Thierry le Vaillant (1070-1115)

 

 

D’après la monographie imprimée
« Récits lorrains. Histoire des ducs de Lorraine et de Bar » d’Ernest Mourin
Publication 1895

Gérard d’Alsace laissa trois fils dont l’aîné, Thierry, lui succéda. Il eut pour compétiteur Louis, comte de Montbéliard, qui était aussi comte de Bar, du chef de sa femme, fille de Frédéric II, dernier duc bénéficiaire, laquelle prétendait, à ce titre, être héritière de la Haute-Lorraine.

On remarquera que Thierry n’en référa pas à l’empereur qui avait cependant investi son père et à qui il devait, ce semble, l’hommage. Il s’adressa au contraire à ceux en qui il aurait dû voir des adversaires, c’est-à-dire aux seigneurs lorrains et leur soumit la question. Les États, malgré leurs ressentiments contre Gérard d’Alsace, se prononcèrent en faveur de son fils, sans doute parce qu’ils redoutaient plus encore le seigneur Louis de Montbéliard dont la puissance eût été plus que doublée par l’acquisition de la Mosellane.

On peut regretter, à un point de vue général, que la réunion des deux duchés, qui devait s’effectuer au XVe siècle, n’ait pas été opérée dès le XIe.

La noblesse n’avait pas adhéré unanimement à la décision des États et Thierry eut, comme son père, à lutter contre beaucoup d’opposants. Il les ramena en partie, soit par la force, soit par des concessions. Mais la paix n’était jamais que fragile et intermittente. On est pour longtemps en pleine anarchie.

De ses adversaires, le plus acharné fut son frère Gérard qui, se disant lésé dans le partage des biens paternels, rassembla des aventuriers et exerça le brigandage dans les campagnes. Le duc, pour l’apaiser, lui céda le comté de Saintois, pays fort riche et peuplé de nombreux villages. On l’appela depuis le comté de Vaudémont.

Gérard s’y installa comme dans un repaire. Il bâtit sur la montagne de Sion une forteresse presque inexpugnable. Il en sortait pour aller piller les terres voisines et ramener des prisonniers dont il espérait tirer rançon. Les guerres féodales ressemblaient à des razzias. Il prit entre autres le fils du comte de Bar et le retint dans une longue et dure captivité. Puis il s’en alla contre son puissant voisin, Eude Ier, duc de Bourgogne. Cette fois, il fut battu et resta prisonnier jusqu’en 1089. Il fallut l’intervention armée de son frère pour lui faire prendre sa liberté. Chose peu ordinaire, le bandit revint assagi à Vaudémont et ne fit plus parler de lui jusqu’à sa mort en 1120.

Un autre de ces chefs de bandes qu’il faut citer, c’est le seigneur Widric, châtelain d’Épinal. Épinal venait à peine de naître. C’était à la fin du Xe siècle une terre appartenant à l’évêque de Metz. On y bâtit une église où furent déposées les reliques de saint Goëric. Deux monastères y furent ajoutés bientôt après. Le pèlerinage attira des marchands, la population s’y amassa, les hommes de guerre vinrent après. Widric, derrière ses murs, brava longtemps les menaces et les attaques du duc Thierry.

Ces pillards, on les retrouve sur tous les points. Nous n’avons pas à raconter par le détail des scènes de violence qui sont partout les mêmes : le suzerain est impuissant, malgré son activité, à faire la police de son duché.

Le seul moyen d’éclairer un peu l’histoire de la Lorraine dans la seconde moitié du XIe siècle, est de rechercher la part qu’elle a dans l’histoire générale.

Thierry fut mêlé à cette fameuse « Querelle des Investitures », par laquelle s’ouvrit la grande lutte du sacerdoce et de l’empire. On se rappelle que Brunon, évêque de Toul, devenu pape sous le nom de Léon IX, avait essayé le premier de réformer l’Église. Son conseiller et son inspirateur le moine Hildebrand, fut élu pape lui-même et prit le nom de Grégoire VII en 1073.

L’ardent pontife entreprit tout à la fois d’affranchir l’Église et de la purifier. L’Église n’était point libre parce que, en raison de ses immenses possessions, elle était tout entière engagée dans le système féodal. Il ne pouvait en être autrement. Toute terre était un fief ayant sa place et ses obligations dans la hiérarchie sociale. Un évêque, par cela même qu’il était propriétaire, relevait d’un suzerain.

L’abus fut que l’on cessa de distinguer les deux pouvoirs, le spirituel et le temporel. Les suzerains consacrèrent cette confusion en supprimant les élections canoniques et en conférant directement l’investiture par la crosse et l’anneau. Il s’ensuivit que les fonctions du sacerdoce, tout autant que les biens d’église, devinrent l’objet d’un vrai trafic. Une démoralisation générale fut la conséquence naturelle. Des clercs simoniaques qui achetaient leurs offices pouvaient-ils être les défenseurs zélés des lois religieuses ?

Grégoire VII engage la lutte, en interdisant aux évêques et aux abbés de recevoir l’investiture des mains des princes et des seigneurs laïques. En même temps, il lance de tout côté d’ardents religieux pour ameuter les populations contre les prêtres mariés.

Ces actes énergiques soulevèrent contre lui, les souverains et une grande partie du clergé d’Allemagne. L’empereur Henri IV repoussa violemment l’idée même d’une réforme. Menacé d’excommunication, il réunit à Worms un conciliabule d’évêques et de seigneurs, fit prononcer la déposition du pape et la lui notifia dans une lettre insultante (janvier 1076).

Le duc Thierry qui, l’année précédente, avait brillamment concouru à la victoire de Hohenbourg dans laquelle l’empereur noya dans le sang la révolte des Saxons, l’avait rejoint aussi à Worms pour soutenir sa querelle.

Grégoire VII répondit à l’empereur par un concile tenu à Rome et dans lequel, solennellement, il frappa Henri IV des foudres de l’Église, le déclara déchu de tous ses droits à l’empire et délia ses sujets de leur serment de fidélité. Et commettant la même confusion de pouvoirs qu’il reprochait à ses adversaires, il proclama, comme un dogme, la suprématie du pape sur tous les rois.

Cette sentence produisit un effet immense. Les princes allemands se prononcèrent contre l’empereur, qui d’ailleurs était un odieux despote, débauché, violent et rapace, et réunis dans la diète de Tribur, ils le sommèrent de se réconcilier avec le Saint-Siège dans le délai d’un an (1076).

Henri IV, comme un fauve pris au piège, fut terrifié, s’humilia et, passant les Alpes en plein hiver, alla au château de Canossa faire amende honorable. Le pontife, d’abord implacable, ne fit grâce qu’après avoir tenu, pendant trois jours, courbé devant lui, en chemise et les pieds nus dans la neige, l’orgueilleux chef de l’empire (janvier 1076).

Henri IV réconcilié, mais enragé de honte et de fureur, ne tarda pas à reprendre une lutte tragique dont les détails ne nous appartiennent pas. Le moine réformateur, pour avoir dépassé le but, ne put achever son oeuvre. Il mourut à Salerne, proscrit, l’esprit en proie au doute et au découragement et exhalant, cette parole la plus amère du moyen âge : « J’ai aimé la justice et haï l’iniquité, voilà pourquoi je meurs en exil » (1085).

Thierry était resté fidèle à l’empereur. Les évèques de Metz, Toul et Verdun, après avoir souscrit au conciliabule de Worms, se divisèrent. Hériman de Metz rentra dans le parti de Grégoire VII. Le Duc lui fit la guerre pendant trois ans, le chassa même de son siège sans vaincre sa résistance et il encourut l’interdit qui fut jeté sur la Lorraine par le pape Urbain II.

C’est aussi sous le règne de Thierry, que se passa un autre fait très considérable, auquel il ne prit aucune part. Nous voulons parler de la première croisade. Le Duc cédant à l’entraînement général, avait pris la Croix, mais il s’aperçut, au moment de partir, qu’il avait trop présumé de ses forces et se fit relever de son voeu par l’évêque de Toul.

On sait que l’expédition eut pour chef Godefroy de Bouillon, de la Basse-Lorraine, neveu et héritier de Godefroy le Barbu. Il valait mieux que son terrible oncle. Il est resté dans les souvenirs populaires, le type le plus achevé du chevalier chrétien. C’est pour rendre hommage, autant à ses vertus qu’à son héroïsme et à ses talents militaires, que les croisés l’élurent roi de Jérusalem (1099).

Beaucoup de seigneurs lorrains firent le voyage. Avant le départ de la grande armée, des bandes d’aventuriers qui passaient en avant-garde à travers la Lorraine, pensèrent qu’ils ne pouvaient mieux préluder à la guerre sainte qu’en exterminant, à défaut des Turcs, les plus anciens ennemis du Christ, et ils massacrèrent un grand nombre de juifs à Verdun, à Metz et dans d’autres villes.

Thierry avait épousé Gertrude, fille de Robert le Frison, comte de Flandre. Il laissa quatre fils qui se partagèrent son héritage : Simon qui lui succéda, Thierry qui obtint le comté de Bitche mais qui plus tard devint comte de Flandre, Gérard qui reçut pour sa part les biens que la famille possédait en Alsace, et enfin Henri qui devint évêque de Toul. 

 


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