René II le victorieux (1473-1508) avant la bataille de Nancy

 

 

D’après la monographie imprimée
« Récits lorrains. Histoire des ducs de Lorraine et de Bar » d’Ernest Mourin
Publication 1895

Jusqu’ici la Lorraine s’est débattue dans le chaos féodal. Ses principaux éléments existent puisqu’elle a ses ducs héréditaires, ses grandes familles de la Chevalerie, ses populations affranchies par la loi de Beaumont. Mais la cohésion n’est pas faite.

On ne distingue pas encore nettement une nationalité, c’est-à-dire un corps social dont les membres se sentent solidaires et unis dans une oeuvre commune. C’est sous le règne de René II que va s’accomplir le mouvement de concentration. Pour former des liens solides et engendrer le sentiment qu’on nomme le patriotisme, il n’est rien tant que d’avoir combattu, souffert et triomphé pour les mêmes intérêts.

D’après le principe constitutionnel proclamé en 1425 par les États, le duché de Lorraine étant fief féminin, Yolande, fille de René Ier et veuve de Ferri de Vaudémont, fut reconnue sans contestation, héritière du duc Nicolas. Mais elle abdiqua immédiatement en faveur de son fils René de Vaudémont. Et comme ce prince, petit-fils d’Antoine, était le chef de la branche masculine, il réunit les droits ou les prétentions de ses deux grands-pères.

René II, même avant sa gloire et lorsqu’il n’était qu’une espérance, avait déjà gagné tous les coeurs lorrains. Il avait les grands dons de la race, une haute taille, de beaux traits, les allures d’un vrai chevalier. Son regard franc et loyal, son abord affable et une avenante simplicité, qui ne lui ôtait rien de sa dignité, le rapprochaient facilement des plus humbles. On l’avait fait instruire avec soin. Encore enfant, il avait suivi son père Ferri en Italie où il fit avec honneur ses premières armes, et il avait fréquenté à Florence l’école du grammairien Antoine Vespuci. Il s’était même lié d’amitié avec son neveu Amerigo qui devait plus tard donner son nom au nouveau monde.

René II se trouva à son avènement dans la situation la plus difficile qu’eût jamais rencontrée un duc de Lorraine. Intelligent, résolu, mais sans expérience, il avait à se défendre contre les convoitises de deux voisins démesurément plus puissants que lui, tous les deux rompus aux luttes politiques, le roi de France Louis XI et le duc de Bourgogne Charles le Téméraire.

Ne parlons pas du roi. Tout le monde sait qu’il était le plus intelligent, mais le plus fourbe des princes.

Charles qui s’était d’abord piqué de chevalerie, était resté un vaillant soldat, instruit, éloquent parfois, mais qui, dans la pratique d’une politique sans scrupule, en était venu à ne plus admettre d’autre règle que la force. Il possédait d’immenses domaines, le duché et la comté de Bourgogne au sud, les Flandres, le Luxembourg, tous les Pays-Bas, au nord. Il touchait au Rhin à l’est par le comté de Ferrette et plusieurs villes de la Haute-Alsace que le duc d’Autriche, Sigismond, lui avait engagés en garantie d’un prêt de cent mille florins.

La Lorraine indépendante gênait singulièrement ses communications entre les diverses parties de ses États. Il était résolu à se l’approprier pour aller librement de Bruxelles à Dijon et, comme le titre fastueux de grand Duc d’Occident qu’on lui donnait ne suffisait pas à son orgueil, il projetait de reconstruire entre l’Allemagne et la France un royaume de Lotharingie. Ce plan n’était pas sans grandeur.

Dès les premiers jours, René put juger des dangers qui le menaçaient. Il était à Joinville chez sa mère, faisant ses préparatifs pour aller prendre possession de son duché, lorsqu’un capitaine allemand au service de Charles, l’enleva traîtreusement et le fit conduire en terre bourguignonne. Heureusement Louis XI fut informé tout de suite. Il n’entendait pas qu’on tranchât si sommairement la question de Lorraine. Il fit arrêter un neveu de l’empereur Frédéric III qui étudiait à l’Université de Paris, et déclara qu’il ne le rendrait que lorsque le prince lorrain serait libre. Charles ayant besoin de ménager l’empereur, se hâta d’ouvrir la prison de René.

Le jeune Duc se flatta d’avoir en France un appui sérieux, et se hâta de signer un traité d’alliance avec Louis XI (27 août 1473).  Mais Charles n’avait point lâché prise. Il ramassait tous les mercenaires qui couraient l’Europe, et menaçait d’envahir la Lorraine. Cependant, comme il avait eu vent du traité avec le roi, il se résigna à ajourner l’attaque et à user des moyens diplomatiques. Il fit demander à René la permission de traverser ses États pour conduire à Dijon les restes de son père laissés en dépôt à Bruges, depuis sa mort.

Le jeune Duc qui n’avait pas de rancune, y consentit de bonne grâce. Il reçut son ennemi à Nancy, lui donna des fêtes, et prêta même l’oreille à des propositions d’amitié. Cependant avant de rien conclure, il demanda conseil à son allié Louis XI. Celui-ci ne répondit même pas. Alors René consulta son conseil. Charles avait pris les devants et gagné les principaux seigneurs par des dons et des promesses. A vrai dire, plusieurs d’entre eux préféraient sérieusement l’alliance de la Bourgogne à celle de la France, et ne répugnaient même pas à faire entrer leur pays dans cette conception d’un royaume intermédiaire caressée par le grand vassal.

René se laissa entraîner et le 15 octobre, il se lia naïvement par une convention qui assurait à Charles un libre passage pour ses troupes et lui remettait pour sûreté cinq places fortes : Amance, Charmes, Épinal, Dompaire et Darney. C’était comme s’il eût livré son duché à son voisin.

Tout semblait réussir au gré du grand Duc d’Occident. L’empereur Frédéric III avait enfin consenti à lui conférer le titre de roi, sous la condition que la main de sa fille, Marie de Bourgogne, serait promise à Maximilien, son fils à lui. Les deux souverains se rencontrèrent à Trêves. Les préparatifs du couronnement furent promptement achevés. Déjà, dans l’église de Saint-Maximin, étaient dressés deux trônes, l’un pour l’empereur et l’autre, un peu au-dessous, pour le nouveau roi. Le sceptre, la couronne, le manteau, tous les insignes étaient là. Mais la veille du jour fixé pour la cérémonie, l’empereur furtivement quitta la ville pendant la nuit. Il paraît qu’il avait été froissé par le faste insolent que déployait le prince bourguignon.

Charles revint de Trêves profondément ulcéré, mais point découragé. Il pensa qu’il fallait tout d’abord faire le royaume, avant de demander de nouveau la couronne. Il essaya de prendre une seconde position dans la vallée du Rhin, en conduisant son armée au secours de l’archevêque-électeur de Cologne que ses sujets avaient déposé et chassé. Il commença les opérations par le siège de Neuss, ville forte occupée par les adversaires.

Il ne doutait pas d’un prompt succès. Mais neuf mois après, il était encore sous les murs, sans avoir avancé d’un pas. Il s’obstinait dans son entreprise et refusait de voir l’orage qui faisait entendre ses grondements significatifs : Frédéric III rassemblait cent mille hommes sur les bords du Rhin, la Haute-Alsace se soulevait contre le bailli du duc, Pierre d’Hagenbach, et le décapitait sur la place de Brisach.

Les Suisses molestés dans leur commerce se vengeaient par des incursions en Bourgogne, puis se rapprochant du duc d’Autriche, l’ennemi héréditaire, formaient avec lui l’union de Constance, dans laquelle entrèrent Strasbourg et les villes impériales. Les Lorrains à leur tour, allaient bientôt grossir la coalition.

René en effet n’avait pas tardé à s’apercevoir qu’il n’était plus le maître chez lui. La Lorraine était envahie par les troupes bourguignonnes et traitée en pays conquis. Les habitants étaient pillés par tous les mercenaires qui se rendaient à Neuss. Lorsque le Duc se plaignait à Charles, celui-ci affectait une grande colère, mais ne faisait rien pour réprimer les rapines des siens. Alors poussé à bout, le Duc renouvela son traité avec Louis XI, et s’allia ensuite avec l’archiduc d’Autriche, avec les villes alsaciennes, avec l’empereur, et enfin dénonça solennellement le traité du 15 octobre.

Sans attendre un moment, René commença la guerre. Le roi lui avait fourni quatre cents lances. Il se dirigea sur le Luxembourg et s’empara de Damvillers. Mais la fortune changea bientôt.

Charles, averti par les mauvaises nouvelles qui lui viennent de tous côtés, lève le siège de Neuss et négocie pour rompre la coalition. Il détache l’empereur en lui promettant de nouveau la main de sa fille pour son fils Maximilien et se rapproche de Louis XI, en signant avec lui à Soleuvre (près de Luxembourg) une trêve de neuf ans. Le roi s’était engagé à ne pas faire la paix en dehors du duc de Lorraine, mais sa parole ne gênait jamais sa politique, et il retira les troupes prêtées à René.

Bientôt, on annonça au Duc que son redoutable adversaire s’avançait avec quarante mille hommes. Réduit à ses seules forces, il ne pouvait lutter. Il se replia promptement, ne tint plus la campagne, mais mit des garnisons dans ses places et notamment 4 000 mercenaires dans Nancy, sous le commandement du bâtard de Calabre, fils de René Ier. Il courut ensuite à Paris et réclama à Louis XI l’exécution de son traité d’alliance. Le roi le combla de protestations, mais affecta dérisoirement de ne point croire à la marche des Bourguignons : « Par la Pasques-Dieu ! dit-il, quand je le scaurai, je iray en personne moi-même ».

Cependant Charles envahissait le Barrois. Son favori, le comte de Campo-Basso, massacrait la garnison de Briey, puis entrait à Pont-à-Mousson. Le 29 septembre, le Téméraire passait sous les murs de Nancy et allait former entre Rosières et Bayon un camp retranché « à la romaine ».

Le roi parut alors se rendre aux instances de René II. Il lui donna huit cents lances qui vinrent jusqu’aux approches du camp bourguignon. Mais cette démonstration n’avait d’autre but que de hâter le dénouement d’une partie engagée entre les deux fourbes depuis la trêve de Soleuvre.

Ils s’entendirent enfin dans, un pacte odieux. Charles s’engagea à livrer le connétable de Saint-Pol, son ami de jeunesse, que le roi, à raison de ses trahisons, haïssait entre tous, et Louis XI, de son côté, livrait son allié René en autorisant le duc de Bourgogne à occuper la Lorraine.

Les troupes royales reçurent aussitôt ordre de rentrer en France. Dès lors la résistance devenait impossible. Les Bourguignons enlevèrent successivement toutes les places, presque sans coup férir : Charmes et Dompaire furent livrées au pillage, Épinal seul, qui lutta vigoureusement, obtint les honneurs d’une capitulation.

Le 25 octobre, la conquête achevée, Charles vint mettre le siège devant Nancy. La capitale lorraine n’avait guère alors que 5 000 âmes. Le Téméraire commença à battre les murailles avec son artillerie dans les premiers jours de novembre. Les Nancéiens répondirent au feu. Mais la partie n’était pas égale. La ville était mal approvisionnée.

René, abandonné par Louis XI, voulant épargner aux habitants les horreurs d’une prise d’assaut, écrivit au bâtard de Calabre pour l’autoriser à négocier une capitulation (25 novembre).

Charles s’empressa d’accorder les deux conditions demandées, à savoir, amnistie pour les habitants, libre sortie de la garnison. Le 27 novembre, la garnison s’éloigna. Le 30, le duc de Bourgogne fit son entrée dans le plus somptueux appareil. Il portait sur la tête « une barette rouge, où estoit une croix d’or, et ès quatre bouts de moult riches pierres, c’est assavoir un diamant, un rubis, un saphir et une escarboucle. On les prisoit plus qu’un duché ne valloit ».

Comme les anciens ducs, il fut reçu dans la collégiale Saint-Georges, abandonna suivant l’usage son cheval aux chanoines et après la messe jura de maintenir les droits et franchises du clergé, de la noblesse et du commun peuple. La conquête de la Lorraine fut une des grandes joies de sa vie, mais ce fut la dernière.

Pour consolider le succès de ses armes, il s’efforça de gagner les coeurs. Avec une souplesse qu’on ne lui soupçonnait pas, il accueillait tous les Lorrains, nobles et bourgeois, très gracieusement. Les Flamands eussent été bien surpris de le voir si aimable et si doux.

Le 27 décembre, il tint dans la grande salle d’honneur du palais ducal une assemblée des États généraux. Il protesta de ses bonnes intentions, promit de gouverner avec bienveillance, de respecter tous les privilèges, de protéger les laboureurs, d’augmenter l’aisance de la bourgeoisie. Il annonça qu’il résiderait souvent à Nancy, qu’il y construirait un palais magnifique et qu’il en ferait la capitale de ses États. Il termina en disant qu’il allait partir pour châtier les Suisses et qu’en son absence, le sire de Bièvres aurait le gouvernement de la Lorraine.

Avant son départ, il institua un conseil d’administration dans lequel il n’admit que des Lorrains. Son langage, ses adroites flatteries, ses actes mêmes habilement calculés avaient fait bonne impression. Il n’est pas douteux qu’une partie des seigneurs accepta la révolution accomplie. L’historien Digot cite des noms qui comptaient parmi les plus considérables du pays (entre autres des Haraucourt, des Lenoncourt, des Armoises, des d’Haussonville).

Le 11 janvier 1476, il quitta Nancy avec 30 000 hommes, emporté par une aveugle colère contre « ces pâtres et ces bouviers » qui avaient bravé le grand Duc d’Occident. Il oubliait que ces pauvres gens étaient les premiers soldats du monde et les descendants des héros de Morgarten et de Sempach.

Vers la fin de février 1476, il passa la frontière et assiégea la place de Granson, près du lac de Neuchâtel. La petite garnison ayant capitulé après une héroïque résistance, sur la promesse faite par les officiers qu’ils auraient la vie sauve, Charles désavoua ses lieutenants et fit pendre les 450 soldats. Un cri d’horreur s’éleva dans les montagnes. Vingt mille confédérés descendirent comme un torrent. Ce ne fut pas une bataille, mais une déroute. L’orgueilleux duc fut entraîné dans la fuite générale. Il abandonna son artillerie, ses bagages, sa tente et d’immenses trésors que les Suisses pillèrent sans en soupçonner la valeur. Il laissa aussi sur le champ de bataille, et pour ne plus le retrouver, le prestige de sa force et de sa puissance (2 mars 1476).

Le bruit de cette chute retentit dans tout l’Occident. La Lorraine tressaillit et le coeur revint aux fidèles de René. Une poignée de gentilshommes partis de Joinville dans la nuit du 13 au 14 avril, escaladèrent les murailles de Vaudémont et chassèrent la garnison bourguignonne. Ce fut le premier signal de la délivrance.

Louis XI aussi avait été ému de la nouvelle, et se rendit à Lyon pour suivre de plus près les événements. René II l’accompagnait « lui rompant la teste de lui prier que sa duchié lui facisse ravoir ». Le roi ne répondit que par de vaines paroles.

Le Duc était retourné fort attristé à Joinville lorsque des députés suisses vinrent lui demander de se joindre à eux pour combattre l’ennemi commun.

Louis XI, devenu plus gracieux, lui ayant donné une escorte de 400 lances, sous la condition qu’ils ne commettraient aucun acte d’hostilité, il traversa hardiment son duché sentant partout, sur son passage, frémir d’espérance la patrie prête à se lever.

Comme il entendait la messe à Saint-Nicolas-de-Port, « passa auprès de lui la femme du vieux Walter et, sans faire semblant de rien, elle lui donna une bourse, où il y avait plus de quatre cents florins, et le duc baissa la teste, à elle remerciant ». N’était-ce pas la touchante personnification de la Lorraine fidèle !

Cependant Charles le Téméraire avait rallié ses troupes, reçu des renforts, rassemblé une nouvelle artillerie et réorganisé une armée plus forte que celle de Granson.

Le 11 juin, il foudroyait la petite ville de Morat. C’est là que les Suisses l’abordèrent. René les avait rejoints avec un contingent d’Alsaciens. Il fut mis à la tête de la cavalerie. Un capitaine suisse l’arma chevalier en même temps qu’un brave boucher qui portait la bannière de Berne.

Cette fois ce fut une vraie bataille. Les montagnards, criant « Granson ! Granson ! », excités par les mugissements du « taureau d’Uri et de la vache d’Unterwalden » (C’étaient deux trompes énormes faites, dit-on, avec des cornes d’aurochs que Charlemagne avait données aux Suisses et dont les sons effrayants avaient souvent troublé les Autrichiens) et poussant devant eux leurs longues hallebardes de dix-huit pieds, foncèrent d’un élan irrésistible sur les Bourguignons. Ils en tuèrent 15 000, dont les ossements formèrent plus tard les matériaux de l’Ossuaire de Morat (22 juin 1476).

Charles, enragé de honte et de désespoir, s’enfuit à quinze lieues de là, au château de Rivières, près de Pontarlier. Il s’enferma en proie à une fièvre violente, refusant de voir personne, incapable de former une résolution, durement abandonné parles États de ses fiefs qu’il avait exaspérés par son despotisme.

Quant à René, il s’était bravement conduit à Morat. Les Suisses lui abandonnèrent l’artillerie pour sa part de butin. Il rentra à Strasbourg avec ses amis d’Alsace, et se prépara au soulèvement de la Lorraine qui ne pouvait manquer d’éclater, malgré les fortes garnisons bourguignonnes mises dans les villes et les forts.

A suivre : la bataille de Nancy

 


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