Gérard d’Alsace (1048-1070)

 

 

D’après la monographie imprimée
« Récits lorrains. Histoire des ducs de Lorraine et de Bar » d’Ernest Mourin
Publication 1895

C’est avec le premier duc héréditaire, Gérard d’Alsace, que commence la Lorraine historique. Jusque-là, le duché existait à titre de bénéfice, mais il n’avait pas de forme arrêtée. On ne savait où trouver son centre et ses limites, il restait à demi perdu dans la mêlée désordonnée des fiefs.

Le moment est donc venu de fixer sa place sur la carte.

La Lorraine s’étendait des Vosges à l’Argonne et des monts Faucilles au cours de la Chiers, sur une longueur d’environ quarante lieues et une largeur de trente-cinq. C’est une région naturelle, dont les étages géologiques bien déterminés s’abaissent de l’est à l’ouest, et forment le plateau lorrain que sillonnent, dans une direction générale du sud au nord, trois grands cours d’eau, la Meurthe, la Moselle, la Meuse.

A l’avènement de Gérard d’Alsace, les limites politiques étaient à peu près dessinées :
- A
 l’est par la chaîne des Vosges qui la séparait de l’Alsace
-
Au sud, elle touchait au comté de Bourgogne
-
A l’ouest, elle confinait au comté de Champagne
-
Au nord, elle avait pour voisins le comté de Luxembourg et l’électorat de Trêves.

Mais la Lorraine était encore bien loin de son unité. Elle n’avait même pas de capitale. L’autorité ducale ne s’exerçait pas sur tout le territoire.

Gérard n’était qu’un souverain nominal accepté, parce qu’il était le plus riche et le plus fort. Il avait de grands biens en Alsace et en Lorraine. Il possédait notamment en Lorraine des terres et des châteaux dans les vallées du Madon et de la haute Meuse, avec des résidences à Châtenois et à Vaudémont, des domaines dans la vallée inférieure de la Meurthe et sur la Moselle en amont de Metz, avec Amance et Prény, une grande partie du cours de la Sarre et du comté de Bitche, enfin les voueries des grandes abbayes de Saint-Dié, Moyen-Moutier, Remiremont, Saint-Mihiel, Saint-Evre de Toul, Saint-Pierre-aux-Nonnains de Metz.

Mais quel morcellement dans tout le reste du pays !

Les trois évêchés, Metz, Toul et Verdun, formaient trois souverainetés et avec leur immense temporel, étendaient leur action un peu partout.

Le comté du Barrois était libre en fait et en droit, et ne relevait que de l’empire. Il tenait les deux rives de la Meuse et s’avançait au nord, en entourant de tout côté le Verdunois, jusqu’à Longwy, à l’est jusqu’à Pont-à-Mousson, et au sud, par les terres du Bassigny, jusqu’aux approches de la Saône.

Beaucoup de féodaux, à la faveur des troubles, s’étaient aussi fortement établis dans leurs terres et avaient découpé le pays en seigneuries indépendantes, telles que Lunéville, Blâmont, Gerbéviller, Blainville, Apremont, Salm, Bayon, Bioncourt, Bulgnéville, Fénétrange, Fresnel, Haussonville, Lenoncourt, Haraucourt, Ligniville, Oriocourt, Pulligny, Tantonville, et bien d’autres. C’était une vraie déchiqueture de la carte.

On estime que la population totale de la Lorraine ne dépassait guère quatre ou cinq cent mille âmes. Elle n’était pas répartie en classes, ou plutôt il n’y avait que deux divisions distinctes, ceux qui possédaient les fiefs militaires, et ceux qui servaient les seigneurs, soit en s’attachant à leurs personnes comme soldats, soit en cultivant leurs champs comme serfs.

La noblesse seule avait des droits, non en vertu d’une constitution, mais en vertu de la force. Elle ne formait pas un corps politique, une association solidaire. Toutefois, de bonne heure, elle se fit reconnaître comme une caste supérieure dans laquelle on ne pénétrait plus. C’est ce que l’on nommait l’ancienne chevalerie.

Pour en faire partie, il fallait être noble de noms et d’armes. Elle resta toujours fermée même aux anoblis. Ne se recrutant pas, ne se renouvelant point, elle était destinée à périr de consomption et d’anémie. Au XIe siècle, la Chevalerie était dans toute sa puissance. Elle tenait le suzerain en échec par deux privilèges, le droit exclusif de rendre la justice dans les Assises et le droit de formuler des décisions générales dans des assemblées ou États. On peut dire qu’elle avait seule la parole dans le pays.

Le clergé n’était pas encore un Ordre et ne faisait point contrepoids à la noblesse. Cela tenait sans doute à ce qu’il n’y avait pas d’évêché en Lorraine. Les trois diocèses de Metz, Toul et Verdun avaient leurs sièges en dehors du duché et exerçaient leurs juridictions par leurs officialités.

Le Tiers-État n’existait pas, même de nom, et commençait à peine dans quelques villes déjà assez peuplées et actives. Les masses du peuple étaient courbées sur la glèbe, sans une apparence de liberté, sous les mains qui détenaient les fiefs !

Telle était la situation lorsque commença la série des duos héréditaires.

Gérard d’Alsace fut investi par l’empereur Henri III, peut-être dans cette assemblée de Worms où l’évêque Brunon avait été nommé pape. Le diplôme impérial a été perdu. Conférait-il l’hérédité ? C’est au moins douteux (*). Dans tous les cas, sa descendance sut faire de l’hérédité un fait d’abord, puis un droit incontesté.

(*) Quelles étaient les origines de Gérard d’Alsace ? C’est un problême qui a exercé la sagacité des érudits, sans qu’aucun ait donné une solution entièrement satisfaisante. On ne se passionne plus pour ces questions. Nous nous bornons à admettre, comme faits acquis : 1° que Gérard appartenait à une riche maison d’Alsace ; 2° qu’il fut investi du duché de Haute-Lorraine par l’empereur Henri III ; 3° qu’il fut la tige de cette dynastie ducale qui régna en Lorraine pendant près de sept cents ans, de 1048 à 1797.

A son titre de duc, Gérard ajouta celui de Marchis, qui lui assurait dans toute la marche ou pays frontière, entre le Rhin et la Meuse, des droits mal définis, entre autres celui d’assigner le champ entre les nobles, de délivrer des sauf-conduits, de connaître des crimes commis sur les grands chemins.

Ces titres féodaux, sans lui apporter une grande force effective, ne laissaient pas de le mettre hors de pair, et de lui assurer une suprématie morale sur tous les fieffés.

La Chevalerie en prit ombrage et des ligues se formèrent contre lui. Comme il était fort brave, il combattit avec des fortunes diverses. Il eut pour principal adversaire Godefroy le Barbu, qui avait vaincu et tué son oncle Adalbert, et qui, dépouillé de la Basse-Lorraine par l’empereur, avait conservé de grands biens dans les Ardennes.

Gérard fut battu et fait prisonnier. Heureusement, le pape Léon IX, étant venu sur ces entrefaites revoir son ancien évêché de Toul, lui fit rendre sa liberté. Il était cousin du prince.

Gérard, par reconnaissance autant que par politique, se fit le protecteur de l’église de Toul et aida Udon, successeur de Brunon, à châtier le brigandage du seigneur de Vaucouleurs dont le château fut détruit.

En 1052, un soulèvement général des nobles le mit en péril. Mais l’empereur lui envoya un secours de 2 000 hommes avec lesquels il battit et dispersa la coalition féodale.

Le Duc usa sa vie dans ces luttes obscures. Il résidait ordinairement à Châtenois près de Neufchâteau. Il avait épousé Hadwide, fille d’Albert, comte de Namur, qui avait épousé lui-même Ermengarde, fille de ce Charles, duc de Basse-Lorraine, frère du roi carlovingien Lothaire, lequel avait disputé le royaume de France à Hugues Capet. C’est là l’origine des prétentions que la maison de Lorraine essaiera de faire valoir au XVIe siècle, contre les Valois et les Bourbons.

En 1070, il s’était rendu à Remiremont pour y suivre de près les menées des féodaux, lorsqu’il mourut subitement, non sans soupçon de poison.

Le fondateur s’était montré assez habile pour qu’il soit permis de dire, que ses successeurs trouvèrent dans ses actes mêmes, le plan tout tracé de leur politique :
- s’appliquer à agrandir le domaine ducal
- contenir la turbulence des nobles
- protéger les églises contre le brigandage
- se concilier les masses en patronnant les faibles, les petits
- et préparer la création d’une classe moyenne, ou plutôt d’une nation, en face des privilégiés. 

 


Répondre

clomiphenefr |
allopurinolfr |
Parler l'anglais en Martinique |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | La Boite qui Mijote
| NON A LA MONARCHIE AU SENEG...
| Alain Daumer