René II le victoreux (1473-1508) après la bataille de Nancy

 

 

D’après la monographie imprimée
« Récits lorrains. Histoire des ducs de Lorraine et de Bar » d’Ernest Mourin
Publication 1895

Dans l’écroulement de la monarchie bourguignonne qui avait menacé tout le monde, la Lorraine était certes bien fondée à réclamer une part des dépouilles. René II songea à s’approprier le Luxembourg, la Franche-Comté et peut-être le duché de Bourgogne. S’il y ajoutait plus tard, la province de Trêves pour toucher au Rhin, il pourrait, en s’appuyant sur ses amis de l’Alsace et des Ligues suisses, faire de la nation lorraine un État solide servant de barrière et peut-être d’arbitre entre la France et l’Allemagne. C’était reprendre le rêve du Téméraire. Mais pour le réaliser, il devait compter avec Louis XI.

René essaya de gagner son terrible voisin. Il eut la faiblesse de lui livrer son prisonnier le grand bâtard de Bourgogne, oncle de la princesse Marie. Mais le roi n’en fut pas plus disposé à favoriser l’ambition du jeune duc. Il avait déjà envahi la Picardie et l’Artois. Il invita les Lorrains à évacuer le duché de Bourgogne et la Franche-Comté et s’en saisit lui-même, le duché étant un apanage qui, en droit, faisait retour à la couronne, et le comté devant rester sous sa garde comme partie de l’héritage de sa pupille et filleule.

René resta seulement libre du côté du Luxembourg. Mais bientôt Marie de Bourgogne voulant échapper aux intrigues et aux violences de son prétendu protecteur donna sa main à Maximilien, fils de l’empereur Frédéric III. René fut obligé de s’arrêter aussi de ce côté-là et de se contenter d’obtenir Damviller et trois autres places qui fortifièrent sa frontière du Nord. C’est tout ce qui lui resta de l’héritage de Charles le Téméraire.

Le Duc ne fut guère plus heureux pour l’héritage de son aïeul. Cette riche succession comprenait le duché d’Anjou, le duché de Bar, le comté de Provence et des droits sur le royaume de Naples. René II se flattait de la recueillir tout entière. Mais ici encore, il rencontrait la redoutable compétition du roi.

Comme un chasseur à l’affût, depuis plusieurs années, Louis XI guettait sa proie.

Le bon roi de Sicile avait perdu avec l’âge toute son énergie. Réfugié en Provence, depuis 1471, avec sa seconde femme, l’aimable et bienfaisante Jeanne de Laval, il oubliait dans le radotage de ses pastorales, les réalités de la vie.

Cependant en 1474, il avait semblé se réveiller et avait essayé de pourvoir par un testament aux intérêts de sa famille : il avait disposé du Barrois en faveur de son petit-fils René II et légué l’Anjou et la Provence à son neveu Charles du Maine.

Louis XI, furieux de cette hardiesse, avait fait immédiatement saisir l’Anjou et le Barrois mouvant. Le bon René, piqué au jeu avait prêté l’oreille aux propositions de Charles de Bourgogne qui convoitait la Provence. Le roi aussitôt de dénoncer son oncle comme traître aux droits de la couronne. Il l’appela à Lyon où il était venu pour jouir de plus près, de la chute du Téméraire.

D’autre part, il acheta à Marguerite d’Anjou, dont il avait payé la rançon au traité de Pecquigny, ses droits éventuels sur le duché de Bar. Le pauvre René, terrifié par l’âpre volonté du roi, avait modifié plusieurs fois ses dernières volontés et il fut enfin convenu que sa fille Yolande, mère de René II, aurait le duché de Bar sous la réserve que la prévôté de Bar en serait détachée pour être remise en fermage au roi. Charles du Maine recevrait l’Anjou et la Provence qui, après sa mort prévue pour un délai prochain, seraient acquis à la couronne.

Le roi de Sicile mourut le 10 juillet 1480. Le testament fut exécuté : Charles du Maine occupa la Provence et y fut protégé par Louis XI contre les tentatives du duc de Lorraine. Le 10 décembre 1481, Charles du Maine mourut à son tour après avoir, par testament, légué sa succession à Louis XI. Le duc René II fut enfin débarrassé de son implacable adversaire le 30 août 1483.

René II respira désormais. Le nouveau roi de France Charles VIII était un enfant de treize ans. Mais le véritable successeur politique de Louis XI fut sa fille, Anne de Beaujeu, chargée de la régence. Elle s’appliqua à continuer son père. La situation était très difficile. Les débris de la féodalité si durement matée par le suzerain essayaient de se relever, de se rejoindre et de reprendre le pouvoir.

Le duc d’Orléans, époux de Jeanne de France, autre fille du roi, prétendait à la régence. Anne de Beaujeu, pour rompre la coalition, chercha des alliés autour d’elle. Elle gagna le duc de Lorraine, en restituant immédiatement le duché de Bar à la duchesse Yolande sa mère. Cette princesse étant morte en 1484, les deux duchés furent de nouveau réunis pour ne plus se séparer jamais. Toutefois, on se garda bien de transporter à Bar les institutions et les usages de la Lorraine. L’union fut seulement personnelle.

Cependant Anne de Beaujeu, « femme fine et déliée s’il en fut oncques », dit Commines, eut fort à faire pour retenir dans son parti le duc de Lorraine. René réclamait, outre le Barrois, tout l’héritage de son aïeul, c’est-à-dire le duché d’Anjou et la Provence. Les États généraux ayant été réunis en 1484, il y présenta l’exposé de ses droits. La régente, évitant de le heurter, tâcha de gagner du temps et fit décider qu’une commission serait chargée d’étudier la question dans un délai de quatre ans. Les quatre ans écoulés, Anne ayant décidément pris le dessus fit publier la décision des commissaires. Ils se prononcèrent contre le Duc.

René se crut joué et se rapprocha des mécontents. Mais il revint bien vite à la régente et se trouva dans son camp à la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier (28 juillet 1488) qui consomma la défaite des féodaux. Il reconnut enfin qu’il n’y avait rien à tenter du côté de l’Anjou et du Maine qui, étant des apanages, faisaient régulièrement retour à la couronne, ni en Provence où les États avaient décidé par une sorte de vote national l’annexion au royaume de France.

De ses visées ambitieuses, il ne lui restait plus que le royaume de Sicile à conquérir. Il était encouragé par Anne de Beaujeu. Les nobles italiens l’appelaient. Mais il n’était pas en état de préparer assez rapidement une expédition si importante. Il perdit plusieurs années. Lorsqu’il fut prêt, la situation avait changé. Le roi Ferdinand avait écrasé les seigneurs rebelles. Il serait parti cependant, si le jeune Charles VIII qui atteignait l’âge de gouverner en personne ne lui avait tout à coup signifié qu’il se réservait de faire campagne lui-même comme seul héritier de la maison d’Anjou (1488).

René II avait alors trente-sept ans. Mûri par l’âge et par de dures expériences, il renonça à ses illusions et détourna les yeux de cette Italie, la fascinatrice de sa race. Il fut assez sage pour ne plus donner ses soins qu’à une politique vraiment lorraine. Au lieu de gaspiller son génie et ses ressources dans des entreprises irréalisables, il se proposa de poursuivre l’oeuvre de ses prédécesseurs les plus intelligents, de fortifier dans son pays l’unité et la cohésion qui en faisaient désormais une véritable nation capable de défendre son indépendance.

Peut-être faut-il faire honneur de cette sagesse, au moins en partie, à l’influence de sa seconde femme, Philippe de Gueldres. Il avait épousé en premières noces Jeanne d’Harcourt de Tancarville. Ce mariage étant resté stérile pendant quatorze ans, René, à l’instigation de son amie Anne de Beaujeu, en poursuivit et en obtint l’annulation devant l’officialité de Toul.

Le Pape approuva la sentence. Il épousa alors Philippe de Gueldres, nièce du sire de Beaujeu, l’une des plus belles, des plus intelligentes et des plus vertueuses femmes de son temps. De cette union naquit une brillante lignée de princes.

La cause principale de la faiblesse de la Lorraine, c’était évidemment la constitution séparée et indépendante des trois évêchés, Metz, Toul et Verdun. Les trois évêques étaient politiquement trois souverains relevant de l’empire et religieusement les trois chefs de l’Église dans les duchés.

Les ducs, à plusieurs reprises, avaient essayé de mettre la main sur les sièges épiscopaux et sur les domaines qui en relevaient. Ils avaient réussi plus d’une fois à s’emparer du droit de garde ou de protectorat et avaient réussi à faire élire comme évêques des princes de leur famille. Mais ce n’étaient là que des demi-succès parce que les bourgeois, depuis longtemps affranchis, s’étaient formés en véritables républiques, très jalouses de leur indépendance et sachant se défendre.

René II s’attaqua d’abord à Metz, la plus puissante et la plus riche des trois communes. En 1484, il parvint à faire élire évêque son oncle Henri de Vaudémont qui lui était tout dévoué. Mais lorsqu’il voulut parler en maître, la cité républicaine se leva tout entière et quatre années d’une guerre impitoyable ne suffirent pas pour la dompter (1490-1493).

Le duc y gagna du moins les villes du domaine épiscopal, Sarrebourg et Épinal, et plus tard le comté de Blâmont et la seigneurie de Deneuvre. En 1500, Henri de Vaudémont accepta comme coadjuteur, Jean, fils de René II. Cet enfant avait deux ans et devint évêque en 1505 par la mort de son grand-oncle.

A Toul, il s’empara aussi du siège en faisant élire, un de ses parents, Olry de Blâmont. A Verdun, ce fut la même chose. En 1508, par l’entremise du roi de France Louis XII, il fit élire un autre de ses fils, Louis, âgé de neuf ans.

Il n’avait pas achevé la conquête des trois évêchés, mais en profitant d’un des plus condamnables abus de l’Église dont, à quelque vingt ans de Luther, personne ne se faisait encore scrupule, il en avait préparé la conquête à ses successeurs.

Il fut heureux pour la Lorraine que René II eût échoué à s’emparer de la succession de la maison d’Anjou. Il aurait fait sans doute comme son grand-père et aurait passé sa vie, loin de la Meuse et de la Moselle, dans les régions plus douces du duché d’Anjou ou du comté de Provence et aurait couru les aventures en Italie. Les déceptions ne furent cruelles que pour le Duc. Les Lorrains y gagnèrent de garder leur souverain au milieu d’eux, et lui furent reconnaissants de le voir chercher dans les travaux du gouvernement une noble compensation à l’amertume de ses regrets.

Il resta jusqu’au bout un brillant chevalier, mais il devint aussi un sage et actif administrateur. Il parvint en quelques années à réparer les maux de la guerre. Il purgea le pays des aventuriers laissés sur les routes par le passage des Bourguignons et des mercenaires. Il rendit la sécurité à l’agriculture et au commerce. Il releva les villages incendiés. Il rebâtit les forteresses démantelées ou tombées en ruines.

Il témoigna surtout sa reconnaissance à sa vaillante Nancy, dont il fit une vraie capitale. Il reconstruisit les murailles abattues sous le feu des Bourguignons. Il fortifia par de solides travaux les deux portes de Saint-Nicolas et de la Craffe. Il pava entièrement la ville cent cinquante ans avant que Louis XIV ne pavât Paris. Il rebâtit le palais ducal et éleva à ses côtés le couvent et l’église des Cordeliers où devaient reposer les cendres des souverains. C’est à lui qu’on doit le pont qui joint Nancy à Malzéville. Enfin il décora la place de Saint-Epvre d’une belle fontaine sur laquelle on voit aujourd’hui sa statue.

On regrette de ne pouvoir déterminer, faute de documents, la mesure dans laquelle le pays participait au gouvernement. Il paraît que la bourgeoisie commença à siéger aux États généraux, mais la Chevalerie seule y élevait encore la voix. Cette assemblée vota fréquemment des aides nécessaires au Duc pour ses travaux réparateurs, ses projets d’expédition et ses libéralités. Elle faisait entendre au prince un langage singulièrement hardi et ne lui épargnait pas au besoin d’irrespectueuses et hargneuses remontrances. On en a un exemple célèbre dans un document daté de 1481, dont les seigneurs auraient davantage mesuré les termes, s’ils s’étaient souvenus que plusieurs d’entre eux avaient été peu fidèles en 1476 et qu’ils s’adressaient au libérateur de la patrie.

Son habile administration acheva ce qu’avait commencé la victoire. La Lorraine compta désormais non seulement comme une petite nation, mais comme un État indépendant.

En 1495, Maximilien, qui deux ans auparavant avait remplacé son père l’empereur Frédéric III, voulant mettre fin aux guerres privées et à l’anarchie, convoqua la diète de Worms et fonda le tribunal supérieur qu’on nomma la Chambre impériale. Il avait convoqué tous ses feudataires, et exigea qu’ils lui prêtassent serment pour les fiefs qu’ils détenaient.

René II qui avait le juste sentiment de sa dignité, déclara que le duché de Lorraine ne relevait de personne et qu’il ne prêterait serment que pour les fiefs secondaires récemment rattachés à ses domaines. L’empereur, frappé de cette fière attitude, n’osa pas insister.

La prévoyance du sage duc s’étendit à l’avenir. En 1506, il régla dans un testament la situation de ses enfants. Il désigna l’aîné, Antoine, comme son successeur dans ses deux duchés de Lorraine et de Bar, en défendant de jamais séparer les deux cou- ronnes et en interdisant aussi d’en détacher sous forme d’apanages, le comté de Vaudémont et le marquisat de Pont-à-Mousson. Il attribua à Claude, son second fils, les domaines qu’il possédait en Normandie, en Picardie, dans les Flandres et dans le Hainaut, et il eut soin de le faire naturaliser Français. Ce fut la tige de la grande maison de Guise. Les autres fils avaient déjà leurs positions faites dans l’Église.

On prétendit plus tard que René II, par une clause spéciale de ce testament, avait établi la loi salique en Lorraine pour sauvegarder plus sûrement l’unité et l’indépendance des duchés. Ce document n’a jamais été vu par personne. Il a été probablement fabriqué par Charles IV. Nous y reviendrons.

Dans les dernières années de sa vie, René vécut presque constamment dans le Barrois, au château de Louppy. Il s’y livrait au plaisir de la chasse aux loups. « Chaque fois que je tue un loup, disait-il, je sauve la vie à dix paysans ». Il abusa de sa force, tomba malade et alla mourir au château de Fains (10 octobre 1508).

Ses contemporains le surnommèrent le Magnanime. 

 

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