René Ier (1431 – 1453)

René de Bar

D’après la monographie imprimée
« Récits lorrains. Histoire des ducs de Lorraine et de Bar » d’Ernest Mourin
Publication 1895

La maison d’Anjou interrompt la filiation directe de la descendance de Gérard d’Alsace. Les trois ducs qu’elle fournit, René, Jean et Nicolas, furent beaucoup aimés en Lorraine pour leurs brillantes et sympathiques qualités, mais ils ne s’incorporèrent pas à la nationalité. Ils eurent presque toujours les yeux au dehors, en France, en Anjou, en Provence, en Italie et agirent sur les bords de la Moselle et de la Meuse, un peu comme des étrangers de passage.

René Ier avait vingt-deux ans à la mort de son beau-père Charles II. Tout aussi brave et apte aux faits de guerre que les princes lorrains, il se distinguait d’eux par des traits empreints de la douceur angevine. Il avait en outre l’esprit très cultivé, aimait et pratiquait les lettres et les arts, savait peindre et enluminer et écrivait de petits poèmes qui valaient presque ceux de son cousin, Charles d’Orléans.

Bien qu’ayant vécu à Nancy et à Bar depuis sa onzième année, il n’était pas devenu Lorrain, il était resté et resta toute sa vie Français et surtout Angevin. Il a laissé peu de souvenirs en Lorraine. Il n’y montra d’ailleurs que la moitié de sa physionomie, celle de sa chevaleresque jeunesse. Ce n’est que plus tard, en Anjou, puis en Provence, que ses traits historiques se fixèrent et que par sa bonté souriante, sa bonhomie, la simplicité de ses moeurs, il acquit la popularité qu’il a conservée jusqu’à nos jours.

René, déjà duc de Bar depuis 1424, prit le titre de duc de Lorraine, mais il resta entendu pour tous et pour lui-même que la souveraineté ducale appartenait à sa femme, la duchesse Isabelle.

Les deux époux firent leur entrée solennelle à Nancy au milieu des acclamations populaires. La duchesse douairière et un grand nombre de seigneurs leur firent cortège et les accompagnèrent à la Collégiale Saint-Georges. Leurs droits n’étaient contestés par personne.

Ils n’oubliaient pas cependant qu’il y avait un prétendant et, pour se garder de ses entreprises, ils attachèrent solidement à leur fortune le corps tout-puissant de la noblesse. Le 30 janvier 1431, ils remirent aux gentilshommes une « Déclaration » signée de leurs deux noms, mettant à néant les innovations de Charles II qui portaient atteinte à leurs privilèges, et rétablissant la chevalerie dans tous ses droits traditionnels, notamment en ce qui concernait la juridiction des Assises. Ce fut un acte peut-être habile, mais qui faisait reculer de plus de cent ans le pouvoir central.

Le prétendant était ce même Antoine de Vaudémont, le neveu et plus proche héritier de Charles II qui avait déjà revendiqué ses droits du vivant de son oncle. Il protesta de nouveau contre la délibération de la noblesse qui s’était prononcée pour les principes de l’hérédité féminine et prit le titre de duc de Lorraine. Au mois de mars, il se présenta à une porte de Nancy avec une forte escorte et requit l’entrée. Repoussé par les habitants, il rentra dans Vaudémont pour y préparer la guerre.

De son côté, René, en tant que duc de Bar, somma le prétendant de venir lui rendre l’hommage qu’il lui devait pour son comté, sous peine de commise, c’est-à-dire de confiscation pur cause de forfaiture. Antoine ne répondit pas à l’invitation.

La lutte s’engagea. Le comte de Vaudémont ne pouvait évidemment rien avec ses seules forces. Il s’adressa à Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Ce prince avait des griefs personnels contre la maison d’Anjou qu’il enveloppait dans ses haines contre la faction des Armagnacs. Il gardait un vif ressentiment à René qui avait battu ses troupes à Chappes, et qui d’ailleurs était le frère de Marie d’Anjou, épouse du roi Charles VII. Il embrassa donc avec empressement la cause d’Antoine, autorisa un grand nombre de gentilshommes à suivre sa bannière et ordonna au maréchal de Toulongeon, le vaincu de Chappes, de réunir le plus de forces qu’il pourrait, de se joindre au prétendant et de s’avancer vers le Barrois.

De son côté, René avait fait appel à ses vassaux et à ses amis. Il reçut des contingents de tous les côtés. Il vit venir entre autres, l’évêque de Metz, le maire de Toul avec trente cavaliers, le comte de Salm, le comte de Blâmont. Des princes de l’autre côté du Rhin, Louis de Bavière, Jacques de Bade, accoururent aussi. Le roi Charles VII, son beau-frère, lui envoya l’un de ses meilleurs capitaines, le brave Barbazan avec deux cents lances et une troupe d’archers. Robert de Baudricourt vint de Vaucouleurs avec 300 cavaliers.  On ne sait pas exactement le chiffre total de l’armée lorraine, car les évaluations des chroniqueurs varient de 6000 à 38 000 hommes.

Ce qui est certain, c’est que René avait de beaucoup l’avantage du nombre. Mais les soldats de Vaudémont étaient de qualité supérieure, car on y voyait 1 400 archers picards renommés, un corps anglais et une forte artillerie.

Après avoir ravagé le Barrois, le prétendant et Toulongeon se dirigèrent sur la forteresse de Vaudémont que les Lorrains assiégeaient. Puis sur la nouvelle que ces derniers s’avançaient à leur rencontre, ils s’arrêtèrent près de Châtenois (1er juillet 1431).

Là ils tinrent conseil : le comte Antoine était d’avis de ne pas reculer et d’offrir le combat sans attendre. Le maréchal de Bourgogne, plus froid et plus expérimenté, représenta qu’il serait imprudent de risquer la partie dans des conditions si inégales, que les troupes étaient fatiguées, que le plus sage était de se retirer en Bourgogne, de s’y refaire et d’y préparer une nouvelle campagne. Comme le débat se prolongeait, il y mit fin en se prévalant de son autorité de commandant en chef et ordonna de commencer la retraite dès le lendemain, à la pointe du jour.

Le mouvement commença à l’heure dite. L’armée bourguignonne marchait depuis plusieurs heures dans la direction de la frontière, lorsque l’on signala l’approche des Lorrains qui la poursuivaient.

Toulongeon s’arrêta et prit ses dispositions pour le combat qu’il ne pouvait plus éviter. On était près du village de Bulgnéville, dans le Bassigny, au sud de Châtenois.

Le maréchal rangea sa petite armée dans une vaste prairie, le front sur un petit cours d’eau, le dos à la forêt de Vaudémont. Il disposa sur les deux ailes ses archers picards et anglais en leur prescrivant de planter devant eux les pieux dont ils avaient coutume de se munir, de façon à se couvrir d’une sorte de palissade. Les cavaliers furent placés au centre avec ordre de mettre pied à terre. L’artillerie fut masquée derrière des travaux de terre improvisés à la hâte. Enfin une enceinte générale fut formée avec les chariots qui portaient les bagages.

Les masses lorraines arrivaient en tumulte, confiantes dans la supériorité de leurs forces. René, en vrai paladin, envoya un héraut d’armes au comte Antoine pour le défier et lui offrir le combat. « J’accepte », dit le prétendant. Cependant sur la demande de Barbazan et de l’évêque de Metz, les deux sages de l’armée, on délibéra.

René et ses jeunes amis voulaient charger sans délai. Barbazan et le prélat étaient d’avis qu’il fallait attendre que le manque de vivres forçât l’ennemi à sortir de ses retranchements, soit pour livrer combat, soit pour essayer de battre en retraite. Mais les jeunes gentilshommes ne voulurent rien entendre. Ils disaient en se moquant du petit nombre des Bourguignons : « Il n’y en a pas pour nos pages ! » Ils finirent par injurier Barbazan : « Quand on a peur des feuilles, ne fault aller au bois ».

Le vieux héros éclata d’indignation, regarda ces jeunes fous en face et leur dit « qu’ils ne mettraient point la tête de leurs chevaux où serait la queue du sien ! ».

L’armée alors s’avança, passa le petit ruisseau, sans que les ennemis fissent un mouvement. Ils n’étaient plus qu’à une portée d’arbalète, lorsqu’un incident troubla les âmes superstitieuses. Un cerf sortit tout à coup, effaré, de la forêt, s’arrêta incertain entre les deux armées, puis se jeta sur les Lorrains, culbuta deux ou trois soldats et disparut. Ce fut pour les gens de René un alarmant pronostic et pour les Bourguignons une promesse de victoire.

Les Lorrains abordèrent l’ennemi avec une irrésistible impétuosité. Du premier choc, ils renversèrent les chariots, emportèrent une partie de l’enceinte.

Mais Toulongeon démasqua ses canons, et une foudroyante décharge arrêta les assaillants. En même temps, les archers picards et anglais firent pleuvoir une grêle de traits sur l’infanterie lorraine qui, composée de levées faites dans les villages et n’ayant aucune habitude de la guerre, cessa d’avancer, puis recula en désordre.

Les hommes d’armes enfermés dans de lourdes armures, sur des chevaux bardés de fer, évoluaient à grand peine, s’embarrassaient dans les obstacles accumulés par l’ennemi. Le découragement les gagna. Quelques-uns même se hâtèrent de quitter le champ de bataille et entre autres Jean d’Haussonville et le damoiseau de Commercy qui avaient insisté avec tant de jactance pour en venir aux mains.

Au milieu de la confusion croissante, René et Barbazan faisaient des efforts désespérés pour arrêter la panique et rallier leurs troupes. Tout à coup, Toulongeon ordonna à ses hommes d’armes de remonter à cheval et de charger. La cohue lorraine fut écrasée et rejetée sur le ruisseau. Il y eut là un dernier effort.

Beaucoup de gentilshommes périrent, Barbazan tomba lui-même percé de coups. René fut le dernier à combattre. Comme le roi Jean à Poitiers, il luttait bravement dans un cercle de fer. Ses chevaliers fidèles tombaient un à un, d’autres étaient pris comme le vaillant évêque de Metz. Enfin presque seul, le sol jonché de cadavres autour de lui, trois fois blessé, son armure bossuée, couvert de sang et de poussière, méconnaissable, il rendit son épée à un écuyer.

Le comte Antoine aussitôt averti accourut, et déjà il donnait des ordres pour faire conduire le prisonnier à Joinville, lorsque survint Toulongeon qui s’empara du prince et éloigna Vaudémont en le chargeant de poursuivre les deux corps d troupes qu’emmenaient d’Haussonville et le Damoiseau.

Le maréchal entendait garder pour lui ou plutôt pour le duc de Bourgogne, la meilleure part du butin. Certes, il y avait droit, car c’était à ses habiles dispositions, au bon emploi qu’il avait su faire de l’arme moderne et des hommes à pied, et au ferme maintien de la discipline, que le succès imprévu de la journée était dû.

Ce désastre de Bulgnéville, qui coûta la vie à plus de 2 000 Lorrains, fut mis au rang de nos catastrophes de Crécy, de Poitiers et d’Azincourt, et justement attribué aussi à l’indiscipline, à la légèreté, à la présomption de la jeune noblesse (2 juillet 1431).

Les conséquences en furent cruelles pour René, mais moins fâcheuses pour son duché qu’on aurait pu le craindre. Antoine n’y gagna rien. Lorsqu’il revint de sa poursuite sans avoir pu atteindre le Damoiseau, il apprit que René avait été dirigé vers un château de Bourgogne et que Toulongeon était parti, ramenant ses troupes dans les terres de Philippe le Bon.

A Nancy et à Bar, on se remit vite de l’émotion. La vaillante Isabelle de Lorraine qui, après tout, était la véritable souveraine, montra beaucoup de sang-froid et d’énergie. Elle convoqua son conseil, se présenta avec ses quatre petits enfants, exposa la situation et fit appel à la fidélité des seigneurs lorrains.

La noblesse reconnaissante de la « Déclaration » protesta avec unanimité de son dévouement, et déploya une grande activité. L’armée fut promptement reformée et pour prouver au prétendant qu’il n’avait pas à compter sur le découragement de ses adversaires, elle envahit le comté de Vaudémont, assiégea la capitale Vézelise et le sixième jour, sous les yeux du comte Antoine, elle l’enleva d’assaut et la mit à sac.

Le prétendant se tint pour averti, signa une trêve, eut une entrevue très courtoise avec la duchesse et se borna enfin à demander que le litige fût soumis à l’arbitrage des évêques et de trois gentilshommes, désignés d’un commun accord. Ces arbitres devaient en outre former une sorte de conseil de gouvernement.

Le vaincu de Bulgnéville avait été conduit à Dijon et enfermé dans une tour du palais ducal qu’on appela depuis « la tour de Bar », René n’étant reconnu que comme duc de Bar. Il ne pouvait guère compter sur la magnanimité de ce Philippe le Bon, qui avait vendu Jeanne d’Arc aux Anglais, et restait uni à l’étranger pour faire la guerre au chef de sa race. Le prisonnier essayait de se consoler avec ses livres et ses pinceaux, mais ne laissait pas de songer que sa captivité pouvait être longue, comme en témoignait le duc d’Orléans retenu on Angleterre depuis Azincourt, c’est-à-dire depuis seize ans.

En février 1432, la duchesse Isabelle obtint que l’impitoyable geôlier allât voir son captif. Il parait que Philippe, malgré son dur égoïsme, se laissa toucher par la nature si sympathique de René, il consentit à parler de sa liberté et lui permit même de rentrer dans ses États pour y recueillir une rançon, sans toutefois en fixer le chiffre.

On lui accorda un délai d’un an qui fut ensuite prolongé jusqu’en 1435. Mais il dut remettre ses deux fils aînés en otages, et trente gentilshommes, choisis parmi les plus grands seigneurs de Lorraine, engagèrent leur foi pour son retour au jour fixé. Au nombre des trente, figurent les quatre grands chevaux : du Châtelet et Ligniville, Lenoncourt, Haraucourt, puis les Salm, les Haussonville, les Ludres, les Armoises, etc.

Toute la Lorraine salua avec allégresse le retour de René. Antoine de Vaudémont l’accueillit lui- même « en grand amour ». Les deux adversaires, à ce qu’il semble, avaient la même facilité de caractère et la même légèreté. Ils imaginèrent, à la surprise de bien des gens, do se rendre ensemble à la cour de Philippe le Bon et le prièrent de juger leur querelle.

Le duc de Bourgogne promit d’étudier la question et de prononcer sa sentence le plus tôt possible. En attendant, il leur suggéra un arrangement de nature à faciliter la paix définitive. Il fut convenu que René donnerait la main de sa fille aînée Yolande à Ferri de Vaudémont, fils d’Antoine.

Puis les deux princes, toujours en parfait accord, rentrèrent en Lorraine et s’occupèrent de purger le pays des routiers qui l’infestaient depuis Bulgnéville. Le plus redoutable de tous, le damoiseau de Commercy, un vrai chef de bandits acculé dans sa forteresse, allait succomber lorsque l’intervention officieuse du connétable Richemont le sauva.

Philippe le Bon ne se pressant pas de juger, on convint de porter la cause devant une juridiction plus haute. René et Antoine se rendirent au concile de Bâle et s’adressèrent à l’empereur Sigismond. Celui-ci, après d’interminables plaidoiries qu’il écouta avec patience, se déclara suffisamment éclairé et, par sentence solennelle prononcée devant les pères assemblés, il adjugea le duché de Lorraine à Isabelle et conféra à René, pour et au nom de sa femme, l’investiture des fiefs relevant de l’empire.

Cette décision mécontenta naturellement Antoine, tandis que Philippe le Bon se montrait fort blessé que les deux plaideurs n’eussent pas attendu son jugement.

René paya cher son succès devant le concile. Dans les derniers jours d’avril 1435, il était à Nancy, se reposant de ses laborieuses campagnes contre les routiers, lorsque tout à coup il entendit sonner de la trompe devant le palais ducal. C’était Toison d’Or, le héraut de Bourgogne, qui venait lui rappeler la convention et le sommer de rentrer immédiatement dans la tour de Dijon. Sans hésiter, en preux chevalier, il n’attendit pas un jour et dégagea sa parole en regagnant sa prison (1er mai 1435).

On a dit qu’il y montra une humeur indifférente à tout, sans aucun souci de ses intérêts et même de sa liberté. C’est invraisemblable. René n’avait encore que vingt-six ans. Il était dans tout le feu de la jeunesse et le vaillant compagnon de la Pucelle, le héros de Chappes et de Bulgnéville n’avait pas encore assez vieilli d’aucune façon pour fermer son coeur à l’espérance et ses yeux aux perspectives que lui offrait l’avenir. Ce qu’il rapportait dans « la tour de Bar », c’étaient les nouveaux titres que la fortune, par une sorte d’ironie, accumulait sur sa tête.

La mort de son frère aîné Louis III l’avait fait duc d’Anjou et comte de Provence (12 novembre 1434) et le testament de Jeanne de Sicile venait de lui transmettre les couronnes de Sicile, de Naples et de Jérusalem (2 février 1435).

La duchesse Isabelle, qui avait l’ardeur et le génie entreprenant de sa race, n’hésita pas à devancer en Italie son mari prisonnier. Elle y disputa à la maison d’Aragon l’héritage de la reine Jeanne et endura sans défaillance, pendant plusieurs années, de dramatiques alternatives de succès et de revers.

Quant à René, ce ne fut qu’après de longs jours de désespérance qu’il réussit enfin à s’arracher des mains de son impitoyable ennemi. Philippe avait refusé de le comprendre dans le traité d’Arras. Puis il exigea, avec une énorme rançon, la cession du duché de Bar. René résista et protesta noblement qu’il préférait mourir en prison.

Le duc de Bourgogne le fit alors transporter en Flandre pour l’avoir sous sa main et agir plus directement sur lui. Mais ce fut lui qui céda enfin et le traité de Lille (28 janvier 1437) rendit la liberté au vaincu de Bulgnéville, moyennant une rançon de 400 000 écus d’or, somme énorme pour le temps, payable en plusieurs termes, le premier, 200 000, devant être versé immédiatement.

Le dévouement de la noblesse qui offrit des dons considérables, les sacrifices des trois évêques, les aides que votèrent les États le mirent promptement à même de s’acquitter du premier terme.

Il retrouva à la porte de sa prison sa bonne humeur, son amour des plaisirs et des fêtes, son goût pour les tournois, les aventures, les fantaisies poétiques. Puis ayant désigné les évêques de Metz et de Toul el le sire du Châtelet pour administrer les deux duchés avec le concours d’un conseil de régence, il partit emmenant avec lui son futur gendre Ferri de Vaudémont et l’élite de la chevalerie lorraine, visita en passant, le roi Charles VII, son beau-frère, s’arrêta à Angers qu’il n’avait pas vu depuis son enfance, s’oublia quelque peu dans une longue route, dépensant gaiement son temps et son argent, prit possession de son comté de Provence et enfin, le 12 avril 1438, il mit à la voile pour aller conquérir son royaume de Naples. Il était désormais dans l’histoire « le bon roi René ».

Dès lors, René n’appartient plus à la Lorraine. Nous n’avons pas à le suivre dans ses brillantes campagnes en Italie, où il déploya la plus rare valeur, mais où il rencontra, lui le loyal chevalier, un adversaire qui l’emporta par l’astuce et la trahison.

Il ne revint plus guère dans ses duchés de Bar et de Lorraine, où le rappelaient cependant avec instance les régents aux prises avec le comte de Vaudémont et les routiers.

En 1444, il était à Nancy et y faisait célébrer, dans des fêtes magnifiques, le mariage de sa fille Marguerite, « la grande Marguerite », la future héroïne de la guerre des Deux-Roses, avec le roi d’Angleterre Henri VI. (Marguerite d’Anjou était née à Pont-à-Mousson le 23 mars 1429 et aurait dû être nommée Marguerite de Bar, sou père n’étant encore que duc de Bar. A la suite des tragiques péripéties de son histoire, elle se réfugia en Anjou et mourut tristement, pauvre et délaissée, au château de Dampierre près Saumur, le 20 août 1482).

A la même époque, ne pouvant rembourser les Messins qui lui avaient prêté de fortes sommes d’argent, il leur fit la guerre de concert avec son beau-frère Charles VII qui avait dessein de s’emparer de Metz, Toul et Verdun pour « rétablir la France dans ses limites naturelles qui allaient jusqu’au fleuve du Rhin ». Les deux rois assiégèrent Metz pendant sept mois. Les bourgeois se défendirent admirablement, puis se résignèrent à payer le maintien de leurs libertés en versant 200 000 écus d’or à Charles VII et en donnant décharge à René de 100 000 florins de dette.

En 1453, la duchesse Isabelle mourut à Angers. René remit aussitôt le duché de Lorraine à son fils Jean de Calabre, mais il garda le duché de Bar qui lui appartenait en propre. Les deux duchés se trouvèrent de nouveau séparés, mais pour quelques années seulement.


Archive pour 26 octobre, 2010

René Ier (1431 – 1453)

René de Bar

D’après la monographie imprimée
« Récits lorrains. Histoire des ducs de Lorraine et de Bar » d’Ernest Mourin
Publication 1895

La maison d’Anjou interrompt la filiation directe de la descendance de Gérard d’Alsace. Les trois ducs qu’elle fournit, René, Jean et Nicolas, furent beaucoup aimés en Lorraine pour leurs brillantes et sympathiques qualités, mais ils ne s’incorporèrent pas à la nationalité. Ils eurent presque toujours les yeux au dehors, en France, en Anjou, en Provence, en Italie et agirent sur les bords de la Moselle et de la Meuse, un peu comme des étrangers de passage.

René Ier avait vingt-deux ans à la mort de son beau-père Charles II. Tout aussi brave et apte aux faits de guerre que les princes lorrains, il se distinguait d’eux par des traits empreints de la douceur angevine. Il avait en outre l’esprit très cultivé, aimait et pratiquait les lettres et les arts, savait peindre et enluminer et écrivait de petits poèmes qui valaient presque ceux de son cousin, Charles d’Orléans.

Bien qu’ayant vécu à Nancy et à Bar depuis sa onzième année, il n’était pas devenu Lorrain, il était resté et resta toute sa vie Français et surtout Angevin. Il a laissé peu de souvenirs en Lorraine. Il n’y montra d’ailleurs que la moitié de sa physionomie, celle de sa chevaleresque jeunesse. Ce n’est que plus tard, en Anjou, puis en Provence, que ses traits historiques se fixèrent et que par sa bonté souriante, sa bonhomie, la simplicité de ses moeurs, il acquit la popularité qu’il a conservée jusqu’à nos jours.

René, déjà duc de Bar depuis 1424, prit le titre de duc de Lorraine, mais il resta entendu pour tous et pour lui-même que la souveraineté ducale appartenait à sa femme, la duchesse Isabelle.

Les deux époux firent leur entrée solennelle à Nancy au milieu des acclamations populaires. La duchesse douairière et un grand nombre de seigneurs leur firent cortège et les accompagnèrent à la Collégiale Saint-Georges. Leurs droits n’étaient contestés par personne.

Ils n’oubliaient pas cependant qu’il y avait un prétendant et, pour se garder de ses entreprises, ils attachèrent solidement à leur fortune le corps tout-puissant de la noblesse. Le 30 janvier 1431, ils remirent aux gentilshommes une « Déclaration » signée de leurs deux noms, mettant à néant les innovations de Charles II qui portaient atteinte à leurs privilèges, et rétablissant la chevalerie dans tous ses droits traditionnels, notamment en ce qui concernait la juridiction des Assises. Ce fut un acte peut-être habile, mais qui faisait reculer de plus de cent ans le pouvoir central.

Le prétendant était ce même Antoine de Vaudémont, le neveu et plus proche héritier de Charles II qui avait déjà revendiqué ses droits du vivant de son oncle. Il protesta de nouveau contre la délibération de la noblesse qui s’était prononcée pour les principes de l’hérédité féminine et prit le titre de duc de Lorraine. Au mois de mars, il se présenta à une porte de Nancy avec une forte escorte et requit l’entrée. Repoussé par les habitants, il rentra dans Vaudémont pour y préparer la guerre.

De son côté, René, en tant que duc de Bar, somma le prétendant de venir lui rendre l’hommage qu’il lui devait pour son comté, sous peine de commise, c’est-à-dire de confiscation pur cause de forfaiture. Antoine ne répondit pas à l’invitation.

La lutte s’engagea. Le comte de Vaudémont ne pouvait évidemment rien avec ses seules forces. Il s’adressa à Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Ce prince avait des griefs personnels contre la maison d’Anjou qu’il enveloppait dans ses haines contre la faction des Armagnacs. Il gardait un vif ressentiment à René qui avait battu ses troupes à Chappes, et qui d’ailleurs était le frère de Marie d’Anjou, épouse du roi Charles VII. Il embrassa donc avec empressement la cause d’Antoine, autorisa un grand nombre de gentilshommes à suivre sa bannière et ordonna au maréchal de Toulongeon, le vaincu de Chappes, de réunir le plus de forces qu’il pourrait, de se joindre au prétendant et de s’avancer vers le Barrois.

De son côté, René avait fait appel à ses vassaux et à ses amis. Il reçut des contingents de tous les côtés. Il vit venir entre autres, l’évêque de Metz, le maire de Toul avec trente cavaliers, le comte de Salm, le comte de Blâmont. Des princes de l’autre côté du Rhin, Louis de Bavière, Jacques de Bade, accoururent aussi. Le roi Charles VII, son beau-frère, lui envoya l’un de ses meilleurs capitaines, le brave Barbazan avec deux cents lances et une troupe d’archers. Robert de Baudricourt vint de Vaucouleurs avec 300 cavaliers.  On ne sait pas exactement le chiffre total de l’armée lorraine, car les évaluations des chroniqueurs varient de 6000 à 38 000 hommes.

Ce qui est certain, c’est que René avait de beaucoup l’avantage du nombre. Mais les soldats de Vaudémont étaient de qualité supérieure, car on y voyait 1 400 archers picards renommés, un corps anglais et une forte artillerie.

Après avoir ravagé le Barrois, le prétendant et Toulongeon se dirigèrent sur la forteresse de Vaudémont que les Lorrains assiégeaient. Puis sur la nouvelle que ces derniers s’avançaient à leur rencontre, ils s’arrêtèrent près de Châtenois (1er juillet 1431).

Là ils tinrent conseil : le comte Antoine était d’avis de ne pas reculer et d’offrir le combat sans attendre. Le maréchal de Bourgogne, plus froid et plus expérimenté, représenta qu’il serait imprudent de risquer la partie dans des conditions si inégales, que les troupes étaient fatiguées, que le plus sage était de se retirer en Bourgogne, de s’y refaire et d’y préparer une nouvelle campagne. Comme le débat se prolongeait, il y mit fin en se prévalant de son autorité de commandant en chef et ordonna de commencer la retraite dès le lendemain, à la pointe du jour.

Le mouvement commença à l’heure dite. L’armée bourguignonne marchait depuis plusieurs heures dans la direction de la frontière, lorsque l’on signala l’approche des Lorrains qui la poursuivaient.

Toulongeon s’arrêta et prit ses dispositions pour le combat qu’il ne pouvait plus éviter. On était près du village de Bulgnéville, dans le Bassigny, au sud de Châtenois.

Le maréchal rangea sa petite armée dans une vaste prairie, le front sur un petit cours d’eau, le dos à la forêt de Vaudémont. Il disposa sur les deux ailes ses archers picards et anglais en leur prescrivant de planter devant eux les pieux dont ils avaient coutume de se munir, de façon à se couvrir d’une sorte de palissade. Les cavaliers furent placés au centre avec ordre de mettre pied à terre. L’artillerie fut masquée derrière des travaux de terre improvisés à la hâte. Enfin une enceinte générale fut formée avec les chariots qui portaient les bagages.

Les masses lorraines arrivaient en tumulte, confiantes dans la supériorité de leurs forces. René, en vrai paladin, envoya un héraut d’armes au comte Antoine pour le défier et lui offrir le combat. « J’accepte », dit le prétendant. Cependant sur la demande de Barbazan et de l’évêque de Metz, les deux sages de l’armée, on délibéra.

René et ses jeunes amis voulaient charger sans délai. Barbazan et le prélat étaient d’avis qu’il fallait attendre que le manque de vivres forçât l’ennemi à sortir de ses retranchements, soit pour livrer combat, soit pour essayer de battre en retraite. Mais les jeunes gentilshommes ne voulurent rien entendre. Ils disaient en se moquant du petit nombre des Bourguignons : « Il n’y en a pas pour nos pages ! » Ils finirent par injurier Barbazan : « Quand on a peur des feuilles, ne fault aller au bois ».

Le vieux héros éclata d’indignation, regarda ces jeunes fous en face et leur dit « qu’ils ne mettraient point la tête de leurs chevaux où serait la queue du sien ! ».

L’armée alors s’avança, passa le petit ruisseau, sans que les ennemis fissent un mouvement. Ils n’étaient plus qu’à une portée d’arbalète, lorsqu’un incident troubla les âmes superstitieuses. Un cerf sortit tout à coup, effaré, de la forêt, s’arrêta incertain entre les deux armées, puis se jeta sur les Lorrains, culbuta deux ou trois soldats et disparut. Ce fut pour les gens de René un alarmant pronostic et pour les Bourguignons une promesse de victoire.

Les Lorrains abordèrent l’ennemi avec une irrésistible impétuosité. Du premier choc, ils renversèrent les chariots, emportèrent une partie de l’enceinte.

Mais Toulongeon démasqua ses canons, et une foudroyante décharge arrêta les assaillants. En même temps, les archers picards et anglais firent pleuvoir une grêle de traits sur l’infanterie lorraine qui, composée de levées faites dans les villages et n’ayant aucune habitude de la guerre, cessa d’avancer, puis recula en désordre.

Les hommes d’armes enfermés dans de lourdes armures, sur des chevaux bardés de fer, évoluaient à grand peine, s’embarrassaient dans les obstacles accumulés par l’ennemi. Le découragement les gagna. Quelques-uns même se hâtèrent de quitter le champ de bataille et entre autres Jean d’Haussonville et le damoiseau de Commercy qui avaient insisté avec tant de jactance pour en venir aux mains.

Au milieu de la confusion croissante, René et Barbazan faisaient des efforts désespérés pour arrêter la panique et rallier leurs troupes. Tout à coup, Toulongeon ordonna à ses hommes d’armes de remonter à cheval et de charger. La cohue lorraine fut écrasée et rejetée sur le ruisseau. Il y eut là un dernier effort.

Beaucoup de gentilshommes périrent, Barbazan tomba lui-même percé de coups. René fut le dernier à combattre. Comme le roi Jean à Poitiers, il luttait bravement dans un cercle de fer. Ses chevaliers fidèles tombaient un à un, d’autres étaient pris comme le vaillant évêque de Metz. Enfin presque seul, le sol jonché de cadavres autour de lui, trois fois blessé, son armure bossuée, couvert de sang et de poussière, méconnaissable, il rendit son épée à un écuyer.

Le comte Antoine aussitôt averti accourut, et déjà il donnait des ordres pour faire conduire le prisonnier à Joinville, lorsque survint Toulongeon qui s’empara du prince et éloigna Vaudémont en le chargeant de poursuivre les deux corps d troupes qu’emmenaient d’Haussonville et le Damoiseau.

Le maréchal entendait garder pour lui ou plutôt pour le duc de Bourgogne, la meilleure part du butin. Certes, il y avait droit, car c’était à ses habiles dispositions, au bon emploi qu’il avait su faire de l’arme moderne et des hommes à pied, et au ferme maintien de la discipline, que le succès imprévu de la journée était dû.

Ce désastre de Bulgnéville, qui coûta la vie à plus de 2 000 Lorrains, fut mis au rang de nos catastrophes de Crécy, de Poitiers et d’Azincourt, et justement attribué aussi à l’indiscipline, à la légèreté, à la présomption de la jeune noblesse (2 juillet 1431).

Les conséquences en furent cruelles pour René, mais moins fâcheuses pour son duché qu’on aurait pu le craindre. Antoine n’y gagna rien. Lorsqu’il revint de sa poursuite sans avoir pu atteindre le Damoiseau, il apprit que René avait été dirigé vers un château de Bourgogne et que Toulongeon était parti, ramenant ses troupes dans les terres de Philippe le Bon.

A Nancy et à Bar, on se remit vite de l’émotion. La vaillante Isabelle de Lorraine qui, après tout, était la véritable souveraine, montra beaucoup de sang-froid et d’énergie. Elle convoqua son conseil, se présenta avec ses quatre petits enfants, exposa la situation et fit appel à la fidélité des seigneurs lorrains.

La noblesse reconnaissante de la « Déclaration » protesta avec unanimité de son dévouement, et déploya une grande activité. L’armée fut promptement reformée et pour prouver au prétendant qu’il n’avait pas à compter sur le découragement de ses adversaires, elle envahit le comté de Vaudémont, assiégea la capitale Vézelise et le sixième jour, sous les yeux du comte Antoine, elle l’enleva d’assaut et la mit à sac.

Le prétendant se tint pour averti, signa une trêve, eut une entrevue très courtoise avec la duchesse et se borna enfin à demander que le litige fût soumis à l’arbitrage des évêques et de trois gentilshommes, désignés d’un commun accord. Ces arbitres devaient en outre former une sorte de conseil de gouvernement.

Le vaincu de Bulgnéville avait été conduit à Dijon et enfermé dans une tour du palais ducal qu’on appela depuis « la tour de Bar », René n’étant reconnu que comme duc de Bar. Il ne pouvait guère compter sur la magnanimité de ce Philippe le Bon, qui avait vendu Jeanne d’Arc aux Anglais, et restait uni à l’étranger pour faire la guerre au chef de sa race. Le prisonnier essayait de se consoler avec ses livres et ses pinceaux, mais ne laissait pas de songer que sa captivité pouvait être longue, comme en témoignait le duc d’Orléans retenu on Angleterre depuis Azincourt, c’est-à-dire depuis seize ans.

En février 1432, la duchesse Isabelle obtint que l’impitoyable geôlier allât voir son captif. Il parait que Philippe, malgré son dur égoïsme, se laissa toucher par la nature si sympathique de René, il consentit à parler de sa liberté et lui permit même de rentrer dans ses États pour y recueillir une rançon, sans toutefois en fixer le chiffre.

On lui accorda un délai d’un an qui fut ensuite prolongé jusqu’en 1435. Mais il dut remettre ses deux fils aînés en otages, et trente gentilshommes, choisis parmi les plus grands seigneurs de Lorraine, engagèrent leur foi pour son retour au jour fixé. Au nombre des trente, figurent les quatre grands chevaux : du Châtelet et Ligniville, Lenoncourt, Haraucourt, puis les Salm, les Haussonville, les Ludres, les Armoises, etc.

Toute la Lorraine salua avec allégresse le retour de René. Antoine de Vaudémont l’accueillit lui- même « en grand amour ». Les deux adversaires, à ce qu’il semble, avaient la même facilité de caractère et la même légèreté. Ils imaginèrent, à la surprise de bien des gens, do se rendre ensemble à la cour de Philippe le Bon et le prièrent de juger leur querelle.

Le duc de Bourgogne promit d’étudier la question et de prononcer sa sentence le plus tôt possible. En attendant, il leur suggéra un arrangement de nature à faciliter la paix définitive. Il fut convenu que René donnerait la main de sa fille aînée Yolande à Ferri de Vaudémont, fils d’Antoine.

Puis les deux princes, toujours en parfait accord, rentrèrent en Lorraine et s’occupèrent de purger le pays des routiers qui l’infestaient depuis Bulgnéville. Le plus redoutable de tous, le damoiseau de Commercy, un vrai chef de bandits acculé dans sa forteresse, allait succomber lorsque l’intervention officieuse du connétable Richemont le sauva.

Philippe le Bon ne se pressant pas de juger, on convint de porter la cause devant une juridiction plus haute. René et Antoine se rendirent au concile de Bâle et s’adressèrent à l’empereur Sigismond. Celui-ci, après d’interminables plaidoiries qu’il écouta avec patience, se déclara suffisamment éclairé et, par sentence solennelle prononcée devant les pères assemblés, il adjugea le duché de Lorraine à Isabelle et conféra à René, pour et au nom de sa femme, l’investiture des fiefs relevant de l’empire.

Cette décision mécontenta naturellement Antoine, tandis que Philippe le Bon se montrait fort blessé que les deux plaideurs n’eussent pas attendu son jugement.

René paya cher son succès devant le concile. Dans les derniers jours d’avril 1435, il était à Nancy, se reposant de ses laborieuses campagnes contre les routiers, lorsque tout à coup il entendit sonner de la trompe devant le palais ducal. C’était Toison d’Or, le héraut de Bourgogne, qui venait lui rappeler la convention et le sommer de rentrer immédiatement dans la tour de Dijon. Sans hésiter, en preux chevalier, il n’attendit pas un jour et dégagea sa parole en regagnant sa prison (1er mai 1435).

On a dit qu’il y montra une humeur indifférente à tout, sans aucun souci de ses intérêts et même de sa liberté. C’est invraisemblable. René n’avait encore que vingt-six ans. Il était dans tout le feu de la jeunesse et le vaillant compagnon de la Pucelle, le héros de Chappes et de Bulgnéville n’avait pas encore assez vieilli d’aucune façon pour fermer son coeur à l’espérance et ses yeux aux perspectives que lui offrait l’avenir. Ce qu’il rapportait dans « la tour de Bar », c’étaient les nouveaux titres que la fortune, par une sorte d’ironie, accumulait sur sa tête.

La mort de son frère aîné Louis III l’avait fait duc d’Anjou et comte de Provence (12 novembre 1434) et le testament de Jeanne de Sicile venait de lui transmettre les couronnes de Sicile, de Naples et de Jérusalem (2 février 1435).

La duchesse Isabelle, qui avait l’ardeur et le génie entreprenant de sa race, n’hésita pas à devancer en Italie son mari prisonnier. Elle y disputa à la maison d’Aragon l’héritage de la reine Jeanne et endura sans défaillance, pendant plusieurs années, de dramatiques alternatives de succès et de revers.

Quant à René, ce ne fut qu’après de longs jours de désespérance qu’il réussit enfin à s’arracher des mains de son impitoyable ennemi. Philippe avait refusé de le comprendre dans le traité d’Arras. Puis il exigea, avec une énorme rançon, la cession du duché de Bar. René résista et protesta noblement qu’il préférait mourir en prison.

Le duc de Bourgogne le fit alors transporter en Flandre pour l’avoir sous sa main et agir plus directement sur lui. Mais ce fut lui qui céda enfin et le traité de Lille (28 janvier 1437) rendit la liberté au vaincu de Bulgnéville, moyennant une rançon de 400 000 écus d’or, somme énorme pour le temps, payable en plusieurs termes, le premier, 200 000, devant être versé immédiatement.

Le dévouement de la noblesse qui offrit des dons considérables, les sacrifices des trois évêques, les aides que votèrent les États le mirent promptement à même de s’acquitter du premier terme.

Il retrouva à la porte de sa prison sa bonne humeur, son amour des plaisirs et des fêtes, son goût pour les tournois, les aventures, les fantaisies poétiques. Puis ayant désigné les évêques de Metz et de Toul el le sire du Châtelet pour administrer les deux duchés avec le concours d’un conseil de régence, il partit emmenant avec lui son futur gendre Ferri de Vaudémont et l’élite de la chevalerie lorraine, visita en passant, le roi Charles VII, son beau-frère, s’arrêta à Angers qu’il n’avait pas vu depuis son enfance, s’oublia quelque peu dans une longue route, dépensant gaiement son temps et son argent, prit possession de son comté de Provence et enfin, le 12 avril 1438, il mit à la voile pour aller conquérir son royaume de Naples. Il était désormais dans l’histoire « le bon roi René ».

Dès lors, René n’appartient plus à la Lorraine. Nous n’avons pas à le suivre dans ses brillantes campagnes en Italie, où il déploya la plus rare valeur, mais où il rencontra, lui le loyal chevalier, un adversaire qui l’emporta par l’astuce et la trahison.

Il ne revint plus guère dans ses duchés de Bar et de Lorraine, où le rappelaient cependant avec instance les régents aux prises avec le comte de Vaudémont et les routiers.

En 1444, il était à Nancy et y faisait célébrer, dans des fêtes magnifiques, le mariage de sa fille Marguerite, « la grande Marguerite », la future héroïne de la guerre des Deux-Roses, avec le roi d’Angleterre Henri VI. (Marguerite d’Anjou était née à Pont-à-Mousson le 23 mars 1429 et aurait dû être nommée Marguerite de Bar, sou père n’étant encore que duc de Bar. A la suite des tragiques péripéties de son histoire, elle se réfugia en Anjou et mourut tristement, pauvre et délaissée, au château de Dampierre près Saumur, le 20 août 1482).

A la même époque, ne pouvant rembourser les Messins qui lui avaient prêté de fortes sommes d’argent, il leur fit la guerre de concert avec son beau-frère Charles VII qui avait dessein de s’emparer de Metz, Toul et Verdun pour « rétablir la France dans ses limites naturelles qui allaient jusqu’au fleuve du Rhin ». Les deux rois assiégèrent Metz pendant sept mois. Les bourgeois se défendirent admirablement, puis se résignèrent à payer le maintien de leurs libertés en versant 200 000 écus d’or à Charles VII et en donnant décharge à René de 100 000 florins de dette.

En 1453, la duchesse Isabelle mourut à Angers. René remit aussitôt le duché de Lorraine à son fils Jean de Calabre, mais il garda le duché de Bar qui lui appartenait en propre. Les deux duchés se trouvèrent de nouveau séparés, mais pour quelques années seulement.

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