Mathieu Ier le Débonnaire (1139-1176)

 

 

D’après la monographie imprimée
« Récits lorrains. Histoire des ducs de Lorraine et de Bar » d’Ernest Mourin
Publication 1895

Il y a peu de chose à raconter de ce prince. Il était fort brave et aimait l’Église, tout en étant presque constamment en guerre avec les évêques de Toul et de Metz. C’est ce qu’on peut dire de la plupart des ducs.

Comme son père, il résidait le plus souvent à Nancy. Il acquit par voie d’échange la bourgade que tenaient les descendants d’Odelric. Nancy devient donc décidément capitale et sera désormais le centre de l’administration.

Des guerres qu’il soutint contre ses voisins, il suffit d’en citer une.

D’après un prétendu diplôme remontant au roi Dagobert, il était interdit d’élever des châteaux-forts dans le voisinage de Toul.

Mathieu brava la tradition et, pour tenir l’évêque en échec, il construisit à une lieue de la ville épiscopale le fort de Gondreville. Le prélat qui était alors Henri de Lorraine, son oncle, protesta, puis excommunia son neveu. La guerre ne donnant aucune solution, on en référa au pape. Hadrien IV se prononça pour l’évêque, confirma l’excommunication, et enjoignit aux évêques de Metz et de Verdun, de jeter l’interdit sur toutes les terres de leurs diocèses respectifs qui s’étendaient, comme celui de Toul, sur une partie de la Lorraine.

Mathieu Ier se soumit, fit amende honorable et promit, en expiation de ses torts, de faire le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. Il se mit en route, mais il fut arrêté à Cluny par une maladie grave et, pour remercier les moines de leurs prières, une fois guéri, il leur fit don du village lorrain de Dombasle, qu’ils échangèrent plus tard pour une terre plus rapprochée d’eux.

Mathieu Ier se trouva surtout mêlé aux agitations de l’Empire germanique. Il assistait fréquemment aux diètes.

Il se lia d’étroite amitié avec Frédéric de Souabe, qui devint si fameux sous le nom de Frédéric Barberousse. Il épousa même sa soeur Berthe de Souabe. Lorsque son beau-frère eut été élu empereur, il se dévoua à sa fortune. Il le suivit dans ses campagnes en Italie. Il combattit avec lui la Ligue lombarde et, comme lui, se prononça en faveur de l’anti-pape Victor IV contre Alexandre III, « le propugnateur de la liberté italienne ». La Lorraine, sous son influence, s’attacha au schisme et presque tout entière prit le parti de l’anti-pape.

A la faveur des troubles religieux, des troupes de brigands qu’on nommait des Cottereaux ou Barbançons ravagèrent tout l’Occident. L’empereur Barberousse et le roi de France Louis VII tinrent une grande assemblée à Vaucouleurs pour s’entendre sur les moyens à prendre en commun pour exterminer les aventuriers.

On dit que Barberousse, en témoignage de reconnaissance pour la fidélité de Mathieu Ier, lui permit de mettre l’aigle impériale sur son écu et sur sa bannière.

C’est sous le règne de Mathieu Ier qu’eut lieu la deuxième croisade (1147-1149). Saint Bernard l’avait prêchée dans l’assemblée de Vézelai où sa grande voix, aussi éloquente que celle de Pierre l’Ermite, entraîna les rois et les peuples.

On a prétendu, mais sans preuve, que le duc de Lorraine fut de l’expédition. Beaucoup de seigneurs lorrains, et entre autres le comte de Vaudémont et les évêques de Toul et de Metz, rejoignirent le roi Louis VII à Metz, choisi pour le rendez-vous des Français, tandis que les Allemands se rassemblaient à Ratisbonne sous la conduite de l’empereur Conrad III. On sait d’ailleurs que l’entreprise n’eut aucun succès. Mathieu Ier passa les derniers temps de son règne dans des pratiques pieuses. Comme ses prédécesseurs, il bataillait volontiers contre les seigneurs ecclésiastiques et s’appropriait leurs terres lorsqu’il le pouvait. Mais il rachetait ses torts par des dons et des fondations. Il bâtit pour les Cisterciens, le monastère de Clairlieu près de Nancy, et se sentant au terme de sa vie, il s’y fit transporter pour y mourir et y être enseveli.


Archive pour 4 octobre, 2010

Simon Ier le Gros (1115-1139)

 

D’après la monographie imprimée
« Récits lorrains. Histoire des ducs de Lorraine et de Bar » d’Ernest Mourin
Publication 1895

Ces temps sont affreux et n’offrent qu’une succession de violences sanguinaires. L’anarchie féodale est à son comble. Il est difficile de dégager de ce chaos des faits qui méritent l’attention et plus difficile encore de les classer à des dates certaines. Nous nous bornerons à relever ceux qui servent à peindre les moeurs.

Le plus en vue de ces turbulents batailleurs est Renaud, comte de Bar. Il est en guerre avec tous ses voisins. L’évêque de Verdun, accablé par lui, réclame le secours de son suzerain. L’empereur Henri V vient en personne le rétablir sur son siège. Ce prince était le fils d’Henri IV. Il avait toutes les implacables passions de ses contemporains, il avait dépouillé son père et l’avait réduit à mourir dans la misère.

Toutefois, il avait réussi à clore la querelle des investitures, en signant avec le pape Calixte II, le concordat de Worms (1122), bientôt ratifié par le concile oecuménique de Latran, aux termes duquel la liberté des élections fut rendue à l’Église, l’investiture du temporel étant seule réservée aux souverains, et ne devant plus avoir lieu que par le sceptre.

C’est probablement un peu avant cet acte célèbre, qu’eut lieu l’invasion d’Henri V dans le Barrois. Renaud se défendit bravement, mais il ne pouvait lutter contre les forces de l’empire. Débusqué coup sur coup de tous ses repaires, il fut bientôt traqué dans son château de Bar et obligé de se remettre à la discrétion du suzerain. Sa femme Gillette de Vaudémont se réfugia avec les débris des troupes dans le fort de Mousson et s’y défendit héroïquement.

Henri V irrité fit dresser une potence au pied des murailles et signifia aux assiégés que s’ils ne se rendaient pas dans les vingt-quatre heures, le comte de Bar serait pendu. Pendant la nuit, la comtesse Gillette accoucha d’un fils. Les soldats féodaux saluèrent l’enfant, lui jurèrent fidélité. Et le lendemain, lorsqu’au matin on amena Renaud devant le gibet, les assiégés, du haut des murs, lui crièrent : « Tu as un fils, nous lui jurons fidélité. Meurs et laisse-nous vaincre ! ». L’empereur furieux donna ordre d’exécuter le comte. Mais les barons s’interposèrent, le vassal fut épargné. Bientôt, il obtint la paix et la liberté et se lança de nouveau dans de bruyantes aventures.

Nous retrouvons quelques années après, ce même comte Renaud dans une coalition formée contre le duc Simon Ier, par Adalbéron de Montreuil, archevêque de Trêves, et Etienne de Bar, évêque de Metz.

Simon de son côté, rallia à sa cause Guillaume de Luxembourg, comte palatin du Rhin, et Henri Ier, comte de Salm. Les confédérés ennemis réunirent leurs forces dans la vallée de la Moselle et assiégèrent la forteresse de Sierck, en aval de Thionville. Simon marcha contre eux, fit lever le siège, les attira dans la vallée de la Sarre et les battit deux fois près du village de Mackeren. Puis il pénétra dans les domaines de Trêves et s’empara de plusieurs places. L’empereur Lothaire, dont le Duc avait épousé la soeur, offrit sa médiation et rétablit la paix.

Mais l’archevêque, sans qu’on sache pourquoi, reprit bientôt les armes. Simon recommença à ravager les terres du prélat.  Adalbéron donna le commandement à son neveu le comte Geoffroy de Faulquemont, un jeune chevalier de dix-huit ans. Il était déjà fort habile et hardi. Tout à coup, laissant Simon sur la frontière de Trêves, il traverse le pays messin, remonte la Moselle et, à l’improviste, se présente devant Frouard, au confluent de la Moselle et de la Meurthe. C’était une forteresse importante, bâtie sur une hauteur abrupte, dont les approches étaient commandées par les deux châteaux de l’Avant-Garde et de Condé, appartenant l’un au comte de Bar, et l’autre à l’évêque de Metz.

Averti de cette marche audacieuse, Simon accourt, grossit son armée avec les garnisons voisines et vient offrir la bataille. Cette fois la fortune lui est défavorable. Le jeune Faulquemont le bat complètement. Son allié, le comte de Salm, est tué de deux coups de lance, lui-même est blessé, son armée se disperse et il se réfugie, avec une poignée d’hommes, dans le château de Nancy.

La future capitale de la Lorraine n’était encore qu’un château fortifié, où les ducs s’accoutumaient à résider de temps en temps. A côté, s’était formée une petite bourgade qui appartenait aux descendants d’Odelric, frère de Gérard d’Alsace. Tout près, au nord-ouest, s’élevait le prieuré de Notre-Dame. Plus loin, au pied des collines qui ferment la vallée de la Meurthe, se trouvait le village de Saint-Dizier, appelé aussi Boudonville, et enfin, à une assez grande distance, vers le midi, au bord d’un ruisseau, le château de Saulrupt. Tel était alors le berceau de Nancy.

Simon, bloqué dans son fort, courait grand danger, d’autant plus que le comte de Bar et l’évêque de Metz reprenaient la campagne comme pour venir à la curée. Le Duc aux abois fit voeu d’aller en Palestine si Dieu le sauvait. Quelques jours après, il apprit que le secours demandé s’approchait. L’empereur Lothaire II lui envoyait une armée de huit mille hommes.

Faulquemont, malgré son extrême jeunesse, fut assez sage pour ne point s’obstiner, il leva le siège et remonta vers Trêves. Le comte de Bar et l’évêque de Metz cessèrent aussi les hostilités. L’archevêque, plus opiniâtre, déclina la médiation de l’empereur et força son neveu à risquer sa jeune renommée contre les impériaux. Il fut battu et rejeté sur les terres de Trêves que Simon livra au pillage. Le bouillant prélat fut enfin obligé de céder.  Mais il se réservait de prendre sa revanche avec des armes dont son adversaire n’avait pas l’usage. C’était un des plus criants abus de l’église féodale.

En effet, l’année suivante, le Duc étant allé à Aix-la-Chapelle pour remercier l’empereur du secours qu’il en avait reçu, y rencontra Adalbéron qui, pour venger sa défaite, le frappa d’excommunication. Le jour solennel de Pâques, au moment même où, en présence de l’empereur, le diacre commençait la lecture de l’évangile, l’archevêque se leva et somma Simon de quitter l’église.

Le Duc ne pouvait lutter, qu’en recourant à quelqu’un de plus fort que le métropolitain. Comme il était vicaire de l’empire, il accompagna Lothaire dans une expédition en Italie, où le pape Innocent II l’appelait pour repousser les incursions de Roger, roi de Sicile. Il contribua vaillamment à battre les Normands et les refoula jusqu’au fond de la Calabre. Le pontife reconnaissant, écouta avec bienveillance l’exposé de ses griefs contre l’archevêque de Trêves, leva l’excommunication et termina cette longue querelle.

Simon vivait d’ailleurs dans de bonnes relations avec l’Église et particulièrement avec les moines. Il favorisait par des donations l’extension de leurs établissements.

C’est ainsi qu’à la suite d’une visite que lui fit saint Norbert, archevêque de Magdebourg, fondateur de l’institut célèbre des Prémontrés, il bâtit, près de la forteresse de Prény, l’abbaye de Sainte-Marie-aux-Bois, où furent installés des religieux de cet ordre et qui devint promptement florissante et maison-mère de plusieurs couvents. Il reçut aussi plusieurs fois en Lorraine le grand saint de la Bourgogne, saint Bernard, et fonda, en son honneur, pour une colonie de l’ordre de Citeaux, l’abbaye de Stürzelbronn près de Bitche. C’est là qu’il voulut mourir.

Thierry le Vaillant (1070-1115)

 

 

D’après la monographie imprimée
« Récits lorrains. Histoire des ducs de Lorraine et de Bar » d’Ernest Mourin
Publication 1895

Gérard d’Alsace laissa trois fils dont l’aîné, Thierry, lui succéda. Il eut pour compétiteur Louis, comte de Montbéliard, qui était aussi comte de Bar, du chef de sa femme, fille de Frédéric II, dernier duc bénéficiaire, laquelle prétendait, à ce titre, être héritière de la Haute-Lorraine.

On remarquera que Thierry n’en référa pas à l’empereur qui avait cependant investi son père et à qui il devait, ce semble, l’hommage. Il s’adressa au contraire à ceux en qui il aurait dû voir des adversaires, c’est-à-dire aux seigneurs lorrains et leur soumit la question. Les États, malgré leurs ressentiments contre Gérard d’Alsace, se prononcèrent en faveur de son fils, sans doute parce qu’ils redoutaient plus encore le seigneur Louis de Montbéliard dont la puissance eût été plus que doublée par l’acquisition de la Mosellane.

On peut regretter, à un point de vue général, que la réunion des deux duchés, qui devait s’effectuer au XVe siècle, n’ait pas été opérée dès le XIe.

La noblesse n’avait pas adhéré unanimement à la décision des États et Thierry eut, comme son père, à lutter contre beaucoup d’opposants. Il les ramena en partie, soit par la force, soit par des concessions. Mais la paix n’était jamais que fragile et intermittente. On est pour longtemps en pleine anarchie.

De ses adversaires, le plus acharné fut son frère Gérard qui, se disant lésé dans le partage des biens paternels, rassembla des aventuriers et exerça le brigandage dans les campagnes. Le duc, pour l’apaiser, lui céda le comté de Saintois, pays fort riche et peuplé de nombreux villages. On l’appela depuis le comté de Vaudémont.

Gérard s’y installa comme dans un repaire. Il bâtit sur la montagne de Sion une forteresse presque inexpugnable. Il en sortait pour aller piller les terres voisines et ramener des prisonniers dont il espérait tirer rançon. Les guerres féodales ressemblaient à des razzias. Il prit entre autres le fils du comte de Bar et le retint dans une longue et dure captivité. Puis il s’en alla contre son puissant voisin, Eude Ier, duc de Bourgogne. Cette fois, il fut battu et resta prisonnier jusqu’en 1089. Il fallut l’intervention armée de son frère pour lui faire prendre sa liberté. Chose peu ordinaire, le bandit revint assagi à Vaudémont et ne fit plus parler de lui jusqu’à sa mort en 1120.

Un autre de ces chefs de bandes qu’il faut citer, c’est le seigneur Widric, châtelain d’Épinal. Épinal venait à peine de naître. C’était à la fin du Xe siècle une terre appartenant à l’évêque de Metz. On y bâtit une église où furent déposées les reliques de saint Goëric. Deux monastères y furent ajoutés bientôt après. Le pèlerinage attira des marchands, la population s’y amassa, les hommes de guerre vinrent après. Widric, derrière ses murs, brava longtemps les menaces et les attaques du duc Thierry.

Ces pillards, on les retrouve sur tous les points. Nous n’avons pas à raconter par le détail des scènes de violence qui sont partout les mêmes : le suzerain est impuissant, malgré son activité, à faire la police de son duché.

Le seul moyen d’éclairer un peu l’histoire de la Lorraine dans la seconde moitié du XIe siècle, est de rechercher la part qu’elle a dans l’histoire générale.

Thierry fut mêlé à cette fameuse « Querelle des Investitures », par laquelle s’ouvrit la grande lutte du sacerdoce et de l’empire. On se rappelle que Brunon, évêque de Toul, devenu pape sous le nom de Léon IX, avait essayé le premier de réformer l’Église. Son conseiller et son inspirateur le moine Hildebrand, fut élu pape lui-même et prit le nom de Grégoire VII en 1073.

L’ardent pontife entreprit tout à la fois d’affranchir l’Église et de la purifier. L’Église n’était point libre parce que, en raison de ses immenses possessions, elle était tout entière engagée dans le système féodal. Il ne pouvait en être autrement. Toute terre était un fief ayant sa place et ses obligations dans la hiérarchie sociale. Un évêque, par cela même qu’il était propriétaire, relevait d’un suzerain.

L’abus fut que l’on cessa de distinguer les deux pouvoirs, le spirituel et le temporel. Les suzerains consacrèrent cette confusion en supprimant les élections canoniques et en conférant directement l’investiture par la crosse et l’anneau. Il s’ensuivit que les fonctions du sacerdoce, tout autant que les biens d’église, devinrent l’objet d’un vrai trafic. Une démoralisation générale fut la conséquence naturelle. Des clercs simoniaques qui achetaient leurs offices pouvaient-ils être les défenseurs zélés des lois religieuses ?

Grégoire VII engage la lutte, en interdisant aux évêques et aux abbés de recevoir l’investiture des mains des princes et des seigneurs laïques. En même temps, il lance de tout côté d’ardents religieux pour ameuter les populations contre les prêtres mariés.

Ces actes énergiques soulevèrent contre lui, les souverains et une grande partie du clergé d’Allemagne. L’empereur Henri IV repoussa violemment l’idée même d’une réforme. Menacé d’excommunication, il réunit à Worms un conciliabule d’évêques et de seigneurs, fit prononcer la déposition du pape et la lui notifia dans une lettre insultante (janvier 1076).

Le duc Thierry qui, l’année précédente, avait brillamment concouru à la victoire de Hohenbourg dans laquelle l’empereur noya dans le sang la révolte des Saxons, l’avait rejoint aussi à Worms pour soutenir sa querelle.

Grégoire VII répondit à l’empereur par un concile tenu à Rome et dans lequel, solennellement, il frappa Henri IV des foudres de l’Église, le déclara déchu de tous ses droits à l’empire et délia ses sujets de leur serment de fidélité. Et commettant la même confusion de pouvoirs qu’il reprochait à ses adversaires, il proclama, comme un dogme, la suprématie du pape sur tous les rois.

Cette sentence produisit un effet immense. Les princes allemands se prononcèrent contre l’empereur, qui d’ailleurs était un odieux despote, débauché, violent et rapace, et réunis dans la diète de Tribur, ils le sommèrent de se réconcilier avec le Saint-Siège dans le délai d’un an (1076).

Henri IV, comme un fauve pris au piège, fut terrifié, s’humilia et, passant les Alpes en plein hiver, alla au château de Canossa faire amende honorable. Le pontife, d’abord implacable, ne fit grâce qu’après avoir tenu, pendant trois jours, courbé devant lui, en chemise et les pieds nus dans la neige, l’orgueilleux chef de l’empire (janvier 1076).

Henri IV réconcilié, mais enragé de honte et de fureur, ne tarda pas à reprendre une lutte tragique dont les détails ne nous appartiennent pas. Le moine réformateur, pour avoir dépassé le but, ne put achever son oeuvre. Il mourut à Salerne, proscrit, l’esprit en proie au doute et au découragement et exhalant, cette parole la plus amère du moyen âge : « J’ai aimé la justice et haï l’iniquité, voilà pourquoi je meurs en exil » (1085).

Thierry était resté fidèle à l’empereur. Les évèques de Metz, Toul et Verdun, après avoir souscrit au conciliabule de Worms, se divisèrent. Hériman de Metz rentra dans le parti de Grégoire VII. Le Duc lui fit la guerre pendant trois ans, le chassa même de son siège sans vaincre sa résistance et il encourut l’interdit qui fut jeté sur la Lorraine par le pape Urbain II.

C’est aussi sous le règne de Thierry, que se passa un autre fait très considérable, auquel il ne prit aucune part. Nous voulons parler de la première croisade. Le Duc cédant à l’entraînement général, avait pris la Croix, mais il s’aperçut, au moment de partir, qu’il avait trop présumé de ses forces et se fit relever de son voeu par l’évêque de Toul.

On sait que l’expédition eut pour chef Godefroy de Bouillon, de la Basse-Lorraine, neveu et héritier de Godefroy le Barbu. Il valait mieux que son terrible oncle. Il est resté dans les souvenirs populaires, le type le plus achevé du chevalier chrétien. C’est pour rendre hommage, autant à ses vertus qu’à son héroïsme et à ses talents militaires, que les croisés l’élurent roi de Jérusalem (1099).

Beaucoup de seigneurs lorrains firent le voyage. Avant le départ de la grande armée, des bandes d’aventuriers qui passaient en avant-garde à travers la Lorraine, pensèrent qu’ils ne pouvaient mieux préluder à la guerre sainte qu’en exterminant, à défaut des Turcs, les plus anciens ennemis du Christ, et ils massacrèrent un grand nombre de juifs à Verdun, à Metz et dans d’autres villes.

Thierry avait épousé Gertrude, fille de Robert le Frison, comte de Flandre. Il laissa quatre fils qui se partagèrent son héritage : Simon qui lui succéda, Thierry qui obtint le comté de Bitche mais qui plus tard devint comte de Flandre, Gérard qui reçut pour sa part les biens que la famille possédait en Alsace, et enfin Henri qui devint évêque de Toul. 

Gérard d’Alsace (1048-1070)

 

 

D’après la monographie imprimée
« Récits lorrains. Histoire des ducs de Lorraine et de Bar » d’Ernest Mourin
Publication 1895

C’est avec le premier duc héréditaire, Gérard d’Alsace, que commence la Lorraine historique. Jusque-là, le duché existait à titre de bénéfice, mais il n’avait pas de forme arrêtée. On ne savait où trouver son centre et ses limites, il restait à demi perdu dans la mêlée désordonnée des fiefs.

Le moment est donc venu de fixer sa place sur la carte.

La Lorraine s’étendait des Vosges à l’Argonne et des monts Faucilles au cours de la Chiers, sur une longueur d’environ quarante lieues et une largeur de trente-cinq. C’est une région naturelle, dont les étages géologiques bien déterminés s’abaissent de l’est à l’ouest, et forment le plateau lorrain que sillonnent, dans une direction générale du sud au nord, trois grands cours d’eau, la Meurthe, la Moselle, la Meuse.

A l’avènement de Gérard d’Alsace, les limites politiques étaient à peu près dessinées :
- A
 l’est par la chaîne des Vosges qui la séparait de l’Alsace
-
Au sud, elle touchait au comté de Bourgogne
-
A l’ouest, elle confinait au comté de Champagne
-
Au nord, elle avait pour voisins le comté de Luxembourg et l’électorat de Trêves.

Mais la Lorraine était encore bien loin de son unité. Elle n’avait même pas de capitale. L’autorité ducale ne s’exerçait pas sur tout le territoire.

Gérard n’était qu’un souverain nominal accepté, parce qu’il était le plus riche et le plus fort. Il avait de grands biens en Alsace et en Lorraine. Il possédait notamment en Lorraine des terres et des châteaux dans les vallées du Madon et de la haute Meuse, avec des résidences à Châtenois et à Vaudémont, des domaines dans la vallée inférieure de la Meurthe et sur la Moselle en amont de Metz, avec Amance et Prény, une grande partie du cours de la Sarre et du comté de Bitche, enfin les voueries des grandes abbayes de Saint-Dié, Moyen-Moutier, Remiremont, Saint-Mihiel, Saint-Evre de Toul, Saint-Pierre-aux-Nonnains de Metz.

Mais quel morcellement dans tout le reste du pays !

Les trois évêchés, Metz, Toul et Verdun, formaient trois souverainetés et avec leur immense temporel, étendaient leur action un peu partout.

Le comté du Barrois était libre en fait et en droit, et ne relevait que de l’empire. Il tenait les deux rives de la Meuse et s’avançait au nord, en entourant de tout côté le Verdunois, jusqu’à Longwy, à l’est jusqu’à Pont-à-Mousson, et au sud, par les terres du Bassigny, jusqu’aux approches de la Saône.

Beaucoup de féodaux, à la faveur des troubles, s’étaient aussi fortement établis dans leurs terres et avaient découpé le pays en seigneuries indépendantes, telles que Lunéville, Blâmont, Gerbéviller, Blainville, Apremont, Salm, Bayon, Bioncourt, Bulgnéville, Fénétrange, Fresnel, Haussonville, Lenoncourt, Haraucourt, Ligniville, Oriocourt, Pulligny, Tantonville, et bien d’autres. C’était une vraie déchiqueture de la carte.

On estime que la population totale de la Lorraine ne dépassait guère quatre ou cinq cent mille âmes. Elle n’était pas répartie en classes, ou plutôt il n’y avait que deux divisions distinctes, ceux qui possédaient les fiefs militaires, et ceux qui servaient les seigneurs, soit en s’attachant à leurs personnes comme soldats, soit en cultivant leurs champs comme serfs.

La noblesse seule avait des droits, non en vertu d’une constitution, mais en vertu de la force. Elle ne formait pas un corps politique, une association solidaire. Toutefois, de bonne heure, elle se fit reconnaître comme une caste supérieure dans laquelle on ne pénétrait plus. C’est ce que l’on nommait l’ancienne chevalerie.

Pour en faire partie, il fallait être noble de noms et d’armes. Elle resta toujours fermée même aux anoblis. Ne se recrutant pas, ne se renouvelant point, elle était destinée à périr de consomption et d’anémie. Au XIe siècle, la Chevalerie était dans toute sa puissance. Elle tenait le suzerain en échec par deux privilèges, le droit exclusif de rendre la justice dans les Assises et le droit de formuler des décisions générales dans des assemblées ou États. On peut dire qu’elle avait seule la parole dans le pays.

Le clergé n’était pas encore un Ordre et ne faisait point contrepoids à la noblesse. Cela tenait sans doute à ce qu’il n’y avait pas d’évêché en Lorraine. Les trois diocèses de Metz, Toul et Verdun avaient leurs sièges en dehors du duché et exerçaient leurs juridictions par leurs officialités.

Le Tiers-État n’existait pas, même de nom, et commençait à peine dans quelques villes déjà assez peuplées et actives. Les masses du peuple étaient courbées sur la glèbe, sans une apparence de liberté, sous les mains qui détenaient les fiefs !

Telle était la situation lorsque commença la série des duos héréditaires.

Gérard d’Alsace fut investi par l’empereur Henri III, peut-être dans cette assemblée de Worms où l’évêque Brunon avait été nommé pape. Le diplôme impérial a été perdu. Conférait-il l’hérédité ? C’est au moins douteux (*). Dans tous les cas, sa descendance sut faire de l’hérédité un fait d’abord, puis un droit incontesté.

(*) Quelles étaient les origines de Gérard d’Alsace ? C’est un problême qui a exercé la sagacité des érudits, sans qu’aucun ait donné une solution entièrement satisfaisante. On ne se passionne plus pour ces questions. Nous nous bornons à admettre, comme faits acquis : 1° que Gérard appartenait à une riche maison d’Alsace ; 2° qu’il fut investi du duché de Haute-Lorraine par l’empereur Henri III ; 3° qu’il fut la tige de cette dynastie ducale qui régna en Lorraine pendant près de sept cents ans, de 1048 à 1797.

A son titre de duc, Gérard ajouta celui de Marchis, qui lui assurait dans toute la marche ou pays frontière, entre le Rhin et la Meuse, des droits mal définis, entre autres celui d’assigner le champ entre les nobles, de délivrer des sauf-conduits, de connaître des crimes commis sur les grands chemins.

Ces titres féodaux, sans lui apporter une grande force effective, ne laissaient pas de le mettre hors de pair, et de lui assurer une suprématie morale sur tous les fieffés.

La Chevalerie en prit ombrage et des ligues se formèrent contre lui. Comme il était fort brave, il combattit avec des fortunes diverses. Il eut pour principal adversaire Godefroy le Barbu, qui avait vaincu et tué son oncle Adalbert, et qui, dépouillé de la Basse-Lorraine par l’empereur, avait conservé de grands biens dans les Ardennes.

Gérard fut battu et fait prisonnier. Heureusement, le pape Léon IX, étant venu sur ces entrefaites revoir son ancien évêché de Toul, lui fit rendre sa liberté. Il était cousin du prince.

Gérard, par reconnaissance autant que par politique, se fit le protecteur de l’église de Toul et aida Udon, successeur de Brunon, à châtier le brigandage du seigneur de Vaucouleurs dont le château fut détruit.

En 1052, un soulèvement général des nobles le mit en péril. Mais l’empereur lui envoya un secours de 2 000 hommes avec lesquels il battit et dispersa la coalition féodale.

Le Duc usa sa vie dans ces luttes obscures. Il résidait ordinairement à Châtenois près de Neufchâteau. Il avait épousé Hadwide, fille d’Albert, comte de Namur, qui avait épousé lui-même Ermengarde, fille de ce Charles, duc de Basse-Lorraine, frère du roi carlovingien Lothaire, lequel avait disputé le royaume de France à Hugues Capet. C’est là l’origine des prétentions que la maison de Lorraine essaiera de faire valoir au XVIe siècle, contre les Valois et les Bourbons.

En 1070, il s’était rendu à Remiremont pour y suivre de près les menées des féodaux, lorsqu’il mourut subitement, non sans soupçon de poison.

Le fondateur s’était montré assez habile pour qu’il soit permis de dire, que ses successeurs trouvèrent dans ses actes mêmes, le plan tout tracé de leur politique :
- s’appliquer à agrandir le domaine ducal
- contenir la turbulence des nobles
- protéger les églises contre le brigandage
- se concilier les masses en patronnant les faibles, les petits
- et préparer la création d’une classe moyenne, ou plutôt d’une nation, en face des privilégiés. 

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