Les anciennes divisions de Dun-sur-Meuse

Blason de Dun-sur-MeuseEglise de Dun sur Meuse

 

D’après le « Manuel de la Meuse » de Jean François Louis Jeantin – Publication 1863

Anciennes divisions civiles et juridictionnelles

Ordre temporel :

A l’exemple des évêques de Verdun, le duc René de Bar, avait prétendu, en 1436, que Dun et le Clermontois était dans la mouvance de l’empire. Jehan, son successeur, tenta pareillement de soustraire cette province à la souveraineté des rois de France.

Mais ces prétentions n’empêchèrent pas Charles IX de proclamer, dans ses patentes de 1564, que le Clermontois dépendait de sa couronne, en vertu, notamment des stipulations du traité de Bruges de l’an 1301, et de l’acte de reprise d’Iolandre de Cassel de l’an 1373. En politique, la question est toujours restée dans le domaine de la controverse. C’est le droit du plus fort qui, seul, l’a tranchée.

Charles IV de Bar et Lorraine s’étant allié avec les ennemis de la France, le duché de Bar, le comté de Clermont, ainsi que Dun et Stenay, furent saisis et placés en commise.

Charles les vendit au roi par le traité de Liverdun de 1632, mais cette cession forcée ne devint définitive que par celui de Paris, de 1641.

Enfin, en 1649, le Clermontois passa au prince de Condé. Tout resta flottant, dans l’administration locale, pendant un long provisoire, l’organisation définitive fut difficile et lente.

Enfin, par lettres-patentes du mois de janvier 1677, le prince de Condé supprima les trois bailliages :
- de Clermont, qui comprenait la prévôté de Varenne et celle des Montignons
- de Stenay, qui comprenait celle de Dun
- de Jametz, qui dépendait de Sedan.

Le duc du Clermontois en établit un seul, pour siéger à Varenne, et il voulut que ce bailliage connut de toutes les appellations, tant en matière civile que criminelle, des prévôtés de Clermont, Stenay, Dun, Jametz, des Montignons, de Vienne le châtel, et de toutes les hautes justices, maîtrises particulières et gruries du Clermontois.

Cette juridiction fut mise sous la lieutenance de Robert de Henriet de la Vallée, écuyer, seigneur de Sommerance et Bourvaux, et sous la procure générale de Claude Thiéry, seigneur de Franchecourt.

Ordre judiciaire :

- Avant la rédaction des coutumes générales : Loi de Beaumont (charte de 1277).
-
Après la rédaction des coutumes particulières : Coutume de Saint-Mihiel. Le procès verbal de rédaction commença le 23 octobre 1571, et ne fut homologué que le 23 juillet 1609.

Anciennes mesures : Le boisseau, la pièce et la pinte du Barrois. L’arpent étant de 100 perches, le jour de 80 perches, et la perche de 18 pieds 1 pouce 6 lignes.

Anciennes divisions et états ecclésiastiques

Ordre spirituel :

Diocèse de Reims – Grand prieuré de Saint-Germain de Montfaucon, autrefois chef-lieu des chrétientés de l’Argonne – ensuite archidiaconné de Champagne, sous le titre de Saint-Médard de Grandpré – doyenné rural de Saint-Giles de Dun.

La cure priorale de Notre-Dame a été érigée, en 1346, par Geoffrois IV. Le prieur de Saint-Giles en était curé de droit : cette prérogative, avec celles de présentation et de collation, passèrent aux Pères minimes.

Le Vieux Moutier et la roche de Saint-Egesiles – La légende

Le Vieux Moutier, près du dolmen de Milly, est, indubitablement, le berceau de la chrétienté des Dunes. Son emplacement est indiqué par une grande croix, sous de beaux arbres, au-dessous de l’ancienne porte de Milly, sur le front de la citadelle vers Stenay. Son oratoire primitif était ainsi, comme le dit la charte de 1094, sous les murs du Castrum, « ecclesia in honore sancti Egidii in suburbio Dunensis castri constructa ».

Giles de la Roche, Vander Gesilus, était, dit-on, fils du comte Walchise, beau-frère d’Anschises père de Pépin d’Herstal, celui qui eut pour femme Waldrade, sœur de Pepin l’ancien dit de Landen. Il était né à Verdun et il y avait de vastes domaines patrimoniaux. Il se retira de la cour de Dagobert, en 628. Il entra en religion, se mit sous la direction de Baldéric fondateur du monastère de Montfaucon, puis il se retira à la limite de l’Austrasie et de la Neustrie (Tous les documents historiques démontrent que la pierre de Milly était une borne austrasienne, sur la grande voie de Metz à Rheims). Là, il édifia un petit monastère auquel il donna le nom de Heligengaudium. Ce fut le principe du vieux Moutier de Dun.

Fondation du prieuré

Waultier ou Gauthier, second haut voué de Dun, donna une forme nouvelle à ce noyau d’établissement du prieuré.

En 1094, Waultier cède aux humbles religieux, qui habitaient aux pieds de son donjon, sa chapelle castrale. Il leur cède en outre l’alleud de sa femme à Villy, c’est-à-dire la hache de Villy, entro Blagny et Ivoy, avec toutes les dépendances (Il y comprend cent quarante têtes de serfs de l’un et l’autre sexe). Il y ajoute trois moulins sous son coteau de vigne, à Dun, plus un moulin à Sassey.

Il y annexe ses droits et prérogatives de justice, et notamment ceux sur les étrangers à hospitaliser dans le bourg de Saint Giles, et sur les foires et marchés. A cette charte, concoururent Azélina sa femme, fille d’Azo sire de Blagny, ensemble plusieurs seigneurs. Ceux-ci ont donné le terrain où est assis le couvent, les autres y ont ajouté un pré sur la Meuse. Le sire de Colmay Varnerus donne encore une vigne au Fay de sa terre de Failly. Enfin, l’archevêque de Rheims Ramoldus accorda sa sanction au nouvel établissement.

En 1402, Robert de Bar et Marie de France concédèrent au, prieuré de Saint-Giles les dixmes de Brieules, pour la fondation de deux chapelles, celles de Saint-Nicolas et de Sainte-Catherine, établies, alors, dans l’église priorale de Notre-Dame de Dun. Puis toute la dotation, tant ancienne que successive, passa aux Antoinistes, quand ils obtinrent la régie des hôpitaux du Barrois. C’est alors que l’église de Saint-Claude fut fondée dans l’isle de la cité.

L’ancien prieuré, placé sous la porte de Milly, n’existe plus depuis longtemps, non plus que la chapelle castrale de Saint-Giles, qui l’avait remplacé.

L’église des Minimes, sur la place de la ville haute, à l’orient et sur la même ligne que la paroissiale actuelle, a également disparue. On la voit encore sur le plan du siége de 1533.

Voici son origine :
L’ordre des Hospitaliers de Saint-Antoine, en Dauphiné, érigé en abbaye en 1297, avait été déclaré chef d’un grand nombre d’hôpitaux. Cet ordre devait sa naissance à la tradition qui disait : que saint Giles natif d’Athènes, mort, en 550, sur les rives du Rhône, près de Saint-Césaire d’Arles, avait été élevé par une biche qui l’avait nourri de son lait.

En 1385, le 26 juin, le bon duc Robert avait accordé à F. Besançon, supérieur de cet ordre, les maisons-Dieu, maladreries et hôpitaux de sa ville de Bar et de toute sa duché du Barrois.

D’un autre côté, les Pères minimes s’étaient établis en Lorraine, en 1473. Orion chanoine de Toul, alors bénéficiaire du prieuré de Saint-Giles, offrit de s’en démettre, pour les introduire à Dun, ce qui fut accepté : le prieuré était déjà transformé.

Le 7 juin 1402, Robert de Bar et sa femme avaient, comme il est dit plus haut, fondé deux chapelles, celles de Saint-Nicolas et de Sainte-Catherine, en l’église du vieux Moustier, qui alors était près de leur château. Ces chapelles, ils les avaient dotées, notamment, des dixmes de Brieules, et ils s’en étaient réservé la collation. Ce fut cette dotation, avec celle du prieuré de Saint-Giles, qui, plus tard, furent la prébende du dernier établissement.

La cession comprenait, notamment, par indivis avec l’ancien domaine ducal de Dun, les trois quarts du tonlieu, vente et hallage de la foire Saint-Giles, plus les moulins et battants, plus la moitié du droit de passage des nefs et bateaux, aisances et dépendances, biefs, cours d’eau, chaussées, écluses, glacis, et ce en tous droits de propriété. (Ces droits furent rachetés par le duc Charles de Lorraine, des mains de D. Lafrique, provincial de l’ordre, par un échange du 26 mai 1609, et la dotation des chapelles, avec l’ancienne dotation du prieuré de Saint-Giles, servirent, en 1611, à la dotation des Pères minimes de Stenay). La cession Orion comprenait aussi le droit de nommer aux cures de Dun, de Lions, et de Murvaux.

Hospice Saint-Claude

Le germe de cet établissement était dans la charte du châtelain Wauthier de l’an 1094, portant érection du prieuré. Sa maladrerie avait été dotée par les anciens seigneurs du pays, et, notamment, par Warin, sire de Murvaux. C’est de celui-ci que venait la cense en lieu dit Warinvaux.

Cense et maison-Dieu étaient propres à la ville, quand, en 1408, un F. Geoffroy, supérieur des Augustins de Bar remplaçants des Antoinistes, obtint, subrepticement, de la duchesse Marie de France sa pénitente, la concession de la maison-Dieu des Dunes et le gagnage y attaché. Mais le duc Edouard, mieux éclairé sur les droits respectifs, fit justice aux habitants, en révoquant l’acte surpris à la duchesse : sa sentence est du 14 janvier 1409. A la ville basse, existait une chapelle annexée à la maladrerie dite de Warinvaux.

Les chapelles dotées, dans les diverses églises, étaient :
- celle du Rosaire
- celle des Trépassés
- celles des Saints : Giles, Nicolas, Eloy, Claude, Hubert
- celle des arbalétriers de Saint-Sébastien
- celles des Saintes : Catherine et Marguerite.

La chapelle de Sainte-Marguerite était près de la porte de ce nom, débouchant vers Stenay. La chapelle Saint Claude était dans l’île, entre le pont de la Payette et celui de la Tour. Les autres étaient dans les deux églises de la ville haute. 


Archive pour 2 novembre, 2010

René II le victoreux (1473-1508) après la bataille de Nancy

 

 

D’après la monographie imprimée
« Récits lorrains. Histoire des ducs de Lorraine et de Bar » d’Ernest Mourin
Publication 1895

Dans l’écroulement de la monarchie bourguignonne qui avait menacé tout le monde, la Lorraine était certes bien fondée à réclamer une part des dépouilles. René II songea à s’approprier le Luxembourg, la Franche-Comté et peut-être le duché de Bourgogne. S’il y ajoutait plus tard, la province de Trêves pour toucher au Rhin, il pourrait, en s’appuyant sur ses amis de l’Alsace et des Ligues suisses, faire de la nation lorraine un État solide servant de barrière et peut-être d’arbitre entre la France et l’Allemagne. C’était reprendre le rêve du Téméraire. Mais pour le réaliser, il devait compter avec Louis XI.

René essaya de gagner son terrible voisin. Il eut la faiblesse de lui livrer son prisonnier le grand bâtard de Bourgogne, oncle de la princesse Marie. Mais le roi n’en fut pas plus disposé à favoriser l’ambition du jeune duc. Il avait déjà envahi la Picardie et l’Artois. Il invita les Lorrains à évacuer le duché de Bourgogne et la Franche-Comté et s’en saisit lui-même, le duché étant un apanage qui, en droit, faisait retour à la couronne, et le comté devant rester sous sa garde comme partie de l’héritage de sa pupille et filleule.

René resta seulement libre du côté du Luxembourg. Mais bientôt Marie de Bourgogne voulant échapper aux intrigues et aux violences de son prétendu protecteur donna sa main à Maximilien, fils de l’empereur Frédéric III. René fut obligé de s’arrêter aussi de ce côté-là et de se contenter d’obtenir Damviller et trois autres places qui fortifièrent sa frontière du Nord. C’est tout ce qui lui resta de l’héritage de Charles le Téméraire.

Le Duc ne fut guère plus heureux pour l’héritage de son aïeul. Cette riche succession comprenait le duché d’Anjou, le duché de Bar, le comté de Provence et des droits sur le royaume de Naples. René II se flattait de la recueillir tout entière. Mais ici encore, il rencontrait la redoutable compétition du roi.

Comme un chasseur à l’affût, depuis plusieurs années, Louis XI guettait sa proie.

Le bon roi de Sicile avait perdu avec l’âge toute son énergie. Réfugié en Provence, depuis 1471, avec sa seconde femme, l’aimable et bienfaisante Jeanne de Laval, il oubliait dans le radotage de ses pastorales, les réalités de la vie.

Cependant en 1474, il avait semblé se réveiller et avait essayé de pourvoir par un testament aux intérêts de sa famille : il avait disposé du Barrois en faveur de son petit-fils René II et légué l’Anjou et la Provence à son neveu Charles du Maine.

Louis XI, furieux de cette hardiesse, avait fait immédiatement saisir l’Anjou et le Barrois mouvant. Le bon René, piqué au jeu avait prêté l’oreille aux propositions de Charles de Bourgogne qui convoitait la Provence. Le roi aussitôt de dénoncer son oncle comme traître aux droits de la couronne. Il l’appela à Lyon où il était venu pour jouir de plus près, de la chute du Téméraire.

D’autre part, il acheta à Marguerite d’Anjou, dont il avait payé la rançon au traité de Pecquigny, ses droits éventuels sur le duché de Bar. Le pauvre René, terrifié par l’âpre volonté du roi, avait modifié plusieurs fois ses dernières volontés et il fut enfin convenu que sa fille Yolande, mère de René II, aurait le duché de Bar sous la réserve que la prévôté de Bar en serait détachée pour être remise en fermage au roi. Charles du Maine recevrait l’Anjou et la Provence qui, après sa mort prévue pour un délai prochain, seraient acquis à la couronne.

Le roi de Sicile mourut le 10 juillet 1480. Le testament fut exécuté : Charles du Maine occupa la Provence et y fut protégé par Louis XI contre les tentatives du duc de Lorraine. Le 10 décembre 1481, Charles du Maine mourut à son tour après avoir, par testament, légué sa succession à Louis XI. Le duc René II fut enfin débarrassé de son implacable adversaire le 30 août 1483.

René II respira désormais. Le nouveau roi de France Charles VIII était un enfant de treize ans. Mais le véritable successeur politique de Louis XI fut sa fille, Anne de Beaujeu, chargée de la régence. Elle s’appliqua à continuer son père. La situation était très difficile. Les débris de la féodalité si durement matée par le suzerain essayaient de se relever, de se rejoindre et de reprendre le pouvoir.

Le duc d’Orléans, époux de Jeanne de France, autre fille du roi, prétendait à la régence. Anne de Beaujeu, pour rompre la coalition, chercha des alliés autour d’elle. Elle gagna le duc de Lorraine, en restituant immédiatement le duché de Bar à la duchesse Yolande sa mère. Cette princesse étant morte en 1484, les deux duchés furent de nouveau réunis pour ne plus se séparer jamais. Toutefois, on se garda bien de transporter à Bar les institutions et les usages de la Lorraine. L’union fut seulement personnelle.

Cependant Anne de Beaujeu, « femme fine et déliée s’il en fut oncques », dit Commines, eut fort à faire pour retenir dans son parti le duc de Lorraine. René réclamait, outre le Barrois, tout l’héritage de son aïeul, c’est-à-dire le duché d’Anjou et la Provence. Les États généraux ayant été réunis en 1484, il y présenta l’exposé de ses droits. La régente, évitant de le heurter, tâcha de gagner du temps et fit décider qu’une commission serait chargée d’étudier la question dans un délai de quatre ans. Les quatre ans écoulés, Anne ayant décidément pris le dessus fit publier la décision des commissaires. Ils se prononcèrent contre le Duc.

René se crut joué et se rapprocha des mécontents. Mais il revint bien vite à la régente et se trouva dans son camp à la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier (28 juillet 1488) qui consomma la défaite des féodaux. Il reconnut enfin qu’il n’y avait rien à tenter du côté de l’Anjou et du Maine qui, étant des apanages, faisaient régulièrement retour à la couronne, ni en Provence où les États avaient décidé par une sorte de vote national l’annexion au royaume de France.

De ses visées ambitieuses, il ne lui restait plus que le royaume de Sicile à conquérir. Il était encouragé par Anne de Beaujeu. Les nobles italiens l’appelaient. Mais il n’était pas en état de préparer assez rapidement une expédition si importante. Il perdit plusieurs années. Lorsqu’il fut prêt, la situation avait changé. Le roi Ferdinand avait écrasé les seigneurs rebelles. Il serait parti cependant, si le jeune Charles VIII qui atteignait l’âge de gouverner en personne ne lui avait tout à coup signifié qu’il se réservait de faire campagne lui-même comme seul héritier de la maison d’Anjou (1488).

René II avait alors trente-sept ans. Mûri par l’âge et par de dures expériences, il renonça à ses illusions et détourna les yeux de cette Italie, la fascinatrice de sa race. Il fut assez sage pour ne plus donner ses soins qu’à une politique vraiment lorraine. Au lieu de gaspiller son génie et ses ressources dans des entreprises irréalisables, il se proposa de poursuivre l’oeuvre de ses prédécesseurs les plus intelligents, de fortifier dans son pays l’unité et la cohésion qui en faisaient désormais une véritable nation capable de défendre son indépendance.

Peut-être faut-il faire honneur de cette sagesse, au moins en partie, à l’influence de sa seconde femme, Philippe de Gueldres. Il avait épousé en premières noces Jeanne d’Harcourt de Tancarville. Ce mariage étant resté stérile pendant quatorze ans, René, à l’instigation de son amie Anne de Beaujeu, en poursuivit et en obtint l’annulation devant l’officialité de Toul.

Le Pape approuva la sentence. Il épousa alors Philippe de Gueldres, nièce du sire de Beaujeu, l’une des plus belles, des plus intelligentes et des plus vertueuses femmes de son temps. De cette union naquit une brillante lignée de princes.

La cause principale de la faiblesse de la Lorraine, c’était évidemment la constitution séparée et indépendante des trois évêchés, Metz, Toul et Verdun. Les trois évêques étaient politiquement trois souverains relevant de l’empire et religieusement les trois chefs de l’Église dans les duchés.

Les ducs, à plusieurs reprises, avaient essayé de mettre la main sur les sièges épiscopaux et sur les domaines qui en relevaient. Ils avaient réussi plus d’une fois à s’emparer du droit de garde ou de protectorat et avaient réussi à faire élire comme évêques des princes de leur famille. Mais ce n’étaient là que des demi-succès parce que les bourgeois, depuis longtemps affranchis, s’étaient formés en véritables républiques, très jalouses de leur indépendance et sachant se défendre.

René II s’attaqua d’abord à Metz, la plus puissante et la plus riche des trois communes. En 1484, il parvint à faire élire évêque son oncle Henri de Vaudémont qui lui était tout dévoué. Mais lorsqu’il voulut parler en maître, la cité républicaine se leva tout entière et quatre années d’une guerre impitoyable ne suffirent pas pour la dompter (1490-1493).

Le duc y gagna du moins les villes du domaine épiscopal, Sarrebourg et Épinal, et plus tard le comté de Blâmont et la seigneurie de Deneuvre. En 1500, Henri de Vaudémont accepta comme coadjuteur, Jean, fils de René II. Cet enfant avait deux ans et devint évêque en 1505 par la mort de son grand-oncle.

A Toul, il s’empara aussi du siège en faisant élire, un de ses parents, Olry de Blâmont. A Verdun, ce fut la même chose. En 1508, par l’entremise du roi de France Louis XII, il fit élire un autre de ses fils, Louis, âgé de neuf ans.

Il n’avait pas achevé la conquête des trois évêchés, mais en profitant d’un des plus condamnables abus de l’Église dont, à quelque vingt ans de Luther, personne ne se faisait encore scrupule, il en avait préparé la conquête à ses successeurs.

Il fut heureux pour la Lorraine que René II eût échoué à s’emparer de la succession de la maison d’Anjou. Il aurait fait sans doute comme son grand-père et aurait passé sa vie, loin de la Meuse et de la Moselle, dans les régions plus douces du duché d’Anjou ou du comté de Provence et aurait couru les aventures en Italie. Les déceptions ne furent cruelles que pour le Duc. Les Lorrains y gagnèrent de garder leur souverain au milieu d’eux, et lui furent reconnaissants de le voir chercher dans les travaux du gouvernement une noble compensation à l’amertume de ses regrets.

Il resta jusqu’au bout un brillant chevalier, mais il devint aussi un sage et actif administrateur. Il parvint en quelques années à réparer les maux de la guerre. Il purgea le pays des aventuriers laissés sur les routes par le passage des Bourguignons et des mercenaires. Il rendit la sécurité à l’agriculture et au commerce. Il releva les villages incendiés. Il rebâtit les forteresses démantelées ou tombées en ruines.

Il témoigna surtout sa reconnaissance à sa vaillante Nancy, dont il fit une vraie capitale. Il reconstruisit les murailles abattues sous le feu des Bourguignons. Il fortifia par de solides travaux les deux portes de Saint-Nicolas et de la Craffe. Il pava entièrement la ville cent cinquante ans avant que Louis XIV ne pavât Paris. Il rebâtit le palais ducal et éleva à ses côtés le couvent et l’église des Cordeliers où devaient reposer les cendres des souverains. C’est à lui qu’on doit le pont qui joint Nancy à Malzéville. Enfin il décora la place de Saint-Epvre d’une belle fontaine sur laquelle on voit aujourd’hui sa statue.

On regrette de ne pouvoir déterminer, faute de documents, la mesure dans laquelle le pays participait au gouvernement. Il paraît que la bourgeoisie commença à siéger aux États généraux, mais la Chevalerie seule y élevait encore la voix. Cette assemblée vota fréquemment des aides nécessaires au Duc pour ses travaux réparateurs, ses projets d’expédition et ses libéralités. Elle faisait entendre au prince un langage singulièrement hardi et ne lui épargnait pas au besoin d’irrespectueuses et hargneuses remontrances. On en a un exemple célèbre dans un document daté de 1481, dont les seigneurs auraient davantage mesuré les termes, s’ils s’étaient souvenus que plusieurs d’entre eux avaient été peu fidèles en 1476 et qu’ils s’adressaient au libérateur de la patrie.

Son habile administration acheva ce qu’avait commencé la victoire. La Lorraine compta désormais non seulement comme une petite nation, mais comme un État indépendant.

En 1495, Maximilien, qui deux ans auparavant avait remplacé son père l’empereur Frédéric III, voulant mettre fin aux guerres privées et à l’anarchie, convoqua la diète de Worms et fonda le tribunal supérieur qu’on nomma la Chambre impériale. Il avait convoqué tous ses feudataires, et exigea qu’ils lui prêtassent serment pour les fiefs qu’ils détenaient.

René II qui avait le juste sentiment de sa dignité, déclara que le duché de Lorraine ne relevait de personne et qu’il ne prêterait serment que pour les fiefs secondaires récemment rattachés à ses domaines. L’empereur, frappé de cette fière attitude, n’osa pas insister.

La prévoyance du sage duc s’étendit à l’avenir. En 1506, il régla dans un testament la situation de ses enfants. Il désigna l’aîné, Antoine, comme son successeur dans ses deux duchés de Lorraine et de Bar, en défendant de jamais séparer les deux cou- ronnes et en interdisant aussi d’en détacher sous forme d’apanages, le comté de Vaudémont et le marquisat de Pont-à-Mousson. Il attribua à Claude, son second fils, les domaines qu’il possédait en Normandie, en Picardie, dans les Flandres et dans le Hainaut, et il eut soin de le faire naturaliser Français. Ce fut la tige de la grande maison de Guise. Les autres fils avaient déjà leurs positions faites dans l’Église.

On prétendit plus tard que René II, par une clause spéciale de ce testament, avait établi la loi salique en Lorraine pour sauvegarder plus sûrement l’unité et l’indépendance des duchés. Ce document n’a jamais été vu par personne. Il a été probablement fabriqué par Charles IV. Nous y reviendrons.

Dans les dernières années de sa vie, René vécut presque constamment dans le Barrois, au château de Louppy. Il s’y livrait au plaisir de la chasse aux loups. « Chaque fois que je tue un loup, disait-il, je sauve la vie à dix paysans ». Il abusa de sa force, tomba malade et alla mourir au château de Fains (10 octobre 1508).

Ses contemporains le surnommèrent le Magnanime. 

René II le victorieux (1473-1508) et la bataille de Nancy

 

D’après la monographie imprimée
« Récits lorrains. Histoire des ducs de Lorraine et de Bar » d’Ernest Mourin
Publication 1895

Un jour, René II vit paraître un certain Varin Doron, sergent pour la prévôté d’Arches : « Hé ! Duc, vous êtes bien endormi. Si vous voulez, je vous ferai seigneur de Bruyères et de tout à l’entour ! ». René lui donna un capitaine allemand avec 150 mercenaires.

Le lendemain, ils surprirent les Bourguignons pendant la messe et s’emparèrent du château. Ce fut le commencement de l’insurrection. Les populations se levèrent de tous côtés. Les habitants de Saint-Dié, d’Arches, de Remiremont chassèrent les troupes bourguignonnes. Une petite armée fut bientôt formée. Les Lorrains acccoururent pour s’y joindre. Les nobles qui avaient reconnu le duc Charles, reprirent les couleurs de René. Strasbourg envoya six cents soldats et de l’artillerie. Les comtes de Bitche, de Salm, de Réchicourt s’entendirent avec le bâtard de Vaudémont. On marcha sur Nancy.

Des messagers portaient les nouvelles à René. Il vint hâter le mouvement. Sa présence seule suffit pour amener la reddition d’Épinal. Alors, il s’avança jusque sous les murs de Nancy, s’établit dans la commanderie Saint-Jean et prit ses dispositions pour le siège. Peu à peu, son armée grossit jusqu’à 20 000 hommes. Les populations se prononçaient de plus en plus avec enthousiasme. Pour la première fois, la Lorraine eut tout à fait conscience de sa nationalité.

Cependant, de Bièvres se défendait, repoussait toutes les attaques et son artillerie bien servie répondait avec succès à celle de René. Mais la famine ne tarda pas à se faire sentir. Les auxiliaires anglais et les mercenaires ameutés menacèrent de livrer la ville. Bièvres débordé, se décida à capituler. Le 7 octobre, au matin, la garnison défila, protégée par le Duc en personne contre la brutalité et la rapacité des Allemands de son camp. Le gouverneur et ses officiers sortirent les derniers par la porte de la Craffe.

A la vue du noble chevalier, trahi par la fortune, René descendit de cheval, mit la main au chapeau et s’inclina : « Monsieur mon oncle (il était allié à la maison de Lorraine), lui dit-il, humblement vous remercie de ce qu’avez si courtoisement ma duchié gouvernée ». Bièvres en effet avait administré avec douceur et sagesse. Il répondit : « Monsieur, de cette guerre ne me sachez pas mauvais gré et me pardonnez, car j’eusse aimé mieux que monseigneur de Bourgogne ne l’eût jamais commencée ».

Au moment où l’armée lorraine entrait à Nancy, la nouvelle vint que Charles avait pénétré dans le duché du côté de Neufchâteau. Il s’avançait à marche forcée pour secourir son lieutenant. Il apprit à Toul qu’il arrivait trop tard.

Malheureusement, René n’avait déjà plus d’armée. Ses mercenaires, n’étant pas payés, ne voulaient plus se battre. Il reprit avec eux le chemin de l’Alsace. Mais avant de partir, il mit quelques vivres dans Nancy et les habitants lui promirent qu’ils tiendraient pendant deux mois pour lui donner le temps de réunir et d’amener une armée de secours.

Charles, de son côté, ayant reçu des renforts, investit Nancy avec une vingtaine de milliers hommes le 22 octobre. Les opérations furent poussées vigoureusement. On espérait prendre la ville avant le retour de René. L’artillerie battait sans relâche les murailles et en abattait de larges pans. Les vivres étaient assez abondants tout d’abord dans le camp bourguignon parce que l’évêque de Metz, toujours ami de Charles, y pourvoyait. Les habitants de la campagne, au contraire, n’en fournissaient que lorsqu’ils y étaient forcés.

Les capitaines qui commandaient à Rosières, à Epinal, à Gondreville, etc., harcelaient les Bourguignons, enlevaient des détachements, les resserraient peu à peu dans leurs lignes. L’hiver était très rigoureux, les approvisionnements devinrent plus difficiles, l’armée était décimée par le froid, les maladies, les désertions.

René revenu à Strasbourg trouva les Alsaciens bien disposés, mais comme ils ne pouvaient rien sans les Suisses, il alla les voir dans leurs cantons. Sa belle conduite à Morat l’avait rendu populaire. Sur ces rudes montagnards, sa beauté chevaleresque, ses manières accortes, son caractère hardi et persévérant, sa familiarité sans bassesse, exerçaient un grand prestige. Il flattait adroitement leurs habitudes, leurs préjugés, leurs goûts. Il partageait leurs jeux guerriers, leurs exercices, leurs chasses. Il était vraiment le « chevalier bleu » que Walter Scott a peint dans un de ses romans.

Mais les chefs hésitaient cependant. A Berne, où on le voyait suivi partout d’un ours apprivoisé, on ne l’encouragea que de bonnes paroles. A Zurich on fut plus affirmatif. Mais quoi ! Les Suisses qui étaient à la veille de commencer leur métier de soldats mercenaires, n’entendaient pas faire du sentiment et se donner pour rien. René était pauvre et n’ayant pas d’argent ne pouvait avoir les Suisses.

On lui vint en aide en Alsace. Louis XI lui avança quarante mille livres. Il réussit à emprunter. Lorsqu’il annonça qu’il payerait une solde de quatre florins par mois, les soldats s’enrôlèrent en foule. Le départ fut fixé à la Noël.

René tenta d’avertir les habitants de Nancy. Un gentilhomme, nommé Suffren de Baschi, qui était son maître d’hôtel, passa à travers les lignes bourguignonnes. Malheureusement, il fut pris au moment où il franchissait une tranchée.

Traîné devant le duc de Bourgogne, il fut condamné par lui à être pendu. Malgré les remontrances et les prières des principaux chefs, la sentence fut immédiatement exécutée. Les Lorrains, profondément irrités, exercèrent de cruelles représailles et 120 Bourguignons prisonniers furent pendus, avec un écriteau sur la tête portant qu’ils mouraient en expiation de la cruauté du Duc. Ce sont les moeurs du temps.

Cependant les Nancéiens souffraient cruellement de la famine. Après avoir mangé les chevaux, ils en étaient aux chiens, aux chats, aux rats. Ils envoyaient des messagers pour presser le Duc. Quelques-uns étaient pris avant d’arriver, d’autres ne réussissaient pas à rentrer. Les milices, quoique privées d’informations tenaient toujours ferme, leur défense était vraiment héroïque. Malgré les larges brèches faites par le canon, Charles était repoussé dans les assauts qu’il multipliait en vain. Certes, il fallait des coeurs de patriotes pour ne pas céder au désespoir dans une aussi affreuse détresse.

Enfin un compagnon drapier, nommé Thierry, parvint à franchir les lignes et se rendit en cinq jours auprès de René. Le Duc lui montra les Suisses et les Allemands déjà rassemblés, prêts à se mettre en route. Thierry revint en toute hâte, trompa les Bourguignons grâce à un déguisement, rentra dans Nancy et annonça la bonne nouvelle. La vaillante population exaltée par l’espérance, jura de périr tout entière plutôt que de livrer la ville à l’ennemi.

Le rassemblement s’était fait à Bâle. René put enfin donner le signal du départ. Il marchait lui-même à la tête des bandes, la hallebarde sur l’épaule comme un soldat suisse. En même temps, ses messagers allaient dans toutes les directions répandre avis de sa marche, et assigner à tous les fidèles Lorrains, le rendez-vous général pour le 4 janvier à Saint-Nicolas-de-Port.

L’armée de secours comptait environ 15 000 hommes dont 8 000 Suisses. Le reste, mercenaires allemands, alliés alsaciens, se grossissait tout le long du chemin de volontaires lorrains. Beaucoup de Français venaient aussi. Le roi, qui évitait de se déclarer ouvertement, ayant licencié plusieurs compagnies, faisait, par-dessous main, pousser les soldats à se rendre en partisans dans la Lorraine.

Au jour dit, dans l’après-midi du 4 janvier, les alliés qui avaient suivi la vallée de la Meurthe atteignirent Saint-Nicolas. La ville était encore pleine de Bourguignons. Ils furent impitoyablement massacrés. Le soir venu, René fit allumer un fanal sur le clocher de la ville, pour annoncer son arrivée aux Nancéiens.

On devine dans quel sentiment se trouvait l’armée bourguignonne. Le froid, la famine, la misère, les fatigues l’avaient réduite à dix ou douze mille hommes. Comment tenir tête à des troupes fraîches !

Le Téméraire seul semblait inébranlable dans ses résolutions. Il tint conseil cependant, mais plutôt pour exhaler ses colères et donner des ordres, que pour prendre l’avis de ses capitaines. Avec son mépris de gentilhomme, il se répandit en injures contre « la canaille » que René commandait. Les plus sages se risquèrent à lui conseiller de lever le siège (Le roi de Portugal était venu dans son camp et lui avait donné le même conseil, mais il refusa de l’écouter) et de se retirer à Pont-à-Mousson, puis dans le Luxembourg où il se referait.

Charles ne voulut rien entendre, redoubla de fureur, déclara qu’il ne fuirait pas devant un « enfant » et ordonna de tout disposer pour la lutte suprême.

Et pourtant l’âme indomptable du héros était elle-même assiégée de sombres pressentiments. On dit que lorsqu’il se revêtit de ses armes pour la dernière fois, le lion d’or qui formait le cimier de son casque étant tombé, il dit tristement : « Hoc est signum Dei ».

Le comte de Campo-Basso, en qui Charles avait toute confiance, le trahit odieusement et, avec sa compagnie, rejoignit René. Mais quand les Suisses apprirent cette défection, ils ne voulurent pas d’une aussi honteuse recrue. « Nous ne souffrirons pas, dirent-ils à René, que ce traître italien combatte à nos côtés. Nos pères n’ont jamais usé de telles gens, ni de telles pratiques pour gagner l’honneur de la victoire ! ».

Campo-Basso n’insista pas, mais traversa la Meurthe et descendit jusqu’au village de Bouxières-aux-Dames. Il occupa le pont, l’obstrua avec des chariots et attendit l’issue du combat qui n’était pas douteuse pour lui.

Le 5 janvier, à la pointe du jour, l’armée bourguignonne sortit de ses tentes et vint s’établir sur le terrain choisi la veille par Charles et ses meilleurs officiers. Ce terrain assez élevé s’étendait entre les deux ruisseaux de la Madeleine et de Jarville et s’appuyait d’un côté sur la Meurthe et de l’autre sur le bois de Saulrupt. On disposa l’artillerie qui était très forte à trois cents mètres du ruisseau de Jarville, de façon à pouvoir foudroyer les masses lorraines qui, suivant les prévisions, arriveraient en colonnes serrées par la route de Saint-Nicolas, ce qui permettrait de racheter la différence du nombre. La position de Charles était certainement excellente.

De son côté, l’armée lorraine, après avoir entendu la messe et avoir mangé la soupe, s’avança en bon ordre jusqu’auprès du village de Jarville. On s’arrêta là pour tenir conseil et s’entendre sur les dernières dispositions. Les chefs des grandes familles lorraines entouraient le duc René.

Des coureurs ayant appris que Charles avait négligé de s’éclairer au delà du bois de Saulrupt sur lequel s’appuyait sa droite, l’habile capitaine Vautrin Wisse fit décider qu’on tromperait l’ennemi en le laissant croire à une attaque directe, tandis que le gros des forces déroberait sa marche, tournerait le bois et aborderait par le flanc, la droite des Bourguignons.

Une centaine de cavaliers furent envoyés en avant pour occuper l’ennemi par une escarmouche. Les vivandiers et les valets se placèrent sur une hauteur où, à demi cachés par le brouillard, ils pouvaient être pris pour un corps de troupes. Cependant le principal de l’armée remonta le ruisseau de Heillecourt jusqu’auprès de la Malgrange, et fit une dernière halte près de la ferme de Brichambeau.

René adressa un suprême appel à ses Lorrains et à ses auxiliaires. Un prêtre monta sur une éminence, présenta à l’armée une hostie consacrée et exhorta les soldats. Chacun d’eux se jeta à genoux, traça une croix sur la terre, la baisa dévotement et se releva plein de confiance et de résolution.

René commandait l’aile droite. Il avait fait dresser devant lui le grand étendard ducal où était représentée l’Annonciation. Il s’est décrit lui-même dans sa Vraye déclaration, monté sur le cheval qui l’avait porté à Morat, richement harnaché de drap d’or, et ayant lui-même sur son armure une robe de drap d’or avec trois doubles croix blanches.

L’armée entra dans le bois vers midi. Une neige aveuglante tombait. Les Bourguignons ne virent point venir l’ennemi. Quoique surpris, ils firent cependant bonne contenance. Le sire de la Rivière, avec une remarquable présence d’esprit, commanda le mouvement de conversion et par une vigoureuse charge, refoula les Lorrains. Mais alors l’infanterie suisse, commandée par Herter, pressa le pas et bientôt descendit comme une avalanche sur les lignes bourguignonnes qui furent défoncées et rejetées hors du champ de bataille. Charles s’apercevant du désastre s’écria : « Qui sont ces gens ? ». Les capitaines lui répondirent : « N’entendez-vous pas les trompes de Granson et de Morat ! ».

La fuite devint générale. Les vaincus s’écoulaient dans la direction de Pont-à-Mousson. Les soldats laissés dans les tranchées les suivirent. Au lieu d’aller jusqu’à Frouard, ils voulurent prendre par Bouxières. Ils y trouvèrent Campo-Basso qui en massacra une partie, et envoya les principaux à son château de Commercy, pour en tirer rançon.

Le combat resta alors concentré tout près de Charles. René et les Lorrains conduisirent plusieurs charges brillantes. Le Téméraire, entouré de la fleur de sa chevalerie, soutint longtemps le choc, fit même plusieurs fois reculer ses ennemis. Atteint d’un coup de hallebarde, il se releva. Il fallut céder enfin, mourir écrasé par la masse des assaillants ou se résigner à fuir. Il prit ce dernier parti. C’était la troisième fois qu’il fuyait. Par un vigoureux effort, il parvint à se dégager et se dirigea sur la commanderie de Saint-Jean, où il espérait retrouver les soldats des tranchées.

A partir de ce moment, on ne sait plus rien de certain sur ce que devint Charles. Rappelons cependant le récit populaire bien qu’il mérite peu de crédit.

Comme le fugitif atteignait le bord d’un ruisseau qui alimentait l’étang de Saint-Jean, il aurait enfoncé l’éperon dans le flanc de son cheval, pour le forcer à franchir le cours d’eau. Le cheval fit un écart, puis fléchissant sous la lourde charge de son cavalier couvert de fer, il tomba dans la vase. A ce moment, Claude de Beaumont, châtelain de Saint-Dié, l’atteignit et lui porta un coup de lance au visage. Le duc essaya de se relever. « Sauve Bourgogne ! » cria-t-il. Le châtelain était sourd. Il crut entendre « Vive Bourgogne ! ». Il lui asséna un second coup qui lui fendit la tête de l’oreille à la bouche.

Des soldats allemands l’achevèrent et continuèrent la poursuite des fuyards, sans soupçonner qu’ils venaient de frapper le grand Duc d’Occident. Douze ou quinze gentilshommes, et entre autres de Bièvres, furent tués au même endroit. (Le prétendu Beaumont serait mort de chagrin en apprenant qu’il avait tué le prince. Beaucoup refusèrent de croire à la mort de Charles. On disait qu’il s’était réfugié dans un château ignoré et qu’il en sortirait bientôt. Des marchands vendaient sous condition que l’acheteur paierait double prix au retour du duc de Bourgogne).

Dès qu’on fut sûr dans Nancy de la victoire de René, les bourgeois et les soldats firent une sortie et massacrèrent les ennemis en déroute. Les Lorrains et les Français s’attachaient à ramasser des prisonniers. Mais les Suisses et les Allemands ne faisaient pas de quartier. Quelques Nancéiens même périrent parce qu’ils avaient négligé de prendre l’écharpe de Lorraine sur leurs vêtements.

On fuyait dans toutes les directions. Le grand bâtard de Bourgogne, frère de Charles le Téméraire, fut pris à Laxou. Le plus grand nombre se porta du côté de Bouxières. Campo-Basso n’y était plus. Mais comme le pont était encore obstrué, les vainqueurs atteignirent les Bourguignons, un dernier combat s’engagea et le reste poursuivi jusqu’au château de Condé (Custines) s’échappa vers Metz.

A 7 heures, René fit son entrée à Nancy par la porte de Notre-Dame (la Craffe), entouré de ses capitaines, au son de toutes les cloches, éclairé par des centaines de torches et toutes les maisons illuminées.

Le Duc se porta à l’église Saint-Georges pour y rendre ses actions de grâces au Dieu des armées. Les Nancéiens célébrèrent toute la nuit dans de joyeux festins, que la prompte arrivée de vivres abondants leur permettait d’improviser, la fête des Rois, la fin de la famine et la victoire.

Ils avaient certes bien droit de revendiquer une bonne part dans le triomphe, car cette journée à jamais mémorable n’eût pas été possible sans leur héroïque résistance et leur constance inébranlable au milieu des souffrances du siège.

Que serait-il arrivé, s’ils avaient cédé et si, désespérant de voir paraître l’armée de secours, ils avaient ouvert leurs portes à Charles de Bourgogne ? C’eût été la fin de la Lorraine, car René n’aurait jamais pu recommencer une telle campagne.

Les Suisses et les Allemands ne s’attardèrent pas, à célébrer la victoire. La saison était dure, le froid intense, la guerre impossible. Ils partirent dès le lendemain matin, sans savoir ce qu’était devenu le prince vaincu. René les accompagna avec toute sa noblesse jusqu’à Lunéville et après les avoir pourvus de tout ce dont ils avaient besoin, il prit congé d’eux.

Le 7 janvier, Campo-Basso qui avait peut-être ses raisons pour n’avoir pas de doute sur le sort du Duc de Bourgogne, présenta à René un jeune page nommé Colonna, de la grande maison italienne de ce nom, lequel assurait qu’il avait vu tomber son maître sans pouvoir indiquer l’endroit exact. On lui donna une escorte avec ordre de visiter les environs. Après des recherches attentives, Colonna s’écria tout à coup : « Voilà mon maître ! ».

Il était dépouillé de ses vêtements et engagé dans les eaux glacées du petit étang de Saint-Jean. Lorsqu’on le souleva, la peau d’un côté du visage fut enlevée, l’autre avait déjà été déchirée par les loups et les chiens. Malgré l’affreuse blessure qui l’avait balafré de l’oreille à la bouche, on le reconnut à un anneau qu’il portait toujours au doigt, à ses ongles d’une longueur inusitée, à la cicatrice de sa blessure de Montlhéry et à d’autres particularités qui ne laissèrent aucun doute.

On enveloppa le corps dans un drap et quatre gentilshommes le portèrent dans une maison de la Grand’rue. Le corps fut alors richement vêtu et couché sur un lit de parade. Le public fut admis dans la chapelle ardente et pour qu’il ne restât pas d’incertitude sur l’identité du duc de Bourgogne, on amena près du corps les deux bâtards de Bourgogne, son médecin, son chambellan, Olivier de la Marche, son chapelain, ses valets de chambre. Tous le reconnurent sans hésiter.

René vint à son tour. Il portait une robe de deuil et, à l’exemple des anciens preux, une longue barbe de fils d’or descendant jusqu’à sa poitrine. Il prit une main de son adversaire vaincu et dit : « Cher cousin, vos âmes ait Dieu ! Vous nous avez fait moult maux et douleurs ». Il s’agenouilla et pria pendant un quart d’heure.

Le 12 janvier, les funérailles furent célébrées en grande pompe dans la collégiale de Saint-Georges. René y assista avec toute sa noblesse. Il lui fit dresser un magnifique tombeau où le grand Duc d’Occident reposa jusqu’en 1550 et d’où Charles-Quint le fit transporter dans une église de Bruges.

On releva, suivant la chronique de Lorraine, 3 900 cadavres bourguignons qui furent entassés dans une immense fosse creusée dans un terrain voisin de l’église actuelle de Bon-Secours. On en trouva aussi plus de six cents au pont de Bouxières.

La bataille de Nancy est l’événement le plus glorieux de l’histoire de la Lorraine. Son souvenir est resté impérissable. Aujourd’hui encore, après quatre cents ans, lorsqu’on parcourt le terrain où elle s’est livrée, depuis Jarville jusqu’à la tour de la commanderie, bien que tout ait changé d’aspect, les images qui s’éveillent à chaque pas ont un tel relief, qu’il semble que les faits se sont passés hier. Rien ne reste aussi vivant au coeur du peuple et jusque dans le sol que la mémoire des combats soutenus pour la patrie !

Le vainqueur fut modeste dans son triomphe. Il fit élever au bord de l’étang où avait été retrouvé le corps de Charles de Bourgogne, une simple colonne en bois surmontée de la croix de Lorraine. Cette croix à double croisillon avait été rapportée de Hongrie par la maison d’Anjou qui y avait régné au XIVe siècle et elle est restée l’emblème populaire de notre vieille nationalité. Le chardon des armoiries de Nancy rappelle aussi la résistance victorieuse avec sa fière devise non inultus premor, laquelle ne vaut pas le dicton populaire qui s’y frotte s’y pique, ou mieux encore dans la vieille langue : ne mi toquès, je poins.

René récompensa les vaillants qui avaient si bien servi la cause nationale. La ville de Nancy reçut à perpétuité l’exemption de la taille. De nombreux bourgeois furent anoblis. Les nobles fidèles obtinrent de riches domaines, aux dépens de ceux qui avaient fait défection et qui furent frappés de confiscation. René ne garda rien pour lui.

La Lorraine aurait eu droit aussi à une récompense en quelque sorte internationale. Elle n’avait pas seulement sauvé son indépendance, elle avait rendu un immense service à ses voisins.

A suivre…

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René II le victorieux (1473-1508) avant la bataille de Nancy

 

 

D’après la monographie imprimée
« Récits lorrains. Histoire des ducs de Lorraine et de Bar » d’Ernest Mourin
Publication 1895

Jusqu’ici la Lorraine s’est débattue dans le chaos féodal. Ses principaux éléments existent puisqu’elle a ses ducs héréditaires, ses grandes familles de la Chevalerie, ses populations affranchies par la loi de Beaumont. Mais la cohésion n’est pas faite.

On ne distingue pas encore nettement une nationalité, c’est-à-dire un corps social dont les membres se sentent solidaires et unis dans une oeuvre commune. C’est sous le règne de René II que va s’accomplir le mouvement de concentration. Pour former des liens solides et engendrer le sentiment qu’on nomme le patriotisme, il n’est rien tant que d’avoir combattu, souffert et triomphé pour les mêmes intérêts.

D’après le principe constitutionnel proclamé en 1425 par les États, le duché de Lorraine étant fief féminin, Yolande, fille de René Ier et veuve de Ferri de Vaudémont, fut reconnue sans contestation, héritière du duc Nicolas. Mais elle abdiqua immédiatement en faveur de son fils René de Vaudémont. Et comme ce prince, petit-fils d’Antoine, était le chef de la branche masculine, il réunit les droits ou les prétentions de ses deux grands-pères.

René II, même avant sa gloire et lorsqu’il n’était qu’une espérance, avait déjà gagné tous les coeurs lorrains. Il avait les grands dons de la race, une haute taille, de beaux traits, les allures d’un vrai chevalier. Son regard franc et loyal, son abord affable et une avenante simplicité, qui ne lui ôtait rien de sa dignité, le rapprochaient facilement des plus humbles. On l’avait fait instruire avec soin. Encore enfant, il avait suivi son père Ferri en Italie où il fit avec honneur ses premières armes, et il avait fréquenté à Florence l’école du grammairien Antoine Vespuci. Il s’était même lié d’amitié avec son neveu Amerigo qui devait plus tard donner son nom au nouveau monde.

René II se trouva à son avènement dans la situation la plus difficile qu’eût jamais rencontrée un duc de Lorraine. Intelligent, résolu, mais sans expérience, il avait à se défendre contre les convoitises de deux voisins démesurément plus puissants que lui, tous les deux rompus aux luttes politiques, le roi de France Louis XI et le duc de Bourgogne Charles le Téméraire.

Ne parlons pas du roi. Tout le monde sait qu’il était le plus intelligent, mais le plus fourbe des princes.

Charles qui s’était d’abord piqué de chevalerie, était resté un vaillant soldat, instruit, éloquent parfois, mais qui, dans la pratique d’une politique sans scrupule, en était venu à ne plus admettre d’autre règle que la force. Il possédait d’immenses domaines, le duché et la comté de Bourgogne au sud, les Flandres, le Luxembourg, tous les Pays-Bas, au nord. Il touchait au Rhin à l’est par le comté de Ferrette et plusieurs villes de la Haute-Alsace que le duc d’Autriche, Sigismond, lui avait engagés en garantie d’un prêt de cent mille florins.

La Lorraine indépendante gênait singulièrement ses communications entre les diverses parties de ses États. Il était résolu à se l’approprier pour aller librement de Bruxelles à Dijon et, comme le titre fastueux de grand Duc d’Occident qu’on lui donnait ne suffisait pas à son orgueil, il projetait de reconstruire entre l’Allemagne et la France un royaume de Lotharingie. Ce plan n’était pas sans grandeur.

Dès les premiers jours, René put juger des dangers qui le menaçaient. Il était à Joinville chez sa mère, faisant ses préparatifs pour aller prendre possession de son duché, lorsqu’un capitaine allemand au service de Charles, l’enleva traîtreusement et le fit conduire en terre bourguignonne. Heureusement Louis XI fut informé tout de suite. Il n’entendait pas qu’on tranchât si sommairement la question de Lorraine. Il fit arrêter un neveu de l’empereur Frédéric III qui étudiait à l’Université de Paris, et déclara qu’il ne le rendrait que lorsque le prince lorrain serait libre. Charles ayant besoin de ménager l’empereur, se hâta d’ouvrir la prison de René.

Le jeune Duc se flatta d’avoir en France un appui sérieux, et se hâta de signer un traité d’alliance avec Louis XI (27 août 1473).  Mais Charles n’avait point lâché prise. Il ramassait tous les mercenaires qui couraient l’Europe, et menaçait d’envahir la Lorraine. Cependant, comme il avait eu vent du traité avec le roi, il se résigna à ajourner l’attaque et à user des moyens diplomatiques. Il fit demander à René la permission de traverser ses États pour conduire à Dijon les restes de son père laissés en dépôt à Bruges, depuis sa mort.

Le jeune Duc qui n’avait pas de rancune, y consentit de bonne grâce. Il reçut son ennemi à Nancy, lui donna des fêtes, et prêta même l’oreille à des propositions d’amitié. Cependant avant de rien conclure, il demanda conseil à son allié Louis XI. Celui-ci ne répondit même pas. Alors René consulta son conseil. Charles avait pris les devants et gagné les principaux seigneurs par des dons et des promesses. A vrai dire, plusieurs d’entre eux préféraient sérieusement l’alliance de la Bourgogne à celle de la France, et ne répugnaient même pas à faire entrer leur pays dans cette conception d’un royaume intermédiaire caressée par le grand vassal.

René se laissa entraîner et le 15 octobre, il se lia naïvement par une convention qui assurait à Charles un libre passage pour ses troupes et lui remettait pour sûreté cinq places fortes : Amance, Charmes, Épinal, Dompaire et Darney. C’était comme s’il eût livré son duché à son voisin.

Tout semblait réussir au gré du grand Duc d’Occident. L’empereur Frédéric III avait enfin consenti à lui conférer le titre de roi, sous la condition que la main de sa fille, Marie de Bourgogne, serait promise à Maximilien, son fils à lui. Les deux souverains se rencontrèrent à Trêves. Les préparatifs du couronnement furent promptement achevés. Déjà, dans l’église de Saint-Maximin, étaient dressés deux trônes, l’un pour l’empereur et l’autre, un peu au-dessous, pour le nouveau roi. Le sceptre, la couronne, le manteau, tous les insignes étaient là. Mais la veille du jour fixé pour la cérémonie, l’empereur furtivement quitta la ville pendant la nuit. Il paraît qu’il avait été froissé par le faste insolent que déployait le prince bourguignon.

Charles revint de Trêves profondément ulcéré, mais point découragé. Il pensa qu’il fallait tout d’abord faire le royaume, avant de demander de nouveau la couronne. Il essaya de prendre une seconde position dans la vallée du Rhin, en conduisant son armée au secours de l’archevêque-électeur de Cologne que ses sujets avaient déposé et chassé. Il commença les opérations par le siège de Neuss, ville forte occupée par les adversaires.

Il ne doutait pas d’un prompt succès. Mais neuf mois après, il était encore sous les murs, sans avoir avancé d’un pas. Il s’obstinait dans son entreprise et refusait de voir l’orage qui faisait entendre ses grondements significatifs : Frédéric III rassemblait cent mille hommes sur les bords du Rhin, la Haute-Alsace se soulevait contre le bailli du duc, Pierre d’Hagenbach, et le décapitait sur la place de Brisach.

Les Suisses molestés dans leur commerce se vengeaient par des incursions en Bourgogne, puis se rapprochant du duc d’Autriche, l’ennemi héréditaire, formaient avec lui l’union de Constance, dans laquelle entrèrent Strasbourg et les villes impériales. Les Lorrains à leur tour, allaient bientôt grossir la coalition.

René en effet n’avait pas tardé à s’apercevoir qu’il n’était plus le maître chez lui. La Lorraine était envahie par les troupes bourguignonnes et traitée en pays conquis. Les habitants étaient pillés par tous les mercenaires qui se rendaient à Neuss. Lorsque le Duc se plaignait à Charles, celui-ci affectait une grande colère, mais ne faisait rien pour réprimer les rapines des siens. Alors poussé à bout, le Duc renouvela son traité avec Louis XI, et s’allia ensuite avec l’archiduc d’Autriche, avec les villes alsaciennes, avec l’empereur, et enfin dénonça solennellement le traité du 15 octobre.

Sans attendre un moment, René commença la guerre. Le roi lui avait fourni quatre cents lances. Il se dirigea sur le Luxembourg et s’empara de Damvillers. Mais la fortune changea bientôt.

Charles, averti par les mauvaises nouvelles qui lui viennent de tous côtés, lève le siège de Neuss et négocie pour rompre la coalition. Il détache l’empereur en lui promettant de nouveau la main de sa fille pour son fils Maximilien et se rapproche de Louis XI, en signant avec lui à Soleuvre (près de Luxembourg) une trêve de neuf ans. Le roi s’était engagé à ne pas faire la paix en dehors du duc de Lorraine, mais sa parole ne gênait jamais sa politique, et il retira les troupes prêtées à René.

Bientôt, on annonça au Duc que son redoutable adversaire s’avançait avec quarante mille hommes. Réduit à ses seules forces, il ne pouvait lutter. Il se replia promptement, ne tint plus la campagne, mais mit des garnisons dans ses places et notamment 4 000 mercenaires dans Nancy, sous le commandement du bâtard de Calabre, fils de René Ier. Il courut ensuite à Paris et réclama à Louis XI l’exécution de son traité d’alliance. Le roi le combla de protestations, mais affecta dérisoirement de ne point croire à la marche des Bourguignons : « Par la Pasques-Dieu ! dit-il, quand je le scaurai, je iray en personne moi-même ».

Cependant Charles envahissait le Barrois. Son favori, le comte de Campo-Basso, massacrait la garnison de Briey, puis entrait à Pont-à-Mousson. Le 29 septembre, le Téméraire passait sous les murs de Nancy et allait former entre Rosières et Bayon un camp retranché « à la romaine ».

Le roi parut alors se rendre aux instances de René II. Il lui donna huit cents lances qui vinrent jusqu’aux approches du camp bourguignon. Mais cette démonstration n’avait d’autre but que de hâter le dénouement d’une partie engagée entre les deux fourbes depuis la trêve de Soleuvre.

Ils s’entendirent enfin dans, un pacte odieux. Charles s’engagea à livrer le connétable de Saint-Pol, son ami de jeunesse, que le roi, à raison de ses trahisons, haïssait entre tous, et Louis XI, de son côté, livrait son allié René en autorisant le duc de Bourgogne à occuper la Lorraine.

Les troupes royales reçurent aussitôt ordre de rentrer en France. Dès lors la résistance devenait impossible. Les Bourguignons enlevèrent successivement toutes les places, presque sans coup férir : Charmes et Dompaire furent livrées au pillage, Épinal seul, qui lutta vigoureusement, obtint les honneurs d’une capitulation.

Le 25 octobre, la conquête achevée, Charles vint mettre le siège devant Nancy. La capitale lorraine n’avait guère alors que 5 000 âmes. Le Téméraire commença à battre les murailles avec son artillerie dans les premiers jours de novembre. Les Nancéiens répondirent au feu. Mais la partie n’était pas égale. La ville était mal approvisionnée.

René, abandonné par Louis XI, voulant épargner aux habitants les horreurs d’une prise d’assaut, écrivit au bâtard de Calabre pour l’autoriser à négocier une capitulation (25 novembre).

Charles s’empressa d’accorder les deux conditions demandées, à savoir, amnistie pour les habitants, libre sortie de la garnison. Le 27 novembre, la garnison s’éloigna. Le 30, le duc de Bourgogne fit son entrée dans le plus somptueux appareil. Il portait sur la tête « une barette rouge, où estoit une croix d’or, et ès quatre bouts de moult riches pierres, c’est assavoir un diamant, un rubis, un saphir et une escarboucle. On les prisoit plus qu’un duché ne valloit ».

Comme les anciens ducs, il fut reçu dans la collégiale Saint-Georges, abandonna suivant l’usage son cheval aux chanoines et après la messe jura de maintenir les droits et franchises du clergé, de la noblesse et du commun peuple. La conquête de la Lorraine fut une des grandes joies de sa vie, mais ce fut la dernière.

Pour consolider le succès de ses armes, il s’efforça de gagner les coeurs. Avec une souplesse qu’on ne lui soupçonnait pas, il accueillait tous les Lorrains, nobles et bourgeois, très gracieusement. Les Flamands eussent été bien surpris de le voir si aimable et si doux.

Le 27 décembre, il tint dans la grande salle d’honneur du palais ducal une assemblée des États généraux. Il protesta de ses bonnes intentions, promit de gouverner avec bienveillance, de respecter tous les privilèges, de protéger les laboureurs, d’augmenter l’aisance de la bourgeoisie. Il annonça qu’il résiderait souvent à Nancy, qu’il y construirait un palais magnifique et qu’il en ferait la capitale de ses États. Il termina en disant qu’il allait partir pour châtier les Suisses et qu’en son absence, le sire de Bièvres aurait le gouvernement de la Lorraine.

Avant son départ, il institua un conseil d’administration dans lequel il n’admit que des Lorrains. Son langage, ses adroites flatteries, ses actes mêmes habilement calculés avaient fait bonne impression. Il n’est pas douteux qu’une partie des seigneurs accepta la révolution accomplie. L’historien Digot cite des noms qui comptaient parmi les plus considérables du pays (entre autres des Haraucourt, des Lenoncourt, des Armoises, des d’Haussonville).

Le 11 janvier 1476, il quitta Nancy avec 30 000 hommes, emporté par une aveugle colère contre « ces pâtres et ces bouviers » qui avaient bravé le grand Duc d’Occident. Il oubliait que ces pauvres gens étaient les premiers soldats du monde et les descendants des héros de Morgarten et de Sempach.

Vers la fin de février 1476, il passa la frontière et assiégea la place de Granson, près du lac de Neuchâtel. La petite garnison ayant capitulé après une héroïque résistance, sur la promesse faite par les officiers qu’ils auraient la vie sauve, Charles désavoua ses lieutenants et fit pendre les 450 soldats. Un cri d’horreur s’éleva dans les montagnes. Vingt mille confédérés descendirent comme un torrent. Ce ne fut pas une bataille, mais une déroute. L’orgueilleux duc fut entraîné dans la fuite générale. Il abandonna son artillerie, ses bagages, sa tente et d’immenses trésors que les Suisses pillèrent sans en soupçonner la valeur. Il laissa aussi sur le champ de bataille, et pour ne plus le retrouver, le prestige de sa force et de sa puissance (2 mars 1476).

Le bruit de cette chute retentit dans tout l’Occident. La Lorraine tressaillit et le coeur revint aux fidèles de René. Une poignée de gentilshommes partis de Joinville dans la nuit du 13 au 14 avril, escaladèrent les murailles de Vaudémont et chassèrent la garnison bourguignonne. Ce fut le premier signal de la délivrance.

Louis XI aussi avait été ému de la nouvelle, et se rendit à Lyon pour suivre de plus près les événements. René II l’accompagnait « lui rompant la teste de lui prier que sa duchié lui facisse ravoir ». Le roi ne répondit que par de vaines paroles.

Le Duc était retourné fort attristé à Joinville lorsque des députés suisses vinrent lui demander de se joindre à eux pour combattre l’ennemi commun.

Louis XI, devenu plus gracieux, lui ayant donné une escorte de 400 lances, sous la condition qu’ils ne commettraient aucun acte d’hostilité, il traversa hardiment son duché sentant partout, sur son passage, frémir d’espérance la patrie prête à se lever.

Comme il entendait la messe à Saint-Nicolas-de-Port, « passa auprès de lui la femme du vieux Walter et, sans faire semblant de rien, elle lui donna une bourse, où il y avait plus de quatre cents florins, et le duc baissa la teste, à elle remerciant ». N’était-ce pas la touchante personnification de la Lorraine fidèle !

Cependant Charles le Téméraire avait rallié ses troupes, reçu des renforts, rassemblé une nouvelle artillerie et réorganisé une armée plus forte que celle de Granson.

Le 11 juin, il foudroyait la petite ville de Morat. C’est là que les Suisses l’abordèrent. René les avait rejoints avec un contingent d’Alsaciens. Il fut mis à la tête de la cavalerie. Un capitaine suisse l’arma chevalier en même temps qu’un brave boucher qui portait la bannière de Berne.

Cette fois ce fut une vraie bataille. Les montagnards, criant « Granson ! Granson ! », excités par les mugissements du « taureau d’Uri et de la vache d’Unterwalden » (C’étaient deux trompes énormes faites, dit-on, avec des cornes d’aurochs que Charlemagne avait données aux Suisses et dont les sons effrayants avaient souvent troublé les Autrichiens) et poussant devant eux leurs longues hallebardes de dix-huit pieds, foncèrent d’un élan irrésistible sur les Bourguignons. Ils en tuèrent 15 000, dont les ossements formèrent plus tard les matériaux de l’Ossuaire de Morat (22 juin 1476).

Charles, enragé de honte et de désespoir, s’enfuit à quinze lieues de là, au château de Rivières, près de Pontarlier. Il s’enferma en proie à une fièvre violente, refusant de voir personne, incapable de former une résolution, durement abandonné parles États de ses fiefs qu’il avait exaspérés par son despotisme.

Quant à René, il s’était bravement conduit à Morat. Les Suisses lui abandonnèrent l’artillerie pour sa part de butin. Il rentra à Strasbourg avec ses amis d’Alsace, et se prépara au soulèvement de la Lorraine qui ne pouvait manquer d’éclater, malgré les fortes garnisons bourguignonnes mises dans les villes et les forts.

A suivre : la bataille de Nancy

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