sur les hauteurs d’Apach et de Mensberg.

Villars, de son côté, suivi de cinq cents cavaliers, fit une reconnaissance sur Apach, où ses dragons mirent pied à terre dans les haies, tandis qu’il tournait le village de Rustroff, de manière que le ravin fût entre les deux armées.

Les Français demeurèrent dans cette position jusqu’à neuf heures et demie du soir, et la cavalerie ennemie resta rangée en bataille, sabre à la main, tant que Villars n’eut pas fait sonner la retraite.

Pendant ces manœuvres d’avant-garde, l’armée française changeait de situation, en marchant sur deux colonnes échelonnées, de manière à former un vaste fer à cheval sur les hauteurs : l’aile gauche à Rethel où fut le quartier-général, l’infanterie depuis la montagne de Kunsberg jusqu’à Montenach, Fruching, etc., la cavalerie, les dragons, les équipages, vers la Petite-Hettange, où se trouvaient en abondance des sources d’eau vive.

Tous les gros bagages furent envoyés en même temps sous les remparts de Thionville, et chacun eut ordre de courir à son poste au premier coup de canon. Le même jour, plus de deux cents déserteurs ennemis étant arrivés à Sarrelouis, furent aussitôt transférés à Metz.

Le 4 juin, Marlborough ayant reçu de nouveaux renforts d’Allemagne et de Flandre, se vit à la tête d’une armée de plus de cent mille hommes. Les bagages, l’artillerie, les matériaux de campement, les pionniers, arrivèrent le même jour, et l’on traça une ligne d’occupation depuis le village de Perl jusqu’au château de Mensberg, qui, sommé la veille de se rendre, parlementa vingt-quatre heures, et fut emporté de vive force.

Ses défenseurs, mis à la garde du camp, allaient être pendus pour l’exemple, car Marlborough avait déclaré ne vouloir faire aucun quartier aux garnisons prises les armes à la main, lorsqu’un jeune cavalier apporta leur lettre de grâce.

Ce cavalier, neveu de Marlborough et fils de lord Churchill qui commandait le centre de l’armée, courut au sergent, qui le reconnut pour la religieuse trouvée dans le ravin de Mensberg. « Vous m’avez sauvé la vie, sergent, dit-il, je vous rends la vôtre, nous sommes quittes ».

Les défenseurs de Mensberg, au nombre de soixante-sept, furent envoyés immédiatement à Villars, qui retourna, par échange de procédé, le même nombre de prisonniers.

Tous les villages, toutes les fermes entre la Moselle et la Sarre, sur la ligne d’occupation de l’armée anglo-batave, étaient remplis par les états-majors. Le comte de Noyelles avait le sien à Perl, milord Churchill occupait le village de Merschweiller, Marlborough celui de Bragh.

Le 5 juin, une revue générale eut lieu. L’armée demeura douze heures sous les armes, et un repas splendide fut donné par Marlborough, dans le château de Mensberg, à tous les principaux chefs de son armée. Il employa les jours suivants à des reconnaissances sur la Moselle et la Sarre, à de grandes manœuvres, et principalement à tâcher de tirer Villars d’une immobilité fatale aux grands projets des confédérés.

Mais le maréchal français, attentif à modérer l’impétuosité de ses soldats, ne permettait pas même ces escarmouches d’avant-garde qui servent de délassement aux chefs d’armée. Il craignait qu’une affaire de cette nature ne le mît en danger de déployer des forces considérables, et de sortir des limites qu’il s’était tracées.

Tout ce qu’il fit pendant une quinzaine fut de fortifier les abords de la Nied, de protéger la droite de son infanterie par un corps de dragons, et d’échelonner la brigade de Picardie depuis Monteloch jusqu’aux forêts dont les abords se trouvaient défendus par de nombreux abattis. Il éleva quelques retranchements devant la brigade de Coetquin, et les discontinua bientôt, ne voulant y faire travailler qu’autant que l’ennemi se présenterait avec toutes ses forces, afin de ne pas ralentir l’ardeur de ses troupes.

De part et d’autre, on ouvrait de larges tranchées, on sondait les gués, on disposait de nombreuses sentinelles. Chaque jour, Marlborough recevait de nouveaux renforts qu’il mettait sur les derrières, chaque matin il parcourait à cheval son front de bataille, envoyait des reconnaissances, dirigeait sur la Moselle et la Nied des hommes qui rentraient le soir au camp, allumait des feux dans plusieurs directions différentes, faisait jeter des ponts sur la Sarre et la Moselle pour inquiéter Villars et l’engager à combattre ou à changer ses dispositions.

Enfin, les confédérés las d’attendre, voyant d’ailleurs que leurs forces diminuaient par la désertion et les maladies, résolurent de prendre un parti définitif. On s’assembla trois jours de suite en conseil de guerre. Marlborough insistait pour attaquer Villars, traverser la Moselle devant Perl, enlever Sierck, bombarder Thionville et marcher sur Metz.

Les impériaux, au contraire, étaient d’avis qu’on gagnât les rives de la Nied pour faire le siège de Sarrelouis, les Allemands et les Hollandais jugeaient la retraite préférable à toute espèce de tentative, d’autant plus que les fourrages devenaient rares, et que la force morale du soldat commençait à baisser. Dans une telle lutte d’opinions contraires, la majorité devait faire la loi.

Le 15, Marlborough, au soleil levant, passa une revue générale de son armée : il la trouva déjà diminuée de cinq mille hommes. Ce fut avec un front soucieux, des traits altérés, une colère non déguisée, qu’il parcourut, pour la dernière fois, ces lignes formidables contre lesquelles devait se briser, dans sa pensée, la puissance de Louis XIV.

Ce fut avec un retour pénible sur lui-même, qu’il se sentit obligé de céder au génie de Villars, un terrain conquis par tant de sacrifices et tant d’efforts. Le soir, les officiers généraux s’assemblèrent à Mensberg. Marlborough ne leur dissimula ni son mécontentement pour le peu d’accord qui régnait entre eux, ni ses préventions contre la tiédeur de l’Allemagne et de la Hollande, qu’il regardait comme traîtres à la coalition. Il se plaignit avec beaucoup de hauteur du prince de Bade, qui ne tenant rien de ce qu’il avait promis, compromettait, disait-il, le succès d’une campagne, dont les chances ne pouvaient être douteuses.

Marlborough ne se coucha point : l’idée d’une retraite faisait bondir son cœur de rage et de jalousie. Croyant devoir se disculper aux yeux de Villars, il lui écrivit que le prince de Bade était cause de tout, qu’il devait lui amener les troupes à la solde de la Hollande, et qu’il n’en avait rien fait, qu’au lieu de le seconder dans la conquête des Trois-Evèchés, comme ils en étaient convenus, Louis Guillaume avait employé mille moyens pour y mettre obstacle.

« Rendez-moi la justice de croire, dit-il en propres termes, que ma retraite est la faute du prince, et que je vous estime encore plus que je ne suis fâché contre lui ».

Le 16 juin, après douze jours de campement sur les hauteurs de Sierck, les bagages et l’artillerie de l’armée ennemie reprirent la route de Trêves, et le même jour, à minuit, Marlborough fit défiler son armée avec un tel silence que Villars n’en fut pas informé avant sept heures du matin, un brouillard épais ayant empêché de découvrir le camp plus tôt.

Villars, avec quatorze escadrons et les grenadiers, suivit l’ennemi sans pouvoir l’atteindre. Dans la crainte qu’il ne fît une pointe sur le Luxembourg, il y envoya un fort détachement de grenadiers et de dragons, mais on apprit le soir que l’avant-garde avait traversé la Moselle et la Sarre à Consarbrück, et que toute l’armée reprenait les positions qu’elle occupait autour de Trêves à la fin de mai.

Le 19, l’infanterie ennemie, avec un corps de cavalerie sous les ordres du général Churchill, continua son mouvement de retraite sur le Rhin.

Le 20, Marlborough quitta Trêves avec le reste de la cavalerie, après avoir laissé sur la Moselle sept mille palatins et les troupes westphaliennes. Comme cette arrière-garde n’était point chargée de tenir contre Villars, elle brûla les magasins de fourrages de Sarrebourg et de Trêves, rompit les ponts, pilla les arsenaux, les habitants, et battit en retraite à la fin du mois.

Le 23, Villars, revenu sur ses pas, décampait de Rethel, en y laissant dix mille hommes aux ordres du comte de Druys, pour garder les deux ponts jetés surla Moselle. Il se portait le lendemain sur Bouzonville avec vingt mille hommes, arrivait sous les murs de Sarrelouis, et jetait deux ponts sur la Sarre. Le 25, il tirait de la garnison de cette place huit bataillons, deux régiments de cavalerie, deux régiments de dragons, pour les envoyer à Sarrebruck sous les ordres du comte Dubourg, tandis que la gendarmerie, le régiment du roi, deux régiments d’infanterie, conduits par les généraux Surville, La Chastre et Roucy, marchaient sur la Flandre, en traversant le Luxembourg.

Villars envoya un courrier au maréchal de Marcin pour l’informer de ses dispositions, lui annoncer la retraite de Marlborough, et le prévenir qu’il le joindrait incessamment lui-même avec le reste de ses troupes. Le 27, Villars quittait Sarrelouis.

Le 30, il était à Trêves, et le 4 juillet, il opérait sa jonction avec l’armée du Rhin, ce qui formait en tout soixante bataillons et cent escadrons (environ soixante mille hommes), commandés par dix-huit lieutenants-généraux et quinze maréchaux-de-camp. Quelques troupes, étant demeurées échelonnées sur la Moselle, Sierck, Mensberg, etc., reçurent de nouveau garnison française.

Ces mouvements imprévus causèrent dans les Trois-Évêchés l’allégresse la plus vive. Les villes fortes, fermées depuis un mois, ouvrirent leurs barrières. Les campagnes, veuves de leurs habitants qui avaient fui dans les bois, se repeuplèrent.

Les églises et les couvents de Metz, Thionville, Sarrelouis, Longwy, Bitche, Sierck, Rodemack, Verdun, convertis en hôpitaux, en magasins de vivres et de fourrages, reprirent leur destination religieuse. Un Te Deumfut chanté dans la cathédrale de Metz, et partout la joie publique se manifesta par des fêtes.

Depuis lors, trois invasions ennemies ont menacé le château de Mensberg. La première, en 1792, n’osa point franchir la basse Moselle. Mais, en 1814 et 1815, cet ancien domaine féodal ouvrit ses portes a plusieurs maîtres différents.

Son propriétaire actuel, appelé par les paysans le seigneur Breidt, est, quant aux habitudes, au costume, aux mœurs traditionnelles, un type remarquable des villageois allemands du dernier siècle : il semble debout au milieu des ruines, avec son habit bleu à larges basques, ses guêtres blanches boutonnées au-dessus du genou, sa veste rouge et son énorme chapeau, pour instruire la génération présente des faits antérieurs à notre âge.

Malheureusement, ce seigneur est peu communicatif et surtout peu crédule. Ainsi, ne lui parlez ni du diable, ni des templiers, comme architectes du château, il repousserait ces mauvais bruits avec énergie, car il tient singulièrement à ce que rien de fabuleux ou d’infernal ne se mêle à l’histoire de son domaine.

- Lors donc que vous aurez parcouru l’intérieur du château, mesuré ses murailles de onze pieds d’épaisseur, visité ses quatre tours appelées en 1642, la Kentour, la KallfeldenTour, la Keptour, la Tour de la Lanterne, donné quelques regrets à la chapelle située jadis au rez-de-chaussée de cette dernière, et rasée impitoyablement par M. Breidt
- lorsque, après avoir franchi les trois étages de celle dont l’abord n’est point impossible, vous aurez étudié la disposition formidable des galeries couvertes, sous l’une desquelles on voit encore l’entrée d’un souterrain qui communiquait avec Monderen
- lorsque, assis au centre de la cour d’honneur où cinquante cavaliers bardés pouvaient manœuvrer à l’aise, vous aurez admiré la gracieuse élégance de la tour crénelée contre laquelle s’appuie la porte d’entrée, veuve de sa herse et de son pont-levis,
vous vous inclinerez avec respect devant l’écusson d’or à la bande de gueules chargé de trois coquilles d’argent(armes de la maison de Sierck) qui décore la façade du donjon, devenue simple maison de ferme, et vous chercherez ensuite dans les salles de cette habitation rustique, éclairées comme elles l’étaient jadis par des jours étroits et des croisées à trilobés, la chambre d’Arnold le templier.

Les marteaux du moyen-âge et de la renaissance, en modifiant les tours, ont aussi fait subir de nombreuses altérations au donjon, mais à minuit un cri plaintif s’échappe d’un point du château, où jamais efforts humains n’ont pu faire tenir ni chaux, ni ciment. C’est le lieu qu’occupait le templier maudit, quand Lucifer l’enleva pour l’éternité. 


Archive pour 25 décembre, 2010

Le château de Manderen (57)

Carte de ManderenChâteau de Manderen

 

Classé monument historique en 1930, racheté par le conseil général de la Moselle en 1975, le château de Mensberg est entièrement réhabilité, et renaît de ses ruines en septembre 1998.

Le château se visite tous les jours de mi-avril à mi-décembre (individuels ou groupes), et l’on peut assister à des expositions, des spectacles, des festivals, des banquets médiévaux. Vous avez même la possibilité de louer des espaces pour l’organisation de dîners, de cocktails, de séminaires ou de conférences.

Pour de plus amples renseignements concernant ces diverses prestations, je ne peux que vous diriger sur le site de ce splendide château.

Je vous propose de découvrir l’histoire de ce château, et surtout pourquoi il est appelé château de Malbrouck. L’article est un peu long, mais laissez-vous guider par la description, on a réellement l’impression d’être du voyage et du face-à-face final.

Les appellations anciennes ont été respectées.

D’après un article paru dans la revue « L’Austrasie » – 1839

Lorsque, après avoir couché dans la petite ville de Sierck, vous gravissez, par une belle matinée, l’escarpement rocailleux de la côte de Kirsch, vos regards peuvent jouir, à mesure que le sol s’élève, de l’un des paysages les plus riches et les plus variés du département.

Arrêtez-vous au sommet de la montagne, et voyez comme l’horizon déploie son majestueux rideau. A gauche, on dirait qu’il s’abaisse pour couvrir Thionville de ses grandes ombres. A droite, il se confond avec la Moselle. Devant vous, il laisse à découvert le Stromberg aux druidiques souvenirs. Vous embrassez, d’un même coup d’œil, quantité d’habitations répandues comme des bosquets fleuris dans un vaste jardin anglais, et vous découvrez à la fois les terres de Belgique, de Prusse et de France.

Mais à peine le ban de Kustroff est-il franchi, à peine avez-vous quitté les derniers jardins de la ville ducale, qu’une nature aride et sauvage se présente. Vous laissez à droite le joli village de Kirsch dont la physionomie respire l’aisance, vous suivez à gauche un immense ravin qui semble avoir été creusé par la nature pour servir de limite à deux puissances rivales, et vous arrivez, par des sentiers escarpés, au fond d’une vallée profonde où quelques maisons mal assises constituent le village de Monderen.

Des eaux vives, une végétation vigoureuse, vous invitent à goûter quelque repos avant d’escalader de nouvelles hauteurs, mais vous avez aperçu la taille colossale du château de Mensberg, et le cœur vous brûle d’y arriver. Cependant, trois quarts de lieue vous en séparent encore. Suivez les vignes, ne hâtez pas trop votre marche, et j’aurai le temps de vous conter l’histoire de cet ancien manoir féodal.

Dans le haut moyen-âge, époque au-delà de laquelle il n’est guère possible de rien dire d’exact sur Mensberg, cette localité paraît avoir appartenu aux archevêques de Trêves, dont elle formait l’une des limites territoriales. D’anciennes forêts l’entouraient de toutes parts, et rien ne prouve qu’on eût construit un château avant le XIe siècle, car jusqu’alors la haute Lorraine n’avait point fait de tentative sérieuse pour se rendre indépendante du pouvoir archiépiscopal.

II n’en fut pas de même lorsque les comtes de Metz eurent placé Gerald, l’un des leurs, sur le trône de Lorraine. Ce vaillant capitaine, profitant du démembrement universel qui s’opérait au sein des grands états, assura par des conquêtes les intérêts futurs de sa dynastie, et planta l’étendard lorrain jusqu’au ruisseau de Monderen. Sans doute qu’en cette occasion, les archevêques de Trêves auront tâché d’assurer l’inviolabilité de leurs frontières en construisant des forts, au nombre desquels figura celui de Mensberg.

Quoi qu’il en soit, dès l’année 1093, on voit la maison de Sierck, dans la personne du comte Reimbold, posséder le Mensberg à titre de seigneurie. En 1157 c’est Arnold de Sierck, en 1207, Arnold II, chevaliers intrépides qui guerroyaient à tout venant, et semblaient les arbitres-nés des nombreuses querelles qui se vidaient dans la Lorraine allemande.

Le 11 septembre 1439, Jacques de Sierck était en son château de Mensberg, lorsqu’il fut salué du titre pompeux d’archevêque-électeur de Trêves. Il y revint cinq années plus tard pour en consacrer la chapelle, œuvre admirable de hardiesse et d’élégance.

En 1530, la maison de Sierck, aux destinées de laquelle Mensberg paraît avoir été toujours uni, n’ayant plus de descendance masculine, la forteresse devint la propriété d’Elisa de Sierck qui la transporta dans le domaine des sires de Seyne, par son alliance avec le comte Gérard.

En 1600, Dorothée-Catherine de Seyne, ayant épousé Charles-Louis, comte de Sultz, lui porta pour dot le château de Mensberg avec ses dépendances.

La guerre de trente ans, si fatale à la Lorraine allemande, le fut principalement au domaine dont nous parlons. Il fut dévasté plusieurs fois, et son propriétaire, obéré de dettes énormes, se trouva dans la triste obligation d’en faire la vente aux enchères. Dieudonné de Bettainville en devint l’acquéreur.

Après lui, Mensberg fut acheté par le sieur Barbarat de Mazirot, qui le vendit, en 1778, à Joseph, baron de Blockhausen, lequel mourut en 1781, laissant cette seigneurie à des neveux, Messieurs de Geisen et de Blockhausen, et à une nièce, madame la marquise de Villers. Cette dame apporta de la sorte en dot à son mari une partie du château de Mensberg, dont les revenus étaient alors considérables.

Mais la révolution causa un préjudice immense à cette propriété féodale. En 1807, les cohéritiers s’étant décidés à la vendre, Pierre Breidt, qui en était fermier, acquit le château ainsi que la ferme.

Mensberg avait un grand nombre de droits féodaux. Son seigneur pouvait, en temps de guerre, requérir pour sa défense douze hommes d’armes du commandant de Sierck, indépendamment des sujets attachés à ses terres, qui devenaient alors soldats du comte.

L’hôtel du Lion-d’Or de Sierck, inféodé à l’un des citoyens de cette ville par le seigneur de Mensberg, était tenu de le recevoir gratuitement, lui et les gens de sa suite, et de servir un nombre de mets désignés dans le contrat. Enfin, il y avait sur la Sarre, un fief tenu par Monsieur Moritz, lequel se trouvait sujet à hommage envers le seigneur de Mensberg.

Telle a été l’histoire d’un château, que sa position formidable a dû rendre témoin de bien des évènements, dont le souvenir confus s’est effacé avec tant d’autres faits du même genre.

L’oubli semble avoir enveloppé ses anciens propriétaires eux-mêmes, du moment qu’un hôte illustre eut planté sur les tourelles du château le léopard de la Tamise. Depuis un siècle, le nom de Marlborough se confond avec celui de Mensberg.

L’hôte d’une semaine a prévalu sur quinze générations seigneuriales, son image, grandie par le temps et les traditions villageoises, apparaît encore dans les contes de la veillée comme une page vivante où se peignent en traits de sang, les catastrophes d’une époque. Marlborough, c’est la conquête, l’invasion avec ses horreurs, Marlborough, ce sont les Anglais au cœur de la France, c’est la ruine, l’incendie, la perte imminente d’une nationalité, c’est l’idée de cette influence accablante exercée par un génie fatal que rien n’arrête, que la terreur devance, et que la mort accompagne.

Marlborough et Villars en 1705

Personne n’eût osé compter sur les ravins de Mensberg, ni sur les bataillons envoyés à la rencontre de lord Churchill, mais le Fabius français était là, et quelques lueurs de confiance tempéraient la crainte dont les populations mosellanes étaient saisies.

« Mon cher cousin, lui avait dit Louis XIV, lorsqu’il vint rendre compte de sa mission en Languedoc, vos services passés me donnent de grandes espérances de ceux que vous pouvez me rendre à l’avenir. Et les affaires du royaume en iraient beaucoup mieux, si j’avais plusieurs Villars à employer. Mais n’en ayant qu’un, je ne puis l’envoyer qu’aux endroits les plus nécessaires. C’est pourquoi je vous avais envoyé en Languedoc, vous y avez remis la tranquillité parmi mes sujets, il faut à présent les aller défendre contre mes ennemis. Vous irez commander l’armée que j’aurai sur la Moselle, la campagne prochaine. Disposez-vous à partir bientôt pour vous y rendre ».

Effectivement, dans un conseil d’état tenu à la mi-janvier 1705, Louis XIV, après avoir décoré Villars de la croix et du collier de ses ordres, le nomma commandant eu chef de l’armée de la Moselle. Le maréchal de Marcin, chargé en même temps de diriger l’armée du Rhin, promit de s’entendre avec Villars, et de subordonner ses opérations aux siennes, condition indispensable pour résister efficacement aux troupes coalisées.

L’armée de la Moselle se composait de soixante-quinze bataillons et de cent-dix escadrons, auxquels devaient s’unir, selon l’urgence, des détachements des armées de Flandre et d’Allemagne.

Le 1erfévrier, Villars quitte Paris, arrive à Metz le 3, visite les places fortes de la Moselle, de la Meuse, de la Sarre et du Luxembourg, inspecte les troupes, pourvoit à tous les moyens de défense, approvisionne Metz, Thionville, Longwy, Sierck, Sarrelouis. Il met sur pied les compagnies bourgeoises, se renforce d’une partie des troupes que l’électeur de Bavière commandait en Flandre, et fait en sorte de pouvoir mettre en campagne, dans moins de vingt-quatre heures,une armée de trente-six mille hommes.

De son côté, le comte de Noyelles, qui s’attendait à voir les troupes françaises envahir le Palatinat ou le pays de Trêves, coupait les avenues, interceptait les routes par des abattis de bois, et travaillait à fortifier les environs de Trêves, ainsi que l’embouchure de la Sarre.

A Metz, à Thionville, on redoublait d’activité. Chaque jour, d’immenses convois d’armes et de munitions descendaient la Moselle, se dirigeant sur Luxembourg, Sierck et Sarrelouis, et Villars qui avait eu l’idée d’emporter Trêves d’un coup de main, allait visiter par lui-même, déguisé en paysan, les positions que tenaient les troupes confédérées.

Quand il se fut bien convaincu de l’impossibilité de prendre l’offensive avec avantage, en face d’une armée double de la sienne, il revint à Metz, fit rentrer dans les arsenaux le matériel de l’année, et partit ensuite pour Paris afin de prendre les ordres du roi avant d’ouvrir la campagne.

De retour à Metz au mois de mars, le maréchal y organisa un corps d’élite composé de mille grenadiers et de trente escadrons tirés des places voisines. Il joignit à ces troupes quelques pièces de canon, et marcha sur la Sarre, qu’il traversa le 21 avril, à quatre lieues au-dessous de Sarrelouis, près du château Saint-Jean.

Son dessein était d’enlever Hombourg, mais le gouverneur de cette forteresse repoussa la sommation du général français, qui traversa la Bliese sur un pont de bois défendu par une redoute qu’il fallut forcer.

Le comte de Druys eut moins de bonheur en essayant de passer la rivière de l’Horne pour atteindre la garnison d’Hornbach. L’inondation l’arrêta, comme elle empêcha le général Streist d’inquiéter Butler dans son mouvement de retraite vers Deux-Ponts. Le chevalier du Rozel l’y suivit néanmoins avec un gros de cavalerie, et en amena cent-cinquante prisonniers, ainsi qu’une grande quantité de bagages.

Le nom seul de Villars valait une armée. Son approche ébranlait le courage des impériaux, et toutes les garnisons des petites places se repliaient sur Mayence et Landau. En les chargeant avec vigueur, on eût gagné les rives du Rhin et la basse Moselle, opéré une jonction avec le maréchal de Marcin, et pris l’attitude qui convenait à l’honneur de la France, mais on manquait d’une bonne cavalerie, ainsi que de fourrage pour l’alimenter.

Les chemins d’ailleurs étaient devenus impraticables. Villars se retira donc de nouveau sur la Sarre après quelques démonstrations hostiles contre la ville d’Hornbach qui fut brûlée, et contre celle de Hombourg, dont l’artillerie française n’ébranla point les remparts. Il perdit une centaine d’hommes, fit à peu près le même nombre de prisonniers, et envoya ses troupes en quartier d’hiver.

Le comte de Noyelles, heureux d’avoir sauvé les troupes danoises, et celles de Hesse qui se trouvaient presque cernées à Saint-Wendel, n’inquiéta point le maréchal dans son mouvement de retraite, en sorte que ce fut une promenade réciproque faite à main armée.

Jusque-là Mensberg, protégé par les douze hommes d’élite que lui avait envoyés le gouverneur de Sierck , et par quarante villageois bien armés, n’a fait autre chose que de planter le drapeau blanc sur ses tourelles, d’abaisser sa herse, de lever son pont-levis à la chute du jour, et de donner asile aux chefs d’avant-garde qui battaient le pays.

On y dormait paisible, quand un soir la voix plaintive d’une femme se fit entendre. La galanterie, la compassion n’étant pas toujours les vertus des sentinelles, vous ne serez point étonné si les plaintes se renouvelèrent fréquemment avant qu’on prît la peine d’y répondre.

Au bout d’une heure cependant, le sergent du poste ayant fait sa ronde, fut frappé des mêmes plaintes, et voulut voir quel en pouvait être l’objet. On baissa le pont-levis, deux soldats se munirent de flambeaux, quatre autres prirent leurs armes, et le sergent qui les conduisait s’avança jusqu’au ravin. Quelle ne fut pas sa surprise, d’y trouver une jeune religieuse qui semblait accablée de souffrances et de fatigue.

« A mon secours, messieurs, leur dit-elle, pour Dieu, pour le salut de votre âme, daignez me recueillir, cette nuit seulement, dans l’un des réduits du château. Je suis sœur Claire du couvent de Trêves. Ces mécréants d’Anglais nous ont toutes chassées comme bouches inutiles, et je revenais dans mon village par des chemins détournés, quand la nuit m’a surprise ».
« Si vous dites vrai, répond le sergent, et bouche d’église, Dieu me damne ! ne doit jamais mentir, je vous recevrai volontiers jusqu’à demain. Mais au jour, il faut déguerpir, car nul étranger n’est admis séant. On fermerait le huis au roi lui-même ».

La religieuse dont la figure était charmante, le maintien modeste, la voix insinuante et douce, n’eut point de peine d’imposer aux gardiens du château le respect commandé par sou habit. Le chapelain lui céda sa chambre, et le lendemain, quand la messe fut dite, deux gardes la conduisirent à cheval ans la ville de Sierck.

Après un long interrogatoire que le prévôt lui fit subir, elle reçut un sauf-conduit pour Thionville, mais on apprit qu’au lieu de s’y rendre, elle avait pris le chemin de Luxembourg. Cette circonstance inspira naturellement quelques inquiétudes sur le caractère de la religieuse, mais d’autres évènements la firent bientôt oublier.

Le prince de Bade (Louis-Guillaume, filleul de Louis XIV), tombé malade à Rastadt, se trouvant dans l’impossibilité d’ouvrir la campagne comme il en avait le projet, Marlborough vint le trouver pour s’entendre avec lui. Ce général visita ensuite les lignes de Bihel, et partit le 23 mai pour se rendre sur la Moselle, où l’attendaient avec impatience des troupes désireuses de marcher sous ses ordres.

Le 26, un nombreux état-major, ayant à sa tête le comte de Noyelles, sortit de Trêves, et reçut au bruit du canon, au son des cloches de toutes les églises, le général étranger. Marlborough descendit chez le comte. Le lendemain, il parcourut les rives de la Moselle et de la Sarre, au-dessus de Wasserbillig, fit battre le pays par des éclaireurs, et annonça le 28, dans un ordre du jour motivé, que la campagne allait s’ouvrir.

Les Anglais arrivèrent le même jour aux environs de Trêves, le 30, on sonda les gués de la Sarre entre Kontz et Sarrebourg (4 lieues en deçà de la ville de Trêves).

Le général Cochron et Monsieur de Rocques, premier directeur des approches et des fortifications des états-généraux, arrivèrent au camp de Marlborough, et le 31, à quatre heures du matin, dix mille hommes sortis de la ville épiscopale, ainsi que des campagnes environnantes, vinrent camper sur les hauteurs de Consarbrück et de Grevenmacheren , embrassant de la sorte l’embouchure de la Sarre et celle de la Moselle.

Le comte de Noyelles commandait cette avant-garde, pendant que Marlborough inspectait à Trêves les corps nouvellement arrivés, formait une réserve, et disposait les choses avec l’activité bouillante qui le caractérisait.

Villars, non moins zélé, sachant d’ailleurs qu’il avait à soutenir son nom, ses titres et sa gloire, qu’il s’agissait du salut de la monarchie, des destinées futures de l’Europe entière, Villars semblait grandir avec le danger.

Jamais peut-être deux rivaux ne s’étaient mesurés avec plus d’envie, jamais deux hommes arrivés au faîte de la réputation militaire n’avaient envisagé avec une sollicitude plus inquiète, une impatience plus marquée, la solution d’une question d’état où chacun, princes, soldats, citoyens, était personnellement intéressé d’un drame sanglant joué par les premières têtes du monde sur une scène immense, où la postérité venait se poser comme témoin.

Villars n’ayant que cinquante-cinq mille hommes, parmi lesquels figurait la maison du roi, cherchait à concentrer ses forces, mais aussi à les rendre toutes disponibles. Il pensait que la nature du sol devait lui venir en aide, et qu’il s’agissait moins de vaincre avec éclat que de se maintenir sous le canon des places frontières de la Lorraine allemande.

A cet effet, il ruina les environs de Luxembourg, de Sarrelouis, de Sierck, et toutes les terres qui le séparaient des ennemis, afin d’ôter à ces derniers les moyens de subsister. Il assembla ses troupes entre Thionville, Sierck et Bouzonville, parcourut ensuite les rives de la Nied jusqu’à la Sarre, établit des magasins de vivres, et forma deux camps : l’un près de Kœnigsmacheren, qu’il commanda en personne, l’autre à six lieues de Thionville, entre Bouzonville et Freistroff, aux ordres du général Streiff.

« Ce dernier camp, établi sur le Kunsberg, doit être à jamais célèbre, dit Monsieur Teissier, dans l’histoire de la castramétation. Il donne la plus haute idée du coup d’œil stratégique d’un guerrier qui, jusque-là, s’était plutôt signalé par sa valeur téméraire dans les combats. Un fait digne d’être cité, c’est que Villars, convaincu de la force naturelle de son camp, ne voulut pas le couvrir par des retranchements, et le motif qu’il en donne n’est pas moins remarquable : les retranchements, dit-il, inquiètent les Français. Aussi, ne trouve-t-on, sur l’étendue occupée par l’armée française, nulle trace de lignes continues, mais seulement quelques redoutes aux extrémités pour y placer des postes avancés ».

Tels sont les ouvrages qu’on observe encore à Fruching, au-dessus de Montenach, jusqu’au bois où le ravin s’adoucit. Le camp occupait les hauteurs de la Moselle, vis-à-vis Rethel, celles de Montenach, le coteau d’Altenberg, la ferme de Kunsberg, les villages de Fruching et de Kerling, jusqu’au ruisseau de Kœnigsmacheren (la Canner).

Villars ne pouvait être attaqué de front. Il s’était posté de manière à soutenir en même temps Luxembourg, Thionville et Sarrelouis, places importantes, séparées l’une de l’autre par un pays accidenté, difficile, sans communications.

Un pont de bateaux qu’il avait jeté sur la Moselle, à Malling, lui permettait de se porter rapidement sur la première de ces deux villes. Une large tranchée pratiquée au midi dans la forêt de Kalenhoven, entre Sierck et Sarrelouis, le mettait en rapport direct avec la Sarre et la Nied, où cantonnait une partie de sa cavalerie, tandis que d’immenses abattis pratiqués au nord le séparaient des Anglo-Bataves.

Des routes, tracées par le génie militaire rayonnaient de Hombourg à Sierck, à Bouzonville, ainsi qu’à Siersberg et Burgesch, châteaux qu’il avait fortifiés, et qui se trouvant au flanc droit de l’ennemi, permettaient au maréchal d’être incessamment instruit de sa marche et de ses tentatives.

Onze bataillons, trois cents hommes détachés de l’armée, un escadron de dragons, et quatre compagnies franches, défendaient Sarrelouis, dont Monsieur de Choisy était gouverneur.

L’électeur de Bavière et le maréchal de Marcin, qui avaient ordre d’affaiblir leur armée à proportion des secours que pourrait recevoir Marlborough, envoyaient de temps en temps à Villars de nouveaux renforts. A la fin de mai et dans les premiers jours de juin, il vit arriver sept mille hommes des rives du Rhin, trois mille de la Flandre, ainsi que deux régiments d’infanterie, un régiment de cavalerie et un autre de dragons tirés de Luxembourg. Ce qui n’empêchait pas l’armée ennemie d’être encore bien supérieure à la sienne.

Marlborough voulait assiéger Sarrelouis et Thionville, s’unir aux troupes lorraines, établir son quartier d’hiver entre Metz, Nancy, Bar et Verdun, et marcher ensuite sur la Champagne, mais Villars qui l’avait deviné, s’était mis en mesure de lui disputer les passages.

Le 2 juin, l’armée anglaise, campée sur la montagne d’Apollon, près Trêves, en descendit pour se joindre à la garnison de cette ville, où Marlborough ne laissa qu’un régiment wallon avec quinze hommes tirés de chaque bataillon d’infanterie.

Le 3, à une heure du matin, ce général s’avança en silence, sans battre le tambour ni sonner la trompette, jusqu’au village de Consarbrück, où l’attendait l’avant-garde. L’armée tout entière traversa la Sarre le soir du même jour, elle campa à deux lieues de Sierck, et Marlborough arriva vers six heures avec sa cavalerie sur les hauteurs d’Apach et de Mensberg.

Villars, de son côté, suivi de cinq cents cavaliers, fit une reconnaissance sur Apach, où ses dragons mirent pied à terre dans les haies, tandis qu’il tournait le village de Rustroff, de manière que le ravin fût entre les deux armées.

Les Français demeurèrent dans cette position jusqu’à neuf heures et demie du soir, et la cavalerie ennemie resta rangée en bataille, sabre à la main, tant que Villars n’eut pas fait sonner la retraite.

Pendant ces manœuvres d’avant-garde, l’armée française changeait de situation, en marchant sur deux colonnes échelonnées, de manière à former un vaste fer à cheval sur les hauteurs : l’aile gauche à Rethel où fut le quartier-général, l’infanterie depuis la montagne de Kunsberg jusqu’à Montenach, Fruching, etc., la cavalerie, les dragons, les équipages, vers la Petite-Hettange, où se trouvaient en abondance des sources d’eau vive.

Tous les gros bagages furent envoyés en même temps sous les remparts de Thionville, et chacun eut ordre de courir à son poste au premier coup de canon. Le même jour, plus de deux cents déserteurs ennemis étant arrivés à Sarrelouis, furent aussitôt transférés à Metz.

Le 4 juin, Marlborough ayant reçu de nouveaux renforts d’Allemagne et de Flandre, se vit à la tête d’une armée de plus de cent mille hommes. Les bagages, l’artillerie, les matériaux de campement, les pionniers, arrivèrent le même jour, et l’on traça une ligne d’occupation depuis le village de Perl jusqu’au château de Mensberg, qui, sommé la veille de se rendre, parlementa vingt-quatre heures, et fut emporté de vive force.

Ses défenseurs, mis à la garde du camp, allaient être pendus pour l’exemple, car Marlborough avait déclaré ne vouloir faire aucun quartier aux garnisons prises les armes à la main, lorsqu’un jeune cavalier apporta leur lettre de grâce.

Ce cavalier, neveu de Marlborough et fils de lord Churchill qui commandait le centre de l’armée, courut au sergent, qui le reconnut pour la religieuse trouvée dans le ravin de Mensberg. « Vous m’avez sauvé la vie, sergent, dit-il, je vous rends la vôtre, nous sommes quittes ».

Les défenseurs de Mensberg, au nombre de soixante-sept, furent envoyés immédiatement à Villars, qui retourna, par échange de procédé, le même nombre de prisonniers.

Tous les villages, toutes les fermes entre la Moselle et la Sarre, sur la ligne d’occupation de l’armée anglo-batave, étaient remplis par les états-majors. Le comte de Noyelles avait le sien à Perl, milord Churchill occupait le village de Merschweiller, Marlborough celui de Bragh.

Le 5 juin, une revue générale eut lieu. L’armée demeura douze heures sous les armes, et un repas splendide fut donné par Marlborough, dans le château de Mensberg, à tous les principaux chefs de son armée. Il employa les jours suivants à des reconnaissances sur la Moselle et la Sarre, à de grandes manœuvres, et principalement à tâcher de tirer Villars d’une immobilité fatale aux grands projets des confédérés.

Mais le maréchal français, attentif à modérer l’impétuosité de ses soldats, ne permettait pas même ces escarmouches d’avant-garde qui servent de délassement aux chefs d’armée. Il craignait qu’une affaire de cette nature ne le mît en danger de déployer des forces considérables, et de sortir des limites qu’il s’était tracées.

Tout ce qu’il fit pendant une quinzaine fut de fortifier les abords de la Nied, de protéger la droite de son infanterie par un corps de dragons, et d’échelonner la brigade de Picardie depuis Monteloch jusqu’aux forêts dont les abords se trouvaient défendus par de nombreux abattis. Il éleva quelques retranchements devant la brigade de Coetquin, et les discontinua bientôt, ne voulant y faire travailler qu’autant que l’ennemi se présenterait avec toutes ses forces, afin de ne pas ralentir l’ardeur de ses troupes.

De part et d’autre, on ouvrait de larges tranchées, on sondait les gués, on disposait de nombreuses sentinelles. Chaque jour, Marlborough recevait de nouveaux renforts qu’il mettait sur les derrières, chaque matin il parcourait à cheval son front de bataille, envoyait des reconnaissances, dirigeait sur la Moselle et la Nied des hommes qui rentraient le soir au camp, allumait des feux dans plusieurs directions différentes, faisait jeter des ponts sur la Sarre et la Moselle pour inquiéter Villars et l’engager à combattre ou à changer ses dispositions.

Enfin, les confédérés las d’attendre, voyant d’ailleurs que leurs forces diminuaient par la désertion et les maladies, résolurent de prendre un parti définitif. On s’assembla trois jours de suite en conseil de guerre. Marlborough insistait pour attaquer Villars, traverser la Moselle devant Perl, enlever Sierck, bombarder Thionville et marcher sur Metz.

Les impériaux, au contraire, étaient d’avis qu’on gagnât les rives de la Nied pour faire le siège de Sarrelouis, les Allemands et les Hollandais jugeaient la retraite préférable à toute espèce de tentative, d’autant plus que les fourrages devenaient rares, et que la force morale du soldat commençait à baisser. Dans une telle lutte d’opinions contraires, la majorité devait faire la loi.

Le 15, Marlborough, au soleil levant, passa une revue générale de son armée : il la trouva déjà diminuée de cinq mille hommes. Ce fut avec un front soucieux, des traits altérés, une colère non déguisée, qu’il parcourut, pour la dernière fois, ces lignes formidables contre lesquelles devait se briser, dans sa pensée, la puissance de Louis XIV.

Ce fut avec un retour pénible sur lui-même, qu’il se sentit obligé de céder au génie de Villars, un terrain conquis par tant de sacrifices et tant d’efforts. Le soir, les officiers généraux s’assemblèrent à Mensberg. Marlborough ne leur dissimula ni son mécontentement pour le peu d’accord qui régnait entre eux, ni ses préventions contre la tiédeur de l’Allemagne et de la Hollande, qu’il regardait comme traîtres à la coalition. Il se plaignit avec beaucoup de hauteur du prince de Bade, qui ne tenant rien de ce qu’il avait promis, compromettait, disait-il, le succès d’une campagne, dont les chances ne pouvaient être douteuses.

Marlborough ne se coucha point : l’idée d’une retraite faisait bondir son cœur de rage et de jalousie. Croyant devoir se disculper aux yeux de Villars, il lui écrivit que le prince de Bade était cause de tout, qu’il devait lui amener les troupes à la solde de la Hollande, et qu’il n’en avait rien fait, qu’au lieu de le seconder dans la conquête des Trois-Evèchés, comme ils en étaient convenus, Louis Guillaume avait employé mille moyens pour y mettre obstacle.

« Rendez-moi la justice de croire, dit-il en propres termes, que ma retraite est la faute du prince, et que je vous estime encore plus que je ne suis fâché contre lui ».

Le 16 juin, après douze jours de campement sur les hauteurs de Sierck, les bagages et l’artillerie de l’armée ennemie reprirent la route de Trêves, et le même jour, à minuit, Marlborough fit défiler son armée avec un tel silence que Villars n’en fut pas informé avant sept heures du matin, un brouillard épais ayant empêché de découvrir le camp plus tôt.

Villars, avec quatorze escadrons et les grenadiers, suivit l’ennemi sans pouvoir l’atteindre. Dans la crainte qu’il ne fît une pointe sur le Luxembourg, il y envoya un fort détachement de grenadiers et de dragons, mais on apprit le soir que l’avant-garde avait traversé la Moselle et la Sarre à Consarbrück, et que toute l’armée reprenait les positions qu’elle occupait autour de Trêves à la fin de mai.

Le 19, l’infanterie ennemie, avec un corps de cavalerie sous les ordres du général Churchill, continua son mouvement de retraite sur le Rhin.

Le 20, Marlborough quitta Trêves avec le reste de la cavalerie, après avoir laissé sur la Moselle sept mille palatins et les troupes westphaliennes. Comme cette arrière-garde n’était point chargée de tenir contre Villars, elle brûla les magasins de fourrages de Sarrebourg et de Trêves, rompit les ponts, pilla les arsenaux, les habitants, et battit en retraite à la fin du mois.

Le 23, Villars, revenu sur ses pas, décampait de Rethel, en y laissant dix mille hommes aux ordres du comte de Druys, pour garder les deux ponts jetés surla Moselle. Il se portait le lendemain sur Bouzonville avec vingt mille hommes, arrivait sous les murs de Sarrelouis, et jetait deux ponts sur la Sarre. Le 25, il tirait de la garnison de cette place huit bataillons, deux régiments de cavalerie, deux régiments de dragons, pour les envoyer à Sarrebruck sous les ordres du comte Dubourg, tandis que la gendarmerie, le régiment du roi, deux régiments d’infanterie, conduits par les généraux Surville, La Chastre et Roucy, marchaient sur la Flandre, en traversant le Luxembourg.

Villars envoya un courrier au maréchal de Marcin pour l’informer de ses dispositions, lui annoncer la retraite de Marlborough, et le prévenir qu’il le joindrait incessamment lui-même avec le reste de ses troupes. Le 27, Villars quittait Sarrelouis.

Le 30, il était à Trêves, et le 4 juillet, il opérait sa jonction avec l’armée du Rhin, ce qui formait en tout soixante bataillons et cent escadrons (environ soixante mille hommes), commandés par dix-huit lieutenants-généraux et quinze maréchaux-de-camp. Quelques troupes, étant demeurées échelonnées sur la Moselle, Sierck, Mensberg, etc., reçurent de nouveau garnison française.

Ces mouvements imprévus causèrent dans les Trois-Évêchés l’allégresse la plus vive. Les villes fortes, fermées depuis un mois, ouvrirent leurs barrières. Les campagnes, veuves de leurs habitants qui avaient fui dans les bois, se repeuplèrent.

Les églises et les couvents de Metz, Thionville, Sarrelouis, Longwy, Bitche, Sierck, Rodemack, Verdun, convertis en hôpitaux, en magasins de vivres et de fourrages, reprirent leur destination religieuse. Un Te Deumfut chanté dans la cathédrale de Metz, et partout la joie publique se manifesta par des fêtes.

Depuis lors, trois invasions ennemies ont menacé le château de Mensberg. La première, en 1792, n’osa point franchir la basse Moselle. Mais, en 1814 et 1815, cet ancien domaine féodal ouvrit ses portes a plusieurs maîtres différents.

Son propriétaire actuel, appelé par les paysans le seigneur Breidt, est, quant aux habitudes, au costume, aux mœurs traditionnelles, un type remarquable des villageois allemands du dernier siècle : il semble debout au milieu des ruines, avec son habit bleu à larges basques, ses guêtres blanches boutonnées au-dessus du genou, sa veste rouge et son énorme chapeau, pour instruire la génération présente des faits antérieurs à notre âge.

Malheureusement, ce seigneur est peu communicatif et surtout peu crédule. Ainsi, ne lui parlez ni du diable, ni des templiers, comme architectes du château, il repousserait ces mauvais bruits avec énergie, car il tient singulièrement à ce que rien de fabuleux ou d’infernal ne se mêle à l’histoire de son domaine.

- Lors donc que vous aurez parcouru l’intérieur du château, mesuré ses murailles de onze pieds d’épaisseur, visité ses quatre tours appelées en 1642, la Kentour, la KallfeldenTour, la Keptour, la Tour de la Lanterne, donné quelques regrets à la chapelle située jadis au rez-de-chaussée de cette dernière, et rasée impitoyablement par M. Breidt
- lorsque, après avoir franchi les trois étages de celle dont l’abord n’est point impossible, vous aurez étudié la disposition formidable des galeries couvertes, sous l’une desquelles on voit encore l’entrée d’un souterrain qui communiquait avec Monderen
- lorsque, assis au centre de la cour d’honneur où cinquante cavaliers bardés pouvaient manœuvrer à l’aise, vous aurez admiré la gracieuse élégance de la tour crénelée contre laquelle s’appuie la porte d’entrée, veuve de sa herse et de son pont-levis,
vous vous inclinerez avec respect devant l’écusson d’or à la bande de gueules chargé de trois coquilles d’argent(armes de la maison de Sierck) qui décore la façade du donjon, devenue simple maison de ferme, et vous chercherez ensuite dans les salles de cette habitation rustique, éclairées comme elles l’étaient jadis par des jours étroits et des croisées à trilobés, la chambre d’Arnold le templier.

Les marteaux du moyen-âge et de la renaissance, en modifiant les tours, ont aussi fait subir de nombreuses altérations au donjon, mais à minuit un cri plaintif s’échappe d’un point du château, où jamais efforts humains n’ont pu faire tenir ni chaux, ni ciment. C’est le lieu qu’occupait le templier maudit, quand Lucifer l’enleva pour l’éternité. 

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