Thiebault Ier le Bel (1213-1220)

 

 

D’après la monographie imprimée
« Récits lorrains. Histoire des ducs de Lorraine et de Bar » d’Ernest Mourin
Publication 1895

Thiébault, au dire d’un chroniqueur, était le plus beau des hommes de son temps. C’est un mérite assez souvent relevé parmi les descendants de Gérard d’Alsace. Il n’était pas moins bien pourvu du côté de l’intelligence et du caractère.

Il avait épousé Gertrude, fille et unique héritière du comte de Dagsbourg, ce qui lui donna pied en Alsace. Son règne s’annonçait bien, mais il ne fut qu’une suite de mécomptes et de malheurs.

Le premier fait à retenir, comme caractéristique des moeurs du temps, est l’étrange histoire de l’un de ses oncles, évêque de Toul.

Mathieu était fils de Ferri de Bitche et de la princesse polonaise Ludomille. A l’âge de six ans, il fut pourvu de deux canonicats. À seize ans, il était archidiacre de la cathédrale de Toul et prévôt de Saint-Dié, et enfin à vingt-huit ans, malgré la vive opposition du clergé et sous la pression de la famille ducale, il fut élu évêque de Toul.

Déjà les bruits les plus fâcheux couraient sur son compte, et il cachait à peine ses dérèglements. Une fois intronisé, il se donna libre carrière, traîna sa robe dans toutes les débauches, dilapida la mense épiscopale et suscita par sa perversité, l’indignation générale.

Les chanoines de son chapitre dénoncèrent le scandale à Rome, et demandèrent la déposition du prévaricateur. Une commission d’enquête présidée par le légat du pape n’eut pas de peine à constater, combien étaient fondés les griefs du clergé, mais se borna, sur la pressante intervention du duc Simon II, à ménager un rapprochement.

Mathieu avait promis tout ce qu’on avait voulu. Mais il n’en continua pas moins à braver et à spolier son chapitre. Les chanoines reprirent la lutte et, publiquement, leur doyen accusa l’évêque d’avoir de nouveau aliéné vingt-deux domaines de la mense. L’évêque répondit que les vrais dilapidateurs étaient les chanoines. Puis il fit enlever par des soldats le doyen du chapitre. On le plaça sur un âne, les pieds liés sous le ventre de l’animal et on l’amena devant Mathieu. Celui-ci, après l’avoir injurié, le fit jeter dans un cachot.

Le légal, cette fois bien informé, suspendit l’évêque et le frappa d’excommunication. Le prélat interdit, ne tint aucun compte de la sentence, et les chanoines ayant de nouveau porté l’affaire à Rome, il envoya des mandataires pour répondre à ses accusateurs et finit par aller lui-même plaider sa cause.

Il ne doutait pas que, membre d’une famille souveraine, il ne trouvât des oreilles complaisantes. Il gagna, il est vrai, des délais. Mais Innocent III, qui faisait la loi aux rois les plus puissants, n’était pas pour s’incliner devant un duc de Lorraine. Il fit reprendre toute la procédure et rendit enfin lui-même l’arrêt définitif. Mathieu fut déposé et le chapitre invité à élire un nouvel évêque. Il choisit un prêtre des plus recommandables, nommé Renaud de Senlis.

Mathieu, dépouillé de l’épiscopat par le souverain pontife, fut alors abandonné de tous. La famille ducale même, cessa de le défendre. Il se retira à Saint-Dié, mit le comble à ses déportements par un abominable inceste et enfin, poursuivi par l’horreur de tous, il se cantonna sur la montagne dite de Clermont, comme un chef de bandits et s’y livra à tous les excès pendant plusieurs années.

Il menaçait surtout de sa haine son successeur Renaud de Senlis. Ce prélat étant venu passer les fêtes de Pâques dans les abbayes de Senones, Moyen-Moutier et Étival, Mathieu lui dressa une embuscade dans un chemin étroit et difficile près du village de Bourgonce. Lorsque l’escorte se fut engagée dans le passage, des scélérats apostés l’assaillirent. Renaud fut tué d’un coup d’épieu, son cadavre dépouillé et jeté sur la route. Alors Mathieu parut à cheval, une arbalète à la main, s’assura que ses ordres étaient exécutés et après avoir longtemps contemplé avec satisfaction sa victime, s’enfuit jusqu’en Alsace auprès d’un de ses amis (1217).

Le duc Thiébault informé de ce crime, jura de le punir par la mort de l’assassin. L’année suivante, il se rendit à Saint-Dié pour les fêtes de la Pentecôte. Mathieu l’ayant su, revint d’Alsace, se glissa secrètement dans la ville et tenta des démarches pour obtenir sa grâce. Rebuté même par les rares amis qui lui restaient, il remonta dans son repaire de Clermont et attendit une occasion.

Les fêtes passées, le duc quitta Saint-Dié, se dirigeant vers le village de Nompatelize. Tout à coup, il aperçut l’évêque dégradé qui s’avançait à sa rencontre. Transporté d’indignation, il cria au sire de Joinville qui l’accompagnait : « Si vous m’aimez, percez-le de votre lance ! ». Mais le seigneur répondit : « Dieu me garde que je frappe un homme de si haute naissance ! ».

Thiébault alors s’empare de son arme et court lui-même sur Mathieu. Le misérable tombe à genoux sur la route et demande grâce à son neveu. Mais le prince, sourd à ses prières, lui traverse la poitrine d’un coup de lance et poursuit son chemin. Le cadavre roulé dans le ruisseau fut ensuite transporté à Saint-Dié où on lui refusa la sépulture religieuse. On le ramena à son refuge de Clermont où il fut jeté dans une fosse à loups que l’on combla de pierres (1218).

Des faits graves détournèrent souvent l’attention de Thiébault des folies monstrueuses de son oncle.

La Lorraine par sa situation même était forcément mêlée aux agitations de ses puissants voisins, l’Allemagne, dont la séparaient l’Alsace et l’archevêché de Trêves, et la France, dont la séparait le comté de Bar.

On se souvient que Ferri II s’était lié étroitement avec son cousin le roi de Sicile Frédéric II. Il l’avait soutenu contre Othon IV et il avait soumis l’Alsace pour son compte. Frédéric de son côté lui avait promis une indemnité de 3000 marcs d’argent et lui avait remis en gage la ville de Rosheim.

Après la mort de Ferri II, le roi qui n’avait pas plus de scrupules que d’argent, reprit tout simplement son gage et chassa les Lorrains. Thiébault en éprouva un vif ressentiment, rompit le pacte de sa famille avec Frédéric, et entreprit de ressaisir Rosheim. Il prépare deux corps d’armée.

Son lieutenant Lambyrin d’Arches prend les devants à la tête de l’infanterie, avec ordre d’attendre près de la ville, la cavalerie qu’il se réserve de conduire en personne. Lambyrin descend la vallée de la Brusch, s’approche de Rosheim, la trouve sans défense et brusquant l’opération s’en empare. Mais ses soldats indisciplinés pillent les maisons des bourgeois, se gorgent de vivres et de vin, tombent ivres-morts dans les caves. Les habitants, revenus de leur stupeur, surprennent les soldats appesantis et les massacrent presque tous.

Thiébault et ses hommes d’armes arrivent trop tard. L’expédition est manquée (fin 12l3).

Thiébault, brouillé avec Frédéric II, se rapprocha naturellement de son compétiteur Othon IV. Il suivit même cet empereur dans sa fameuse campagne contre Philippe-Auguste, que termina la bataille de Bouvines, l’une des plus glorieuses journées de notre histoire nationale (1214). Son voisin le comte de Bar, au contraire, s’était joint à l’armée française.

Thiébault attendit quelques années avant de reprendre sa revanche en Alsace.

En 1218, Othon IV étant mort, Frédéric II, qui n’était encore que roi des Romains, paraissait retenu en Allemagne par les soins à donner à son élection. Thiébault jugea le moment favorable. Tout à coup, il traversa les Vosges, poussa sur Rosheim et reprit cette place sans combat.

Puis il chercha à s’étendre. Joindre l’Alsace à la Lorraine, c’était un beau rêve, et certainement d’une excellente politique. Mais l’illusion fut courte et le réveil terrible.

Frédéric était moins empêché qu’on ne l’avait supposé. Il reparut bientôt en Alsace avec des forces considérables. Thiébault rentra précipitamment en Lorraine. Les Allemands le suivirent.

Ce qui prouve que le sentiment national était encore bien faible, si même il existait, c’est que le Duc ne fut soutenu par personne. La noblesse avait désapprouvé son expédition, elle resta indifférente à ses appels. Quelques-uns même se joignirent à Frédéric II.

Thiébault, abandonné, s’enferma avec une poignée de fidèles dans la forteresse d’Amance, à une petite distance au nord de Nancy. Frédéric II poussa vivement le siège, et comme si l’armée allemande n’eût pas suffi pour écraser un prince de puissance inégale, il appela à la rescousse le duc de Bourgogne, le comte de Bar et la comtesse de Champagne, Blanche de Navarre, veuve de Thibault III et tutrice de Thibault IV, qui avaient des griefs contre le duc de Lorraine.

Le comte et la comtesse, chemin faisant, entrèrent à Nancy qui ne résista point et, le lendemain, incendièrent la ville avant d’aller grossir l’armée assiégeante.

Le duc de Lorraine se défendit héroïquement, mais enfin à bout de forces, il demanda une capitulation honorable. Frédéric fut inflexible. Il donna l’assaut, passa au fil de l’épée toute la garnison, et enferma Thiébault dans une tour qui depuis porta son nom.

Un traité humiliant termina la sanglante campagne. Le Duc renonça à toute réclamation sur Rosheim et sur les 3000 marcs dus à son père.

Il satisfit, on ne sait à quel prix, le comte de Bar, et quant à la comtesse de Champagne qui se montra la plus exigeante, il s’engagea à ne plus intervenir dans les affaires du comté, et se reconnut même son vassal pour plusieurs fiefs, de façon assez vague du reste. Pour sûreté du traité, il fut stipulé que Frédéric tiendrait une garnison à Amance, et le duc de Bourgogne une garnison à Châtenois (1218).

Thiébault avait cédé à la force, mais il ne fut pas abattu et songea virilement à réparer ses désastres. Son premier soin fut de rebâtir sa ville de Nancy, dont les ruines fumaient encore. Puis il s’occupa à rassembler de nouveaux soldats, laissa voir à tous qu’il ne tiendrait pas longtemps compte de la convention d’Amance.

Il profita de l’absence du duc de Bourgogne Eudes III, qui était parti on croisade, pour chasser la garnison bourguignonne de Châtenois. Il songeait ensuite à évincer les Allemands du fort d’Amance, lorsqu’il tomba dans un odieux guet-apens.

Frédéric II, inquiet de ses desseins et de son agitation, l’invita à venir le voir à Wurtzbourg pour conférer des modifications qu’on pourrait apporter au traité d’Amance. Thiébault n’eut aucun soupçon et s’empressa d’aller au rendez-vous. L’empereur le reçut à merveille et le festoya joyeusement. Le lendemain à son réveil, on lui dit qu’il était prisonnier. Il fut retenu plusieurs mois.

Décidément, les Lorrains n’étaient pas encore attachés à leurs ducs, comme ils le furent plus tard. On ne voit pas qu’ils aient rien fait pour obtenir la délivrance de Thiébault.

On se lassa même de son absence et on parla de le remplacer. Son oncle Philippe de Gerbéviller réunit les États, ou pour mieux dire l’assemblée de la noblesse, et demanda qu’il fût pourvu au danger de la situation par l’élection d’un nouveau duc. S’il eût été seul candidat, il aurait très probablement entraîné le conciliabule. Mais le comte de Lunéville, ayant aussi élevé des prétentions, les débats se prolongèrent et l’on finit par prendre un délai de quinze jours pour la réflexion.

Avant les quinze jours écoulés, arriva un message de Conrad, évêque de Metz, annonçant que Thiébault était libre et rentrait à Nancy (mai 1219). C’était le prélat lui-même qui avait négocié la mise en liberté du prince, et avait donné sa garantie pour la rançon que lui imposait l’empereur.

On dit que Thiébault revint empoisonné. Ce n’est pas invraisemblable. Ce brillant Frédéric II, qui aimait les arts et les lettres et composait de petits poèmes à ses heures, avait surtout une âme vindicative et perfide. Le Duc ne fit plus que languir tristement, sans pouvoir s’occuper des affaires publiques.

Il mourut sans enfants au commencement de l’année 1220.

 

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